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Voyages estudiantins au [XVI.sup.e] siecle: les Itineraria de Jean Second.

Les trois Itineraria composes par le poete hollandais Jean Second et par son frere Hadrianus Marius sont loin detre inconnus. Publies pour la premiere fois par Daniel Heinsius en 1618 (1), les textes furent rediges lors de deux voyages, entre Malines et Bourges et Bourges et Malines, en mars 1532 et mars 1533 respectivement, et un troisieme voyage entre Malines et La Almunia en Espagne, egalement en 1533. En plus d'editions anciennes (2), il existe une edition recente, accompagnee d'une traduction anglaise et de notes, procuree par J. R. C. Martyn (3).

Le voyage que Second et son frere firent entre Malines et Bourges fut entierement lie, a leur education. Second, age, de 21 ans, et Marius, son aine, de deux ans, se proposaient de poursuivre leurs etudes a l'Universite de Bourges sous la tutelle d'Andre, Alciat, qui y professait le droit depuis 1529 et dont la renommee avait attire des etudiants de toute l'Europe, surtout d'Italie du nord. Second et son frere obtinrent leur licence en droit en 1533, avant de repartir pour leur pays natal. Le troisieme voyage entrepris par Second fut motive en premier lieu par le desir de trouver un poste en Espagne, mais en meme temps l'auteur des Basia accompagnait la jeune femme et le beau-frere de son frere Grudius, secretaire depuis 1532 de Charles-Quint.

Les trois itineraria nous offrent de tres riches precisions sur plusieurs aspects du voyage a la Renaissance. En premier lieu, ils contiennent bon nombre de details materiels: la longueur de chaque etape du voyage et sa duree, la condition des routes, les dangers auxquels s'exposait le voyageur. Ensuite, ils nous renseignent sur la facon dont les voyageurs furent accueillis dans chacune des villes qu'ils visiterent, sur la condition des auberges qu'ils frequenterent, sur l'hospitalite des habitants, et parfois, lorsqu'ils trouverent des amis dans tel ou tel lieu, sur le reseau d'humanistes qui existait a l'epoque et sur le role important de la res publica litterarum dans les relations humaines. Enfin, grace aux descriptions et aux poemes que Second nous offre sur les monuments qu'il visite, nous sommes en mesure d'apprecier l'aspect touristique de ces voyages, d'autant plus frappant que ces details sont quasi inexistants dans le deuxieme recit de voyage, redige par Hadrianus Marius.

Conditions materielles du voyage

Le voyage entre Malines et Bourges en mars 1532 dura 16 jours, dont un sejour de presque 3 jours a Paris. La condition des routes n'etait pas tres bonne, a cause des pluies printanieres, et, en general, les voyageurs progressaient assez lentement. Bien que Second ne nous indique pas avec precision l'identite de ses compagnons de voyage, il est evident que son frere et lui faisaient partie d'un petit groupe de voyageurs, dont la composition changeait de temps en temps. Ils se deplacaient a cheval, mais les etapes parcourues etaient assez modestes: generalement entre 30 et 45 km par jour. Second et ses compagnons avaient l'habitude de partir des le lever du soleil (6 h 30 a cette saison), de s'arreter vers 11 h pour le dejeuner, et de continuer leur chemin l'apres-midi, apres une pause d'environ deux heures. Il semble que leur vitesse n'excede pas 5-6 km/h.

A propos de la duree de chaque etape du voyage, Second est beaucoup moins precis dans le premier journal de voyage que son frere, Hadrianus Marius. Ainsi, nous disposons de beaucoup plus de details materiels pour le voyage de 1533, entrepris exactement une annee plus tard. La route qu'empruntent les voyageurs est assez differente de celle de 1532: les seules villes qu'ils revisitent sont Orleans, Etampes, Paris et Saint-Denis, ce qui implique chez les deux freres un desir de variation. A la diff,rence de Second, Marius nous donne presque toujours les heures de d,part et d'arrivee, et, evidemment, cela facilite beaucoup nos calculs. Un exemple suffira pour indiquer leur progres general. Voici ce que Marius ecrit a propos du troisieme jour de voyage:
   ubi [a Orleans] conquisitis nostratibus quibus vel antea nobiscum
   familiaritas intercesserat, vel salutem nunciare amicorum nomine
   iussi eramus, opipare caenavimus marie hora fere sexta ea urbe
   relicta, caelo pluviam minante nisi eam ventus dispulisset, itinere
   strato ad Artenay, qui pagus sex miliaribus Aureliis distat, ante
   horam decimam advenimus, ibique pransi sumus. Inde digressi sumus
   statim post prandium itinere molesto; ... nihilque retardati sumus,
   quin eo die sub horam VI. Angerville pervenimus. (p. 25-26)

   Nous y avons cherche nos compatriotes avec lesquels nous etions
   deja lies auparavant ou auxquels nous devions transmettre le bonjour
   de la part de leurs amis, et nous avons fait ensemble un plantureux
   diner. Le lendemain matin vers six heures nous avons quitte
   cette ville, sous un ciel qui annoncait la pluie, n'eut ete le vent
   qui l'a dissipee, et par une route unie nous sommes arrives avant
   dix heures a Artenay, village situe a six milles d'Orleans, ou nous
   avons dejeune. Nous en sommes partis aussitot apres le dejeuner par
   une route difficile ... sans autre retard, nous sommes arrives le
   jour meme vers six heures a Angerville.


Or, Artenay est situe a une distance de 15 km ("six milles") d'Orleans, et a une distance de 28 km d'Angerville. Ainsi donc, la vitesse moyenne de la premiere etape est de seulement 3,75 km/h, et, si nous supposons une pause de deux heures a Artenay, la vitesse moyenne entre cette ville et Angerville est de l'ordre de 4,6 km/h. En fait, loin de faciliter le progres, il semble que les chevaux ralentissent la marche des voyageurs. Par exemple, au cours du troisiEme voyage entre Malines et l'Espagne entrepris en mai-juin 1533, Second decide d'accompagner a pied entre les villes de Quievrain et Valenciennes (une distance de 14 km) un artiste qui avait rejoint son groupe:
   Kienerein egressi sumus post prandium hora secunda, alii quidem
   equites, ego vero pedes ; tum ut me exercerem, tum ut comiti nostro
   pictori pedestri itinere, ut apparebat, defatigato, gratificarer.
   Pauculis itaque horis ad Vallemcygnum veni paulo antequam equites
   adpellerent. (p. 41-42)

   Nous sommes sortis de Quievrain deux heures apres le dejeuner,
   les autres a cheval, moi a pied, a la fois pour prendre de
   l'exercice et pour faire plaisir au peintre qui nous accompagnait
   et qui semblait fatigue d'aller a pied. Ainsi en peu d'heures,
   j'ai gagne Valenciennes, peu de temps avant l'arrivee des
   cavaliers.


