Quand se glisser dans la peau c'est s'immiscer dans la peau : antinoircite, proximite, resistance et le cas du spectacle SLAV.
Dans un article de 2001, Rinaldo Walcott evoquait l'impossibilite pour les cultures populaires noires de pouvoir s'aligner avec les frontieres de l'Etat-nation canadien (1). Il ecrit :[...] les oeuvres culturelles populaires caribeennes/noires au Canada sont profondement marquees par les questionnements au sujet de la facon d'appartenir a l'Etat-nation en tant que personnes << pas-tout-a-fait-citoyennes >> et, simultanement, sur la facon de desirer, au-dela des limites trop rigides de la gouvernementalite de l'Etat, d'une gouvernementalite refletant les versions officielles du multiculturalisme [...] (2001, p. 127) (2)
Dans cet article, Walcott note que la vie des personnes noires qui s'exprime dans la culture populaire noire est influencee par les relations tendues entre la noircite (3) (Blackness), l'appartenance (au Canada) et les frontieres geopolitiques. En d'autres termes, les personnes noires sont invitees a appartenir a l'Etat canadien << multiculturel >> (dans la mesure oU ce processus pourrait etre considere comme un semblant d'invitation) d'une maniere qui fait violence a notre existence et a notre identification en tant que personnes noires. En effet, en parlant d'impossibilite, Walcott fait etat de l'antagonisme inherent entre la noircite et l'Etat de colonialisme de peuplement canadien. Le danger reside ici sous la forme de gestes pretendant agir selon des desirs d'inclusion et d'appartenance au Canada, c'est-a-dire les facons d'exiger des personnes noires que leurs identites soient deformees, contraintes, enfreintes et/ou effacees--et les facons dont ces processus engagent l'art, la performance et la culture populaire. Quels sont alors les dangers quand l'antinoircite constitue le vocabulaire pour ecrire une histoire blanche relevant de l'hegemonie d'inclusion egalitaire? Cet article examine cette question en explorant le cas de la production theatrale SLAV--ou plus precisement, du discours a son sujet--en tant qu'exemple issu de la scene theatrale quebecoise s'inscrivant dans un contexte de nature aussi chargee.
Je m'interesse a ce sujet en tant que chercheur en education interpelle par les processus pedagogiques et les processus de construction du savoir par lesquels nous apprenons et normalisons les violences anti-noires et raciales. Je suis preoccupe par la notion d'antinoircite en tant qu'episteme globale sous-jacente au monde post-Christophe Colomb faisant en sorte que les frontieres politiques et geographiques, telles que celle du quarante-neuvieme parallele, ont des incidences attenuees. Par consequent, j'examine a la fois l'imposition de ces frontieres pour contraindre la vie et la resistance des personnes noires et les particularites de l'instanciation anti-noire au Quebec, une instantiation mieux comprise comme modalite que comme essence (4).
Dans la mesure oU les arts et la culture nous (re)presentent le monde et servent de vehicules a travers lesquels les sujets peuvent se connaitre, il n'est pas anodin que Walcott observe ces relations dans le domaine des arts. Au Canada, la creation du sentiment d'identite nationale a comporte des revendications problematiques concernant le multiculturalisme, un concept que le gouvernement du Canada a commence a utiliser pour definir l'identite canadienne au cours de la Commission royale d'enquete sur le bilinguisme et le biculturalisme en 1963 (Haque, 2012). Depuis cet evenement, le discours au sujet du multiculturalisme a servi a organiser les relations sociales racialisees au Canada (Bannerji, 2000; Haque, 2012; Walcott, 2014a).
Au Quebec, la seule province officiellement francophone du Canada et qui revendique un modele social promouvant l'interculturalisme plutot que le multiculturalisme, ces relations se deploient un peu differemment, n'etant pas << meilleures >> ou << pires >>. Bien qu'il s'agisse davantage d'une difference de nomenclature que de politique, le Quebec mise sur la promotion de l'interculturalisme dans le contexte de sa lutte nationaliste a l'interieur du Canada. Cette strategie de promotion participe, non sans justification, a rejeter celle du gouvernement federal canadien qui, depuis son implantation par le gouvernement du premier ministre canadien Pierre Elliott Trudeau, mobilise les principes du multiculturalisme pour contrer les aspirations de la province (Nugent, 2016). Pourtant, au niveau provincial, une distinction s'opere pour encadrer les relations hierarchiques entre la majorite quebecoise francophone blanche, dite des Quebecois-es de souches, et ce qu'elle appelle ses << communautes culturelles >>.
Au Quebec, les arts jouent un role central dans la construction de l'identite collective et la promotion du nationalisme (Hurley, 2011). Bien entendu, un projet de construction identitaire est intrinsequement racial. Par consequent, les arts au Quebec servent aussi a developper et a construire la vision des relations sociales racialisees de la communaute majoritaire blanche et francophone avec les << communautes culturelles >> et ce, meme si ce processus de construction identitaire se fait au nom de l'ouverture et de l'egalitarisme; c'est-a-dire l'interculturalisme. Une telle interpretation s'observe chez Simon Brault, directeur et PDG du Conseil des arts du Canada et anciennement directeur de l'Ecole nationale de theatre du Canada et presidentfondateur de l'OSBL de diffusion artistique Culture Montreal. Il se souvient avoir avance :
l'idee que l'affirmation identitaire francophone [c'est-a-dire l'identite nationaliste quebecoise] passait par l'art. Et particulierement par le theatre. Ca s'est developpe dans les annees 1970 et 1980, jusqu'a penser que cette vision etait universaliste et humaniste; que la culture quebecoise en est une d'affirmation, qui a permis a une nation de surmonter son statut d'opprimee. (Lalonde, 2018)
Cette citation demontre que les arts, et plus precisement le theatre, occupent une place centrale dans la politique culturelle quebecoise tout en evoquant son contexte particulier. Brault decrit comment le Quebec fait valoir ses revendications nationalistes par l'intermediaire de l'universalisation et l'effacement de la difference. En effet, le nationalisme quebecois est connu pour sa tendance postracialiste, pour sa pretention a avoir transcende le racisme ou en fait, de n'avoir jamais ete raciste, tout en adoptant des comportements racistes marques et sans vergogne (Howard). C'est d'autant plus vrai que la majorite blanche francophone se percoit exclusivement comme etant une minorite nationale opprimee. Ainsi Brault, dans l'enonce ci-dessus, concede que l'autodetermination nationale du Quebec a travers les arts << s'est peutetre fait aux depens d'enjeux des autres minorites--les Autochtones, par exemple >> (Lalonde, 2018). En fait, les luttes nationalistes de l'Etat quebecois mettant de l'avant la conception que les personnes blanches et francophones constituent une minorite linguistique en Amerique du Nord. Cette vision est intimement liees a son histoire coloniale, ainsi qu'a ses efforts pour etre reconnu en tant que << nation fondatrice >> ou << culture fondatrice >> du Canada au meme titre que les colonisateurs britanniques (Walcott, 2014a; Haque, 2012), mais a la fois distincte de ses << communautes culturelles >>, c'est-a-dire les personnes qui habitent le Quebec mais qui ne sont pas d'origine francaise ou britannique et qui sont souvent racisees. La coexistence de ces discours fut recemment demontree lorsqu'une journaliste s'est opposee a l'idee que les Quebecois-es soient percu-es comme << une communaute >> en declarant :
Soyons honnetes, lorsque vos ancetres ont ete les premieres personnes europeennes a parcourir le continent nord-americain et a le coloniser definitivement, etre reduit a une << communaute >> est une gifle. Les Quebecois-es et les Canadien-nes francais-es hors Quebec sont un peuple. Une nation. Pas une communaute ethnique, quoi que cela signifie. (Ravary, 2018a) (5)
Considerant l'omnipresence de l'antinoircite (6)--c'est-a-dire les ontologies occidentales qui positionnent les identites noires comme le repoussoir contre lequel la subjectivite humaine occidentale se construit (Wynter, 2003)--et le role des arts au Quebec, nous pouvons nous attendre a ce que les discordances entre les identites noires et les composantes de l'Etatnation prealablement enoncees par Walcott (2014a) se retrouvent dans le theatre quebecois. Je ferai la demonstration que ces procedes se produisent sous fond de revendications de nature egalitariste et de proximite avec la noircite particulierement lorsque les personnes quebecoises non noires pretendent raconter des histoires concernant les experiences noires ou en << incluant >> les personnes noires selon leurs termes sans des consultations appropriees avec les communautes noires. Par consequent, les personnes noires se retrouvent souvent a devoir questionner des projets artistiques anti-Noir-es, au grand dam des artistes non-Noir-es qui les creent. Les reflexions de Walcott au sujet de la culture populaire noire montrent comment s'opere la resistance des personnes noires a l'egard des frontieres anti-Noir-es de l'Etat-nation dans les arts, par le biais des arts et contre les arts. Elles suggerent aussi que la resistance noire au Canada utilise, voire exige, cette forme de confusion au niveau de la geographie des Etats-nations.
