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Un psychanalyste face a la violence: s'ouvrir a l'aiterite.

RESUME: Les reflexions qui suivent souhaitent questionner les processus en jeu dans notre rapport a la violence. De facon spontanee et presque necessaire, nous considerons toujours que la violence eclate ailleurs, mais pas ici, du cote de notre humanite, comme si nous avions du mal a admettre que nous puissions egalement etre habites de pulsions mortiferes ou agressives. Devant les expressions collectives de la violence deshumanisante, qu'est-ce que notre discipline, occupee a l'analyse du singulier, a a dire? Nous analyserons d'abord les modes de rejet ou de deni de la violence, qui suscitent, comme ce fut le cas apres les attentats contre Charlie Hebdo, la recreation d'une foule anonyme, suivant une forme d'uniformisation que la realite virtuelle parait accelerer. Ensuite, nous evoquerons l'absence de toute perlaboration apres l'evenement historique de la Shoah, evenement qui se devait d'etre oublie, sans quoi nous aurions ete confrontes a la part d'inhumain qui nous habite. Enfin, pour conclure, nous nous demanderons si le role de la culture ne serait pas justement de faire une place a la reconnaissance et a l'assomption de l'autre en nous et a l'exterieur de nous.

Mots cles : Violence, terrorisme, deshumanisation, deni, realite virtuelle, Shoah

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Dans ce monde de profit qui est le notre, l'argent est roi. Tout se monnaye. Tout se paye. Seule la violence est gratuite.

PHILIPPE GELUCK, Le chut, jamais 203,1988.

Les chiffres et les faits furent les moyens memes, bien averes, des assassins. L'homme comme numero est une des horreurs de la deshumanisation.

AHARON APPELFELD

Je suis en permanence preoccupe par la question de notre fonction d'analyste face aux evenements, au processus de deshumanisation galopant, aux passages a l'acte repetes de ceux dont la faille identitaire ne trouve d'issue que dans une ideologie qui leur promet une reparation dans la mort, celle de leurs <<ennemis>> autant que la leur.

Comment notre discipline du singulier, peut-elle avoir un impact sur le collectif? le pense de plus en plus que ce qui peut avoir une efficace serait la sommation des reponses singulieres qui repondent a l'histoire, a l'experience, au style de chacun.

Depuis que cette thematique a ete proposee, argumentee, il semblerait que la violence ait change de registre. Il n'est plus possible de l'aborder de la meme facon. Elle a fait effraction dans le quotidien de tout un chacun. Non pas comme un phenomene entierement nouveau, puisque cela fait bien des annees qu'elle nous interpellait, par voie mediatique le plus souvent. Elle etait la, quotidienne, mais pas ici, la-bas ...

Or, on la sentait malgre tout approcher, insidieusement. Mais, on n'y croyait pas, pas vraiment. Ici, cela ne se pouvait pas !

On tenait ainsi pour acquis que cela ne pouvait arriver qu'aux autres: par les autres chez les autres. Jusqu'au jour oo ...

Et pourtant, on a du mal a y croire.

Reminiscence d'un certain 11 septembre? Realite, reve, hallucination? Quelque chose d'inimaginable s'est produit, la-bas. Les Twins, les tours jumelles, symbole de <<notre>> puissance, se sont effondrees et, avec elles, c'est tout notre sentiment de securite qui s'est trouve entame. Mais c'etait encore la-bas.

Jusqu'au jour oo, en janvier 2015, la violence a fait effraction ici, cette fois ici. Alors, nous sommes touches, mais, dans le meme temps, nous ne sommes pas touches ! Ce n'est pas nous qui avions ete cibles, c'etait la liberte d'expression.

Il y aurait eu la un premier pas possible pour la reconnaissance de l'origine de cette violence, mais nous avons fait encore une fois un pas de cote, car, au sens propre, ce n'est pas nous qui avons ete atteints.

Alors, on devient tous <<Charlie>>, au nom de la liberte d'expression! Tous Charlie, puis--par contamination ?--tous << Paris >>, tous << Bruxelles >>, tous <<Nice>> ...

Alors, c'est donc ca ici: Charlie, Paris, Bruxelles, Nice? Notre ici flotterait-il de Charlie a Paris, puis Bruxelles. Ou serait-il un ici cumulatif, a la maniere d'un patronyme espagnol : << Charlie-Paris-Bruxelles-Nice... >> ?

