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When Interdisciplinarity Seems the Right Thing to Do: Overcoming Rejection from the Field Through Prosopography/Quand l'interdisciplinarite s'impose: contournement d'un refus de terrain par la prosopographie.

Introduction

Le recours a l'interdisciplinarite fait volontiers l'objet d'un discours enchante, valorisant le gout de la curiosite et la capacite a franchir sciemment les frontieres apres avoir depasse la peur des autres disciplines et avant de << revenir autrement et autre dans sa propre discipline >> (1). Pour ce qui concerne l'histoire et les sciences humaines, ce discours est devenu banal a mesure que la commune appartenance de l'histoire et de la sociologie au meme espace epistemologique s'est imposee (2). Passes les constats severes d'une impermeabilite durable entre ces disciplines (3), le rapprochement s'est concretise en France il y a plus de vingt ans, avec le developpement d'une socio-histoire attentive a l'historicisation des pratiques (4). L'histoire n'est plus cantonnee au statut de simple materiau dont les sociologues se saisissent a l'aide des concepts propres a leur discipline. Les instruments, au premier rang desquels la prosopographie dont il sera question tout au long de cet article, passent les frontieres academiques.

A rebours de l'evidence des circulations entre sociologie et histoire, nous revenons ici sur les conditions pratiques d'entree en interdisciplinarite. Une telle demarche trouve en effet parfois sa source dans une necessite prosaiquement imposee par les resistances du terrain de recherche. Pour le politiste, les autres disciplines, et particulierement l'histoire, peuvent en effet constituer un ensemble de boites a outils, qui sont autant de ressources pour se menager un chemin d'acces vers un objet qui se derobe. L'entree en interdisciplinarite se fait alors modestement par les outils bien plus que par l'ambition premiere de construire un objet hybride. C'est la construction d'un objet de recherche interdisciplinaire--a la croisee de l'histoire et de la sociologie--que nous souhaitons ici illustrer a partir de la mise en oeuvre d'un outil devenu commun a ces disciplines: la prosopographie. Partant d'un refus de terrain essuye dans le cadre de l'enquete entreprise en 2013, nous montrons comment une interdisciplinarite non choisie peut travailler un objet de recherche. Sur la base d'une enquete consacree aux effets du new public management sur les pratiques de controle administratif, saisis a partir du cas de l'inspection generale des Affaires culturelles (IGAC), nous traitons d'abord des modalites concretes du decloisonnement disciplinaire de notre recherche, avant d'illustrer les possibilites de la prosopographie a travers les resultats exploratoires d'une analyse de sequences de la population des inspecteurs.

1. La prosopographie comme planche de salut interdisciplinaire

La prosopographie est une demarche historique, mobilisee tant par les sociologues que par les politistes. << Methode >> (5), << style de recherche >> (6), << approche de l'histoire sociale qui pose de nouvelles questions >> (7), elle n'est pas une discipline, mais une demarche concue comme << interdisciplinaire par definition >> (8), et ce pour au moins deux raisons. Tout d'abord, les etapes propres a la mise en oeuvre de cet instrument de recherche supposent l'association des methodes quantitatives et qualitatives, pour permettre l'etude de trajectoires individuelles articulees avec l'analyse des regles objectives des institutions. Ensuite, historiquement, la prosopographie a passe les frontieres disciplinaires du fait de sa diffusion dans les souschamps de l'histoire, de la science politique et de la sociologie.

D'un point de vue pratique, cette methode s'appuie sur l'etude d'une population a travers les biographies de chacun de ses membres. Sa mise en oeuvre peut etre decomposee en trois temps. Premierement, il s'agit de definir une population, concue comme un groupe delimite par un ou plusieurs criteres (le fait d'avoir servi dans la meme administration, de faire partie de la meme lignee, d'avoir occupe les memes fonctions etc.). Une fois les frontieres de cette population definies, la biographie de chacun des membres est constituee a partir d'un questionnaire plus ou moins etendu. L'analyse des donnees intervient dans un troisieme temps, a partir d'un traitement quantitatif. En d'autres termes, la prosopographie consiste en la collecte et l'exploitation de donnees biographiques observables, structurees dans le but d'un traitement quantitatif (9). Ce traitement quantitatif entend saisir le commun, le banal, par opposition a l'exceptionnel, au singulier. Les principaux objets de recherche de la biographie de groupe sont donc la stratification sociale, la mobilite sociale, les processus de decision, le fonctionnement des institutions.