Je tiens a preciser que je procede a l'analyse du fiasco entourant la production de SLAV et non a une critique a proprement parler du spectacle. Je n'ai pas vu et n'ai pas l'intention de voir ce spectacle. A ce titre, il a ete habilement commente avec perspicacite par d'autres, y compris Marilou Craft (2018a; 2018b) et le collectif de SLAV-Resistance (7). Je m'interesse davantage au discours entourant le spectacle qu'au spectacle en soi. Pour mon analyse, je m'appuie sur les commentaires provenant de ses createur-trices ainsi que sur ceux provenant de la population ayant participe, en appui ou en denonciation, au debat public dans les medias et en ligne. La captation du spectacle n'etant pas disponible, dans les quelques cas ou je me livrerai a des analyses theatrales, celles-ci seront faites sur les bases de temoignages publies dans les medias par des personnes ayant assiste a la piece. Ces comptes rendus n'ont pas ete contestes par les createur-trices de la piece.
Plutot que de faire une critique, je diviserai ma tache en trois etapes : premierement, je vais situer le discours public dominant au sujet de SLAV dans le contexte global des projets anti-noirs d'universalisme et de proximite (avec les identites noires) au Quebec; deuxiemement, je vais montrer comment les reactions negatives a l'endroit de la dissidence noire au sujet de la piece ont tente d'imposer diverses limites et comment celles-ci ne reconnaissent pas la dissemination de l'antinoircite et les tentatives de contenir, fragmenter et evacuer la noircite; troisiemement, je terminerai en parlant des facons dont, dans une tradition de resistance noire au Quebec, la resistance contre SLAV a atteint certains de ses objectifs en refusant de se cantonner aux frontieres linguistiques et nationales.
Presentation de SLAV
SLAV est un spectacle musical mis en scene par le dramaturge, comedien et metteur en scene quebecois Robert Lepage et produit par sa compagnie Ex Machina. La piece se base sur des chansons provenant de deux albums enregistres par la chanteuse franco-quebecoise Betty Bonifassi, qui joue egalement dans la production. Les albums de Bonifassi sont composes de ses reinterpretations de musiques afro-americaines creees dans les conditions les plus anti-noires, c'est-a-dire des chansons de travail inventees par des personnes noires reduites en esclavage ou emprisonnees qui ont ete chante et transmise alors qu'elles travaillaient et resistaient aux conditions de l'esclavage ainsi qu'aux ses repercussions au cours des decennies qui suivirent.
Lintrigue de SLAV se deroule dans le passe et le present en se situant parfois au Quebec, parfois ailleurs en Amerique du Nord. Une des scenes presente une majorite d'actrices non noires jouant des femmes noires faites esclaves cueillant du coton dans une plantation americaine ainsi qu'une scene dans laquelle Bonifassi, qui est blanche, joue Harriet Tubman, l'icone emblematique de la resistance anti-esclavagiste (Hamilton, 2018) (8).
La premiere de SLAV s'est deroulee dans le cadre du Festival international de jazz de Montreal (FIJM) le 26 juin 2018, mais avait fait l'objet de controverses peu de temps apres la premiere publicite du spectacle en novembre 2017. A cette epoque, l'autrice et conseillere artistique et dramaturgique Marilou Craft avait exprime ses inquietudes quant au concept (2017). Craft etait surtout troublee par l'absence de comediennes noires au sein de la distribution et par la maniere d'utiliser la musique des esclaves noires au nom de la solidarite humaine ce qui a pour effet de detourner l'attention a l'egard de l'esclavage des personnes noires.
Lepage et Bonifassi n'ont jamais communique avec Craft, mais peut-etre a cause de sa critique, ont consulte le rappeur et historien populaire Aly Ndiaye. Ce dernier leur a exprime ses propres inquietudes au sujet de la composition de la distribution et leur a presente une mise en contexte de l'histoire de l'esclavagisme au Quebec pour leur permettre de faire des liens avec l'histoire de l'esclavagisme afro-americain (2018). Les preoccupations de Craft et de Ndiaye ont ete ignorees dans la production finale.
C'est sans surprise que lors de la premiere et pendant les representations subsequentes, un groupe de militantes mene par le collectif SLAV-Resistance (CST, 2018) se decrivant comme un << groupe d'artistes visuels, musiciens, ecrivains, universitaires, organisateur et journalistes >> (2018, p. 19) a denonce la composition de la distribution, qui comprenait que deux personnes noires sur une distribution de sept. Le groupe a de nouveau conteste l'embauches d'artistes non-noir-es pour representer les personnes noires a un moment oU les artistes noir-es ont du mal a trouver du travail sur la scene artistique montrealaise (CSR, 2018, p.13). Bien que les manifestant-es aient d'abord ete tournes au ridicule, le 4 juillet 2018, le FIJM a fini par annuler les neuf dernieres representations du spectacle (sur un nombre total de seize).
Lepage et Bonifassi ont decrit la resistance comme relevant de l'intolerance, de la violence et de la haine en plus de qualifier l'annulation du spectacle d'acte de censure et de << coup porte a la liberte d'expression artistique >> (Ex Machina, 2018; Lauzon, 2018). De plus, la reaction du public contre les oppositions a ete vive. Ironiquement, le spectacle avait ete decrit par Lepage/ Ex Machina et Bonifassi comme un acte de memoire et d'hommage a la lutte des esclaves afro-americains-es. De plus, Bonifassi y voyait la possibilite de rassembler des personnes de divers horizons en communaute dans une perspective d'amour :
Je le fais avec tout mon coeur, dignite, precision et recherche. J'ai attendu longtemps afin de trouver la bonne facon pour faire ce travail. Je ne vois pas de couleur, pour moi, ca n'existe pas, physiquement ou dans la musique. Les gens parlent de Blancs qui prennent des chansons noires. Lunion de deux couleurs est moderne. [...] Je voulais [...] creer un spectacle oU l'on se sent solidaire. (Dunlevy, 2018) (9)
En somme, SLAV est caracterise par une tentative d'efforts sinceres, empathiques et d'universalisation reposant sur la proximite avec les cultures noires, mais qui laisse transparaitre des attitudes anti-noires. Je soutiens ici que cette dynamique n'est pas nouvelle, mais que son histoire peut plutot etre retracee parmi diverses rencontres avec la noircite sur le territoire maintenant occupe par le Quebec.
Contexte historique, thematiques familieres
Pour comprendre ces evenements, il faut revisiter des episodes historiques de l'esclavage au Quebec. Bien que largement evacue dans les recits officiels, l'esclavage etait une pratique dans les territoires maintenant connus sous le nom de Quebec et qui a pour consequence de jeter les bases de l'antinoircite dans la societe coloniale dont elle est issue (Austin, 2013, p. 7; Maynard, 2017). Dans la colonie francaise de la Nouvelle-France, les personnes africaines kidnappees et les membres des Premieres Nations vivant sur ce territoire etaient asservis. Etant donne que l'esclavagisme des personnes du continent africain etait une pratique mondialement repandue dans les societes occidentales et que les conceptions hegemoniques modernes de l'Humain se sont developpees dans un contexte profondement marque par l'esclavagisme, les conceptions au sujet de l'esclavage au Canada, tout comme en Occident, sont devenues fortement associees a la noircite, qui fut etablie comme antithese de l'Humanite (Cooper, 2006, p. 70 et 84; Walcott, 2014b, p. 94).
Le modele d'esclavage en Nouvelle-France et ailleurs au Canada differait de celui des plantations a grande echelle que l'on pouvait retrouver dans d'autres societes esclavagistes. Cependant, les specialistes de l'esclavage canadien insistent sur le fait que cette difference ne doit pas etre percue comme etant un signe que l'esclavage canadien etait moins cruel que les modeles equivalents ailleurs (Cooper, 2006; Nelson, 2016, p. 62). En effet, les particularites de l'esclavagisme institutionnel en Nouvelle-France ont cree des situations profondement cruelles. Par exemple, pour des raisons a la fois materielles (Cooper, 2006, p. 77) et ideologiques (Harbison, 2011, p. 61), la proportion de personnes noires asservies appartenant a des personnes blanches en Nouvelle-France etait relativement faible en plus d'etre dispersees geographiquement parmi plusieurs menages possedant des esclaves. Ces facteurs ont eu pour consequence de rendre difficile la formation d'une communaute pour les Noires (Cooper, 2006, p. 159). Cette situation a ete qu'aggravee par le fait que les personnes africaines asservies amenees en Nouvelle-France provenaient de plusieurs regions culturellement et linguistiquement differentes (Nelson, 2016, p. 78). Ces barrieres a la creation d'une communaute creerent des conditions qui firent de l'isolement une caracteristique centrale de l'esclavage des personnes noires au Quebec. Bien sir, les conditions deshumanisantes de l'esclavage ont souvent conduit les esclaves a devoir composer avec un desespoir extreme ou des depressions severes (Harbison, 2011, p. 65; Nelson, 2016, p. 77). Neanmoins, les esclaves noir-es faisaient preuve de tenacite en parvenant parfois a former une communaute malgre les contraintes prealablement exposees (Nelson, 2016, p. 78).