En outre, les chevaux trouvent parfois les chemins trop ardus ou se montrent difficiles. Au cours du voyage entre Bourges et Malines, par exemple, les chevaux ont failli s'emballer:
   Cum evitandi itineris lutosi causa in pratum quoddam altius
   conscendissemus, neque descendendi ullarn viam tutam
   inveniremus, equos vacuos primum descendere compulimus, ibi
   unus ex eis liberius latiusque discedere coepit quam voluissemus,
   quern cum recipere simul niteremur, nihil tale de aliis qui
   lassi videbantur suspicantes, omnes tumultuari coeperunt simulque
   pugnare ; ita ut longo tempore non sine periculo nec sine aliorum
   auxilio, capere eos vix possemus. (p. 27-28)

   Pour eviter la boue du chemin, nous etions montes dans un pre
   Sureleve, mais nous ne trouvions pas de passage sur pour descendre,
   aussi avons-nous fait d'abord descendre nos chevaux alleges
   de leurs cavaliers. L'un d'entre eux s'est mis alors a s'eloigner
   plus librement et plus loin que nous ne l'aurions voulu. Alors que
   nous nous efforcions tous ensemble de le ressaisir, sans nous
   attendre a un tel comportement de la part des autres qui
   paraissaient fatigues, ceux-ci se sont tous mis a s'agiter et a se
   battre entre eux, si bien qu'il nous a fallu beaucoup de temps pour
   parvenir, non sans danger et encore grace a l'aide d'autres
   personnes, a les saisir.


En general, les etapes du voyage en Espagne sont similaires a celles des deux voyages precedents, a cette difference pres, que le depart a lieu beaucoup plus tot le matin (entre 4 et 5 heures, egalement des le lever du soleil), et que les voyageurs essaient d'arriver a leur destination tot l'apres-midi, pour eviter la chaleur du soleil estival. Il y a pourtant une exception a cette regle, le parcours entre Lyon et Avignon, soit une distance de quelque 220 km. Au lieu de poursuivre leur chemin a cheval, les voyageurs louent un bateau:
   Postridie eius diei nave conducta, equisque in navem immissis,
   hora tertia pomeridiana, per eum fluvium, qui ex Rhodani Ararisque
   mixtione, Rhodani deinde, velut nobiliore nomine ad Volcos prisco
   nomine, nunc Avignon decurrit, ad oppidum Candrier, magna
   celeritate contendimus, relicta a sinistra Vienna; ... In oppidulo
   Condrier ubi quiessemus, sequenti luce hora quinta navem denuo
   conscendimus, ut eo die ad Volcos si possemus, sin minus, quo
   possemus, perveniremus. (p. 60-61)

   Le lendemain nous avons loue un bateau dans lequel nous avons
   fait entrer nos chevaux, et a trois heures de l'apres-midi nous
   avons fait grande diligence vers Condrieu, en laissant Vienne a
   notre gauche, le long de ce fleuve, qui, forme de l'union du
   Rhone et de la Saone, coule ensuite sous le nom plus noble de Rhone
   a la ville de Volci, selon le nom ancien, aujourd'hui Avignon....
   Apres avoir dormi dans la ville de Condrieu, le jour suivant a
   cinq heures nous sommes montes de nouveau dans notre bateau, afin
   de parvenir ce jour-la, si possible, jusqu'a Volci, ou du moins
   parcourir la plus grande distance possible.


En fait, ils n'arrivent a Avigon qu'a midi le jour suivant, mais en deux jours ils parcourent une distance qui aurait pris au moins cinq jours a cheval.

Voyager a la Renaissance etait une activite dangereuse. En plus des problemes pratiques liees aux montures, le brigandage representait un danger reel pour les voyageurs, et quoique Second et ses compagnons aient eu de la chance a cet egard, ils ont souvent rencontre des preuves de l'omnipresence de la menace. Au cours du deuxieme voyage, par exemple, non loin de leur destination, Hadrianus Marius affirme:
   Invenimus quattuor fere ab Atrebato miliaribus tumulum infelicissimi
   Reinaldi nuntii Yperensis, qui paucis ante mensibus illic a
   latronibus coesus erat, spoliatus auro quod iuvenibus quibusdam
   in Gallia studentibus ferebat. Videramus et ante prandium eodem
   die inter Ambiacum et Passe suspensum caput et crus alterum unius
   eorum qui eum occiderant, alii exusti dicebantur. (p. 30-31)

   Nous avons rencontre a environ quatre milles d'Arras la tombe du
   tres infortune Reynaud, le messager d'Ypres, qui, peu de mois
   auparavant, avait ete tue en cet endroit par des voleurs et
   depouille de l'argent qu'il apportait a certains jeunes gens qui
   faisaient leurs etudes en France. Nous avions vu aussi avant le
   dejeuner, ce jourla, entre Amiens et Pas, suspendues quelque part
   la tete et l'une des jambes d'un de ses assassins; les autres,
   disait-on, avaient ete brules.


Il semble que cette forme de dissuasion ait ete assez banale au debut du [XVI.sup.e] siecle, et que le voyageur etait susceptible de trouver frequemment des scenes assez troublantes. Au debut du premier voyage, pres de la ville de Halle, Second nous indique que
   ... simul conspeximus, ut fieri solet, damnatorum corpora coeli
   imuriis, aviumque exposita contumeliis. Illic primum inusitato
   nostris hominibus more fures aliquot e cruce pendentes vidimus.
   (p. 2-3)

   ... en meme temps nous avons apercu des corps de condamnes exposes,
   selon la coutume, aux injures du climat et aux outrages des
   oiseaux. La aussi pour la premiere fois, car on ignore chez nous cet
   usage, nous avons vu plusieurs voleurs pendus a une croix (4).