Au cours de la recherche que nous avons commencee en 2013, le recours a la prosopographie a d'abord represente un moyen de contourner un refus de terrain. Nous souhaitions etudier les effets du new public management sur les pratiques d'inspection, a partir du cas de l'inspection generale des Affaires culturelles (IGAC) (10). Cree en 1965, ce service est directement rattache au ministre de la Culture et exerce sa competence sur les services centraux et deconcentres, comme sur tout organisme relevant du ministere ou beneficiant de son concours. Notre ambition etait initialement de proceder a une ethnographie du controle. Les premieres sollicitations adressees a l'IGAC ont cependant rapidement recu une fin de non-recevoir, nous interdisant l'acces aux listes et aux contenus des rapports d'inspection, tout en nous empechant de mener des entretiens avec les inspecteurs en fonction. Maintenir notre recherche supposait non pas de contourner ces contraintes mais de les integrer dans la construction de notre objet.

Ce refus initial de terrain nous a alors entrainee dans une prise de distance historique avec notre objet, tout en maintenant la population des inspecteurs au centre de notre etude. Etablir une prosopographie des inspecteurs generaux des Affaires culturelle ayant exerce entre les annees 1960 et 2016 restait en effet possible, dans la mesure ou, comme pour toute elite administrative, les biographies de ces agents sont traitees dans de nombreuses sources publiques (annuaires biographiques, portraits de presse). Rester attentif a cette unite d'analyse s'est avere determinant dans la reorientation de notre recherche. D'abord, du moment ou l'etude des transformations du controle administratif est construite a hauteur des hommes et des femmes qui en ont la charge, il ne s'agit plus de questionner les effets des reformes du new public management sur le controle administratif, mais a l'inverse, de comprendre comment les inspecteurs se saisissent de ces reformes pour redefinir leurs pratiques en fonction des epoques et de leur trajectoire. Autrement dit, le recours a la prosopographie nous a progressivement placee a l'intersection entre une histoire de l'administration d'un cote et une sociologie de l'action de l'autre. Ensuite, la prosopographie suppose de rendre possible la comparaison entre les membres d'une meme population. Dans la mesure oU toutes les biographies des inspecteurs sont integrees dans la meme base de donnees, cela suppose en effet de determiner des categories transhistoriques. Ce faisant, la demarche place la continuite au premier plan, elle invite donc a conserver une approche sociologique attentive a la regularite, sur des evenements historiques souvent presentes comme des ruptures (l'introduction des principes de gestion privee dans le secteur public).

Les postulats propres a la prosopographie ont donc eu un effet sur la construction de notre objet de recherche, le faisant passer d'une ethnographie des pratiques de controle a une socio-histoire du controle administratif. La presentation des resultats exploratoires d'une analyse de sequences portant sur la population des 1GAC permet d'illustrer les apports a partir d'un cas empirique.

2. Les inspecteurs generaux des Affaires culturelles: aux marges d'une elite administrative

Le developpement de biographies collectives de grande ampleur, comptabilisant plusieurs milliers trajectoires, s'est accompagne de la conception de techniques d'analyse quantitatives parmi lesquelles l'analyse de sequences par appariement optimal (optimal matching). Introduite en sciences sociales par Andrew Abbott (11), elle consiste en un sequencage des trajectoires des agents en etats successifs. Un calcul matriciel permet ensuite d'etablir des sous-populations qui se caracterisent par la proximite c'est-a-dire la ressemblance--des parcours de leurs membres. Autrement dit, l'appariement optimal est une methode exploratoire puissante pour identifier des sous-groupes plus ou moins homogenes dans une population globale.