Compte tenu de leur petit nombre, les esclaves noir-es ont ete contraint-es de se rapprocher des personnes blanches et ont parfois forge des communautes strategiques de survie avec des membres blanches des classes marginalisees comme les travailleureuses occasionnelles, les domestiques ou personnes pauvres, mais neanmoins libres (Cooper, 2006, p. 175; Harbison, 2011, p. 52). Cependant, ces relations interraciales pouvaient etre extremement precaires, car ces << ami-es >> blanc-hes pouvaient a tout moment profiter des esclaves ou vendre leur amitie en tirant profit des coutumes et lois reproduisant les attitudes anti-Noir-es que les forces de l'ordre blanches pourraient croire facilement (Cooper, 2006, p. 18; Harbison, 2011, p. 53-55).
De plus, l'isolement vecu par les esclaves noir-es n'etait pas apaise par leur proximite forcee avec les elites esclavagistes. Les esclaves << vivaient souvent dans les memes maisons que leurs proprietaires, mangeaient la meme nourriture, etaient baptises par leurs proprietaires, avaient comme parrains leurs proprietaires ou un de leurs proches et parfois recevaient le nom de la famille des proprietaires >> (Cooper, 2006, p. 76). Or au mieux, ces conditions ne faisaient que creer une illusion cruelle de communaute. Bref, la condition d'esclave excluait toute possibilite de fonder une relation sur la dignite humaine entre les esclaves et les personnes qui les consideraient comme des biens.
Les pretentions des proprietaires d'esclaves a former une soi-disant communaute avec les esclaves etaient fallacieuses a un tel point que meme un enfant pouvait en reconnaitre l'absurdite. A titre d'exemple, en baptisant et en donnant son nom de famille a un garcon fait esclave en 1632, le pretre Paul Lejeune etait d'avis qu'ils etaient desormais des semblables, car ils appartenaient tous deux a la communaute chretienne. Le garcon, a la surprise du pretre, rejeta ces fausses affirmations de parente et d'inclusion en remarquant : << Vous dites que par le bapteme je deviendrai comme vous : je suis Noir et vous etes Blanc, alors vous devrez m'ecorcher pour que je devienne comme vous >> (Winks, 1997, p. 1; Cooper, 2006, p. 75). C'est ainsi qu'Olivier Lejeune, tout premier esclave noir en Nouvelle-France repertorie dans les archives, qui des l'age de huit ans (Winks, 1997, p. 2), laissait entrevoir le type de resistance qui a depuis ete necessaire pour les communautes noires au Quebec. Des les premiers instants de la presence de personnes noires sur le territoire desormais nomme Quebec, la creation de liens de proximite pouvant constituer de maniere superficielle une communaute n'ont donc pas attenue, mais au contraire plutot favorise la propagation de l'antinoircite. Les personnes noires du Quebec ont longtemps di resister aux tentatives d'inclusion communautaire opportunistes en raison de motifs associes a l'antinoircite.
Ainsi, depuis le commencement de la colonie, l'antinoircite et la resistance a son egard ont simultanement coexiste au Quebec. LEtat quebecois est reconnu pour avoir forge a plusieurs reprises son identite linguistique et nationale aux depens des identites noires sous le pretexte d'un partage d'experiences communes, tout en reduisant ou effacant dans son sillage les identites noires. Par exemple, Mills (2016, p. 9) soutient qu'a partir des annees 1930, le Quebec a fait la promotion des interets francophones en tissant des liens avec Haiti articules autour d'une approche de camaraderie dans le but de faire de cette relation le centre du monde francophone dans l'hemisphere occidental. Pourtant, l'Etat quebecois reproduisait simultanement l'antinoircite en considerant les personnes haitiennes comme << deviant[es] et pueril[es] >> afin de se positionner comme civilisation superieure (Mills, p. 10). Mills note en outre que l'Etat quebecois a continue a jouer sur les deux tableaux dans les annees 1960 par rapport a l'inclusion des migrantes haitienes dans la province (Mills, p. 16). Similairement, pendant la Revolution tranquille des annees 1960 et 1970 au Quebec, periode au cours de laquelle l'entite nationale, sociale et politique du Quebec d'aujourd'hui s'est definie, l'intellectuel quebecois blanc Pierre Vallieres a formule la declaration desormais celebre a l'effet que les Quebecois-es (blanc-hes) etaient les Negres blancs d'Amerique (1969). Ce faisant, Vallieres a renforce le sentiment de legitimite de la lutte nationaliste de la majorite blanche francophone du Quebec en l'associant au mouvement de liberation afro-americain tout en effacant les luttes contre l'antinoircite des personnes noires vivant au Quebec (Austin, 2013, p. 67). Les propos de Vallieres s'appuyaient d'une part sur la conception raciste d'une menace posee par l'homme noir (Scott, 2016, p. 291). D'une autre part, en reproduisant une demarche classiquement antinoire, il s'opposait tacitement au fait que les Quebecois-es blanc-hes soient traite-es comme des Noir-es (Hampton, 2018; Scott, 2016, p. 1291). La combinaison de ces deux elements avait pour resultat d'asseoir la superiorite des Quebecois-es blanc-hes.
Quebecois-es ou Noir-es, mais pas des deux
Plusieurs etudes ont decrit comment l'antinoircite continue de se reproduire dans la societe quebecoise. Par exemple, Khalil (2018) illustre comment les pratiques de la police municipale dans le contexte complexe des habitations a loyers modiques de Montreal reproduit l'exclusion collective des Noir-es par l'Etat, en l'occurrence, l'administration municipale de Montreal. La communaute se definit ainsi en opposition aux personnes noires, contre lesquelles elle doit maintenant se defendre.
A la lumiere des interets hegemoniques du projet nationaliste quebecois, les personnes noires sont contraintes de choisir entre, d'une part, collaborer avec l'antinoircite au Quebec dans l'espoir d'acquerir une certaine inclusion communautaire ou, d'une autre part, denoncer et resister a l'antinoircite ce qui entraine un statut d'etranger-ere (Mills, 2016; Khalil, 2016, p. 102; Mugabo, 2019). Le dilemme entre la collaboration et la resistance exerce une pression particulierement forte chez les Noires francophones du Quebec que le mouvement nationaliste quebecois cherche a seduire en pretendant que leurs interets politiques coincident avec ceux des Quebecoises francophones blanches et surtout pas avec ceux des Noires anglophones du Quebec (dont les identites par rapport a l'identite quebecoise blanche en font les doubles-Autres en termes raciaux et linguistiques) ou ceux des Afro-Americaines (Mugabo, 2019, p. 6 et 15). Cette strategie de seduction exige que les Noires du Quebec qui parlent francais s'identifient ethniquement (comme Haitien-nes, Congolais-es, etc.) et privilegient leur identite francophone aux depens de leurs identites noires (Mills, 2016, p. 12; Mugabo, 2019). l'appartenance au Quebec exige donc, en raison du processus d'ethnicisation, que les Noir-es vivant au Quebec oublient leurs experiences de l'antinoircite; un phenomene qui ne discrimine pourtant pas en fonction des langues parlees (Mugabo, 2019, p. 14). Elle exige egalement que ces personnes ferment les yeux sur le role du Quebec et de la Nouvelle-France dans la longue histoire d'oppression d'Haiti, des Haitiennes, des autres Noires francophones et des Noires en general a l'interieur et a l'exterieur du Quebec (Mugabo). Autrement dit, l'<< appartenance >> nationale des personnes noires au Quebec impose un respect des frontieres qui nie les revendications d'une identite politique noire en expansion (soit qui deborde les frontieres) toujours en construction.
Deux exemples de blackface impliquant des celebrites noires de la scene culturelle quebecoise illustrent ce pacte faustien dans le monde des arts. Le premier implique l'humoriste et animateur Boucar Diouf qui a ete personnifie par l'humoriste Mario Jean en recourant a la technique du blackface en 2013 lors de la remise des prix du gala Les Olivier, ceremonie qui recompense les meilleures humoristes au Quebec. Lorsque certaines personnes noires et organismes de la communaute noire, notamment la Ligue des Noirs du Quebec, ont exprime leur desarroi, Jean et plusieurs des journalistes qui ont defendu sa prestation ont retorque que cet incident de blackface n'etait pas du tout raciste, mais plutot un acte d'hommage (Durocher, 2018; Lagace, 2018; Ravary, 2018b). En effet, selon un journaliste, la personnification recourant au blackface << c'est le contraire du racisme : Diouf etait celebre comme etant partie de la gang >> (Lagace, 2018). Diouf a pour sa part repondu non seulement en defendant Jean, mais aussi de maniere a decrier la notion meme d'une communaute noire :
Et cette communaute noire virtuelle, qui sert de rempart a tous ces intolerants, n'est pas la mienne et je ne me souviens pas d'avoir mandate une quelconque ligue pour defendre ma negritude dans les medias >>. (Diouf, 2018, je souligne)
Le second incident implique le comedien noir Normand Brathwaite qui a utilise la technique du blackface pour parodier le journaliste noir Francois Bugingo dans l'edition 2015 du Bye-Bye, emission humoristique passant en revue les actualites de la derniere annee au Quebec. Brathwaite est un acteur tres apprecie dans le milieu culturel au Quebec et dont la popularite est caracterisee par une sorte d'<< aveuglement racial >> (colorblindness) mutuel. Comme le fait remarquer un journaliste dans un commentaire qui montre a la fois un aveuglement racial criant tout en exemplifiant la logique raciale qui structure les conceptions d'inclusion au Quebec : << mais aujourd'hui j'avais comme oublie la couleur de sa peau, tellement il fait partie de nous, tellement c'est peu important >> (Segal le midi 2018, a 00:27). De plus, Brathwaite a decrit le Quebec a plusieurs reprises comme etant << l'endroit le moins raciste au monde >> (Lapointe, 2015; Dufour, 2018; Segal le midi, 2018). Tout en niant l'existence du racisme systemique Quebec (Segal le midi, 2018 a 4:45), il reconnait avoir subi du profilage racial et avoir ete victime de brutalite policiere au Quebec (Dufour, 2018). Brathwaite considere que son role est de representer les << communautes culturelles >> du Quebec dans les medias plutot que de << s'impliquer ... dans des causes de revendication des droits des Noirs >> (Dufour, 2018).
