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Traverses et miseres dans les contes et dans la vie: essai de systematisation d'un reflexe de chercheure.

Selon les conteurs rencontres par l'auteure dans les annees 1970, les contes merveilleux sont des << histoires de traverses >> ou des << histoires de miseres >>, que la plupart avaient appris en memorisant les << go >> et les << stops >> des trajectoires des personnages. Ces conteurs vivaient ces contes comme la traversee, remplie de risques et de difficultes, d'un monde imaginaire a visualiser d'un point de depart a un point d'arrivee. Ces traversees resonnaient sans doute dans leur propre vie comme leur vie resonnait dans leurs contes. Ce faisant, ils se transmettaient des recits structures pleins d'un sens que nous ne finissons jamais d'epuiser. En marge des travaux de typologie qui aident les chercheurs a relier entre eux << tous les contes qu'il y a au monde >>, l'auteure s'interroge sur ce que nous pouvons apprendre en abordant de facon topographique, voire topologique, les contes qui nous ont ete ainsi transmis. Elle detaille dans cet article comment le reflexe topologique qu'elle a developpe en etudiant les contes nourrit maintenant son rapport au monde, de meme qu'elle tente une systematisation de ce reflexe de chercheure pour qui des constellations de sens figures et de sens propres entrent parfois en coincidence sur de riches sequences.

According to the storytellers the author encountered in the 1970s, great tales are "stories involving crossings" or "stories involving misery" that many of them had learned by memorizing the "goings" and the "haltings" along the characters' paths. These storytellers lived these tales like the crossing, filled with risks and difficulties, of an imaginary world to be visualized from the beginning to the end. These crossings undoubtedly resonated in their own lives just as their lives resonated in the tales. As such, they have transmitted structured accounts that are full of meaning that is inexhaustable. Along with the typology work that helps researchers link "all the tales that exist in the world", the author wonders what we can learn from approaching tales that were transmitted to us from a topographic, or even topological, point of view. In this article, she describes how the topological reflex that she has developed by studying tales now nurtures her relationship with the world. She also attempts to systematize her "researcher's reflex", to sometimes catch constellations of figurative meanings and literal meanings coinciding in rich sequences.

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Il n'est pas necessaire de savoir lire pour avoir acces au sens vehicule dans les contes, pour en faire quelque chose dans sa vie et pour le transmettre. Il suffit d'etre au monde comme un etre sensoriel, moteur, pensant, eprouvant des emotions, ce qui genere un rapport de soi a l'espace, au temps, au territoire, aux autres, ce qui donne une experience du mouvement, des relations, des sensations, de la marche, de la traversee de l'espace, du temps, des territoires. Il suffit de disposer de la parole, de mots et d'images pour l'exprimer. Il y a la des fondements pour une epistemologie des savoirs qui sont tres facilement recouverts par l'experience additionnelle, facilement envahissante, de l'alphabetisation et probablement aussi maintenant des technologies informatiques qui viennent se superposer a ces fondamentaux de l'etre au monde. Les courants savants qui ont importe les contes dans leur propre monde alphabetise, comme objets d'etude ou en tant que sources d'inspiration, n'auront souvent pas vu l'obstacle que posait leur propre alphabetisation a la comprehension du procede d'elaboration et de transmission << sans la lettre >> propre aux savoirs ainsi vehicules. Un jour, il faudra faire l'epistemologie de ces strategies paralleles qui ont sillonne l'histoire de l'humanite et de leur importante contribution au repertoire d'experiences dans lequel celle-ci puise pour mieux se connaitre et continuer son chemin. Le texte qui suit tente d'attirer l'attention sur quelques mecanismes apercus en ecoutant des conteurs et des conteuses peu ou pas alphabetises parler de leur experience du conte, de sa memorisation et de sa transmission.

Tout l'automne, j'ai cherche des moments a travers une actualite galopante pour preparer cette communication. J'ai essaye d'ecrire et je butais dans l'ecriture parce que j'aurais voulu apporter du neuf. J'ai pris cette manie, on dirait, de considerer que quand je traverse l'ocean pour rencontrer des collegues sur la question des contes, ca doit etre non pour repeter le passe, mais pour marquer une etape dans mon cheminement de recherche. Ultreia ! comme dit la devise des pelerins de Compostelle. Plus loin ! Au-dela!

Or, depuis la rencontre de I'ISFNR de 1998 a Gottingen, ou j'ai tente une sorte de synthese des vingt annees de recherche precedentes, qui a ete publiee depuis dans Fabula, j'ai marque une sorte de pause, comme si l'important avait ete dit et consigne a cette occasion. Et mon travail au Collectif pour une loi sur l'elimination de la pauvrete--maintenant Collectif pour un Quebec sans pauvrete--a pris tout mon temps. J'ai mis tres peu de temps depuis dans ce qui, pour moi, avait releve jusque la de la << recherche >>. J'ai ete tout le temps dans une << quete >>, dans une lutte qui nous a conduits, a plusieurs, a proposer une loi sur l'elimination de la pauvrete et ce qui s'ensuit. Les contes sont passes en sourdine, vivants, toujours la, mais en arriere-plan, en echo. Alors je me suis demande ce que je pourrais vous apporter, du coeur de cette lutte, sur le sujet assez audacieux du sens entre les contes et la vie, que nous avons traduit ici par les traverses et les miseres.

Qu'avais-je de valable a apporter comme chercheure egaree sur les rives de la militance a cette rencontre sur les contes ? J'ai mis le bouton des contes a << on >>, si on peut dire et j'ai commence a brouillonner laborieusement.

En cherchant dans mon parcours ce que je pouvais apercevoir de nouveau a dire, j'ai trouve qu'il m'est reste pour la vie au quotidien ce que j'appellerais un reflexe topologique, autrement dit une attention aux lieux et a la dynamique des arrangements des personnes, des gestes et des choses dans l'espace et le temps. Je sais que ce reflexe m'est tres utile a tout moment. J'ai cherche comment je pourrais arriver a l'expliquer.

Et tout a coup, il est arrive du neuf, pele-mele : d'abord une histoire de coincidence de sens, comme j'en ai eu souvent, autour d'un film et d'un conte, ensuite une histoire d'escaliers roulants.

Et puis il y a eu cette conversation, un vendredi d'octobre, un beau midi, en plein milieu d'un colloque de Centraide Quebec -- un organisme de levee de fonds pour l'action communautaire -- ou j'etais invitee a venir parler de la conjoncture politique et de son impact pour l'action communautaire. J'ai su tout de suite que c'etait le debut de la presente communication. J'ai pris quelques notes. Si vous permettez, je vous raconte. Et pour le reste, je deroulerai le fil a mesure.

Des liens. << Vous rappelez-vous du fil d'or ? >>

Ici je vais simplement nous rappeler que nous faisons des liens entre les histoires que nous entendons et notre vie. Nos vies en fait. Parce que tout ca circule en reseau dans la mouvance de nos quotidiens qui s'entremelent.

<< Vous rappelez-vous du fil d'or ? >> m'a dit ce monsieur grisonnant, en me voyant arriver le midi a une reunion d'animateurs ou je devais prendre le pouls des ateliers du matin pour ajuster mon intervention de l'apres-midi. Je ne l'ai pas reconnu. J'ai vu son beau regard qui sondait le mien. Et ca m'est revenu.

Il faisait reference a une session de ressourcement aupres d'animateurs de pastorale du secondaire que j'avais co-animee, il y a quelques annees, avec une petite equipe. Nous avions imagine toute une demarche autour d'une version du conte du Fidele serviteur (AT 516) intitulee Ti-Jean et la princesse Eugenie. Une version contee a Dominique Gauthier par Madame Pierrot Hache, de Shippagan, Nouveau-Brunswick, en 1951, que j'avais travaillee dans mon aventure cartographique de 1992 sur les contes et l'aide en situation de transition. Nous avions choisi ce conte pour cette session parce que c'etait un conte d'accompagnement. Quand je l'avais etudie, je m'etais mis en note : << a proposer a des .pretres, a des passeurs, a des gens qui prennent des risques en aidant >>. A la difference d'autres contes ou le heros est un prince ou une princesse, pendant une bonne partie de ce conte, le personnage porteur de l'histoire est un serviteur qui accompagne un prince en quete de sa princesse. C'est l'accompagnateur-passeur qui detient la fonction de heros, si on peut dire, pour la majeure partie de l'histoire. Alors le conte nous avait semble approprie pour des animateurs de pastorale qui ont a accompagner des jeunes dans leurs parcours perilleux.

Nous defrichons nos memoires ensemble pour retrouver le fil du fil d'or en question.

* Nous avions utilise le conte comme trame de la demarche en prenant l'histoire bout par bout et en lui intercalant des ateliers, questions et moments de reflexion.

* A la fin de cette session, qui avait dure deux jours, nous avions propose aux participants de se promener pendant un bout d'avant-midi avec une brique et de << se mettre en contact avec le lourd et le petrifie dans leur vie >>.

* C'etait en lien avec un episode de la fin du conte.

Pour vous situer brievement, l'histoire se deroule comme suit.

