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Transition entre l'espace et le temps chez Proust.

L'odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux Eschyle

1. Introduction

Cela fait bien des annees, dans une periode d'adolescence professionnelle, lorsque j'etais attiree par la critique litteraire. Je la vois maintenant comme une recherche au-dela du plaisir de la lecture d'une ouuvre. Qu'est-ce que l'auteur veut dire ? La question paraissait didactique, et elle l'etait en effet. Transposee en psychanalyse, elle devient le souci de tous les jours de l'analyste : que veut dire le patient ? Dans le but a long terme de se soucier de l'analysant, il se preoccupe, a court terme pendant la seance, de cette question. C'est la position analytique.

Ce qu'etait a l'epoque l'analyse litteraire m'apparait a present comme un passage vers un autre moyen de voir et d'entendre l'autre (qui parle maintenant, meme lorsqu'il se tait), en gardant la recherche du sens de ce qu'il dit. La methode differe, mais il reste quelque chose de commun entre la psychanalyse et la reception d'un texte litteraire, quelque chose qui gravite autour du terme d' esthetique.

2. L'Objet esthetique

Au-dela de l'aspect narratif du discours du patient, de l'histoire qui se construit dans le temps, tout en erigeant avec elle une histoire personnelle, il y a un aspect de l'esthetique qui depend de sa forme. De ce point de vue, tout discours sur le divan est esthetique, sans tenir compte de la forme sous laquelle il apparait. Quel que soit le mode dont le sujet se parle soi-meme pendant qu'il nous parle, sur le chemin de son soi a notre nous, ce mode devient une forme.

Voici une courte illustration d'une therapie psychanalytique, offerte par G. Nicolaidis [1]. Le petit patient age de cinq ans arrive a la seance tout essouffle, effraye a tel point qu'il avait pris l'ascenseur tout seul, en depit du fait que ceci ne lui etait pas permis. Sa premiere phrase est qu'il avait pense que la sorciere (l'une de ses peurs constantes) aurait pu habiter dans ce batiment meme. L'analyste lui dit : << Tu as cru peut-etre que c'etait moi, la sorciere >>. La reponse immediate fut : << Non, je n'y ai pas cru, pour l'instant >>.

La formulation contient l'idee qu'il y a des songes qui ont deja ete pensees et des songes qui pourraient etre pensees au bon moment, ou qui seront pensees a l'avenir, ou bien qui sont pensees de facon non consciente (Nicolaidis, 2003, p. 691) [1]. De plus, par rapport a l'interpretation et aux reformulations de l'auteur, nous pouvons dire que le petit a exprime une idee faisant reference au temps d'un affect transferentiel, sous une forme spatiale. La spatialite rend compte de l'auto-perception d'une topique de son propre psychisme--ce qui est inconscient deviendra conscient et se trouvera dans un endroit visible--tout comme de l'imagination d'une sorte de topique temporelle : en un clin d'ouil, il a vu le passe, le present et l'avenir de sa crainte de la sorciere, comme etant places dans des endroits differents, mais dans un espace unique present.

L'exemple montre une formulation surprenante, qui condense plusieurs idees, comme dans le reve. Comme dans le reve egalement, le temps perd la linearite qu'il a dans la realite objective.

L'esthetique a affaire a la creation et a l'effet de celle-ci sur celui qui regarde ou qui entend. Il ne s'agit pas seulement de l'effet de plaisir, mais, comme le faisait remarquer Freud, l' << artiste veille a eveiller en nous les memes sentiments, la meme constellation psychique qui l'a determine a creer >>. Freud rajoute, dans le meme essai, des considerations sur l'interpretation de la creation artistique comme etant la voie pour trouver le sens et le contenu de celle-ci, tout comme les intentions de l'artiste (Freud, 1914, p. 188) [2].

Il est important a remarquer le fait suivant : Freud, le meme qui soutient etre preoccupe plus par le contenu que par la forme, a realise la ressemblance entre Moise de Michel-Ange et la psychanalyse, mais il s'est arrete a l'aspect d'interpretation des deux. Il n'a pas fait le lien entre, d'une part, l'effet qu'a la forme de creation respective, et d'autre part, un phenomene qu'il avait decouvert peu de temps auparavant dans la clinique psychanalytique : le contre-transfert, defini par lui-meme de la meme facon, comme << influence du patient sur l'affectivite inconsciente du medecin >> (Freud, 1910, p. 60) [3].