Une attaque de masse qui provoque une reaction collective, qui cree une foule, une masse d'anonymes, rangee sous une banniere elle-meme interchangeable au gre des evenements par lesquels son slogan s'actualise. Ces phenomenes de foule se couvrent d'un vernis de noblesse, Nous sommes Charlie ! Noblesse contingente, factice, de pacotille.

Le message serait le suivant: Nous sommes Charlie, Paris ... tous unis, tous freres!

Nous Charlie, Paris, ne sommes pas la violence, nous ne la connaissons pas, elle a fait effraction chez nous. Et elle nous unit, pour la montrer du doigt.

Nous voila doublement proteges: d'une part, par cette union dans l'anonymat et, d'autre part, par la projection de la violence, de notre violence disons-le, sur cet autre qualifie de <<terroriste>> et de <<djihadiste>>, qui vient incarner et personnifier cette violence.

Une reponse rassurante, O combien, aux questions que l'on ne s'est pas posees.

Nous reagissons comme si le corps social etait l'objet d'une attaque bacterienne, mais que, faute d'antibiotique, nous cherchions a nous proteger avec une armure en carton-pate ... Cela nous donne l'illusion de reagir et nous evite ainsi de nous confronter a notre impuissance, ainsi qu'a celle de nos autorites tutelaires.

Cette cecite volontaire vise d'abord a nous empecher de nous confronter au fait que la-bas n'existe pas. Il n'y a qu'/ci. La violence qui vient de faire effraction dans notre corps social n'est pas une bacterie etrangere. Il s'agit d'une maladie de systeme, c'est-a-dire une maladie auto-immune qui se decline sous differentes formes: terrorisme, djihadisme,etc. Elle trouve des terreaux fertiles dans certaines parties fragilisees cie ce corps social. Celles-ci la rendent plus visible et plus tangible, il n'en reste pas moins que c'est tout le corps qui est atteint.

Ce sentiment d'effraction opere comme un effet de reel, du fait de l'impossibilite d'envisager que cela puisse arriver ici et maintenant, double du deni de l'existence de la violence en chacun de nous d'une part, et de maniere endemique dans une progression en acceleration constante dans le lien social.

Du reste, la maniere dont on traite cette violence n'est pas sans lien avec la facon dont, a l'origine, elle s'est creee. Elle est souvent le fait de sujets qui se sentent etrangers du pays et de la culture dans lesquels ils sont nes, tout autant que du pays et de la culture dont ils sont issus par leur heritage familial.

Nous voila contraints de penser la violence comme une production de notre systeme de societe, qui vient la mettre a la question. Si tout le corps social est atteint, nous sommes aussi concernes, chacun de nous individuellement. Nous devons donc penser la violence dans l'intimite meme de notre psyche mais aussi dans le contexte particulier d'une epoque.

Le deuxieme point est plus facile a considerer dans la mesure oo il nous offre la facilite de pouvoir nous en exclure. Pourtant, nous ne pouvons agir avec quelque efficace que sur le premier. Encore faut-il le reconnaitre!

Commencons donc par aborder le contexte.

La encore, il s'agit de distinguer l'etat des lieux de la determination de ses sources.

Etat des lieux: une dette de 6 millions

Ces evenements font effraction dans des societes democratiques au regime capitaliste, ou liberal, voire ultra liberal. Ces societes sont plus ou moins federees et sont liees par des pactes commerciaux, des traites, des ententes, etc. Et, un fait a considerer est qu'elles vivent aujourd'hui sous l'emprise de la dette souveraine. Une dette de 6 millions.

Quelle est donc cette dette qui pese tellement sur nos epaules?

Avoir designe d'emblee un coupable correspond a repondre a une question qui n'a pas ete posee. Aussi, avant meme de poser la question de l'origine de cette dette, il est peut-etre important d'en mesurer les consequences : elle a profondement modifie la fonction meme de nos societes, qui se sont mises au service de la dette et ne sont plus au service du citoyen.

Elle impose de telles restrictions qu'elle est en train de detruire tous les acquis du dernier demi-siecle. Elle fonctionne pour ainsi dire comme un Moloch qui devore toute trace d'humanite pour ne laisser subsister que des nombres.