Ti-Jean et la princesse Eugenie
 Un prince qui part chercher une princesse comme epouse demande a
 son pere d'etre accompagne par "Ti-Jean, un serviteur aime de la
 maison. A l'aller et au retour de la quete de la princesse, le
 petit groupe campe dans un lieu en retrait plutot que d'aller a
 l'hotel. Dans les deux cas, le soir, alors que tout le monde dort,
 le serviteur, qui veille au pied d'un arbre, entend deux oiseaux
 raconter ce qui va se passer (on pourrait dire qu'il ecoute le
 telejournal version contes !). Il sait ainsi quoi faire. Sauf que
 s'il revele sa source, il sera change en << pierre de marbre >>. Au
 retour, il entend dire que le pain et l'eau qui seront offerts a la
 princesse seront empoisonnes et qu'un homme en train de se noyer
 sera en fait venu pour assassiner la princesse. Alors quand il voit
 ces predictions se concretiser, il jette par terre le pain offert a
 la princesse, il casse une cruche d'eau qui lui est destinee, il
 enfonce dans l'eau l'homme en train de se noyer au lieu de le
 sortir de la. Son entourage passe de la stupefaction au
 mecontentement et il est condamne a mort pour avoir commis ces
 gestes inacceptables pour son entourage. Il revele alors, compte
 tenu qu'il n'a plus rien a perdre, qu'il a agi ainsi apres avoir
 entendu des oiseaux se parler le soir dans un arbre au pied duquel
 il veillait. Sur cette revelation, il est change en << pierre de
 marbre >>. En repassant a son tour quelque temps plus tard au pied
 de l'arbre, le prince, malheureux de la perte de son fidele
 serviteur, entend les oiseaux dire que ce dernier ne reviendra a la
 vie que s'il tranche le cou du bebe qui est venu au monde de son
 union avec la princesse et frotte la statue de marbre du sang qui
 coulera. << Ti-Jean reviendra a la parfaite sante, pis i recollera
 le cou de son enfant, pis you ce qu'etait la coupure, il aura un
 collier d'or >>. Alors, par reconnaissance, le prince va faire ce
 qu'il a entendu. L'enfant sera ramene a la vie bien sur. Un fil
 d'or restera en cicatrice autour de son cou la ou etait la coupure.


Lors de cette animation, apres avoir, dans un moment charge d'emotions, partage le lourd emerge de la brique portee pendant un avant-midi, nous avions propose aux personnes presentes d'aller attacher un fil dore autour de la brique d'une autre personne en signe de ces gestes qui viennent des autres et qui nous re-mobilisent quand nous nous trouvons immobilises au bout de nos parcours, qui retransforment la pierre en chair et qui recollent ce qui a ete coupe. A la fin, chacun, chacune, s'en etait retourne avec une brique et son fil.

En evoquant cela avec mon interlocuteur, il me revient d'ailleurs que j'ai toujours la brique avec son fil d'or chez moi.

Et voila que, quelques annees plus tard, cet automne, ce monsieur m'indique, dans un tout autre contexte, qu'il etait la cette fois-la, comme dans << et moi ils m'ont envoye vous conter ca >> et qu'il a ete marque par ce conte. Non seulement il a ete marque, mais il a transmis des fils d'or a son tour. Il me dit qu'il a remis des fils d'or aux eleves finissants de son ecole en 1996. Il a aussi donne un fil d'or a sa fille.

Gilles, c'est son nom, m'explique en effet qu'il a remis a chacun de ses enfants une phrase au moment de leur graduation. A sa troisieme fille, il a transmis la phrase << avoir un regard bon >> et il lui a donne un fil d'or en lien avec le conte qu'il avait frequente. Je saisis qu'il a retenu de ce conte qu'il dit quelque chose a propos d'avoir un regard bon. Il me precise que << le regard, la maniere de voir, va influencer la maniere de faire >>. Il ne se rappelle plus beaucoup du reste de l'histoire, de << pour quelle raison on avait coupe la tete >>. Il se rappelle simplement de la << poesie >>, de 1'<< appel a la beaute >>. Il se rappelle que << pour rejoindre la tete et le corps, on avait mis le fil d'or >>. Il a fait un lien avec la notion de cadre de reference--et c'est tres interessant, parce qu'effectivement c'est un conte ou le serviteur dispose d'un cadre de reference qui lui est propre pour analyser la realite, un cadre qu'il ne peut partager sans risque.

Je prends des notes pendant qu'il me parle.

La coincidence est belle. En plus, je viens ce midi-la partager avec les groupes reunis par Centraide Quebec quelques reflexions pour analyser la situation politique actuelle. Et j'ai l'intention de lire une declaration faite la veille par des personnes en situation de pauvrete a des parlementaires a l'Assemblee nationale, declaration ou il est precisement question de changement de regard.

Tout a coup je vois qu'il se tait. Je pense qu'il pense que je n'ecoute pas. Je lui dis que non seulement je suis en train d'ecouter, mais qu'aussi je prends des notes. Je realise que ce n'est pas ca, il est emu (2). Je comprends que cette experience a signifie beaucoup pour lui. Il va m'envoyer quelque chose a ce sujet. J'en viens a comprendre aussi que sa fille est partie voyager en Europe, se deplacant d'auberge de jeunesse en auberge. Il me dit qu'a une periode ou elle allait plus ou moins bien pendant ce voyage, sa fille l'a appele : << Papa j'ai retrouve le fil d'or. Ca m'a recentree >> Elle avait retrouve le brin dore dans la carte qu'il lui avait remise et qu'elle avait emportee avec elle.

Tout ca a cause d'un fil d'or dans un conte.

Pendant cette conversation impromptue, j'ai reconstruit rapidement le conte dans ma memoire et en ai rappele brievement le canevas a Gilles, tout en revoyant en meme temps l'animation que nous avions preparee autour du conte. J'ai pris ses coordonnees pour pouvoir continuer de preciser avec lui ce que nous venions de vivre.

En rentrant a la maison cet apres-midi la, j'ai retrouve la brique et le bout de fil dore qui etait toujours noue dessus. Je me suis demandee si je vous l'apporterais. J'ai laisse la brique a la maison. Mais voici le fil.

Quelques jours avant de partir, j'ai recu une enveloppe de Gilles. Elle contenait une lettre et divers documents, dont son mot de 1996 aux finissantes et finissants. En voici deux extraits :

<<... je vous souhaite cette maniere de voir, ce regard bon, ce fil d'or, qui fait du bien, donne des ailes, du feu dans les yeux, du courage dans les mains, de l'audace dans la marche >>.

<< C'est comme si je recousais ma vie avec un fil d'or >>

Et il y avait dans l'enveloppe un exemplaire du fil d'or envoye aux eleves. Nous voici tout a coup dans une abondance de fils !

Voila pour les liens et pour l'existentiel.

Une posture. << C'est comme ... >>

Maintenant, nous allons prendre acte de l'etonnant de cette mise en relation du monde concret et des mondes figures. Remarquons que dans cette posture que nous prenons, l'imagination et la memoire sont mobilisees.

Nous voici pour ainsi dire dans le vif du sujet, grace a cette histoire qui est arrivee toute seule, en meme temps dans les contes et dans la vie, comme dans cette lithographie de Max Escher intitulee Exposition d'estampes (figure 1). Maintenant que nous y sommes, et que l'histoire n'a tenu qu'a un fil, je vous inviterais a rester un instant sur ce fil conducteur. Ce fil d'or. Que nous apprend-il ? Que quelque chose qui etait loge dans un conte s'est transmis, a circule et fait du sens dans la vie de quelques personnes qui s'en constituent temoins.

Le fait que des histoires nous inspirent et que nous inspirions des histoires n'est pas en soi une nouveaute. C'est un trait de l'humanite qui se perd dans nos origines meme. En psychologie, en psychanalyse, en anthropologie, on a abondamment reflechi et ecrit sur les rapports entre le reel et l'imaginaire, sur les mediations que peuvent apporter un reve, une image, une histoire, pour faire du sens dans nos vies qui se cherchent.

La question devient toutefois moins generale, plus interessante et plus difficile quand on se demande << comment ca marche >> ?

L'angle que j'ai le plus explore touche a la facon dont la maniere de memoriser est reliee a la facon de construire le sens. Et la ou la recherchesur les contes s'est interessee a leur typologie, c'est-a-dire a ce qui construit des constellations de sens identifiables dans la matiere narrative a travers le temps et l'espace, ce que j'ai appris des conteurs, c'est qu'il y a une composante topographique, voire topologique, dans l'aventure de sens constellee dans les contes.

[FIGURE 1 OMITTED]

Les conteurs et les conteuses acadiens que j'ai rencontres dans les annees 1970 voyaient en effet les contes merveilleux comme des << histoires de traverses >> ou des << histoires de miseres >>. Plusieurs les apprenaient en memorisant les << go >> et les << stops >> des trajectoires des personnages. Autrement dit, ils et elles vivaient ces contes comme la traversee, remplie de risques et de difficultes, d'un monde imaginaire a visualiser d'un point de depart a un point d'arrivee. Ces traversees resonnaient sans doute dans leur propre vie comme leur vie resonnait dans leurs contes. Ce faisant, en se transmettant, comme la tradition orale a sur le faire partout sur cette planete, des recits structures pleins d'un sens que nous ne finissons jamais d'epuiser, ils et elles transmettaient un univers de reference, distinct du monde reel, qu'on peut explorer et sonder pour lui-meme. Un univers dans lequel on peut aller se promener << en imagination >>.