Ainsi, son implication volontaire dans un incident comprenant un blackface est aussi deroutante que revelatrice. Brathwaite a ete embauche pour personnifier Bugingo en faisant un blackface en raison du fait que Louis Morissette, le producteur du Bye-Bye, eprouvait un ressentiment vis-a-vis l'insistance de Radio-Canada, la chaine de diffusion de l'emission, a l'effet qu'un acteur noir, et non un acteur blanc, joue le role d'une personne noire (Delmar, 2018). Similairement au cas de Diouf, Brathwaite a repondu a l'indignation de la population noire en attaquant la notion de communaute noire. Il a dit : << Moi, la Ligue des Noirs, je n'ai jamais vote pour eux. Je m'excuse, je ne sais pas c'est qui. C'est quatre negres avec un fax quelque part dans un bureau ... >> (Journal de Montreal). Puis, interroge sur son utilisation controversee du terme << negre >>, au lieu du terme plus acceptable << Noir >>, il a commente plus tard : << le mot negre est un beau mot. Le probleme avec ce mot-la, c'est qu'on met << ostie de >> avant. Mais c'est un beau mot, dont je suis fier. >> (Journal de Montreal, 2018).
Dans les deux cas, Diouf et Brathwaite ferment non seulement les yeux sur l'antinoircite qui les concerne, mais aussi la performent dans le but de maintenir leur appartenance a la scene culturelle au Quebec. Independamment de leurs opinions personnelles sur le blackface, la vigueur avec laquelle ils denoncent le concept de communaute noire et s'en eloignent est injustifiee et gratuite. Elle semble cependant etre necessaire pour assurer que les deux celebrites continuent a etre considerees comme faisant partie de << la gang >>, meme de maniere precaire.
Etant donne un tel contexte, la resistance des Noir-es au Quebec a souvent di defier les modalites d'inclusion fondees sur l'antinoircite et revendiquer les identites noires au-dela des frontieres linguistiques et nationales. Nous pouvons penser au Congres des ecrivains noirs de 1968 qui a fait fi des frontieres nationales, institutionnelles, linguistiques et generationnelles pour rassembler les personnes noires du monde entier dans le but d'eveiller une conscience noire et pour inciter a la resistance face au colonialisme transnational (Austin, 2013, p. 16). Nous pouvons aussi mentionner les migrant-es haitien-nes qui, depuis les annees 1970, resistent aux conditions oppressives auxquelles elles et ils sont confrontes au Quebec en soulignant comment leurs situations difficiles relevent de l'antinoircite mondiale, c'est-a-dire au-dela des frontieres provinciales et nationales (Mills, 2016, p. 10). Plus encore, dans les annees 1990 et sans egard pour les frontieres geographiques et linguistiques reelles et imaginaires de la ville, les jeunes noir-es de Montreal se sont organises contre la brutalite policiere, les meurtres perpetres par le corps policier aupres de jeunes noir-es et la montee en nombre d'activites reliees aux mouvements supremacistes blancs (Mugabo, 2019, p. 8).
J'ai cherche a souligner a differentes epoques de l'histoire du Quebec comment des projets dits d'inclusion ont ete intrinsequement anti-Noires, tandis que les identites noires ont servi de repoussoir contre lesquelles le Quebec pouvait forger son identite. Cette breve analyse historique suggere qu'il est impossible que les identites noires puissent a la fois appartenir a l'imaginaire du projet nationaliste normatif du Quebec et prendre en consideration les experiences des populations noires avec le racisme et l'antinoircite qui s'observent dans la province. En d'autres termes, les identites noires au Quebec seront toujours en contradiction avec les projets d'inclusion nationalistes qui desirent etablir une proximite avec les personnes noires, mais cherchent en meme temps a dicter a ces dernieres les parametres anti-Noires qui structureront leur inclusion. La resistance noire doit donc defier ces frontieres ; elle ne sera pas confinee par les termes violents d'appartenance qu'exigent ces frontieres.
Se glisser dans la noircite
Maintenant, je vais presenter comment le spectacle SLAV s'inscrit dans le contexte social prealablement decrit. N'etant pas ouvertement un spectacle a saveur nationaliste, SLAV evoque pourtant la thematique de la proximite avec la noircite ce qui fait echo, aux imaginaires de la noircite et de l'appartenance/non-appartenance des communautes noires au Quebec. Si nous prenons en compte les propos de Hurley a l'effet que le theatre et le monde du spectacle au Quebec demeurent toujours implicitement associes a l'identite quebecoise (2011), alors ce type de nationalisme est implicite dans SLAV.
Nous pouvons entrevoir des allusions a cette hypothese dans l'objectif cite par Bonifassi pour SLAV : celui de << garder dans la memoire l'histoire de ce peuple africain deporte ici contre son gre pour construire nos continents >> (Medium Large, 2018, a 3:09). Cette declaration faites sous couvert de l'empathie participe a reproduire la depossession affligeant les peuples autochtones en se referant a << nos continents >> en plus d'illustrer un exemple de l'antinoircite en faisant allusion a l'esclavage par l'utilisation de termes attenuants--en parlant de deportation plutot que d'exploitation par le travail.
Peut-etre que l'une des expressions les plus revelatrices des relations problematiques qu'entretient SLAV avec les attitudes anti-Noir-es proviendrait de Lepage. Dans sa declaration pour defendre le spectacle suivant son annulation, il ecrit :
La pratique theatrale repose sur un principe bien simple : jouer a etre quelqu'un d'autre. Jouer a l'autre. Se glisser dans la peau de l'autre afin d'essayer de le comprendre et, par le fait meme, peut-etre aussi se comprendre soi-meme. [...] A partir du moment oU il ne nous est plus permis de nous glisser dans la peau de l'autre, oU il nous est interdit de nous reconnaitre dans l'autre, le theatre s'en trouve denature, empeche d'accomplir sa fonction premiere, et perd sa raison d'etre [...]. (Ex Machina, 2018, je souligne)
La similarite des propos de Lepage ne pourrait pas etre frappante avec ceux de Saidiya Hartman au sujet des relations de l'esclavage et ses repercussions meme lorsqu'ils impliquent des individus pensant agir de bonne foi. Hartman ecrit :
[...] la reproduction de l'assujettissement passe par l'obliteration de l'autre en se glissant dans les identites noires ou par une identification empathique au moyen d'une substitution de soi a l'autre. (1997, p.7, je souligne) (10)
Ironiquement, Lepage a employe, je presume sans le savoir, la meme metaphore que Hartman pour nier avoir participe au phenomene que Hartman denonce justement, soit la maniere par laquelle des projets se voulant etre de nature empathique en pretendant parler au nom des Noires reproduisent leur effacement en revendiquant une proximite aux Noir-es.
En expliquant pouvoir se glisser dans la peau de l'Autre dans le contexte du debat entourant SLAV, Lepage admet tenter de s'approprier la noircite pour en faire un vehicule a travers lequel lui et les autres personnes qui ne sont pas noires pourront mieux se comprendre. Il conclut a juste titre qu'il lui est demande de considerer les limites de cette demarche oU << l'on se reconnait dans l'autre >> (Ex Machina, 2018) et de reconsiderer son sentiment de legitimite face au recours a une telle methodologie. Lobjectification des personnes noires est un subterfuge pour utiliser l'experience d'une personne non noire comme une lentille a travers laquelle representer l'experience noire qui est, par definition, incommensurable avec la sienne. Ce procede artistique contribue egalement a l'illusion concomitante que ce type d'action compte comme un veritable engagement avec la noircite qui permet aux non Noir-es de se comprendre differemment alors qu'en fait, ils et elles ont evite d'avoir de vraies interactions avec des personnes noires et leurs savoirs.
