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Traduire la virtu de Machiavel en anglais.

This article explores the possibilities of producing knowledge about political life through an analysis of translation practices of political texts. It re-examines the historical debate between different schools in the field of Western political ideas regarding whether text or context should be given more primacy. It reveals that considering translation practices involved in this debate allows us to better describe and understand how the field of political science itself is structured as a polemical field. The example of the English translation of the Italian word/concept virtii, used by Machiavelli in the sixteenth century, illustrates this thesis.

I don't speak Italian, but I know Straussians.

--Anonyme

Introduction

Dans cet article, nous affirmons que l'etude de la pensee politique gagnerait a prendre au serieux les pratiques de traduction. Pour le dire en termes plus disciplinaires, la traductologie pourrait nounir ou informer la science politique--et vice versa, peut-etre.

Cette these est peu polemique dans la mesure ou l'etude de la pensee politique, ou de ce qu'on appelle la philosophic politique, en particulier sous la forme de l'histoire des idees politiques (nous reviendrons sur ces appellations et les distinctions qu'elles cherchent a marquer), requiert de se familiariser avec une serie de textes--un corpus qui est aussi un canon--ecrits dans differentes langues (grec ancien, hebreu, latin, arabe, italien, francais, anglais, allemand, russe, etc.). Le politologue type lira la plupart de ces textes en traduction dans une seule langue, a moins qu'il maTtrise une, deux, ou meme plusieurs langues supplementaires. En tous les cas, il est rare qu'un seul chercheur soit en mesure de lire tous les textes du canon de la pensee politique "occidentale" dans la langue ou ils ont ete ecrits, si ce n'est qu'en raison du fait que chaque langue s'est elle-meme transformee historiquement. De maniere generale, la traduction est done une condition de possibilite de la production d'un savoir ou d'une connaissance de la pensee politique. Pourtant, les nombreux problemes souleves par les pratiques de traduction et etudies en traductologie sont remarquablement peu discutes dans le champ politologique, sauf parfois entre specialistes qui travaillent sur un meme concept ou un meme auteur. Un des objectifs de cet article est done de montrer l'utilite d'une reflexion sur la traduction par et pour les politologues, a la fois dans leur recherche, mais peut-etre surtout dans leur enseignement: on n'enseignera pas le meme texte et les memes idees selon la traduction qui sera choisie. (1) Nous esperons en outre qu'il puisse servir en sens contraire : que les traductologues prennent conscience que toute traduction, particulierement celle impliquant des relations de retraduction, peut etre politiquement motivee. Ainsi, notre but est en grande partie de contribuer a ce que les champs de la traductologie et de la science politique prennent conscience qu'un dialogue entre eux pourrait permettre de poser de nouvelles questions sur leurs objets communs.

L'un des rares cas de traduction qui soient effectivement discutes entre specialistes dans le sous-champ de l'histoire des idees politiques est le mot italien vir tu, tel qu'il fut utilise par Nicolas Machiavel dans son livre le plus celebre, Le Prince (II Principe, 1513), ainsi que dans ses Discours sur la premiere decade de Ti te Live (Discorsi sopra la prima Deca de Tito Livio, c. 1517). L'inclusion d'une entree "virtu" dans le Vocabulaire europeen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles demontre meme que ce cas interesse la recherche au-dela des frontieres classiques des departements universitaires de science politique (voir Fontana). Les debats sur le--ou les--sens du mot virtu, tel qu'il fut utilise par Machiavel, sont egalement des debats sur ou autour de l'importance de Machiavel lui-meme, de sa pensee, de ses intentions et de ses effets, car ces debats concernent le travail de l'oeuvre machiavelienne (voir Lefort), telle que cette oeuvre textuelle s'est construite historiquement a travers differentes lectures et differentes receptions dans differentes langues, notamment le francais et l'anglais.

Pour demontrer le caractere plausible de l'hypothese selon laquelle la traductologie peut nourrir ou informer la science politique, il est utile d'etudier ce cas des pratiques de traduction de la virtu de Machiavel. Plus precisement, il nous semble interessant d'evaluer ce que la prise en compte de ces pratiques de traduction peut apporter a la comprehension du champ politologique lui-meme, compris comme un espace polemique traverse de rapports de forces qui sont inextricablement materiels et symboliques. En ce sens, nous nous soucions moins des capacites du discours ou du savoir traductologique a expliciter une verite quant a des pratiques de traduction qui seraient plus ou moins bonnes, plus ou moins exactes (une capacite a determiner la traduction "correcte" de virtu), que de la facon dont une approche traductologique de l'espace politologique peut contribuer a une meilleure comprehension politologique de cet espace. Le souci de la traductologie releve done, pour nous, d'un souci de reflexivite, de la construction d'une analyse critique des conditions de la pensee politique via la lentille offerte par l'etude de pratiques de traduction qui sont non seulement des pratiques de production de savoir et de connaissances, mais aussi des pratiques qui participent a l'affrontement de differentes conceptions du savoir ou de la connaissance. Pour soutenir ce propos, nous prendrons pour point de depart un debat d'ecoles devenu classique.

Le debat texte/contexte et la polemique Strauss/Skinner

Lorsqu'on enseigne la pensee politique, on repete souvent qu'il existe des approches et des methodes differentes pour lire et interpreter les textes politiques, voire pour en ecrire. Il est ainsi suggere qu'une des taches de celui ou celle qui entreprend d'etudier la vie politique consiste a distinguer, puis eventuellement a choisir parmi ces perspectives celle qui convient le mieux pour produire un savoir ou des connaissances qui importent dans une circonstance particuliere. Ces approches et ces methodes sont parfois qualifiees d'"ecoles," en particulier lorsqu'elles s'associent a un petit nombre de noms propres (d'auteurs). Ces "ecoles" impliquent des series d'enonces methodologiques et epistemologiques sur la lecture et l'ecriture des textes politiques, mais aussi des enonces ontologiques sur ce qu'est un texte politique, quels textes ou quels types de texte comptent politiquement et, partant, lesquels ne comptent pas.