Si les histoires sont une des voies empruntees par l'humanite pour transmettre le savoir, qu'ont-elles de particulier ? Elles sont une voie accessible a toutes et tous sans distinction. On ne sait pas trop comment ca marche. Mais ca marche. Depuis longtemps, dans l'air du temps. Une image, un exemple, une scene, une comparaison et maintenant un bout de film ... << C'est comme la fois ou ...>> dirons-nous souvent au quotidien. Et voila, un sens s'accroche a un autre sens. Ainsi une experience indicible, une experience qui se dirait difficilement autrement, comme dans l'histoire du fil d'or de tout a l'heure, vient se connecter a une experience figuree significative qui, elle, peut etre visualisee, decrite, memorisee et transmise. Nous passons ainsi du monde de l'experience au monde de l'histoire, de la representation, du sens figure, de la theorie en somme, au sens ancien du mot. Des lieux communs se connectent, la memoire peut les recevoir parce que c'est memorable, une topologie se transmet dans l'assemblage et avec elle une connaissance systemique, autrement dit la connaissance d'un systeme et d'une dynamique, d'une mouvance, d'un processus dans ce systeme avec ses equilibres et ses desequilibres, avec ses traverses et ses miseres, comme dans << passer a travers >>.

Si on admet cela, au-dela de la narration, des mots, on peut en venir a aborder les contes comme des figurations, comme des tentatives de communication, passant par un monde figure compatible avec les meilleures ressources de l'art mnemotechnique, de l'indicible, du << passer a travers >>.

Dans le fond, tout ce que j'ai tente de faire a la suite de ce que j'ai appris des conteurs, c'est de montrer a << voir >>, comme un tout organise dans un univers figure dont on peut << imaginer >> et frequenter les lieux communs, ce qui dans les contes est dit et entendu ou lu (3).

Des lieux. L'image des escaliers roulant en direction opposee

Dans cette nouvelle etape, nous allons preciser le role des lieux dans le travail des liens entre le monde reel et les mondes figures. Nous allons porter notre attention sur un lieu que nous allons generer en imagination et qui va devenir un repere pour frequenter une dynamique sociale.

Je vais essayer d'illustrer ce que je viens de dire par un exemple arrive au Collectif et qui, paradoxalement ... n'a rien a voir avec un conte.

Nous ne savons pas comment les contes commencent, mais je peux vous raconter l'apparition dans mon present contexte de travail d'une image comme celles qu'on pourrait trouver dans les contes, qui a pris valeur de vehicule pour transmettre une vision en vue de l'action. Une image avec une dynamique de traverses et de miseres.

Recemment, dans ce que nous appelons un carrefour de savoirs, autrement dit un lieu de croisement de savoirs et d'expertises associant des personnes en situation de pauvrete a un processus de construction de savoirs, une image est apparue dans la discussion alors que les personnes cherchaient a nommer << le dur >> de l'experience de vivre la pauvrete dans une societe si pleine d'ecarts. Nous evoquions depuis plusieurs minutes des echelles et des escaliers. Et l'image des escaliers roulants paradoxaux est apparue.

Il va suffire de quelques mots dans un instant pour la faire apparaitre ici.

Cette image a frappe nos esprits. Nous avons commence a l'utiliser et a la raconter. Des gens autour de nous ont commence a s'en servir. Elle a donc ete transmise. Et quelques jours plus tard, un groupe d'une vingtaine de personnes en situation de pauvrete a choisi de l'integrer dans sa declaration, lors d'un petit dejeuner rencontre avec des parlementaires de l'Assemblee nationale a l'occasion de la Journee internationale pour l'elimination de la pauvrete.

Le jour du << fil d'or >>, j'avais amene avec moi cette declaration. Je l'ai lue a mon auditoire. Apres la lecture, les gens dans la salle se sont precipites sur le texte. Je pense que c'etait beaucoup a cause de l'image de l'escalier.

Le plus simple sera que je vous lise le debut de la declaration. Vous pouvez vous figurer une cinquantaine de parlementaires en train de l'ecouter.
 Rencontre dejeuner entre personnes en situation de pauvrete et
 parlementaires 23 octobre 2003, restaurant Le Parlementaire,
 Assemblee nationale du Quebec

 A l'occasion de la Journee internationale pour l'elimination de la
 pauvrete 2003

 Declaration de conclusion du groupe de personnes en situation de
 pauvrete

 Le droit de nos droits

 Mesdames, messieurs les parlementaires,

 Le theme de la Journee internationale pour l'elimination de la
 pauvrete cette annee au Quebec nous convie a changer notre regard.

 Nous avons repondu aujourd'hui de part et d'autre aux memes
 questions. Nous vous avons ecouteEs. Vous nous avez ecouteEs. Mais
 votre regard changera-t-il ? Nous avons une image a vous proposer
 en resume. Celle-ci a surgi lors d'une rencontre recente de ce que
 nous appelons un carrefour de savoirs. Quelques membres de ce
 carrefour sont ici ce matin. L'image va comme suit.

 La vie dans notre societe est comme un systeme d'escaliers <<
 isolateurs >>. Imaginez un palier duquel partiraient deux escaliers
 roulants en direction opposee. L'escalier roulant qui part vers le
 haut roule vers le haut. L'escalier roulant qui part vers le bas
 roule vers le bas.

 Imaginez que vous etes en bas de l'escalier du bas et que vous
 voulez monter par l'escalier. Vous mettez une energie incroyable a
 monter un escalier qui est en train de descendre. C'est ca que nous
 avons essaye de vous traduire aujourd'hui.

 Imaginez maintenant que vous etes sur le palier entre les deux et
 que vous montez dans l'escalier qui monte. La, c'est tout autre
 chose. Si l'escalier monte dans le meme sens que vous, vous montez
 plus vite, plus facilement, que si vous montiez toute seulE.
 Imaginez maintenant que pendant que vous etes en train de monter
 comme ca dans l'escalier roulant qui monte, vous regardez les gens
 d'en bas qui essaient de monter dans un escalier qui descend. Vous
 ne voyez pas que l'escalier descend. Vous voyez juste que les gens
 ne montent pas vite. Et la, vous dites aux gens avec qui vous etes
 en train de monter : << As-tu vu comment les gens d'en bas ne se
 grouillent pas ? Ils ont un escalier pour eux et ils n'arretent pas
 de descendre pareil >>. << Y en a vraiment qui sont nes pour un
 petit pain >>, repond une autre personne. Et pendant que vous
 pointez les gens d'en bas du doigt, vous vous trouvez bons.

 Si vous ne nous croyez pas que l'escalier du bas descend, sachez
 que la prestation d'aide sociale qui etait de 4405 par mois en 1985
 devrait valoir plus de 7005 en dollars de 2003. Or elle n'est plus
 que 523$. L'escalier a descendu. Pendant ce temps, l'escalier du
 haut a monte. Et pas mal plus vite.

 Alors, nous avons une question : dans un systeme comme celui-la,
 sur quoi faut-il agir en premier ? Faut-il s'acharner sur les
 personnes pour qu'elles arrivent a monter l'escalier qui descend ?
 Ou faut-il s'occuper des escaliers ?

 Qui sait ou sont les boutons de commande des escaliers ?

 Dans la loi 112 visant a lutter contre la pauvrete et l'exclusion
 sociale, il est dit dans le preambule que les personnes en
 situation de pauvrete sont les premieres a agir pour s'en sortir
 ... Si on ajoute que c'est agir pour s'en sortir <<... dans un
 escalier roulant qui descend >>, votre admiration pour notre
 courage ne donne pas grand chose. Vous devez vous occuper d'arreter
 les escaliers de descendre. C'est la votre responsabilite.

 Changer son regard, c'est aussi l'agrandir pour voir les escaliers
 roulants dans lesquels l'ensemble des gens se demenent et les sens
 et les contresens dans lesquels ils vont. C'est garder les yeux
 ouverts. Et commencer a se demander si un escalier est vraiment un
 bon endroit pour vivre >> [...]


Est-ce que vous avez vu l'image se former dans votre esprit pendant que je vous lisais cet extrait ? Avez-vous le sentiment maintenant de pouvoir l'explorer de facon autonome ?

Est-ce que je vous surprendrai en vous disant que le vice-president de l'Assemblee nationale a repris l'image de l'escalier dans son intervention de cloture et que plusieurs membres de l'Assemblee nationale sont venus nous dire que l'image avait porte ? Et en vous disant que dans les interventions de la petite delegation que nous avons formee a l'occasion du Forum social europeen 2003 et d'un seminaire qui a suivi quelques jours plus tard a l'UNESCO sur les pratiques emancipatoires, c'est probablement le point de nos interventions qui a le plus frappe les esprits ? Les gens en ont reparle entre eux. Ils ont voulu des copies du texte. Alors qu'elle n'existait pas il y a quelques semaines, l'image se promene maintenant toute seule au gre des conversations.

Dans cette image, la notion de << miseres >> et celle de << traverses >> sont intimement liees a l'idee de devoir se maintenir a flot dans un escalier qui descend tout le temps. On aura beau miser sur la capacite de chacun a monter individuellement dans l'<< echelle sociale >>, la dynamique d'escalier roulant evoquee ici est productrice par elle-meme de desequilibre. Voici des dynamiques de desequilibre qui renvoient non seulement a des problemes individuels, mais a un probleme de systeme. Ou, quand et comment peut-on reprogrammer le systeme autrement ?

