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Une reinterpretation du champ poetique du 20e siecle en France: le cas de Guy Viarre et la revue moriturus.

"Tous les temps sont des temps de detresse," note Andre du Bouchet, "ii y a quelquefois des poetes." (1) C'est poser une fin de non recevoir au mythe de l'automaticite entre histoire et creation litteraire, et notamment a la "mission" du poete de parler "en temps de crise." Les "temps de crise" sont tous les temps, et la caracteristique du poeme, face a l'evenement historique--le plus souvent sans localisation au present--, est de s'effacer: que l'evenement integre l'utopie poetique (et il y a malentendu ou contresens) ou bien qu'il la detruise (et il y a lutte inegale), c'est dans le constat d'une langue annulee, detruite ou effondree que s'entame la realite d'une activite litteraire, c'est-a-dire du soulevement d'une epoque (societes et representations melees) par le seul pouvoir des mots. "Le desespoir n'a jamais determine a ecrire," (2) notait Blanchot, et contre Michel Deguy, il n'a jamais eu "d'aergie." (3) Le savoir propre de l'activite litteraire serait, selon Bataille, "acephale" (4): une activite de poetes "maigres" (5) ou "simples," (6) par laquelle les initiateurs de la revue moritunts (sans majuscule) sont entres dans le champ litteraire contemporain.

Moriturus est un des episodes flamboyants recents de la poesie francaise. Si la revue n'a edite que 4 volumes entre 2002 et 2005 (de plus en plus volumineux et avec des signatures prestigieuses), elle est a la base d'une reflexion de fond sur l'ecriture poetique et a engendre la maison d'edition Fissile, qui perdure et rassemble un catalogue qui est mieux qu'un manifeste: une reinterpretation de la sequence poetique initiee depuis 1945 en France. Les "temps de detresse" existent moins objectivement qu'ils ne sont reveilles par des consciences particulierement aigues, auxquelles jeunesse et energie permettent de propulser a nouveau la langue, d'ouvrir les champs de perception et de comprhension des contemporains. Au coeur d'un impouvoir ou d'une vulnerabilite affirmes sont nees des ecritures singulieres qui ont toutes les caracteristiques d'une "generation."

Les caracteristiques d'une generation

Trois criteres determinent la notion de generation litteraire: l'unite biographique, la conscience aigue de son temps, la brievete paradoxale des parcours. Sur le critere biographique moriturus respecterait (tres ironiquement) la regle des trois unites: l'unite de lieu constituee par la geographie ou s'inscrit son activite, le sud de la France (7); l'unite de temps reperable dans les dates de naissance de ses fondateurs, nes entre 1970 et 1978 (8); l' unite d'action est la revue moriturus elle-meme, support rigoureux des editions Fissile. La phase cle du "demarrage" du groupe se situe entre 1998 et 2001. Cedric Demangeot publie Desert natal en 1998 (il a 24 ans), suivi de D'un puits (2001), chez Fata morgana. Guy Viarre publie devant le sel et finir erre en 1999, a 27 ans, aux editions Unes. Ces publications precipitent idee d'une revue.

Le deuxieme critere qui signale une "generation" est la maniere d'aborder son epoque et d'en avoir une "conscience." Ce groupe qui ne passe pas par le jeu litteraire des "manifestes" et de l'introspection essaime cependant les traces d'un metadiscours en puissance, dont retrospectivement on repere les germes dans certains ecrits de Hugo Hengl, Brice Petit ou Cedric Demangeot: mais ce metadiscours n'est pas detache du travail poetique, il appartient a l'opacite du texte et veut moms produire un savoir qu'un pouvoir, une capacite d'eveil qui laisse libre.