Dans son trai te De l'etude des idees politiques, Jean-Guy Prevost enonce etre parvenu a ordonner la "matiere" de l'interpretation politologique en "reten[ant] pour principe de classement le type de contexte auquel les interpretes font appel," ce qui lui a permis de degager "trois courants assez fortement structures auxquels on peut rattacher un nombre appreciable d'ouvrages" (3). La premiere "ecole" est surtout associee a Leo Strauss et s'ordonne a l'idee de la tradition de la philosophic politique (au singulier). La seconde se rattache aux etudes marxistes et structuralistes en privilegiant le contexte socio-economique. La troisieme, parfois designee "sous le nom collectif (et simplificateur) d"ecole de Cambridge,'" considere que "le contexte approprie a l'histoire des idees politiques n'est ni philosophique, ni socio-economique, mais plutot ideologicolinguistique" (3-4). Selon nous, le conflit contemporain sur la traduction de la virtu de Machiavel implique surtout la premiere et la troisieme "ecoles," qui sont respectivement symbolisees par les noms de Leo Strauss et de Quentin Skinner.

Le differend entre Strauss et Skinner--ou entre "les straussiens" comme Allan Bloom et Harvey C. Mansfield (deux etudiants de Strauss, d'abord lies a la New School for Social Research a New York puis a l'Universite de Chicago, ou "le maitre" enseignait) et l'"ecole de Cambridge" (ou enseignaient Skinner et ses collegues Peter Laslett et John Dunn)--est souvent reduit, dans le recit pedagogique, a l'opposition binaire entre "texte" et "contexte." (2) Les premiers sont dits affirmer la primaute du texte dans l'interpretation, alors que les seconds sont dits privilegier le contexte, et ce, meme si, "que l'on sache, personne n'a jamais soutenu que la voie royale vers la comprehension consistait a isoler un auteur ou ses enonces de tout contexte" (Prevost l). (3) Parler de primaute de l'un sur l'autre signale que les deux "ecoles" se soucient de determiner quel contexte est le plus adequat pour comprendre les textes en contexte, c'est-a-dire, ce qui importe veritablement de maniere determinante en derniere instance : le contexte "textuel" ou le contexte "paratextuel." Les deux "ecoles" peuvent en verite etre dites privilegier une dialectique entre texte et contexte, mais accorder un poids different a chaque terme dans cette relation dynamique.

Pour Strauss, le contexte adequat a prendre en compte est "philosophique," commel 'ecritPrevost. Celarequiertqu 'on suppose l'existence d'une longue et grande tradition de la philosophie--qui est fondamentalement et essentiellement philosophie politique--, constituee de textes ecrits par de "grands esprits," par des auteurs veritablement guides par l'amour de la sagesse qui dialoguent entre eux, par ecrit, par-dela les epoques, par-dela les territoires et par-dela les langues. Cette tradition de la philosophic politique commence avec Socrate, elle passe par Platon puis Alistote, par saint Augustin, al-Farabi, Averroes, Maimonide et saint Thomas d'Aquin, (4) elle se transforme de maniere radicale avec Machiavel, puis elle passe par Hobbes, Spinoza, Locke, Rousseau, Kant, Hegel, Marx, Nietzsche et Heidegger, entre autres figures dites canoniques. Strauss a lui-meme fait ceuvre de "canonisation," au sens ou il a participe a la construction dudit canon en publiant par exemple l'ouvrage collectif History of Political Philosophy en collaboration avec Joseph Cropsey. (5)

Ce "mythe de la tradition" (voir Gunnell) (6) s'articule, chez Strauss, a une "redecouverte" de la distinction classique ou traditionnelle entre enseignement esoterique (secret, prive) et enseignement exoterique (explicite, public). Cette distinction aurait ete reconnue et mise en oeuvre par une majorite d'auteurs du canon, car ils desiraient transmettre l'enseignement de la philosophie tout en admettant une incompatibilite essentielle entre la verite et la stabilite politique. Cela les a forces a "ecrire entre les lignes" pour eviter la persecution. (7) Ce recit sur l'art d'ecrire pose qu'un auteur veritablement "politique" s'adresse a plusieurs publics a la fois, mais de facon differente, par un meme texte : aux lecteurs du present et du futur que Strauss qualifie d'"intelligents," l'auteur transmet une verite esoterique (qui est essentiellement un questionnement) entre les lignes; aux autres, y compris aux censeurs, il se doit, pour sa survie, d'enseigner de maniere simultanee une verite edifiante et acceptable sur un mode exoterique (qui est principalement vecteur de reponses). Le lecteur "curieux" doit consequemment apprendre a lire entre les lignes pour comprendre la veritable pensee d'un auteur, c'est-a-dire pour le comprendre tel qu'il se comprenait. Cet apprentissage n'est pas accessible a tous, si ce n'est qu'en raison du fait que tous ne s'interessent pas egalement a l'amour de la sagesse. De surcroit, cet apprentissage requiert egalement de lire entre les textes, car l'enseignement esoterique se cache aussi parfois dans le traitement agile de citations, par le commentaire allusif d'ecrits anterieurs, etc. Il semble aller de soi que cet apprentissage de la lecture peut en retour produire un savoir de l'ecriture et que l'etudiant de la philosophic politique peut de ce fait esperer participer activement a "la tradition."