Si vous remarquez bien, cette image est stimulante et elle est memorable. Nous pourrions tres bien engager un echange et nous demander ce qui, dans nos vies, ressemble a l'experience de monter un escalier roulant qui descend, ce qui dans nos vies nous donne l'impression de monter avec un sentiment de facilite et d'acceleration. Vous trouveriez des exemples. Il y a aussi de bonnes chances que, maintenant que je l'ai introduite, vous vous rappeliez de cette image forte et qu'elle vous revienne eventuellement. Depuis qu'elle nous est apparue au carrefour de savoirs, en ce qui me concerne en tout cas, elle me revient souvent et me fait explorer des zones de moi qui trouvent ainsi a se nommer.

Si vous remarquez bien aussi, cette image est spatiale. Elle a un caractere topologique. Elle decrit un ensemble de relations qui ne sont pas quantitatives, mais relatives. Votre position dans l'escalier. Votre rapport a l'autre escalier. Les limites entre les deux systemes. La possibilite de franchir ces limites. Et ainsi de suite. Nous venons de creer un espace imaginaire de reference qui devient pour nous un lieu commun.

Ciceron disait dans le De Herennius : << Un corps ne se comprend que par la place qu'il occupe >>. Il ne parlait pas ici de geometrie ou de geographie, mais de rhetorique, autrement dit de la maniere de formuler et de retenir un discours. Les specialistes anciens de la rhetorique avaient en effet pris l'habitude de deposer les elements d'un discours qu'ils voulaient memoriser le long d'un chemin dans des lieux, loci, qui leur servaient ensuite de reperes pour en recuperer le sens.

C'est un peu ce que nous avons fait dans notre presentation aux parlementaires des escaliers roulant en sens inverse. Nous leur avons fourni un lieu commun pour penser autrement, si possible pour gouverner autrement ...

On voit ici que l'expression << lieu commun >> qui designe souvent un procede vu comme trivial, un procede rejete des << bonnes manieres >> du discours litteraire, est plus constitutive qu'il n'y parait a nos esprits alphabetises du bagage de sens surement principal que l'humanite se transmet a elle-meme par l'oralite depuis des siecles et des siecles. Ce qu'il y a d'interessant dans cette approche de la << comprehension des corps >>, c'est qu'elle n'est pas lineaire. Elle ouvre la place a la comprehension d'un systeme, de la position relative des objets dans ce systeme et de la dynamique d'evolution de ce systeme, avec ses forces, ses mouvements, ses changements. C'est, ni plus ni moins, de la topologie, une maniere d'aborder les relations des corps dans l'espace, qui a ete beaucoup developpee en mathematiques. C'est probablement aussi en raison de son utilite pour la description du fonctionnement d'un systeme que des chercheurs comme Kurt Lewin (1936) et Urie Bronfenbrenner (1979) ont fait reference a la topologie dans leurs travaux de recherche en psychologie sociale et en economie humaine et sociale.

Cette possibilite passe par l'image. Et peut-etre faut-il se rappeler ici que les mots n'en sont que les transmetteurs et les traducteurs. Avec l'image, avec la representation d'un systeme, l'esprit peut continuer a explorer le sens.

C'est de cela que je veux essayer de parler. La pauvrete, les inegalites sociales, l'exclusion, les problemes de justice structurels, sont des realites complexes qui rencontrent les prejuges, la meconnaissance, les cadres de references restreints qui servent a se conforter dans une explication du monde qui justifie souvent le statu quo. Repondre a des maux par des mots ne suffit pas necessairement pour convaincre. Proposer des images pour changer le regard a par ailleurs l'avantage de conduire a modeliser un probleme et a agir en pensee sur le modele.

Vous ne retiendrez peut-etre que peu de choses de ce que je vous dis la, mais je serais portee a croire que vous conserverez assez facilement l'image de l'escalier et que vous aurez peut-etre meme le gout de la transmettre. Elle vous aura transmis, comme a moi et a d'autres, quelque chose d'instructif pour la comprehension de notre monde commun. Elle nous aura fourni un espace commun, un lieu commun. Un espace de reference disons. Et si nous regardons bien, ce que nous en apprenons est topologique et meme physique. Cette image nous decrit un monde ou deux univers se rencontrent et se confrontent. Elle nous raconte un rapport entre des corps et la place qu'ils occupent.

Nos univers sont faits d'equilibres instables et de bonheurs bricoles, souvent sur l'exclusion de personnes ou de groupes. Dans notre recherche pour comprendre ces univers et pour passer a travers, des images s'imposent parfois a nous comme des reperes qui nous permettent de faire du sens. Les savants vont appeler cela des theories. Nous pourrions appeler cela des metaphores, des comparaisons, des exemples. Ou une histoire. J'ai ete bien interessee d'apprendre un jour que le mot histoire etait rattache au mot image. Au Moyen-Age, une histoire c'etait la description ecrite d'une image dans un texte, sa legende autrement dit.

Il y a un lien subtil et facilement inapercu entre les mots et la visualisation qui les suscite ou qu'ils suscitent. Quand l'image est bonne, on le sent. On sent que ca fitte. Et les mots s'effacent devant ce qu'ils ont suscite. Par ailleurs, quand l'image a ete evoquee par des mots, nous n'avons pas necessairement besoin de la voir illustree pour la susciter mentalement. Je pourrais vous fournir une illustration de l'image de l'escalier roulant, mais je parierais qu'elle ne vous est plus necessaire maintenant. Peut-etre meme qu'elle derangera ce que vous avez imagine.

L'illustration n'est plus utile ici que comme moyen mnemotechnique, ou encore pour faire voir l'image derriere les mots. En meme temps, employer une illustration plutot que les mots pour la signifier est une facon de decentrer de la lettre nos esprits alphabetises. Par contre, dans le cas d'une longue narration, l'usage de pictogrammes et de cartes ou topogrammes va nous permettre de situer les liens entre les lieux, autrement dit la dynamique des << go >> et des << stops >>, des traverses et des miseres.

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Des lieux en lien. L'exemple de Bonnet Vert, Bonnet Rouge, et les alliances indisciplinees de part et d'autre des guichets

Nous allons maintenant apercevoir un conte comme une succession de lieux mis en lien par un parcours, la traverse. Cette succession de lieux est organisee et propose -- tient le propos -- d'un sens de l'histoire et d'une << marche a suivre >>, au sens litteral et figure a travers une serie de miseres. C'est ce que la cartographie du conte permet d'apercevoir.

Relativement a une image comme celle de l'escalier, ce qu'il y a de particulier avec les contes, c'est qu'ils nous decrivent non seulement un lieu, mais un assemblage dynamique de lieux, d'images, de personnages qui interagissent. Ils nous decrivent en fait une ecologie : un systeme qui se desequilibre et se reequilibre.

Alors, maintenant que nous avons situe le genre de regard dont nous parlons avec l'image de l'escalier, je vous propose d'entrer brievement et schematiquement dans la dynamique d'un conte en adoptant ce regard particulier qui nous fait apercevoir un univers avec ses royaumes, ses images fortes. La succession des peripeties nous fera deambuler dans cet univers et en changera peu a peu la conjoncture.

J'ai pense reprendre ici l'exemple de Bonnet Vert, Bonnet Rouge, un conte qu'Hilaire Benoit, un conteur que j'ai bien connu, aimait beaucoup. J'ai deja presente ce conte dans d'autres circonstances. Il m'a fourni au cours des ans toutes sortes de cles. Je vous invite simplement ici a accueillir la succession d'images et a tenter d'apercevoir l'univers ainsi decrit.

Bonnet Vert, Bonnet Rouge
 Bonnet Rouge est un fils de roi pas fort sur l'ecole. Il est devenu
 bon et meme imbattable aux << marbres >> -- << marbres >>, de
 marbles, probablement, aux billes autrement dit. Plus personne ne
 veut jouer avec lui, il gagne tout le temps. Un jour qu'il est sur
 le bord de la mer, desoeuvre, un bateau arrive a lui. Avec Bonnet
 Vert dedans. Salutations mutuelles. Dans les contes on est tres bon
 pour sembler se connaitre sans s'etre jamais vu. Bonnet Vert offre
 a Bonnet Rouge de jouer une partie, un << deux dans trois >> en
 fait. Celui qui gagnera la partie pourra demander ce qu'il veut a
 l'autre. Les deux premiers jours, Bonnet Rouge gagne et demande a
 Bonnet Vert de transformer en or les clotures et les batiments du
 chateau de son pere. Son pere, le roi, qui voit ca, s'inquiete et
 le met en garde, comme quoi il se passe de quoi de pas ordinaire.
 Bonnet Rouge persiste. Le troisieme jour, Bonnet Vert gagne et
 exige de Bonnet Rouge d'etre trouve par lui d'ici un an et un jour,
 sinon lui, il saura le trouver et sa tete tombera sur le billot.
 Sur quoi il disparait.