On trouve l'explication si l'on regarde dans la perspective de F. Pasche, qui a ecrit sur l'espace qui doit exister entre l'ouuvre d'art et le spectateur ou l'auditeur : << Elle doit se trouver dans l'espace >>. Il se refere a l'espace transitionnel (de l'artiste et de celui qui contemple), mais aussi a une distance psychique necessaire pour pouvoir la contempler : << Ce qui signifie que je suis toujours en dehors de l'ouuvre que je prends en consideration, meme lorsque je plonge dans le flot de la musique, meme si je m'identifie, durant la lecture, avec le prince Mishkine ou avec pere Goriot. Dans ce cas, j'entre en jeu et je me retire a ma guise, ne s'agissant, a la limite, que d'une identification hysterique deliberee >> (Pasche, 1977) [4].

Par consequent, nous pouvons supposer que, si devant Moise, la distance psychique etait reglable avec aisance pour Freud, dans le cas du contretransfert, l'aisance n'est plus la meme, chose qui l'a determine a garder en permanence la distance conceptuelle maximale par rapport a cette notion, a ne pas l'utiliser dans sa pensee comme il l'avait fait avec la notion de transfert.

Par la suite, je presenterai brievement la conception d'un psychanalyste qui est alle, probablement, le plus loin dans l'elaboration theorique de l'esthetique : Donald Meltzer.

Dans la lignee kleinienne et bionienne, il a situe les concepts d'esthetique et de beau au centre des recherches sur la constitution de l'appareil psychique et sur les processus de symbolisation. En partant des considerations de Freud sur le fantasme de se retrouver a l'interieur du corps maternel, fantasme qui peut etre ressenti avec volupte ou, au contraire, avec effroi, Meltzer affirme : tout nourrisson sait, de son experience, que sa mere a son monde interieur a elle, un monde oU il a habite et d'oU, un jour, il a ete expulse ou bien, en fonction de comment il le ressent, d'oU il a reussi a s'evader (Meltzer, 1984, p. 42) [5].

Cet auteur a avance un modele de la vie psychique organisee, en quelque sorte, << geographiquement >>, en quatre mondes : l'interieur du sujet, son exterieur, l'interieur des objets internes et l'interieur des objets externes. A ceci on rajoute encore deux : l'uterus maternel et l'espace du delire schizophrene. Une telle organisation depend de l'integration des experiences d'identification projective avec la mere (Sur le concept d'identification projective, voir Oracanu B. (2010), La biographie d'un concept: l'identification projective, Bucarest : Renaissance). Dans le cas oU la differenciation psychique sujet-objet ne peut pas se constituer, se produit une confusion entre le monde interne et le monde externe, entre le fantasme et la realite, entre les differentes topiques psychiques, ce qui suppose l'impossibilite de renoncer a l'objet de l'amour primaire, celui maternel, et l'impossibilite du deuil pour cette perte fondamentale. A partir d'ici, l'interieur maternel devient ce que Meltzer a nomme claustrum. Il s'agit d'un processus general de formation de l'espace interne propre et de ses limites.

A la difference du conteneur bionien, espace de la reverie maternelle qui permet l'identification projective normale et, a travers elle, la communication, le claustrum est un objet de l'identification projective massive, intrusive et pathologique. Il ne permet pas d'integrer les limites, la fonction maternelle, le sentiment d'intimite et la capacite de se percevoir comme etant unique.

Le moment de la naissance apporte la premiere experience emotionnelle, trop intense et douloureuse pour etre elaboree par l'appareil psychique du nouveau-ne, et cette besogne sera faconnee par le psychisme de la mere. Ainsi, le fantasme primordial serait le retour dans le corps maternel.

Des Kant, l'esthetique concerne plus les formes sensibles que les objets en eux-memes et implique l'affect du sujet, tout en depassant le registre de la representation. Ce n'est pas la qualite de l'objet qui est jugee du point de vue esthetique, mais la proportion dans laquelle elle provoque du plaisir ou de la peine.

