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VILLAGE PEOPLE: PETITS BLANCS ET DISCOURS NEO-REACTIONNAIRE DANS EN FINIR AVEC EDDY BELLEGUEULE D'EDOUARD LOUIS.

Alors que le discours sur la banlieue a contribue de maniere significative a l'avenement de la question raciale dans l'espace public, (1) aux differentes figures racialisees qui peuplent l'imaginaire collectif s'ajoute desormais celle du "petit Blanc," (2) ce "Blanc pauvre prenant conscience de sa couleur dans un contexte de metissage et se decouvrant aussi miserable que les minorites tenues pour etre, a priori, moins bien traitees que lui" (Patricot 12). Les "petites gens" de cette autre "France peripherique" occupent en effet une place majeure dans un paysage discursif contemporain qui se focalise de plus en plus sur la France des petites villes de province, des territoires periurbains, contraints/subis et ruraux regroupant la vaste majorite des classes populaires. Au-dela du discours politico-mediatique ou elle est omnipresente (sans pour autant etre necessairement designee de la sorte), on retrouve egalement la figure du petit Blanc dans un certain nombre de textes recents et varies venant s'ajouter a l'oeuvre d'Annie Emaux, parmi lesquels La premiere pierre de Pierre Jourde (2013), Faux negres de Thierry Beinstingel (2014), En finir avec Eddy Bellegueule (2014), Histoire de la violence (2016) et Qui a tue mon pere (2018) d'Edouard Louis, Aux animaux la guerre (2014) et Leurs enfants apres eux (2018) de Nicolas Mathieu, la trilogie Vernon Subutex de Virginie Despentes (2015, 2017), Rural noir de Benoit Minville (2016), L'ete des charognes de Simon Johannin (2017), Fief de David Lopez (2017), ou encore Desintegration d'Emmanuelle Richard (2018). Malgre cet interet prononce, force est de constater que la figure du petit Blanc demeure encore tres peu etudiee par la critique universitaire. Cette absence est d'autant plus saisissante dans le cadre des etudes postcoloniales, et renvoie a l'appel lance par Lydie Moudileno concernant le besoin de repenser la cartographie litteraire et culturelle de la France dans sa dimension postcoloniale, loin de sa capitale trop souvent presentee dans une relation metonymique problematique avec le reste de l'Hexagone. (3) A travers l'etude du roman En finir avec Eddy Bellegueule d'Edouard Louis, il s'agira dans cet article d'adopter un prisme de reflexion original sur la France postcoloniale dans lequel la figure du petit Blanc--produit des fractures contemporaines, aussi bien coloniale que territoriale--(4) est associee a l'une des tendances discursives majeures de ce debut de vingt-et-unieme siecle: le discours neo-reactionnaire. En plus de "provincialiser" le debat postcolonial et d'y integrer cette figure pour le moment delaissee, l'objectif sera de mettre en evidence les modalites selon lesquelles Edouard Louis reinscrit la parole neo-reactionnaire dans le quotidien d'un village periurbain des Hautsde-France, lui redonnant la dimension populaire qu'elle perd lorsqu'elle est apprehendee a partir de la performance mediatique d'un Eric Zemmour ou d'un Alain Finkielkraut. L'analyse d'En finir avec Eddy Bellegueule, texte qui reflete et complete les prises de position d'Edouard Louis dans le debat public, permettra donc aussi, nous l'esperons, de contribuer a la theorisation encore naissante du phenomene neo-reactionnaire.