 [Excusez les raccourcis. Si j'empruntais le chemin de la narration
 d'Hilaire, toute l'heure y passerait.] Bonnet Rouge va deprimer
 pendant la majeure partie de l'annee suivante. Puis a l'approche de
 l'echeance, a la suggestion d'une servante qui le refere a des
 parents a elle, il va se mettre en route. La mere, le frere et
 l'autre frere, tous plus vieux les uns que les autres vont chercher
 dans tous les livres qu'il y a au monde pour lui dire qu'y en a pas
 de Bonnet Vert. Sauf que chez le frere le plus vieux, au bord de la
 Mer Bleue, une dispute levera parmi tous les oiseaux du monde qui
 s'y reunissent justement cette journee-la. La cause de la dispute,
 un vieux t-aigle arrive en retard, arrive justement de chez Bonnet
 Vert.

 Bonnet Rouge va traverser la mer sur le dos du vieux t-aigle en le
 nourrissant a mesure de quartiers de mouton. De l'autre bord,
 l'aigle va expliquer a Bonnet Rouge comment aborder la Jarretiere
 Verte, une des filles de Bonnet Vert. Celle-ci vient souvent se
 baigner changee en canard avec ses soeurs : qu'il lui prenne sa
 jarretiere, ce qui l'empechera de retourner avec les autres. En
 echange de sa jarretiere, la Jarretiere Verte va aider Bonnet Rouge
 et lui expliquer quoi faire pour faire face a son pere. Celui-ci,
 voyant Bonnet Rouge arriver juste au moment ou, apres un an et un
 jour, il se preparait a aller lui faire son affaire, convient, non
 sans soupcons, que Bonnet Rouge a rempli l'exigence. Il lui donnera
 sa fille en mariage, s'il reussit trois epreuves. Pour faire une
 histoire courte, Bonnet Rouge sera incapable sans l'aide de la
 Jarretiere Verte de brider le troupeau du roi, de trouver un anneau
 dans l'etable, de s'emparer de la boule au sommet d'un mat au
 milieu d'un lac. Celle-ci va litteralement << se decarcasser >>
 pour lui porter secours et Bonnet Rouge reussira techniquement les
 epreuves. Bonnet Vert va devoir conceder la main de sa fille, non
 sans avoir impose a Bonnet Rouge de la reperer parmi ses soeurs.

 Ce mariage ne sera que le debut d'une autre serie de problemes. Les
 nouveaux epoux vont devoir fuir un pere vengeur qui va se mettre a
 leur poursuite. Ils vont le faire en jetant derriere eux un bout de
 bois, une bouteille, une dent de peigne, qui deviendront une foret,
 un lac, une montagne a contourner, ce qui leur fera gagner du
 temps. Bref, ils reussiront a passer la frontiere au-dela de
 laquelle les pouvoirs de Bonnet Vert et de sa femme perdent de leur
 force. [Je vous passe les details : il s'en passe encore de
 belles.] Liberes de l'emprise de Bonnet Vert, ce sont les
 tribulations de la Jarretiere Verte qui vont commencer dans le
 monde de Bonnet Rouge. Celui-ci rentrera d'abord seul au royaume de
 son pere pour s'assurer du bon accueil de sa conjointe, dont il
 perdra la memoire. Pendant ce temps, la Jarretiere Verte vivra une
 retraite forcee chez un cordonnier qui l'aura apercue dans un arbre
 par son reflet dans une source juste au-dessous. A la nouvelle du
 mariage prochain de son conjoint amnesique, la Jarretiere Verte se
 rendra aux noces avec l'invitation du cordonnier et retablira la
 verite. Au moment ou, dans les noces, chacun y va de son recit,
 elle fera conter leur histoire a une petite poule et a un petit coq
 en bois. Retrouvant la memoire, le double marie plaidera l'argument
 de la vieille cle retrouvee pour reprendre son epouse oubliee. Tout
 le monde sera content. Et devant une histoire qui arrive a sa
 conclusion heureuse -- << ils sont heureux seulement cinq minutes a
 la fin >> disait une auditrice de contes ! --, nous pourrons
 reprendre nos sens et rentrer dans notre monde.


Mon petit recit est bien schematique, mais voila, ca y est, nous partageons maintenant une histoire, un monde de reference. Il vient de se transmettre une histoire. J'en ai reanime l'univers preexistant dans ma memoire en vous le racontant et il vous en restera selon les cas un deroulement ou quelques images. Imaginez maintenant si Hilaire l'avait conte ici dans toute la beaute de son art.

Plusieurs personnes parmi celles qui se reunissent pour les presentes journees d'etude auront pour ainsi dire passe leur vie a etudier des contes comme celui-ci, a les comparer entre versions et entre types, a chercher a comprendre leur origine, leur mouvement, leur evolution. A chercher a en faire sens. Parce que nous sentons bien, en entendant une histoire comme celle de Bonnet Vert, Bonnet Rouge, qu'elle fait sens, a defaut de nous paraitre immediatement faire du sens. Dans la salle, il y a surement quelques personnes qui savent maintenant que je viens de faire reference a une version du conte type 313 de la classification internationale Aarne-Thompson, au titre de la Fuite magique. Toutefois, qu'on connaisse ou pas le conte type 313, un conte comme celui-la marque l'esprit et fait son effet.

Ce n'est pas banal. Sur la planete Terre, des milliers de personnes ont ete, sont et seront fascinees par les differentes versions tout aussi intemporelles qu'actuelles de ce conte.

Quelque chose en nous est sensibilise -- mais en quoi et comment ? -- devant le merveilleux et les agencements du merveilleux qui, par exemple, nous mettent ici en face de l'idee d'un bateau qui surgit de la mer et d'un adversaire qui disparait comme il est arrive, de l'idee de chercher dans tous les livres qu'il y a au monde, de nourrir un aigle pour traverser la mer, y compris parfois avec un bout de sa propre fesse, du fait que trois soeurs se changent en trois canards, qu'une alliee puisse etre mise au chaudron pour que de ses os on fasse une echelle avec laquelle aller chercher une boule au bout d'un mat, que de ces os se reconstitue une princesse, sauf le petit doigt reste croche d'un os mal place qui permettra de la reconnaitre, qu'un pere se transforme en nuee noire, une mere en pie, un couple en servants de messe. Le merveilleux tient aussi de l'ordre de la mise en scene fine des rapports entre les etres et les choses. Notre esprit recoit quelque chose -- mais quoi? -- devant le cumul de la scene d'une fille, puis d'une mere, qui, voyant le reflet d'un beau visage dans la source ou elles vont puiser et se croyant belles, quittent illico pere et epoux pour aller chercher fortune a la ville, puis de la scene du pere qui, parti a la recherche de sa fille et sa femme, voyant le reflet d'une femme dans la source, leve plutot la tete et apercoit la Jarretiere Verte perchee dans un arbre en attendant Bonnet Rouge.

De quoi s'agit-il? Avec les contes, nous sommes amenes a frequenter un mystere. En meme temps, il y a dans ce mystere quelque chose d'organise. De reperer cette organisation et de chercher a la saisir et a la nommer ne nous privera pas du mystere et de sa beaute. Je suis persuadee pour ma part qu'il y a une belle part a faire aux contes, et plus generalement au processus de la fiction, dans l'aventure du savoir humain.

[FIGURE 3 OMITTED]

Bonnet Vert, Bonnet Rouge est un des premiers contes que j'ai essaye de cartographier par moi-meme en suivant grosso modo les indications donnees par les conteurs (4). Le resultat m'a etonnee par sa beaute formelle. On avait la une histoire de type there and back again, une configuration assimilee depuis par Genevieve Calame-Griaule (1984) a une dynamique initiatique, ou une personne doit passer dans un territoire autre -- there -- pour en revenir transformee -- and back again. Le retour se faisait dans un monde modifie ou les deux heros ont change de statut a travers leurs tribulations. Par ailleurs, la structure cartographiee du conte laissait voir des symetries insoupconnees a la lecture ou a l'audition. Par exemple, d'une part, la quete de Bonnet Vert chez les trois vieillards, juste avant la frontiere vers le monde de Bonnet Vert et, d'autre part, la fuite magique de Bonnet Vert en trois etapes, juste avant la frontiere pour repasser vers le monde de Bonnet Rouge.

Plus etonnant encore, la similitude formelle, dans des lieux correspondants des deux mondes, entre la boule sur le mat au milieu d'un lac d'une part, et, d'autre part, la Jarretiere Verte juchee dans un arbre au-dessus d'une source, un arrangement qui ne se degageait que dans la mesure ou on tentait de le representer graphiquement de facon simplifiee et schematique. L'etape de marge de Bonnet Rouge dans le monde des Verts. L'etape de marge de la Jarretiere Verte dans le monde des Rouges. Et ainsi de suite. Avec en plus une enigme : comment se faisait-il que le passage du monde des Rouges vers le monde des Verts se fasse par une mer et que le retour du monde des Verts vers le monde des Rouges passe par la terre ? Je vous laisse reflechir a l'enigme qu'on pourrait resumer ainsi : dans quoi entre-t-on par l'eau et ressort-on par la terre ?

Par la suite, j'ai eu l'occasion de mener une recherche de quelques annees sur la culture bureaucratique. En particulier, nous avions entrepris avec une petite equipe de poser une meme serie de questions a des personnes assistees sociales ainsi qu'a des fonctionnaires et des cadres de l'aide sociale.

