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Travail (pur) des faiseuses d'adoption: etude d'un groupe de benevoles d'une ONG francaise.

Alors qu'un modele economique unique semble triompher sur toute la planete, dans bon nombre de pays europeens (dont la France), le changement d'echelle, du local au global, s'accompagne d'un affaiblissement du lien social, dont l'instabilite familiale et la precarisation professionnelle sont des elements remarquables. En particulier, les transformations du travail ont attire l'attention de nombreux essayistes, philosophes et sociologues. D'une part, les modes locaux d'organisation du travail sont remis en cause : menace par un chomage structurel(1), le salariat doit se plier a toujours plus de flexibilite et de mobilite (Sennett 1998). D'autre part, la centralite meme du travail dans la societe occidentale (Applebaum 1992) est remise en cause. Certains vont jusqu'a s'interroger sur sa disparition eventuelle (Meda 1995 ; Gorz 1997 ; Rifkin 1997) ou voient dans le secteur associatif, qui fait partie du tiers secteur non concurrentiel, le nouveau lieu ou employer les exclus du travail (Rifkin 1997).

Les personnes qui travaillent dans le milieu associatif peuvent etre des benevoles (non remuneres) aussi bien que des salaries. Bien que situees hors du champ de l'economie concurrentielle, les associations tendent a se professionnaliser en adoptant des techniques et des modes d'organisation voisins de ceux des administrations et des entreprises. Pour toutes ces raisons, le monde associatif m'est apparu comme un lieu d'observation privilegie des transformations du travail et de ses representations, en raison de la complexite de sa nature et de ses fonctions sociales. Dans l'espace associatif francais, les organisations non gouvernementales (ONG) humanitaires ont acquis une visibilite considerable, sans doute en raison de leurs actions pionnieres dans le Tiers-monde, recemment recompensees par la remise du prix Nobel de la Paix(2).

Il faut toutefois noter que la legitimite de ces associations caritatives est relativement recente. Il est vrai que le developpement du mouvement associatif, dans son ensemble, a longtemps ete freine par l'Etat, qui voulait controler tous les secteurs de la vie sociale. C'est une tradition politique qui s'enracine dans la periode Revolutionnaire, avec l'interdiction des associations et des corporations (loi Le Chapelier de 1791). Le droit de creer une association ne sera conquis qu'au debut du XXe siecle (loi du 18 juillet 1901). Cependant, le developpement de l'Etat-providence, apres la Seconde Guerre mondiale, marginalise le role des oeuvres privees. Un changement s'opere, lorsque la crise economique explose dans les annees 1980, et que l'Etat ne peut plus faire face, seul, a l'accroissement des problemes sociaux (chomage, precarite sociale, pauvrete). Le monde associatif se developpe alors et il occupe une place que personne n'aurait pu prevoir dix ans auparavant. Les organisations humanitaires ont un role considerable dans la revelation des situations de misere sociale et dans la mise en place de reponses adaptees (Hanet-Kania 1996 : 438-439). Leur collaboration avec les pouvoirs publics constitue aujourd'hui l'une des formes majeures de regulation des problemes sociaux. C'est justement dans le cadre de cette collaboration avec l'Etat que les associations sont appelees a se professionnaliser. Ainsi, pour etre subventionne, tout projet doit s'integrer dans une logique de politique publique. C'est pour cette raison que les associations tentent d'affirmer leur competence professionnelle en recrutant des salaries hautement qualifies (Paugam 1994-1995 : 909 et 912). La presse francaise ne manque pas d'evoquer la necessaire professionnalisation des chevaliers de l'humanitaire : l'association fonctionne alors comme une sorte d'entreprise, par l'adoption des techniques de marketing, de recrutement et de formation du personnel. Elle fait meme appel a des cabinets de conseil pour gerer les conflits internes (Dayan 1995). Ce sont surtout les grandes ONG humanitaires francaises qui apparaissent comme de veritables entreprises associatives . L'amateurisme prete aux associations dans les annees 1960-1970 n'a plus cours aujourd'hui (Hours 1998 : 95 et 111). Pour pouvoir dialoguer avec les appareils etatiques, les associations d'aujourd'hui savent parler un langage technocratique.

Il est raisonnable de penser que la professionalisation des associations a considerablement modifie le role, l'influence et la representation des benevoles qui operent en leur sein. Toutefois leur activite, n'a, semble-t-il, jamais ete confondue avec le vrai travail. D'ailleurs, on parle plus volontiers de benevolat que de travail benevole (Cellier 1995 : 179). Contrairement au travail, le benevolat, en tant qu'activite non remuneree, n'appartiendrait pas a la sphere de la productivite(3). En outre, il ne serait soumis a aucune des contraintes sociales, qui, en revanche, pesent sur le travail (Ferrand-Bechmann 1992 : 35). La difficulte de considerer le benevolat comme un vrai travail provient du fait que, historiquement, cette activite a ete longtemps exercee par des personnes a qui l'acces au monde professionnel etait interdit. Il s'agissait essentiellement de femmes de milieux aises, pour lesquelles se devouer a des causes sociales permettait d'acquerir du prestige social (Charles 1990 ; Cumbler 1980). L'etude de Charles sur l'hopital des enfants malades de Sainte-Justine (Montreal, Quebec), fonde en 1907 par un petit groupe de femmes benevoles, illustre l'evolution historique du benevolat. Cet hopital s'est longtemps presente comme un milieu extremement heterogene. On pouvait y rencontrer des dames de la grande bourgeoisie qui effectuaient des taches domestiques (couture, maternage et education des enfants), tout en exercant d'importantes fonctions dans l'hopital -- elles siegeaient au Conseil d'administration --, mais aussi des personnes du monde medical (infirmieres et medecins) qui, toutes, operaient benevolement. Cette situation apparemment indifferenciee entre benevoles et personnes du metier change, dans les annees 1950, lorsque les veritables professionnels (de la sante, de l'education, de l'administration) investissent le champ de l'assistance. Les benevoles, apres avoir ete dechargees de fonctions importantes (administration, education), se trouvent releguees au role de soutien moral des patients. Dans le cadre de ces evolutions, la representation du benevolat se transforme. L'activite benevole des dames patronesses avait ete extremement valorisee, du fait meme qu'elle etait desinteressee et inspiree par les valeurs de devouement et de don de soi. Cette image, comme le laisse entendre Charles (1990), s'est degradee. L'activite benevole, non remuneree donc non professionnelle, devient synonyme d'activite marginale, non fondamentale pour la survie de l'hopital.

Cet article presente les resultats d'une etude de terrain effectuee en 1998 au sein du Departement d'adoption internationale d'une importante ONG medicale francaise. J'ai pu y observer que les acteurs, qu'ils soient salaries ou benevoles, construisent un recit collectif autour du concept de travail pur , c'est a dire debarrasse de toute logique marchande et idealement represente par l'action benevole. Cette nouvelle definition du travail pourrait etre vue comme la reactivation, surprenante a la fin du XXe siecle, de l'ideal des dames patronesses (dont Charles [1990] a montre le deperissement sociologique au Quebec); ou comme la formulation d'une utopie philosophique : l'univers associatif deviendrait le lieu ou l'activite humaine serait enfin debarassee de l'esclavage du salariat (Gorz 1997). Cependant, au cours de l'article, je montrerai que ce discours symbolique sur la valeur du travail depasse la notion de travail elle-meme. Comme dans une etude precedente sur l'imaginaire de cadres en formation permanente -- qui detournaient l'ideologie manageriale jusqu'a en formuler la negation (Procoli 2000) --, ce rejet des empietements du marche doit plutot etre interprete en termes d'affirmation identitaire locale, au temps de la globalisation.

Un groupe heterogene

Cree a la fin des annees 1980, le Departement d'adoption internationale -- les enfants proviennent de l'Est europeen, de l'Amerique latine et de l'Asie -- a connu, en dix ans, une croissance spectaculaire : Nous sommes aujourd'hui une grosse boite d'adoption , dit avec fierte le directeur du Departement (un medecin a la retraite), en ajoutant qu'en 1997, le Departement a fait adopter deux cents enfants(4). L'image de productivite, que le directeur cherche a imposer, ne peut masquer une realite cruelle a laquelle sont confrontees toutes les associations d'adoption : (i) le nombre des candidats a l'adoption depasse de loin celui des enfants disponibles ; (ii) les enfants proposes par les ONG ne sont pas ceux dont l'adoption est la plus facile (en raison de leur age eleve et de leur etat physiopsychologique).