Best-seller surprise de l'annee 2014 avec plus de quatre-cent mille exemplaires vendus et recemment traduit en anglais (The End of Eddy (2017)), En finir avec Eddy Bellegueule est un roman autobiographique dans lequel le narrateur relate a la premiere personne son experience d'adolescent homosexuel aliene au sein d'un milieu ouvrier de la Somme marque par la misere economique et culturelle. Les questions de genre litteraire--entre roman de transfuge et "auto-sociobiographie"--et d'intertextualite ont deja fait l'objet d'etudes critiques: de l'oeuvre d'Annie Ernaux a Retour a Reims et autres recits ou essais de Didier Eribon, en passant par la piece Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, les differents ressorts esthetiques mobilises par Louis pour traiter de la "question gay" et du processus de desidentification par rapport au discours dominant homophobe ont ete mis en evidence. (5) Eclipsee par la plus evidente thematique de l'homophobie sur laquelle s'est concentree la critique --sa pregnance et le fait que le roman, recompense en 2014 par le prix Pierre Guenin contre l'homophobie et pour l'egalite des droits, soit sorti quelques mois apres la periode d'intense affrontement social autour de la loi dite "sur le mariage pour tous" ayant naturellement oriente les analyses vers cette problematique--, la parole xenophobe et/ou raciste tient pourtant une place significative dans En finir avec Eddy Bellegueule. Illustrant l'idee d'"isotopie sociale des exclusions" et le caractere interchangeable de l'alterite ciblee par le discours de stigmatisation (Eribon, Une morale du minoritaire 41), la violence verbale envers l'Autre postcolonial est placee dans le texte dans une relation d'equivalence avec les propos homophobes, comme le suggerent les remarques de la mere du narrateur qui appelle a "sevir contre les Arabes, l'alcool et la drogue, les comportements sexuels qu'elle juge scandaleux" (57). Au village, l'ascension sociale repose sur une reaction d'orgueil face au sentiment de delaissement et de honte: le but est de "mettre d'autres gens audessous de soi, ne pas etre au plus bas de l'echelle sociale" (88). Le besoin "de se construire une image valorisante par le biais de la devalorisation des autres" dont parle Didier Eribon dans Retour a Reims--ami proche de Louis et a qui En finir avec Eddy Bellegueule est dedie--passe par la necessite de "se sentir superieur a des gens plus demunis encore" (152), dans ce cas les "cul-terreux" qui vivent dans la campagne alentour (les paysans et agriculteurs) et les villageois encore plus misereux qui sont meprises par la mere du narrateur fiere d'avoir une maison plus propre et des enfants mieux habilles. Cette affirmation de soi passe aussi par la construction et l'expression d'une conscience raciale exclusive qui joue un role majeur dans le processus de production identitaire et de differentiation sociale des habitants du village, dont la qualite de petits Blancs est intrinsequement liee a cet imaginaire racialise. Le processus de devalorisation des autres comporte ainsi une dimension identitaire preponderante, une certaine idee de la francite etant erigee face au contremodele constitue par "les racailles et les Arabes des cites" (94). Ce sont plus precisement les "Algeriens" qui sont definis comme "les pires" (94), bien "plus dangereux que les Marocains ou les autres Arabes" (94). Il n'est pourtant fait mention d'aucun villageois d'origine maghrebine, et le narrateur precise qu'il ne sait pas d'ou viennent ces "informations" presentees par sa mere comme des verites incontestables (94). Car la diversite raciale au village se resume a la presence de Jordan, le voisin d'origine martiniquaise et "seul Noir a des kilometres" (30), a qui l'on dit:

C'est vrai j'aime pas les Noirs, tu vois plus que ca maintenant, qui font des problemes partout, qui font la guerre dans leur pays ou qui viennent ici bruler des voitures, mais toi Jordan, toi t'es bien, t'es pas pareil, on t'aime bien. (30-31)

Le constat "tu vois plus que ca maintenant" attribue a ce "on" anonyme et collectif est donc remarquable: alors que dans le village on ne voit en fait jamais "ca," cette expression introduit le theme de la mediation d'un discours sur l'Autre devenu veritable lieu commun. Le lecteur peut en effet facilement deviner d'ou proviennent les "informations," terme dont la polysemie n'est pas anodine, qui faconnent cet imaginaire et structurent ce discours. La television occupe une place cruciale dans le quotidien des villageois, les paroles de la mere etant composees d'un melange fait d'une part de traces de discours colonial, et d'autre part d'un condense des tropes constitutifs de ce que Gerard Noiriel a appele "l'ethnicisation du discours sur l'immigration" qui caracterise le paysage audiovisuel depuis les annees 80 (589-667).