Par exemple : << racontez-nous votre derniere aventure avec des papiers >>. Ou encore : << racontez-nous une fois ou vous avez eu de la misere avec des papiers >>. Ou encore : << que veut dire le mot dossier pour vous ? >> Quand il a fallu faire du sens avec les reponses recueillies, la difference de culture bureaucratique de part et d'autre du guichet est devenue tres evidente. Le monde des papiers etait manifestement de l'ordre de l'autre pour les uns, alors que les autres evoluaient la-dedans avec une aisance remarquable. La misere etant de niveau tres different de part et d'autre. Quand j'ai cherche comment organiser les resultats de la recherche et en tirer du sens, le conte de Bonnet Vert, Bonnet Rouge, que je connaissais bien, s'est facilement impose comme cadre organisateur. Les personnes assistees sociales etaient devant l'univers bureaucratique comme Bonnet Rouge devant le monde des Verts. La Jarretiere Verte jouait le role de l'agente de premiere ligne, avec la double solidarite que suppose de servir a la fois un client et un patron. Le monde des Verts, un monde organise, controle, ritualise au possible, ressemblait fort a l'au-dela bureaucratique et a ses epreuves en apparence insurmontables et destinees avant tout au controle social observee dans la recherche sur la bureaucratie.

Bref, au lieu d'interpreter le conte de Bonnet Vert, Bonnet Rouge, c'est le conte lui-meme qui s'est avere une bonne theorie de la realite. Je vais encore une fois devoir omettre les details, mais ca ne s'est pas arrete la. Hilaire avait raconte un autre conte, le conte de L'Aufrage, tres proche formellement, mais en beaucoup plus plat, sans merveilleux comme tel, et probablement pas d'origine tres ancienne. C'est l'histoire d'un enfant trouve a l'occasion d'un naufrage qui, peu a peu, a force d'excellence et de reussite scolaire -- vous voyez la difference de posture avec le conte precedent --, reussira a etre repere et embauche de l'autre cote de la mer, dans une entreprise dont il seduira la fille du patron. Il succedera au patron grace a son talent remarque. Il apprendra, en revenant chez ses parents adoptifs montrer sa fortune, que le patron en question est en fait son pere, rechappe de son cote du meme naufrage, ce qui fera qu'il a en fait epouse ... sa soeur, un petit probleme sur lequel le conteur glissera, mais qui trouvera son equivalence dans les films que je vais evoquer dans quelques instants. Nous avions avec le conte de l'Aufrage une parfaite histoire d'ascension sociale avec ses ambiguites. Le Rouge devenu un Vert n'etait pas un Rouge finalement, mais un Vert ... Nous avions ici un recit de type there and back again, mais a l'envers. Bref, je vous passe les subtilites. Tout ceci pour dire que l'un dans l'autre, Bonnet Vert, Bonnet Rouge et le conte de l'Aufrage ont servi a caracteriser les deux cultures et les deux mondes, de part et d'autre du guichet. J'en avais tire a l'epoque une trousse d'animation avec une carte et differents documents.

Puis ces deux contes ont a leur tour servi de cle pour apercevoir des schemas similaires dans trois autres fictions d'ascension sociale qui, elles, nous viennent du cinema contemporain: The Story of my Success, Working Girl et Trois places pour le 26. L'ensemble a permis une reflexion sur << lui >>, << elle >> et le << patron >>, parue dans un ouvrage collectif intitule Undisciplined Women (Greenhill et Tye 1998). J'y presentais ce que j'ai appele a ce moment-la le << dilemme du fonctionnaire >>, soit le choix d'allegeance qui se presente aux personnes en fonction d'accueil au guichet entre deux mondes, avec, en filigrane, le choix du monde auquel on adhere. C'est le choix que doit faire la Jarretiere Verte par exemple, en decidant d'aider son << client >> aux depens de son " patron >>. Il m'est reste de ces travaux de comparaison et de mise en commun entre genres sur des topologies comparables une comprehension renouvelee des enjeux << de part et d'autre du guichet >> qui m'a ete fort utile par la suite, dans mon travail militant. Je pense que sans Hilaire et sans Bonnet Vert, Bonnet Rouge, il y a de grands pans de ma comprehension actuelle du monde qui se serait construite autrement, pour le meilleur ou pour le pire.

Des mondes de lieux en lien.

On peut penser que chaque conte type explore une topologie et une theorie particuliere, autrement dit une dynamique des traverses et des miseres qui a ses correspondances avec des problematiques existant dans les univers de nos vies. Autrement dit, chaque conte-type serait associable a une constellation de sens qui peut etre abordee a divers niveaux et par diverses experiences et diverses productions. Il y a beaucoup a apprendre sur ces constellations de sens. Par ailleurs le travail d'education populaire ouvre toutes sortes de fenetres pour apprehender les essentiels de ces mondes de lieux en lien.

C'est ce que je vois que font les contes : pointer une exclusion, un probleme, un tabou, un silence, une ecologie humaine et sociale perturbee en au moins un de ses points. Nous donner a le visualiser dans un espace imaginaire avec ses regles, que nous pouvons faire fonctionner en imagination et dans lequel nous pouvons deambuler. Puis nous donner a assister a une lutte persistante, sans autre merite que ses alliances et sa persistance qui en vient a imposer, souvent dans l'episode final de la comparaison des recits des protagonistes, un nouveau regard et une nouvelle programmation sur un royaume. Les exigences de la bete a sept tetes, la jalousie devorante de l'entourage, les rivalites fratricides, la maladie du souverain, l'intoxication du heros par sa propre force, les transgressions hors des limites et des regles du monde connu, les impostures diverses, trouvent une resolution stable, inclusive, qui en termine avec << cette histoire-la >>. Ce qui n'empeche pas que l'inexorable tapis roulant du temps recommence ou a deja recommence a generer de nouveaux desequilibres et de nouvelles aventures. De sorte qu'on est bien vite, ou simultanement, replonge dans une autre histoire qui a sa propre voie.

Par exemple, avec l'histoire du fil d'or, nous sommes entres dans l'univers du Fidele serviteur, qui a lui aussi ses representations. C'est un univers a plusieurs royaumes qui a comme particularite de receler un lieu de retrait a la jonction des royaumes, l'arbre dans cette version, qui est central a l'histoire. C'est par ce lieu que sont introduites des informations decisives sur le fonctionnement des royaumes en question et ce qui va se produire.

Par ailleurs, si je vous avais conte une version de Peau d'ane ou de Merlin, nous aurions quitte un royaume au debut du conte, celui du parent, dont nous ne serions plus jamais revenus, l'histoire se deployant et se concluant ensuite dans un autre royaume. Il est assez logique d'ailleurs, quand on pense aux teintes incestueuses qu'on trouve dans un conte comme celui de Peau d'ane, ou un pere est en desir de sa fille, de trouver ici une dynamique qui ferme la porte a un univers de relations inacceptables. Parfois, dans nos vies aussi, c'est le mieux que nous ayons a faire.

Et si je vous avais conte plutot le conte du Mouton crotteux, nous aurions deploye un univers qui defie les cadres physiques normaux de notre vie courante : un aigle vient voler une dent a un roi assis dehors sur sa galerie et plonge dans la mer. Le heros a sa poursuite va trouver au fond de la mer une trappe. En la soulevant, il va se trouver a descendre dans un autre royaume dans lequel il va vivre diverses aventures. Il en reviendra, paradoxalement en montant un cheval qui va plus vite que l' << eloise >>, autrement dit que l'eclair. Et on se retrouvera a passer d'un royaume sous la mer au royaume initial comme s'ils partageaient le meme air, ce qui est impossible dans la configuration initiale du conte.

Tout ca pour se dire que les ensembles ainsi dessines par la narration ne sont pas banals et ne se reduisent pas a une representation unique. J'ai pris le parti dans ma vie, tant du cote de la recherche que du cote militant, de considerer que les topographies ainsi representees ne sont pas gratuites, qu'elles tentent de signifier quelque chose.

En 1992, j'ai eu l'occasion de m'extraire de mon travail d'education populaire pour me replonger pendant presque un an et demi dans un exercice attentif de cartographie de quelques dizaines de versions d'une trentaine de contes-types differents. Cet exercice a fini de m'en convaincre. Je me suis trouvee, a cette occasion, examiner le processus de l'aide et la relation passant-passeur, tant dans des contes que dans des histoires d'aide reelles recueillies pour l'occasion. Ces topogrammes me sont restes ensuite comme des references. Disons comme un repertoire de situations dynamiques.

Ce travail plus systematique m'a aidee a apercevoir certaines dimensions du sens dans les contes, qui deviennent plus evidentes quand on se met a aborder les contes de facon topologique, comme des dynamiques d'univers a saisir comme des systemes decrivant un passage d'un point de desequilibre vers un nouveau point d'equilibre. Une collaboration assez soutenue avec le Laboratoire de recherche en ecologie humaine et sociale de l'Universite du Quebec a Montreal au moment de cette recherche m'a permis aussi d'explorer les liens entre les contes etudies et des questions d'actualite dans le domaine de l'ecologie humaine et sociale.