Cela se traduit en un mode de pensee qui ne sait s'exprimer qu'en chiffres, et ce sous le signifiant maitre de la rentabilite. Ce systeme ne pense plus l'humain nominalement, mais uniquement numeriquement. Dans ce systeme, nous n'existons plus qu'en nombre, en foule. Il n'est donc pas surprenant que nous reagissions en foule. Le sujet se reduit a un numero parmi d'autres et se trouve ainsi anonyme dans une foule qui ne laisse plus pointer aucune singularite. En outre, cette pression de la dette nous reduit a n'etre que ce que nous coutons, au detriment de toutes nos valeurs humaines. Elle nous anonymise dans une foule qui ne laisse plus pointer aucune singularite, au point qu'etre humain est devenu une faute!

On nous explique que nous avons trop longtemps vecu au-dessus de nos moyens et que maintenant nous devons en payer les consequences, il n'y a plus qu'a rembourser la dette que nous aurions ainsi generee, sans autre forme de proces. C'est un probleme on ne peut plus trivial. Et cela semble bien nous convenir.

Cette explication manifeste, aussi culpabilisante soit-elle, nous y adherons d'autant plus aisement qu'elle masque, en realite, une dette bien plus problematique, une dette de 6 millions de vies parties en cendres et en fumee ; 6 millions de morts sans sepulture. La dette d'un monde disparu, de millions de noms effaces, de millions d'hommes, de femmes, d'enfants, reduits au statut de Stucke, de numeros. La dette financiere contemporaine vient recouvrir la dette symbolique et humaine de cette immense foule d'etres deshumanises que l'on a reduits au numero tatoue sur leur bras. La dette, qui est en train de nous detruire, est ultimement celle de tous les genocides, de tous les massacres, dont la Shoah est le paradigme.

Conscience eternelle

Les societes occidentales n'ont pas su comment affronter et assimiler cet evenement dans leur histoire et elles s'en sont finalement tirees au moyen d'arguties : il fallait que << ca continue >> et, pour que ca continue, il fallait que cette catastrophe soit passee sous silence.

Cette necessite affichee que ca continue, que les choses suivent leur cours comme si rien n'etait survenu, a laisse en suspens tout le travail indispensable de Durcharbeitung, ainsi que le travail de deuil et la mise en question de chaque Etat, de chaque societe, de chaque discipline, de chaque individu quant a son implication dans l'evenement.

Nous pouvons lire dans ces actes de violence meurtriers, aujourd'hui, un effet de retour de ce qui n'a pas ete symbolise. Le deni de notre implication dans l'evenement a tous les niveaux se traduit par un deni du passe.

Il s'exprime peut-etre aussi dans le fantasme de vaincre la mort, de dominer le reel, tuer la maladie, guerir le vieillissement, dominer la nature, etc. Pretentions qui auraient comme fonds baptismal un gigantesque tas de cendres ... La futilite de ces pretentions, la nature nous en donne la demonstration tous les jours.

Le fantasme d'immortalite est bien illustre par ce nouveau mouvement: le transhumanisme. Ce fantasme se deploie sur deux plans:

--Le plan biologique, guerir du vieillissement ;

--Le plan psychique, acquerir l'immortalite, non plus de l'ame, mais de la conscience, selon la prophetie de Ray Kurtzweil, qui prevoit la possibilite d'une conscience rendue eternelle par son transfert dans un appareil numerique.

Alors que nous ne sommes manifestement pas a meme d'apprehender psychiquement tant l't'x nihilo que Yab Lternam, voila donc que certains pretendent aujourd'hui a une vie eternelle. Ray Kurzweil, pape de l'Intelligence Artificielle et chercheur star de Google, annonce que, d'ici la moitie du xxie siecle, il sera possible de telecharger sa conscience sur un support numerique et de vivre ainsi eternellement, en dehors de toute enveloppe charnelle, dans une realite essentiellement virtuelle. Si nous assistons bel et bien a une prophetie, au nom de quel dieu Ray Kurzweil parle-t-il?