Ailleurs, dans son recit du premier voyage, Second raconte l'histoire d'une paysanne attaquee par un autre voleur. Pendant que celui-ci etait en train de ramasser l'argent que la femme portait dans le but d'acheter une vache, elle a saisi l'epee du voleur "et s'est mis a compter au voleur non plus de l'argent mais des coups, jusqu'a ce qu'il ait vomi avec son sang son ame scelerate" (p. 10) (5). Pour se proteger contre de tels incidents, Second achete un arc au debut de son voyage en Espagne, "et voluptati mihi ac securitati in itinere futurum" (p. 43), et sur le chemin entre Valenciennes et Le Cateau-Cambresis il s'entraine:
   In eo autem itinere ita me meumque equum assuefeceram ut minimo
   negotio ex equo iacularer nihilo incertius quam si pedes fuissem.
   (p. 43)

   Or, pendant ce trajet, je m'etais entraine ainsi que mon cheval de
   facon a tirer de l'arc, en selle, avec le moins de peine possible et
   aussi surement que si j'avais ete a pied.


Heureusement pour Second et ses compagnons, les ennuis rencontres sont d'un ordre beaucoup plus terre a terre.

Conditions de l'accueil

Certes, la condition des routes laissait souvent a desirer, mais c'est surtout l'hebergement et, de temps en temps, les repas qui suscitent des plaintes de la part des jeunes Hollandais. Parfois, ils sont bien accueillis, par exemple a Halle: "Ea in urbe cum sacerdote humano et iucundo pransi" (p. 3). Ce meme pretre les invite a diner chez lui a la prochaine etape de leur voyage, a Mons, sa ville natale. Ils n'ont pas la meme chance a Paris: "Sperata illic quiete et refectione, in hospitem incidimus plane morosum" ("Nous avions espere y trouver le repos et le delassement, mais nous sommes tombes sur un hotelier parfaitement morose", p. 12), de sorte que le lendemain matin, "intolerabilem diversorii nostri incommoditatem pertoesi, conscensis equis abitum simulavimus" ("degoutes des insupportables inconv,nients de notre auberge, nous sommes montes a cheval et nous avons fait semblant de partir", p. 13). Cependant, apres une journee passee a Saint-Denis, ils retournent a Paris pour trouver une autre auberge, et au cours d'une promenade d,couvrent deux compatriotes, Joachim Polites et Balthazar de Kieveringhem, dont il sera question plus loin.

Les deux freres semblent se mefier de leurs hotes francais, victimes, peutetre, d'attitudes parfois meprisantes a leur egard. A propos du dejeuner qu'ils ont pris a Etampes, par exemple, Second nous dit:
   Diversorium autem illic ingressi, cibo refecti sumus, multa a Gallis
   illis de veteribus querelis audire coacti, non sine miris in
   nostrain gentem contumeliis. (p. 19)

   Or, nous y sommes entres dans une auberge et nous avons retabli
   nos forces en mangeant, obliges d'ecouter de longs discours de la
   part de nos Francais a propos d'anciens griefs, non sans de
   surprenantes injures a l'egard de notre pays.


L'annee suivante, a Bussy-Lettree, en Bourgogne, Second est convaincu que ses compagnons et lui seront victimes d'un guet-apens:
   Ibi tam laute prandium apparatum invenimus, ut accedentibus aliis
   quibusdam coniecturis aliquid secreti nobis doli strui crediderimus.
   Adiunxit enim se protinus venientibus nobis nebulo confidens, qui
   Gallicis obsequiis in nostrum soldalitium familiarius conabatur
   irrepere. (p. 48)

   La nous avons trouve tout prepare un dejeuner si magnifique, que,
   quand certains autres indices s'etaient ajoutes a celui-la, nous
   avons cru a une fraude machinee en secret contre nous. Des notre
   arrivee en effet, un vaurien insolent est venu se joindre a nous,
   et, avec une complaisance bien francaise, il s'efforcait de
   s'insinuer fort intimement dans notre compagnie ...


Les voyageurs sont persuades que ce nebulo tente de les endormir, grace au repas et au vin, pour les voler ou meme les assassiner, et ils partent immediatement apres le dejeuner, toujours avec un sentiment de menace occasionne par cet homme et par les autres habitants du bourg.

Ce n'est pas seulement le caractere de certains Francais qui gene le jeune poete. Un brin evangelique dans son attitude religieuse, il souligne parfois les pratiques superstitieuses des eglises francaises. A propos d'Orleans, par exemple, il s'exclame:
   Incredibilem vero ubique superstitionem videre coacti sumus. Templi
   magni angulos omnes plusquam ducenti aut trecenti sacrificuli
   diobalares, qui ex pagis confluxerant audituri confessiones,
   occupabant. (p. 20)

   Mais nous avons ete obliges de voir partout une incroyable
   superstition. Tous les coins de la cathedrale etaient occupes par
   plus de deux ou trois cents pretres de quatre sous, qui avaient
   afflue des villages pour entendre les fideles en confession.


Mais a d'autres occasions, il est evident que le futur auteur des Basia profitait des plaisirs offerts par son voyage, de l'abondance tant du vin que des filles dans les auberges ou il logeait. En effet, la beuverie et la bonne chere representent un motif que nous rencontrons a plusieurs reprises dans les trois recits, indication que les etudiants de nos jours partagent au moins quelque chose avec leurs homologues du [XVI.sup.e] siecle. Mais ce sont les appats des jeunes filles rencontrees que Second commente le plus abondamment. Par exemple, a Valenciennes, il fait remarquer que "eam urbem magnificam et ipsam nec inamoenam rnultis puellis formosis nigrisque oculis nigroque crine decoris cum voluptate conspeximus" (p. 6). A Bruxelles, c'est une jeune fille en particulier qui attire son attention:
   Hospitium Bruxelloe cornmodissimum obtigit in intersignio Antverpioe:
   ibi inter coetera, mirifice me commovit et exhilaravit filia
   psaltria: quae cure divinam e fidibus harmoniam digitis
   delicatissimis eliceret, acvoce suavissima nervorum mollitiem longe
   superaret, saepe in mentem Ovidianum illud revocavit [Amores II.
   4.27-28]:

      Hoec habiles agili prcetentat pollice chordas,
        Tam doctas quis non possit amare manus? (p. 38-39)

   A Bruxelles, le sort nous a offert une hOtellerie tres confortable a
   l'enseigne d'Anvers. Entre autres choses, j'y fus tout a fait ravi et
   rejoui par une jeune fille qui jouait du luth. Comme elle tirait une
   divine harmonie des cordes de son instrument par l'extreme
   delicatesse de son toucher, et que la suavite de sa voix surpassait
   de loin la douceur des cordes, plus d'une fois elle m'a fait venir a
   l'esprit ce passage d'Ovide: "Elle explore avec son pouce agile les
   cordes maniables: Qui ne pourrait aimer de si savantes mains?"