L'equipe qui travaille dans ce departement est constituee par une majorite de femmes, (sur vingt-cinq membres, il n'y a que trois hommes). C'est un groupe assez heterogene, du point de vue de l'age (de 25 a 80 ans) et des parcours de vie. Le militant humanitaire cotoie la benevole issue de la grande bourgeoisie ; le jeune stagiaire qui n'a pas encore commence une carriere professionnelle y retrouve le retraite ; la femme en pleine ascension professionnelle y opere a cote de celle qui a sacrifie sa carriere pour ses enfants ou pour son mari. Enfin, le retraite en pleine activite de benevole travaille a cote du retraite au carre qui partira bientot pour une deuxieme retraite .

Dans sa grande majorite, cette equipe est composee de benevoles, c'est-a-dire, au sens conventionnel du terme, de personnes qui offrent gratuitement leurs prestations. Les raisons evoquees pour expliquer le choix de faire aujourd'hui du benevolat sont tres variees. Il peut s'agir d'une attitude militante, d'une marque de son propre rang social ou d'une quete identitaire. D'autres motifs sont presentes : travailler comme benevole permet de se maintenir actif dans la retraite (et de lutter contre l' ankylose a laquelle on est condamne par la vieillesse ) ou, alors, de remplacer une activite professionnelle, brutalement perdue ou abandonnee contre son gre (a la suite d'un licenciement ou d'un depart en preretraite). Enfin, il y a ceux pour qui le benevolat est une etape obligee pour trouver ou retrouver un emploi, soit qu'il leur donne la premiere experience professionnelle qui leur manque(5), soit qu'il leur permette de reintegrer le monde du travail (c'est le cas de femmes qui ont arrete leur activite professionnelle pour elever leurs enfants).

Avant d'arriver dans ce departement, la plupart des membres de l'equipe ne savent rien de l'adoption, ni comme humanitaires ni comme parents adoptifs. Seules trois personnes ont eu une pratique directe de l'adoption. Il s'agit (i) d'un retraite, ancien ingenieur chimiste, qui depuis sa jeunesse milite dans le milieu de l'adoption internationale et est lui-meme pere adoptif de trois enfants (dans la suite on l'on appellera le militant ) ; (ii) de la jeune secretaire du service, d'origine chilienne, dont les parents avaient adopte une petite fille abandonnee ; (iii) du directeur lui-meme qui affirme, en plaisantant, qu'on lui a confie la direction de ce service -- bien qu'il n'ait aucune experience particuliere du travail dans l'humanitaire -- pour la seule raison que lui-meme a adopte deux enfants. Cette affirmation peut surprendre, car parmi les membres de l'equipe, il est celui qui s'oppose avec la plus grande fermete a ce que les benevoles soient recrutes parmi des personnes desireuses d'adopter un enfant. Ce qui est la norme dans d'autres associations d'adoption internationale, ou tout membre doit etre un parent adoptif, est ici une exception, car en regle generale, faire adopter et adopter sont deux choses qui doivent rester bien distinctes(6).

Dans la mesure ou la majorite des acteurs de l'equipe n'a eu aucune experience prealable du travail dans le milieu de l'adoption internationale, leur arrivee dans le service d'adoption semble etre le fruit du hasard. Toutefois, un certain nombre d'entre eux ont deja un long parcours de benevole en milieu associatif. Tel est le cas de ces deux femmes, proches collaboratrices du directeur. Ce dernier qualifie l'une de juriste de l'equipe et l'autre de psychologue de l'equipe . La premiere, une femme d'une soixantaine d'annees, epouse d'un prefet, a sacrifie, dit-elle, sa carriere pour suivre son mari au cours de ses nombreuses mutations dans divers territoires d'outre-mer. Comme il convient a l'epouse d'un haut fonctionnaire mise dans l'impossibilite de travailler, elle s'est engagee a temps plein dans la creation de diverses ouvres de charite et d'associations de loisirs. Pour la seconde, agee d'environ soixante-dix ans, son engagement dans sa carriere de journaliste de television et son benevolat dans le milieu protestant ont ete la cause de l'echec de son mariage. Travail et benevolat s'inscrivent pour elle dans une veritable quete identitaire et spirituelle -- issue d'une famille juive agnostique, elle se convertit d'abord a la religion protestante et, ensuite, au catholicisme -- qui lui permet d'atteindre l'equilibre qui a manque a un parcours de vie marque par des evenements traumatiques (mort precoce de son pere, depression de sa mere, divorce).

Bien que n'ayant pas eu une longue experience, ni du milieu humanitaire en general, ni de l'adoption internationale en particulier, trois femmes d'une quarantaine d'annees, occupant la fonction de responsable geographique , sont devenues des personnages de premier plan dans ce groupe. Elles sont chargees de trouver des enfants dans les differents pays fournisseurs. Pour celle qui est chargee de l'adoption d'enfants du Viet-nam et de la Chine, c'est en effet sa premiere experience dans le milieu associatif. On apprend que le benevolat a remplace une carriere d'attachee de presse qu'elle a du arreter apres son mariage. Les deux autres femmes responsables geographiques -- l'une s'occupe du Bresil et l'autre de la Roumanie -- sont en revanche salariees par l'ONG. Cet emploi leur permet de recommencer une carriere (dans un secteur completement nouveau, car l'une etait cadre superieure dans le secteur import-export et l'autre etait infirmiere) interrompue plusieurs annees auparavant pour elever leurs enfants. Mais nous verrons que leur statut de salariees est passe completement sous silence, puisque paradoxalement ces femmes deviennent les modeles de reference de l'action sans but lucratif .

Pour ceux qui ont une longue pratique du benevolat, l'entree dans ce departement est le resultat d'une circulation dans les reseaux associatifs, ou l'existence de postes a pourvoir se transmet de bouche a oreille . Ainsi la juriste a ete contactee par une amie qui etait deja benevole dans la meme ONG ; la psychologue a ete presentee par la directrice de la chaine de television qui l'employait, et qui se trouvait etre la femme du directeur du service. Pour les neophytes de l'action humanitaire, l'arrivee dans le service se fait souvent apres presentation d'une candidature : ils ont envoye un curriculum vitae, comme ils l'auraient fait pour obtenir un emploi dans une entreprise. Certains avaient meme presente leur candidature dans le service d'adoption en meme temps qu'ils postulaient aupres d'hopitaux ou d'autres secteurs de l'humanitaire.

Malgre la grande heterogeneite des profils de l'equipe, les acteurs tendent a effacer, dans le recit collectif qu'ils produisent sur leur propre travail, toutes les differences categorielles, benevole/salarie, benevole experimente/neophyte, etc. Le benevolat devient alors une categorie englobante, ou s'etablit une nouvelle hierarchie de valeurs et de fonctions.

Un travail pas comme les autres

Si les acteurs du Departement ignorent la difference entre benevolat et salariat, la direction generale de l'ONG etablit, en revanche, une distinction nette(7) : les benevoles sont ceux qui viennent trois fois par semaine , en alternance. L'alternance serait ainsi la marque distinctive du benevolat. En faisant allusion au va-et-vient des benevoles, le directeur general de l'ONG declare: C'est bien ca le benevolat! . Meme pour le directeur du service, les seuls permanents sont les travailleurs remuneres [par l'ONG] , car les benevoles, qui ne sont pas lies par un contrat de travail, peuvent toujours partir quand ils le souhaitent. Or, cette vision du benevolat fournie par la direction ne rend pas compte d'une realite plus complexe : dans l'equipe, les vrais permanents (c'est-a-dire ceux qui travaillent cinq jours par semaine) sont le directeur et la secretaire, mais seule cette derniere est salariee ; les deux responsables geographiques employees par l'ONG travaillent avec un horaire reduit (quatre jours par semaine, soit un jour de plus que les benevoles).

