Printer Friendly

Un voyage de l'ceil a l'autre ou Maldoror traverse le miroir. Quelques remarques sur l'identite et le flou dans les Chants de Maldoror.

LES Chants de Maldoror sortent de l'ombre en 1874, quatre ans apres la mort encore inexpliquee de l'auteur, Isidore Ducasse dit le comte de Lautreamont. (1) L'ombre, c'est effectivement l'un des themes les plus marquants des Chants dont les pages sombres, a peine eclairees de furtifs eclairs illuminant des scenes d'une violence rare, entrainent le lecteur vers des << marecages desoles >> (Ducasse 123). Des le titre le lecteur est deroute : Maldoror est-il l'auteur des Chants ou s'agit-il de chants dont Maldoror serait le sujet ? La preposition << de >> presente une ambiguite pour placer le lecteur d'emblee dans une situation de doute, dans l'ombre, le forcant a se demander dans quel univers il vient subitement d'etre projete. (2) Apres avoir montre la place de l'ombre et du flou dans le texte en general, cet essai, qui touche a un domaine encore peu explore, se penchera en particulier sur Maldoror et la place que l'ombre et le flou occupent dans sa quete d'une d'image et d'une identite.

Ducasse favorise les plaines vides, les paysages montagneux ainsi que les lieux marins. Les contours des paysages sont distants, indiscernables, brumeux, pour que le lecteur sente, ressente, pressente les emotions engendrees par la narration, mais ne soit ni gene ni aide par des details qui troubleraient ses sensations et attireraient son attention sur des elements qui ne jouent, en fait, qu'un role negligeable, et qui permettraient au lecteur de s'orienter. L'aspect onirique du texte ajoute au ton fantastique des Chants, placant le lecteur dans un univers ou irreel, reve et realite s'entremelent : << Qu'il arrive, ce jour fatal, ou je m'endormirai ! Au reveil mon rasoir, se frayant un passage a travers le cou, prouvera que rien n'etait, en effet, plus reel >> (Ducasse 298). L'accumulation des objets qui s'animent et l'ombre des arbres se transformant sans apparente raison si ce n'est le vent, procurent au texte le ton d'un imaginaire feerique sinistre. Il fait generalement nuit ou il s'agit de la tombee de la nuit, moment de la journee ou la vue s'accoutume peniblement a la perte de lumiere, ou tout est flou, gris, entre chien et loup, ni tout a fait une chose, ni reellement une autre. (3) Les personnages sont egalement a peine dessines. Non seulement la majorite des jeunes garcons (Reginald, Falmer, Mario, Lohengrin, Elsseneur...) ne reviennent que rarement au coeur de la narration une fois leur strophe achevee, mais chacun des adolescents (dont l'age et la physionomie sont flous) apparait enveloppe d'un halo de fumee, a travers un brouillard narratif :

Rappelons les noms de ces etres imaginaires, a la nature d'ange, que ma plume [...] a tires d'un cerveau [...]. Ils meurent des leur naissance, comme ces etincelles dont l'oeil a de la peine a suivre l'effacement rapide, sur du papier brule. (Ducasse 220)

Ombres furtives, impressions que le narrateur laisse au lecteur, traces sur le papier, les jeunes gens des Chants ne sont que sensations, impressions, brumes. Ils constituent des personnages potentiels, mais ils manquent de fixite. Ils ne procurent en rien un repere rassurant pour le lecteur. L'ombre et le flou sont mis a l'epreuve, brouillant la lecture a tous les niveaux. Ces jeunes garcons semblent colles sur la page, ajoutes au texte, en relief alors que Maldoror cherche une image a plaquer sur son visage vide, nous y reviendrons.

Maldoror glisse le long du texte, a peine visible. Sa presence est plus sentie que vue. Comme les paysages, il laisse derriere lui des impressions, des traces. Il s'apparente au roi des Aulnes, glissant des promesses de bonheur a l'oreille des enfants. En confiant au lecteur la tache de modeler, au milieu de donnees vagues et souvent contradictoires, un portrait ressemblant de Maldoror, l'imagination participe au flou. Cadavre, spectre de lui-meme, dont la voix semble emerger de nulle part, tantot blond, tantot brun, aux levres de jaspe ou de bronze, il releve de la fantasmagorie. Un large manteau noir recouvre entierement son etre, a l'exception de ses yeux. Maldoror est presente comme un fantome, personnage blanc de teint dont le sang a quitte les veines, en quete permanente d'une identite qui demeure impossible a acquerir et reste donc floue.