Meltzer developpe une conception de l'emotion esthetique comme emotion originaire organisatrice du psychisme, emotion de la rencontre avec le monde exterieur, qu'il definit ainsi : << la manifestation fondamentale de la passion d'etre dans une relation intime avec la beaute du monde >> (p. 44) [5]. Comme le remarque D. Kaswin-Bonnefond [7], l'emotion esthetique est rapportee de maniere illusoire a l'idee de plaisir, etant donne que la perception bouleversante de l'inconnu du monde exterieur en est, a l'origine, une de la douleur irrepresentable, traumatique. Cette rencontre violente avec le monde apporte avec soi un << changement catastrophique >> qui genere, selon Meltzer, un conflit esthetique face a ce big-bang psychique. Un etat denomme << position depressive primaire >> apparait, et il contient le desir de retour dans le corps maternel, comme une fuite devant l'impact emotionnel (esthetique). A partir d'ici, la nature de la pulsion epistemophile concernera l'interieur du corps maternel et de son psychisme, et ce qui poussera l'enfant a penser sera la question primordiale : mais estce que l'interieur est tout aussi beau ? (Meltzer, 1985) [8].

Le fantasme de la vie intra-uterine contient un surinvestissement perceptif, une amplification de la sensorialite liee a la comprehension de la beaute du corps de la mere comme premiere modalite defensive devant l' alterite traumatique, modalite a caractere integrateur. Sur ce point, Meltzer rencontre Keats, mais aussi Bion, en ce qui concerne l'idee d'identite entre beaute et verite. On pourrait lui rajouter la notion de liberte de pensee (Kaswin-Bonnefond, 2003, p. 449 [7].

Ayant egalement comme repere l'identification projective, Meltzer decrit le travail psychanalytique comme se deroulant dans un contexte de fiabilite, represente par le site analytique et par le cadre interne de l'analyste, qui lui confere aussi la propriete unique de predictibilite. L'analyste recoit le materiel du patient et s'engage dans un processus oU est implique son inconscient. Il y a une experience emotionnelle intime qui apparait, similaire a la matrice de la relation avec la mere. L'auteur definit ainsi la methode analytique meme comme objet esthetique, avec son propre conflit esthetique, inherent a la rencontre.

3. A la recherche du temps perdu

<< Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des annees et des mondes. Il les consulte d'instinct en s'eveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu'il occupe, le temps qui s'est ecoule jusqu'a son reveil >> (Proust, 1913, p, 5) [9].

Proust a ecrit ces lignes sept ans apres la publication de l' Interpretation des reves de Freud [10]. Il y apparaissait deja l'idee d'un espace imaginaire (la topique de l'inconscient) atemporel. L'Inconscient ignore le temps ou bien, pour le moins, il ignore le temps tel qu'il est percu et defini de maniere objective.

Le fragment cite evoque un espace du reve--l'espace le plus accueillant pour les messages de l'Inconscient, appeles en psychanalyse << derives >> qui est limite par le temps ; le temps est laisse dehors, il s'identifie avec l'horloge qui le mesure. Le fragment evoque aussi un voyage dans l'espace. A son reveil, le reveur retrouve non seulement le fil objectif du temps (qui a continue de couler, en quelque sorte sans lui) mais aussi les coordonnees spatiales objectives : le point de la terre qu'il occupe. Un voyage cosmique ?

Proust insiste sur la metaphore cosmique. Dans les dernieres pages du livre, il ecrit : << Personne n'y comprit rien [des notes anterieures au livre] ... me feliciterent de les avoir decouvertes [les verites] au << microscope >>, quand je m'etais au contraire servi d'un telescope pour apercevoir des choses, tres petites en effet, mais parce qu'elles etaient situees a une grande distance, et qui etaient chacune un monde >> (Proust, 1927, p. 346) [11]. Il insiste donc sur une coordonnee spatiale specifique de son voyage litteraire. J'y reviendrai.

Il faut remarquer pour l'instant que, depuis le debut, l'espace apparait dans deux hypostases.