On se demande si la nervorum mollities a laquelle Second fait allusion, et dont cette jeune fille triomphe, s'applique uniquement a son luth (6).

L'annee precedente, Second avait decouvert un groupe de jeunes filles a Mons, "novum et infrequens virginum (quod virginum puellarum tutius dicam, opinor) religiosarum genus" ("de jeunes religieuses d'un genre nouveau et peu repandu--il serait plus sur, je crois, d'appeler ces pucelles des filles", p. 4). D'une allure modeste avant le dejeuner, "post prandium, reiecta persona sunt quidvis ; ornantur, comuntur, saltant et, credo, tunc patent et nobis" ("apres le dejeuner, elles rejettent leur role et elles deviennent tout ce que vous voudrez ; elles se maquillent, elles se parent, elles dansent, et j'imagine qu'alors elles sont a notre disposition", ibid.).

Mais, nous l'avons deja vu, ce n'est pas uniquement ce genre de rencontres que Second et ses compatriotes recherchent au cours de leurs voyages. Dans les grandes villes qu'ils visitent, ce sont des humanistes ou d'anciens compagnons d'etude qu'ils prennent un plaisir particulier a revoir. De plus, ce genre de rencontre leur est souvent profitable. Nous avons deja fait allusion a la rencontre a Paris de Joachim Polites et de Balthasar von Kieveringhem.
   Hi a nobis ad coenam adducti; postridie nos et prandio et coena
   exceperunt, quibus in nostram gratiam adbibere voluerunt
   Bartholomoeum Latomum, et Ioannem Svverts, sculptorem; quorum
   consuetudine non potuimus non oblectari maxime. Noluerunt
   enim nos illi in civitate aliena peregrinos esse, usqueadeo nos
   domestice tractaverunt, magnifice et proeter dignitatem
   nostram. (p. 18)

   Nous les avons invites a diner, et le lendemain ils nous ont
   recus a notre tour a dejeuner et a diner. Ils ont voulu par la
   faire entrer dans nos bonnes graces Barthelemy Latomus et le
   sculpteur Jean Swerts; il nous etait impossible de ne pas nous
   rejouir d'entrer en relation avec eux. Ils n'ont pas voulu, en
   effet, que nous soyons des etrangers dans une ville qui n'etait
   pas la notre, jusqu'au point de nous traiter comme des intimes,
   avec magnificence et mieux que ne le reclamait notre rang.


C'est un bon exemple de la facon dont on faisait des contacts a cette epoque, fondes souvent, sans doute, sur le pays d'origine des personnes en question (7). Second nous decrit d'autres rencontres de ce genre: en 1532 a Orleans, ou il retrouve son ami Bronckhorsts (8); a Orleans egalement l'annee suivante (p. 25); a Paris, la meme annee (p. 26), ou ils revoient Polites ainsi que d'autres connaissances et a Lille:
   Deambulantes igitur in eo foro, quoesitum diu D. Aegidium Iuvenalem
   eius urbis cirera eiusdemque urbis concilii advocatum, prius
   sodalem nostrum in urbe Bituricensi, ibique sub D. Alciato LL.
   licentia insignitum, tandem invenimus. Reperimus et alios nonnullos
   olim notos, cum quibus eam coenam hilariter transegimus. (p. 33)

   En nous promenant sur cette place, nous avons enfin rencontre,
   apres l'avoir longtemps cherche, Gilles Juvenal, citoyen de cette
   ville et avocat au conseil de la dite ville, qui avait ete
   precedemment notre camarade a Bourges, ou il avait recu la licence
   en droit sous la tutelle d'Alciat. Nous avons retrouve d'autres
   vieilles connaissances avec qui nous avons fait un joyeux diner.


Mais c'est sans doute a Lyon, par ou la cour royale passait apres la rencontre entre Francois Ier et le pape Paul III a Marseille, que les contacts de Second sont le plus profitables (9):
   Invenimus hic bona fortuna Hilarium poetam, Corneliumque pictorero
   veteres amicos; cure quibus ea nocte suaviter viximus.
   Postridie, quum in discurrendo huc atque illuc, ac in aulica pompa
   strepitu visendo, ac rege ipso contemplando consumpta esset ... ego
   meo arbitratu cum aliis amiculis illic inventis et pransus sure et
   conatus. Post coenam, transmisso Arari ... in penetralia auloe regis
   amici auxilio admissi sumus. Ibi videre licebat lusus varios
   choreasque omnis generis ... (p. 59-60)

   Nous avons eu la bonne fortune de trouver la le poete Hilaire et le
   peintre Corneille, de vieux amis, avec qui nous avons passe une
   soiree agreable. Le lendemain, apres avoir pass, beaucoup de temps
   a courir ca et la, a regarder l'animation du cortege royal et a
   contempler le roi en personne..., de mon propre gre, j'ai dejeune et
   dine en compagnie d'autres bons amis que j'avais rencontres en
   ville. Apres le diner, nous avons traverse la Saone ... et grace a
   l'assistance d'un ami, nous avons ete admis au coeur meme de la cour
   royale. On y pouvait voir des divertissements varies, et des danses
   de tout genre ...


Pour un jeune homme de 22 ans, cette occasion aurait ete sans aucun doute impressionnante.

Tourisme

Le dernier aspect des Itineraria que nous nous proposons d'aborder, le cote touristique de ces recits, est incontestablement le plus original. Nous avons parle ailleurs du sentiment poetique, frolant parfois le romantisme, dont le Hollandais fait preuve dans ses poemes consacres a ses descriptions de la campagne et de la ville (10). Quelques-uns de ces poemes se trouvent dans les Itineraria, mais meme dans les descriptions en prose, Second demontre une curiosite bien developpee et une appreciation tres fine des monuments et des sites naturels qu'il visite. Le verbe qu'il emploie tres volontiers pour ces activites touristiques est deambulare et, dans la mesure du possible, c'est ce qu'il fait a la fin de chaque etape de ses voyages.