Dernier element generationnel: la fugacite. Ce critere est paradoxal, mais il est au fond extremement important. C'est en 10 ou 15 ans que l'essentiel d'une generation produit ses oeuvres fondatrices et deploie la puissance de ses themes. On sait que le siecle dit "classique" en France se reduit a 15 ou 20 ans de creation et se concentre autour de l'acme racinien. Idem pour le surrealisme, qui se fixe historiquement entre 1919 et 1929. (9) Le cas du Grand Jeu est encore plus frappant, actif entre 1928 et 1932. C'est dans un point focal aigu de l'histoire que se precipite une generation. Cette fugacite est extreme dans le cas de Guy Viarre: ne en 1971, il a deja beaucoup ecrit quand ii publie deux oeuvres en 1999; il met fin a ses jours en 2001, avant la partition de la revue dont il a engage l'entreprise. La vitesse se retrouve dans la production et l'ecriture des auteurs de ce groupe: oeuvres breves, plaquettes de qualite rapidement realisees, evolutions vertigineuses de l'ecriture; an final une masse imporlante de titres qui font unite et dont on comprend apres-coup l'orientation. Cette rapidite paradoxale est l'indice d'une pleine inscription dans un present auquel aucune concession n'est faite: l'affaire Brice Petit, (10) par exemple, est venue rappeler ce que pouvait signifier une position ethique.

Filiations, ruptures, heteronomies: la reinterpretation du champ litteraire depuis 1945

Le referent de tnoriturus n'est pas 1945 mais 1929. C'est cependant sur l'interpretation de l'histoire litteraire apres 1945 que cette difference joue. En 1929 la rupture est consomm6e entre les poetes du Grand Jeu et Andre Breton, cc que la "Lettre ouverte a Andre Breton" de Rene Daumal vient confirmer. (11) Moriturus s'engage sur cette rupture, et n'a done plus a se prononcer sur celle de 1945, que l'histoire litteraire presente comme s'opposant au surrealisme: c'etait deja fait par le Grand Jeu. Cette affiliation permet surtout de s'61oigner, non du surrealisme, mais du champ balise et repere des poetiques d'apres 945. En effet, que proclame le Grand Jeu, par la voix de Roger Gil-bert-Lecomte, son initiateur? Qu'il faut affronter le "rien," se fondre dans les grandes experiences autant mystiques que revolutionnaires, passer par-dessus la mort et retomber en enfance (12): il faut supprimer ou deplacer les ideologies humanistes qui ne sont que des discours d'autorit6, pour retrouver quelque peu l'humain et sa puissance non destinee. La place accordee a l'histoire, a laquelle Breton tenait travers sa revendication de Hegel, (13) tombe a plat pour le Grand Jeu. Moriturus ne prend pas cc mouvement au pied de la lettre, mais il le rejoint par la radicalite de sa renonciation au jeu litteraire et aux artefacts des institutions qui promeuvent une poesie socialisee, secularisee, civilisee.

La revue retrouve ainsi les fils perdus de certaines filiations poetiques, de meme qu'elle en defait quelques-unes. Aucune trace des pratiques poetiques de la deuxieme partie du 20e siecle n'apparait, puisque les categories identifiees semblent fermer la possibilite d'atteindre le cceur du poeme: poesie engagee, degagee, lettrisme, poesie sonore ou directe, poesie du lieu, (14) lyrismes, neo-lyrismes, lyrismes critiques, ecole de Rochefort, objectivismes et neo-objectivismes americains, spiritualismes, neo-rimbaldismes ou neo-whitmanismes, geopoetique, poetes performeurs, visuels, spatiaux, oulipiens, littera-listes, wittgensteiniens, biopoetes, intensifs, slameurs ou webpoetes, (15) aucune de ces pratiques poetiques ne retient les auteurs de moriturus. De meme rien ne semble affleurer des debats critiques de la deuxieme partie du siecle dernier, la "critique" etant un genre percu comme un des nombreux tics enoncrs par Lautreamont (16): Tel Quel ou L'ephemere, la psychanalyse ou Marx, la poesie apres Auschwitz, Heidegger ou Wittgenstein, Deguy ou Badiou, etc. Cette distanciation de fait et non de projet n'est pas une ignorance ou une sainte cecite. S'il fallait rapprocher moriturus d'une appartenance intellectuelle, ce serait du "Comite invisible" et de Tiqqun (pseudonymes d'auteurs collectifs dans les deux cas (17)) sur un triple critere: le phenomene collectif de l'ecriture (de surcroit au sein d'une meme generation), la volonte d'anonymat qui demultiplie la pensee, la pleine conscience de la crise morale occidentale dans son avatar contemporain, la democratie dite liberale. Il faudrait en rajouter un quatrierne, pas anodin, puisqu'il detruit les oeuvres et les vies: la violence policiere exercee sur ces groupes, comme expression d'une violence politique qui a identifie son adversaire et s'interesse a sa suppression physique. (18)