La premiere consiste a exprimer le temps dans des termes d'espace. Pour H. Bergson, une telle necessite de la conscience humaine et du langage --le temps s' << ecoule >>, se << dilate >> ou se << contracte >>--est facheuse, illusoire et limitative. Alors que le temps signifie toujours du mouvement, voire meme du progres, donc du mouvement exclusivement en avant, l'exprimer sous la forme de l'espace signifie le solidifier et l'homogeneiser d'une facon qui le rend inerte (Bergson, 1912) [12].

En psychanalyse, on rencontre une vision similaire chez John Kafka, pour qui les modeles spatiaux des structures mentales presentent un danger de reification, les termes temporels etant plus fertiles puisque, lies au mouvement, ils expriment mieux l'etre anime qui a une intentionnalite. Kafka introduit, de plus, la notion de transition entre le monde anime (lie de facon preponderante au temps) et le monde inanime (lie de facon preponderante a l'espace), transition qui doit etre cultivee par la pensee du psychanalyste et qui implique, a la fois, une transition entre le temps et l'espace. Elle est formulee comme etant une << tolerance face a l'ambiguite >> (Kafka, 1989) [13]. Sa conception s'appuie, entre autres, sur la theorie winnicottienne.

Je reviens a la citation de Proust sur le sommeil et le reveil. Une seconde hypostase de l'espace, excepte celle de support projectif pour la perception et l'expression du temps, est la suivante : l'hypostase de la dimension et de la distance, tout comme celle du repere. << Le point sur terre >> signifie non seulement un repere temporel exprime dans des termes spatiaux, mais egalement un repere spatial proprement dit. La recherche d'un temps s'annonce etre, a la fois, la recherche d'un espace (perdu ?). Les impressions du sujet non seulement << s'enroulent autour de l'objet exterieur >> afin de se fixer et de s'immobiliser (Bergson), mais elles cherchent une continuite spatiale avec cet objet exterieur qui, regarde de loin (<< telescope >>), devient objet esthetique.

Selon les dires de Proust, le dernier chapitre du dernier volume de A la recherche du temps perdu a ete ecrit tout de suite apres le premier chapitre du premier volume, le reste du livre etant rajoute apres. Entre les deux volumes, qui ont ete vraisemblablement en relation directe, il y a, entre autres, un fil narratif concernant la relation avec le couple parental et plus specialement la relation avec la mere. Si nous regardons le livre comme un reve--et, selon moi, le reve emprunte l'atemporalite de l'Inconscient justement afin de creer du temps, un temps avec d'autres dimensions--ce fil narratif << maternel >> devient un << fil du desir >> qui traverse, comme disait Freud, le passe, le present et l'avenir du reveur (1900).

Le point fixe, on va dire spatial, de ce fil est la chambre de Combray, chez les grands-parents, et le moment qui se dessinera a la fin comme etant un moment recherche et retrouve est configure sous la forme d'une scene de l'enfance : << Il y a bien des annees de cela. [...] Il y a bien longtemps aussi que mon pere a cesse de pouvoir dire a maman: <<Va avec le petit.>> La possibilite de telles heures ne renaitra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence a tres bien percevoir si je prete l'oreille, les sanglots que j'eus la force de contenir devant mon pere et qui n'eclaterent que quand je me retrouvai seul avec maman. En realite ils n'ont jamais cesse [...] Maman passa cette nuit-la dans ma chambre [...], je pouvais pleurer sans peche [...], une sorte de puberte du chagrin, d'emancipation des larmes >> (Proust, 1913, pp. 36-37, c'est moi qui souligne).

Il s'agissait d'un soir oU, soudainement et d'une maniere completement << arbitraire >>, le pere avait permis a la mere de rester consoler son fils qui se trouvait, comme d'habitude, dans un etat d'impuissance et de desespoir. Chaque fois, << monter se coucher >> semblait etre une separation definitive ayant comme seul bagage, de survie, le baiser de la mere. Lorsque les parents avaient des invites, et qu'ils avaient souvent comme invite Swann, les choses empiraient, car << maman ne montait pas dans ma chambre [...] ce baiser precieux et fragile que maman me confiait d'habitude dans mon lit au moment de m'endormir il me fallait le transporter de la salle a manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me deshabillais, sans que se brisat sa douceur , sans que se repandit et s'evaporat sa vertu volatile >> (Proust, 1913, p. 23, c'est moi qui souligne).