Dans SLAV, nous voyons litteralement cette approche oU les non-Noir-es jouent des esclaves noir-es, mais aussi, de maniere inherente, dans le spectacle et dans le discours dominant a son sujet, oU l'experience noire de l'esclavage est utilisee comme analogie pour toutes les formes d'experiences d'oppression. SLAV a fait l'objet de publicites dans de multiples medias dont le site internet du FIJM comme etant un spectacle qui permet de << tisser des liens de maniere universelle entre differentes pages d'histoire connues et moins connues--ou volontairement oubliees--qui ont mene l'humanite a asservir des peuples >> (La Presse, 2018). De plus, Bonifassi dit :
On ne parle pas de Noir[-es] et de Blanc[-hes] dans le spectacle. Nous parlons de la douleur humaine vecue ensemble. Toutes les cultures et ethnies souffrent de la meme maniere. [...] Ce que je voulais profondement, c'etait de rassembler les gens, de creer un spectacle oU l'on se sent unis, peu importe qui parle, oU il n'y a plus de couleur ni d'origine. (Dunlevy, 2018) (11)
Ainsi, tout en interpretant des chansons noires emergeant d'experiences de souffrance de personnes noires qui dependaient integralement du fait d'etre racialisees comme Noir-es, SLAV detourne l'attention des experiences noires pour la rediriger vers une experience humaine apparemment universelle de l'oppression qui n'aurait pas de couleur. Ce faisant, les particularites de l'experience noire disparaissent. D'autre part, comme l'explique Hartman, << la materialite de la souffrance [noire] echappe regulierement a la (re)connaissance du fait que le corps [noir] est remplace par d'autres signes de valeur, ainsi que d'autres corps (1997, p. 21, je souligne) (12). Dans le meme ordre d'idee, Jared Sexton defend l'effort analogique de la production qui fait en sorte que la noircite (par opposition a l'Africanite), << perd la trace de la commodification singuliere de l'existence humaine (pas simplement de sa force de travail) sous l'esclavage racial [...] dans lequel un corps est reduit a une chair a accumuler et a echanger >> (2010, p. 38) (13). Ainsi, meme dans une tentative dite de comprehension de l'experience noire, l'analogie qui substitue facilement les Blanches aux Noir-es masque la noircite. Par ce processus, la noircite se vide de sa substance et devient la metaphore parfaite en raison de sa malleabilite attribuable a l'effacement de referent concret. C'est ce que Hartman appelle la fongibilite de la noircite en tant que commodite :
[...] la valeur de la noircite residait dans son aptitude metaphorique, qu'elle soit comprise litteralement comme la fongibilite de la commodite ou comme les fondations imaginaires sur lesquelles les maitres [Blancs] et la nation en sont venus a se comprendre (1997, p. 7, je souligne). [...] la fongibilite de la commodite fait du corps captif [c'est-a-dire noir] un vehicule abstrait et vide vulnerable a la projection des sentiments, des idees, des desirs et des valeurs [...]. (1997, p. 21) (14)
Cette fongibilite permet de banaliser l'experience noire en en faisant un signifiant pour toutes les experiences inconfortables, quelles que soient leurs gravites. La declaration ci-dessous d'un journaliste representent un exemple de comment cette conception peut se reproduire :
... allez voir SLAV-- Une odyssee theatrale a travers les chants d'esclaves. Et qu'on ne vienne pas dire que les billets--entre 60 et 90 $--sont trop chers : si c'est au-dessus de vos moyens, plaignez-vous a votre employeur, a vos elus, aux vrais detenteurs des cordons de la bourse. Autrement dit : affranchissez-vous !
C'est ce que l'on ressent jusqu'au plus profond de soi, en sortant [...] de la premiere mediatique : la necessite imperieuse de s'affranchir. Se liberer de ses entraves, quelles qu'elles soient. (Cormier, 2018)
Ce traitement desinvolte de la noircite et de l'esclavage est une consequence de projets universalisants se disant empathiques envers les personnes noires, mais qui meconnaissent l'experience noire non seulement dans son ampleur, mais dans sa singularite.
De la meconnaissance a l'effacement
Comme le soutiennent Hartman et Sexton, cette mecomprehension qui se produit par analogie et par glissement dans la noircite entraine son effacement. Justement, nous voyons des effacements de la noircite et de l'experience noire a plusieurs niveaux dans SLAV et dans le discours dominant qui l'entoure.
Pour commencer, d'une maniere typiquement canadienne, SLAV localise les problemes de racisme aux Etats-Unis et evidemment pas au Quebec ni au Canada. Le spectacle aborde le theme de l'esclavage des Afro-Americain-es sans faire mention de l'esclavage en NouvelleFrance. Compte tenu de l'intervention de Ndiaye mentionnee ci-dessus et considerant que l'experience afro-americaine est utilisee pour faire une analogie avec toutes sortes d'experiences d'oppression, y compris, comme le souligne Bonifassi, l'asservissement du peuple SLAVe d'oU proviennent certaines de ses origines, il est curieusement remarquable de constater qu'il n'y ait aucune reference dans la piece a l'esclavagisme des personnes noires dans l'histoire du Quebec.
De facon similaire, lorsque le personnage noir principal de la piece, Khattia, est la cible de profilage racial, ce phenomene a lieu aux Etats-Unis plutot qu'au Quebec malgre le fait que les Noir-es au Quebec militent depuis longtemps et continuent de militer contre le profilage racial qu'ils et elles subissent. Ce tour de passe-passe geographique deplace l'antinoircite au-dela des frontieres du Quebec et du Canada en suggerant que ce phenomene ne peut pas exister ni se produire sur ces territoires. Que SLAV adopte cette approche n'est pas fortuite, mais est coherent avec le discours quebecois dominant et son obstination a ne pas concevoir la presence de l'antinoircite ici, ou de penser qu'il s'agit d'un enjeu concernant uniquement les Anglophones. En effet, lorsque la Ligue des Noirs du Quebec a repondu aux diffamations de Normand Brathwaite a leur sujet et a mentionne leur implication dans la contestation de multiples cas de profilage racial a Montreal, evidemment un seul media quebecois a rapporte cet echange, mais en pretendant que La Ligue a parle de << recents cas de profilage racial aux Etats-Unis >> (Noovo Moi, 2016, a 0:50).
De plus, le discours quebecois des Negres blancs qui efface les Noir-es et leurs revendications en les supplantant par les revendications du Quebec a une identite opprimee fait son apparition dans le debat au sujet de SLAV Ainsi, un commentateur en ligne ecrit : << Je comprends pas cette agitation entourant cette histoire [sic] . Car pour moi, c'etait du theatre. Et il fut un temps oU nous etions les negres blancs d'Amerique >>. En reponse, au moins deux autres commentateurs s'empressent de corriger le commentaire en disant : << Les negres blancs d'Amerique ... c'est encore nous >> et << C'est ce que nous sommes encore ... des negres blancs >> (Ex Machina, 2018).
Finalement, le scenario de SLAV efface la noircite par un processus d'ethnicisation (Mugabo, 2019). Ceci est tres visible lorsque l'amie de Khattia vient la sauver de son experience de profilage racial et qu'elle revient au Canada/Quebec non pas en tant que Noire mais en tant qu'Haitienne. Elle est invitee par le personnage de Bonifassi a faire partie d'une production mettant en vedette << les chansons de prisonniers d'Alan Lomax >> dont l'autorepresentation dans l'intrigue est ici tres evidente.
Selon Marilou Craft (2018b), le scenario amene Khattia a se demander si c'est parce qu'elle est noire qu'elle est invitee a rejoindre la distribution. Mais elle est rassuree par le personnage de Bonifassi que c'est parce qu'elle est une experte d'Haiti, c'est-a-dire parce qu'elle est haitienne. Cette ethnicisation suggere la non-pertinence apparente de la race, en particulier la non-pertinence des experiences afro-americaines a l'identite de Khattia en tant que personne noire au Quebec. Justement, en reference au contexte quebecois, un personnage dit apparemment pendant la piece : << le Noir, c'est qui ? >> (Craft, 2018b), c'est-a-dire << que signifie une identite noire ? >> suggerant qu'une identite noire n'a aucune pertinence, voire est incomprehensible, au Quebec.
Rendre la noircite invisible et inaudible
Dans des projets artistiques comme SLAV oU des personnes non noires parlent au nom des Noir-es, la noircite est impossible a entendre ou a voir. Linaudibilite et l'invisibilite de la noircite sont a la fois des produits et des conditions rendant possible le projet SLAV. Bonifassi a prealablement enregistre deux albums qui constituent l'epine dorsale de SLAV : l'un est eponyme et l'autre s'intitule Lomax en << hommage a cet ethnomusicologue qui est alle recolter dans des endroits qui etaient pas tres tres sympathiques ces oeuvres >> (Les Echangistes, a 1:25-1:35). Malgre les 20 annees de recherches que Bonifassi pretend avoir effectuees pour SLAV, les noms des quelques compositeurs noirs tels que Robert Leroy Johnson et Huddie William Ledbetter sont curieusement eclipses par ceux des personnes non noires qui ont compile leur travail. De plus, selon mon interpretation, lorsque Bonifassi parle des conditions carcerales << pas tres tres sympathiques >> dans le contexte de l'hommage a Lomax, elle evacue les conditions de la periode post-esclavagisme qui sont directement responsable de l'incarceration massive des Noir-es en soulignant plutot l'inconfort que Lomax a peut-etre vecu temporairement lorsqu'il visitait les prisons pour compiler la musique. Et s'il est pretendu que l'accent est mis sur les personnes qui ont archive la musique, il n'y a aucune mention de Zora Neale Hurston qui a accompagnee Lomax dans certains de ses voyages ethnomusicologiques et qui a egalement fait des enregistrements sur le terrain tout en aidant Lomax a acceder a certaines des communautes noires oU il a fait ses enregistrements (Cappetti & Hurston, 2010). Ce projet se voulant etre un hommage accorde finalement peu d'attention, voire aucune attention, a la vie des personnes noires qui ont cree la musique presentee dans le spectacle ou a celles qui ont contribue a sa preservation et c'est sans parler des conditions incroyables d'antinoircite dans lesquelles ces musiques furent originalement creees. Bref, la noircite et l'experience noire sont reduites au silence et invisibilisees de toutes les manieres.