Pour l'"ecole de Cambridge," les auteurs qui ont ete "canonises" a posteriori n'etaient pas necessairement de grands esprits, mais des gens plus ou moins doues qui s'adressaient principalement a leurs contemporains en intervenant dans les polemiques de l'epoque d'une maniere qui, tout a la fois, resonnait et se demarquait du lot. Pour comprendre un auteur tel qu'il se comprenait, il faut donc surtout restituer ou reconstituer, pour les lecteurs contemporains, l'horizon ideologicolinguistique qui etait le plus probablement celui de cet auteur et qui determinait, a ce titre, ce qu'il etait possible pour lui d'envisager, ce qu'il pouvait avoir l'intention de dire et ce qu'il pouvait esperer faire en le disant (par exemple : critiquer, deplacer un probleme, nouer une alliance, etc.). C'est a cette fin de reconstitution ideologicolinguistique que Skinner et ses collegues de Cambridge et d'ailleurs ont mobilise les categories de la pragmatique linguistique developpees par Grice, par le dernier Wittgenstein et par J. L. Austin. De ce dernier, en particulier, ils ont garde et travaille le concept d'enonce performatif et les notions de forces locutoire (le sens des mots), illocutoire (le sens de l'enonciation) et perlocutoire (les effets de l'enonciation). Cette perspective pragmatique requiert de prendre en compte une serie de textes dits "mineurs," qui n'ont pas ete "canonises" mais qui influaient sur des auteurs aujourd'hui inclus dans le canon de l'histoire de la pensee politique. Cet historicisme implique par ailleurs qu'il est generalement inadequat de poser des objets ideels qui transcendent les epoques (par exemple : la justice, la liberte, la vertu), sur un mode platonicien. Les verites, a tout le moins dans le domaine politique, sont toujours celles d'un temps particulier : il n'y a pas de verite eternelle, ni de problemes permanents, a moins de les formuler dans des termes si abstraits qu'ils seront imprecis, voire insignifiants, et qui eux-memes ne pourront etre que les abstractions d'une epoque.

Dans les deux cas, pour les deux "ecoles" en histoire des idees politiques, la tache de la pensee ou de la philosophie politique consiste au moins en partie a comprendre les auteurs du passe tels qu'ils se comprenaient. Toutefois, alors que Skinner forme et s'adresse a des historiens, Strauss forme et s'adresse d'abord et avant tout a des philosophes en devenir. Cela implique que, pour Skinner, il n'y a pas de traduction immediate entre les enonces d'un texte historique et les pratiques politiques actuelles, excepte l'idee tres generale selon laquelle il y a toujours des polemiques entre differentes positions; c'est la un truisme sur la vie politique. Pour Strauss, par contre, il est possible de penser la politique contemporaine au moyen des phrases de Platon, par exemple, a condition d'effectuer le travail de traduction linguistique et conceptuelle necessaire pour prendre en compte les aspects inedits de chaque contexte et ainsi depasser l'horizon contemporain, y compris celui de la langue. Ce travail permet d'en arriver--ou il permet d'esperer en arriver--a entendre veritablement ce qu'a pu ecrire Platon, par-dela les idees recues sur ses textes, diffusees par differents commentateurs de maniere explicite et par differents traducteurs de maniere plus implicite. Cette tache, qui peut etre decrite comme celle d'une conversion a la philosophie, demande d'admettre serieusement la possibilite que ce qu'a ecrit un auteur puisse etre "tout simplement vrai" (Strauss, La Renaissance 359). (8) Les straussiens sont frequemment qualifies d'elitistes, car ce recit de la conversion philosophique semble necessairement etre le recit des pratiques d'un petit nombre. Les representants de l'"ecole de Cambridge" semblent adopter une perspective plus egalitaire, sinon egalitariste, en insistant sur le fait que la pensee politique est le fait de mille acteurs le plus souvent anonymes. C'est la le sens de leur preference pour le terme de pensee, plutot que pour le terme de philosophie. L'etude des pratiques de traduction de chaque ecole permet toutefois de compliquer ce recit sur les forces en presence dans le champ disciplinaire de l'histoire des idees politiques.

Qui, quoi, comment et pour qui traduire?

Il est crucial de noter que parmi les ouvrages attribuables aux "straussiens" et a l'"ecole de Cambridge," on compte plusieurs traductions de textes faisant partie du canon de la pensee ou de la philosophie politique occidentale. La Republique de Platon, par exemple, a ete traduite du grec ancien a l'anglais moderne par Allan Bloom, Televe le plus celebre de Leo Strauss. Harvey C. Mansfield, egalement eleve de Strauss et aujourd'hui professeur a Harvard, a pour sa part traduit en anglais Le Prince de Machiavel. Il a aussi traduit les Discours sur la premiere decade de Tite Live en collaboration avec Nathan Tarcov. Quentin Skinner, de son cote, codirige la collection "Cambridge Texts in the History of Political Thought," reconnaissable a ses couvertures bleues, aux presses de l'Universite de Cambridge. La liste des nombreux ouvrages publies dans cette collection forme en quelque sorte le canon partiellement alternatif de l'"ecole de Cambridge." Une nouvelle edition du Prince de Machiavel y a notamment ete publiee sous la codirection de Skinner et de Russell Price, responsable de la traduction, et ce, trois ans seulement apres la premiere edition de la traduction de Mansfield, qui affirmait etre definitive. En comparant ces deux traductions du Prince, celle de Mansfield et celle de Price, en particulier quant a la traduction de "virtu." il devient possible de compliquer de maniere productive et interessante les positions mises en jeu dans la polemique symbolisee par les noms de Strauss et de Skinner, ou par les termes de texte et de contexte. (9) Ici, une perspective traductologique peut assurement nourrir une analyse politologique de la science politique elle-meme en explicitant des reseaux de traduction. Nous aborderons ces deux traductions dans l'ordre chronologique de leur publication.

Le Prince de Mansfield

Dans une note introductive, Mansfield explicite les principes qu'il affirme avoir adoptes dans sa traduction de l'ouvrage le plus celebre du secretaire fiorentin. Il enonce avoir tente d'etre "as literal and exact as is consistent with readable English" ("A Note" xxv). D'emblee, les traductologues remarqueront qu'il reconduit ainsi la norme dominante de la "lisibilite," analysee de maniere critique par Lawrence Venuti (voir The Translator's Invisibility). Toutefois, cette norme entre explicitement en tension avec l'imperatif de comprehension de l'auteur tel qu'il se comprenait. Selon Mansfield, en effet, Machiavel est l'un des esprits les plus grands et les plus subtils qu'il nous soit donne d'approcher et il en decoule une obligation de litteralite pour le traducteur, c'est-a-dire une obligation de presenter, autant que possible, la pensee de Machiavel dans ses propres mots. En ce sens, Mansfield traduit certains termes dans un anglais parfois passe de mode, bien qu'il demeure intelligible. II affirme par exemple traduire "patria" par "fatherland," plutot que par le terme moderne de "nation" ("A Note" xxv), rendant ainsi audible un certain rapport au pere, voire au patriarcat comme forme historique d'organisation sociale. (10) Pour les contemporains, une telle traduction est censee produire un effet d'etrangete qui se rapproche de ce que Venuti nomme la "forainisation." (11)