Un personnage se mirant dans l'eau, ou simplement posant son regard sur l'onde signale le point de depart d'une interrogation sur l'identite. (4) L'image fournit la preuve que le sujet n'est plus unique mais qu'il existe un autre, ni tout a fait lui ni tout a fait different. Tout au long de la narration des Chants, le << je >> se cherche. Il tente de se decouvrir une identite qui lui est masquee : << Je cherchais une ame qui me ressemblat >> (Ducasse 203). Cette ame, il la trouve le temps d'une strophe chez la femelle du requin au fond des eaux (Ducasse 211). Ainsi, la decouverte de soi se met en place dans la narration grace a l'image refletee. (5) Etrangement, un des portraits qui se dessine sous les yeux de Maldoror n'est visible que de lui seul. L'ocean miroir lui renvoie l'image de l'amphibie auquel il se compare :

En effet, cet amphibie (puisque amphibie il y a, sans qu'on puisse affirmer le contraire) n'etait visible que de moi seul, abstraction faite des poissons et des cetaces. (Ducasse 277)

Ce << on >> pourrait en effet affirmer ce que bon lui semble, Maldoror etant le seul temoin de la presence de l'amphibie. Si tout au long des Chants le lecteur peine a se faire une idee de l'aspect d'un Maldoror en perpetuelle evolution, le portrait de l'amphibie fait egalement defaut ; il reste dans le domaine du flou. Selon Sabine-Melchior Bonnet << Je suis vu donc je suis. L'identite passe par le paraitre, par le role, par l'approbation, et conditionne l'acces au statut de sujet >> (142). Les paysans presents ne pouvant pas deceler la presence de l'amphibie, ils ne reconnaissent donc pas Maldoror en tant qu'individu, en tant que sujet puisque le reflet, cette marque de l'existence, qui fait defaut aux vampires, est absent. La reconnaissance est donc incomplete. D'un cote l'oeil de l'amphibie comme son image dote Maldoror d'une identite necessaire (il voit et est vu, il reconnait l'amphibie comme l'image de lui-meme que lui renvoie l'eau). Toutefois, d'un autre cote et comme un miroir sans tain, le reflet que les autres ne remarquent pas annule Maldoror en tant que sujet, voire en tant que narrateur, car pas d'image, pas de voix.

Un schema similaire est reproduit au quatrieme chant alors que Maldoror, a la cinquieme strophe, rencontre une petite fille au bord d'un lac, occupee a cueillir un lotus. (6) La petite fille pose son regard sur le lac, y rencontre celui de Maldoror qui la fixe, la blesse, la petrifie et la force a se noyer. Il y a desir de la petite fille et de Maldoror d'entrer en contact visuel, sinon l'echange ne saurait avoir lieu. En effet, penetrer dans l'espace visuel de l'autre revient a se signaler a sa pensee et a se l'approprier, selon Jean Rousset. C'est ce que Maldoror entreprend avec la fillette. Le lac-miroir symbolise la matrice, le lieu de l'enfantement; il designe la source, l'enclot de la decouverte et de la connaissance. Pour Lacan, grace au miroir l'enfant se reconnait en tant que sujet ; il voit son image et comprend qu'il existe, qu'il est un etre a part entiere, separe de la mere. Une fois libere de l'image maternelle, il acquiert la parole qui le place veritablement en position de sujet. Dans les Chants, le << stade du miroir >> tel que Lacan le concoit ne parvient jamais a terme. La petite fille ne percoit aucune de ces identifications. En premier lieu, lorsque son oeil touche le lac, c'est l'image de Maldoror qu'elle croise et non la sienne. Elle ne peut donc devenir sujet puisque Maldoror lui retire son identite par l'image. Elle ne s'identifie pas en elle, mais en lui. Deuxiemement, n'ayant pu atteindre cette connaissance de soi, elle ne peut parvenir a la parole. C'est cette parole volee qui permet a Maldoror de perdurer dans le role de narrateur. Les deux etapes du developpement de l'enfant vers la parole ayant echoue, la petite fille se noie, laissant a Maldoror le soin de lui ravir son identite et sa voix narrative. La notion de << Je suis vu donc je suis >> de Sabine Melchior-Bonnet acquiert ici une toute autre signification : Maldoror, en une fraction de seconde, (re)nait dans les yeux de l'enfant, lui permettant ainsi de lui ravir ce qu'il cherche : une identite, une voix. Or, et paradoxalement, la mort de la fillette replonge Maldoror dans son antre de brume. Il lui a vole sa voix en lui volant son image, mais l'image de Maldoror renvoyee par les yeux de la fillette n'est plus la pour confirmer son existence. Il n'est plus vu, il n'existe donc plus. Cela le force ainsi a reprendre sa course vers une autre victime, une autre identite, une autre image, une autre voix.