Mise a profit dans le cadre de l'exploitation de notre prosopographie des inspecteurs, elle nous a permis de repondre a trois questions principales. Premierement, y a-t-il une trajectoire type, ou un type de trajectoire dominant qui menerait a l'inspection? Cela interroge l'heterogeneite des inspecteurs. Deuxiemement, a quel moment l'entree dans l'inspection intervient-elle? Ce qui permet de comprendre ce qu'une telle nomination represente dans la carriere des agents et si elle a la meme valeur pour tous. Troisiemement, observe-t-on des modifications dans ce que represente l'entree dans ce service entre 1959 et 2016? L'analyse des 126 sequences, de longueur egale (51 ans, c'est-a-dire toutes les etapes de l'age de 15 ans a l'age 11 de 65 ans), aboutit a une typologie en cinq classes, temoin de l'heterogeneite de cette population. Nous en proposons une esquisse, enrichie par des extraits d'entretiens realises avec des inspecteurs retraites.

Classe 1: L'inspection comme horizon souhaitable: une securisation de fin de carriere

Tres feminisee, la premiere classe compte 23 agents. Elle reunit des agents pour l'essentiel exterieurs a la fonction publique, nommes dans le corps de l'IGAC par le biais du tour exterieur du gouvernement (12). Pour eux, la nomination permet de securiser une fin de carriere. L'inspection est alors consideree comme un refuge: << J'ai vu combien j'allais avoir en retraite [sourire] et voila. C'etait pas beaucoup. Donc je demande a devenir fonctionnaire, ce qui est un peu complique du point de vue administratif [...] je rentre pas dans les cases. Le seul moyen technique, c'est que je demande un tour exterieur >> (Entretien avec Remi C). Pour autant, si ces agents obtiennent leur nomination a l'IGAC, c'est aussi parce qu'ils ne peuvent obtenir autre chose, du fait de leur position peripherique vis-a-vis des entourages politiques. Toutes les modalites de placement n'ont pas la meme valeur. Les services d'inspection sont hierarchises, comme en temoignent les propos tenus par un ancien president de la Republique a son assistante personnelle. Alors que la fin de mandant approche, il discute avec elle des possibles debouches. Elle s'en souvient en ces termes: << On etait quatre [assistantes]. Il y en a une, il l'a amenee a La Poste, inspecteur general a La Poste. Il y en a une qui est partie a La Poste aussi. Parce qu'il y avait les deux vieilles et les deux jeunes. Les deux jeunes ont eu des postes enfin ... Et alors, un soir, [le President] me dit: "Mais enfin, je ne peux quand meme pas vous nommer a la Poste! [...] Vous allez aller a la Culture" >> (entretien avec Andree D.). On voit dans cet extrait que le secteur (Industrie versus Culture) et le service (inspection technique versus inspection generale ministerielle) sont les criteres de hierarchisation des debouches possibles. Aux << jeunes >>, moins proches du President car aupres de lui depuis moins longtemps, les debouches les moins prises. Aux << vieilles >>, et en particulier a la collaboratrice la plus fidele qu'est notre enquetee, le debouche le plus prestigieux dans l'espace des possibles reserve aux agents domines des entourages que sont, ici, les assistantes personnelles.

La premiere classe est donc celle des membres les moins influents des entourages politiques, appartenant au second cercle, et que l'on retribue en leur permettant d'etre titularises dans la fonction publique par l'un des biais possibles: le recours au tour exterieur du gouvernement. Ces agents disposent d'un capital scolaire inferieur a celui des autres classes, et d'un capital social superieur du fait de leur intimite avec des membres des entourages politiques. Leur affectation a l'IGAC apparait comme une retribution de faible valeur, accordee a des agents domines dans le champ politique.