Comme si un etre humain etait reductible a sa vie consciente, a sa conscience! Et puis, il faudrait pouvoir la definir cette conscience. Paradoxalement, elle est bien plus difficile a demontrer que notre inconscient. Mais de toute facon, celui qui envisage ainsi le devenir de l'humanite semble ignorer l'existence de l'inconscient. Cela represente un Deni majeur d'une grande partie de notre vie psychique, qui est inconsciente, mais aussi pulsionnelle. N'etre que conscience et quelle conscience, serait alors denier cette part obscure de nous-memes qui fait ce que nous sommes. Du coup, nous ne serions plus que ce que nous pretendons etre. Ouf, il n'y a pas a redouter de monstre tapi au fond de nous!

N'existerait alors que ce que j'accepte en toute conscience; le reste n'existe pas, et cela me libere de tout risque de culpabilisation, ou autre sentiment humain d'ailleurs.

Big Brother en poche

La realite augmentee est peut-etre deja une source d'enseignement quant a un monde qui serait fonde sur la seule conscience. L'epidemie Pokemon Go a frappe cet ete 45 millions de personnes de par le monde. Le jeu en soi ne presente pas d'interet ; nous y voyons plutot un epiphenomene qui revele neanmoins un probleme nettement plus preoccupant.

Si depuis quelques annees, nombre de personnes passent une certaine partie de leur temps dans un monde virtuel, bien plus attrayant que leur monde quotidien, ils le font chez eux, devant leur ecran, dans un hic et nunc purement virtuel. Alors, meme si, insensiblement, l'ecart entre virtuel et realite s'amenuise pour certains d'entre eux, ces derniers restent pourtant separes dans l'espace et dans le temps du monde virtuel. Autrement dit, il leur reste encore un peu de place pour fantasmer.

Or, avec la realite augmentee, la situation est tres differente. Le virtuel vient augmenter la realite, et, selon les chercheurs, rend ludique et convivial un espace exterieur devenu anxiogene. La technologie vient alterer le reel lui-meme, au prix d'y sacrifier d'ailleurs un grand nombre de nos <<donnees personnelles >>. On peut dire que la technologie se substitue au fantasme dans notre apprehension du reel. Mais aussi que notre conscience s'avere la somme de nos <<donnees>> personnelles!

La realite augmentee transforme le joueur en une foule unaire, animee par un fantasme uniforme propose, voire impose, par la techne, au service d'un authentique systeme totalitaire. La realite augmentee n'est rien d'autre que le triomphe de Big Brother, qui n'aura pas eu besoin de s'imposer par la violence, puisqu'on consent librement a sa presence et qu'on le recherche meme comme un moyen de nous aider a supporter le reel. De ce fait, il s'est d'ailleurs aussi substitue a la religion. A cet egard, le virtuel parait etre le nouvel opium du peuple qui aura permis l'installation consensuelle d'un veritable espace totalitaire.

De fait, ces medias provoquent les deux elements majeurs en jeu dans tout systeme totalitaire: la soumission a l'autorite et le conformisme de groupe. Soumission a l'autorite? Quelle autorite? Elle semble aujourd'hui incarnee dans nos smartphones, ces Big Brother qui se sont installes dans nos vies, au vu et au su de tout un chacun. Ces phenomenes profitent d'une large breche ouverte dans les figures d'autorite traditionnelles. Cette alteration de l'autorite n'est pas recente. Dans son histoire, la decapitation du roi a represente un moment decisif. Ce n'est, en effet, pas sans consequence que la democratie et la Republique voient le jour dans la terreur et la destruction de l'image ideale du couple parental. Il ne s'en relevera pas! Et la figure paternelle est celle qui a ete le plus gravement atteinte.

La toute-puissance paternelle a perdu au fil du temps de sa superbe pour finir par se dissoudre dans la << responsabilite parentale>>. L'enfant y perd une figure rassurante, protectrice, et aussi un repere solide, qui favorisait l'acquisition de la gestion pulsionnelle.

Du coup, face a un environnement anxiogene, le sujet va trouver refuge dans l'uniformite du groupe, dans l'anonymat de la foule. L'une comme l'autre se constitue par la mise en place d'un tiers exclu. L'une comme l'autre favorise les satisfactions pulsionnelles directes.

La foule : tous freres?

Ainsi, les premiers pas dans la << realite augmentee>> se traduisent par ce que nous avons appele une << foule unaire >>.