Grand admirateur de Poe qu'il nomme << le Mameluck-des-Revesd'Alcool>> dans ses Poesies I (Ducasse 372), Ducasse reprend pour mettre en scene l'image, le miroir et l'ecriture floue des themes similaires a ceux presentes dans William Wilson. Dans le texte d'Edgar Poe, l'on assiste a la rencontre fortuite entre William Wilson et un personnage surprenant qui non seulement lui ressemble etrangement, mais semble survenir dans la vie du heros a l'heure ou se dernier est sur le point de commettre une faute ou un crime, lui murmurant a l'oreille des paroles de sagesse, empechant malgre lui William Wilson de perpetrer un acte criminel. Comme Maldoror brise le miroir et les adolescents, detruisant la source d'un reflet potentiel, William Wilson excede en fin de texte provoque son ennemi en duel et le tue. Il supprime l'autre, expirant de fait. L'image donne la mort parce qu'elle evoque la pluralite inadmissible et revele qu'un des deux reflets est de trop. (7) Les images que Maldoror ou que le narrateur decouvre au fil de l'eau ou a travers les miroirs ne representeraient plus de simples images, mais l'identite, voire les identites multiples et reelles de celui qui se mire. Or, l'abondance des possibilites entrave toute identite definitive. La connaissance de soi s'effectuerait alors grace a l'oeil reflechi par l'eau ou par le miroir. L'amphibie ou la petite fille, loin de n'etre que des illusions sorties de l'imaginaire du narrateur, constitueraient son veritable etre, non son paraitre. Ils n'existent pas sans lui ni lui sans eux, et, paradoxalement, ils existent en-deca de lui, independamment, de la meme maniere que le double de William Wilson vit separement du narrateur. Maldoror quant a lui, sans eux, vit a peine.

Le narrateur apparait en permanence comme un etre double, un etre sujet a un dedoublement de la personnalite, se parlant a lui-meme a la troisieme personne. L'on voit ici la mise en place du concept de << doppelganger>> cher aux auteurs gothiques. Le << doppelganger >>, de l'allemand << double marcheur >>, est souvent peint comme un diable, un etre nuisible a qui le sujet est confronte. On le retrouve chez E.T.A. Hoffmann, chez Fyodor Dostoyevski et chez Edgar Allan Poe. Dans les Chants, la presence du << doppelganger >> est ambigue. Il est difficile d'affirmer qui est veritablement le double et qui est le sujet de Maldoror, du narrateur et des divers personnages, comme l'amphibie ou la petite fille. Ils constituent les images d'un Maldoror en quete de son double, determine a combler un vide. Les Chants fonctionnent de telle maniere qu'il semble que Maldoror soit le double, double du narrateur et double des etres qu'il croise et annihile sur son passage, tentant, par la meme, de passer de l'autre cote du miroir, de changer d'identite et de (re)conquerir son individualite. Maldoror apparait comme l'ombre de lui- meme, voire celle des enfants qu'il hante.