En fait, dans le discours des acteurs de l'equipe, etre permanent est un concept qui s'elargit a tous. Il n'est pas etabli par une comptabilite des jours de presence, mais plutot par le fait que le travail est effectue avec rigueur (regularite des jours de travail, ponctualite). Il est rare que des benevoles quittent le service sans preavis, comme le directeur dit le craindre. Si quelques departs ont eu lieu, c'est parce que la duree du benevolat avait ete determinee des le debut. En general, ceux qui sont entres dans ce service n'en sont jamais sortis, comme si leur benevolat devait etre un but ultime. Telle est l'histoire de l'une des assistantes-secretaires du Departement, qui, apres avoir travaille vingt ans comme secretaire interimaire, a du affronter, pour la premiere fois, une longue periode de chomage. La perspective d'obtenir un contrat de travail avec l'ONG l'incite a etre secretaire benevole dans le service(8). Par ailleurs, le benevolat est pour elle une activite familiere, car elle a toujours participe a des associations de quartier. Au bout d'un an, elle obtient finalement un contrat de travail a mi-temps, d'une duree de douze mois, renouvelable une seule fois(9). Meme si elle affirme, de toutes ses forces, que ce qui compte pour elle c'est d'avoir un travail remunere, elle se dit fatiguee, a quarante-cinq ans, de recommencer sa vie d'interimaire. Le milieu humanitaire est tres different des autres. Lorsqu'on y passe, on a du mal a s'adapter ailleurs , ajoute-t-elle. A un mois de la date d'expiration de son contrat, elle est consciente qu'elle devrait chercher un travail ailleurs, mais elle ne le fait pas. Elle sait pourtant que si elle reste dans le service, elle travaillera sans etre remuneree. Dans son recit, le service d'adoption est un lieu d'ou l'on ne ressort plus. Dans cet espace, toute frontiere entre le statut de celui qui est remunere pour son travail et celui qui ne l'est pas, est effacee. L'image est peut-etre caricaturale, mais elle permet de mettre en lumiere ce qui est le plus implicite dans le recit de cette femme.

Benevole hier, salariee aujourd'hui, elle redeviendra benevole demain. Elle accomplit un cycle que tous semblent etre prets a accomplir. De toute facon, je serais restee meme si on ne m'avait pas offert de salaire , dit l'une des responsables geographiques employee du service, en laissant entendre que faire ce travail comme salariee ou comme benevole ne change rien a l'etat des choses. En outre, le fait que le salarie de l'ONG accepte de travailler en recevant un salaire nettement inferieur a celui qu'il pourrait toucher dans le prive ne prouve-t-il pas qu'il n'est pas la pour faire de l'argent ? se demande-t-elle a haute voix. Non seulement le caractere remunere du travail n'est pas mis en avant (les salariees passent volontiers sous silence le fait qu'elles percoivent une remuneration, de meme, les benevoles ne les qualifient pas comme telles), mais il est devalorise, comme s'il s'agissait de quelque chose de honteux. L'obliteration du statut de salarie -- certains salaries vont meme se reinventer un passe de benevole dans l'humanitaire -- permet de representer, dans le discours collectif, le benevolat comme une categorie commune a tous. Toutefois, les acteurs ne nient pas que le travail (qu'il soit salarie ou non salarie) dans l'ONG soit un veritable travail. Ce qu'ils affirment, c'est que ce travail n'est pas un travail comme les autres : ici on n'est pas dans une entreprise , ici on n'a pas de contrat , ou encore, on ne vient pas ici pour gagner sa croute , entend-on dire souvent.

Appartenir a un milieu aise devient une marque de reconnaissance, car c'est ce qui permet justement d'avoir une attitude de mepris vis-a-vis de la necessite de gagner sa vie. Ceux qui affichent le plus ouvertement cette distance deviennent des modeles de reference. C'est le cas de quelques femmes de l'equipe (ces personnages rappellent les dames de charite evoquees dans l'introduction), comme la juriste dont le statut social eleve lui a permis de ne pas travailler pour assurer sa subsistance. C'est aussi le cas des trois responsables geographiques qui sont, elles aussi, issues de milieux aises. Parmi celles-ci, la responsible pour l'adoption en Asie (Viet-nam et Chine) devient un personnage exemplaire. Epouse du dirigeant d'une grande entreprise francaise, elle incarne bien, aux yeux de tous, le modele de la femme de la haute bourgeoisie, pour qui le benevolat est la marque d'un certain rang social. L'on apprend par ailleurs qu'elle a refuse de devenir salariee de l'ONG lorsque le directeur le lui a propose. Chez ces femmes, le lien entre travail et moyen de subsistance s'est dissout. Quand vous travaillez en entreprise -- declare l'une d'elles -- vous etes toujours controlee dans votre travail et, en plus, votre subsistance depend de ce travail . Notons toutefois que la distinction sociale (l'appartenance a la grande bourgeoisie) est plus jouee sur la scene du service d'adoption que reellement sociologique, puisque la grande majorite des acteurs appartiennent a un milieu aise.

C'est donc par rapport au travail execute en entreprise que ces femmes etablissent une coupure nette. Meme si le nouveau travail parait moins qualifie que l'ancien travail en entreprise, l'important c'est qu'il soit benevole. Une femme, ancien cadre dirigeant d'une grosse multinationale, licenciee a l'age de cinquante ans, au chomage, accepte d'accomplir, en tant que benevole, des taches d'une grande banalite (comme decouper et coller les photos des enfants adoptes sur les rapports de suivi qui seront envoyes aux pays d'origine), alors qu'elle a refuse, avoue-t-elle, une dequalification professionnelle qui lui aurait permis de se reinserer dans le monde de l'entreprise.

Dans le discours de ces acteurs, la notion de travail benevole permet finalement de definir l'espace associatif comme un espace en soi , qui s'oppose au monde professionnel ou le travail est effectue pour assurer sa subsistance ou pour faire de l'argent. Dans cet espace, ni le prestige lie au statut professionnel (dans le monde exterieur) ni le savoir accumule par l'age ne sont des facteurs determinants pour l'assignation d'un poste. Ainsi une ex-directrice d'ecole en retraite, agee de soixante-dix ans et benevole dans le service, accepte d'etre l'assistante de la jeune secretaire d'origine chilienne. L'attribution d'une fonction semble donc comme independante du savoir ou du metier. La juriste est designee comme telle par tous, alors qu'elle n'a jamais pratique ce metier. Elle justifie toutefois sa fonction par le fait qu'elle a passe une licence de droit il y a plus de quarante ans. La psychologue , elle non plus, n'a jamais exerce, sa formation en psychologie etant toute recente (et meme incomplete). En revanche, les vrais psychologues, ceux qui en dehors de cet espace exercent ou ont exerce cette profession, ne sont pas identifies comme tels. D'ailleurs eux-memes ne cherchent pas a mettre en valeur leur metier. Ils acceptent d'accomplir des taches considerees comme peu qualifiees (et qui sont accomplies independamment des competences professionnelles accumulees a l'exterieur) : realiser les entretiens avec les adoptants ou assurer le suivi des enfants adoptes.

Ce qui est clair, c'est que, dans ce departement, la hierarchie des valeurs ne se base pas sur la hierarchie des competences ou des professions du monde exterieur. L'espace interne est redefini selon un ordre qui lui est propre, au sommet duquel on retrouve celles qui fabriquent l'adoption . Certes, cette position est occupee par des personnes qui appartiennent a des couches sociales superieures. Cependant la hierarchie du service n'est pas simplement un decalque de la hierarchie sociale, puisque, repetons-le, la plupart des acteurs sont issus de milieux aises. En fait, nous verrons plus loin que le groupe dominant incarne dans sa pratique de l'action humanitaire cette valeur consideree par tous comme superieure : le travail pur, hors-marche .