Quelle autre lecture de la poesie d'apres 1945 est proposee par moriturus? Elle fait emerger une filiation de poetes qualifies de "noirs" (19): Jean-Louis Giovannoni, Francois Zenone, Patrick Wateau et Gert Neumann (de nationalite allemande), tous nes entre 1940 et I950. Stanislas Rodanski (1927-1981), Bernard Noel (1930) et Francis Giauques (1934-1965) appartiennent a une periode anterieure mais entrent dans la filiation de moriturus. Ces auteurs ont, dans leur parcours biographique, l'experience d'evenements extremes: interne-ments psychiatriques, violence politique ou sexuelle, isolement intel-lectuel; leurs ceuvres n'ont beneficie d'aucun accueil, sinon marginal, portees par des editeurs courageux et aujourd'hui par un poete sans doute reconnu, Bernard Noel. Leur langue poetique n'est pas plus radicale ou "illisible" qu'une autre, elle est simplement moms lue et par consequent releguee dans la categorie des "radicalites." Le lien qui unit ces poetiques est moms generationnel ou factuel qu' intellectuel: leur demarche est davantage une confrontation a la "sensure," (20) selon le neologisme de Bernard Noel, que la reprise d'un evenement historique particulier.

Ce double mouvement d'annulation et de resurrection des filiations litteraires reactive l' interpretation des poetiques d' auteurs contempo-rains. Lorsque Jacques Dupin livre un texte pour le numero 4 de la revue et reedite son premier recueil chez Fissile (21) (apres l'affaire Petit dans laquelle il s'etait engage (22), en meme temps que Cedric Deman-geot produit un poeme sur Andre du Bouchet, (23) il apparait par exemple un clivage dans la lecture qui est faite des poetes de l'importante revue L'ephemere (1967-1973). (24) Ce clivage tourne autour des notions de "sens," de "lieu," de "paysage" ou de "presence," (25) par lesquelles on a voulu dank l'ensemble de L'ephemere: Du Bouchet et Dupin apparaissent plutot comme des poetes de la destruction du lieu et de la presence, engages dans une Cache qui supprime les "arriere-pays" (26) et les "horizons" (27) au profit d'un evenement de langue sans arrierepays ni horizon, construit sur une dislocation de vie, de perception et de langue seule susceptible de delivrer la verite d'un "sentir." (28) Dans la langue du poeme, des lors inassignable, compte moms la part faite a la "celebration" que cele faite au "muet" (29) et a la denudation de son "support." (30) Des categories litteraires liees a des categories intellec-tuelles peutetre insuffisamment questionnees se defont ainsi. Cette fracture introduite par moriturus dans l'histoire des pratiques poetiques d'apres 45 a aussi l'avantage de faire affluer des poetes d'une generation recente, encore etrangers aux anthologies, mais d'une importance reelle aujourd'hui: Esther Tellermann, Hawad, Sandro Penna, Israel Eliraz, Dominique Quelen, Jean-Michel Reynard, Jean-Baptiste de Seynes, etc., sont autant d'auteurs qui sont entres dans le pouvoir d' attraction de la revue et de sa filiale editoriale.

Par ailleurs des traductions de grands auteurs prolongent le travail de refection de la langue poetique francaise: Shakespeare, Angelus Silesius, Neruda, sont revus dans des traductions qui donnent libre cours a la dissonance, au bancal, au rugueux de la langue.

Moriturus ouvre de nouvelles voies de lectures et introduit des clivages fertiles, qui mobilisent et deplacent des categories, rassemblent et propulsent des pratiques d'ecriture energiques. Cette maniere de faire signe au futur est sans doute un marqueur d'evenement poetique. Ce que nous nommerons "revenement Viarre" permet, sinon de faire un tour d'un si grand nombre d'auteurs, du moms de qualifier la tonalite fondamentale de la revue.