Ce que soulignent nombre d'utilisateurs d'un jeu comme Pokemon Go, c'est sa dimension <<sociale>>: il faciliterait dit-on les rencontres et les echanges. Aucun de ses joueurs ne semble sensible ni a la vacuite de ces echanges, ni au caractere artificiel de ces rencontres qui sont en fait <<arrangees >> par les createurs du jeu. Ce qui prime la encore, c'est le << tous >> : << tous chasseurs de Pokemons ! >> Or, si nous avons tellement besoin de clamer haut et fort que nous sommes << tous ... >>, c'est sans doute parce que cela ne va pas d'emblee de soi. Ces slogans crient aussi notre difficulte d'etre simplement nous, sujets singuliers!!!

Nous sommes <<tous freres>>. Si on a tellement besoin de le clamer, c'est que justement, cela n'a rien d'evident. En effet, la fraternite parait fondee sur la segregation : plus on essaie de creer une communaute, plus on produit des processus segregatifs; plus on vient marquer son identite par le sol, les valeurs, etc., plus on a besoin de creer un ennemi. D'ailleurs, les differentes sortes de guerres qu'on observe dans le monde, sont soit des guerres territoriales et nationales, des guerres raciales et parfois, les deux se conjuguent. Ainsi, dans cet appel a etre <<tous freres>>, il s'agit bien plus de <<frerocite>> que de fraternite qui se tisse sur un fond de segregation.

Comment alors sortir ou a tout le moins resister a cette force qui tend a l'anonymat et a l'uniformisation? Pour permettre et favoriser l'acces a des processus de subjectivation authentiques et singuliers, et ainsi (re)devenir sujet de sa propre histoire, il est necessaire de reconnaitre la part inconsciente qui est en nous et de l'assumer. En effet, les aleas de notre constitution subjective peuvent nous permettre de realiser comment se constitue la foule que nous subissons aujourd'hui et la violence qui y regne.

Face a l'absence de reponse possible au niveau institutionnel, nous sommes renvoyes a notre responsabilite individuelle, c'est-a-dire a notre capacite d'accepter de nous interroger quant a notre place et notre implication dans les evenements que nous vivons. Si la violence n'est pas la-bas, si ce n'est pas l'autre qui la met en acte, comment affronter notre violence intrinseque et surtout, comment apprendre a la gerer? Reprendre la question de la violence du point de vue de notre responsabilite individuelle revient a reflechir a nos processus pulsionnels, d'autant plus que les catastrophes du xxe siecle, en particulier la Shoah, nous y contraignent. En effet, les catastrophes humaines du xxe siecle n'ont pas ete le fait de personnages pathologiques, monstrueux ou barbares, mais bien d'hommes <<ordinaires>>. Ce constat est tellement derangeant qu'il aura fallu un demi-siecle pour oser enfin l'admettre.

Tres longtemps, on a soutenu (cela a ete le premier temps de l'enseignement), que les nazis etaient des fous, des pervers. C'etait rassurant. Le fou, c'est toujours l'autre, Valien, l'aliene. Il aura fallu attendre presque 50 ans pour que l'on ose dire que la problematique de cette violence extreme touchait aussi les hommes ordinaires; 50 ans pour sortir des justifications par << l'extraordinaire >>, la << barbarie >>, la << folie >> des autres, et que l'on parle enfin des humains derriere ces exactions.

Que nous enseignent les genocides et la Shoah en particulier?

Partout ou il y a eu des crimes de guerre, des massacres, des genocides, des processus memoriels se mettent en place. Il faut enseigner ce qui s'est passe, puisqu'il est important de ne pas oublier. Il faut donc faire un travail de memoire, a tel point qu'on parle desormais d'un <<devoir de memoire>>. L'usage du concept de <<devoir>> dans ce contexte doit malgre tout nous alerter.

Ce sur quoi je veux attirer l'attention se resume en cette question, que chacun devrait se poser pour lui-meme: le fait de savoir qu'on a massacre, qu'on a tue a la machette, au fusil, avec des balles, etc., qu'on a place des etres humains dans des chambres a gaz et qu'on les a reduits en cendres dans des fours crematoires, est-ce que cela m'enseigne quelque chose? Bien sur, c'est important que je ne l'oublie pas, cela fait partie de mon histoire, mais est-ce que cela m'enseigne quelque chose a moi, aujourd'hui, en tant qu'humain?