Le contraste entre le deuxieme journal de voyage, redige par son frere, et les deux Itineraria que Second compose lui-meme est on ne peut plus eloquent. Les quelques details que Hadrianus inclut dans son recit sont des plus sommaires, et, pour la plupart, depourvus de sensibilite. A propos de la basilique de Saint-Denis, qui avait enchante son frere cadet, il ecrit:
   Illic ea vespera sepulchrum Caroli VIII. oeneamque ipsius imaginera
   et Ludovici XII. marmoreum tumulum, quo opere in tota
   Gallia non est insignius, licet non iam primum tutu summa cure
   admiratione contemplati sumus. Vidimus et cornu unicornis eius
   longitudinis ut vix longissimus nostrum eius summitatem manu
   posset contingere. (p. 27)

   Le soir meme nous y avons contemple avec la plus vive admiration,
   bien que ce n'ait pas ete pour la premiere fois, le tombeau de
   Charles VIII et sa statue en bronze, ainsi que la tombe en marbre
   de Louis XII, ouvrage le plus remarquable dans toute la France.
   Nous avons vu aussi une corne de licorne d'une taille telle que le
   plus grand d'entre nous pouvait a peine en toucher le sommet.


Les tombeaux et la corne de licorne sont consideres sur un pied d'egalite. Toujours selon Hadrianus Marius, la ville de Mello est "non inamoenum" (p. 28), Clermont est "urbs ... culta et quoe nitoris aliquid supra morem urbium Gallicarum proe se ferat, ut agnoscas Flandrioe vicinam" ("la ville elle-meme est cultivee et presente aux yeux une elegance inhabituelle aux villes francaises, qui annonce le voisinage de la Flandre", p. 29), Amiens possede une cathedrale "quod ego quidem amplissimum altissimumque omnium quae viderim existimo" ("que j'estime etre la plus vaste et la plus elevee de toutes celles que j'ai vues", p. 30), ou se trouve, en outre, la tete de Saint Jean-Baptiste. A Lille, il retrouve "Belgicarum urbium munditiem" ("la proprete des villes belges", p. 33), tout en appreciant les dimensions de la grand-place, semblable, affirme-t-il, a celle d'Arras. On reconnait dans ces quelques propos, presque les seuls qu'il consacre dans son journal aux lieux que son frere et lui avaient visites, l'attitude perplexe du touriste moderne, face a des monuments ou a des edifices qu'il ne visite que parce que c'est son devoir de touriste de le faire, et qui attend avec impatience d'etre de retour chez lui pour retrouver le confort materiel.

Le contraste avec Second est evident. Celui-ci possede une sensibilite lui permettant d'apprecier les moindres details, d'ou des descriptions pleines d'interet et imbues d'un imaginaire qui les vivifie. Considerons, a titre d'exemple, les propos qu'il consacre a la ville de Mons:
   In aede harum virginum sepulchrum animadvertimus non inartificiosum
   in quo sculpta mortui et iam putrescentis hominis imago
   iacet, ea specie quoe vel vomitum possit excitare, plurimum autem
   et re docuit, et arte oblectavit. Urbs ipsa proeter oedificiorum
   magnificentiam decentem, plateas amplas, forum spatiosum ; ubi et
   fons multis e fistulis scatet ; proeter alia multa unum habet quod
   inter coetera me cepit, civitatis pars quoedam et angulus in montern
   sublimem assurgens; cuius vertex spatiosus planities multas habet
   leves et lusibus diversis aptas. In his exercere se globo mventus
   consuevit. Unde et compositissimum in ipsa valle constitutum
   castellum conspicitur, et amoenissimus in circumiacentes montes
   et sylvas prospectus aperitur. (p. 4-5)

   Dans l'eglise de ces religieuses nous avons remarque un tombeau
   qui ne manquait pas d'art et sur lequel etait sculpte un cadavre
   humain en putrefaction, dont l'aspect seul aurait pu provoquer la
   nausee; mais il nous a ete tres instructif de par son sujet, et
   son art nous a charmes. Quant a la ville elle-meme, outre
   l'harmonieuse magnificence des batiments, de grandes avenues, une
   place publique spacieuse, ou il y a une fontaine d'ou l'eau jaillit
   par de nombreux orifices, en dehors d'un grand nombre d'autres a
   grements, elle a une particularite qui m'a frappe tout specialement:
   un quartier de la ville et un lieu ecarte qui s'eleve vers une haute
   colline; le sommet spacieux possede de nombreuses surfaces
   planes, bien unies et convenables a toutes sortes de jeux. Les
   jeunes gens y ont l'habitude de jouer au ballon. De la on apercoit
   dans la vallee meme un magnifique chateau fort; et le plus delicieux
   des panoramas s'ouvre sur les collines et les forets qui l'entourent.


Cette description, caracteristique des deux recits de voyage rediges par Second, est indicative des centres d'interet de l'auteur. En premier lieu, nous constatons sa fascination pour les ouvres d'art de toute sorte, en l'occurrence la sculpture d'un transi, genre populaire a la Renaissance, et semblable sans doute a celle de Ligier Richier en l'eglise Saint-Etienne a Bar-le-Duc (11). L'auteur nous presente, aussi grossierement que ce soit, sa reaction personnelle (vomitum possit excitare), sans, pourtant, negliger ni le cote esthetique (arte oblectavit) ni le cote moral (re docuit). Autrement dit, Second est capable non seulement d'apprecier une ouvre d'art mais encore d'exprimer ses reactions tant intellectuelles que personnelles a son egard.

En second lieu, nous remarquons egalement son appreciation de l'architecture de l'espace urbain, et sa predilection, qu'il partage avec son frere, pour les grands espaces publics et le monumental, signe de leur part d'un modernisme qui semble rejeter l'urbanisme plus organique et intime du moyen age. Ce qui leur plait, c'est "aedificiorum magnificentiam decentem, plateas amplas, forum spatiosum", une elegance qui frole le classicisme, caracteristique de bien des villes flamandes de cette epoque.

Mais, chose encore plus frappante, Second n'apprecie pas seulement les ouvres humaines. Pour lui, le site naturel est tout aussi important, et c'est la raison pour laquelle il s'extasie devant le panorama offert par les esplanades de la haute ville de Mons. Bien avant le penchant pour les grands paysages dans le domaine des beaux-arts de la seconde moitie du [XVI.sup.e] siecle, Second possede deja un sens esthetique de ce qui constitue une scene bien composee: la vue d'en-haut sur la vallee avec son chateau, et avec les collines et les forets qui l'entourent. L'emploi de superlatifs (compositissimum, amoenissimus) souligne cet enthousiasme pour de telles scenes de beaute naturelle (12).

A partir de ce petit commentaire, nous nous proposons donc de considerer quelques-unes des remarques de Second selon les trois categories que nous venons d'etablir : les oeuvres d'art individuelles ; l'architecture ; et le monde de la Nature.

OEuvres d'art

Juste apres la visite a Mons, les voyageurs arrivent a Valenciennes ou, entre autres choses, c'est l'horloge de la grand-place qui attire leur attention :
   Horologium vidimus in civitatis eius foro amplum, mira arte horas,
   dies, signa zodiaca, dierum longitudinem, multaque eiusmodi
   demonstrans. (p. 6)

   Nous avons vu sur la grand'place de cette ville une vaste horloge,
   qui, grace a un merveilleux mecanisme, indique les heures, la date,
   les signes du zodiaque, les saisons et beaucoup d'autres choses de
   ce genre.


A Cambrai, ils trouvent une autre horloge dans la cathedrale, "etiam illo priore excellente" (p. 7). Ni l'une ni l'autre de ces deux horloges n'a survecu, mais il semble que leur mecanisme ait ete impressionant, avec deux jacquemarts frappant l'heure dans le premier cas, et des personnages s'avancant pour representer la Passion du Christ dans le second.

Mais ce ne sont pas seulement des curiosites de ce genre que Second admire. L'annee suivante, en passant par la ville de Halle, il fait mention d'une oeuvre toute recente, un "bas-relief d'albatre tres finement sculpte, oeuvre de Jean l'artiste" qui, selon G. Prevot, represente Saint Martin et les sept sacraments (13). Et a Dijon, il visite les tombeaux de Philippe le Hardi et de Philippe le Bon, aujourd'hui au musee de Dijon, mais qui, a l'epoque ou Second s'est rendu a la capitale de la Bourgogne, se trouvaient a la Chartreuse de Champmol :
   Urbs illa, multis alioqui etiam rebus insignis, monimenta veterum
   aliquot Burgundice Ducum summo [sic] arte exscripta servat.
   Exstant ea opera apud Carthusianos extra urbem. ubi et insignia
   eorundem Ducum, aliaque ad memoriam prisci nostrorum illic dominii
   possessionisque spectantur. iacetque illic mira arte e marmore
   coelatus Philippus cognomento Audax, eiusque successor Philippus
   cognomento Bonus. Quae omnia ubi contemplarer, ingemiscendum
   mihi videbatur, viros fortissimos, qui propulsata semper confinium
   omnium circumquaque iniuria, florentissima in libertate vixissent ;
   nunc mortuos in hostium potestatem servitutemque cecidisse ;
   quique in sua sepulti essent terra, nunc veluti revulsis cineribus
   in alieno solo recubare ... (p. 53-54)

   Cette ville, remarquable d'ailleurs par plusieurs choses, conserve
   les tombeaux de certains anciens ducs de Bourgogne, qui
   reproduisent leur traits avec un art extreme. Ces oeuvres se
   trouvent chez les Chartreux, hors de la ville. On y voit egalement
   les insignes de ces memes ducs et d'autres choses qui rappellent
   l'ancienne domination et l'occupation de cette region par nos
   ancetres. Philippe le Hardi y git, sculpte dans le marbre avec un
   art extraordinaire, ainsi que son successeur, Philippe le Bon.
   Lorsque je contemplais tous ces monuments, il me semblait que je
   devrais me lamenter le fait que des hommes fort courageux, qui
   avaient vecu a une epoque ou la liberte etait a son comble et ou
   ils avaient toujours repousse les attaques brutales de tous leurs
   voisins, soient tombes aujourd'hui, apres leur mort, au pouvoir
   de leurs ennemis et dans la servitude, et que ces hommes, qui
   avaient ete ensevelis dans un pays qui leur appartenait, dorment
   maintenant dans une terre etrangere, comme si l'on avait deterre
   leurs cendres ...


Il est interessant de constater que c'est encore une fois des sculptures qui attirent l'attention de notre jeune poete, et que la contemplation de ces tombeaux magnifiques lui inspire des sentiments melancoliques sur le passage du temps, semblables a ceux qu'allait eprouver Du Bellay lors de son sejour a Rome.

Comme nous l'avons deja fait remarquer, ce sont egalement des exemples de la sculpture funeraire que Jean Second et son frere ont le plus admires pendant leurs voyages en France : les tombeaux de Charles VIII et de Louis XII a la basilique de Saint-Denis. Nous n'avons pas l'intention d'examiner par le menu le long poeme en distiques elegiaques que Second consacre a ces monuments dans le premier des Itineraria : Perrine Galand Hallyn l'a deja fait de facon exemplaire (14). Mais quelques vers illustreront la sensibilite de notre poete.
   Artis opus tantae superat sublime sepulchrum,
      Marmore de pario quod Ludovicus habet.

   Hic quem postremum sepelivit Gallia regem,
      Expertum Dominae Sortis utrarnque vicem.
   Hos ubi conspexi, stupui, et primaeva vetustas
      Visa suas artes est revocare mihi ... (p. 15, v. 35-40)

   Une oeuvre si achevee s'eleve au-dessus du tombeau en marbre de
   Paros qui enferme le roi Louis ; le dernier roi qu'ensevelit la
   France en ce lieu, et qui subit toutes les vicissitudes de Dame
   Fortune. Quand je les ai contemples, j'ai ete ebahi, croyant que
   l'antiquite primitive offrait a mes yeux ses arts.


Second ne se limite pas a admirer cette oeuvre, il decrit et explique egalement son iconographie : la presence des quatre vertus cardinales a chaque angle du monument ; les saints qui entourent le tombeau ; les bas-reliefs figurant les exploits militaires de Louis XII; et les paires de sculptures qui representent le roi et son epouse, l'une qui surmonte le tombeau, l'autre qui les presente comme gisants. Mais, non content de decrire en detail tous ces elements, Second attribue des paroles et des emotions au roi defunt ainsi qu'a la reine, qui expriment de facon emouvante leurs sentiments devant la mort (15). C'est la maniere dont il entre dans l'esprit d'une oeuvre d'art et qu'il l'impregne de sa propre sensibilite qui est vraiment remarquable, et qui indique l'appreciation profonde dont il fait preuve devant un chef d'oeuvre artistique.

L'Architecture

Nous avons deja remarque que, si Second admirait dans la sculpture le style classique de la Renaissance, il appreciait egalement l'architecture inspiree par le retour a l'antique. Il ne reste pas non plus insensible aux edifices medievaux, demontrant une sensibilite particuliere aux ruines.

A Paris, il visite le Senat, magnificum supra modum (p. 12), des ruines romaines (aedificium priscum Iulii Caesaris, p. 19), peut-etre les thermes de l'hotel de Cluny, et les ruines de la tour de Nesle qui lui inspire un autre poeme (p. 12-13), etudie ailleurs (16), remarquable pour la melancolie sinistre dont il investit la description de l'un des points de repere les plus connus a Paris a cette epoque. En 1533, en route pour l'Espagne, il s'etonne que la ville de Troyes ne soit pas mieux connue, "urbem et spatiosam ... et splendidam" (p. 51), et a Avignon, il admire le palais des Papes, le pont "qui ad MCCC passus extenditur", et visite aussi le ghetto juif "in partem civitatis viliorem reiecta" (p. 62-63). En revanche, bien qu'il soit passe par Tournus (p. 56), il ne dit rien de la belle eglise romane qui s'y trouve, et malgre la proximite du pont du Gard a Nimes (ou il admire le theatre romain, p. 63), il ne le visite pas.

En general, Second est plus impressionne par un ensemble architectural que par des batiments isoles, surtout quand cet ensemble peut etre contemple dans son cadre naturel. En 1533, par exemple, en passant par la petite ville du Cateau-Cambresis, il ecrit :
   Cambreseys oppidulum est amoenissimum, in vallem depressum,
   forumque habet amplum ; cuius una ex parte in circumiacentes
   montes sublimes et arbustis et segete virentes prospectus aperitur
   : altera pars templum oculis obiicit turri acutissima insigne, et
   aedificia splendida. (p. 43)

   Le Cateau-Cambresis est une petite ville tres agreable, situee au
   fond d'une vallee. Elle possede une vaste place publique, qui,
   d'un cote, permet aux regards de s'etendre sur les hautes collines
   d'alentour, ou verdoient les arbres et les champs de cereales ;
   l'autre cote offre a la vue une eglise remarquable par son clocher
   tres aigu et des batiments splendides.


Mais ce n'est pas forcement le monumental qui l'impressionne le plus. Au debut du troisieme voyage, il decrit une petite maison verte :
   Nec vero non digna mentione est domuncula viridis quam post
   oppidum Brein a sinistra reliquimus mire deliciosam, arboribus
   contextis undique circumseptum ; in quas ex domo transgredi veluti
   in tabulata possis, domuique tignis erectis constructae, domus
   ramis exurgens annexa videri potest. (p. 41)

   Ici merite d'etre mentionnee une petite maison verte que nous avons
   laissee a gauche apres avoir quitte la ville de Braine, vraiment
   delicieuse, completement entouree d'arbres joints entre eux, au
   milieu desquels on peut passer en sortant de la maison comme dans
   une galerie ; de la sorte il semblait qu'a la maison, construite
   en poutres dressees, fut annexee une autre demeure, faite de
   branchages.


L'annee precedente, il avait ete frappe par la qualite de la lumiere a l'interieur de l'eglise a Valenciennes :
   ingressi sumus et templum quod vetustatem quandam redolebat, ac
   numine plenum videbatur ; lumun admittens quale fere sylvae. (p. 6)

   Nous sommes entres dans l'eglise qui exhalait un parfum d'antiquite
   et qui paraissait impregnee de la presence divine ; elle recevait
   une lumiere presque telle que l'on voit dans une foret.


Pour Second, il semble que la parfaite beaute consiste toujours en un melange d'artifice et de naturel.

Le Monde de la Nature

En effet, son appreciation de la Nature est souvent apparente dans ses deux journaux, et le plaisir qu'il retire de ses promenades a cheval, et parfois a pied, est evident. Apres son depart de Chatillon, par exemple, en juin 1533, il traverse "montes vallesque amoenissimas itinere lapidoso, caelo subobscuro ... ibi uno ex monte unum et viginti rivos limpidissimos prosilientes numeravimus" ("des montagnes et de tres agreables vallees, par une route rocailleuse sous un ciel tres sombre ... nous y avons compte vingt et un ruisseaux d'eau pure qui jaillissaient d'une de ces montagnes", p. 53). Plus tard, lors de leur navigation sur le Rhone, il admire le paysage qu'il traverse :
   Navigatio haec omnis iucundissima fuit. Fluvius enim omni fere ex
   parte montibus amoenissimis riparum loco continetur ; quos et
   arbusta et castella et urbes nonnumquam occupant. (p. 61)

   Tout ce parcours en bateau a ete tres agreable. Le fleuve en effet
   est enferme de presque tous cotes entre de tres agreables collines
   qui tiennent lieu de rives, et qui sont couvertes ca et la de
   massifs d'arbres, de chateaux forts, et de villes.


Mais de meme qu'il associe souvent l'espace urbain avec le monde de la Nature, il semble avoir une predilection pour les paysages qui incorporent certains elements du monde humain : chateaux, ruines, villes. Et les differences d'altitude provoquent chez lui un plaisir particulier, soit qu'il contemple d'en haut une vue sur le paysage qui l'entoure, soit qu'il regarde d'en-bas une ville ou un chateau. Son arrivee a Bourges en 1532 est, donc, tout a fait caracteristique de son sens esthetique :
   Urbs ita sita est ut lateat viatores, donec propinqua fat, ac tum
   magnificam de se speciem praebet, undique in montis aequati
   modum consurgens ; cuius cacumen templum magnum cure turri (17)
   occupans, pyramidale quiddam prae se fert. (p. 22)

   La ville est situee de telle sorte qu'elle est cachee aux
   voyageurs, jusqu'a ce que l'on se trouve a proximite : alors elle
   se montre sous un aspect magnifique, s'elevant de tous cotes comme
   une montagne au sommet aplani : la cime, qu'occupe une cathedrale
   munie d'une tour, presente la forme d'une pyramide.


Grace a toutes ces particularites, il est possible de depeindre avec clarte les preventions et les preferences du jeune poete dans le domaine esthetique.

Conclusion

Quelles conclusions peut-on tirer de toutes ces observations de la part de Second ? En premier lieu, il nous semble qu'il est tout a fait legitime de qualifier au moins une partie de ses voyages de "tourisme". Bien que ses deplacements aient eu un but precis, cela n'empeche pas Second et ses compagnons de voyage de prolonger leur sejour dans un meme endroit, et parfois de faire des detours afin de deambulare--visiter les principaux sites et monuments--, et de chercher des guides (souvent des pretres) pour leur faire voir les curiosites les plus importantes. Comme le touriste d'aujourd'hui, ils sont interesses aussi bien par le curieux que par le beau.