Une hierarchie de valeurs

La hierarchie interne se construit selon une logique propre, qui ignore donc l'ordre (competences, qualifications) du monde professionnel exterieur. De meme, un passe de militant de l'humanitaire n'assure pas une position de premier plan dans le groupe. Ni la jeune secretaire d'origine chilienne, ni l'ingenieur chimiste en retraite ne sont des modeles de reference, bien que celle-la, fille de refugies politiques chiliens, ait des l'enfance milite en faveur des droits de l'homme dans son pays et que celui-ci ait toujours ete tres actif dans le milieu de l'adoption internationale. Au contraire, ils deviennent des personnages d'opposition, la voix critique de l'equipe. La jeune secretaire reproche ainsi au groupe de femmes qui animent le service (la psychologue , la juriste , les femmes responsables geographiques), de parler d'adoption d'une facon totalement abstraite et de legiferer en toute meconnaissance de cause, puisqu'elles ne sont ni militantes ni meres adoptives. Mais c'est surtout l'ingenieur retraite, la figure du militant par excellence, qui, bien qu'il ait une fonction prestigieuse (celle de responsible geographique), joue le role d'un provocateur. Sa marginalite s'oppose a la centralite du groupe de femmes qui realisent la fabrication de l'adoption. La hierarchie interne du service ne se calque pas sur la hierarchie officielle des fonctions. La relation d'ordre resulte donc d'un processus beaucoup plus complexe. L'analyse de l'organisation du travail et du discours symbolique produit par les membres de l'equipe va montrer que cette hierarchie se construit sur trois oppositions de termes : (i) le travail qui precede l'adoption/le travail qui suit l'adoption ; (ii) loin de la pratique de l'adoption/proche de la pratique de l'adoption ; (iii) le travail pur/le travail impur.

L'activite de l'equipe se divise elle-meme en deux moments : la fabrication et le suivi de l'adoption, qui, pour les acteurs, sont d'inegale valeur. En fait, seul compte vraiment le premier moment, faire adopter, c'est-a-dire trouver des enfants pour un grand nombre de parents candidats. Participent a cette operation le directeur et ses deux assistantes (la juriste et la psychologue ), les responsables geographiques et l'ensemble des benevoles qui realisent les entretiens avec les candidats a l'adoption. Ces acteurs jouent un role central dans l'equipe, alors que les suiveuses , un groupe de femmes chargees du suivi de l'adoption, occupent une position plus peripherique .

La mise en route d'une demande d'adoption commence par la prise de contact avec les candidats adoptants. Ceux-ci doivent preparer un dossier, ou ils fournissent le plus possible de renseignements sur leur parcours personnel et professionnel, sur leur situation familiale et financiere, sur leur etat de sante. Ils doivent surtout joindre une lettre de motivation dans laquelle ils exposent, de la facon la plus convaincante possible, les raisons qui les poussent a vouloir adopter un enfant. Ces dossiers sont examines lors de la reunion de commission, qui a lieu le jeudi, tous les quinze jours. Toute autre activite est alors suspendue : appels telephoniques, entretiens. Les membres du service, a l'exception des femmes qui accomplissent les taches de secretariat, quittent leurs bureaux habituels et se rassemblent autour d'une table ronde dans la grande salle de reunion, situee au meme etage. C'est une journee particuliere, ou se concretise tout le travail de la semaine. C'est aussi le seul jour ou presque tous les acteurs se reunissent pour effectuer un veritable travail d'equipe. Le rythme de travail est soutenu ( c'est une journee folle , disent-ils). Ils ne s'arretent que pour la pause-dejeuner : la commission entiere se retrouve dans un restaurant du quartier. Ce repas collectif souligne le caractere exceptionnel de cette journee. En, effet, en dehors du jeudi, les acteurs n'ont pas d'autre occasion pour se reunir, car ils travaillent en alternance.

En general, lors de la seance du matin sont traites les nouveaux dossiers : il s'agit alors de savoir si une suite sera donnee, a savoir si les candidats seront convoques pour un entretien (d'une duree d'au moins deux heures) au cours duquel ils seront interroges sur leur projet d'adoption. Lors de la seance de l'apres-midi, on examine les dossiers des candidats qui ont deja ete convoques. La commission decide alors d'accepter ou de rejeter le dossier. Le directeur, entoure de ses deux assistantes, ouvre la seance du matin par un petit discours ou il met l'assemblee au courant des dernieres nouvelles (nombre d'adoptions produites, nouvelles dispositions de la direction generale, etc.). La parole est aussitot donnee a la juriste qui prend un par un les dossiers : elle decrit par le menu le profil des candidats, lit leur lettre de motivation, rappelle la date a laquelle ils ont recu l'agrement de la Direction Departementale des Affaires Sanitaires et Sociales (DDASS) et montre les photos des candidats (jointes obligatoirement au dossier). Elle termine cette presentation orale en precisant l'avis motive, favorable ou defavorable, que chacun des membres de la commission a consigne sur la derniere page du dossier. En effet, chacun est cense avoir etudie les dossiers pendant la semaine pour pouvoir ensuite donner un avis, lors de l'assemblee generale du jeudi.

Les discussions sont enregistrees mot a mot sur un cahier, par la psychologue , qui joue le role du greffier. La parole est ensuite donnee a ceux qui ont mene les entretiens avec les candidats et qui presentent un compte rendu detaille. Les dossiers seront alors acceptes, mis en attente (10) ou refuses. C'est surtout a ce moment-la que les responsables geographiques jouent un role crucial, car charges d'aller chercher les enfants dans les orphelinats, ils detiennent la liste des enfants disponibles. Ils peuvent donc dire s'ils ont ou non un enfant adapte a la famille d'adoptants consideree, et ont le dernier mot pour faire aboutir un processus d'adoption. Meme si la majorite des membres se declare favorable a un dossier (par un vote a main levee), pour que le projet d'adoption se concretise, il faut qu'au moins l'un des responsables geographiques prononce la phrase fatidique oui, je le prends (en faisant allusion, d'un geste de la main, au dossier que la juriste lui passera). Le dossier retenu par la commission sera traite ensuite par le responsable geographique qui communiquera lui-meme telephoniquement aux candidats qu'un enfant leur a ete attribue. Le succes d'un projet d'adoption est considere par l'equipe entiere comme une victoire qu'il faudra celebrer. Les responsables geographiques affichent toujours, sur le mur situe derriere leur bureau, les photos des enfants adoptes. La juriste , quant a elle, tient a jour le tableau, affiche sur le mur principal de la piece de la direction. Comme s'il s'agissait du tableau d'affichage d'un aeroport, y sont indiques le pays de provenance et la date d'arrivee de l'enfant en France. Ce dernier est represente par une petite fiche que l'on deplacera de la colonne Enfants en attente a la colonne Enfants arrives .

Une fois l'adoption realisee, d'autres acteurs entrent en scene. Les suiveuses sont chargees de visiter regulierement les enfants adoptes pour rediger les rapports sur leur integration dans les familles, leur etat de sante, leur croissance. Dans le service, ce sont les seuls acteurs de terrain . Elles font, par ailleurs, des apparitions tres irregulieres dans le service (on les voit surtout lors de la reunion du jeudi). Leur role est extremement delicat, car elles sont les seuls temoins oculaires du devenir d'une adoption. Les donnees recueillies par les suiveuses sont utilisees par trois redactrices chargees d'ecrire les rapports de suivi , qui attestent de l'etat de sante des enfants, de leur croissance, de leur integration familiale. Ces rapports sont envoyes regulierement aux pays donneurs d'enfants qui doivent etre informes, plusieurs annees de suite, de l'etat de sante des enfants adoptes(11). La redaction de ces rapports est aussi une tache delicate, car ils doivent etre expurges de tout ce qui peut faire penser que l'adoption est un echec. Il ne faut pas dresser un tableau idyllique, mais pas non plus mettre que l'enfant a ete maltraite , declare l'une des redactrices. Il faut en effet eviter de compromettre les bonnes relations avec les pays donneurs. Cependant, ces trois femmes ne cherchent pas a mettre en valeur le caractere delicat de leur fonction. Elles tendent plutot a devaloriser leur travail, lorsqu'elles soulignent le caractere prestigieux de la fabrication de l'adoption. A leurs yeux, ce sont surtout les responsables geographiques qui font le vrai travail et qui produisent ce qui est utile, c'est-a-dire une relation d'adoption. Bien que la preparation d'une adoption soit une activite coordonnee entre de nombreux acteurs, seule une petite minorite realise la partie la plus noble de ce travail et en retire, aux yeux de tous, le plus grand prestige.