Classe 2. L'IGAC comme lieu de sedentarisation de fonctionnaires nomades

La classe 2, peu feminisee (16 % de femmes), rassemble 25 agents. Les inspecteurs de premiere generation y sont surrepresentes (40 % sont nes entre 1910 et 1929, contre 18 % dans la population totale). Leurs trajectoires presentent notamment la particularite de converger pendant toute la premiere partie de la vie active, et de se diversifier a nouveau a partir de la quarantaine avant de converger vers l'IGAC. Pour mieux comprendre le caractere typique de cette classe, nous pouvons nous arreter sur son parangon. Il s'agit de Gerald T., ne en 1909 en Lorraine, et decede en 1993. Ce normalien, professeur agrege de Lettres, s'investit initialement dans une carriere academique. Avec son epouse, d'abord enseignante elle aussi, ils s'eloignent cependant du milieu de l'enseignement pour se rapprocher du champ culturel et mediatique. Lui, poete, verra deux de ses recueils de poesie publies en 1975 et 1981. Elle, journaliste, se tournera vers l'animation d'emissions de tele. La reconnaissance relative dont il beneficie dans le champ artistique a peut-etre facilite son recrutement en tant que sous-directeur de l'institut francais d'Athenes. De la, il rejoint l'administration centrale, au ministere de la Culture, en tant que charge de mission a 52 ans. Apres plusieurs changements dans et hors de l'administration, il rejoindra l'inspection generale en 1970. D'abord en tant que charge de mission (a l'epoque, le corps des inspecteurs n'est pas encore cree), puis en tant que titulaire du corps, a compter du 1er janvier 1974.

La classe 2 rassemble donc des agents multipositionnes. Une partie d'entre eux associe appartenance a l'administration de la France d'outre-mer et appartenance a l'administration culturelle, d'autres sont plus clairement inscrits dans le champ artistique et dans le champ de l'administration. Ils n'occupent cependant pas de position dominante dans ces champs. La mobilite dont ils font preuve (entre ministeres, entre le secteur public et le secteur prive) fragilise leur position et ne leur permet pas d'etre titularises dans le corps.

Classe 3: L'IGAC: un << baton de marechal >> pour une carriere qui plafonne

La classe 3 est significativement plus homogene et plus feminisee que les autres classes (40 % de femmes contre 25 % dans la population totale). Les enarques y sont egalement surrepresentes (45 % contre 38 %). Il s'agit de carrieres commencees tot, maintenues longtemps a des postes situes au bas de la hierarchie de la haute fonction publique, et qui connaissent une progression en seconde partie de carriere (apres l'age de 40 ans). Pour ameliorer la lecture de cette classe, deux sous-populations peuvent etre identifiees: les non-enarques et les enarques.

La premiere sous-population reunit 55 % de la classe. Sans etre enarques, nombreux sont titulaires d'autres concours (normaliens, sciences Po Paris, etc.). Entres tot dans l'administration, ils parviennent a integrer le corps des administrateurs civils (corps d'une majorite d'enarques) en cours de carriere. Pour autant, leur separation d'avec les enarques est durable et prend la forme d'une identite construite sur le mode de l'opposition entre << eux >> et << nous >>. La position de l'un des membres de cette sous-population l'illustre. Apres avoir reussi le concours d'attache d'administration, cet agent integre un service de l'administration centrale a la fin des annees 1960. Il decrit son superieur hierarchique d'alors comme un << pur jus enarque, haute bourgeoisie parisienne [qui] passait beaucoup son temps a telephoner pour savoir ce qu'il allait faire le soir, comme rendez-vous, comme diner, comme sortie etc. >>. Un mode de vie qui contraste avec l'investissement desinteresse dans le travail que ce meme agent revendique a travers le recit des longues soirees passees au bureau pour apprendre les ficelles du metier. Ascetisme, desinteressement et sincerite sont convoques comme autant de differences qui le maintiennent en dehors du groupe des enarques, ses << camarades >> du point de vue de l'appartenance au corps, toujours prets a l'envoyer sur des postes sans avenir et a occuper les fonctions susceptibles d'accelerer leur carriere. Membres du meme corps, donc, ces administrateurs civils n'ont ni les memes opportunites ni la meme image que les enarques. Ils ne disposent pas du capital symbolique qu'apporte la reussite a ce concours et surtout de la reconnaissance par leurs pairs.

