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Voyage a moscou au [XVI.sup.e] siecle. La russie vue par un ambassadeur occidental et un mousquetaire francais.

Dans la langue du [XVI.sup.e] siecle, le mot voyage, du latin viaticum, "argent pour un voyage", puis "provisions de voyage", d'ou "chemin a parcourir", a souvent, selon les dictionnaires etymologiques, le sens d'expedition militaire. Au Moyen Age "voyage" signifiait le plus souvent "pelerinage" et "croisade", de la aussi "expedition guerriere", et le sens actuel ne parait que vers la fin du [XVI.sup.e] siecle, c'est-a-dire au moment ou les gens commencaient a se deplacer souvent et pour des raisons diverses, mais rarement pour le plaisir, car le voyage a l'epoque etait rarement un plaisir. Au [XVI.sup.e] siecle, les progres de la navigation etaient plus importants que ceux des deplacements par voie de terre, puisque les grands voyages de decouvertes et l'instauration de relations regulieres avec l'Amerique et l'Extreme-Orient comptent parmi les faits majeurs de l'epoque. Or un des mondes qu'il restait a decouvrir et a explorer se trouvait non pas au-dela des mers ou des oceans, mais en Europe meme, aux confins des terres de culture et de religion romaines, en Russie, vaste pays orthodoxe tout proche et presque inconnu des Occidentaux de l'epoque.

Il peut paraitre surprenant que la Russie ait ete coupee du reste de l'Europe au [XVI.sup.e] siecle, mais plusieurs facteurs expliquent cette separation. D'abord le schisme de 1054, ensuite la ruee mongole ou les invasions des peuples de la steppe, enfin le fait primordial que les Russes etaient mefiants de nature et de culture a l'egard de l'etranger, peu enclins donc a accepter ou recevoir des visiteurs venant de l'exterieur (1). Par consequent, pendant toute une longue periode de son histoire, le pays a vecu a part, avec ses traditions, sa langue et sa religion. Son evolution intellectuelle et culturelle n'a donc pas connu les memes etapes que le reste de l'Europe, d'ou la surprise, voire le choc, des premiers voyageurs occidentaux decouvrant ce nouveau monde, si proche et cependant si different culturellement du leur. Parmi les premiers explorateurs du pays etaient les Venitiens, qui possedaient des colonies en mer Noire, mais ils n'ont pas laisse de temoignage ecrit de leurs voyages ni de leurs impressions. Ils ont ete suivis de pres par le baron allemand Sigismund von Herberstein qui, en tant qu'ambassadeur du Saint-Empire romain et germanique a Moscou, a longtemps sejourne en Russie et a deux reprises, en 1517 d'abord, puis a nouveau en 1526. De retour dans son propre pays, il publie a Venise en 1549 ses Rerum moscoviticarum Commentarij, ouvrage qui fait date. Car meme si d'autres livres similaires etaient anterieurs au sien, ceux par exemple de Joannes Faber (1478-1541), fonctionnaire papal et auteur d'une Moscovitarum iuxta mare glaciale religio (Bale, 1526), ou le De legatione Basilij (Rome, 1525) de l'historien Paulus Jovius (i.e. Paolo Giovio ou Paul Jove), et que ses contemporains savaient deja qu'il y avait un peuple chretien schismatique groupe autour d'une ville appelee Moscou, le sien est le premier ouvrage ecrit par un Occidental ayant lui-meme fait le voyage a Moscou, sachant le russe et parlant en connaissance de cause des choses qu'il avait vues et entendues. C'est donc par l'intermediaire de son livre--qui sera traduit rapidement dans la plupart des langues europeennes, le francais mis a part--que l'Europe de l'ouest va decouvrir l'histoire et la culture de la Russie du [XVI.sup.e] siecle. Cette premiere edition, corrigee et completee par l'auteur lui-meme, sera republiee a Bale en 1556, avec, en appendice, l'ouvrage de Paulus Jovius (2).

Ne en 1486 a Wippach (l'actuel Vipava) en Styrie, Herberstein parlait et ecrivait l'allemand ainsi que le slovene et le russe, mais aussi le latin, la langue de la diplomatie europeeenne de l'epoque et de son livre. Pendant la periode de ses etudes a l'Universite de Vienne, il aurait pu se familiariser avec la nouvelle science humaniste de la chorographie, a laquelle il aura recours dans sa description geographique de la Russie (3). Entre au service diplomatique du Saint-Empire, il sera envoye a Moscou comme ambassadeur de l'empereur Maximilien. Sa mission est d'obtenir que la Russie fasse la paix avec la Pologne afin de permettre aux Habsbourg d'entrainer les Polonais a leurs cotes dans la lutte contre l'Islam. Arrive a Moscou en mission officielle en 1517, il trouvait l'accueil que lui reservait Basille III (1505-1533) reserve, voire mefiant (4), ce qui ne pouvait que deplaire a quelqu'un d'aussi sur que lui de la superiorite de son pays, de sa culture et de sa religion.

Ainsi commencent des annees d'observation et de documentation qui aboutiront a un livre encyclopedique dont l'incontestable interet historique n'est affaibli que par un certain manque de comprehension chez l'auteur et un exces de prudence, voire de dissimulation de la part de ses hotes. Premiere ethnographie de la Moscovie, l'ouvrage de Herberstein est fonde non seulement sur des reactions personnelles, mais egalement sur de multiples sources ecrites et verbales. En veritable historien, il cherche a delimiter et a definir son sujet, a verifier et corroborer ses renseignements, comme l'indiquent clairement ses remarques au lecteur. Son intention, dit-il, est de decrire Moscou, capitale de la Russie, dont la domination s'etend au loin. Il sera oblige de parler de regions dont d'autres auteurs, non seulement anciens mais encore contemporains, n'ont pas eu assez connaissance, ce qui l'amenera parfois a exprimer des idees differentes des leurs: sed etiam nostrce cetatis authoribus non satis cognitoe fuerunt: quo fiet, ut nonnunquam ab eorum scriptis dissentire cogar. (Ad Lectorem).