La petite maison possede quatre postes allumes des le matin au reveil et qui le restent toute la journee, car la mere ne peut "imaginer qu'on [puisse] se desinteresser de la television" (59). Celle-ci s'est, "comme le langage ou les habitudes vestimentaires" (59), imposee a elle aussi bien qu'a son mari, et se trouve totalement integree a l'espace familial: les enfants la regardent six a huit heures par jour. Il est precise que le pere s'est approprie la television du salon--"il ne disait pas la tele mais [...] ma tele" (103)--et ne tolere aucun bruit lorsqu'il la regarde, en particulier durant les repas en famille ou le silence est obligatoire. La reactivite du pere illustre ainsi son appropriation exclusive de l'une des particularites du regime de "neo-television" et son "processus relationnel [...] individualiste" au cours duquel s'effectue "la mise en phase energetique aux images et aux sons" (Casetti et Odin 21). (6) Celle-ci se traduit dans le roman par des explosions xenophobes ou racistes, comme lorsque le pere commente l'actualite: "Les sales bougnoules, quand tu regardes les infos tu vois que ca, des Arabes. On est meme plus en France, on est en Afrique" (103). Cette reflexion pourrait passer inapercue, noyee au milieu de nombreux autres commentaires tout aussi choquants emanant d'un personnage qui multiplie les propos homophobes et vitupere plusieurs fois dans le recit contre les "Noirs," les "bougnoules" et les "crouilles" de la ville (Amiens), dont la presence confirme le sentiment d'invasion qu'il ressent devant les programmes televises. La virulence de son discours sur les minorites est telle que meme son epouse s'interroge sur les raisons d'une telle violence:

Je comprends pas pourquoi ton pere il est raciste comme ca, moi je suis pas raciste, c'est vrai que les Arabes et les Noirs ils ont tous les droits et ils prennent tout notre argent de l'Etat, mais quand meme je suis pas a vouloir les tuer ou a vouloir les pendre ou les mettre dans les camps comme ton pere. (111)

La reflexion du pere citee ci-dessus, presque banale a premiere vue car apparaissant a la moitie du texte alors que la caracterisation du personnage a deja ete etablie, est pourtant cruciale et constitue, a notre avis, l'une des clefs d'interpretation du roman. Elle incite en effet a une lecture critique qui depasserait les themes autobiographiques touchant directement le personnage du narrateur afin de saisir la facon dont le texte est ancre dans un contexte discursif societal que l'auteur explore en largeur.

Il serait interessant, dans une autre etude, de reflechir en detail aux liens qu'Edouard Louis entretient avec l'oeuvre d'Emile Zola. Concernant En finir avec Eddy Bellegueule, l'auteur a explique avoir voulu faire de son texte un roman scientifique, "comme le revendiquait Zola" ("Edouard Louis: 'J'ai deux langages en moi, celui de mon enfance et celui de la culture'"). Louis offre en effet un portrait cru des conditions de vie du village dans la lignee du projet esthetique de Zola et son "unflinching realism" mis au service de la "representation of the squalor of slum life" (Nelson 9). Il construit ainsi un recit de type neo-naturaliste dans lequel les relations entre le narrateur, sa famille, et la communaute villageoise sont methodiquement exposees. En affichant l'intention veridictionnelle voire sociologique (d'inspiration bourdieusienne) (7) du texte dans les nombreux entretiens qu'il a accordes, Louis ne s'est pas prive d'alimenter l'inevitable polemique concernant la part du vrai et du faux qui touche systematiquement les romans d'inspiration autobiographique, une polemique dans ce cas renforcee par la reaction effaree d'une famille qui ne s'est pas reconnue dans cette transposition litteraire de leur vie quotidienne. Si Louis dit n'accepter le label "roman" attribue a son texte que dans le sens de construction litteraire dans laquelle la fiction n'aurait pas sa place, (8) il semble pourtant que le recit s'inscrit dans le cadre d'un naturalisme penetre, comme chez Zola, de resonance mythique (Nelson 7). Le foyer et son environnement immediat, lies dans le texte par de nombreuses relations d'equivalence telles que "[a]u village comme dans ma famille" et l'emploi du pronom "nous" par la mere du narrateur des les premieres pages du roman (16), deviennent alors un "theatre of archetypal forces" qui octroie a ce tableau de la condition humaine une connotation hyperbolique (Nelson 7-8). Edouard Louis fait donc de son ancien lieu de vie, tout comme Zola dissequait la France du Second Empire a travers le quotidien des Rougon-Macquart (Nelson 3), le reflet d'une societe malade dont les symptomes doivent etre mis en evidence. Par consequent, il semble necessaire de s'interesser, au-dela de l'experience personnelle du narrateur, au tableau propose par l'auteur dans son ensemble, la parole xenophobe et/ou raciste qui nous interesse etant une autre realite constitutive majeure non seulement de cet environnement immediat mais du contexte discursif general du moment.