A l'oppose, dans la seconde sous-population, les femmes enarques sont tres significativement surrepresentees (50 %, contre 29 % de femmes dans la population totale d'enarques). La variable du genre pese sur la premiere partie de leur carriere comme l'illustre celle d'Helene M. Diplomee de Sciences Po puis attachee d'administration en collectivite territoriale, elle passe le concours de l'ENA en interne. A sa sortie, elle a 35 ans et choisit d'etre affectee dans un tribunal administratif: << j'aurais pu prendre les Affaires etrangeres en sortant, et puis la encore, avec trois enfants petits, un mari qui pouvait pas forcement suivre, c'etait quand meme un peu acrobatique. Donc j'avais renonce a ca >>. Si l'opportunite d'etre directrice s'est presentee a la fin de la quarantaine, Helene M. ne l'a pas saisie. Pour elle, l'entree a l'inspection est alors acceptee comme allant de soi, a partir du moment oU les opportunites commencent a se rarefier, une fois 50 ans passes. Ce type de calcul n'est pas recent, il avait deja cours parmi les premieres femmes enarques a rejoindre l'IGAC dans les annees 1970. Pour autant, l'acceptation de ce debouche n'est ni systematique ni immediate, et les resistances peuvent etre fortes. En temoigne l'extrait d'une note dans laquelle un administrateur civil tente d'inflechir la decision qui viserait a le faire nommer inspecteur (Nomination--notes complementaires, 1978 (date supposee), AN 2004 0048--5). Considerant que sa nomination a l'inspection serait << un prejudice materiel et moral (image de marque) >> son auteur demande sa nomination dans une sous-direction. Cette note permet de voir que l'inspection generale, si elle peut etre concue comme un debouche acceptable, n'en perd pas pour autant son caractere stigmatisant (<< image de marque >>). Cet agent, fils d'un inspecteur general de l'agriculture de la Sarthe, fut l'un des premiers eleves de l'ENA. En depit de son capital scolaire (Sciences Po Paris, Syracuse University, ENA), il ne parvint pas a occuper un poste budgetaire de sous-directeur. Aussi cette nomination a l'inspection fut vecue d'autant plus negativement que ses attentes etaient superieures. A l'instar des musiciens d'orchestre etudies par Bernard Lehmann, le sentiment que provoque une nomination a l'IGAC est fonction de la trajectoire anterieure et des attentes nourries par les agents tout au long de leur progression dans la carriere. L'acceptation est ainsi plus repandue chez les agents domines, en particulier les femmes, confrontees au plafond de verre de l'administration. De maniere comparable aux musiciens, ces agents arrivent a l'inspection << sans illusions ni fausses esperances >> car << leur position d'arrivee se trouve ajustee a leurs attentes du depart >> (13).

Classe 4: L'inspection: un << placard meme pas dore >> pour rebondir

La classe 4 est celle qui reunit le plus petit effectif, tout en presentant la plus forte heterogeneite. La diversification des opportunites y intervient tot et marque durablement les carrieres. Les agents de cette classe ont rapidement accede a des emplois fonctionnels. En consequence, ils ont passe moins de dix ans en moyenne en bas de la hierarchie, alors qu'ils ont ete plus de dix ans sous-directeur, chef de service ou directeur. Mais c'est surtout la dimension politique qui caracterise la trajectoire de ces agents, dont le passage en cabinet est un marqueur. Leur passage a l'inspection est bref (moins de deux ans). 47% des agents ressortent du service, soit une tendance tres superieure au reste de la population (27%).