Quant au principe d'exactitude, Mansfield affirme qu'il aurait souhaite ne jamais traduire un meme mot par plusieurs mots differents, mais que cela s'est avere impossible, precisement en raison de l'imperatif de lisibilite. II precise toutefois qu'il a tente de s'approcher de cet ideal du "un pour un" dans le cas du mot "virtu," qui est notoirement polemique parmi les commentateurs de Machiavel:

I have kept virtu as "virtue," so that readers of this translation can follow and join the dispute over the meaning Machiavelli attaches to the word. If his use of it sounds strange, as it did when he wrote and still does today, then let the reader wonder at finding something strange. It is not the translator's business to make everything familiar. ("A Note" xxv)

Lorsque Mansfield a occasionnellement choisi un autre terme que "virtue," c'est encore une fois pour des raisons de lisibilite (et non d'elegance, par exemple). A cette occasion, il indique d'ailleurs en note de bas de page que Machiavel, lui, a utilise "virtu." Ces indications sont necessaires dans la mesure ou, selon Mansfield, nous ne devrions pas tenir pour acquis que nous savons quels termes, quels concepts, ou quels usages etaient les plus importants pour Machiavel. Le fait qu'il utilise un meme mot dans plusieurs sens differents dans un meme paragraphe, par exemple, peut etre un ressort crucial de son art d'ecrire. Une traduction devrait rendre visible, ou du moins, elle devrait s'efforcer de ne pas rendre invisible cet aspect de l'ecriture aux lecteurs qui ne maitrisent pas l'italien. A terme, cependant, le lecteur veritablement curieux devrait lire le texte en langue originale.

Ce principe d'exactitude et ce souci de constance dans la traduction evoques par Mansfield dans sa preface reprennent la perspective developpee par Bloom dans sa propre preface a la premiere edition de sa celebre traduction de La Republique de Platon en anglais. Bloom affirme d'emblee que sa traduction se veut une traduction litterale (xi). Il enonce egalement qu'il s'adresse a l'"etudiant serieux," c'est-a-dire celui qui desire et qui est capable d'en arriver a sa propre comprehension de l'oeuvre. Pour Bloom, cette adresse implique une conception particuliere du role du traducteur, car les etudiants serieux peuvent etre plus pres de l'auteur, par la "grandeur" de leur effort de comprehension et leur amour de la sagesse, que ne le sera jamais le traducteur :
   The translator should conceive of himself as a
   medium between a master whose depths he has not
   plumbed and an audience of potential students of
   that master who may be much better endowed than
   is the translator. His greatest vice is to believe he has
   adequately grasped the teaching of his author. It is
   least of all his function to render the work palatable
   to those who do not wish, or are unable, to expend
   the effort requisite to the study of difficult texts. Nor
   should he try to make an ancient mode of thought
   sound "contemporary." Such translations become
   less useful as more attention is paid to the text. At
   the very least, one can say that a literal translation is
   a necessary supplement to more felicitous renditions
   which deviate from their original, (xi-xii).


Il importe de noter que dans son commentaire d'une traduction de La Republique par F. M. Cornford, qui critiquait la traduction par Jowett du grec "arete" par Tangiais "virtue," Bloom signale que le changement de sens du terme "vertu" est precisement ce dont l'etudiant serieux doit se soucier. C'est dans cet esprit qu'il mentionne Machiavel dans sa preface a la traduction de Platon :
   Cornford is undoubtedly right that virtue no
   longer means what it used to mean and that it
   has lost its currency. (However, if one were to
   assert that courage, for example, is a virtue, most
   contemporaries would have some divination of what
   one is talking about.) But is this senility of the word
   only an accident? It has been said that it is one of
   the great mysteries of Western thought "how a word
   which used to mean the manliness of man has come
   to mean the chastity of woman." This change in
   significance is the product of a new understanding of
   the nature of man which began with Machiavelli. (If
   there were a translation of the Prince which always
   translated virtu by virtue, the student who compared
   it with the Republic would be in a position to make
   the most exciting of discoveries.) ... A study of the
   use of the word "virtue" in the Republic is by itself
   most revealing; and when, in addition, its sense is
   compared in Cicero, Thomas Aquinas, Hobbes, and
   Rousseau, the true history of political thought comes
   to light, and a series of alternatives is presented to
   the mind. These authors all self-consciously used the
   same term and in their disagreement were referring
   to the same issues. The reader must be sensitized
   by the use of the term to a whole ethos in which
   "virtue" was still a political issue, (xvi)


La traduction du Prince par Mansfield se presente done precisement comme celle que Bloom appelait de ses vceux en 1968, en traduisant chaque fois "virtu" par "virtue." (12)