Dans les circonstances oU les personnes noires ne peuvent pas etre entendues, des personnes non noires se sentent obligees d'intervenir pour prendre leur place. La musique de Bonifassi, en general, pretend ouvertement parler au nom des Noir-es dans des situations oU ils et elles ne peuvent pas parler pour soi et oU apparemment, il n'y a personne d'autre pour faire ce travail. D'apres un article faisant la critique d'un de ses albums, l'oeuvre de Bonifassi qui ne fait en realite que refaire de la musique noire--donne << de la voix pour transmettre la parole etouffee de ces hommes et de ces femmes deracinees et opprimees >> (Queniart, 2018). De meme, dans SLAV, Bonifassi interprete cette musique pour, selon elle, << garder dans la memoire l'histoire de ce peuple africain Ca nous permet de garder cette histoire presente, de ne pas oublier quel a ete le destin de ces gens-la et de, evidemment, ne pas recommencer ces schemas de pouvoir >> (Medium Large, a 3:20).
Decidement, Bonifassi ne semble pas comprendre qu'elle se joint a des artistes noires ou d'autres personnes noires qui font aussi ce travail de valorisation et de commemoration. Elle positionne plutot son propre travail comme une intervention importante sans laquelle nous risquons d'oublier << ce peuple [opprime] >> qui, en raison de la contextualisation dans le spectacle, semble n'avoir aucun lien avec les personnes noires de notre epoque. Ce positionnement nous demande de croire que Bonifassi apporte quelque chose d'unique sur scene, et cette idee est en evidence dans la perception que se fait le public de l'oeuvre de Bonifassi. Ainsi, en reponse aux plaintes concernant le manque de personnes noires dans la distribution de SLAV, un commentateur en ligne ecrit :
Je deplore que personne ici ne parle de Betty Bonifassi... C'est elle qui, apres avoir entendu et ete touchee par ces chants d'esclaves, a decide de les interpreter, afin qu'ils ne soient pas oublies. SLAV aurait pu etre chante par un chanteur de couleur, comme certains l'auraient aime, mais c'est Betty qui a eu l'idee la premiere. (commentaires sur Lepage, je souligne)
Ce phenomene Christophe Colomb << Colombuang >>--c'est-a-dire le mecanisme par lequel des Blanc-hes pretendant etre les pionnier-eres de ce qui est deja present depuis longtemps chez les personnes racialisees (Salinas, 2018)--est rendu possible dans SLAV par l'effacement de la noircite opere sous le couvert de bonnes intentions.
Hartman nous rappelle que la pratique de parler avec bienveillance et indulgence au nom des Noir-es s'enracine historiquement dans les conditions structurelles de l'esclavagisme oU la noircite n'est pas autorisee a parler par elle-meme et qui masque comment l'organisation de ces relations font partie integrante de l'acte de parler << a la place de >> (1997, p. 19). C'est en faisant reference a ces fondations structurelles qu'Elena Stoodley l'une des membres du collectif de SLAV-Resistance, souleve pendant une interview l'absurdite de la presomption que l'intervention de Bonifassi serait une premiere :
Interviewer : Est-ce que l'element central ici c'est que les histoires n'ont meme pas commence a etre racontees et si elles commencent a l'etre, elles devraient etre racontees par la communaute qui les a vecues ?Stoodley : Elles ont ete racontees par des millions, genre des milliers de personnes encore et encore et par nous [les Noir-es]. Et je pense que d'autres personnes qui ne sont pas noires ont fait le meme travail. Je pense qu'il est interessant de penser que c'est la premiere fois que les gens entendent parler de chansons d'esclaves. Depuis tres longtemps nous entendons parler de chansons d'esclaves ! (Breakfast Television, 2018, a 4:08) (15) La declaration de Stoodley remet egalement en question l'idee que l'action du collectif etait simplement une objection aux Blanches chantant des chansons noires en soulignant plutot comment les recits provenant de Noir-es portant sur ce sujet sont non seulement pas entendus, mais que les recits provenant de Blancs-hes sont priorises pour en venir a eclipser ceux des Noires. Loeuvre de Bonifassi est rendue possible par l'effacement des multiples facons de raconter et de chanter les histoires des Noir-es par les personnes concernees elles-memes. Dans SLAV, sa voix est amplifiee par la puissance et l'importance que Robert Lepage lui prete. De plus, en suivant la logique des commentaires en ligne, puisque Bonifassi est consideree comme une pionniere de la narration de ces histoires, elle gagne le droit de supplanter celui des Noir-es en racontant leurs propres histoires.
L'usurpation de l'importance de la provenance d'origine du recit des voix noires a des consequences desastreuses pour les Noir-es. Par exemple, en se basant sur ses recherches, Bonifassi pretend parler avec assurance des raisons pour lesquelles les Noir-es chantaient quand elles et ils etaient asservis :
Ils cherchaient la force de pouvoir travailler dix-huit heures par jour non-stop. J'ai lu des choses qui disaient que ces gens tomberaient dans des etats de meditation et qu'ils pouvaient meme quitter leur corps en repetant ces mantras, c'est-a-dire ces chansons enfilees les unes apres les autres, et repetees pendant des heures et des heures et des heures. Alors cette transe les a amenes a un etat de non-souffrance. (Les Echangistes, 2018, Betty Bonifassi a 4:15)
Dans cette declaration, au lieu de parler des moyens avec lesquels les Noir-es ont resiste et cherche a echapper a la violence meurtriere de l'esclavage (comme l'ont certainement fait les esclaves), Bonifassi suggere que ces personnes ont puise en elles une force surhumaine (ou monstrueuse) pour se livrer au travail force sans souffrir. Bonifassi sape ainsi l'idee meme que les Noir-es ont souffert comme d'autres humains auraient pu souffrir sous le joug de l'esclavage. Le role de cette spectacularisation deshumanisante dans la production et l'intensification de la violence anti-noire contemporaine est bien documentee (Marable, 2006; Silverstein, 2018; Waytz, Hoffman et Trawalter, 2015).
Resistance, contrecoups et frontieres
En fonction des representations d'antinoircite dans SLAV, l'experience noire ne peut que servir d'analogie dans le but d'amplifier un desir d'appel a la juste pour les non-Noir-es. Les revendications et les demandes provenant des personnes noires ne sont jamais considerees comme suffisamment legitimes lors d'appels a la justice, et necessitent toujours la validation des personnes blanches. En outre, les temoignages des Noir-es au sujet de leurs experiences historiques et actuelles de l'antinoircite sont toujours considerees comme suspects et percus, a priori, comme des fabrications. A ce sujet, Sexton note :
La non-reconnaissance de la resistance noire n'est pas sans lien avec un phenomene interracial particulier et bien enracine dans les revolutions des bourgeois et proletaires blancs de part et d'autre de l'Atlantique qui fait en sorte que ces derniers se proclament etre contre l'esclavagisme, alors que les luttes des Noirs contre l'esclavagisme et ses repercussions dans cet hemisphere ne peuvent s'inscrire dans ce meme cadre reflexif. [...] Le transfert metaphorique qui rejette la legitimite des luttes noires contre l'esclavagisme racial [...] tout en se servant de la souffrance des Noirs pour en faire son modele pour la souffrance des non-Noirs demeure une des composantes qui definit les politiques culturelles contemporaines. (2010, p. 42) (16)
Nous avons un exemple frappant de l'invalidation de la legitimite des temoignages par des personnes noires au cours de l'intrigue de SLAV, dans une scene oU le personnage principal blanc vient en aide a Khattia, sa << seule amie Noire >>, pour la sortir de sa detention par la police apres avoir ete victime de profilage racial (Craft, 2018b >>). Bien que Khattia dise qu'elle a ete arretee sans raison, le personnage blanc n'est pas certain si son amie n'avait peut-etre pas attire l'attention de la police. Elle dit : << Je connais ton petit caractere >>, mais sous-entendant probablement << Je sais que tu peux avoir une petite attitude >> (Craft, 2018b). Ce scenario renforce l'invalidation du temoignage noir, meme par des << ami-es >> blanc-hes, tout en omettant d'interroger la violence blanche structurelle. Ainsi la scene est complice de poursuivre cette violence.