Ce dont il s'agit de se souvenir, c'est moins de l'horreur en tant que telle et de ses chiffres, que de ce que la Shoah a revele: l'espece humaine. Plus exactement, elle ne permet plus de continuer a refouler encore ce qui existe au fond de tout homme. Car Se questo e un uomo, Si c'est un homme, rien ne me garantit que je ne sois pas cet homme-la !

Tel est le message de la Shoah. Aussi ce que la Shoah a revele nous met-il en demeure, chacun dans notre singularite, de vaincre Hitler en nous-memes.

Et si nous nous contentons plutot d'un simple devoir de memoire des faits, ce devoir aura une fonction de Verleugnung, de deni, par rapport a ce qui est reellement en jeu. Il nous faut au contraire accepter que nous portons tous en nous le moment speculaire decrit par Ka. Tzetnik 135633, non pas victime ou bourreau, mais victime et bourreau. Il n'y a pas de bon cote. Cela revient aussi a aborder la culpabilite d'etre vivant, qui s'apparente au fait que nous portons tous dorenavant les stigmates du complexe du survivant.

Voici donc l'enseignement des genocides, ou plutot la question fondamentale qu'ils nous imposent : qu'est-ce qui me garantit, moi humain, de ne pas abandonner mes convictions et ceder a ce qui autorise ma part obscure, pulsionnelle?

Eros et Thanatos

Si on ne peut plus considerer que la violence est uniquement la-bas, si la violence ne vient pas seulement de l'autre, alors il revient a chacun de nous de la reconnaitre en nous-memes.

La source de cette violence, nous la connaissons, car Freud l'a decouverte :nos pulsions. D'abord, la pulsion de vie, Eros, puis Thanatos, la pulsion de mort. On connait la difficulte qu'ont eue les premiers disciples de Freud a accepter cette derniere. S'ensuivirent des debats quant a l'anteriorite entre les pulsions. Il faudrait plutot admettre qu'il n'y a pas de hierarchie entre ces pulsions, dans la mesure oo elles sont toutes les deux necessaires a la vie. C'est par leur intrication qu'elles sont operantes: toutes nos actions sont le fait de plusieurs motions pulsionnelles qui intriquent Eros et Thanatos.

Quand la pulsion de mort se tourne vers l'exterieur, elle devient pulsion d'agression. Sa satisfaction est source de plaisir qui se renforce par la part erotique qui lui est associee. Elle a eu, et a parfois encore, une fonction essentielle : l'etre vivant preserverait sa vie en detruisant celle de l'autre. Elle est ainsi plus proche de la nature que notre resistance a elle. Il est donc vain de vouloir la supprimer, mais on peut la detourner, lui offrir un autre destin !

Pour cela, nous pouvons solliciter Y Eros. Tout ce qui produit du lien affectif s'oppose a Thanatos. Nous pouvons aussi agir directement sur cette derniere en modifiant son but et en l'orientant vers des objets plus eleves, autrement dit en la sublimant. Cette sublimation conduit l'etre humain vers des kulturellen Leistungen, des elaborations culturelles. Ainsi, tout ce qui est culture s'oppose a la guerre et vice versa.

La culture pour ou contre l'homme

Ainsi la culture donne le meilleur et le pire. En effet, la culture ne saurait echapper a la regle commune: meme si nous la considerons comme une sublimation, il faut admettre qu'elle concerne les pulsions dans leur intrication.

Si nous envisageons le bon cote de la culture, nous y trouvons un destin plus eleve de nos pulsions: l'art, la poesie, la musique, etc. Nous ne devons pas oublier cependant que toutes les disciplines de la culture ont participe au processus d'industrialisation de la mort et que les ideologies, les propos antisemites, racistes, xenophobes, etc. s'ecrivent dans des livres, se chantent dans des chansons, se jouent au theatre et au cinema. La culture ne suffit donc pas.