Au sein de cette sous-population se trouvent des agents qui ont occupe des postes de premier plan au ministere: directeurs du cabinet du ministre, directeurs en administration centrale ou de grand etablissement public etc. Leur arrivee a l'inspection peut representer une periode de transition courte, soit en raison d'une alternance politique, soit en raison d'une fin de mandat reglementaire. L'un d'eux precise: << Je considere pas que mon passage a l'inspection etait la periode la plus epanouissante de ce que j'ai pu faire, mais bon, il fallait bien que je fasse quelque chose [apres avoir ete debarque]. Mais avec une seule envie: c'est se barrer le plus vite possible >>. Pour ces agents, l'objectif est de pouvoir ressortir du service, soit en restant membre du corps soit en integrant un autre corps. Leur marquage politique les fragilise ou les renforce au gre des alternances. Contrairement aux agents de la classe 2, le multipositionnement permet ici de cumuler les ressources permettant deux choses. Soit de ressortir de l'inspection, soit, au contraire, d'etre integre dans le corps des inspecteurs pour une tres courte periode, mais qui permettra d'ameliorer la retraite.

La classe 4 est composee d'enarques dont les trajectoires sont politiquement marquees. Bien que la valeur de leur capital social varie dans le temps, en fonction des reconfigurations successives des cabinets ministeriels, ils parviennent a rebondir de poste en poste tout au long de leur trajectoire, meme si c'est parfois au prix de periodes sans affectation de poste. Leur passage a l'inspection est donc bref, et remplit deux types de fonctions. Soit il s'agit d'un espace de transition occupe en l'attente d'une affectation pus prestigieuse, soit il s'agit d'une titularisation dans le corps a l'extreme fin de la carriere afin d'ameliorer le niveau de la retraite.

Classe 5: << Le jour oU on m'a coupe la tete >>: une aristocratie dechue

La classe 5 compte 28 agents. Il s'agit de la classe la moins feminisee (10 % de femmes), dans laquelle on trouve une surrepresentation des agents au capital scolaire le plus important: titulaires d'un doctorat, enarques, eleves de l'ecole nationale de la France d'outre-mer et normaliens. Ces fonctionnaires accedent tot aux fonctions les plus elevees de la hierarchie administrative. Pour autant, ce qui distingue les membres de la classe 5 est le fait qu'ils passent en moyenne le temps le plus long dans ce service (11 ans contre 6 pour l'ensemble de la population). Ces elements permettent d'identifier des carrieres nettement fracturees entre un avant et un apres nomination.

Cette classe 5 rassemble en effet des agents qui, apres avoir occupe les postes les plus eleves, ont connu un declassement brutal. Pour en comprendre la specificite, il faut la distinguer de la classe 4, qui reunit egalement une forte proportion d'enarques. Ces deux classes se differencient sur trois aspects. Premierement, la duree d'exercice a l'IGAC: la oU, pour les membres de la classe 4, l'integration dans le corps est de tres courte duree, pour les agents de la classe 5, elle est durable. Deuxiemement, ce qui distingue les agents de la classe 5, ce n'est pas tant leur marque politique que le fait qu'ils ont accede aux fonctions les plus elevees plus tot, qu'ils s'y sont maintenus plus longtemps et que leur entree dans l'inspection s'est concretisee plus tot et plus durablement. Troisiemement, la situation qui precede l'entree a l'IGAC. En effet, il peut s'ecouler plusieurs mois voire plusieurs annees entre le moment oU ces agents perdent leur emploi le plus eleve et celui oU ils integrent l'IGAC. Ce temps peut etre occupe de deux manieres: soit l'agent n'a pas d'affectation de poste, soit des missions lui sont confiees, le plus souvent en tant que charge de mission, haut fonctionnaire en charge d'une thematique ou chef de projet. La conclusion que l'on peut en tirer est que, pour les agents de la classe 5, l'arrivee a l'IGAC est significativement plus souvent liee a une periode de desinsertion administrative.