Compte tenu de la predominance hegemonique de l'incapacite a concevoir qu'il existe de l'antinoircite au Quebec, les Noir-es, s'ils et elles veulent s'affirmer comme Noir-es avec un temoignage sur l'antinoircite au Quebec, ne peuvent pas etre du Quebec. Ainsi, il n'est pas surprenant que la reponse predominante envers les personnes qui denoncaient SLAV les presentait comme etant etrangeres au Quebec precisement parce qu'elles dirigeaient une critique de l'antinoircite au Quebec. Je soutiens dans cette section que les reactions contre le militantisme a l'endroit de SLA V furent une tentative pour le discrediter par l'imposition de frontieres linguistiques, nationales et autres frontieres qui tentent simultanement de controler, d'exclure et de fragmenter la noircite en restreignant les modalites selon lesquelles les Noires sont autorisees a exister au Quebec. En fin de compte, les medias et le discours public consideraient que la resistance venait principalement d'individus qui ne comprennent pas le Quebec, voire qui ne sont peutetre pas du Quebec, comme les Anglophones, ceux qui sont influences par les Anglophones ou influences par des discours critiques sans pertinence << marqueis] par le milieu anglophone >> (Lalonde, 2018). Par exemple, selon le sociologue Joseph Yvon Theriault,
la force des universites americaines dans le monde fait que leurs concepts, elabores a partir de la situation americaine, tendent a vouloir s'imposer dans des contextes qui ne sont pas les leurs. Un contexte permet de comprendre ce qui se passe en un lieu particulier; et quelque chose se perd lorsqu'on le transporte, car on ne transporte pas les rapports sociaux. (Lalonde, 2018)
Ainsi, les critiques de SLAV sont percues comme emergeant de cadres theoriques developpes dans le contexte americain, qui sont donc, selon cette logique, non valables au Quebec. Cette declaration impose des frontieres nationales et theoriques injustifiees a l'analyse critique.
De plus, alors que l'opposition a SLAV etait locale et guidee par des Noir-es francophones, on presumait qu'elle provenait des Anglophones hostiles. Ainsi, lorsque Lepage accepte finalement la demande des militant-es de le rencontrer, il avoue avoir ete surpris que les membres de SLAV-Resistance soient francophones. Il dit :
[J'ai ete] prevenu a tort par quelques personnes que j'allais probablement avoir affaire a une bande d'<< unglos radicalises de l'Universite Concordia >>, tout mon argumentaire avait ete prepare en anglais. Mais quand j'ai compris que la grande majorite d'entre eux etaient francophones et que la discussion allait se derouler principalement dans la langue de Moliere, je dois avouer que je me suis retrouve demuni et balbutiant. (Boisvert-Magnen, 2018)
<< Anglophone >> et << Americaine >> sont donc des identifications indistinctement utilisees pour designer les Noires qui temoignent de l'antinoircite au Quebec en les qualifiant d'etranger-eres et d'opposant-es independamment de leurs rapports reels avec le Quebec et la langue francaise.
Cette histoire d'evocation des frontieres pour controler une noircite qui refuse d'etre contenue par la langue ou la nation est une strategie recurrente. En fait, elle peut etre retracee a travers l'histoire du Festival international de jazz de Montreal, evenement dans le cadre duquel SLAV a ete mis en scene et dont le journaliste et entrepreneur social Fabrice Vil parle dans son article sur SLAV (Vil, 2018).
La scene jazz a Montreal a des fondations manifestement transnationales datant de l'ere de la prohibition aux Etats-Unis dans les annees 1920 alors que des artistes americaines traversaient la frontiere pour venir au Canada jouer dans les boites de nuit oU l'alcool etait vendu legalement (Burnett, 2018b). Plusieurs s'accordent pour dire que la scene jazz montrealaise s'est maintenue jusqu'aux annees 1970 et que le Festival international de jazz doit sa creation au travail de Roue-Doudou Boicel, ne en Guyane francaise et ayant etudie a Paris avant de s'installer a Montreal en 1970 (Block, 2018) (17). Boicel etait convaincu que le jazz n'etait pas mort et nourrissait la scene jazz locale en organisant des soirees a son cabaret le Rising Sun Jazz Club, fonde en 1975 et des evenements comme le Rising Sun Festijazz, dont la premiere edition fut en 1978 (Burnett, 2018a). Avec le jazz, Boicel cherchait << avant tout a faire la promotion de la culture noire >> (Block, 2018). Boicel evoque egalement la resistance de la part des differents paliers des gouvernements municipaux, provinciaux ou federaux aux demandes de financement pour son festival (Burnett, 2018a). Un representant du gouvernement du Quebec lui a dit que son festival n'etait pas admissible parce qu'il soutenait la culture americaine et non quebecoise, et ce, malgre l'implication d'artistes de jazz locaux tels qu'Oscar Peterson et Stephen Barry (Block, 2018 ; Burnett, 2018a). En effet, lorsque Boicel a evoque l'implication de Peterson comme preuve que le festival n'etait pas << americain >>, le fonctionnaire a retorque << C'est un Americain >> (Burnett, 2018a) malgre le fait que Peterson soit ne, ait grandi et ait vecu a Montreal jusqu'a ses 33 ans et a toujours vecu au Canada. Il ne fait aucun doute que le fait que Peterson soit noir, anglophone et implique dans une forme musicale culturellement noire qui transcendait les frontieres a contribue a l'etiqueter comme Americain. Boicel souligne que c'est assurement grace a l'implication acharnee de ses amis musiciens afro-americains qui, sans egard aux frontieres nationales, ont aide a maintenir en vie son club et son festival (Burnett, 2018a). Ce temoignage fait etat des tensions entre la noircite et les frontieres nationales et linguistiques tout en faisant ressortir les inegalites structurelles par rapport au financement de la scene artistique quebecoise.
Cette histoire montre que dans le cas de SLAV, l'un des objectifs du collectif SLAV-Resistance etait d'attirer l'attention sur les conditions structurelles de la << scene culturelle >> quebecoise alors que << certaines personnes ont plus de possibilites pour produire leur propre art a grande echelle et d'autres personnes ont du mal a avoir le meme acces >> (Breakfast Television 2018, a 1:15). Ricardo Lamour, membre du collectif SLAV-Resistance, partage cette opinion en parlant de l'ironie au sujet du fait qu'on a designe le groupe comme imposant une censure a l'endroit de Lepage et Boniffasi alors que ses membres, en tant qu'artistes noires, << sont censurees tous les jours >> en raison de << projets et de propositions artistiques qui [n'ont pas la chance] d'exister a cause du manque d'acces >> (Breakfast Television, 2018 a 2:43).
La puissance, voire le caractere essentiel de la resistance noire qui refuse d'etre circonscrite par les frontieres nationales et linguistiques, a ete demontree lorsque le Festival international de jazz de Montreal s'est finalement senti oblige d'annuler le spectacle SLAV. En plus des manifestations nocturnes organisees par le collectif SLAV-Resistance et une petition rassemblant plus de 1500 signatures (CBC News), plusieurs artistes afro-americain-es tres en vue ont exprime leur soutien au mouvement de protestation sur les reseaux sociaux dont l'auteurcompositeur-interprete Moses Sumney qui, dans un geste d'eclat public, a annule ses representations prevues au Festival en exprimant dans une lettre ouverte ses inquietudes concernant SLAV (Sumney, 2018b; Sumney, 2018a). Le FIJM, voyant clairement qu'il avait beaucoup a perdre, a annonce l'annulation des representations en s'excusant aupres de << ceux blesses >> par le spectacle (CBC News, 2018).
Conclusion
L'antinoircite n'a jamais ete historiquement ou geographiquement contenue. L'expansion geographique de l'antinoircite ne devrait pas etre surprenante etant donne que ses fondements puisent dans des phenomenes qui se sont produits a l'echelle mondiale, tels que le colonialisme, la traite transatlantique des esclaves et l'interconnexion geographique des societes esclavagistes du monde moderne. Cependant, les strategies transnationales de l'antinoircite tentent continuellement de creer et d'imposer violemment des frontieres a l'endroit et parmi les Noir-es ainsi que contre les interets des Noir-es en tant que peuple (Walcott, 2014b). Ces mecanismes imperialistes et ideologiques representent une tentative de reduire nos formes de resistance a l'antinoircite. En examinant le cas de SLAV, j'ai decrit comment ce processus s'opere dans le theatre et les arts au Quebec dans le cadre de modalites d'expressions qui pretendent se glisser dans la noircite.
Ce n'est ni ma tache dans cet article, ni ma preoccupation plus generale, d'esquisser dans quelles voies le theatre quebecois pourrait s'engager de manieres plus respectueuses avec la noircite. Neanmoins, une chose est claire : si Lepage, Bonifassi et d'autres gens de theatres au Quebec souhaitent se defaire des postures de l'antinoircite, il faudra proceder de maniere radicalement differente au lieu de << se glisser dans la peau de l'autre >>. Ces personnes devront ecouter plus attentivement les voix de ceux et celles avec qui elles revendiquent unilateralement une proximite. A l'image de ce que le projet du collectif SLAV-Resistance nous enseigne en se montrant nuance et pluridimensionnel, il s'agit d'une entreprise beaucoup plus vaste qu'une tentative d'amelioration des politiques de representation. Le collectif considere que ses travaux ne sont pas termines avec l'annulation temporaire de SLAV. Il reconnait que SLAV n'est pas une aberration et met en lumiere les structures inequitables plus larges qui permettent ce genre de projet. Parmi ses demandes, le collectif sollicite 1) un financement public dedie aux arts au Quebec pour les communautes noires, autochtones et autres communautes de couleur; 2) les excuses des partis corporatifs, etatiques et artistiques ayant soutenu SLAV; 3) la reconnaissance par le FIJM de Boicel comme fondateur initial du Festival et la mise sur pied d'<< un processus de consultation transparent avec les fondateurs originaux >>--y compris Boicel (17)--, des personnes noires dont les relations avec Montreal sont transfrontalieres (SRC, 2018). Ces actions pourraient commencer a reparer l'effacement et le mepris des Noir-es qui sont enracine-es dans le modus operandi actuel.