L'evenement Viarre

Poesie pauvre, poesie maigre, simplisme poetique, l'oeuvre de Guy Viarre (1971-2001) donne le ton a la revue eta son catalogue. Cedric Demangeot a tot entrepris chez Fissile l'edition des oeuvres de son ami disparu, tandis qu'un editeur important comme Flammarion reprenait une partie de l'oeuvre dans un epais volume. (31) La tache d'edition des manuscrits de Viarre touche a sa fin. L'oeuvre recouvre des rec its et de nombreux fragments poetiques, souvent sous la forme d'aphorismes.

L'evenement poetique Viarre frappe par l'aspect contondant, rare, denude et mat de son ecriture. L'ellipse et ce qu'il nomme la synec-doque la dominent. Ainsi, note-t-il: "L'ceuvre me bouleverse ou le detail est synecdochique de tout. D'aucuns disent: mais on ne le sait qu'a la fin? Precisement on ne le sait pas a la fin, on le salt pendant, au moment du detail." (32) L'oeuvre ne s'engendre pas sur des architectures ou sur des fragments, (33) elle se brise dans l' immediat d'un savoir acephale qui la reconduit au muet. Ainsi, ecrit Viarre, "qu'arrive-t-il Si on retire a ethno-, anthropo-, psycho-, son logue?" (34) Le "logue" du logos retire, c'est paradoxalement la forme qui pane par elle-meme, dans son denuement materiel. Si "chanter juste [c'est] chanter le desaccord entre soi et le monde, et qu'on y est," (35) et si "la psychana-lyse a tort de vouloir reparer notre silence," (36) c'est parce que le muet, dans sa vacance sans doute, mais parfois dans sa vociferation, dit davantage que la parole articulee. L'ecriture "synecdochique" engage une poetique de la soustraction, du heurt et du specieux. Le brut, l' indigeste, le stomacal, le bruissement de la mort, le travail des orifices, sont des themes qui appartiennent autant a Viarre qu'a la generation des poetes noirs, mais qu'il developpe avec une fraicheur et un travail sur la langue neufs. Il est par exemple l'un des rares poetes de moriturus a pratiquer le recit et a s'engager explicitement sur les pas de Faulkner. Mais la grande reussite de cette ecriture est la frappe bancale que le poete sait donner a ses formes verbales: le sens chute dans le specieux, la verite se delivre en spasme, mais pourtant la langue luit et porte atteinte au lecteur, car "l'involution [c'est le] redepioiement" (37) et "metaphore ne previent pas--ne prevoit pas pour etre gene-rale et cruelle." (38) Une secheresse de formule peut eblouir: "eteindre: limpide" (39) Viarre, comme Antelme dans L'espece humaine, (40) a l'intuition d'une communication entre les formes humaines et des formes plus brutales, et fait ressentir dans la langue la mutite et la matite de ce rapport a "l'os," cette "chair arrimee a l'os de l'air et devenue le bruit" (41) qui travaille infiniment l'espece: "Je l'ignore, mais je l'ignore infiniment. Et infiniment c'est une machoire." (42)

L'evenement Viarre c'est l'idee que l'evenement n'a pas lieu, ou bien qu'il a lieu de maniere anecdotique et d'autant plus cruelle dans son insignifiance, comme c'est le cas de la morte noyee mentionnee comme en passant et aussitot oubliee au debut du recit Dire je meurs. (43) La condition, que porte la parole, est une cloture qui a a se savoir sur les lieux de son "arrieration" (44) qui est son enfermement: "charbon par la parole entiere/la parole entierement/arrieree garde le sac/connait l'occupation du sac." (45) Le "primitivisme" (46) du Grand Jeu se retrouve ici, comme un certain "utnottr" a la Jacques Vache qui fait du rue, selon Cedric Demangeot, "la cle de vane vibratile, viscerale de l'etre et un saut violent dans le rien," (47) ainsi peut-etre dans cette formule lapidaire: "L'etat d'etant est l'etat de gueule." (48) Les formules ont par-fois une allure hermetique qui temoignent d'une mise en application d'une poetique du non-savoir, qui est un savoir plus sourd peut-etre, mais plus vrai: "c'est etre: ou la vie perceptible s'interrompt comme l'orant." (49) La parole-pensee de Viarre prononce qu'"il n'y aura d'etoi-lement que mat" (50) et s'affinne, dans une sorte de litteralisme applique a l'existence, comme une "pensee a la lettre--a/cephale." (51)