Sur le plan de l'histoire de la pensee politique (ou, plus reflexi vement, d' une histoire de l'histoire de la pensee politique), il importe enfin de noter que cette perspective "straussienne" sur les pratiques de traduction est redevable aux ecrits de Strauss lui-meme, et en particulier a ses ecrits sur Machiavel. Dans son controverse ouvrage Thoughts on Machiavelli, dans lequel il part (pour s'en elever, "to ascend from it") de l'opinion commune selon laquelle Machiavel est un apotre du mal, "a teacher of evil," Strauss ecrit ce long paragraphe crucial, que nous citons en entier :
   In reading Machiavelli's books one is constantly
   kept wondering whether he is careful or careless in
   the use of terms both technical and other. We have
   observed so many examples of his exceeding care
   that we venture to make this suggestion: it is safer
   to believe that he has given careful thought to every
   word he uses than to make allowances for human
   weakness. Considering the difference of rank
   between Machiavelli and people like ourselves, the
   rule of reading which derives from that belief may
   be impracticable, since we cannot possibly comply
   with it in all cases. It is nevertheless a good rule,
   for remembering it keeps us awake and modest or
   helps us to develop the habit of being in the proper
   mixture both bold and cautious. There are many
   terms which require particular attention, namely,
   ambiguous terms. The ambiguity of "virtue" is best
   known. Machiavell i says of the criminal Agathocles,
   in two consecutive sentences, first that he lacked
   virtue and then that he possessed virtue; in the
   first case "virtue" means moral virtue in the widest
   sense which includes religion, and in the second
   case it means cleverness and courage combined.
   Pope Leo X is said to possess "goodness and
   infinite other virtues" and Hannibal is said to have
   possessed "inhuman cruelty together with (infinite)
   other virtues." To use liberality "virtuously and as
   one ought to use it" is distinguished from using it
   prudently, i.e., virtuously in a different sense of the
   term. There is an intermediate meaning according
   to which "virtue" designates political virtue or the
   sum of qualities required for rendering service to
   political society or for effective patriotism. Even
   in accordance with this intermediate meaning,
   inhuman cruelty could be a virtue and ambition a
   vice. In many cases it is impossible to say which
   kind of virtue is meant. This obscurity is essential
   to Machiavelli's presentation of his teaching. It
   is required by the fact that the reader is meant to
   ascend from the common understanding of virtue
   to the diametrically opposite understanding. (47)


Puisque l'intention de Machiavel, selon Strauss, requiert l'ambiguite dans la presentation de sa pensee, le traducteur qui desire se mettre au service de Machiavel, ou au service de la tache qui consiste a lire et comprendre Machiavel (une tache rendue necessaire, selon Strauss, parce que Machiavel a "vaincu" les dogmes de son epoque et qu'il a reussi a transformer radicalement la reflexion sur les choses politiques jusqu'a aujourd'hui), se doit de preserver cette ambigui'te, de laisser le texte "jouer" sans decider quel sens de "virtu," par exemple, est mis en oeuvre dans une phrase donnee. Plus loin dans le texte, apres un commentaire similaire a celui cite plus haut quant aux lois de la "necessite logographique" selon lesquelles les discours "parfaits" ne contiennent aucune trace d'inattention, Strauss ecrit:

The translations of Machiavelli as well as of other great writers, even if they are done with ordinary competence, are so bad because their authors read books composed according to the rules of noble rhetoric as if they had been brought forth in compliance with the rules of vulgar rhetoric. (Thoughts on Machiavelli 121).

Les regles de la "noble rhetorique" sont celles qui ont guide, selon Strauss, la Grande Tradition de la philosophie politique. Or, Machiavel rompt sur presque toute la ligne avec cette tradition, excepte, precisement, quant a l'art d'ecrire entre les lignes et entre les livres (en citant mal Tite Live, par exemple). Machiavel s'adresserait ainsi moins a ses contemporains, pris dans les rets de la morale chretienne, qu'a la posterite. Machiavel s'insere done dans la Tradition d'une maniere singuliere : il la reoriente de l'interieur. Porter attention au texte en le traduisant et le retraduisant, ou en travaillant avec differentes traductions, permet de mieux saisir les conditions, les modalites et les effets de ce geste de reorientation de la Tradition.

Le Prince de Price

Il n'est pas anodin que l'edition du Prince de Machiavel en anglais codirigee par Quentin Skinner et Russell Price et traduite par ce dernier aux presses de l'Universite de Cambridge ait ete realisee en 1987 et soit parue en 1988, c'est-a-dire quelques annees seulement apres la premiere edition de la traduction de Mansfield en 1985. (13) A l'encontre des pretentions de cette traduction litterale, il semble que l'"ecole de Cambridge" signale avec sa nouvelle traduction son refus de considerer la traduction "straussienne" de Mansfield comme definitive, ou meme, comme adequate et satisfaisante. Mansfield lui-meme n'est d'ailleurs jamais mentionne dans le livre de Price et Skinner. Strauss est mentionne une seule fois, pour Thoughts on Machiavelli justement, dans la note bibliographique sur les etudes generales sur le Prince (Machiavel, trad. Price xxx). En ce sens, Skinner et Price n'accordent aucun privilege a la lecture "straussienne" de Machiavel, qui insiste de maniere centrale sur le sort reserve a la "vertu" par le Florentin. Ce refus de la lecture straussienne semble s'exprimer par le fait que "virtu" est explicitement considere comme un terme polysemique parmi d'autres sous la plume de Machiavel, un terme qui ne requiert pas (du moins, pas au premier abord) de traitement particulier (par exemple une traduction litterale idealement constante). L'importance du traitement machiavelien de la vertu est ainsi relativisee au sein meme de l'ceuvre de Machiavel.

Ce traitement "egalitaire" du terme "virtu" est en effet illustre par son inclusion dans l'Appendice B, "Notes on the Vocabulary of The Prince," parmi plusieurs autres termes qualifies d'importants. Cette inclusion, cependant, demontre aussi que "virtu" est classe par Skinner et Price comme l'un des termes importants qui meritent d'etre discutes plus en detail pour faire comprendre au lecteur de la traduction les ressorts de l'ecriture de Machiavel. Ces termes importants sont, dans l'ordre : principe, signore; principato; imperio; stato; citta, provincia, patria', virtu, virtuoso', fortuna-, occasioned necessita', liberta, libero', licenzia, licenzioso', ordine, ordini; spegnere', assicurare, assicurarsi; et amico, amicizia. Les notes sur ces termes sont ecrites "to enable the more curious reader to grasp better the complexities and ambiguities of these terms, and the ideas that they denote" (Price, "Notes" 100). Fait crucial, Price classe "virtu" et "fortuna" dans la categorie des termes qui, parmi les nombreux termes cles chez Machiavel, n'ont aucun equivalent exact en anglais, ou encore, qui ont des equivalents qu'il est souvent ou habituellement inapproprie ou meme trompeur d'utiliser.

La longue note de Price sur les problemes de traduction de "virtu, virtuoso" se lit ainsi :

Virtu, from the Latin virtus (itself derived from vir, "man"), is used by Machiavelli (as well as by earlier and contemporary writers) in a variety of senses. Occasionally, it signifies "virtue" (as opposed to vizio, "vice"); instances of this sense occur in Chapters XV and XVI (see pp. 55-6). The plural, le virtu, usually has the sense of "good qualities" or "virtues."