La classe 5 reunit donc des agents disposant d'un capital scolaire important qui, couple avec un capital social enrichi par certains engagements politiques, les a rapidement fait acceder a des positions superieures dans la hierarchie des statuts de l'administration. Leur limogeage intervient egalement tot dans la carriere et debouche sur une periode de desinsertion administration durable. Sans poste fixe, ils parviennent le plus souvent a garder la face grace a des titres honorifiques (haut fonctionnaire en charge d'un secteur, charge de mission aupres d'un directeur) avant d'obtenir leur nomination en tant que titulaire de l'IGAC.

L'analyse de sequences, inscrite dans notre demarche prosopographique, a donc constitue un moyen de franchir une double distance. La distance historique d'abord, puisqu'elle suppose de faire rentrer dans une meme base de donnees, donc rendre comparables, les trajectoires des agents passes par le service entre les annees 1960 et nos jours. La distance sociale ensuite, puisqu'elle permet d'etudier des agents dominants moins a partir d'entretiens biographiques (meme si quelquesuns ont pu etre realises avec des inspecteurs retraites) qu'a partir de sources publiques telles que des annuaires. Elle esquisse une morphologie de la population des inspecteurs, en revelant l'heterogeneite des trajectoires derriere l'homogeneite supposee du corps. Elle montre egalement que la nomination en tant qu'inspecteur n'a pas la meme valeur en fonction de la trajectoire des individus, les perspectives de fin de carriere et l'anticipation des pensions de retraite pesant lourdement sur l'interet que peut representer une telle position.

Conclusion

Notre inscription dans l'interdisciplinarite, si elle a d'abord ete << opportuniste >>, nous a donc permis de structurer notre objet de recherche. Les apports de cette entree en interdisciplinarite sont de trois ordres. D'abord, elle suppose d'etre attentif a la regularite, ce qui constitue un rempart efficace contre la tentation de voir des pratiques nouvelles dans des usages en realite ancres de longue date au sein des populations etudiees. Ensuite, en maintenant les inspecteurs au coeur de l'etude, elle favorise les allers-retours entre les echelles d'observation, de l'agent a l'institution et inversement. Enfin, elle rend possible, a terme, une historicisation des pratiques administratives, c'est-a-dire la prise en compte de l'heritage que constitue une histoire institutionnelle dans l'analyse de l'activite des inspecteurs.

Pour autant, les recours aux outils et enseignements de plusieurs disciplines ne permettent pas de contourner tous les ecueils. En effet, la prosopographie nous a incitee a faire appel a des sources multiples, completees par ailleurs grace a une science de l'administration capable de restituer la signification des cadres reglementaires et des dispositions statutaires qui traduisent une partie de la legitimite des postes et des fonctions. Cependant, meme si la prosopographie permet de travailler << a distance >>, les apports de multiples disciplines ne sauraient totalement rompre cette distance. Autrement dit, travailler a partir des archives et de biographies permet avant tout un travail sur les representations des agents. La mise en recit de leur carriere dans un curriculum vitae, dans un memoire de propositions pour la Legion d'honneur ou dans un entretien semi-directif se fait toujours par rapport aux attentes de l'institution et aux attentes que l'enquete attribue au chercheur14. Des lors, l'ideal d'exhaustivite de la prosopographie expose le chercheur a une multiplication des sources et des individus etudies, au detriment d'un approfondissement que seuls des entretiens biographiques extensifs pourraient permettre d'approcher.

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[12.] Offerle, Michel, et Rousso Henry (dir.) (2008), La fabrique interdisciplinaire: histoire et science politique. Rennes: Presses Universitaire de Rennes.