Le topos de la verite qui sous-tend ce protocole d'adresse implique la credibilite de l'auteur. Pour que son recit soit considere comme authentique, il lui faut avoir ete temoin occulaire de ce qu'il raconte ou tenir ses renseignements de sources dignes de foi. C'est ainsi qu'il dit etre alle deux fois en Moscovie, avoir parcouru le pays en personne, l'avoir vu, comme on dit, de ses propres yeux. Et pour defendre orlgmahte de son sulet et son autorite comme auteur, il ajoute:
   ... maiorem tamen partem ex eius loci hominibus, tum peritis, tum
   fide dignis cognouisse: nec unius alterius ue relatu fuisse
   contentum, sed multorum constantibus sententijs fretum, ac etiam
   Slauonicoe linguoe (quoe cum Rhutenica et Moscovuitica eadem est)
   cognitione beneficioque adiutum, haoec non solum ut auritum, sed
   etiam ocularum testem, non fucato orationis genere, sed aperto et
   facili perscripsisse, ac posteritatis memorice prodidisse (Ad
   Lectorem).

   ... la plupart de ses connaissances proviennent du temoignage des
   gens du pays, savants ou du moins dignes de foi. Il ne s'est pas
   contente d'une ou deux sources, mais s'est appuye sur un grand
   nombre de temoignages surs, grace a l'aide precieuse fournie par
   sa connaissance de la langue slave (qui est la meme que la langue
   russe et moscovite) (5), il a ecrit son recit non seulement d'apres
   ce qu'il a oui dire, mais aussi d'apres ce qu'il a vu, adoptant un
   langage qui ne soit ni ampoule ni farde, mais clair et net, pour
   pouvoir le transmettre a la memoire de la posterite (Au Lecteur).


Exclusion de l'art, exigence de la transparence, ce double parti pris reprend et traduit l'opposition traditionnelle entre verite et rhetorique, litterature et histoire.

Un demi-siecle plus tard paraitra le premier livre sur la Russie par un Francais, l'Estat de lempire de Russie et Grande Ducbe de Moscovie du capitaine Jacques Margeret, publie a Paris en 1606 (6). Originaire de la ville d'Auxonne (Cote d'Or) a la limite de la Bourgogne et de la Franche-Comte, Margeret se trouvait comme jeune soldat a l'epoque des guerres de Religion du cote du roi de Navarre dans sa lutte contre la Ligue. Quand Henri entre dans Paris en 1594 et que le pays est enfin pacifie, Margeret, desoeuvre, s'en est alle chercher fortune ailleurs, d'abord comme mercenaire aupres de Sigismund Batory, prince de Transylvanie; ensuite, vers 1598 en Pologne, ou il servait le roi comme capitaine commandant une compagnie de mousquetaires et finalement, vers 1600, par un concours de circonstances mal connues, en Russie, ou il est entre au service du tsar Boris Godounov avec la meme fonction. Le fait qu'il ait redige son petit livre en francais, qu'il traite des annees qui precedent ce que les historiens appellent le Temps des troubles ou la premiere revolution russe, le destine a un public moins large et moins international que l'ouvrage en latin de Herberstein, plus ambitieux et englobant que le sien. En effet, son "discours", comme il l'appelle, est une sorte de reportage sur les evenements politiques et militaires qui ont marque la periode ou le premier faux Dimitri, pretendant a la succession d'Ivan le Terrible dont il se disait le fils, s'est oppose a Boris Godounov et que Margeret, a la mort subite de Boris, a fini par servir fidelement et, il faut le dire, aveuglement, ou du moins avec un certain manque de discernement.

Son opinion defavorable des moeurs et maniere de vivre des Russes, "sodomites et entaches d'infinis autres vices et brutalites" (p. 117), qu'il trouve "rudes et grossiers, sans aucune civilite", d'une nation qu'il appelle "fausse, sans foi ni loi, sans conscience", est coloree sans doute par son ralliement a la cause de Dimitri qui, lui, etait soutenu par les Polonais, ennemis hereditaires des Russes. En effet, puisque c'est de ses mains qu'il avait recu le commandement de la premiere compagnie de ses gardes du corps, composee de cent mousquetaires et de deux cents hallebardiers, tous etrangers, il lui devait une dette de reconnaissance et de fidelite. Or le regne de Dimitri fut de courte duree. Il arrive en triomphe a Moscou le 20 juin 1605; durant la nuit du 16-17 mai 1606, le peuple se revolte contre lui et les etrangers qui l'entourent. Dimitri et sa garde sont tues par la foule, mais Margeret, malade et donc absent du Kremlin au moment du drame, echappe au massacre. Ayant refuse les offres de service du nouveau tsar, il s'embarque le 16 septembre 1606 pour la France. A son arrivee a Paris, il sera presente au roi Henri IV qui l'engagera a ecrire le recit de son sejour en Moscovie, ce qu'il a fait en tres peu de temps, probablement au printemps 1607. Etant donne que la France, grace a Henri, venait enfin de retrouver la paix, il aurait pu penser que l'exemple de ses experiences plairait au public. Or malgre un sujet susceptible de seduire par sa nouveaute et son actualite, son livre n'aura de deuxieme edition qu'en 1669. Etait-ce a cause de son caractere partisan ou parce qu'il rappelait trop les guerres civiles et religieuses que la France avait hate d'oublier? Quoi qu'il en soit, ce livre doit etre lu comme une apologie non seulement du premier "faux" Dimitri (7), mais aussi de Margeret lui-meme, un mercenaire qui cherche a justifier a la fois son attachement au pretendant et son comportement au cours des guerres qui lui ont permis d'acceder an pouvoir. On ne sait pas si Margeret a lu ou connu l'ouvrage de Herberstein. De toute facon il n'en parle pas et on y trouve peu ou pas d'indices de son influence. D'ailleurs, par rapport au projet grandiose de Herberstein, le sien parait beaucoup plus modeste et pragmatique. S'il l'ecrit pour l'eternite, il vise neanmoins des resultats plus immediats et utiles. Uecriture etant une facon de se justifier et de justifer son voyage, il insiste aupres du roi sur les bienfaits pour la France de recits tel que le sien:
   Si les sujects de vostre Majeste qui voyagent en pays eslognez,
   faisoient leurs relations au vray de ce qu'ils y ont veu, et marque
   de plus notable, leur profit particulier tourneroit a l'utilite
   publique de vostre Estat: non seulement pour faire voir rechercher
   et imiter ce qui est de bon et industrieux chez autruy ... mais
   aussi cela donneroit coeur a nombre de ieunes gens oysifs et
   casaniers d'aller chercher et apprendre la vertu dans le penible,
   mais utile et honorable exercice des voyages et des armes
   estrangeres, et leueroit l'erreur a plusieurs qui croyent que la
   Chrestiente n'a bornes que la Hongrie ... (Aij recto).