Cette poesie "maigre" attachee, si l'on veut, a un litteralisme de l'existence, se retrouve dans l'ensemble des auteurs de moriturus, sans qu'il y ait a deplorer de mimetisme, a une ou deux exceptions pres. C'est hors de moriturus et de Fissile qu'on voit surtout la reprise de procedes propres a Viarre et a Demangeot, dans une forme degradee et dans l'oubli de la tension de l'ecriture qui engage la demarche de moriturus: ceci est a mettre au titre des "succes" de la revue.

Si la forme developpee par Viarre peut passer pour un evenement, c'est qu'elle apparait A un moment ou les pratiques poetiques tendent a s'orienter vers la meme direction, celle de la poesie qui doit se voir et s'expliquer, qu'elle passe par les festivals et les theatres ou qu'elle se veuille humaniste, critique ou erudite. Viarre aujourd'hui, c'est Rimbaud debarrasse de tous les rimbaldismes.

"A la mort de Gensfleisch" (en guise de conclusion)

La force de morititrus est de convoquer l'experience contre les savoirs, les doublant de ce fait, et renouant, par des voies heterodoxes, avec des pratiques d'ecriture restees marginales dans l'histoire litteraire du 20e siecle en France. Cette heterodoxie fait sens et convoque aujourd'hui un faisceau de pokes jeunes et ages, inconnus et prestigieux, qui devrait promouvoir un interet du public, de la recherche et de l' institution vers ce lieu ou une certaine purete de l'engagement poetique s'exprime.

L'abandon du discours critique se fait au profit d'une lucidite de l'ecriture convoquee pour ses seules vertus de proximite a l'existence. Sans parler de "lost generation," on peut parler d'une generation en partie deja fauchee: par la mort de Viarre, par l'affaire Petit et ses consequences, par la pauvrete institutionnelle et materielle qui accable les auteurs et a eu raison de moriturus en 2005, comme elle aura peut-etre raison de Fissile prochainement. Le sort de nombreux auteurs remarquables reste encore obscur. Seul Lambert Barthelemy, aujourd'hui Maitre de conferences a Poitiers, a une position sociale stable, encore produit-il desormais sa recherche davantage dans le domaine germanique, en se specialisant dans le recit.