Much more often, however, virtu has various senses (which are sometimes combined): "ability," "skill," "energy," "determination," "strength," "spiritedness," "courage" or "prowess." I have translated it in different ways, according to the context: usually I have preferred to use "ability" (since it is most comprehensive in meaning), but when virtu is used in a military context I have sometimes rendered it as "prowess" or "courage."

The main antonyms of this set of senses of virtu are ignavia ("indolence" or "sloth," sometimes conjoined with, or having overtones of, "cowardice": see p. 49), vilta ("baseness" or "weakness," also with overtones of "cowardice": see p. 84), ozio ("indolence") and debolezza ("weakness"). When a ruler lacks the various qualities that virtu denotes, he becomes despised (see p. 64).

It will be apparent that most of the qualities that virtu denotes are appropriate for a man (vir) to have, though the "determination" that is implicit in Machiavelli's use of this word has overtones of "ruthlessness," which is not a characteristic of a good man. Virtu, then, in this usual sense (or set of senses) denotes qualities that may well be combined with "villainy" (scelleratezza), as happened with Oliverotto Euffreducci and his mentor, Vitellozo Vitelli (see p. 33).

Virtu has several synonyms. Thus, a man who is animoso ("spirited" or "courageous"), as Sixtus IV was (p. 40), to some extent or in some respects is virtuoso; a valente uomo ("able man"), as Carmagnola was (p. 46), is indistinguishable from a uomo virtuoso. To possess parte eccelletissime ("many very fine qualities"), as Antoninus did (p. 69), is the same as possessing outstanding virtu. The phrase virtu di animo e di corpo (energy or strength of mind and body: p. 30) denotes what might be called all-round virtu, and grandezza di animo denotes a very high degree of virtu of spirit or character ("indomitable spirit," p. 31; "greatness of spirit," p. 88).

Although virtu usually denotes various human qualities, it is occasionally used about material objects: in Chapter VI, Machiavelli speaks of skillful archers who know the virtu ("power" or "strength") of their bows (p. 19). And in Chapter XIV virtu is used metaphorically in the sense of "efficacy": knowledge of, and skill in, military matters is "of such virtu" that it enables hereditary rulers to maintain power and "new men" to become rulers (p. 52). (Price, "Notes" 103-04)

Cette note signale en fait que Price ne traduit pratiquement jamais "virtu" par "virtue." Dans les termes de Mansfield, Bloom et Strauss, cette pratique de la traduction situe Price et Skinner du cote de ceux qui presument avoir saisi les concepts essentiels de l'auteur traduit et qui proposent leur interpretation en decidant de trancher une ambiguite selon le "contexte" immediat de la phrase. Neanmoins, Price attire l'attention du "lecteur plus curieux" sur ses propres choix de traduction et signale les differentes traductions de "virtu," ce qui fait voir--quoique plus indirectement que dans le cas de Mansfield--les usages et les torsions multiples qui travaillent ce terme sous la plume de Machiavel. En ce sens, Price fait lui aussi une distinction entre differents types de lecteurs.

Il est interessant de noter que lorsque l'"ecole de Cambridge," ou du moins, lorsque Skinner presente une lecture interpretative du Prince, "virtu" tend a ne pas etre traduit. Le terme est en effet "laisse" en italien : il est ecrit sans "e" final et avec un accent sur le "u." Il est aussi "mis" en italien, puisqu'il est ecrit en italiques. Pour Skinner, dans le contexte de l'ecriture d'un commentaire "scolaire," le mot "virtu" semble devenir un concept intraduisible. C'est ce qu'il explique dans la courte preface de son livre d'introduction a Machiavel, par exemple. Skinner se rapproche alors des principes "straussiens" en affirmant une volonte de preserver le style de l'auteur. Toutefois, il s'eloigne simultanement des "straussiens" en refusant de traduire "virtu" en anglais. Skinner ecrit:

Two further points need to be made about translations. I have ventured in a few places to amend Gilbert's phraseology in order to give a clearer sense of Machiavelli's exact phraseology. And I have held to my belief that Machiavelli's pivotal concept of virtu (virtus in Latin) cannot be translated into modern English by any single word or manageable series of periphrases. I have in consequence left these terms in their original form throughout. This is not to say, however, that I fail to discuss their meanings; on the contrary, much of my text can be read as an explication of what I take Machiavelli to have meant by them. (Skinner, Machiavelli vi) (14)

C'est done precisement parce qu'il s'agit d'un concept "pivot" de Machiavel que "virtu" doit etre etudie en tant que tel, c'est a dire en tant que concept de langue italienne, ou du moins, de la langue italienne de Machiavel, qui fait deja travailler l'italien de son epoque. En ce sens, c'est parce que c'est Machiavel qui l'utilise que ce concept importe. Skinner participe ainsi a la canonisation politologique du secretaire florentin.

Deux manieres de forainiser?