Il souhaite que l'exemple du lointain fasse eprouver leur indigence aux jeunes desoeuvres de France, les encourage a sortir de leur inertie non seulement pour emuler le bien que l'on pourrait trouver ailleurs, mais aussi pour s'adonner a des occupations profitables pour eux et la nation. L'elargissement du monde permettra a la fois une prise de conscience de l'autre et d'eux-memes. Aussi pourront-ils se rendre compte que les frontieres de l'Europe chretienne ne s'arretent pas a la Hongrie, recemment asservie a la domination turque, mais que la Russie est la (comme le faisait remarquer deja Herberstein) pour servir de bastion contre de nouvelles incursions de l'Islam (8).

Tout comme Herberstein, Margeret se presente comme temoin oculaire, donc veridique, de ce qu'il raconte, tout en ajoutant un nouvel element a son programme, celui de l'utilite du voyageur-ecrivain pour la France et ses jeunes gens. Alors que l'utilite et le profit justifient son projet, l'absence d' "affection" et la "naivete"--qui rappelle le refus par Herberstein de "l'ampoule" ou du "farde" au profit du "clair" et "net"--sont des signes positifs et indeniables de la verite de son ecriture:
   i'eu moyen a apprendre, outre la langue une infinite de choses
   concernans son Estat [de Dimitri], les loix moeurs et religion du
   pays, ce que i'ay represente par ce petit discours avec si peu
   d'afection, voire avec tant de naifuete que non seulement vostre
   Majeste, qui a l'esprit admirablement judicieux et penetrant, mais
   aussi chacun y recognoistra la verite, laquelle les anciens ont dit
   estre l'ame, et la vie de l'histoire (Aiij recto).


Comme Herberstein, Margeret entend eviter la rhetorique, car la recherche de l'art, du langage orne, compromettrait la verite qui est, comme il nous le rappelle, le propre de l'histoire.

Si c'est par le latin de Herberstein que la Russie a pris forme et substance dans la conscience europeenne, c'est le francais de Margeret qui lui a donne pregnance et eclat, car il parle non seulement en spectateur ethnographe ou cosmographe, mais aussi et surtout comme acteur dans les evenements dramatiques qui commencaient a agiter le pays, bouleversant profondement sa structure enonomique et politique. Puisque son ouvrage a pour but inavoue de justifier sa presence aupres du premier faux Dimitri, il faut le lire non seulement comme histoire russe, mais aussi comme l'histoire de Margeret lui-meme. Car tout en partageant avec Herberstein l'intention de reveler un monde nouveau au lecteur occidental, un monde qui, a certains egards, a du paraitre aussi etrange et barbare que les lointaines Ameriques, il y a en filigrane chez lui un drame personnel qui donne a son livre une dimension et un interet supplementaires. Avec ces deux ouvrages, on retrouve enfin la double face etymologique du voyage: pour l'ambassadeur, c'est le chemin a parcourir; pour le capitaine, c'est s'en aller en guerre pour des raisons pecuniaires.

Examinons maintenant les impressions de nos deux voyageurs (1) sur la Russie, son etendue, son climat, son architecture, ses moyens de transport; ensuite (2) leurs idees sur le tsar, sa politique et son gouvernement; (3) le statut du peuple et la structure sociale et religieuse du pays; (4) la condition des femmes; enfin (5) leur sens critique devant les legendes fantaisistes ou temoignages invraisemblables. Bien qu'ils ecrivent en historiens plutot qu'en touristes ou en juges, la formule "comme chez nous" est implicite dans la plupart de leurs observations. Tout en s'interessant a une grande variete de sujets, ils sont attires cependant par la difference entre les deux cultures, c'esta-dire par ce qui leur parait nouveau ou curieux par rapport a ce qu'ils connaissent chez eux.

Bien entendu, tous deux ont ete immediatement frappes par l'immensite du pays et les rigueurs de son climat, les chaleurs torrides en ete, l'intensite du froid en hiver, un froid qui fend la terre, gele l'eau jetee en l'air, la salive que l'on crache, petrifie les voyageurs et leurs chevaux; une chaleur si forte que les cultures ne parviennent pas a maturite (9). Ensuite les moyens de transport: surtout les traineaux sur les pistes de neiges, les chevaux sur lesquels on voyageait d'ordinaire et dont la taille mediocre, la force et la rapidite les etonnent. D'apres Herberstein, les nobles russes ne se deplacaient guere, sauf en hiver, qu'accompagnes de leur cheval:
   Nullus etiam nobilis, qui paulo ditior est, ad quartam uel quintam
   domum pedes progreditur, nisi subsequatur equus. Hyemis tamen
   tempore, cum equis, soleis carentibus, propter glaciem, absque
   periculo uti non possunt: aut quando aulam Principis, aut Deorum
   templa forte ingrediuntur, tutu equos domi relinquere solent
   (p. 55C-56A) (10)


Il est impressionne par la vitesse avec laquelle les Russes reussissent a parcourir d'enormes distances, une necessite certes dans un pays aussi vaste que le leur. Il loue le systeme de relais qui permettait de changer de chevaux, disant que tout le monde peut les faire aller a toute allure et en enlever impunement un autre a l'auberge la plus proche ou ailleurs, en prendre un a quiconque vient en sens inverse, sauf si c'est un courrier du Prince:
   Eiusmodi porro ueredariorum equis, seruitor meus ex Novuogardia
   Mosovuiam, interuallo 600 vuerst, hoc est CXX Ger. miliar,
   LXXII horis peruenit, quod quidem eo magis mirandum est, cure
   equali tare parui sint, et longe negligentius quam apud nos
   curentur, tantos tamen labores perferant (p. 56B) (11).