La presence d'une ombre peut constituer la manifestation visuelle de la vie. Dans la nouvelle << A New Year's Eve Adventure >> d'E.T.A. Hoffmann, Peter Schlemihl a vendu son ombre au diable et traverse la narration sans reflet sur le sol. Selon les theories psychanalytiques d'Otto Rank, l'ombre represente l'ame. Peter Schlemilh serait donc depourvu de son ame. De fait, il n'existe pas. Au contraire dans la nouvelle << L'Ombre >> d'Hans Christian Andersen, l'ombre se separe de son hote et mene une existence autonome, prenant bientot le pas sur l'hote. Il semble que si le statut d'etre de Peter Schlemilh a disparu avec son ombre, en revanche chez Andersen l'ombre se forge une identite sans corps. Maldoror se place a la croisee de ces deux nouvelles. Il est l'ombre certes, mais il n'est veritablement ni vivant ni mort. Il cherche dans les adolescents et les enfants qui croisent son chemin le corps qui lui servira d'hote et qui l'acceptera comme ombre, ou mieux, qui s'effacera pour lui laisser la place. Il se cherche un visage, une identite qui s'imprimerait, comme une photographie, sur le sien, comblant le manque. Cependant, Maldoror ne souffre pas l'autre et refuse les images qui lui sont offertes, aussi bien celles des adolescents que celles que lui renvoient les miroirs. Comme l'on accepte mal le voisinage d'un autre soi-meme qui gene notre individualite, le double est souvent flou, une trace plus qu'un etre en soi. Dans la litterature francaise du dix-neuvieme siecle, le double prend generalement la forme d'un etre fluide. C'est le cas dans les Chants de Maldoror, ou dans les textes de Guy de Maupassant et de Theophile Gautier qui s'ecartent d'une oeuvre comme Le Double de Fyodor Dostoyevski, dans laquelle le double est dote d'une forme humaine et mene une vie parallele a celle du personnage principal, dote du meme nom pour rendre la lecture difficile et confuse comme dans les Chants, et destabiliser le lecteur dans son conformisme. Attendu que le double n'est pas accepte en tant qu'entite separee totalement du sujet, les doubles et les ombres en litterature sont souvent brouilles, vagues, murmurant, flottants, comme c'est le cas avec Maldoror, en perpetuelle quete de soi, figure floue a la recherche d'une identite inaccessible.

Si les motifs du miroir et du double hantent le texte des Chants, l'objet miroir fait cruellement defaut. Lors des rares occasions ou il est mentionne, il temoigne de la laideur et Maldoror, qui se voit hideux et scalpe, le fracasse d'une pierre. L'absence de beaute des Chants est liee aux cheveux. Ainsi, l'homme de la potence est pendu par les cheveux (Ducasse 258) et le Createur laisse derriere lui un cheveu comme temoin de sa depravation au << lupanar >> (Ducasse 237). Si le cheveu selon Baudelaire indique le bonheur, la sensualite, l'amour et la volupte, pour Ducasse en revanche l'image positive du cheveu est renversee et transformee en abjection. En effet, Maldoror se plait a empoigner les adolescents par les cheveux et a les faire tourner sur eux-memes, les amenant vers une image plus proche de celle d'un Maldoror cadaverique, en extase devant ces restes capillaires :

[...] Je le saisis par les cheveux avec un bras de fer, et je le fis tournoyer dans l'air avec une telle vitesse, que la chevelure me resta dans la main, et que son corps, lance par la force centrifuge, alla cogner contre le tronc d'un chene... [...] Quand, dans un exces d'alienation mentale, je cours a travers les champs, en tenant, pressee sur mon coeur, une chose sanglante que je conserve depuis longtemps, comme une relique veneree [...], les petits enfants et les vieilles femmes qui me poursuivent a coups de pierre, poussent ces gemissements lamentables. (Ducasse 283)

En perpetuelle quete d'images, Maldoror force l'adolescent a le regarder et a lui ressembler. La narration se deplace en mouvement circulaire. Maldoror recherche fievreusement un reflet qui, une fois decouvert, ne lui convient pas. Il brise alors le miroir, tue l'image et son porteur, pour reprendre sa course eternelle entre recherche et deception; son identite demeurant inlassablement floue. Alors que << l'homme epouvantable >> de Baudelaire choisit d'observer son image, Maldoror prefere ecarter toute trace de sa monstruosite. S'il ne peut la voir, peut-etre n'existe-telle plus. L'homme epouvantable admet son droit a l'image alors que Maldoror la refuse. Au nom du bon sens, il a sans doute raison. S'il elimine la fillette, c'est aussi bien pour assouvir ses plaisirs personnels que pour effacer tout reflet eventuel, c'est-a-dire une image de lui que la petite fille lui renverrait. Il brise l'enfant comme il brise le miroir. Il est en quete de la beaute que les adolescents angeliques lui montrent, (8) mais, soit par envie refoulee, par peur, jalousie ou degout, il la rejette.