Materialisation du temps : << de la salle a manger dans ma chambre >> signifie du passe vers le present. Re-materialisation de l'objet perdu, rematerialisation fragile, a la limite de la representation--qui, elle, serait une solidification spatiale du temps oU l'objet maternel etait present, etait proche. La solidification, la precipitation interne de ce temps en une representation permanente, a ete appelee constance de l'objet ou objet interne. D'ailleurs, en deroulant d'autres souvenirs dans le meme livre, Proust dit : << [...] ce morceau de paysage [...] flotte incertain dans ma pensee [...] sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps--peut-etre tout simplement de quel reve. Mais c'est surtout comme a des gisements profonds de mon sol mental, comme [a certains lieux evocateurs d'etats affectifs] que je dois penser [...] Soit que la foi qui cree soit tarie en moi, soit que la realite ne se forme que dans la memoire >> (Proust, 1913, p. 182, c'est moi qui souligne).

Mais ce qui semblait etre, soir apres soir, un besoin vital, l'embrassement de la mere, apparait ce soir exceptionnel comme etant un desir. Il apparait ainsi dans Vapres-coup--et le livre entier illustre le fonctionnement psychique dans Y apres-coup, ce qui rajoute encore une signification au terme de << temps retrouve >>, c'est-a-dire celle de (re-) signification, a part celle de revecu de l'impression.

Le desir pour la mere apparait comme avoir ete un desir apres son << accomplissement >> symbolique : le pere << arbitraire >> et << sans principes >> leur permet de passer la nuit ensemble. << J'aurais du etre heureux : je ne l'etais pas [...] Si j'avais ose maintenant, j'aurais dit a maman : << Non je ne veux pas, ne couche pas ici >> [car] c'etait une premiere abdication de sa part devant l'ideal qu'elle avait concu pour moi >> (Proust, 1913, p. 38).

Le desir se montre conflictuel : << Comme j'aurais donne tout cela pour pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman ! [...] j'ai appris a distinguer ces etats qui se succedent en moi, pendant certaines periodes [...] l'un revenant chasser l'autre >> (Proust, 1913, p. 181).

Dans le livre, le temps devient Temps, majuscule qui annonce la transformation du temps en un instance psychique ou en un objet interne donnant la vie, mais aussi la mort. Voila ce qui dit encore Proust du soir oU il a retrouve trop de sa mere, de sa presence physique : << C'etait de cette soiree, oU ma mere avait abdique, que datait avec la mort lente de ma grand'mere, le declin de ma volonte, de ma sante. >> (Proust, 1927, p. 349). Pareillement au gateau de tante Leonie, retrouver le livre que lui avait lu a ce moment la mere signifie retrouver les impressions de l'enfant qu'il avait ete. Le livre semble une materialisation spatiale du temps, qui, redevenue Temps, emmene a une re-materialisation de la presence maternelle. La meme chose se produit avec le passe, qui devient la Jeunesse.

Voila l'une des revelations du voyage de Proust. Le temps qu'il cherche habite dans un espace interieur, l' habite : << J'avais trop experimente l'impossibilite d'atteindre dans la realite ce qui etait au fond de moi-meme. >> (Proust, 1927, p. 183) Proust parle, plus explicitement encore, de son livre comme d'une << psychologie dans l'espace >> qui exprime la maniere dont le Temps << cree la vie >>, << en rajoutant une beaute nouvelle a ces resurrections >> qui etaient son passe retrouve. Dans la psychanalyse nous pourrions nommer ceci comme le passe transforme apres-coup dans un objet esthetique et ce serait l'une des significations de l'acharnement de Proust sur le << regard telescopique >>, qui cherche des << lois grandes et non pas des details >>. Il s'agit encore ici de l'union du temps et de l'espace afin de creer de la profondeur : << l'ecrivain doit emprunter des moyens aux autres arts lorsqu'il decrit un caractere >>, << afin d'en ressentir le volume >> (Proust, 1927, p. 337).