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Marion Demonteil *

* Marion Demonteil est doctorante en science politique au sein du laboratoire IR1SSO de l'universite Paris Dauphine. Elle consacre scs recherches a une socio-histoire du controle administratif de la culture, sur la periode 1959-2017, associant methodes qualitatives (archives et entretiens) et quantitatives (statistiques, analyse geometrique des donnees et analyse de sequences) et se situant au carrefour d'une sociologie politique des professions et d'une sociologie des institutions. Contact: marion.demonteil@dauphine.psl.eu

DOI: 10.24193/subbeuropaea.2018.2.06

Published Online: 2018-12-31

Published Print: 2018-12-31

(1) Michel Offerle et Henry Rousso (dir.), La fabrique interdisciplinaire: histoire et science politique, Rennes: Presses Universitaire de Rennes, 2008, p. 16.

(2) Jean-Claude Passeron, Le Raisonnement sociologique. L'espace non-popperien du raisonnement naturel, Paris: Nathan, 1991.

(3) Andrew Abbott, "The ordrer of professionalization. An empirical analysis", in Work and occupation, no. 4,1991, pp. 355-84.

(4) Pascale Laborier et Danny Trom, Historicites de l'action publique, Paris: Presses universitaires de France, 2003.

(5) Andre Chastagnol, "La prosopographie, methode de recherche sur l'histoire du bas Empire", dans Annales. Economies, Societes, Civilisations, no. 5,1970, pp. 1229-35.

(6) Claire Lemercier et Emmanuelle Picard, "Quelle approche prosopographique? ", dans Philippe Nabonnand et Laurent Rollet (dir.), Les uns et les autres ... Biographies et prosopographies en histoire des sciences, Nancy: Presses universitaires de Nancy, 2013, pp. 605-30.

(7) Neithard Blust, "Objet et methode de la prosopographie", dans Jean-Philippe Genet et Lotte Gunther (dir.), L'Etat moderne et les elites, Xule-XVIIIe siecles. Apports et limites de la methode prosopographique, Paris: Publications de la Sorbonne, 1996, pp. 467-82.

(8) Koenraad Verboven, Myriam Carlier, Jan Dumolyn, "A Short Manual to the Art of Prosopography", dans Katharine S. B. Kcats-Rohan (dir.), Prosopography Approaches and Applications A Handbook, Oxford: Linacre College, University of Oxford, 2007, pp. 35-69.

(9) Katharine S. B. Keats-Rohan (dir.), Prosopography Approaches and Applications. A Handbook, Occasional publications of the Oxford Unit for prosopographical research, Prosopographica et genealogica, Oxford: Linacre College, University of Oxford, 2007.

(10) On distingue trois appellations differentes de la meme institution: inspection generale des Services administratifs (1959 a 1973), inspection generale de l'Administration des Affaires culturelles (IGAAC) (1973-2008), inspection generale des Affaires culturelles (IGAC) (depuis 2008). Pour simplifier la lecture, nous emploierons la troisieme appellation dans ce texte.

(11) Andrew Abbott et John Forrest, "Optimal Matching Methods for Historical Sequences", dans journal of Interdisciplinary History, no. 3, 1986, pp. 471-94; Andrew Abbott, "Sequence analysis: new methods for old ideas", dans Annual revieiv of sociology, 1995, pp. 93-113; Andrew Abbott, Angela Tsay, "Sequence analysis and optimal matching methods dans sociology: Review and prospect", in Sociological methods et research, no. 1, 2000, pp. 3-33.

(12) Le tour exterieur du gouvernement a ete introduit par la loi n[degrees] 84-834 du 13 septembre 1984 relative a la limite d'age dans la fonction publique et le secteur public. Il permet a l'executif de nommer des agents de son choix au sein de certains corps--en particulier les inspections generales--sans autre condition que celle de l'age, et dans les limites de certaines proportions (1/3 dans le corps des IGAC aujourd'hui, par exemple).

(13) Bernard Lehmann, L'orchestre dans tous ses eclats. Ethnographie des formations symphoniques, Paris: La Decouverte, 2005.
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Author:Demonteil, Marion
Publication:Studia Europaea
Geographic Code:4EUFR
Date:Dec 1, 2018
Words:5151
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