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Wolf Lepenies, Seduction of Culture in German History.

Wolf Lepenies, Seduction of Culture in German History, Princeton, Princeton University Press, 2006

Wolf Lepenies est un des plus prestigieux universitaires contemporains, sociologue de formation (specialite dont le jargon n'est jamais exhibe comme le fort de ses demarches), auteur des ouvrages reperes en sociologie et l'histoire intellectuelle, recteur du bien connu Wissenschaftkolleg zu Berlin pendant une periode decisive de l'histoire europeenne recente, les annees 1986-2001, professeur de universites emblematiques: Freie Universitat Berlin, College de France, Princeton. Parmi ses livres on rencontre de recherches a solide rigueur scientifique et academique, comme Melancholie und Gesellschaft (1969), Das Ende der Naturgeschichte. Wandel kultureller Selbstverstandlichkeiten (1976), Die drei Kulturen. Soziologie zwischen Literatur und Wissenschaft (1985), Autoren und Wissenschaftler im 18. Jahrhundert. Linne--Buffon--Winckelmann--Georg Forster--Erasmus Darwin (1988), Sainte-Beuve. Auf der Schwelle zur Moderne (1997), mais egalement des reflexions engagees a discerner les traits intellectuels et politiques de l'histoire allemande et europeenne contemporaine, Folgen einer unerhdrten Begebenheit. Die Deutschen nach der Vereinigung (1992), Aufstieg und Fall der Intellektuellen in Europa (1992), Kultur und Politik. Deutsche Geschichten (2006). Ses ouvrages se distinguent par l'entrelacement de la sensibilite pour les structures et contextes du sociologue, avec la finesse de l'erudit et le savoir-faire d'un grand raconteur.

Son dernier livre, publiee directement en anglais, The Seduction of Culture in German History, pourrait etre considere comme une reflexion se situant en continuite aux developpements de Norbert Elias de Uber den Prozess der Zivilisation de 1939, autours de la paire des concepts Zivilisation Kultur poses comme antithetiques dans la culture intellectuelle de langue allemande: le concept de culture (Kultur) servait donc le plus souvent a identifier les faits spirituels, artistiques et religieux par leur delimitation par rapport aux faits politiques, economiques et sociaux (associes ces derniers a la Zivilisation). C'est bien dans le discours sur l'identite nationale qu'un telle distinction fonctionnait pour y donner la substance: la nature fondamentalement apolitique de l'ame allemande. Lepenies reprend la problematique indiquee par Elias, en lui mettant au jour ses hasards dans l'histoire des deux derniers siecles. Il ne s'agit pas d'une demarche systematique, dont les materiaux et les arguments soient peremptoires--le volume contient un peu plus de deux cents pages; il s'agit plutot d'un des livres << engages >> de Lepenies, qui ne manque d'ironie et d'humour par l'appel a bien d'anecdotes, mais dont la rigueur et subtilite imposent sans defaut.

Dans les lignes qui suivent on va presenter quelques arguments du livre, sans pretendre fournir tout l'essentiel--le livre est a lire.

La demarche se donne comme objet le penchant--pas exclusivement allemand--vers la consideration de la culture, dans son sens oppose a la civilisation, comme un << noble substitut pour la politique, sinon carrement une politique meilleure >> (p. 5). L'auteur se distancie soigneusement de voir la la cause de l'ascension du nazisme, sans pourtant le marginaliser dans l'histoire intellectuelle et politique allemande. Le titre l'indiquant deja, la tendance d'abaisser le politique pour vanter le caractere primordial de la culture, tient de l'histoire de l'Allemagne, dont les tournants et intrications nous empechent de soutenir le discours d'un Sonderweg, qui reprendrait un phantasme isolationniste passe. De plus, il s'agit d'une demarche d'histoire intellectuelle dont les premisses methodologiques sont enoncees sans detours : << L'histoire intellectuelle est dans un degre considerable l'histoire d'un petit groupement, l'histoire des intellectuels. Seulement les intellectuels eux-memes prend l'impact des intellectuels sur le cours des evenements comme indeniable; la question si et comment leurs idees ont ete transmisses a une plus large audience, et quelle sorte d'influence ont exerce celle-ci doit rester le plus souvent sans reponse >> (p. 8). Ceci dit, il faut noter la place de << guide >> que prend Thomas Mann dans la demonstration. Chez Mann l'attitude allemande par rapport a la culture et a la politique possede un caractere exemplaire.