Dans la psychanalyse, Laurence Kahn, en objectant contre l'essai d'abandon des reflexions controversees concernant le rapport entre le temps et l'espace, relance la discussion en utilisant justement l'idee de profondeur. Elle part du constat que, dans la clinique, la contrainte a la repetition n'a pas besoin d'une metaphore spatiale pour etre remarquee, puisqu'elle correspondait a un temps irreversible. Au contraire, pour que le sujet << s'arrache au destin >>, donc pour qu'il sorte de la repetition par un processus de perlaboration representative, il doit construire, dans << sa recherche historique >>, une << profondeur du temps >> (Kahn, 2003) [14]. Surprenante ressemblance avec la pensee de Proust, presque cent ans plus tard...

La profondeur du temps devenu Temps renvoie elle aussi a l'exigence de Proust de regarder tant << dans les profondeurs de son etre >> qu'a grande distance, vers ce que nous pourrions nommer << les autres planetes >>, les objets externes avec leur Alterite.

Une seconde revelation vient suite a la rencontre avec soi-meme et, dans son espace interieur, avec le desir de retour au corps maternel. Retrouver les impressions de plaisir et de douleur ne suffit pas. La recherche du << temps pur >> apparait, temps que Proust appelle << intemporel >>, << extratemporel >> ou << l'eternite >>, s'agissant d'une liberation de l'ordre du temps.

En psychanalyse, comme en philosophie, ces termes ont des sens differents. L'intemporel, l'extratemporel ou l'atemporel renvoient au temps de l'Inconscient et du reve qui sort de l'ordre temporel irreversible. L'eternite, comme le remarque Jacques Andre, s'oppose au temps, elle n'est que l'autre face de la mort. Il cite son patient : << Lorsqu'on meurt, c'est pour toujours >> (Andre, 2008, p. 59) [15]. Proust dit : << apres la mort, le Temps se retire du corps >> (Proust, 1927, p. 352).

Dans son voyage, Proust decouvre aussi la continuite de sa propre existence, une historicite marquee de facon sensorielle par le son de la clochette de Combray, qui annoncait le depart de Swann et l'arrivee du baiser de bonne nuit de la mere. << Quand il avait tinte j'existais deja et depuis, pour que j'entendisse encore ce tintement [a l'interieur, dans la memoire], il fallait qu'il n'y eut pas eu discontinuite, que je n'eusse pas un instant pris de repos, cesse d'exister >> (Proust, 1927, p. 352).

La pensee de la mort et de l'eternite, tout comme la pensee de l'intemporel, semblent se dessiner dans le meme mouvement de recherche de la verite : << j'entreprenais mon ouvrage a la veille de mourir >> (Proust, 1927, p. 346). Avant de commencer le livre, il est etonne par la contradiction entre son aspect physique apparemment rajeuni et la sensation de vieillesse de son corps, qui le met en danger de tomber dans l'escalier lorsqu'il descend.

La recherche de la verite et du temps pur s'integre dans sa revelation, que son seul moyen de les atteindre est l'ouuvre d'art. Selon Proust, elle devient une << methode >> a travers laquelle les impressions associees au gateau de tante Leonie ou au livre lu par la mere a un certain moment peuvent etre transformes dans des equivalences spirituelles. C'est justement ces impressions qui deviennent << indices de tout autant de lois et d'idees >> (Proust, 1927, p. 185). Son insistance sur son regard telescopique se montre ainsi comme etant une recherche de l'universel dans le particulier, et, a travers son ouuvre, une recherche de l'Autre dans son propre soi. Le reveil des impressions << verifie la justesse d'un passe qu'il ressuscitait... le bonheur de la realite retrouvee represente l'experience de la verite >> (Proust, 1927, p. 186). Pour le psychanalyste, la revelation de Proust se nommerait reconstruction de la verite historique (Freud).

Comme le remarque Andre Green, la memoire de Proust est affective et associative, et le caractere associatif fait que le present coincide avec le passe par la signification dessinee, commune aux impressions (Green, 2000, p. 171) [16]. Si l'oubli est un signe de la mort, preserver le souvenir signifie preserver la vie. Nous pouvons rajouter que, si l'absence de l'affect qui accompagne l'oubli est un signe de la mort, preserver l'affect signifie egalement preserver la vie, qu'il s'agit de retrouver le bonheur de vivre ou la douleur dans l'agonie de la separation de la mere.