Rappelons qu'Edouard Louis n'a pas tarde a mettre a profit la visibilite acquise grace au succes de En finir avec Eddy Bellegueule afin de prendre position contre un phenomene precis: le discours neo-reactionnaire et la place croissante que ce dernier occupe dans un debat public ou les intellectuels mediatiques associes a cette mouvance (Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Elisabeth Levy, Ivan Rioufol, ou Eric Zemmour entre autres) sont omnipresents. Quelques mois apres la publication de son premier roman, Louis cosigne une tribune dans Liberation dans laquelle il denonce la participation de Marcel Gauchet aux "Rendez-vous de l'histoire de Blois," lui reprochant notamment d'avoir contribue a la dissemination de la parole neo-reactionnaire dans l'espace public (Lagasnerie et Louis, "Pourquoi nous appelons a boycotter les Rendezvous de l'histoire de Blois"). Un an plus tard, dans le manifeste "Intellectuels de gauche, reengagez-vous" paru dans Le Monde en septembre 2015, Edouard Louis fait reference a la mouvance neo-reactionnaire lorsqu'il s'insurge contre ces "dynamiques politico-intellectuelles massives" qui envahissent un monde mediatique fascine par les "ideologues [qui] menent une offensive pour imposer les pulsions les plus mauvaises dans l'espace public, populisme, islamophobie, misogynie, xenophobie, homophobie, antisemitisme ou racisme" (Louis et Lagasnerie). Enfin, lors de la campagne presidentielle de 2017, Louis apporte son soutien a Jean-Luc Melenchon en expliquant qu'une victoire du candidat de La France Insoumise permettrait un changement d'atmosphere dans l'espace public, c'est-a-dire la possibilite de contrer "l'humeur reactionnaire et nauseabonde qui regne en France" (Lagasnerie et Louis, "Pourquoi il faut voter Melenchon"). Les differentes interventions mediatiques d'Edouard Louis temoignent ainsi de l'interet porte par l'ecrivain au courant neo-reactionnaire qu'il identifie comme une source majeure de corruption de l'espace et du debat publics, mais aussi du quotidien francais. Dans En finir avec Eddy Bellegueule, le discours en vigueur dans le salon de la famille Bellegueule se pose donc comme le produit des possibilites discursives du debut du vingt-etunieme siecle, le temps de la narration correspondant precisement a la periode marquee par l'avenement du phenomene neo-reactionnaire et l'instauration du climat que Louis pointe du doigt. (9)