La construction tout en bois des villes, chateaux et forteresses leur parait primitive et peu solide, car l'equivalent municipal et militaire occidental etait en brique ou en pierre a l'epoque (12).

Les remarques percutantes de Herberstein sur l'absolutisme et la deification du tsar et l'esclavage de ses sujets ont forme, voire fixe, l'idee que se faisaient les Occidentaux sur la tyrannie du systeme politique russe. La seule volonte du tsar est la source ultime d'un pouvoir absolu et arbitraire, fonde depuis Ivan III sur la servitude du peuple. C'est ainsi qu'a la consecration du prince on proclame:
   [que] son autorite est tant spirituelle que seculaire, [que] leurs
   vies et leurs biens dependent de lui, [que] tout ce qu'il veut
   vient de la volonte de Dieu.

   Authoritate sua tare in spirituales quam seculares utitur, libere
   ac ex uoluntate sua de omnium et uita et bonis constituit ...
   Fatentur publice uoluntatem Principis, Dei esse uoluntatem: et
   quidquid Princeps egerit, ex uoluntate Dei agere ... (p. 15B).


Or du temps de Margeret, l'etat des choses n'avait pas change, le pouvoir etait reste entre les mains du tsar et le sort de ses sujets ne s'etait pas ameliore:
   L'on prend (par pure forme) l'aduis des Ecclesiastiques, faisant
   venir le Patriarche auec quelques Euesques au Conseil, combien
   qu'il n'y a a parler proprement, nulle loy, ny conseil, que la
   volonte de l'Empereur, soit bonne ou mauuaise, a mettre tout a feu
   et a sang, innocens, ou coulpables. Ie le tiens pour l'vn des plus
   absolus Princes qui soit. Car tous ceux du pays, soit Nobles ou
   Innobles: les freres mesmes de l'Empereur, s'appellent Clops
   hospodaro, qui est a dire, "esclaues de l'Empereur" (p. 13
   recto/verso).


Or cette servitude volontaire etait en train de se transformer en reaction contre la tyrannie du tsar, d'ou les "troubles" civils et revolutionnaires dont Margeret trace les causes et les consequences inevitables (13).

En se penchant sur les differences sociales et religieuses entre l'Occident et l'Orient, nos deux historiens se donnent les moyens d'une critique culturelle et intellectuelle. Ainsi Margeret fait remarquer que les Russes baptisent les enfants en les plongeant trois fois dans l'eau; qu'ils portent la croix que le pretre leur pend au cou a ce moment-la jusqu'a leur mort; qu'ils adorent la Trinite (14), mais a la difference des catholiques romains, n'admettent pas que le Saint-Esprit procede du Pere et du Fils, mais du Pere seul, reposant sur le Fils; ils ont de nombreuses images, mais nulle taillee que la croix; (15) ils disent avoir la Vierge peinte par la propre main de l'evangeliste saint Luc; les pretres sont maries; les sacrements sont administres sous les deux especes; ils ont les saintes Ecritures en leur langue (8 verso-9 recto). Chez Herberstein, meme attention aux differences religieuses: Malgre leur mefiance a l'egard des etrangers en general et catholiques romains en particulier, il a reussi a voir les ceremonies celebrees dans leurs eglises lors des grandes fetes, qu'il decrit en tres grand detail. Chez lui, tout comme chez Margeret, il y a toujours une critique implicite dans ses remarques. Ainsi Herberstein: gloriantur Mosci, se solos uere Christianos este: nos uero damnant, tanquam desertores primitiuce Ecclesioe, et ueterum sanctarum constitutionum" (p. 43C-44A). ("Les Moscovites se vantent d'etre les seuls vraiment chretiens; nous, il nous condamnent comme traitres a l'Eglise primitive et aux vieilles institutions sacrees" p. 49); et Margeret:
   Ils ont les Sainctes Escritures en leur langue, qui est Esclauonne.
   Ils font grand compte des Pseaumes de Dauid. L'on ny presche iamais,
   ains a quelques festes ils ont certaines lesons qu'il lisent de
   quelque chapitre de la Bible ou nouueau Testament, mais l'ignorance
   est telle parmy le peuple, qu'il ne se trouuera pas le tiers qui
   scache que c'est de l'Oraison Dominicale, et Symbole des Apostres.
   En fin on peut dire l'ignorance estre mere de leur deuotion (p. 9
   recto).


Et il ajoute avec dedain: "ils abhorrent les estudes, et principalement la langue Latine. Il n'y a aucune escolle ny vniuersite entr'eux ... La plus grand part de leurs caractere (sic) sont grecs, et sont presque tous leurs liures escrits a la main, fors quelque bible et nouueau testament qu'ils ont de Polongne, lesquels sont imprimez, car il n'y a que dix ou douze ans qu'ils sont appris a imprimer et sont encore pour le iourd'huy les liures escrits plus recherchez que les imprimez" (p. 9 verso) (16). Pays en retard non seulement sur l'art de l'imprimerie, mais aussi, selon Herberstein, sur l'art militaire: communia arma sunt, arcus, telum, securis, et baculus, instar ccestus ... (p. 49) ("leurs armes habituelles etant l'arc, les traits, la hache et un baton ressemblant a une masse d'armes", le sabre etant reserve aux plus nobles et aux plus riches, p. 63), ce qui les obligeait a avoir recours a l'expertise des mercenaires comme Margeret et des architectes civils et ingenieurs militaires allemands ou italiens. Du point de vue de la vie intellectuelle et de la technique donc, la Russie devait encore attendre sa Renaissance.

Parmi les nombreuses curiosites culturelles cataloguees par Margeret, retenons les suivantes: leur manque de tolerance a l'egard des Catholiques ou des Juifs (p. 10 recto); ils n'ont ni procureur ni avocat; chacun se defend soimeme (p. 14 verso); ils se lavent apres avoir fait l'amour, pour se purifier (p. 16 recto/verso); leurs registres sont en rouleaux, pas dans des livres comme en France (p. 16 verso); ils ne savent pas ce que c'est que la medecine (p. 17 recto); il n'y a pas de duels chez eux "car premierement ils ne portent nulles armes sinon a la guerre ou en quelque voyage, et si l'on est offense de paroles ou autrement de quelques-vns, il ne s'en faut ressentir que par la voye de iustice" (p. 37 recto); ils se saluent d'une facon sui generis: "leur reuerance est d'oster le Chappeau, et se prosterner, non a la facon des Turcs, ou des Perses, et autres Mahumetans, mettans la main sur la teste, ou sur la poitrine, mais baissant la main droicte iusque a terre, ou moins basse, selon l'honneur qu'ils veulent faire" (16 verso-17 recto).

En se penchant tout particulierement sur les ceremonies de la religion orthodoxe, les rivalites et la succession des princes moscovites, leurs nombreuses guerres, les prouesses et trahisons des soldats polonais, lituaniens, cosaques ou tartares, les rapports avec la Chine ou les musulmans, nos deux historiens nous representent une Russie a la fois raffinee et sauvage, ignorante et cultivee. Le fait de privilegier tel ou tel sujet, en l'occurrence la religion, la politique et la geographie, est un indice des interets ou des preoccupations de l'epoque. Ce qui serait susceptible d'interesser davantage le lecteur d'aujourd'hui, ce sont leurs quelques remarques sur la culture, le commerce, l'economie, la vie quotidienne des laboureurs (17) ou sur la mefiance presque pathologique d'une nation deja tres renfermee sur elle-meme, qui controlait regulierement et strictement, selon Margeret, l'arrivee ou le depart de tout etranger sur son territoire: "Tous les passages du pays sont tellement fermez, qu'il est impossible d'en sortir sans licence de l'Empereur, il ne se trouue pas qu'ils ayent laisse sortir de nostre temps aucuns du pays de ceux qui portent les armes, car Je suis le premier ... car c'est la nation la plus defiante et soupconneuse du monde" (12 verso). Et plus loin: "la Russie n'est pas vn pays libre auquel on puisse entrer pour apprendre la langue, et s'informer de telle et telle chose, puis en sortir, car outre ce qu'il est ferme, comme auons ia touche, toutes choses y sont si secrette, qu'il est fort difficile d'apprendre la verite d'vne chose si on ne la veu de ses propres yeux" (p. 50 recto). Ou dans sa dedicace a Henri IV ou, promouvant la nouveaute et l'utilite de son livre, il promet de lui reveler "beaucoup de particularitez de cest Estat dignes d'estre scecues, et toutefois ignorees tant pour l'eslongnement du climat, que pour la dexterite des Russes a cacher et taire les affaires de leur Estat" (A iij recto).

Un phenomene social russe qui a beaucoup frappe Herberstein--que Margeret releve egalement--c'est la frequence de l'esclavage. Les gens les plus en vue, dit-il, ont des esclaves, la plupart du temps achetes ou captures. De meme, les domestiques qui sont libres et qu'ils nourrisent a leur service n'ont pas la liberte de les quitter n'importe quand. D'ailleurs, ajoute-t-il, ces gens-la preferent la servitude a la liberte et si on les libere, ils se remettent, contre argent, sous la domination d'un autre maitre. Herberstein ecrit qu'il lui est arrive d'entendre des serviteurs se plaindre de n'etre pas assez battus par leurs maitres "car ils croient alors leur avoir deplu et considerent comme une preuve de leur colere de n'etre point battus" (p. 55B). D'un interet tout particulier sont ses observations sur une autre forme d'esclavage, celle de la femme russe:
   Mulierum conditio miserrima est. Nullam enim honestam credunt,
   nisi domi conclusa uiuat, ade6que custodiatur, ut nusquam
   prodeat. Parure inquam pudicam existimant, si ab alienis externis
   ue conspiciatur. Domi autem conclusve, nent duntaxat, et fila
   trahunt: nihil prorus iuris aut negotij in cedibus habent (p. 48B)
   (18).


Tous les autres travaux domestiques sont accomplis par des esclaves, y compris la preparation des repas:
   Quicquid mulierum manibus suffocatur, sive gallina, sive aliud
   aliquod animalium, id abhorrent tamquam impurum. Qui uero
   pauperio res sunt, eorum uxores domesticos labores obeunt, et
   coquunt. Coeterum eum uiris absentibus forte, et seruis, gallinas
   iugulare volunt, stant pro foribus, tenentes gallinam, aut aliud
   animal, et cultrum: pretereuntesque uiros, ut ipsi interficiant,
   plurimium rogant (p. 48B).

   Tout ce qui a ete etrangle de main de femme, que ce soit une poule
   ou un autre animal, est considere comme impur et ecarte avec
   horreur. Cependant, ceux qui sont trop pauvres pour avoir des
   esclaves sont obliges de faire executer les travaux domestiques et
   la cuisine par leurs femmes. Mais quand elles veulent tuer des
   poules ou un autre animal en l'absence de leur mari, elles se
   mettent sur le pas de leur porte, tenant la poule (ou un autre
   animal) et le couteau a la main et demandent aux hommes qui
   passent de bien vouloir la tuer pour elles.


Les femmes n'etaient admises que tres rarement dans les eglises ou dans des reunions amicales, sauf si elles etaient tres vieilles et au-dessus de tout soupcon. Et d'apres une anecdote qu'il rapporte avec une certaine complaisance rabelaisienne, il paraitrait que les femmes russes aimaient etre battues par leurs maris comme preuve de leur amour pour elles: "Peu de temps apres, il [son mari] la battit cruellement et il me raconta que, a partir de cet instant, sa femme ne l'en aima que davantage. Il s'acquitta de son role assez souvent et un beau jour (nous etions alors a Moscou), il finit par lui briser les jambes et la tete" (p. 48C).

Sur le plan historique et geographique, l'ouvrage de Herberstein est plus complet que celui de Margeret. C'est ainsi qu'il decrit les territoires arctiques ou pacifiques russes et qu'il signale certains phenomenes extraordinaires dont on lui a parle et dont il se permet de mettre en doute la veracite. Loin de manquer de sens critique, il trouve incroyables, assimilables a des fables, les histoires que l'on raconte sur les habitants de certaines regions montagnardes qui, pretend-on, meurent chaque annee le 27 novembre et, le printemps suivant, generalement le 24 avril, ressuscitent comme des grenouilles (p. 82). De meme, on a voulu lui faire croire qu'on y trouve une statue miraculeuse representant une vieille femme qui rend en permanence un son comparable a celui d'une trompette. Loin d'etre dupe de ce genre de phenomene, il lui attribue une cause toute naturelle: Quod si ita est, equidem uentorum uehementi et perpetuo in ea instrumenta flatu fieri puto (p. 82C-83A). ("S'il en est bien ainsi, ce son est produit, a mon avis, par le souffle puissant et incessant des vents qui s'engouffrent dans ces instruments" p. 140). Ailleurs, il decrit une plante-animale, qui avait tete, yeux, oreilles et tout le reste a la forme d'un agneau nouveau-ne. "De ma part", ajoute-t-il, "je tiens cette plante pour fabuleuses, mais j'en ai rapporte l'histoire car elle m'a ete racontee par des gens dont la sincerite peut difficilement etre mise en doute" (p. 99C-100A). Margeret en a parle a son tour et dans des termes semblables (p. 1 verso), mais sans mettre en doute son existence. Finalement, dans un passage digne de l'Apologie de Raimond Sebond, Herberstein parle de gens qui ont des formes extraordinaires; les uns, comme des betes, sont herisses de poils sur tout le corps. D'autres ont des tetes de chiens; d'autres enfin n'ont pas de cou, leur poitrine leur sert de tete, les mains sont longues, les pieds absents. Il y a egalement dans le fleuve de cette region un poisson ayant tete, yeux, nez, bouche, mains, pieds, tout a fait comme un homme; seule lui manque la parole (p. 83B) (19).

Cedant a une sorte de necessite geographique, Herberstein, plus que Margeret, se plait a enumerer les villes et les distances entre elles, a nommer les forts, monasteres, rivieres et lacs le long du chemin, a raconter des anecdotes qui leur donnent une sorte de presence ou de realite historique. Ces listes remplissent d'abord un role mimetique, car elles donnent une idee de la variete et de l'immensite du pays. A titre d'exemple, voici un itineraire a travers le territoire dependant du prince de Moscovie:
   A Moscovuia ad Vuolochdam quingenta vuerst numerantur, a
   Vuolochda ad Vstyug dextrorsum secundo fluuio, et Suchana, cui
   iungitur, descendendo, sunt quingenta vuerst, quibus sub Streltze
   oppido duobus vuerst, sub Vstyug coniungitur fluvio Iug, qui fluit
   ex Meridie: a cuius ostijs usque ad fontes, ultra quingenta vuerst
   computantur. Coeterum Suchana et Iug postquam confluxerint, amisis
   prioribus nominibus, Dvuine nomen assumunt (p. 80C) (20).


D'abord, vouloir substituer une equivalence verbale a un espace geographique reel est une des caracteristiques de l'ecriture humaniste et des itineraria, ces guides ou cartes routieres du temps. Ajoutons que les Occidentaux s'interessaient depuis longtemps a une route commerciale fluviale allant de Moscou a la Mer Blanche et passant par Vologda, ce qui explique en fin de compte l'attention toute particuliere que notre historien accorde aux distances et aux noms des fleuves (21).

Pour conclure, voyons comment ces deux livres repondent aux interets economiques, religieux et politiques du XVIe siecle. Les marchands y trouvaient une excellente description des marches possibles en Moscovie, Tartarie et Lithuanie, et les amateurs de questions religieuses, une description juste et mesuree de l'orthodoxie (22). Pour les diplomates, il y avait l'histoire de la politique russe, presentee par des ecrivains qui avaient depouille les chroniques du passe et vecu les evenements presents. Ainsi Herberstein a-t-il critique Basille, son hote, pour son absolutisme. En tant que juriste et membre de la noblesse dans sa Styrie natale, il etait parfaitement conscient des limites du pouvoir imperial dans les terres des Hapsbourg et fier des droits et des privileges de ses differentes localites. Par consequent, il considerait la politique de centralisation des tsars comme une forme de tyrannie, une sorte d'abus de confiance et de pouvoir. Margeret condamnait egalement et pour des raisons semblables l'absolutisme et le despotisme du tsar et l'esclavage de ses sujets, mais ne mentionne pas la quasi divinite que Herberstein lui attribuait. Tout compte fait, les deux auteurs ne different pas beaucoup dans leurs vues sur la Russie, ce qui veut dire que le pays ne semble pas avoir beaucoup evolue dans les cinquante ans qui separent leurs sejours respectifs. Voyageurs intrepides et infatigables, ils ne s'interessent pas pour autant au voyage en tant que tel. Ils en parlent si peu, car le voyage pour eux n'est qu'un moyen de se deplacer, ce par quoi il faut passer necessairement avant d'arriver a destination. Leurs livres ne sont donc pas des livres de voyage proprement dits, mais des livres sur ce qu'ils ont decouvert une fois le voyage termine.

Disons, pour schematiser, qu'il y a deux grandes idees de voyage au XVIe siecle, d'abord celle de l'amateur, c'est-a-dire celui qui voyage pour des raisons privees, particulieres, comme Michel de Montaigne; l'autre est celle du professionnel, pour qui le voyage est moins une affaire d'agrement qu'une affaire tout court, pour qui le voyage est une des conditions ou necessites du metier, comme chez nos deux chroniqueurs. Montaigne, on le sait, a voyage une fois dans sa vie, apres de longs preparatifs et avec une forte depense d'argent et en l'agreable compagnie d'un petit groupe de parents et d'amis: Bernard de Mattecoulon, son plus jeune frere, Bernard de Cazalis, son beau-frere, Charles d'Estissac et Francois du Hautoy, personnages encore plus nobles que lui, des domestiques, des muletiers et son secretaire. Il est parti, a quarante-sept ans, sous le pretexte de soigner sa gravelle dans differents villes d'eau, en France, en Allemagne, en Suisse, en Autriche et en Italie jusqu'a Rome. Lui qui cherchait avant tout en voyage la diversite, esquisse un portrait du mauvais voyageur, celui qui voyage par mode, coutume ou ennui, qui voyage sans rien voir, qui ne prend "l'aller que pour le venir" (III.9.986) (23). Il s'est promene en bon voyageur longuement et lentement, ne songeant qu'a voir, qu'a noter, qu'a se renseigner abondamment sur les us et coutumes des lieux qu'il traversait et finalement, nomme maire de Bordeaux par le roi, il est revenu heureux chez lui, d'ou il ne se deplacera plus guere que pour des voyages necessaires a Paris. Il ne pensait sans doute pas faire un livre sur son voyage, mais il tenait et faisait tenir par son secretaire un journal, retrouve au bout de deux siecles dans un vieux coffre de son chateau, auquel son premier editeur a donne le titre de Journal de voyage.