Ainsi, Proust decouvre une preservation de la vie a travers l'ouuvre de rememoration et de re-vecu, tout comme a travers l'ouuvre d'art, qui fait que lui et ceux qu'il decrit continuent leurs existences dans le souvenir de quelqu'un. Ici, c'est l'espace qui se transforme en temps, parce que la memoire << prolonge dans l'ordre du temps le corps cheri >>, et l'espace restreint reserve au corps, transforme en Temps, devient << une place, au contraire, prolongee sans mesure, puisque [les gens] touchent simultanement, comme des geants, plonges dans les annees, a des epoques vecues par eux, si distantes >> (Proust, 1927, pp. 352-353, c'est moi qui souligne).

Les deux revelations, retrouver le temps et decouvrir la verite, se rencontrent, comme dans une reconciliation du conflit de retrouver le corps maternel. La beaute du monde exterieur, alternative de la perte de la mere, forme avec ceci ce que Meltzer appelait conflit esthetique : un investissement alternatif du monde externe et du corps maternel dans l'essai du sujet humain de se representer l' intensite de la rencontre traumatique avec l'alterite du monde. L'essai de trouver, comme le dit Proust, des equivalences spirituelles des impressions. Comme Meltzer, Proust associe la vie avec la douleur et avec la beaute (Proust, 1927).

4. De la fonction poetique en psychanalyse

<< Le Temps qui d'habitude n'est pas visible, pour le devenir cherche des corps >> (Proust, 1927, p. 245).

La verite de Proust, sondee par l'intermediaire des impressions qui reactualisent, de facon associative, des vecus du passe, a une fonction poetique dans la mesure oU elle nous est communiquee par voie infra linguistique, en atteignant une source profonde de l'Inconscient, anterieure a l'installation du langage verbal.

Par cela, la communication se rapproche de celle psychanalytique : l'esthetique du discours de l'analysant est poetique, elle recupere et evoque << ce que l'homme a perdu au moment de l'acquisition du langage >> (David, 1981, p. 128) [17].

Le registre poetique de la communication, a travers le champ polysemantique de sa forme, realise << une perception abrupte >> qui renvoie aux sensations olfactives, tactiles et kinesthesiques de la fusion dyadique foutale et des premiers mois de vie (David, p. 130). Ceci explique peut-etre, le fait que l' << image >> creee est plus puissante que l'image visuelle proprement dite.

Parfois, c'est l'interpretation qui, dans l'analyse, ouvre l'esthetique poetique du discours du patient. D'autres fois, le caractere << abrupt >> de la communication va jusqu'au remplacement du mecanisme d'identification << hysterique >> de l'auditeur avec un mecanisme d'identification projective.

Proust appelle les images du monde exterieur, evocatrices d'impressions profondes, des hieroglyphes, parce qu'elles le forcent de les regarder et il cherche plus loin, au-dela d'elles, a l'interieur de soi-meme. (Proust, 1927).

Le hieroglyphe poetique, expression fertile unique et intraduisible, enracinee dans la << pulsion sensible >> (Cassirer, 1923) [18], mais interpretable par l'evocation qu'elle produit, fait que le travail psychanalytique ait des elements communs avec l'ecriture proustienne. Leur similitude apparait a l'endroit oU se reveille la pulsion epistemophile ou de la recherche du sens. Un sens qui se debat, comme ecrivait Meltzer, entre le choc fondamental, violent, de la decouverte du monde et le conflit nostalgique du retour au corps maternel.

Une fois commence le livre, Proust annonce sa mort imminente : << j'entreprenais mon ouvrage a la veille de mourir >> (Proust, 1927). En realite, il lui restait encore a vivre.

C'etait en 1907, a deux ans apres la mort de sa mere.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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Brindusa ORASANU

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Titu Maiorescu University, Bucharest
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Author:Orasanu, Brindusa
Publication:Contemporary Readings in Law and Social Justice
Article Type:Critical essay
Date:Jul 1, 2012
Words:4814
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