Le premier chapitre offre des arguments contre la persistance des positions decoulant de l'endossement d'une << voie a part >> allemande. Un argument est le fait que dans l'histoire moderne la culture s'est substitue maintes fois a la politique, et dans des places bien differentes; la figure de Pouskine en Russie a ete souvent donnee comme exemple de l'art jouant un role politique, ses ecrits presageant l'ecroulement du regime tsariste. Et les exemples sont encore nombreux, sans meme ajouter les plaidoyers pour la legitimite d'une << resistance par culture >>. Un autre type d'argument serait de mettre un bemol aux theses telles que celles formulees par Dewey ou George Santayana concernant une dissolution des traditions politiques allemandes dans une histoire des idees, ou Kant et la philosophie transcendantale constituerait un tournant vers l'interiorite de mauvais augure (p. 11). Toutefois une telle refutation--nous avertit l'auteur--ne doit pas conduire a considerer le national-socialisme hitlerien comme integre dans la << normalite >> historique d'une epoque ou les fascismes etaient bien populaires (p. 10). A l'encontre de telles positions Lepenies attire l'attention sur les causes historiques de l'accentuation d'un role politique de la culture. Le long ratage de toute unification administrative et politique allemande a favorise la promotion d'une cohesion exclusivement culturelle (p. 15).

Le second chapitre met ensemble de fagon apparemment surprenante les reflexions que Thomas Mann publiait en 1918 sous le titre Betrachtungen eines Unpolitischen, avec la rhetorique d'une legitimite culturelle de l'avancee nazie, souvent employee par les figures principales du regime. Des personnages radicalement opposes, mais qui ne pouvait pas s'empecher d'engager arguments analogues en ce qui concerne la relation culture-politique.--Dans le livre de 1918 Mann promouvait l'exceptionnalisme allemand, en passant a travers des themes classiques de l'inappetence allemande pour les institution et procedures democratiques. Apres le commencement du regime republicain de Weimar, Mann va se modifier radicalement la position plutot conservative, pour un republicanisme decis, mais--le note Lepenies (p. 31)--sans se soucier d'en formuler une position doctrinaire, se declarant alors attache de << tout son etre >> a la nouvelle republique. Le profil bien specifique de son engagement se trahit egalement dans un discours prononce a Berlin, en 1930, intitule << Un appel a la raison >>, ou Mann alleguait que la republique allemande ne pourrait pas se legitimer sans appeler a la poesie, a l'art en general, un discours manifestement transperce par scepticisme face a l'institution parlementaire.

La demarche de Lepenies devient encore plus invitante dans le troisieme chapitre. Les remarques sont ici des plus subtiles. La conference de 1922 de Mann, qui marque sa conversion au credo republicain et democrate, est en effet une mise face a face de deux auteurs, Novalis et Walt Whitman, affaire d'attirer le jeune auditoire a la democratie en parlant du noyau romantique de la democratie americaine. L'erotisme social et la sensualite politique invoques par le poete americain venaient en premier rang comme les cles d'une comprehension authentique de la democratie. Un des arguments de son discours, non repris dans le volume ou son texte fut publie, allait jusqu'a articuler un theme de la compatibilite entre homosexualite et democratie, force d'evoquer la glorieuse origine athenienne de la democratie americaine (p. 68). En fait, Mann citait alors le livre Democratic Vistas de Whitman, veritable appel aux armes adresse au poete, pour l'instauration de l'authentique democratie menacee par la corruption des elites financieres.--De fagon paradoxale, la reserve des intellectuels allemands envers le politique a eu egalement des correspondances americaines. En effet, les poetes transcendentalistes americains, Emerson ou Thoreau, s'inspirant du romantisme allemand, plaidaient pour des nouvelles voies de faire la politique, ou les emotions et les sentiments personnels auraient pu y participer.

L'expose hate des sources allemandes de l'appauvrissement de l'ame americaine que Allan Bloom entreprend dans une section de son celebre Closing of the American Mind (1987) fait l'objet de critique dans la quatrieme chapitre. La lecture partielle de auteurs comme Weber, Heidegger, Freud, Marx, l'ignorance de leur caractere de classiques des sciences humaines dans tout milieu universitaire, mais aussi l'omission des influences reciproques entre la culture humaniste allemande et americaine font de la demarche de Bloom une incidence exemplaire d'une attitude bien eloignee de la lucidite de l'evaluation historique rigoureuse. Cette maniere d'interpretation, distinguant et opposant sans equivoque une tradition republicaine et democratique, soit elle americaine, anglaise ou frangaise, et une tradition de retournement vers l'interiorite, carrement allemande, fait echo aux prejuges anciennes, tels s'articulant au long de l'histoire moderne dans la dite guerre culturelle franco-allemande (chapitre 5): les remarques d'un Alfred Rosenberg, exaltant l'authentique revolution nazie comme une << revolution positive >>, culturelle, qui depasserait la revolution frangaise, en la terminant (p. 115), ou d'un Charles Maurras, identifiant la source de tout barbarisme moderne chez Kant (p. 104), illustrent deux manieres (extremes) de promouvoir une si nette distinction.