Toutes les personnes du groupe dominant (forme, rappelons-le, de la juriste , de la psychologue et de trois femmes responsables geographiques -- le responsable geographique Albanie-Russie, le militant , etant repousse a la marge) se sont tenues a bonne distance de la pratique de l'adoption et ont bien separe leur travail dans l'ONG de la recherche d'un quelconque profit. Ce n'est donc pas un effet du hasard si ces femmes ont consolide leur pouvoir contre le directeur et le militant . Ces derniers ont adopte des enfants et se montrent partisans d'une politique d'urgence que leurs adversaires condamnent (ils ont une approche de l'adoption plus quantitative que qualitative). Mais c'est surtout le personnage du militant qui est, aux yeux de ces femmes, le plus transgressif. Celui-ci -- il est pere de quatre enfants biologiques et de trois enfants adoptifs -- realise un melange entre le biologique et l'adoptif qu'elles considerent comme nefaste. En outre, il les provoque en justifiant la politique de commercialisation qui seule, selon lui, permettrait de trouver de beaux enfants dans les pays fournisseurs. C'est une position paradoxale pour une personne qui a longtemps milite dans des organisations d'aide au Tiers-monde, mais qui trouve toute sa signification dans le jeu de role du Departement. Ajoutons que l'ideologie du groupe feminin dominant n'est pas celle de la direction de l'ONG. Les efforts de la juriste qui souhaite prendre la tete du service -- le directeur actuel, atteint par la limite d'age, doit quitter ses fonctions prochainement -- sont vains car, si l'on en croit la rumeur qui circule dans l'equipe, la direction generale nommera un medecin.

Le recit d'une deuxieme naissance

La litterature anthropologique sur l'adoption a montre que l'Occident n'a favorise la circulation infantile que dans des cas patents de carences ou de dysfonctionnements familiaux -- donner des parents a un orphelin, donner un descendant a des couples sans progeniture -- et a pense ce processus comme un palliatif, un faux-semblant, une feinte de la consanguinite (Lallemand 1992). Dans la societe francaise contemporaine, ou les liens sociaux sont de plus en plus fragilises, l'adoption devient un aspect particulier de ce phenomene de fabrication des relations de parente fictive , mis en place dans le cadre des recompositions familiales. Lors d'une adoption, il s'agit d'integrer, dans une relation de parente fictive, des enfants qui, rejetes par leur parents biologiques, vont trouver un nouvel enracinement dans leur famille adoptive (Ouellette 1995 : 159 ; Fine 1998).

Les travaux sociologiques ont fait ressortir quelques traits saillants de l'imaginaire de l'adoption. La fabrication de la parente fictive passe par la liquidation de la filiation biologique, aussi bien chez les parents adoptants que chez l'enfant adopte. D'un cote, les adoptants font le deuil de l'enfant biologique pour creer les meilleures conditions psychologiques et affectives a l'accueil d'un enfant inconnu, necessairement different de l'enfant imaginaire, et susceptible pour cette raison de decevoir l'attente de ceux qui vivraient encore dans la frustration de n'avoir pas reussi a se reproduire (Grange 1988 : 190). De l'autre, dans la phase de depersonnalisation de la filiation biologique , l'enfant est eloigne non seulement de sa famille d'origine, mais aussi de son groupe ethno-culturel. Son passe genealogique doit etre efface, pour que son identite puisse etre reinscrite dans le cadre d'une nouvelle filiation et d'une nouvelle culture. Son identite pourra alors etre reconstruite sur la base d'une relation de parente, qui est fictive certes, mais qui reproduit a l'identique la filiation biologique rompue (Ouellette 1995). Il n'est donc pas etonnant que l'adoption soit assimilee a une nouvelle naissance (Mattei 1995) : cela est particulierement vrai dans le cas de l'adoption d'enfants etrangers ou d' enfants a particularite (12). Dans le groupe que j'ai etudie, ces representations sur l'adoption -- le deuil de la filiation biologique et le theme de la nouvelle naissance -- s'imposent fortement dans le discours des acteurs. Il s'agit donc de montrer maintenant comment elles orientent le processus de fabrication d'adoption.

Le theme de la deuxieme naissance est un veritable recit de creation. Tel que l'on peut l'apprehender lors des reunions de commission, il se developpe a partir d'un concept fondamental : la sterilite. Celle-ci est en effet la condition necessaire pour pouvoir adopter. La plupart des dossiers selectionnes concernent des gens qui ont ete traites contre la sterilite et dont on rappellera toujours la duree du traitement : celui-ci doit etre suffisamment long (au moins quatre ans) pour prouver que, d'une part, la sterilite est irreversible et, que, d'autre part, le deuil de l'enfant biologique a ete accompli. Melanger la filiation adoptive avec la filiation biologique est d'autant plus nefaste qu' il est bien connu qu'une sterilite psychologique peut etre debloquee par une procedure d'adoption . Le plus petit doute sur l'absolue sterilite du couple est suffisant pour qu'un dossier soit rejete, car l'enfant biologique ne doit pas prendre la place de l'enfant imaginaire .

La juriste se declare embarrassee au sujet d'un couple qui ne recise pas s'il a ete traite ou non contre la sterilite. Elle avoue surtout sa perplexite sur un dossier ou la femme parle longuement de la sterilite du mari, qui, selon elle, est due a un probleme relationnel entre son mari et son propre pere (celui-ci ne l'aurait pas reconnu). Comme elle n'est pas convaincue que ces personnes soient reellement steriles, elle emet un avis defavorable, qui sera partage par les autres femmes de la commission. Le directeur proteste inutilement, en se moquant d'elles : Mais enfin, le duc de Morny etait lui aussi un batard! (13). Il rappelle en vain qu'il est urgent de sortir des orphelinats le plus grand nombre possible d'enfants, et qu'il est inutile et pernicieux de perdre du temps a examiner dans les moindres details les profils des adoptants(14). Il rappelle aussi que leur collegue, charge de l'adoption en Albanie (le militant ), absent lors de cette reunion, a deja donne un avis favorable a l'adoption d'un enfant albanais par le couple en question. Enfin, face a l'hostilite des femmes de la commission, il s'insurge : mais enfin, on ne peut pas refuser les gens sans les convoquer! . Mais son cri ne changera pas le verdict final.

Les dossiers les plus delicats sont ceux de parents qui ont perdu un enfant biologique et qui veulent le remplacer par un enfant adoptif. Pour que l'adoption puisse avoir lieu, il faut que le deuil de l'enfant biologique soit realise. Un temps d'attente d'une duree equivalente au traitement anti-sterilite doit separer la perte de l'enfant engendre du moment de l'adoption(15). La periode d'attente sert a demontrer que la sterilite est irreversible. Selon les membres du service, elle est censee permettre aux candidats a l'adoption d'obliterer un passe malheureux -- l'impossibilite de procreer est mise sur le meme plan que la mort de l'enfant --, meme si le prix a payer est une forte destabilisation. L'association entre le destin contraire et la sterilite(16) permet de mettre en relation l'adoptant avec l'adopte, car ce dernier est lui aussi marque par le malheur. Tout se passe comme si, pour construire une relation de parente (adoptive), il fallait qu'adoptant et adopte soient de meme nature. Ce type d'association fait toute l'originalite de la demarche de ces femmes, car l'enfant propose n'est jamais celui souhaite par les adoptants.