Les traductions de Mansfield et de Price s'adressent toutes deux explicitement aux "etudiants." Toutes deux signalent du meme coup une distinction entre les etudiants "tout court" et les etudiants curieux. Par souci pedagogique, toutes deux incluent une introduction presentant le Prince, son importance et ses difficultes, ainsi que l'importance generalement attribuee a l'oeuvre de Machiavel dans la pensee politique ou la philosophie politique. Les deux livres contiennent des commentaires sur le style, la phraseologie et le vocabulaire du texte original en italien. Ces commentaires positionnent Mansfield, Price et Skinner comme des philosophes traducteurs, des historiens traducteurs, ou des politologues traducteurs. Leur competence premiere semble donc resider dans leur "savoir" des "choses politiques" ou des "ecrits politiques." (15) Leur autorite quant a l'interpretation de la pensee de Machiavel n'est toutefois pas sans rapport avec leur savoir de traducteur, dans la mesure ou ils peuvent tous trois affirmer avoir lu les textes de Machiavel dans la langue d'origine, ou la langue "source." Ils peuvent ainsi pretendre "mieux comprendre" ce que "Machiavel lui-meme" a ecrit. Leur projet explicite est a la fois de faire sentir ce qui se trame dans le texte original et d'inciter les etudiants curieux a approfondir leur etude des textes en apprenant l'italien. (Mansfield termine d'ailleurs explicitement sa preface par cette invitation a apprendre l'italien.) En ce sens, l'"ecole de Cambridge" et "les straussiens" enoncent tous deux que la traduction n'est pas seulement une condition de possibilite de la production d'un savoir ou de connaissances sur la pensee politique. La traduction elle-meme, Facte de traduire, est aussi un moyen et une occasion privilegies de produire ce savoir et ces connaissances. Traduire, c'est philosopher, c'est faire de l'histoire ou de la science politique. Les politologues etudiants ont souvent un apercu de ce fait lorsqu'on leur apprend qu'il est inadequat d'utiliser des termes typiquement modernes comme "nation," "Etat" et "Etat-nation" pour traduire le grec polis ou l'italien patria, par exemple. Toutefois, l'idee que traduire est une facon de produire du savoir n'est generalement pas reconnue dans ce champ d'etudes. En effet, les traductions sont rarement comptees comme des publications significatives sur un curriculum vitae, ou encore comme des projets de recherche qui peuvent obtenir des subventions; on parlera plutot de projet d'edition, par exemple, sans considerer les heures de veritable recherche qui sont necessaires a la production d'une traduction rigoureuse.

Le cas du terme "virtu" montre de surcroit un fait politico-linguistique singulier : Il montre que "la langue de Machiavel" est irreductible a l'"italien ordinaire," et ce, moins parce qu'il cite parfois des textes en latin ou que son italien serait d'une autre epoque, ou encore qu'il tiendrait plus d'un dialecte regional que d'une langue normalisee, que parce que ces eventualites memes, ainsi que la difficulte a saisir ce que "virtu" signifie dans le texte, signalent que la langue de Machiavel est en quelque sorte une melee qui travaille Machiavel et que Machiavel lui-meme travaille. Thierry Menissier ecrit ainsi que "la langue de Machiavel" travaille
   plusieurs idiomes techniques differents tous inscrits
   dans la langue toscane, qui de son cote devait tant
   a l'expression des marchands florentins : l'idiome
   des diplomates obliges a la relation des affaires de
   la grande politique, celui des hauts fonctionnaires
   devant composer des rapports techniques, celui
   des historiens en langue vulgaire de l'humanisme
   civil du Quattrocento, attaches a celebrer la
   superiorite du regime republicain sur ses rivaux
   milanais ou pontifical, et tout simplement aussi
   celui des artisans, puisqu'il fournit un materiau de
   premier ordre a un auteur dont la visee est avant
   tout pratique et jamais purement theorique....
   J'ajouterai pour ma part une dimension importante
   quoique rarement interpretee au niveau ou elle
   devrait l'etre : dramaturge qui connut un certain
   succes, Machiavel ne se coupe jamais de la tradition
   theatrale, surtout pas en ce qui concerne sa langue
   construite a partir de la notion de personnage,
   sinon en fonction de la matrice dialogique qui lui
   est implicitement liee. (3)


Ce fait, ce travail de la langue par Machiavel qui constitue pour nous la langue de Machiavel, ne rend pas seulement la traduction difficile. Elle pose probleme, elle met au defi celui ou celle qui apprendrait l'italien pour lire Le Prince. De ce fait, elle agit comme un lieu de distinction ou de differentiation, un site de choix ou de decision, un espace qui est d'emblee politique. La reception de ce travail de la langue met en jeu des valeurs et des engagements : Dismoi comment tu traduis Machiavel et je te dirai avec qui tu t' allies. Traduire Machiavel prend en effet, du moins a quelques occasions cruciales, Failure d'une epreuve ethique, morale ou politique :

Qu'on en juge avec le cas paradigmatique du chapitre VII du Prince, dont la traduction constitue une sorte de test de reference--pour confesser la verite, le respect que je dois a Machiavel m'incline a penser qu'il s'agit plutot d'un revelateur du temperament du traducteur ou de sa capacite a supporter la pression morale imposee par le Florentin. Ou bien, en effet, on fait dire au texte que Cesar Borgia a reussi a prendre le pouvoir en Romagne grace a son (indeniable) talent, lequel presentait d'ailleurs de multiples facettes : audace, intelligence de la situation, courage physique, psychologie, realisme dans le rapport des forces, absence de scrupules. Ou bien on assume le fait que la sanglante ou cruelle reussite de Cesar est qualifiee par le Florentin d'acte vertueux, au sens moral du terme, et l'on accepte de se faire le passeur de monstruosites. (Menissier 8)

Notons que pour les sept occurrences du terme dans ce chapitre VII du Prince, comme a plusieurs autres endroits, Mansfield traduit "virtu" par "virtue" alors que Price opte pour "ability." (16) Selon les mots de Menissier, Price camoufle ou oblitere ainsi une "monstruosite" du texte machiavelien. Selon la perspective "straussienne," cependant, une telle obliteration signale moins un refus de se faire le passeur de Machiavel qu'un assainissement du texte qui le fait mieux circuler. C'est la "pression morale" qui est resolue par Price. Or, pour Mansfield, c'est precisement cette pression que le lecteur doit ressentir face au texte, done grace au traducteur.