En tant qu'etudiant, Second ne semble pas differer beaucoup de ses homologues modernes. Il est oblige de compter ses sous, refusant, par exemple, de louer un bateau a Chalon-sur-Saone a cause du "pretium nautae immoderatum" (p. 55), et on se demande si la qualite des auberges ou il loge et dont il se plaint souvent n'aurait pas ete meilleure s'il avait depense un peu plus d'argent. Nous remarquons, pourtant, l'extreme convivialite de ses voyages--les repas, les beuveries, les soirees passees en compagnie de jeunes filles, de ses camarades, et parfois d'humanistes assez renommes, dont l'attention semble flatter le jeune homme.

Pour la plupart, les gens qu'il frequente au cours de ses voyages sont des compatriotes, autre caracteristique, sans doute, du touriste moderne. Nous avons remarque a plus d'une occasion l'aspect chauvin de Second et sa mefiance a l'egard des Francais, adonnes, semble-t-il, meme au [XVI.sup.e] siecle, a des plaisanteries aux depens des Belges. En meme temps, on se demande quelles etaient les connaissances linguistiques du jeune Neerlandais. Parlait-il couramment le francais aussi bien que le latin ? De toute facon, il est capable de distinguer les differences de dialectes a mesure qu'il descend vers le midi. En Bourgogne, a Chatillon-sur-Seine, par exemple, il fait remarquer que les habitants "lingua loquuntur agresti" (p. 52-53).

Mais en fin de compte, ce qui nous frappe le plus en lisant les Itineraria, c'est la qualite des observations qu'ils nous offrent, exprimees dans un style qui contient, certes, des repetitions, mais qui en regle generale est assez soigne. On remarque l'emploi des diminutifs qui allaient caracteriser le style mignard des Basia, une recherche d'adjectifs precis, significatifs, pour decrire les scenes et les monuments que Second observe, de frequentes allusions a des textes latins, et un imaginaire qui transforme ses impressions en un recit anime, capable de nous passionner presque cinq cents ans apres sa redaction.

Clare College, Cambridge University

(1.) Ioannis Secundi Hagensis Batavi Itineraria tria ; Belgicum, Gallicum et Hispanicum, edente nunc primum Daniele Heinsio (Leyde: Iacobus Marcus, 1618).

2. Voir Ioannis Secundi opera, ed. Petrus Scriverius (Leyde, 1631 et 1651). Une edition des Opera omnia de Second, procuree par Petrus Bosscha (Leyde: S. et J. Luchtmans, 1821) contient ,galement les trois recits de voyage, tandis que Georges Prevot presenta une traduction francaise dans son article "Les 'Itinera' de Jean Second: notices, traduction, notes", Revue du Nord, 9 (1923), p. 161-92, 255-74.

3. The Three Journeys of Secundus", Humanistica Lovaniensia, 42 (1993), 160-251. Voir ,galement son article "Janus Secundus: Poems from Trip to Script", Humanistica Lovaniensia, 47 (1998), 60-66.

(4.) Comme l'emploi du gibet etait tout a fait normal pour executer les condamnes en Belgique au [XVI.sup.e] siecle, il nous semble que "crux" designe dans cette phrase autre chose que la potence, et que le mot conserve son sens litteral.

(5.) .... non iam pecuniam amplius sed uulnera numerare coepit, donec cure sanguine uomeret sceleratam animam.

(6.) Pour l'emploi de nervus pour designer le membre viril, voir, par exemple, Horace, Epodes, 12. 19 et Juvenal, 9.34 et 10.205.

(7.) Le grand humaniste belge Barthelemy Latomus (v. 1485-1566) allait occuper entre 1534 et 1542 la premiere chaire d'eloquence latine au College royal, sur la recommendation de Guillaume Bude. Il avait deja enseign, a Cologne, a Treves, et a Louvain.

(8.) Reperto illic conterraneo et vetere socio nostro Theoderico Bronchorst, cure multis elegantibus et nimia humanitate importunis adolescentibus prandium pransi sumus satis frugaliter. coenam sumptuosiuscule produximus (p. 20). Originaire, comme Jean Second lui-meme, de La Haye, Dirk van Bronckhorst (([dagger]) 1574) fit son droit a Orleans entre 1530 et 1532.

(9.) Sur la rencontre avec l'humaniste Hilarius Bertulphus (ne pres de Gand) et l'artiste Corneille de Lyon, originaire de La Haye, voir notre article, "The Basia of Joannes Secundus and Lyon Poetry", in Intellectual Life in Renaissance Lyon: Proceedings of the Cambridge Lyon Colloquium, 14-16 April 1991, ed. Philip Ford et Gillian Jondorf (Cambridge: Cambridge French Colloquia, 1993), 113-33, p. 129, et Alfred M. M. Dekker, Janus Secundus (1511-1536): de tekstoverlevring van het tijdens zijn leven gepubliceerde werk, Bibliotheca humanistica et reformatorica, 38 (Nieuwkoop, 1986), p. 145-46.

(10.) Voir "Poetique de la ville, poetique de la campagne dans l'oeuvre de Jean Second", Les Cahiers de l'humanisme, I (2000), 95-107, ainsi que l'article de Perrine Galand Hallyn, "L'Art de l'ekphrasis en poesie: l'Elegie III, 17 de Jean Second" dans le meme recueil, p. 147-66.

(11.) A propos de ce sculpteur, voir Catherine Bourdieu, Ligier Richier, sculpteur lorrain (Paris: Citedis ed., 1998).

(12.) Sur l'appreciation de la nature au [XVI.sup.e] siecle, voir Le Paysage a la Renaissance, etudes reunies et publiees par Yves Giraud (Fribourg : Editions Universitaires Fribourg, 1988).

(13.) Art. cit., p. 257.

(14.) Dans son article cite supra, n. 10, passim.

(15.) Voir p. 17, ed. cit., v. 82-86.

(16.) Voir notre article cite supra, n. 10, p. 106-107.

(17.) Aujourd'hui, la cathedrale possede deux tours : la Tour de Beurre, situee a gauche de la facade, et la Tour Sourde, a droite. Pourtant, la Tour de Beurre s'effondra le 31 decembre 1506, et fut reconstruite entre 1508 et 1540. Il semble qu'a l'arrivee de Second, cette tour n'ait pas ete suffisamment reconstruite pour qu'il en parle.
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Author:Ford, Philip
Publication:The Romanic Review
Date:Jan 1, 2003
Words:7558
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