L'aspect fantasmatique de Maldoror parcourant les plaines au grand galop, le corps enveloppe d'un large manteau noir pour cacher sa face de cadavre, des jeunes gens dont le lecteur n'apercoit generalement que la silhouette se detachant sur un fond de texte sombre, des personnages qui sont plus qu'ils ne font, meme s'ils semblent si peu << etre >>, des intemperies creant une atmosphere lugubre, tout ceci participe a la creation d'impressions et de taches laissees sur la page et sur un lecteur qui ressent le texte plus qu'il ne lit des actions bien souvent absentes. Rien dans le texte ne pose de contour distinct. Tout se tient a distance. Objets et actions, quand action il y a, sont places hors de la portee visuelle, generalement dans la penombre ou dans l'ombre, creant une vision troublee qui s'apparente a la myopie et qui perdurera jusqu'au sixieme et dernier chant, alors que le lecteur, frustre et quemandant des explications, ne peut que refaire le chemin inverse, vers le debut du texte, pour tenter d'y decouvrir ce qui lui a subrepticement echappe a la premiere lecture, encourage par un << allez-y voir vous-memes si vous ne voulez pas me croire >> (Ducasse 358) eloquent. Le lecteur est interpelle, regarde, force de participer et de renvoyer son regard au sujet peint qui ne le quitte pas des yeux ; c'est le cas bien entendu du narrataire omnipresent des Chants, sans cesse apostrophe, qui ne peut decidement pas lire en paix.

Que celui qui se repait de lectures faciles s'abstienne de s'aventurer dans les Chants, ces pages << pleines de poison >> (Ducasse 123) n'etant pas pour lui. Plagiat de textes passes, (9) symbolistes avant l'heure, adules par les surrealistes, les Chants sont un texte limite, flou, passe, present et futur, d'un genre indistinct, au style changeant. Tout est flou dans les Chants : les identites sont vagues, Maldoror et les personnages sont indiscernables, l'on ne sait qui prend en charge la narration :

Si la mort arrete la maigreur fantastique des deux bras longs de mes epaules, employes a l'ecrasement lugubre de mon gypse litteraire, je veux au moins que le lecteur en deuil puisse se dire : << Il faut lui rendre justice. Il m'a beaucoup cretinise. Que n'aurait-il pas fait, s'il eut pu vivre davantage ! c'est le meilleur professeur d'hypnotisme que je connaisse ! >> On gravera ces quelques mots touchants sur le marbre de ma tombe, et mes manes seront satisfaits ! (Ducasse 353)

Tout est jeu linguistique dans les Chants. La critique n'en est qu'a ses debuts. Elle a devant elle un avenir de critique certes, mais surtout un avenir de lecture et de re-lecture a l'infini, une phrase poussant l'autre, pour tenter avec rage de sortir du desordre qu'apporte l'ecriture du flou et du brouillard narratif qui, esperons-le, sera toujours effleure, etudie, digne d'interet, mais jamais dissipe.

BUTLER UNIVERSITY

CEUVRES CITEES

Comte de Lautreamont. Isidore Ducasse. CEuvres completes. Les Chants de Maldoror. Poesies. Lettres. Bibliographie. Prefaces de L. Genonceaux. R. de Gourmont. Ed. Jaloux. A Breton. Ph. Soupault. J. Gracq. R. Caillois. M. Blanchot. Paris: Jose Corti, 1953.

Dostoyevski, Fyodor. Notes from the Underground and The Double. London, Penguin Classics, 1972.

Hoffmann, E.T.A. The best Tales of Hoffmann. New York: Dover Publications, 1967.

Lacan, Jacques. << Le stade du miroir >> Ecrits I. Paris : Seuil, 1966.

Lefrere, Jean-Jacques. Isidore Ducasse. Auteur des Chants de Maldoror par le comte de Lautreamont. Paris : Fayard, 1998.

Melchior-Bonnet, Sabine. Histoire du miroir. Paris : Imago, 1994.