L'autre idee--celle qui nous interessait ici--est celle que representent, chacun de son cote, nos deux historiens. Partis en Russie pour des raisons professionnelles, Herberstein et Margeret se font un devoir de faire un livre sur ce qu'ils ont vu et qu'ils ne tarderont pas de publier a leur retour. Ni l'un ni l'autre ne voyage donc pour voyager, comme Montaigne, mais, le premier, pour accomplir une mission et l'autre, pour les raisons du metier. En plus, a l'encontre de Montaigne, ils ont voyage a plusieurs reprises et un peu partout, non seulement dans les pays dont la religion etait le catholicisme de rite et d'obeissance romains, mais aussi dans la Russie orthodoxe, terra incognita a l'epoque pour les Occidentaux. Herberstein deux fois, d'abord en 1517, au nom de l'empereur Maximilien de Habsbourg, puis en 1526, a la mort de Maximilien, pour Ferdinand, infant d'Espagne, archiduc d'Autriche, frere de Charles, roi d'Espagne et empereur des Romains. Au cours d'autres missions diplomatiques, il s'est promene dans toute l'Europe, au Danemark, en Pologne, en Hongrie, en Espagne. Margeret deux fois egalement, d'abord vers 1600 et jusqu'en 1606; ensuite, des 1609, il est de retour en Russie alors en pleine anarchie, mais ses memoires ne nous eclairent pas sur ses dernieres annees d'aventure.

Deux grandes idees donc de voyage au XVIe siecle, dont la deuxieme devait predominer. En effet, le type de voyage qui commence a se multiplier est de plus en plus a vocation diplomatique ou militaire. Il y a par exemple les differentes missions des cardinaux Guillaume et Jean du Bellay, protecteurs de Francois Rabelais, habiles ambassadeurs de France a Rome, maitres de la politique francaise a l'encontre de Charles-Quint, sans parler des voyages de conquete en Amerique ou de commerce en Orient. Mais les voyages les plus singuliers de l'epoque sont precisement ceux de Herberstein et de Margeret. Ils sont partis pour un pays aussi inconnu que le nouveau monde des Ameriques, non pas seulement a cause des distances en question, mais par l'effet d'une politique russe de dissimulation et de secret. Leurs ouvrages sont des documents indispensables pour connaitre ce nouveau monde qu'etait la Russie de l'epoque, un monde decouvert et decrit par des etrangers pour des etrangers. On a bien le sentiment de quelque chose qui commence avec eux, qui est decouvert par eux, qui peut sortir le lecteur de chez lui, le faire voyager, lui faire voir la diversite des hommes, des religions, des opinions, le tout aboutissant non pas a une politique ou une philosophie du voyage, mais bien plus simplement a une idee de la difference entre deux civilisations et deux cultures: l'une d'origine et d'orientation romaine, ouverte sur le monde, l'autre slave et orientale, ignorante, mefiante et fermee aux etrangers.

Aix-en-Provence

(1.) La mefiance des Russes explique en partie par la politique d'espionnage constante des Mongols sur leur territoire. Ces derniers preparaient toujours leurs excursions longtemps a l'avance, achetant le soutien des potentats locaux.

(2.) Rerum Moscoviticarum Commentarij Sigismundi Liberi Baronis in Herberstain, Neyperg, et Guettenhag. Basilece, 1556. Mes references renvoient a cette edition. On y trouve une reimpression de l'ouvrage de l'historien italien Paulus Jovius, Pavli Iovii Novocomensis. De Legatione Basilii Magni Principii Moscouoe ad Clementum VII. Pontificem Max. Liber: in quo situs regionis antiquis incognitus, religio gentis, mores, et causa legationis fidelissime referentur, paru a Rome en 1525. Notons que meme si les ouvrages de Jovius et Faber ont paru avant celui de Herberstein (qui, d'ailleurs, les mentionne dans sa preface a Maximilien), il s'agit chez eux de la Russie vue de seconde main, car ils n'y sont jamais alles eux-memes. Cette edition a fourni la base de la premiere traduction francaise (partielle) de Robert Delort, publie a Paris par CalmannLevy en 1965, sous le titre de La Moscovie du [XVI.sup.e] siecle vue par un ambassadeur occidental Herberstein. La plupart des traductions du texte latin renvoient a cette edition.

(3.) Voir "Nunc cborograpbiam Principatus ..." p. 60-80.

(4.) Voir les pages (dignes d'un Saint-Simon) qu'il consacre a la maniere de recevoir et de traiter les Ambassadeurs: De modo excipiendi et tractandi Oratores, p. 120-36), ou il raconte son experience a lui in priore mea legatione (p. 121B sq.). Il se plaint surtout des multiples delais et tractations qu'on lui a fait subir avant de lui permettre d'entrer dans Moscou. Il faut ajouter que Basille III--qui accueille Herberstein-- appliquait le protocole byzantin edicte par Jean III, son pere, marie a une Paleologue, sans aucun discernement. Alors que Jean III savait ecouter, Basille III ne tolere pas la contradiction, et entierement acquis aux idees byzautines se montre, de surcroit, orgueilleux, renferme et autoritaire.

(5.) Dans ses remarques au lecteur, il donne quelques renseignements pratiques sur la prononciation du russe.

(6.) Estat de lempire de Rvssie et Grande Ducbe de Moscouie. Avec ce qui s'y est passe de plus memorable et Tragique, pendant le regne de quatre Empereurs: a scauoir depuis l'an 1590 iusques en l'an 1606, en Septembre. Par le Capitaine Margeret. Paris: chez Mathiev Gvillemot, 1607. Mes references renvoient a cette edition. La seule edition moderne et modernisee est celle d'Alexandre Bennigsen, Capitaine Jacques Margeret, Un mousquetaire a Moscou. Memoire sur la premiere revolution russe 1604-1614, Paris: La Decouverte/Maspero, 1983.