Ce dont temoigne enfin moriturus, et qui en fait un jumeau du groupe de Tarnac, (52) c'est de la "destruction des formes de vie," selon la formule de Michel Foucault reprise par Agamben, (53) qui se preci-piterait en ce debut de millenaire. La "destruction de la vie" serait sa reduction a la sphere du biologique, controlable desormais par un "biopouvoir." (54) Le poete, alors, serait celui qui ne renonce pas, l'obstacle, mort ou vivant, entre une programmation de l'espece et l'incon-tournable irreductibilite de sa liberte. Un recit de Hugo Hengl paru dans moriturus le suggere. Un poke fictif, Gensfleisch, y est enterre par ses amis: peut-etre s'agit-il de Viarre, ou de moriturus aussi dans son ensemble; peut-etre est-il question finalement de l'une des figurations possibles des poetes "en temps de detresse":
  Si nous sommes relativement heureux d'etre, contrairement
  a lui, encore en vie, dit Merisier, ce n'est de toute evidence
  que de facon biologique. De facon blobgigue, certes, dit
  Merisier, nous tenons a la vie, mais cette vie que nous
  menons ne nous interesse somme toute que peu, et au fond
  nous la trouvons haissable. Ce cimetiere, nous n'y allons
  pas pour comprendre, car nous n'avons que trop bien compris.
  Pour nous, il ne s'est d'ailleurs jamais agi de comprendre
  davantage ou d'etendre le champ de notre experience, mais bien
  plutot de reduire ce champ, de ne plus rien comprendre, non pas
  d'ouvrir, mais de barricader les portes de la perception. [...]
  Expulse de ce monde, dit Merisier, Genstleisch l'etait en effet
  depuis toujours et en somme n'a fait que suivre jusqu'au bout un
  processus de rarefaction, un processus d'extinction. Ce monde le
  laissait hagard et en cela nous tombions bien d'accord. Constamment
  accules, effares par ce monde, il y a en effet de quoi se sentir
  sans aucun romantisme comme une espece en voie de disparition, qui
  au contraire possede toute la logique implacable d'un programme
  informatique. [...] Tout ce que nous representons (c'est-a-dire
  precisement: rien, dans le monde actuel) sont des choses qui n'ont
  plus cours, ou dont le cours est irremediable-ment inverse. [...]
  Toute notre vie, dit Merisier, nous la vivons dans une espece de
  transe de la disparition, dans laquelle la nostalgic n'a d'ailleurs
  aucune part, tant ii ne nous est pas donne de nous accrocher a un
  quelconque etat revolu, tant il n'est rien dont nous puissions
  maintenant partir et tant nous ne sommes a present enracines que
  dans notre propre cadavrc. [...] Coupes du passe comme de l'avenir
  de fawn generalement catastrophique, dit Merisier, voila ce que
  nous sommes en verite, et condamnes a rumincr dans l'infame present
  notre inexorable extinction. Cela, nous pouvons l'ecrire dans des
  livres que personne ne ha ou le crier dans la campagne pour
  effrayer les ecureuils et les petits oiseaux, quelle importance,
  dit Merisier, quelle derision. [...] Je termine, dit Merisier. Nous
  nous rendons au cimetiere pour nous debarrasser d'un mort, et nous
  repartons avec le mort dans le coffre de la voiture. [...] Si sa mort
  ne rend aucunement notre position moms intenable, mais met au
  contraire en evidence ce caractere intenable, elle n'apporte pas
  non plus de solution a sa propre situation. Sa situation, dit
  Merisier, n'est pas plus tenable mort que vivant, voila peut-etre
  pourquoi nous sommes tout de meme alles voir cette tombe, parce
  que sa mort, en somme, ne termine rien. (55)


Universite de Lille 3 (France)

Bibliographie

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Notes

This article was previously published as "Moriturus et les poetes en temps de detresse," in Europe 998-999, June-July 2012, 333-43. It appears here with permission from the original publisher.

(1.) Andre du Bouchet, "Entretien avec Laure Adler," L'etrangere 14-15 (Bruxelles: La lettre volee, 2007), 489. La formule de Holderlin, "Pourquoi des poetes en temps de crise" on "en temps de detresse," se retrouve dans Johann-Christian-Friedrich Holderlin, Euvres (Paris: Gallimard, 1967), 807.

(2.) Maurice Blanchot, L'Espace litteraire (Paris: Gallimard, 1988), 63.

(3.) Michel Deguy, L'Energie du desespoir, ou d'une poetique continua par tous les moyens (Paris: Presses universitaires de France, 1998).

(4.) Nom de la revue creee par Georges Bataille en 1936 (reed. Paris: Jean-Michel Place, 1995).

(5.) C'est le titre de l'une des collections de Fissile.

(6.) Le "simplisme" est revendique par Roger Gilbert-Lecomte, tine des references de moriturus. Cf. Roger Gilbert-Lecomte, "Avant-propos au premier numero du Grand Jeu," in Roger Gilbert-Lecomte, CEuvres completes I (Paris: Gallimard, 1974), 33-35 (33).

(7.) Entre Les Cabannes (Ariege) et Montpellier (sud de la France, region Languedoc-Roussillon).

(8.) Guy Viarre et Cedric Demangeot, les acteurs principaux, sont respectivement de 1971 et 1978; Brice Petit et Lambert Barthelemy, co-fondateurs, de 1970 et 1971. Ce trait se releve pour la majorite des auteurs de la revue: Hugo Hengl, Olivier Matuszewski, Stephanie Ferrat, Rodrigue Marques, Brian Delaney (de nationalite irlandaise), Billy Dranty, etc.