Neanmoins, la vraie justice exigera un bouleversement encore plus radical. Il faudra que les arts au Quebec, l'Etat quebecois et le peuple quebecois reflechissent aux formes que prendront leurs revendications identitaires. l'identite quebecoise doit-elle continuer a reposer sur la figure du colon blanc qui est defini par l'antinoircite (quoique << de bon coeur >>) et la depossession des territoires appartenant aux peuples autochtones? Ou cette identite peut-elle s'articuler a partir d'une comprehension de son implication dans le processus d'oppression, reconnaitre sa complicite a l'egard de l'antinoircite et de la depossession territoriale et oeuvrer vers un avenir solidaire et decolonial? Cette derniere option entrainerait, bien sir, un demantelement complet des vestiges et structures coloniales au coeur du modele identitaire hegemonique du Quebec ainsi qu'une reconception de ce que signifie etre Quebecois-e, voire humain-e au Quebec. En ce qui concerne les Noir-es, il s'agit de definir l'identite quebecoise de telle sorte que la noircite ne soit ni cet Autre perpetuel ni sa metaphore vide. C'est un chemin radicalement inconnu, mais porteur de tout un potentiel speculatif. Une scene artistique organisee de maniere radicalement inclusive au Quebec selon les principes ci-dessus pourrait etre le point de depart pour forger une telle vision.
Pendant ce temps, les personnes noires n'attendront pas. Ainsi, dans mes projets de recherches, je prefere reflechir a l'efficacite de la resistance noire contre l'antinoircite mondiale et a l'espace de vie a definir au-dela des limites imposees aux personnes noires.
Notes
(1) Cet article est une traduction de l'article de Philip S.S. Howard (2020), << Getting under the skin: Antiblackness, proximity, and resistance in the SLAV affair >>, Theatre Research in Canada, vol. 41, no.i, p. 126-148, https://doi.org/10.3138/tric.41.1.126. Toutes les traductions sont realisees par Laniel-Tremblay Les passages originaux en anglais des citations traduites en francais sont disponibles en note de fin de texte.
(2) << Caribbean/black popular cultural works in Canada are crucially engaged in a politic of how to belong to the nation-state as not-quite-citizens and, simultaneously, how to desire beyond the too rigid confines of nation-state governmentality--a governmentality reflected in official versions of multiculturalism [...] >>
(3) S'inspirant notamment de Pap Ndiaye, le terme << noircite >> a ete privilegie pour traduire celui de << Blackness >> afin de rendre compte, par le recours au suffixe cite, de l'impact de la racialisation sur les identites et les vies des personnes afrodescendantes. Plus precisement, le terme ici propose cherche a souligner comment le colonialisme, le capitalisme et la suprematie blanche sont intrinsequement lies au concept de noircite. Le terme << anti-Noircite >> est egalement utilise plutot que le terme << racisme anti-noir >> pour mettre l'accent sur le statut ontoepistemologique par opposition a la declinaison d'un racisme generique vecu par les personnes noires. Consequemment << antinoircite >> est utilise a la place d'<< anti-negritude >>, une autre possibilite terminologique souvent observee, afin de refleter une terminologie contemporaine.
(4) Avec un souci d'accroitre le dialogue entre les communautes francophones et anglophones, cette traduction emane d'un desir de rendre ce texte plus accessible en esperant rejoindre les divers secteurs de la societe quebecoise dont il sera question. Nous esperons egalement que l'analyse de cet evenement puisse inspirer une reflexion sur les pratiques et attitudes dans le milieu theatral, ainsi que dans la societe quebecoise. De plus, une motivation supplementaire emanait de l'exercice de proposer une reflexion sur la traduction du terme Blackness pour mettre de l'avant une variante englobant des preoccupations identitaires et grammatico-semantiques.
(5) << Let's be honest, when your ancestors were the first Europeans to open up the North American continent and settle it permanently, to be shrunken to a "community" [...] is a slap in the face. Les Quebecois, and the French Canadians outside Quebec, are a people. A nation. Not an ethnic community, whatever that is. >>
(6) Je fais ici une distinction entre le racisme envers les Noir-es et l'antinoircite qui est le processus ontologique et epistemologique plus large que je decris ici.
(7) Je suis redevable dans cet article au travail des nombreux Noir-es qui se sont exprime-es et qui ont mene des actions contre SLAV. Je suis particulierement reconnaissant pour les echanges que j'ai pu avoir avec Marilou Craft qui m'a fourni de precieuses informations sur le deroulement de la resistance envers SLAV ainsi que des details sur le spectacle.
(8) Fait incroyable, SLAV est revenu a l'affiche au debut de 2019 en affirmant avoir fait des ajustements en reponse aux critiques. Au moins, ces scenes ont ete modifiees ou supprimees.
(9) << I'm doing this with such a big heart, dignity, precision and research. I waited a long time to find the right way to make this work. I don't see colour; to me, it doesn't exist, physically or in music. People talk about whites taking black songs. Uniting two colours is modern. [...] I wanted [...] to create a show where we feel united. >>
(10) << [...] the reenactment of subjection occurs by way of the obliteration of the other through the slipping on of blackness or an empathic identification in which one substitutes the self for the other. >>
(11) << We don't talk about black and white in the show. We talk about human pain, experienced together. All cultures and ethnicities suffer the same. [...] What I wanted profoundly was to bring people together, to create a show where we feel united, no matter who is talking, where there is no more colour or origin. >>
(12) << the materiality of [Black] suffering regularly eludes (re)cognition by virtue of the [Black] body's being replaced by other signs of value, as well as other bodies. >>
(13) << loses track of the singular commodification of human existence (not simply its labor power) under racial slavery [...] in which a body is rendered as flesh to be accumulated and exchanged. >>
(14) << the value of blackness resided in its metaphorical aptitude, whether literally understood as the fungibility of the commodity or understood as the imaginative surface upon which the [white] master and the nation came to understand themselves (7). [...] the fungibility of the commodity makes the captive [i.e. Black] body an abstract and empty vessel vulnerable to the projection of others' feelings, ideas, desires, and values. >>
(15) << Interviewer: Is the focal point here that the stories have not even begun to be told, and if they are going to start to be told they should be told by the community that went through it? Stoodley: They have been told by millions, like thousands of people over and over again by us. And I think other people that are not Black have done the same work. I think it's interesting to think that this is the first time that people ever heard about slave songs. We've been hearing about slave songs! >>
(16) << The disqualification of black resistance is not unrelated to the peculiar and long-standing cross-racial phenomenon in which the white bourgeois and proletarian revolutions on both sides of the Atlantic can allegorize themselves as revolts against slavery while the hemispheric black struggle against actually existing SLAVery and its afterlife cannot authorize itself literally in those same terms. [...] The metaphoric transfer that dismisses the legitimacy of black struggles against racial slavery [...] while it appropriates black suffering as the template for nonblack grievances remains one of the defining features of contemporary political culture. >>
(17) Malheureusement, Roue-Doudou Boicel est decede le 20 mars 2020, mais etait encore vivant lors de la publication de l'article en langue anglaise.
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Traduction : Edouard Laniel-Tremblay
Contributeur
PHILIP S.S. HOWARD est professeur agrege au departement d'etudes integrees en sciences de l'education de l'Universite McGill a Montreal, au Quebec. Ses recherches portent sur les etudes noires, les etudes anticoloniales et les etudes critiques de la race en education. Les travaux du Dr Howard analysent le role que jouent les relations raciales et antinoires dans la facon dont nous apprenons a nous connaitre, a tisser des liens et a exercer une influence dans le contexte colonial d'etablissement du Canada. Ses projets de recherche les plus recents traitent du blackface contemporain au Canada en tant que phenomene de l'ere post-raciale, l'agentivite des personnes noires dans les contextes educatifs a Toronto, Halifax et Montreal, et le passage de l'ecole a l'universite pour les etudiantes noires au Canada. Son travail s'appuie sur plus de 20 ans d'experience professionnelle en enseignement de la maternelle a la 12e annee. Parmi les publications du Dr Howard, citons African Canadian Leadership: Continuity, Transition & Transformation, dont il est le codirecteur, et Performing Postracialism: Reflections on Antiblackness, Nation, and Education through Contemporary Blackface in Canada, a paraitre. Les deux ouvrages sont publies par la University of Toronto Press.
PHILIP S.S. HOWARD
Departement d'etudes integrees en sciences de l'education, Universite McGill, Montreal, Quebec, Canada
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| Author: | Howard, Philip S.S. |
|---|---|
| Publication: | Theatre Research in Canada |
| Article Type: | Critical essay |
| Geographic Code: | 1CQUE |
| Date: | Sep 22, 2022 |
| Words: | 13941 |
| Previous Article: | IMPACT, Interculturalism, and the International Theatre Festival Model. |
| Next Article: | Signed Music and Deaf Musicians: A Follow-Up Dialogue Between Youssouf, Witcher, and Cripps. |
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