Ou plutot, il y aurait lieu de distinguer une culture kitsch, un vernis de culture, d'une culture qui s'ouvre a l'alterite. Il est donc necessaire de preciser ce que nous entendons par << culture >>. Celle qui nous interesse est tout a la fois produit et moteur de la subjectivation, de l'<< hominisation >>, de l'humanisation : une culture porteuse d'une dimension ethique. Par consequent, nous ne visons pas une culture reductible a une accumulation de Savoirs, mais plutot une culture qui s'apparente a un processus de subjectivation dans une adresse constante a l'autre.

Ce processus culturel a la particularite de faire exister les deux protagonistes, mais il ne peut fonctionner qu'a la condition d'une ouverture prealable a l'alterite. C'est la le point central et fondamental qui prend sa source pour tout un chacun lors de la confrontation a l'ail moins un ou a l'ail moins une-, en un mot, a la difference des sexes.

La maniere dont tout un chacun va gerer ce qu'il convient d'appeler le complexe de castration va marquer sa relation a la difference. Les differents ratages du complexe de castration ouvrent la voie a une satisfaction directe des pulsions agressives sous la forme d'une violence. Celle-ci peut alors s'exprimer directement, mais la plupart du temps elle est projetee sur un tiers exclu qui vient l'incarner. Ces ratages se traduisent sous toutes les formes d'ostracisme: racisme, xenophobie, machinisme, antisemitisme, islamophobie, etc.

Reconnaitre l'autre dans sa difference, c'est accepter l'existence d'une part de non-moi. Non plus quelqu'un sur qui je peux projeter ce qui est insupportable en moi, mais le reconnaitre comme autre, dote d'une alterite qui ne m'enleve rien, mais qui peut tout m'enseigner.

Eloge de la difference

La difference est plurielle : elle est difference du sexe, du choix d'objet, de la culture; elle est la maladie, la folie, elle est le handicap, etc. Elle se marque souvent au moyen d'une substantivation : ainsi parle-t-on du cardiaque, du congenital, de l'hysterique, du diabetique, de l'etranger, de l'arabe, du juif, etc. Dans ces noms, la pejoration est loin d'etre absente, et l'enjeu d'une mise a distance de l'autre y est omnipresent et palpable.

Dans ce contexte, l'analyse de ce que represente pour chacun la confrontation a la difference est-elle contournable?

La tentative d'effacer la difference est bien sur condamnee par chacun quand on la situe dans le contexte d'un regime totalitaire par exemple. Elle est plus rarement reperee quand elle fonctionne dans notre quotidien, engoncee dans un discours rationalisant et surtout normalisant, voire << normativant >>. Le droit a la sante peut ainsi se transformer en une obligation a la sante. Le corps doit repondre a des normes culturelles et scientifiques, dans une epoque et dans un lieu donne.

L'homme a tendance a mettre en place des defenses contre la difference, contre l'alterite. C'est un effet du proces de la subjectivation et cela touche a la question de la castration et de son assomption. Le signifiant est difference, il peut se definir comme absolue singularite: un signifiant est ce qui est different de tout autre signifiant. Ainsi, le refus de la difference pourrait aussi s'entendre ultimement comme le refus du langage lui-meme.

Les defenses elaborees contre la difference peuvent s'exprimer aussi bien sur le mode de l'exclusion (racisme, xenophobie, antisemitisme) que sur celui de l'assimilation (nationalisme, obligation de sante, normes corporelles ou physiologiques ...). Tout rejet de la difference concerne peu ou prou le refus de la difference des sexes. Cette question du rejet de la difference, quand on l'aborde par l'angle de la normativation du corps, amene a mettre au travail la dimension du beau et du monstre. Il y aurait du monstre dans ce qui est insupportable au regard dans la difference.

Or, l'etrangete de l'etranger, c'est sa proximite. Encore une fois, le travail qui nous revient est la reconnaissance et l'assomption de l'autre en nous, et notamment de l'autre sexe, comme etranger. C'est a cette condition que pourra se creer en nous un espace ouvert au non-moi, a l'alterite.

Si le style, c'est l'homme ... auquel je m'adresse, la culture pour trouver son efficace se doit d'etre un mouvement de subjectivation dans une adresse a l'autre: une ouverture a l'alterite!

Daniel Lemler

daniel.lemler@gmail.com
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Author:Lemler, Daniel
Publication:Filigrane
Date:Jun 22, 2016
Words:5052
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