A la lumiere de ces elements esthetiques et epitextuels, une remarque telle que "Les sales bougnoules, quand tu regardes les infos tu vois que ca, des Arabes. On est meme plus en France, on est en Afrique" prononcee devant la television et qui se rapporte a une thematique chere aux neo-reactionnaires --l'immigration en provenance d'Afrique qui participerait du processus de Grand Remplacement defendu par Renaud Camus, c'est-a-dire la substitution de la population "de souche" par une population immigree menant a la disparition de la civilisation francaise--acquiert une dimension particulierement significative. Dans cet exemple, le pere s'approprie le message contenu dans les images qui lui sont proposees et affirme son statut de "spectateur implique par le dispositif televisuel" (Casetti et Odin 9). Il exerce, dans le "contrat de communication" (Mehl), un role de destinataire performatif ou la part de negociation est importante: le pere se fait interprete du discours diffuse qu'il reformule dans son propre langage. Son interpretation semble bien franchir une limite, et c'est la virulence du monologue exacerbee par le contraste suppose avec le contenu original qui pousse le narrateur a rapporter cet enieme debordement. Mais aussi choquante soit-elle, cette reflexion fait pourtant directement echo au type de propos qui proliferent sur les plateaux televises sous l'impulsion des grandes figures neo-reactionnaires, chantres d'un combat contre la doxa "multiculturaliste" et "immigrationniste" mene a travers la mise en place d'une parole dite decomplexee. Car quelle difference y a-t-il, si ce n'est seulement une question de forme, entre la remarque du pere et celle d'un Eric Zemmour qui declarait en 2013 sur le plateau de Ca se dispute--pour prendre un exemple concomitant a l'ecriture de En finir avec Eddy Bellegueule--que "la survie aujourd'hui, le refus du suicide, c'est de refuser justement l'invasion qui est en cours et qui est le Grand Remplacement cher a Renaud Camus"? La violence de cette intervention reside dans le contenu raciste et xenophobe de la theorie du Grand Remplacement a laquelle Zemmour fait reference, une theorie qui se banalise dans le paysage discursif contemporain et qui est reactivee de multiples facons dans le quotidien, notamment a travers la rhetorique et les supports visuels employes dans le champ journalistique. C'est ainsi l'essence de l'un des paradigmes neo-reactionnaires les plus actifs et internalises du moment qui est resumee de facon brute, la remarque du pere reduisant l'ecart entre la radicalite de la pensee et celle de la parole qui l'exprime. Ce qui nous interesse tout particulierement dans le cadre de cette analyse est le fait que, si la television peut etre consideree comme la "prolongation des papotages de la vie quotidienne" (Casetti et Odin 13), la reflexion fondamentale du pere souligne a quel point cette prolongation est systematiquement effectuee au travers d'un filtre necessaire, sorte de vernis inherent au dispositif de monstration mediatique. L'espace televisuel ne se confond donc pas toujours avec l'espace quotidien, et la violence verbale presente dans l'intimite du foyer familial ne traverse pour ainsi dire jamais l'ecran. La retranscription proposee par le pere met ainsi en evidence le fait que le discours televise se rapportant aux thematiques identitaires qui ont envahi le discours social sous l'impulsion des personnalites affiliees a la mouvance neo-reactionnaire se presente, summum de l'ironie, comme la forme politiquement correct d'une parole raciste ayant integre les "principes de contrainte" imposes par les institutions (Foucault 38). Et c'est ainsi dans l'espace prive du salon de la famille Bellegueule, a l'abri des organismes de surveillance et de controle, que celle-ci se libere.

En finir avec Eddy Bellegueule offre donc aussi une forme de demystification de cette "hegemonie discursive" reactionnaire denoncee par Edouard Louis dans ses tribunes et manifestes, un discours qui se naturalise dans le paysage francais depuis le tournant du siecle et devient chaque jour un peu plus autorise et donc invisible. En faisant appel au pouvoir d'evocation d'une esthetique neo-naturaliste qui, en tant que dispositif immersif, ne peut laisser le lecteur insensible, Louis deplace le cadre de reflexion et le rattache au quotidien et ses experiences vecues. Il restitue a cette parole la visibilite et le ressenti de sa violence intrinseque et la pose comme partie integrante d'un cercle de violences inextricablement liees qui affectent l'ensemble du monde social. En d'autres termes, cette parole est recontextualisee, loin des plateaux de television ou les grandes figures associees a la mouvance neo-reactionnaire se livrent a leur performance divertissante et, en apparence, inoffensive dans le cadre feutre du talk-show. (10) Car si les echanges mis en scene entre les neoreactionnaires et leurs interlocuteurs peuvent etre houleux, leurs joutes verbales respectent certains codes et ne depassent pas la limite permettant de revenir a un "esprit d'indifferenciation ludique" qu'un Laurent Ruquier s'attache par exemple a retablir a la fin de tout debat sur le plateau de "On n'est pas couche" (Durand 107), emission dont le chroniqueur vedette fut Eric Zemmour pendant plusieurs annees.