Poe, Edgar Allan. The complete Tales and Poems. New York: Vintage Books, 1975.

Rank, Otto. Don Juan et Le Double. Paris : Payot, 1963.

Rousset, Jean. Leurs yeux se rencontrerent. Paris: Jose Corti, 1981.

(1) L'ombre s'etend a l'auteur, Isidore Ducasse, dont le pseudonyme comte de Lautreamont pourrait ne pas avoir ete connu de lui, donne apres sa mort par son editeur.

(2) Le lecteur est par ailleurs continuellement place dans une situation de doute ; il ne sait pas quel type de lecteur il est suppose etre et les pistes narratives, generalement brouillees, le forcent a changer d'attitude en permanence.

(3) Le texte des Chants n'a pas encore ete place dans un genre precis ; faute de mieux, on l'a place dans la lignee des symbolistes. Or, les Chants multiplient les genres. Ils sont pieces de theatre, traite de philosophie, prose, chants, roman. Ils sont tout, et ils ne sont rien ; un << livre sur rien >> comme Madame Bovary.

(4) Pour une etude plus approfondie du motif de Narcisse dans les Chants de Maldoror, voir le texte de Paul Zweig Les violences du Narcisse. Paris : Archives des Lettres Modernes, 1967.

(5) Or et paradoxalement, l'ouvrage refuse de servir de miroir au lecteur qui ne peut jamais reellement se retrouver dans des pages en perpetuelle evolution, le narrateur tantot l'incitant a fermer le livre, tantot l'entrainant dans sa lecture vers des pieges parfois a peine masques, l'apostrophant a volonte, le forcant sans cesse a questionner son statut de lecteur et la nature du texte qui lui est presente.

(6) L'on note dans cette strophe une evidente subversion du << Lac >> de Lamartine, une volonte de s'approprier les themes romantiques pour mieux s'en detacher.

(7) Remarquons en outre le paradoxe du sujet : il ne peut exister qu'en etant reconnu par l'autre dont il ne peut supporter la presence. Il l'elimine dont, annulant par-la la seule validation de sa propre existence.

(8) La ressemblance entre les adolescents des Chants et Georges Dazet, l'ami d'ecole d'Isidore Ducasse, plus jeune que lui, avec lequel il aurait entretenu une eventuelle relation amoureuse, a souvent ete mentionnee. Sur ce sujet, voir le chapitre << La maison de Jean Dazet >> suivi de << Le poulpe au regard de soie >>. Lefrere, Jean-Jacques. Isidore Ducasse. Auteur des Chants de Maldoror par le comte de Lautreamont.

(9) Les Chants sont reellement un texte-jonction, constitues de plagias des oeuvres lues et admirees (ou haies) par Ducasse et qu'il enumere dans ses Poesies. Les Chants sont egalement un texte precurseur de mouvements a venir tel le surrealisme, en avance sur son temps mais heritier de ses pairs. Regroupant tous les genres et creant du nouveau, les Chants ne peuvent vraiment etre definis que comme << flous. >>
COPYRIGHT 2006 University of North Carolina at Chapel Hill, Department of Romance Languages
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 2006 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Title Annotation:analysis of poetic novel, The Songs of Maldoror, by Isidore Ducasse
Author:Sureau, Eloise
Publication:Romance Notes
Article Type:Critical essay
Geographic Code:4EUFR
Date:Mar 22, 2006
Words:3741
Previous Article:Une reecriture de Constance Verrier chez George Sand: Malgretout.
Next Article:Translating tango: Sally Potter's lessons.
Topics:


Related Articles
La poesie impie ou le sacre du poete: sur quelques modernes.
Presentation.
Amenager Diversite Culturelle, Langue et Education: Un Regard Comparatif sur le Quebec et la Flandre.
Parcours identitaires de jeunes francophones en milieu minoritaire.
Production d'un discours sur l'immigration et la diversite par les organismes francophones et acadiens au Canada.
L'immigration en dehors des metropoles: vers une relecture des concepts interculturels.
B. Pouderon (ed.): Lieux, decors et paysages de l'ancien roman des origines a Byzance, Actes du [2.sup.eme] colloque de Tours, 24--26 octobre 2002.
Ce qu'un ecrivain peut faire de l'espace.

Terms of use | Copyright © 2017 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters