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Virginia Woolf: l'ancrage et le voyage.

FRANCOISE PELLAN

Lyon: Presses universitaires de Lyon, 1994; 193 pp.

Compte rendu par Elene Cliche

Departement d'Etudes litteraires

Universite du Quebec a Montreal

Montreal, Quebec

L'etude de Francoise Pellan se distingue parmi les nombreux ouvrages qui existent deja sur l'oeuvre de Virginia Woolf, soit en francais ou en anglais, (1) par son originalite dans l'analyse du processus d'ecriture woolfien, et ceci grace a la metaphore paradoxale de l'ancrage et du voyage. Conditionnee par cette these qui est a la base du livre, l'auteure tente de montrer avec quelques essais de Woolf (The Common Reader) et le texte Orlando par exemple dont l'Arioste et Skakespeare seraient les peres symboliques (p. 36), qu'il y a, d'une part, chez elle une valorisation des notions d'heritage et de filiation litteraire: chaine fantasmatique qui exorcisait son angoisse de la rupture, un besoin de continuite, <<d'affirmer son propre ancrage indefectible dans un passe mythique>> (p. 94). D'autre part, l'engagement de la romanciere dans une pratique d'ecriture qui rompt avec l'ideologie et libere le signifiant la coupait de ses predecesseurs et relevait davantage de l'errance, d'un desir de voyage dans la creation litteraire, dans l'angoisse de l'inconnu. Des le debut de son etude, Pellan met en relief cet article de Virginia Stephen paru en decembre 1904 dans The Guardian et relatant un <<pelerinage>> a Haworth, recit d'une visite au presbytere ou vecurent les soeurs Bronte. Cette demarche a une signification symbolique et correspond a un desir de se situer dans une tradition, sous le patronage d'ecrivains de son sexe; pensons aussi a Jane Austen. En effet, tout texte procede d'autres textes, c'est l'image du palimpseste qui domine ici, et Orlando est la figure meme de <<l'ecrivain du present dans son rapport avec ceux du passe>> (p. 30). L'innovation est une evolution permanente. Or, Woolf defendra aussi le roman moderne et ses propres options esthetiques: aucune methode, aucune experience d'ecriture n'est condamnable.

Il est bien indique que Virginia Woolf avait ressenti violemment l'injustice de son exclusion du systeme universitaire, e.g. <<Oxbridge>>, en vertu d'une segregation sexuelle, bien qu'ici nous puissions deplorer que A Room of One's Own ou Three Guineas ne soient pas commentes, ce qui ajouterait une dimension socio-historique. Meme si Virginia n'avait pas tarde a remettre en question la legitimite de la suprematie masculine au sein de la famille, Pellan revele cependant <<les limites de son independance>> (p. 89) en indiquant qu'elle n'avait pas entierement rompu le joug du patriarcat, en passant de la tutelle de son pere et freres a l'autorite du mari editeur. Pourtant, comme le remarque avec justesse Pellan dans sa discussion, <<tous les romans de Virginia Woolf posterieurs a Mrs. Dalloway auraient ete publies les yeux fermes dans bien d'autres maisons que la Hogarth>> (p. 91), car V.W. jouissait deja d'une reputation solide.

Apres avoir etudie le discours sur la litterature particulierement dans les essais de Woolf, la deuxieme partie de l'ouvrage critique de Pellan porte sur les liens entre ecriture et desir. Ecrire <<c'est partir, voyager au loin>> (p. 101), c'est s'ouvrir a l'Autre en soi, et ceci des le premier roman, The Voyage Out. Nous retrouvons dans l'experience woolfienne a la fois un attrait du large et une peur de s'y perdre, un refus de se plier a certains codes d'ecriture et en meme temps un respect des conventions. Cette premiere oeuvre est heteroclite, la structure diffuse, la thematique surchargee. Il y a une satire du chauvinisme et du systeme patriarcal, mais encore discrete. La relation avec le pere sera analysee ici avec la figure de Ridley Ambrose, ebauche du futur Mr. Ramsey, et un lien est etabli ici avec un passage de Moments of Being (1939), Virginia racontant un geste de rejet du pere lors de la mort de sa mere. Renoncement a un desir incestueux, fantasme de meurtre du pere et culpabilite. Dans cette perspective, Pellan analyse la maladie et la mort de Rachel a valeur symbolique, le personnage etant identifie aux victimes expiatoires des mythes auxquels le texte fait reference. Le sacrifice etant deja accompli, le risque du passage a l'acte suicidaire est ainsi limite (p. 116). Par la suite, avec le roman Night and Day (1919), determine par la double rupture de la folie et de la guerre, Pellan emet un point de vue different par rapport aux opinions courantes sur ce texte, en mettant l'accent sur la volonte de Virginia Woolf de se reconstruire et de recouvrer son identite, en accomplissant un travail textuel dont la rigueur stylistique, l'equilibre entre l'humour et l'emotion vont lui permettre de consolider son moi et de retrouver confiance en elle. C'est plutot Jacob's Room qui bientot viendra briser la representation et morceler le personnage: Thoby, le frere reel, etant le complement fantasmatique de celui-ci. Le texte est fragmente, le recit eclate. Pellan rappelle que dans l'essai <<Modern Novels>>(1919), Woolf voulait explorer <<the dark region of psychology>>, mais elle interroge cette expression en relation avec <<ce qui se derobe aux lumieres et aux a priori du discours ideologique, ce qui pose question et resiste a toute tentative d'elucidation, l'inconnu, l'inaccessible>> (p. 122). Ici, Woolf a conquis une liberte dans l'ecriture et a renonce a la stricte maitrise du sens. Dans Mrs Dalloway, selon Pellan, Virginia Woolf cherche "par l'ecriture a creuser en elle-meme pour se saisir dans sa verite"(p. 132). L'identification imaginaire de Clarissa a Septimus lui permet de jeter un regard lucide sur sa vie, et le geste final de Septimus vise a stigmatiser la pratique psychiatrique. Un peu plus tard, Woolf va remonter jusqu'a son enfance dans To the Lighthouse, dont le pere est la figure centrale, tel que le souhaitait Woolf dans son Journal. Pellan affirme que la romanciere, au present de l'ecriture, demele <<l'echeveau de ses relations familiales>>, resout des conflits et abolit une culpabilite, de meme que Lily Briscoe reflete les tatonnements de V.W. dans la creation, la correlation de problemes esthetiques et psychiques.

Francoise Pellan soutient avec insistance que Virginia Woolf est en quete d'une impossible unite. Orlando meditait sur la multiplicite des "moi" auxquels il-elle s'identifiait en tentant en vain de les assembler. Dans The Waves, le plus poetique de ses textes, dont l'ecriture est accompagnee de la lecture de Dante, La Divine Comedie (tel que consigne dans le Journal), Percival fait l'objet d'une quete et designe l'inconscient du sujet selon Pellan. Une interpretation psychanalytique relie ce texte a la nostalgie de l'union mythique a la mere, l'unite prenatale. Les Vagues sont associees ici au souvenir du lieu de l'enfance ainsi qu'a la robe maternelle dans Moments of Being, elles sont devenues pour V. Woolf <<le support d'une representation fantasmatique de la perte originelle et, de la, son signifiant privilegie>> (p. 161). Pellan analyse egalement la revolte contre <<cette mere irremediablement perdue et si douloureusement obsedante>> (p. 178) dans Between the Acts qui souligne la division et l'incompletude reliee a la perte originelle. Miss La Trobe est un double fictif de Virginia, support d'un fantasme de noyade et amorce d'une derive mortelle.

En conclusion, il etait essentiel de rappeler que Virginia Woolf a connu <<ce combat permanent avec les mots>> (p. 183) et qu'elle repartait chaque fois a zero, engagee dans un processus d'ecriture qui la depossedait d'elle-meme. En effet, elle refusait l'imitation d'autrui et le reemploi de ses propres recettes. La finalite de son ecriture etait, selon F. Pellan, de retrouver ce qui avait ete perdu, l'union originelle mythique evoquee plus haut. L'ecriture etait un acte en soi, une source de jouissance, un voyage vertigineux. Enfin, l'etude condensee des derniers textes de Woolf est particulierement eclairante ici: le projet amorce d'un livre de critique, Anon, servant de protection contre les menaces interieures de la folie selon Pellan, de meme que les nouvelles The Symbol et The Watering Place. (2) Dans celle-ci, le leitmotiv du jaillissement et de l'evacuation de l'eau dans les toilettes d'un restaurant est assimile par extension au flux et reflux de la mer, scansion du rythme binaire de l'ecriture, la brisure et le manque, rappelant The Waves. Dans cette courte nouvelle, la vision de la ville engloutie est consideree comme l'ultime mise en mots d'un fantasme de noyade dont Virginia Woolf est captive. Celle-ci, par son suicide, coincide donc <<enfin absolument avec son texte>> (p. 187). Oui, il nous apparait en effet que le corps est totalement investi dans le langage et que l'envahissement de cet espace scriptural par l'imaginaire <<desormais incontrolable>> a ete fort bien illustre par Francoise Pellan.

Les Quatre lettres cachees, ecrites par Virginia Woolf, et jusqu'ici inconnues, datees respectivement du 24 aout 1932, 8 aout 1938, 11 aout 1938, 26 fevrier 1939, ont ete decouvertes dans un tiroir du bureau de Vita Sackville-West, au chateau de Sissinghurst, dans les annees 90 par une etudiante hollandaise, Patty Brandhorst, qui classait des manuscrits de Vita. Ces lettres (totalisant huit pages) apportent peu d'elements nouveaux par rapport a l'echange epistolaire entre les deux femmes deja publie. (3) C'est surtout les dernieres phrases de la premiere lettre et son post-scriptum qui divulguent certains traits relativement a la sexualite de Virginia et une intersubjectivite specifique (possessive) avec Vita: <<(...) I would pitch you a very melancholy story about my jealousy of all your new loves.>> <<And when am I going to see you? because you know you love now several people, women I mean, physically I mean, better, oftener, more carnally than me>> (p.18). Cette confidence, de meme que celle qui renvoie a son heroisme, celui de laisser croire aux gens qu'elle aime dorloter, <<me a coddle, in order to soothe Leonard's old maid fussiness>> (p.18), revelant ici une critique (generalement refoulee) du mari Leonard, mettent a jour certains details intimes, dans une ecriture faite de connivence et de ludisme (Virginia utilisant le pseudonyme Potto dans la lettre 4), avec des compliments sur la poesie de Vita, en plus de quelques realites quotidiennes. Bref, cette publication n'est qu'un ajout infime dans l'imposante Correspondance de Virginia Woolf en VI Volumes, publiee a la Hogarth Press entre 1975 et 1980. Bien sur, ce n'est pas tant le contenu de ces lettres qui importe que le fait d'avoir decouvert ces feuillets secrets, quelques decennies apres la mort de l'ecrivaine, qui constitue en soi un evenement. Car il faut bien admettre que le moindre devoilement concernant la relation particuliere de Virginia avec Vita (modele d'Orlando) suscitera toujours une certaine emotion.

(1) . En francais, mentionnons quelques titres: Jean Guiguet, Virginia Woolf et son oeuvre, Didier, 1962; Claudine Jardin, Virginia Woolf, Hachette, 1973; Anne Bragance, Virginia Woolf ou la dame sur le piedestal, Ed. des femmes, 1984; Francoise Defromont, Virginia Woolf, vers la maison de lumiere, Ed. des femmes, 1985; En anglais: Louise De Salvo, Virginia Woolf: The Impact of Childhood Sexual Abuse on her Life and Work, Beacon Press, 1989; Makiko Minow-Pinkney, Virginia Woolf and the Problem of the Subject, Rutgers University Press, 1987; Jane Marcus, A Feminist Slant, University of Nebraska Press, 1983; Mitchell A. Leaska, The Novels of Virginia Woolf from Beginning to End, John Jay Press, 1977; Avrom Fleishman, Virginia Woolf: A Critical Reading, John Hopkins University Press, 1975; Nancy Topping Bazin, Virginia Woolf and the Androgynous Vision, Rutgers University Press, 1973; Mentionnons que le livre de Francoise Pellan inclut un Index, mais ne contient pas de Bibliographie.

(2) . Ces nouvelles de 1941 sont integrees dans le recueil The Complete Shorter Fiction of Virginia Woolf, Harcourt Brace Jovanovich, 1989.

(3) . Cf. Vita Sackville-West, Virginia Woolf, Correspondance, Stock, 1985. Titre original: The Letters of Vita Sackville-West to Virginia Woolf, William Morrow and Co. Inc., 1985. Cf. notre compte rendu: Elene Cliche, VVV comme dans Voluptes, dans Spirale, Mai 1986, p. 11.
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Publication:Resources for Feminist Research
Article Type:Book Review
Date:Mar 22, 1998
Words:1934
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