(9.) 1919, suicide de Jacques Vache et publication des Champs magnitiques par Andre Breton et Philippe Soupault. 1929: ecriture du Second tnanifeste do surrialisme par Breton, qui consacre l'echec du rapprochement avec le Grand Jeu, ruptures en cascade qui inaugurent un second moment du mouvement, fertile mais deja s'eloignant de ses sources, notamment de rdcriture automatique. La revue La Revolution surrealiste qui existait depuis 1924 devient en 1930 Le Surrealisme au service de la revolution, ce qui est fort different.

(10.) Cf. Brice Petit, "Lettre ouverte A monsieur Dominique de Villepin, ministre de l' Interieur," moriturus 5 (Les Cabannes: Fissile), 394-7. Brice Petit a ete assignd en justice en 2005 pour avoir agresse des policiers. I1 aurait en realite demande a des policiers en train de frapper un homme a terre designe comme "SDF" ("Sans domicile fixe") de cesser leurs agissements. Embarque, arrete et accuse par l'ensemble des forces de police qui l'ont accable, il a pu cepen-dant prouver son innocence par un appel a teinoin.s. Il a ete relaxe (fait rarissirne dans ce type de cas) mais les policiers n'ont pas ete inquietes (fait habituel). Cette affaire avail donne lieu A une petition dans laquelle on retrouvait Philippe Jaccottet et Jacques Dupin (pour les plus anciennes plumes), adressee au ministre de l'interieur de l'epoque. Dominique de Villepin, avant qu'il ne devienne Premier ministre, qui bien entendu n'a jamais rdpondu. Cette affaire a donne lieu a une scission violente dans le milieu podtique, car si Petit a ete relaxd. Jean-Michel Maulpoix, pro-fesseur A Paris to et poete, a ete condamne pour avoir diffuse sur son site internet, par megarde, et alors que des dizaines d'autres sites l'avaient fait, le nom des policiers. Des divergences sur la defense juridique a tenir ont revele des positions totalement incompatibles entre Petit et Maul-poix, divergences qu'il faut aussi voir dans le rapport A la langue et au poeme. Si Jean-Michel Maulpoix a ete blesse dans sa dignite, Brice Petit, nialgre sa "victoire," a quasiment ete detruit en tant qu' homme et poete. Voir A ce propos Cedric Demangeot, Bartlebricepety (Rotten: Tardigrade, 2010) et Billy Dranty, Ubu bu (Rotten: Tardigrade, 2008).

(11.) Rene Daumal, L'Evidence absurde. Essais et notes 1 (1926-1934) (Paris: Gallimard, 1972), 135.

(12.) Roger Gilbert-Lecomte, "Avant-propos au premier numero du Grand Jeu," op. cit.

(13.) Andre Breton, Second manifeste du surrealisme, op. cit., 87.

(14.) Mary Ann Caws, "Lieu de la poesie, poesie du lieu," dans De la litterature francaise, sous la direction de Denis Hollier (Paris: Bordas, 1993), 968-72.

(15.) Cf Hugues Marchal, La Poesie (Paris: Flammarion, 2007).

(16.) Lautreamont, "Poesies II," Les Chants de Maldoror (Paris: Gallimard, 1973), 312.

(17.) Le comite invisible, L'Insurrection qui vient (Paris: La fabrique, 2007); Tiqqun, Theorie du Bloom (Paris: La fabrique, 2000).

(18.) L'affaire dite de Tarnac presente, a des echelles diffdrentes, des caracteristiques similaires a l'affaire Brice Petit et confronte de jeunes praticiens de l'intellect a l'appareil repressif le plus sophistique et dernesure de l'Etat. cy: l'dditorial du Monde, le 17 mars 2009.

(19.) Christophe Dauphin, Sarane Alexandrian (Lausanne: L'age d'homme, 2006), 40.

(20.) Bernard Noel, La Privation de setts (Montpellier: Barre parallele, 2006).

(21.) Jacques Dupin, Cendrier du voyage (Les Cabannes: Fissile, 2006).

(22.) Cf moriturus 5, op. cit.