En general, les futurs parents souhaitent adopter un nourrisson, en bonne sante et de type europeen. Dans les faits, la commission n'arrive jamais a satisfaire completement cette demande, et cela en raison des memes difficultes auxquelles se heurtent les autres associations d'adoption. L'age de l'enfant est, pour toutes les association humanitaires, le probleme le plus difficile a regler. Lorsqu'on choisit les voies legales pour adopter un enfant etranger, il est extremement difficile d'obtenir un nouveau-ne car la procedure juridique est longue et complexe(17). L'enfant propose aux familles sera age , il aura, en moyenne, trois ans. Les associations humanitaires cherchent, en etablissant des accords avec les orphelinats des pays pauvres, a faire en sorte que l'age des adoptes ne depasse pas trois ans et que surtout les enfants soient en bonne sante physique (c'est-a-dire indemnes de maladies graves, comme les hepatites ou le SIDA) et psychologique. Les traits physiques de l'enfant ne doivent pas mettre trop en evidence son etrangete vis-a-vis de sa famille adoptante europeenne. Le cas des asiatiques, est un peu a part, car ils jouissent d'une bonne image chez les Occidentaux (selon une image conventionnelle, ils sont consideres comme des enfants tres intelligents).

Dans le recit de ces femmes, la figure par excellence de l'enfant adoptable est l'enfant roumain. Cette affirmation est d'autant plus surprenante qu'elles disent par ailleurs que cet enfant est difficilement acceptable par les candidats a l'adoption. Toujours selon ces dernieres, l'enfant roumain concentre, a cause de son age, de son etat de sante et meme parfois de ses traits physiques, tout ce qui rend une adoption extremement improbable. En general, il ne devient juridiquement adoptable qu'a l'age de sept ans (la procedure administrative est particulierement lente en Roumanie). Il est souvent afflige de graves troubles psychomoteurs ; il peut etre porteur du virus de l'hepatite B ou C, parfois, meme de celui du Sida(18). Enfin il peut etre un Tsigane, une ethnie meprisee et rejetee en Roumanie, mais apparemment en France aussi(19). C'est precisement cet enfant roumain, age, malade, socialement devalorise, victime du racisme, frappe par un sort contraire -- emblematique de l'histoire politique d'un pays devaste par la folie d'un dictateur -- qui acquiert aux yeux des femmes de la commission une valeur inestimable. En consequence, il faudra le confier a des familles choisies avec la plus grande attention.

En l'espece, le discours des acteurs s'ecarte considerablement de la donnee sociologique. Bien que les difficultes liees a l'adoption d'un enfant roumain soient souvent mises en exergue par les personnes qui travaillent ou militent dans le milieu de l'adoption internationale(20), les pays d'Europe occidentale ont mis en ouvre, apres la chute du mur de Berlin, toute une politique en faveur de l'adoption des enfants de l'Europe centrale et orientale. La France n'a pas freine l'adoption des enfants roumains, bien au contraire : en 1991 un tiers du nombre total des adoptions d'enfants etrangers concernaient des enfants de Roumanie (UNICEF 1993). Il est donc clair que les femmes de la commission, dans leur role de faiseuses d'adoption , dramatisent l'image de l'enfant roumain. Dans leur recit de creation, elles forcent le trait, en faisant de cet enfant un personnage rejete par tous, frappe par un destin contraire, qu'elles feront renaitre a la vie en lui choisissant les meilleurs parents que l'on puisse imaginer. Elles selectionneront ces derniers sur la base de deux principes : la sterilite, dont nous avons deja discute plus haut, et l'excellente situation financiere. Les dossiers de candidats a bas revenus seront rarement pris en compte, meme si, ou surtout lorsque ceux-ci se declarent prets a accepter un enfant malade ou tsigane. C'est ainsi qu'est rejetee la demande d'adoption d'une femme, divorcee et deja mere d'un enfant, lorsque, apres avoir estime son projet suffisamment mur, les femmes de la commission se rendent compte qu'apres deduction des charges, il ne lui reste que la moitie de son salaire pour vivre. Apparemment, la figure de l'enfant abandonne et recueilli par de riches et genereux parents adoptifs -- figure qui a ete mise en evidence dans d'autres epoques et contextes historiques (Zelizer 1992 : 18) -- appartient a notre imaginaire sur l'adoption. Les protestations du directeur ( on ne va tout de meme pas faire une selection par l'argent! ) et du militant (pour qui les revenus de cette femme sont ceux de la moyenne des francais) restent sans echo.

Il y a aussi d'autres facteurs qui peuvent intervenir dans la selection des familles, tels que l'age des parents, leur profil psychologique et l'equilibre du couple -- mais ils ne sont jamais determinants. Par l'adoption, l'enfant malheureux doit renaitre a un destin meilleur. Les faiseuses d'adoption prepareront avec le maximum de precautions possibles cette deuxieme naissance. Bien que la distinction soit clairement marquee entre filiation biologique et filiation adoptive (car pour adopter il faut etre incapable de procreer), la filiation adoptive est construite sur le modele de la filiation biologique : en effet la valorisation de l'attente de l'enfant a adopter renvoie metaphoriquement a la grossesse, a l'attente de l'enfant biologique (Ouellette 1998 : 171).

Certes l'adoption, telle qu'elle apparait dans le recit de ces femmes, est la reparation d'un destin malheureux qui a touche l'adopte mais aussi l'adoptant. Cependant, la raison reparatrice -- qui est l'objectif affiche par ceux qui operent dans le milieu de l'adoption internationale -- ne suffit pas a rendre compte de l'originalite de ce recit. La figure de l'enfant roumain doit etre replacee dans le cadre d'un discours plus general, ou il est affirme avec force que le benevolat doit etre un espace vierge de toute logique marchande.

L'enfant hors-marche

Les faiseuses d'adoption protestent avec vehemence contre les pratiques plus ou moins legales d'achat-vente d'enfants. Elles condamnent aussi bien la demarche individuelle , par laquelle les adoptants achetent l'enfant directement dans son pays natal (achat a la famille d'origine, corruption de fonctionnaires locaux), que l'action d'agences specialisees qui vendent les enfants sur catalogues a des prix exorbitants. Cette pratique lucrative, disent-elles, est tres developpee aux Etats-Unis et dans l'Europe du Nord. Les agences y ont le monopole de l'adoption internationale, qu'elles organisent selon des criteres purement commerciaux. L'une des responsables geographiques, qui cherche en vain a augmenter le nombre d'adoptions en provenance du Viet-nam, avoue que sa tache devient de plus en plus difficile. La plupart des orphelinats du Viet-nam sont deja sponsorises par des agences americaines, danoises ou suedoises. Ils passent un contrat avec celles-ci, selon lequel ils s'engagent a fournir un certain nombre d'enfants par an . Ces agences sont les concurrents les plus meprisables des associations humanitaires, car elles s'approprient tous les enfants (russes, vietnamiens ou chinois) qui sont les plus apprecies des Francais(21). (On notera que l'ennemi appartient au monde anglo-saxon au sens large.) Toutes ces femmes qui protestent contre le profit realise sur le dos des enfants adoptes se reconnaissent dans une politique d'adoption qui se place deliberement hors du marche, ou le critere de qualite l'emporte sur celui de quantite. Sur ce point crucial, elles se heurtent souvent a l'opposition du directeur et du militant . L'un et l'autre, qui ont pourtant des profils assez differents, s'accordent pour penser que l'adoption est une question d'urgence . Sortir un enfant de l'orphelinat est en effet la chose la plus importante, il importe peu a qui l'enfant sera attribue (qu'il s'agisse d'un riche ou d'un pauvre, d'un couple heterosexuel ou homosexuel). Il est impensable -- dit le directeur -- que l'enfant reste la-bas, dans son pays. Je crois que les enfants d'orphelinat sont destines a devenir des prostitues, dans le meilleur des cas . Mais il est rare qu'ils puissent imposer la politique de l'urgence ; selon B. Hours (1998), l'ideologie urgenciere , fortement integree par le milieu medical, serait aussi dominante dans le milieu de l'humanitaire , ou les medecins sont tres influents. L'un et l'autre reprochent vainement a ces femmes le fait qu'elles laissent certains dossiers en attente pendant un temps excessivement long. Ils les accusent d'avoir une approche classiste (sous entendu : vous etes d'un milieu aise et vous considerez que les seuls bons parents appartiennent a votre milieu). Leurs protestations sont impuissantes face a la determination de ces femmes. Pour celles-ci, tout doit etre fait avec le maximum de rationalite. La fabrication de l'adoption leur donne l'occasion d'exprimer leur ferme opposition a la logique marchande ou manageriale, du moins dans ce domaine particulier. En aucun cas l'adoption ne saurait se plier aux imperatifs du profit et de la productivite, auxquels seraient sensibles le directeur et le militant . Le premier reproche ainsi a la responsible bresilienne de ne pas assurer un nombre suffisant d'adoptions par an. Le second va encore plus loin : il regrette qu'il soit impossible de faire payer les candidats a l'adoption. Le service pourrait alors prendre dans les orphelinats les meilleurs enfants (des nourrissons en bonne sante), ce qui permettrait d'augmenter le nombre d'adoptions. Il n'hesite pas a mettre l'enfant sur le meme plan qu'un bien de consommation lorsqu'il declare : le revenu moyen des familles francaises est eleve, celles-ci pourraient tres bien epargner pour adopter un enfant, comme elles le font lorsqu'elles s'achetent une voiture . La reponse du groupe feminin dominant est immediate : d'une part il est absurde de mettre en competition les differents secteurs geographiques ; d'autre part, les criteres marchands doivent etre bannis du fonctionnement du service. La politique de l'urgence, don't on peut supposer qu'elle est integree par la structure dirigeante de l'ONG (composee de medecins), et dont le directeur du Departement (lui aussi un medecin) se fait le defenseur a l'interieur de l'equipe, est donc vivement refusee par ces femmes. Leur discours acquiert donc un caractere d'autant plus original qu'il s'oppose sur bien des points a l'ideologie de l'humanitaire.