Par exemple, en suivant les deplacements des personnages pour les cartographier et en examinant qui aidait qui, j'ai fini par saisir que l'idee d'un heros unique, telle qu'on peut se la faire a premiere vue, ne correspondait pas aux dynamiques observees. D'un point de vue cartographique, la caracteristique la plus evidente de celui ou de celle qu'on pourrait identifier comme le heros principal serait de relier le plus grand nombre de lieux et de territoires. Ni tout-puissant, ni necessairement meritant, le heros serait plutot un connecteur. Par ailleurs, quand on y regarde de plus pres, le relais de l'histoire passe plutot dans plusieurs mains, de sorte que le personnage identifie comme le heros ne joue ce role que pour une partie de l'histoire, alors que d'autres personnages vont prendre le relais a un moment ou un autre. C'est une lecon que je me repete souvent pour notre travail au Collectif.

Par ailleurs, en les cartographiant, il devient tres facile de decrire les transitions dans les contes et de s'interesser pour chacune a qui est le passant, qui est le passeur, par quelle forme d'action et quelle forme d'aide s'opere le passage. Je me suis rendu compte aussi que la plupart des gestes secourables pouvaient etre decrits de facon topologique, c'est-a-dire comme un geste transformateur dans la dynamique de l'espace imagine. Par exemple, dans le conte du Fidele serviteur, celui-ci aide en empechant une malfaisance d'atteindre sa destination. Il est lui-meme aide par une operation qu'on pourrait betement qualifier de << couper/ coller >>.

Tous ces apprentissages ont peu a peu trouve des applications ou des repercussions dans mon travail d'engagement social. Je vous ai parle un peu de mes aventures avec Bonnet Vert, Bonnet Rouge. Une autre fois, l'histoire de La petite moitie de coq qui s'en va a Paris nous a fait reflechir, en milieu d'alphabetisation, sur les enjeux de l'education aux adultes et, dans un autre contexte, sur les enjeux des luttes alter-mondialistes face aux grandes << royautes economiques >>. Dans ce conte, comme dans le mot educare, << sortir de >>, une petite moitie de coq unijambiste s'en va a Paris en sautillant << chercher cinq sous qu'ils lui doivont >>. Mise en danger, elle sort litteralement de sa jambe de culotte libre des comperes plus peureux, qu'elle a rencontres sur son parcours -- un renard, un loup, une riviere -- et qu'elle a caches la pour l'accompagner. Ces << ressources >> lui sont alors fort utiles pour se sortir des impasses.

Une autre fois, dans une version intitulee Le conte des trois princes, c'est la quete de l'eau qui guerit de tout mal qui nous a fait reflechir sur nos strategies et nos quetes parfois pleines de rivalites << fraternelles >>, dans une societe ou le roi a perdu la vue et ou ses fils partent en quete du remede qui le sauvera.

Une autre fois encore, les coincidences de la vie ont fait se rencontrer le conte de L'oiseau de verite et la satya agraha de Gandhi, permettant de mieux apprehender la notion de << saisie de la verite >> et son role possible dans l'action transformatrice d'agrandissement de mondes de demi-verites par l'integration de valeurs d'utopie. Je ne donnerai pas tous les details ici du processus de mise en parallele, mais dans une version intitulee La barriere verte cartographiee en 1992, qu'on pourrait assez bien aborder comme un conte sur la quete et la concretisation de l'utopie, l'heroine part a la recherche d'atouts merveilleux, dont un oiseau de verite. Elle apprend que si elle veut ramener cet oiseau, elle devra litteralement le << saisir >> par les pattes. Or, cette image saisissante trouve un parallele etonnant dans le concept gandhien de satya agraha, qui veut dire << saisie de la verite >>. Qui plus est, ce meme conte contient egalement un episode centre sur la justesse des gestes en zone dangereuse qui peut facilement trouver echo dans une autre concept gandhien, l'ahimsa, ou absence de nocivite. A travers ces coincidences entre sens figures et sens propres, les deux univers de reference s'enrichissent mutuellement.

[FIGURE 4 OMITTED]

Il m'est arrive aussi carrement d'importer le procede de cartographie pour representer l'etat du chemin et de la conjoncture dans notre travail au Collectif (Figure 5). Nous avons meme commence a utiliser une methode de chemins pour proceder a des evaluations d'objectifs (Figure 6).

Dans un seminaire qui vient tout juste de se terminer a l'UNESCO sur les pratiques emancipatoires, il y a eu de ce reflexe topologique aussi dans un travail d'atelier auquel j'ai participe sur le theme de la refondation du politique.

Et il faudrait parler de l'histoire de l'homme qui n'avait pas de chance, de la soupe au caillou, de leur usage et de leur impact dans notre travail d'animation avec le reseau du Collectif et de quoi d'autre encore ...

[FIGURE 5 OMITTED]

[FIGURE 6 OMITTED]

Mystere et etonnement des lieux et des liens. Quel lien y a-t-il au juste entre Solaris et Chien Canard?

A l'usage, a force de frequenter les topologies d'un repertoire de contes qui ont ete cartographies et mis en lieux, des liens complexes et imprevisibles surgissent et conduisent a mettre en relation sur plusieurs points des univers de reference et d'experience distincts, univers qui peuvent se situer dans la realite comme dans la fiction. Le systeme de liens qui se degage alors surprend par le congru et l'incongru des lieux communs qui le composent. On est ici a la frontiere du connu. Il faut se dire qu'on sait tres peu de choses sur la facon dont ca marche. Il y a ici des pistes pour la recherche.

Ceci dit, en regle generale, je ne cherche pas activement ces liens entre les contes et la vie. Ils se sont en general imposes par la mediation de coincidences de formes qui surgissent tout a coup, dans des contextes imprevus, et qui ne font sens qu'ensuite. Encore que, plus souvent qu'autrement, je ne fais qu'en frequenter le mystere avec etonnement. Quand ca m'arrive, je mets a contribution le << reflexe topologique >> et je note ce qui arrive. C'est un peu, si vous permettez la comparaison -- et pour rester dans les fils --, comme Tintin qui bute sur un fil qui depasse dans Tintin et l'ile noire. Il se met a tirer dessus et decouvre tout un reseau coherent de filage qui se trouve former un eclairage.

Voici un exemple recent qui illustre assez bien la facon dont cela m'arrive. Ce n'est pas facile a decrire, mais je vais essayer.

Vous avez peut-etre vu le film Solaris de Tarkovsky ou encore la version recente de Soderbergh. C'est l'histoire d'un psychologue qui va a la rescousse d'une mission scientifique en orbite dans une station spatiale autour d'une planete appelee Solaris. Les membres de la mission sont en detresse en raison de visiteurs qui leur apparaissent. Les soupcons vont vers l'ocean de cette planete qui aurait des pouvoirs hallucinatoires etranges. Bref, il y a plusieurs semaines, le conjoint de ma fille me prete la cassette video du Tarkovsky. Je tarde a visionner le film. Recemment, apercevant le Soderbergh dans un club video, je me dis que je vais me faire le plaisir de visionner les deux versions de film. Je regarde donc le Tarkovsky un beau samedi soir et je commence a regarder le Soderbergh le lendemain. J'arrive a un moment ou Kelvin, le psychologue, apres avoir vu apparaitre sa conjointe decedee en chair et en os et apres s'etre debarrasse de cette apparition en l'enfermant dans une cabine spatiale qu'il ejecte, voit avec stupeur une nouvelle version de son ancienne epouse lui reapparaitre. La, ca fait << tilt >> : je revois une version du conte type 652, intitulee Chien Canard, ou il y a un episode semblable d'un engage qui demande au heros, un petit gars, de faire apparaitre successivement la plus belle fille de Paris, de France, puis d'Angleterre. L'engage va charger la premiere fille de se debarrasser du heros. Comme elle n'aura pas le courage de le faire, il va la supprimer et l'enfermer a cle dans un cabinet. Meme chose le deuxieme soir pour la deuxieme fille. Quant a la troisieme, elle va faire alliance avec le petit gars et il font trouver le moyen de se debarrasser de l'engage en le neutralisant, en le transformant en Chien canard, pas capable d'avancer ou de reculer de plus de trois pas.

Je mets sur pause et vais noter la coincidence. Et la, je commence doucement a tirer sur le fil en construisant comme ca m'arrive un petit resume des elements narratifs qui pourraient faire un denominateur commun compatible Solaris/Chien Canard, du point ou j'en suis, avec la connaissance qui me reste de la version russe. Ce qui donne ce qui suit :

* Une histoire ou ce qu'on souhaite apparait.

* Le personnage fait apparaitre une belle fille et la fait disparaitre en l'enfermant dans un petit espace clos.

* Une autre belle fille apparait.

* La troisieme fois, a force de parler au heros, c'est elle qui va donner les cles au heros pour resoudre le probleme.

Sur ce, j'appelle le conjoint de ma fille, qui m'a prete le film (la version russe) et je lui lis mon resume en lui demandant de quelle histoire il s'agit. Il repond : << T'as fini par le regarder ? >> Je le fais preciser : << De quel film tu parles ? >> << Solaris >>. Je lui dis : << C'est Chien Canard >>. Autrement dit, mon petit resume l'amene clairement au bon film. Et en le faisant je n'ai rien trahi de Chien Canard auquel ce resume s'applique aussi.