(23.) Cedric Demangeot, "endurance du bouchet," L'etrangere 16-17-18 (Bruxelles: La lettre volee, 2007), 339-45.

(24.) Andre du Bouchet, Yves Bonnefoy, Jacques Dupin, Philippe Jaccottet, Paul Celan en constituent les pokes les plus marquants.

(25.) Ces notions appartiennent en rdalite au poke Yves Bonnefoy. Cf: Mary Ann Caws, "Lieu de la posie, poesie du lieu," op. cit.

(26.) Titre d'un ouvrage d' Yves Bonnefoy (Paris: Gallimard, [1972] 2005).

(27.) Michel Collot assigne par exemple la fonction d'horizon a la poesie, c'est-a-dire de pointer toujours un referent, de designer le monde. Cf: La Poesie moderne et la structure d'horizon (Paris: PUF, 1989).

(28.) Notion developpee par Erwin Straus dans Du sens des sens (Grenoble: Jerome Millon, 1989).

(29.) Notion qui apparait d'abord chez Merleau-Ponty, Le Visible et ('invisible (Paris: Gallimard, 1962), 210, mais que developpe en poesie d'abord Pone, "Le monde muet est notre seule patrie," CEuvres completes, tome I (Paris: Gallimard, 1999),.631, puis du Bouchet, L'Emportement du muet (Paris: Mercure de France, 2000).

(30.) Notion recurrente dans I'oeuvre d'Andre du Bouchet, ef: par exemple Une tache (Montpellier: Fata morgana, 1988).

(31.) Guy Viarre, Tautologie une (et autres textes) (Paris: Flammarion, 2007), sans pagination.

(32.) Guy Viarre, Les jours s'en vont je demenure, (Les Cabannes: Fissile, 2007), s.p.

(33.) Un fragment est toujours une maniere de renvoyer a une totalite, meme absente.

(34.) Guy Viarre, Les jours s'en vont je demeure, op. cit., s.p.

(35.) Ibid.

(36.) Guy Viarre, Dire je 'nears (Les Cabannes: Fissile, 2008), 19.

(37.) Guy Viarre, Filar erre (Paris: Unes, 1999), 11.

(38.) Guy Viarre, Le Livre des parois (Montpellier: Greges, 2005), 105.

(39.) Guy Viarre, Restes noirs (Les Cabannes: Fissile, 2008), 53.

(40.) Robert Antelme, L'Espece humaine (Paris: Gallimard, 1957).

(41.) Guy Viarre, Restes noirs, Op. cit., 26.

(42.) Guy Viarre, Finir erre, op. cit., 20.

(43.) Guy Viarre, Dire je incurs, op. cit., s.p.

(44.) Guy Viarre, Tauuilogie une (Paris: Flammarion, 2007), 200.

(45.) Guy Viarre, Echeances du mort (Les Cabannes: Fissile, 2008), 24.

(46.) Cedric Demangeot, Roger Gilbert-Lecomte (Paris: Jean-Michel Place, moo), 12.

(47.) Ibid., 13.

(48.) Guy Viarre, Finir erre, op. cit., 8.

(49.) Guy Viarre, Restes noirs, op. cit., 54.

(50.) Guy Viarre, Dire je meurs, op. cit., 73.

(51.) Guy Viarre, Pire (Les Cabannes: Fissile, 2005), s.p.

(52.) Eric Pelletier, Anne Vidalie, "Qu'a fait la police a Tarnac?," L'Express, 13 janvier 2010.

(53.) Giorgio Agamben, Homo sacer (Paris: Seuil, 1997).

(54.) Michel Foucault, La Volonte de savoir (Paris: Gailimard, /976). Cf Katia Genel, "Le biopouvoir chez Foucault et Agamben," Methodos 4, 2004, URL: http://methodos.rsvues.org/131 (deruiere consultation courant janvier 2012).

(55.) Hugo Hengl, "Tombereau," moriturus 2 (Les Cabannes: Fissile, 2003), 139.
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Author:Martinez, Victor
Publication:French Forum
Geographic Code:4EUFR
Date:Jan 1, 2012
Words:5047
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