Conclusion

Dans une periode ou le milieu associatif tend vers la professionnalisation (Paugam 1994-1995), le recit des faiseuses d'adoption montre comment les politiques manageriales, commerciales et urgencieres s'imposent difficilement. Ce recit est produit dans un espace ferme (le Departement d'adoption internationale) ou s'effectue une inversion de roles (sociologiquement determines). Alors que l'on s'attendait a ce que le militant fut le porte-parole d'une pensee anticommerciale, l'on retrouve dans ce role des femmes dont le profil rappelle celui des dames patronesses d'autrefois. Affichant leur mepris du profit, elles fondent leur benevolat sur un noble ideal : sauver l'enfant malheureux en le faisant renaitre et en lui offrant un destin meilleur. Elles etablissent la morale de l'adoption en condamnant la mauvaise adoption -- celle qui accepte les regles du marche ou l'ideologie de l'urgence --, qu'elles voient incarnee dans une alterite lointaine (les Anglo-saxons) ou proche (les deux hommes de l'equipe). Leur recit presente certains traits du mythe : il s'agit de retablir un ordre (chasser les marchands du temple) dans un espace dont l'integrite est menacee. En outre, et c'est aussi l'une des qualites du mythe, leur discours s'impose comme un modele de reference a presque tout le groupe.

Le recit mythique se construit sur deux themes principaux : l'enfant hors-marche et le travail pur . D'un cote, l'adoption -- le travail de l'adoption et son objet, l'enfant a adopter --, et de l'autre, le commerce, doivent s'exclure. Si le travail pur est celui qui n'est pas souille par la raison economique, l'enfant par excellence -- l'enfant roumain, -- est, dans la logique commerciale, hors-marche , parce que, age, malade et laid, c'est une marchandise de trop mauvaise qualite. L'inversion de cette logique en fait un enfant d'une grande valeur, un enfant qui n'a pas de prix, le plus beau present qu'on puisse faire a une famille. Les faiseuses d'adoption font reference a un modele -- l'enfant hors-marche -- qui est loin d'avoir toujours ete dominant en Occident. Comme l'a montre Zelizer dans son etude sur le marche aux bebes aux Etats-Unis (1992), ce concept apparait au debut du XXe siecle quand s'impose l'idee de l'enfant sans valeur economique, mais affectivement inestimable. C'est une rupture avec les siecles precedents, ou l'adoption etait consideree comme une operation economiquement rentable (c'etait une source d'enrichissement pour la nourrice qui l'accueillait ou pour les parents adoptifs qui le forcaient a travailler). Cependant avec le temps, l'adoption est devenue affective , creant ainsi un nouveau marche du bebe (ibid.). Les parents adoptifs du XXe siecle acceptent volontiers de payer pour avoir un enfant (Zelizer 1992 : 20) et l'adoption retrouve un caractere mercantile, et le fait que l'offre est bien inferieure a la demande a provoque le developpement d'un marche noir, ou les enfants sont vendus a des prix exorbitants (Zelizer 1992). Meme si, comme le note Zelizer, l'enfant qui n'a pas de prix a fini par en avoir un (ou par en retrouver un) dans nos societes de marche, la recuperation de ce theme sert avant tout a nos faiseuses d'adoption pour disqualifier l'Autre, entre dans la logique du commerce des enfants.

Quant au theme du travail pur -- une exaltation du travail non remunere --, il semble directement inspire par l'ideal des dames de charite d'autrefois. Il est surprenant qu'un tel ideal, que l'on pourrait croire suranne, impregne le discours collectif des acteurs, alors que la professionnalisation de l'humanitaire aurait du le condamner a la marginalite. Ainsi, deux membres importants de l'equipe, la juriste et la psychologue, sont les figures antithetiques de ce qu'est la competence professionnelle, leurs appellations respectives ne s'appuient pas sur de veritables competences. Toujours en contradiction avec la politique de professionalisation, ceux qui, en raison de leur formation et de leur profession, pourraient prendre des responsabilites dans l'equipe, sont employes dans des fonctions sans rapport avec leur qualification, ou n'apparaissent jamais comme les figures centrales du groupe. Le role dominant des benevoles -- et la representation extremement positive du travail non remunere, partagee par presque tous les membres de l'equipe -- signifie-t-il pour autant que le mode de fonctionnement des associations prefigure une sortie du travail salarie ? Plus que resultant de l'adhesion a une utopie philosophique, le succes des faiseuses d'adoption est vraisemblablement du a la reactivation d'un modele ancien (celui des dames patronesses ), que l'on cherche a incarner dans l'actualite pour marquer son opposition au discours dominant, qui se veut d'avant-garde(22).

L'emploi de schemas interpretatifs propres a une tradition que l'ideologie de marche a condamnee a disparaitre fait de ce recit mythique un discours de resistance, qui, semble-t-il, n'a pas une matrice politique (les franges anti-liberales de la droite ou de la gauche) ou religieuse (le discours moral et social de l'Eglise, etc.) bien determinee. En fait, les acteurs produisent un recit ( nous, on n'eleve pas des enfants comme des petits cochons pour les vendre au plus offrant ), ou est reaffirmee leur propre identite culturelle en opposition a une alterite, qu'ils situent de l'autre cote de l'Atlantique. Alors qu'un modele capitaliste unique s'etend sur le globe, la vive contestation de ses formes extremes -- ici l'enfant-marchandise, mais ce pourrait etre la commercialisation du vivant, la vente des organes humains -- sert de levier a des reaffirmations identitaires locales.

(1.) En France, fin avril 2000, le taux de chomage au sens du Bureau International du Travail est, selon les chiffres officiels du ministere de l'Emploi, de 9,8% de la population active (soit 2 371 300 personnes inscrites dans les Agences Nationales pour l'Emploi).

(2.) Le 10 decembre 1999, a Oslo, le Dr James Orbinski, president du Conseil International de Medecins Sans Frontieres (MSF) et Marie-Eve Raguenau, volontaire MSF, ont recu le Prix Nobel de la Paix.

(3.) L'opposition travail/benevolat s'affirme dans le cadre d'un capitalisme industriel qui etablit une distinction nette entre les activites humaines qui participent au marche et qui ont une valeur d'echange, devenant du travail , et les autres, du non-travail (Cellier 1995 : 181).

(4.) L'on parle ici d' adoption pleniere , c'est-a-dire d'une adoption qui fonde un lien parental exclusif entre l'adopte et les adoptants.

(5.) Le benevolat est choisi souvent en raison de son aspect formateur. Ferrand-Bechmann (1992 : 68) ecrit a ce propos : Dans l'ensemble, le benevolat serait une forme d'apprentissage sur le tas, un stage professionnel, ou l'on se voit confier des responsabilites, ou l'on apprend a gerer son travail, un budget, une equipe. De plus, les benevoles acceptent plus volontiers que des professionnels d'elargir leurs actions et de ne pas s'en tenir strictement a ce qui definit leur statut. Ils acceptent la polyvalence .