Le sixieme chapitre porte sur les debats allemands d'apres guerre sur la denazification, la culpabilite ou sur la repentance. Le theme de la preemption de la culture par rapport a la politique revient alors de fagon tres significative. Frank Thiess, ecrivain allemand mineur, attaque Thomas Mann, dont l'exil aux Etats-Unis l'avait aureole, en reclamant la legitimate morale de l' << exil interieur >> et de la << resistance par culture >>: Thiess pretendait que les exiles a l'interieur, ecrivains, intellectuels en general, ont contribue beaucoup plus a la survivance de l'esprit allemand que les expatries. Ils ont evite ainsi la decheance complete de la culture, justement par s'abstenir de faire le moindre geste politique (p. 139). En fin de compte, c'est bien l'exclusive legitimite de la culture qui a conduit a l'echec de la denazification: la culture, la seule qui compterait veritablement, doit se maintenir forte, moins les institutions politiques et leur ressortissants.

La maniere de faire de Goethe une des references legitimatrices principales d'un regime politique tellement depourvu que la Republique Democratique Allemande fait l'objet du septieme chapitre. Il peut etre lu en guise d'introduction a la problematique de chapitre 8, sur la condition des intellectuels en RDA. En effet, la promotion de la culture comme remplagante de la politique, ou--dans le cas echeant--de la legitimation culturelle aux depens d'une legitimite proprement politique, se trouve apres 1949 son relais majeur en RDA. Les mecanismes y participant sont subtilement identifies et decrits par Lepenies. Une place centrale detient la reussite du regime communiste de maintenir le statut des intellectuels en tant que statut d'une elite (p. 170). La culture se constituait alors non seulement comme capital symbolique, a l'investir dans les echanges specifiques du champ de la production intellectuelle, mai aussi--et, etant donne la censure, probablement plus--comme capital social employe dans les negotiations avec la nomenklatura. D'autre part, opposition anticommuniste se trouvait en grande mesure sous l'influence de l'eglise protestante, dont le discours visait surtout le renforcement de l'ame, et pas la lutte contre l'etat autoritaire. Cette moralisation de la politique guida vers une mentalite radicale de << tout ou rien >>, qui, a la longue, a compromis tout concept de politique (p. 174). L'ascese mondaine pronee par l'eglise soutenait en fait une interpretation du socialisme plus authentique que celle du socialisme au pouvoir. C'est bien cette attitude qui conduit a la situation genante des intellectuels allemands de RDA en novembre 1989, de se croire les representants socialistes d'une revolte antisocialiste.

Par le concept de Mitteleuropa, dont la signification equivalait a mettre au rancart le terme de l'Europe de l'Est avec les spectres funestes l'accompagnant, la culture arrive a jouer un veritable role politique (chapitre 9). Elle legitimait la position politique des intellectuels dans les pays comme Tchecoslovaquie, Hongrie ou Pologne apres la chute du communisme en 1989 (p. 179).

Le chapitre 10 se retourne a Thomas Mann, qui fait figure centrale tout au long du livre. Apres la guerre Mann regagne l'Europe pour s'etablir en Suisse. Ses ecrits de la periode, sa correspondance, attestent le dedain pour les Etats-Unis pour leurs institutions economiques et politique, exaltant Amerique justement pour .. .sa culture.

Le dernier chapitre contient un eloge discret de l'ecrivain Gunther Grass, dont l'engagement politique dans la campagne electorale de 1989 pour le Parti Social-Democrat est l'oppose de tout mepris hautain de la politique (p. 202). Pour contraster a l'humilite de Grass acceptant le role d'un << political worker >>, il s'agit ici--comme d'un dernier aspect de l'ascendant immortel de la culture--de la politique des monuments de la ville de Berlin, et de la dispute autour de l'opportunite de consacrer des oeuvres esthetiquement tres elabores pour rememorer les crimes des nazis.

Le Memorial de l'Holocauste, dont la monumentalite impose, semble pourtant ceder a l'apparemment indestructible attrait de resituer la morale dans l'esthetique.

Le riche livre de Wolf Lepenies pourrait paraitre trop court. La finesse de l'argument semble toujours fraiche et inepuisable. De surcroit, la position prise par l'auteur au debut en ce qui concerne la methode, et le detail de la demarche, semble autoriser a conclure sur la necessite de se formuler une option ethique ou politique pour rendre compte de fagon sensee des tribulations de l'histoire intellectuelle recente.

Paul Terec *

* Paul Terec is PhD candidate in history at the Faculty of European Studies, Babes-Bolyai University. Contact: paul.terec@gmail.com
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Author:Terec, Paul
Publication:Studia Europaea
Article Type:Book review
Date:Apr 1, 2010
Words:2115
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