Je note a ce point que dans Chien Canard, il y a une epouse au cachot. En effet, dans la version que je connais, l'engage ayant eu vent que le petit garcon de ses patrons aura le don d'obtenir ce qu'il souhaitera, il cherche a subtiliser le bebe au berceau. Pour ce faire, il remplacera le bebe par une tripe de sang qu'il percera. La mere sera accusee par son mari en colere d'avoir tue son enfant. Elle sera mise en reclusion par celui-ci. L'enfant sera eleve chez une nourrice jusqu'au jour ou l'engage reviendra le chercher pour obtenir de lui ce qu'il souhaite.

Bref, je retourne voir le film en me demandant s'il y a un equivalent dans Solaris au remplacement du bebe par une tripe de sang dans le debut sanglant de Chien Canard.

Le film continue et arrive peu apres a un episode similaire en flashback, un episode dont je ne pouvais soupconner l'existence car il est traite differemment dans le Tarkovsky. On apprend en effet que, dans leur vie anterieure, Rheya, la femme de Kelvin, le psychologue, s'est trouvee enceinte et a avorte sans le lui dire. En l'apprenant, Kelvin a fait une colere et a rejete violemment sa femme. Ce qui a conduit au suicide de celle-ci.

C'est tout de meme etonnant. Je fais une nouvelle pause pour aller le noter.

Dans le film comme dans le conte, on a:

* Le bebe d'un couple disparaissant dans un episode sanglant.

* La colere du pere devant la disparition sanglante de l'enfant.

* Le rejet et la reclusion de la mere laissee a elle-meme hors du monde.

Je retourne voir le film. Dans une scene subsequente, il y a une discussion sur << comment neutraliser la force qui genere les apparitions >>. Discussion sur la matiere dont sont faits les visiteurs et proposition de contrebalancer en les bombardant de la negative de ce dont ils sont faits. Le derniere version apparue de l'ancienne epouse prend peu a peu une individualite. Elle s'interesse au probleme et discute avec le heros sur la facon de faire pour regler le probleme. Dans Chien Canard aussi, le heros et la jeune femme apparue discutent. Elle lui propose de neutraliser l'engage fauteur de troubles et de confusion en lui souhaitant de devenir un chien-canard, pas capable d'avancer ou de reculer de plus de trois pas.

Notons enfin que la fin du film, le russe comme l'americain, jouent avec une confusion sur les lieux qui suggere un contact avec la maison d'origine en presence de la force derangeante. De meme, a la fin du conte, tout le monde se transporte, y compris le Chien Canard, dans la maison paternelle ou l'histoire est revelee au pere et a la mere delivree de son cachot.

Comment expliquer ces rencontres de sens et ces parentes formelles entre des fictions qui sont manifestement distinctes et a distance ? Sans lien evident entre elles, elles sont pourtant identifiables a un arrangement narratif tres specifique. Ici je constate sans pouvoir expliquer. Il faut mettre : a suivre ...

(A suivre)

En attendant de comprendre mieux comment ca marche, il y a dans les contes pleins d'outils ou, pour reprendre le langage des logiciels, plein d'utilitaires qui peuvent rendre des services dans nos vies, ne serait-ce que pour visualiser les traverses et les miseres.

Je pense de plus en plus que quand les humains passent par la metaphore, le merveilleux et la fiction, ils cherchent a exprimer dans un monde figure une dynamique de rapports entre des objets, des personnes ou des concepts qui est pertinente pour comprendre et agir dans le monde reel. Une theorie sur le monde autrement dit. Sans qu'elle puisse s'expliquer facilement, la parente << topologique >> entre Solaris et Chien Canard nous revele quelque chose d'organise.

On va les laisser la, eux-autres, la, comme ils disent dans les contes.

A ce point-ci de ma vie, je ne saurais tirer de conclusions de ces experiences de metissage de sens entre mondes figures et monde reel. Tout ce que je sais, c'est que le reflexe topologique developpe en etudiant les contes nourrit maintenant mon rapport au monde. Je ne cesse de m'etonner des rencontres souvent tres consistantes qu'il permet, a plusieurs niveaux, entre ces constellations de sens figures et de sens propres qui se retrouvent ainsi parfois en coincidence sur de riches sequences, comme autant de mondes superposes sur les << sept etages de la verite >>, pour reprendre la belle expression de Kasantsakis.

Il me semble qu'il y a de belles pistes pour la recherche a continuer d'explorer ces constellations. S'il est a supposer que cette quete de sens est aussi multiple et dynamique que l'activite humaine avec laquelle elle se met en lien, nous n'en epuiserons pas la complexite. En deca de ces mysteres, je terminerais sur une note tres simple. On dit souvent que les mots ne suffisent pas et qu'il faut passer a l'action. Dans la systematisation des apprentissages lies a ces differents travaux de recherche, j'ai realise que les gestes qui font passer au travers et sortir de la misere dans les diverses << marches a suivre >> etudiees sont des gestes tres simples: informer, heberger, nourrir, soigner, transporter, localiser, faire entrer, faire sortir, proteger, retenir, liberer, briller, embellir, engager, percuter, tuer, fournir une grande energie, couper, coller, reparer, encourager, aimer, enseigner, etre en lien, ecouter, dire quoi faire, prevenir, sauf-conduire, accompagner, echanger, porter, donner, equiper, argenter, departager, rappeler, raconter, prouver, rendre justice. Ce sont des gestes a notre portee. En tant que passants et en tant que passeurs. Pour faire exister cet autre monde qui est possible a meme celui dans lequel nous sommes.

References

Bronfenbrenner, Urie, 1979, The ecology of human development: experiments by nature and design. Cambridge (MA), Harvard University Press.

Labrie, Vivian, 1984, <<Cartographie et analyse graphique de l'univers physique du conte a odyssee>>, dans Genevieve Calame-Griaule et Veronika Gosrok-Karady (dirs.), Le conte. Pourquoi? Comment? Paris, Editions du CNRS: 545-582.

--, 1998, << Help ! Me, S/he and the Boss >>, dans Pauline Greenhill et Diane Tye (dir.), Undisciplined Women, Montreal, McGill-Queen's University Press : 151-166.

--, 1999, << Going Through Hard Times : A Topological Exploration of a Folktale Corpus from Quebec and Acadie >>, Fabula 40 : 50-73.

--, 2000, << Intervenir en terrain mine: controler ou [se] desarmer ? >>, dans Club de pediatrie sociale, Petite enfance, jeunes familles et prevention. Actes du colloque de printemps, Montreal, du 20 au 22 mai 1998, Ministere de la sante et des services sociaux, Gouvernement du Quebec : n.p.

Lewin, Kurt, 1936, Principles of topological psychology. New York, McGrawHill.

Vivian Labrie

Collectif pour un Quebec sans pauvrete

(1.) Cet article a ete presente sous forme de communication lors des Journees internationales d'etude de Toulouse portant sur << Nommer/classer les contes populaires >> (20-22 novembre 2003). Il a ete decide de conserver au texte sa couleur orale.

(2.) J'ai ete touchee aussi, et je le lui ai dit, parce que de mon cote, je pense assez souvent a ce conte en ce moment, mais pour cet aspect de la dynamique qui conduit le serviteur a devenir petrifie. Dans mon travail, je me demande parfois comment faire avec ce que j'entends dans le contexte de ma propre attitude de vigilance autour de la situation politique, mais que j'entends, disons, dans des circonstances tellement particulieres -- l'intuition, les confidences, l'impression de justesse ou de non justesse -- que je sens en meme temps la difficulte d'en faire part. Ce que je vis a tendance a rejoindre des images de ce conte, qui continue d'etre disponible dans ma memoire. Certaines experiences plutot indicibles trouvent une forme dans cette image forte. Il me vient ainsi parfois l'impression que je vais finir par virer en << pierre de marbre >>, par me petrifier, par ne plus pouvoir agir parce que ce que j'amene devient paradoxal, irrecevable, ou bien parce que ce que je dirai me << peinturera dans le coin >> et m'immobilisera parmi mes pairs. Bref, les images du conte cohabitent avec ce genre de choses qui flottent dans la pensee en dedans de soi et qui participent de ce qui construit le sens de ce qu'on vit sans qu'on les exprime necessairement au-dela de soi.

(3.) Il est trop tot encore pour que je puisse en parler correctement, mais je suis en train de realiser que dans mon travail d'education populaire, ce reflexe topologique vient grandement faciliter le travail de croisement des savoirs et des pratiques. Souvent des contenus s'illustrent par des images ou des schemas qui, je commence a m'en rendre compte, se precisent et se fixent par l'effet de ce reflexe qui permet d'en reperer les formes quand elles emergent dans la verbalisation du groupe. Il suffit ensuite de les proposer comme supports a la memoire et a la conceptualisation Si la << formalisation >> tient, elle fera du chemin.

(4.) Ce schema a ete publie dans l'article intitule << Cartographie et analyse graphique de l'univers physique du conte a odyssee >> (Labrie 1984), ou la methode utilisee etait encore tres mal degrossie et ne faisait pas la part de l'essentiel et de l'accessoire dans le travail de cartographie, ce que j'ai eu l'occasion de preciser plus tard. Elle est beaucoup mieux detaillee notamment dans Labrie 1999 : 50-73.
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Article Details
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Author:Labrie, Vivian
Publication:Ethnologies
Article Type:Essay
Geographic Code:1CANA
Date:Mar 22, 2004
Words:12256
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