(6.) Des enquetes que j'ai menees pendant trois mois en 1997, sur des associations humanitaires francaises, de petite taille, s'occupant uniquement d'adoption internationale, m'ont permis de mettre en evidence une logique initiatique , selon laquelle on entre dans l'association seulement lorsqu'on est parent adoptif ou que l'on envisage de le devenir.

(7.) Dans les autres services, les salaries peuvent etre majoritaires.

(8.) Tout salarie, selon la politique de la direction, doit passer par une periode d'apprentissage durant laquelle son travail n'est pas remunere.

(9.) Elle a ete recrutee pendant un an sur un Contrat Emploi Solidarite , transforme l'annee suivante en Contrat Emploi Consolide . Il s'agit de contrats crees dans les annees 1990 par l'Etat francais pour donner aux chomeurs la possibilite de se reinserer dans le monde du travail.

(10.) Ce peut etre le cas de candidats dont le profil est juge interessant mais dont le projet n'est pas considere comme assez mur pour leur permettre d'adopter.

(11.) C'est en effet une obligation imposee par la Charte signee entre le pays demandeur et le pays donneur d'enfants. Les regles concernant l'adoption varient d'un pays a l'autre. C'est en effet le pays donneur qui etablit la duree pendant laquelle le pays preneur doit envoyer les rapports et la frequence des envois.

(12.) Enfants a particularite est une expression employee par le Conseil National du Sida sur la question du VIH dans le cadre des procedures d'adoption (rapport du 17 janvier 1995) pour designer la categorie des enfants dont la sante et la vie sont menaces.

(13.) Charles, duc de Morny (1811-1865). Fils naturel de la reine Hortense (fille de Josephine de Beauharnais) et du comte de Flahaut, et donc frere uterin de Napoleon III.

(14.) Le directeur, dans le dejeuner qui suit cette reunion, insiste encore sur le fait qu'une certaine souplesse doit etre introduite dans le choix des adoptants. Pour lui, les homosexuels, les femmes celibataires ou meme les familles ayant deja des enfants biologiques ont eux aussi le droit d'adopter.

(15.) C'est la decision qui a ete prise lors de l'examen d'un couple qui perd son enfant age de cinq ans a la suite d'une leucemie ; ce couple est, dans la meme periode, agree par la DDASS pour adopter un enfant (ce qui signifie que les parents ont fait leur demande d'agrement pendant la maladie de l'enfant biologique). La commission estime que le deuil n'a pas encore ete fait . Le point noir du dossier, c'est que les entretiens datent d'avant la mort de l'enfant biologique. On decide alors de mettre en attente le dossier pendant un ou deux ans.

(16.) Cette mise en rapport a ete faite par Francoise Heritier (1996 : 81) dans son etude sur les Samo : La femme sans regles est le cas extreme de cette malediction qu'est l'infecondite feminine. L'infecondite absolue est toujours la resultante d'un mauvais vouloir ou d'une hostilite soit du destin individuel de la femme, soit de puissances surnaturelles .

(17.) La longueur de cette procedure pousse un grand nombre d'adoptants a utiliser des voies illegales (l'achat des enfants dans leur pays d'origine). Ainsi ils se procureront un nourrisson.

(18.) Une benevole, qui voyage souvent en Roumanie pour son travail, parle de l'etat pitoyable dans lequel les enfants grandissent dans les orphelinats : le personnel est toujours en nombre insuffisant pour s'occuper des enfants et les stimuler ; en outre, ceux-ci sont changes d'orphelinat en moyenne tous les trois ans (les enfants sont repartis dans les orphelinats par classes d'ages) ; il ne faut pas s'etonner qu'il s'agisse d'enfants handicapes mentaux, etant donne qu'ils restent trop longtemps dans les orphelinats ou ils manquent de points de repere .

(19.) A propos des prejuges raciaux, le responsable du secteur Albanie-Russie explique qu'il est inutile de proposer des enfants africains, il seront automatiquement rejetes. De meme, le service ne propose pas d'adoption d'enfants indiens.

(20.) J'avais deja fait ce type d'observation lorsque j'avais enquete dans des associations francaises d'adoption de petite taille . Leurs responsables soulignaient les difficultes rencontrees lorsqu'ils proposaient des petits roumains a des familles reticentes a l'idee d'adopter des enfants potentiellement malades.

(21.) Le responsable du secteur Albanie-Russie raconte qu'il a visite a Saint-Petersbourg le plus bel orphelinat qu'il ait jamais vu. Les enfants etaient propres, bien habilles, bien pris en charge par le personnel. Il a tout de suite renonce a etablir des accords avec la directrice de l'orphelinat lorsque celle-ci lui a avoue que tous ses enfants etaient destines a leur mecene, une agence d'adoption americaine.

(22.) Le fait qu'un mythe local se contruise, entre autres, par la recuperation de modeles traditionnels grace auxquels on peut s'opposer a la pensee economiste , est une hypothese que j'ai formulee dans une etude sur un groupe de futurs managers en formation professionnelle (Procoli 2000). Je montre comment l'ideal local, democrauque et egalitaire (enracine dans la tradition republicaine francaise), d'une formation ouverte a tous, est recupere par ceux qui sont censes etre conformes a l'ideologie du marche (les futurs managers) pour nier le concept meme de performance professionnelle, senti comme createur d'inegalite sociale.

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RESUME/ABSTRACT

Le travail pur des faiseuses d'adoption. Etude d'un groupe de benevoles d'une ONG francaise

Le recit produit par les acteurs, benevoles et salaries, du Departement d'adoption internationale d'une importante ONG francaise, porte sur la definition du travail et sur l'objet de ce meme travail, l'enfant a adopter. Ce recit peut etre qualifie de mythique, car il abolit la difference entre benevolat et salariat, et transcende l'ordre sociologique externe au service. Produit par un groupe de femmes dominant le fonctionnement de ce departement (les faiseuses de l'adoption ), il s'oppose implicitement a la politique manageriale quantitative (repondre a l'urgence) de la direction de l'ONG. Il met en avant une hierarchie de valeurs qui lui est propre, en particulier il absolutise le travail pur , c'est-a-dire non lucratif, et l'enfant hors-marche , personnifie par l'enfant age, malade et laid , commercialement invendable. Il refuse explicitement les formes extremes du modele economique global, comme l'enfant-marchandise, vendu sur catalogue par les agences commerciales d'adoption, qu'il situe dans un ailleurs outre-Atlantique. Il ne semble pas etre le reflet d'une ideologie politique ou religieuse particuliere. Il s'agit plutot de la reaffirmation d'une identite locale soumise a la pression de la globalisation.

Mots cles : Procoli, adoption, identite, recit mythique, travail, benevolat, France

The "Pure" Work of the Adoption's Makers An Ethnological Study on a Group of Voluntary Workers in a French NGO

The narrative produced by voluntary or paid workers, from the international adoption department of an important French NGO, concerns the definition of "work" and the object of this work, the child to adopt. This narrative may be termed "mythical" as it abolishes the difference between voluntary and paid work and transcend the sociological order, external to the service.

Produced by a group of women (the "adoption's makers") dominating the running of the service, this narrative is opposed implicitly to the managerial "quantitative" policy (following the logic of emergency) of the NGO authority. It privilegiates its own hierarchy of values, and, particularly, it emphasizes the "pure" work, that is the "non-profitable work", and the child "out of market", personified by the "old, ill and ugly" child, commercially unsaleable. It refuses explicitly the extreme forms of global economic model, as the "child-for-sale", sold on catalogue by commercial agencies, which are located "elsewhere", in the Anglo-Saxon world. It doesn't seem to be the reflection of a particular political or religious ideology. It just concerns the re-assertion of a local identity, subjected to the pression of globalization.

Key words : Procoli, adoption, identity, mythical narrative, work, voluntary help, France
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Author:Procoli, Angela
Publication:Anthropologie et Societes
Date:Jan 1, 2000
Words:10693
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