(7.) Il y a eu deux faux Dimitri et Margeret les a servis tous les deux. Reste en France a peine trois ans, il s'embarque de nouveau pour la Russie en 1609 et se met au service de second faux Dimitri. Apres la mort du deuxieme imposteur, il quitte Moscou definitivement et on perd sa trace apres 1612

(8.) L'idee que la Russie est le rempart de l'Occident contre les asiatiques et les infideles est recurrente jusqu'a aujourd'hui dans la mentalite russe.

(9) .... immoderata asperaque nimis aeris intermperies, quoe hyemis rigore solis calorem superante, sata quandoque ad maturitatem non perueniunt (Herberstein, p. 61B).

(10.) "Aucun noble un peu fortune ne se deplace a pied s'il va a plus de quatre ou cinq maisons de chez lui; il lui faut etre suivi de son cheval. Ce n'est qu'en hiver, car, a cause de la glace, ils ne peuvent se servir sans danger de leurs chevaux (qui ne sont pas ferres), quand ils vont a la cour du Prince, ou entrent dans les eglises, qu'ils laissent leurs chevaux a la maison" (p. 80).

(11.) "Grace aux chevaux provenant d'auberges de ce genre, mon serviteur parcourut de Novogorod a Moscou, six cents vestes, c'est-a-dire cent vingt milles allemands en soixante-douze heures, ce qui est encore plus etonnant si l'on pense que ces petits chevaux sont minuscules, beaucoup moins bien soignes que chez nous, et, malgre cela, capables de fournir un tel effort" (p. 81).

(12.) La Russie est un pays de forets sauvages, sans pierre. Jusqu'au [XVIII.sup.e] siecle, a l'exception des eglises souzdaliennes, les batiments religieux et civils etaient en bois ou en brique.

(13.) Le systeme autoritaire autour du Prince de Moscou devenu Tsar a ete accepte par la population qui admettait que c'etait la seule facon de combattre victorieusement les Tartares. Ivan III portant ce systeme a son comble et le danger tartare s'eloignant a declenche a sa mort, en reaction, une revolte anarchique, le Temps des troubles dont Margeret est temoin et acteur.

(14.) Devotion encouragee par l'Eglise depuis qu'une heresie judaisante avait fait des adeptes jusqu'a la cour du Tsar.

(15.) L'orthodoxie arrivant en Russie apres la polemique entre iconoclastes et iconolatres admettait les images, mais non la sculpture. Seuls les crucifix en relief etaient admis ainsi que certaines sculptures meplates sur la facade des eglises.

(16.) Apostel, le premier livre russe imprime dont la datation soit sure, est de 1594. Quelques autres livres religieux avaient ete imprimes en Russie aux alentours de 1580, dans des conditions qui restent obscures. L'imprimerie avait du mal a s'imposer en Russie, car l'alphabet ancien n'etait pas adapte a cette nouvelle technologie. Pierre Ier l'a reforme a cette fin.

(17.) Herberstein a ete frappe par la condition extremement miserable des tenanciers: Coloni sex dies in septimana domino suo laborant, septimus uer6 dies priuato labori conceditur. Habent aliquot priuatos, et a dominis suis attributos agros, et prata ex quibus uiuunt: reliqua omnia sunt dominorum. Sunt praeterea miserrimae conditionis, qu6d illorum bona, nobilum ac militum prede exposita sunt: a quibus etiam per ignominiam Cbristiani, aut nigri bumunciones uocantur (p. 55A). "Les tenanciers travaillent six jours sur sept pour leurs maitres et le septieme jour est consacre a leur travail personnel. Ils n'ont pour leur propre compte que quelques champs concedes par leurs maitres et vivent de ces champs. Leur condition, du reste, est extremement miserable, car leurs biens sont une proie toute trouvee pour les nobles et les soldats, qui les appellent ignominieusement chretiens, ou petits hommes noirs". (Le mot russe krestiane signifie "paysans" et vient de krest, la "croix" ; il est quasiment homonyme de khristiane, "chretiens", qui derive de Christos, le "Christ").

(18.) "La condition de la femme est miserable, car ils tiennent pour honnete celle-la seule qui vit recluse dans sa maison et ils la surveillent si etroitement qu'elle ne sort jamais. Ils l'estiment presque impudique si des etrangers ou des gens du dehors peuvent la voir. Et, recluses dans leur maison, elles se bornent a coudre et a filer, sans avoir le moindre droit ou activite chez elles" (p. 60).

(19.) Tous ces recits renvoient a un paganisme slave latent combattu par l'Eglise, mais qui continuait a se transmettre oralement dans le peuple. L'imagerie populaire illustera ces fables a loisir lorsque la gravure sur bois puis en cuivre se diffusera en Russie sous le nom de lubok (lubok, de lub: planche de tilleul coupee immediatement apres l'ecorce et donc d'excellente qualite, sur laquelle on grave une image).

(20.) "De Moscou a Volochda, il y a 500 verstes; de Volochda a Ustyug, en suivant la rive droite du fleuve en en descendant la Suchana a laquelle il s'unit, il y a 500 verstes; ce fleuve, pres de la ville de Streltze, a 2 verstes environ en aval d'Ustyug, se joint au Iug, qui vient du sud; et, de son embouchure a sa source, on compte plus de 500 verstes. Signalons que la Suchana et le Iug, apres leur union, perdent leur nom et s'appellent desormais Dvina, etc." (p. 136-37 sq.). Pour un autre exemple du meme phenomene, voir les pages sur son "ter secundae legationis," p. 149-54.

(21.) C'etait Richard Chancellor, diplomate et navigateur anglais qui, s'etant echoue sur la cote de la Mer Blanche, l'a pratiquee entierement pour la premiere fois et l'a decrite dans The Booke of the Great and Mighty Emperor of Russia (1553).

(22.) Il pensait sans doute a la politique de reconciliation et de reunification que le Vatican et le Saint Empire cherchaient a instaurer

(23.) Voir Michel de Montaigne, Les Essais, ed. Pierre Villey, Paris, PUF, 1965.
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Author:Gray, Floyd
Publication:The Romanic Review
Geographic Code:4EXRU
Date:Jan 1, 2003
Words:7620
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