En ce sens, la reterritorialisation que propose Edouard Louis fait ressortir la necessite de completer une theorisation qui s'est jusqu'a present concentree en grande partie sur l'idee de posture de la figure du neo-reactionnaire en tant que valeur sure d'une politique spectacle aux formes constamment renouvelees. (11) A ce propos, on remarque qu'une attention toute particuliere a ete accordee a la performance audiovisuelle de ces celebrites dont l'existence et la survie passent par leur capacite a negocier a leur avantage le regime de surexposition mediatique parisien. L'effet de choc produit par les propos du pere du narrateur rappelle donc aussi que les figures mediatiques qui le disseminent sur le devant de la scene n'ont pas l'apanage d'un discours dont ils sont aussi et peut-etre surtout les porte-paroles effectuant la mise en forme requise a sa propagation. Il semble par consequent necessaire de nuancer l'idee que la sphere audiovisuelle ou se deploie la parole neo-reactionnaire met "en circulation dans le discours social des problematiques, des opinions qui jusque-la appartenaient a des zones de radicalite politique n'ayant que peu acces a l'espace public" (Durand 109). En effet, si l'appareil mediatique permet de le disseminer et de le populariser, ce discours n'a pas attendu Eric Zemmour pour etre massivement pris en charge depuis des annees par les Francais et investir d'autres espaces que celui du "PAF." Le roman d'Edouard Louis souligne donc aussi, a travers la mise en evidence d'un autre lieu ou ce discours vit, se rearticule et impregne l'imaginaire des personnes qui le frequentent, le besoin d'une reflexion plus large sur les mecanismes populaires a l'origine de l'instauration d'une atmosphere reactionnaire dans l'Hexagone.

Parmi les differents facteurs pouvant expliquer le grand succes de En finir avec Eddy Bellegueule, il est probable que la mise en scene tres crue de la figure (extreme) du petit Blanc proposee par Louis a satisfait la curiosite de lecteurs avides d'une forme d'exotisme metropolitain. (12) Mais l'originalite de ce recit qui explore "un milieu peu frequente dans les romans d'aujourd'hui" permettant au lecteur d'acceder a un quotidien francais qui condense nombre d'enjeux societaux y est aussi sans doute pour beaucoup (Pascaud). Dans cette plongee dans l'ordinaire d'une famille picarde, les modalites du discours raciste et xenophobe attribue aux villageois et au pere en particulier sont remarquables et constituent un aspect crucial de cette petite histoire de la violence discursive, (13) dont la dimension societale renvoie a l'ethique de l'engagement de l'auteur exposee dans ses prises de position mediatiques. Lire autrement En finir avec Eddy Bellegueule implique de ne pas s'arreter a la tentation d'une lecture centree sur le narrateur et les themes qui touchent directement sa personne afin d'exploiter la richesse d'un texte dont l'ambition est aussi de proposer un apercu des tensions caracteristiques de la societe contemporaine. Le roman de Louis s'inscrit en effet dans un projet d'ecriture engagee reposant sur une confrontation au monde et ses discours dominants, que cela soit sur le plan local aussi bien que societal. En abordant de multiples formes de violences, le texte offre l'occasion de reflechir a la parole raciste/xenophobe telle qu'elle se dissemine de l'autre cote de l'ecran de television, c'est-a-dire au sein de la sphere privee et le sentiment de liberte d'expression qu'elle suscite a l'heure ou le ressentiment envers ce qui est percu comme un politiquement correct liberticide--notamment concernant les minorites qui seraient surprotegees--continue de croitre a grande vitesse en France. Apprehender le phenomene neo-reactionnaire dans un espace de performance populaire, comme le propose Edouard Louis, souleve ainsi un certain nombre de problematiques, a commencer par le besoin pressant d'interroger ce que la distinction entretenue par les differents organismes de regulation entre le discours neo-reactionnaire et le discours raciste et/ou xenophobe legalement reprehensible nous apprend sur la societe et ses institutions. (14) Il semble en effet urgent de questionner le regime d'exception accorde a une parole neo-reactionnaire mediatique qui s'apparente, en cette periode de redefinition du concept de liberte d'expression en contexte multiculturel, a ce que l'on pourrait appeler un "racisme respectable" s'erigeant progressivement en norme, (15) et dont le revelateur s'avere etre le langage violent de l'exclusion et de la domination sociale qu'Edouard Louis attribue a un village de "petits Blancs."

OUVRAGES CITES

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ETIENNE ACHILLE

Villanova University

(1) Voir l'ouvrage collectif De la question .sociale a la question raciale? Representer la societe francaise dirige par Didier Fassin et Eric Fassin.

(2) Le terme petit Blanc est issu du contexte colonial dans lequel il designait celui qui ne tenait pas "le rang promis par [sa] blancheur" (Hoarau 119).

(3) Voir Lydie Moudileno, "The postcolonial provinces."

(4) Sur l'idee de "fracture territoriale," voir La France peripherique: comment on a sacrifie les classes populaires de Christophe Guilluy.

(5) Voir notamment "Du 'Familles, je vous hais!' au transfuge de classe: le cas Eddy Bellegueule" de Maxime Foerster et "Textes transfuges, textes refuges. Fonctions de l'intertextualite dans En finir avec Eddy Bellegueule d'Edouard Louis" de Cyril Barde et Maxime Triquenaux.

(6) Le concept de neo-television a ete initialement theorise au debut des annees soixante-dix par Umberto Eco dans un travail en plusieurs parties traduit en francais sous le titre La guerre du faux.

(7) L'influence de Bourdieu sur la pensee d'Edouard Louis, dont la premiere publication est un ouvrage collectif consacre au sociologue (Pierre Bourdieu. L'insoumission en heritage), n'est plus a demontrer.

(8) "[N]i de l'autofiction, ni de la fiction, ce que je raconte est vrai" ("Edouard Louis: 'J'ai deux langages en moi, celui de mon enfance et celui de la culture'"). Louis souhaitait inclure des photographies au texte afin de renforcer l'effet visuel et realiste de ses propos, une requete rejetee par l'editeur. Les photos seront finalement exposees sur le site de l'auteur (http:// edouardlouis.com). Voir "Le Site d'auteur: un nouvel espace d'investigation critique" de Benjamin Hoffmann (574-79).

(9) Le phenomene neo-reactionnaire a ete theorise pour la premiere fois en 2002 par Daniel Lindenberg dans Le Rappel a l'ordre. Enquete sur les nouveaux reactionnaires.

(10) Sachant que "[l]a neo-television n'est plus un espace de formation mais un espace de convivialite. L'espace de la neo-television par excellence, c'est celui du talk-show" (Casetti et Odin 12).

(11) Voir "La construction des 'nouveaux reactionnaires'" de Pascal Durand et Sarah Sindaco.

(12) Dans un article sur les representations litteraires de la France peripherique, Timo Obergoker revient sur le caractere stereotype de celle proposee par Edouard Louis dans En finir avec Eddy Bellegueule. Selon Obergoker, cette autre France est aussi "un espace fantasmatique qui se substitue essentiellement a un imaginaire parisien de la Province, lieu de toutes les marginalites" (108).

(13) Pour reprendre le titre du second roman de Louis paru en 2016, Histoire de la violence.

(14) Un discours neo-reactionnaire qui beneficie d'une certaine tolerance devant sans doute beaucoup au respect accorde a la tradition refractaire et pamphletaire francaise.

(15) Nous empruntons le terme "racisme respectable" au sociologue Rachad Antonius qui l'utilisait au debut des annees 2000 pour qualifier le contexte d'islamophobie croissante en Amerique du Nord.
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Author:Achille, Etienne
Publication:Romance Notes
Date:Jan 1, 2019
Words:4945
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