Les categories traductologiques peuvent aider a deerire les rapports des "straussiens" et de l'"ecole de Cambridge" avec le texte de Machiavel. Menissier, par exemple, mobilise la dichotomie traduction passeiste/traduction contemporaneiste pour enoncer que les meilleurs traducteurs de Machiavel savent se situer entre ces deux poles :
   [I]l est necessaire d'etablir sans cesse une tension
   entre la langue de depart et la langue d'arrivee, et une
   heureuse traduction de Machiavel se reconnait, me
   semble-t-il, a sa capacite a ne jamais se derober a la
   tension : ni radicalement "passeiste" (l'ecueil le plus
   redoutable se situe sans doute dans la tentation, sou vent
   presente chez les traducteurs savants, qui consiste a
   faire de lui un auteur enferme dans son epoque), ni
   brutalement "contemporaneiste" (il faut accepter le fait
   que, quand bien meme Machiavel "nous parle," il n'est
   pas directement notre contemporain), elle doit reveler
   sans lourdeur tant l'intelligence que le Florentin avait
   des situations qu'il decrit que son inventivite dans les
   notions qu'il soumet a l'analyse. (5-6)


La difficulte du passeisme comme du contemporaneisme reside, du point de vue "straussien," dans le fait que Machiavel opere une rupture determinante, voire epochale, dans et avec la Grande Tradition et que notre langue politique courante, contemporaine, est de part en part machiavelienne, sinon machiavelique. Pouvoir parler d'"habiletes," par exemple, sans souci de la moralite de leurs usages, serait le resultat de la "victoire" du projet machiavelien, que Mansfield n'hesite pas a qualifier de "conspiration" (voir Mansfield, Machiavelli's New Modes) et que Strauss prefere deerire comme une "corruption," plus lente mais plus ample (voir Strauss, Thoughts on Machiavelli). Parler publiquement de "vertu" lorsqu'on decrit des gestes qui sont de toute evidence peu vertueux, au sens classique ou ancien (sinon, au sens propre) du terme, permet paradoxalement de faire sentir la persistance de ce sens plus ancien que celui de Machiavel, un sens dont l'efficace politique est toutefois mise en question (et meme, mise a mal) par Machiavel, d'une facon qui souligne l'importance d'en maintenir l'apparence, parfois, dans l'usage de la virtu au sens violent du terme. Ce recit d'une vertu perdue se veut salutaire face a la "crise" de la modemite, peu importe que cette vertu ait deja existe ou non en verite, en prive, qu'elle soit possible ou seulement ideale. Cette interpretation straussienne de la crise de la modernite comme etant entamee par Machiavel est plus influente qu'il n'y parait dans le champ de la pensee politique. C'est pourquoi certains affirment que la critique du "straussisme" est une des taches les plus importantes de la pensee politique contemporaine (Walker 288-89, note 34; voir egalement Labrecque, "Rearticulating Recoveries").

La distinction que le linguiste croate Dubravko Skiljan etablit entre traduction retrospective et traduction prospective peut egalement etre mobilisee pour interpreter ce qui se joue dans la polemique quant a la traduction contemporaine du terme "virtu." Le type de traduction dont la methode "consiste dans la reconstruction des sens originaux et dans le retour aux definitions des notions donnees par l'auteur" est qualifie de "retrospective" (Skiljan 9). Lorsqu'on veut "respecter les specificites de divers discours professionnels, et si l'intention du traducteur est de produire un message qui atteigne reellement son destinataire, c'est-a-dire qui puisse entrer en resonance avec son experience et sa competence professionnelles," il y va alors d'une traduction "appropriee aux lecteurs contemporains," donc "prospective" (Skiljan 10). L'adequation de la traduction avec un groupe de lecteurs requiert de determiner le public cible avec precision. Or, la particularite des textes demeure qu'on ne controle jamais entierement qui les lit--c'est meme ce fait de la circulation potentiellement incontrolable qui a mene au developpement de l'ecriture entre les lignes, selon Strauss. En ce sens, l'adoption d'une perspective traductologique ne regle pas toutes les questions politologiques. Elle permet plutot d'en revisiter un certain nombre en les approchant d'un angle nouveau, inedit et prometteur. De plus ampies recherches sont aujourd'hui requises pour evaluer les savoirs et les connaissances qui peuvent effectivement etre produits par cette mise en rapport, par l'instauration d'un tel dialogue entre traductologie et science politique.

Le souci affirme d'exactitude historique de l'"ecole de Cambridge" semble placer leurs traductions du cote "retrospectif," mais le souci qu'elles soient lisibles pour de jeunes etudiants en pensee politique place ces traductions du cote "prospectif." Skiljan parle d'une traduction retrospective qui "a la limite" traduirait par exemple le terme grec logos par logos, ce qui n'est pas sans rappeler la non-traduction de virtu par Skinner dans ses commentaires, qui fait de Machiavel un etranger en raison de la distance temporelle qui le separe de nous. Du cote "straussien," les traductions semblent egalement osciller entre un souci d'exactitude retrospective et un souci de "convertir a la philosophie" un groupe d'etudiants "curieux" et "intelligents." Ce souci requiert en fait de de-familiariser, de "forainiser" le texte de Machiavel, de lui rendre son etrangete. Or, ce geste est pensable dans la mesure ou notre langue "domestique" est precisement celle de Machiavel. C'est ce qu'enonce la these straussienne selon laquelle la modernite politique est fondamentalement machiavelienne. Cependant, un etudiant curieux et intelligent--peut-etre malin--, soucieux d'en arriver a sa propre comprehension de Machiavel ne se contenterait pas de repeter ce verdict : Il ou elle chercherait a etablir si le savoir ou les connaissances politiques et politologiques enoncees par Machiavel autorisent cette lecture. Pour ce faire, il faut sans doute retourner au texte par-dela les commentaires, quoique les commentaires aient justement ouvert ce chemin de retour vers le texte qu'on desire et qu'on designe comme original.

En lisant les traductions du terme virtu par les deux autres traducteurs contemporains mentionnes, Bondanella et Connell, qui s'opposent tout autant dans leur difference que Mansfield et Price, on serait tente de penser que le rapport de distinction entre la retrospectivite et la prospecti vite n'est pas seulement une polemique d'ecoles, mais un universel de la traduction des textes historiques, a l'image de deux poles a partir desquels le traducteur devrait choisir la "bonne" traduction (l'auteur versus le lecteur, ou encore, la langue source versus la langue cible). Le cas classique des ecoles de pensee politique discute dans ce texte differe toutefois de cette polarisation traductologique en ceci qu'il propose une reflexivite qui s'opere dans des commentaires textuels qui sont explicitement politiques. C'est la, pensons-nous, qu'une reflexion politique sur l'usage contemporain de la traduction des textes historiques peut, a terme, contribuer au champ traductologique.

Ultimement, c'est peut-etre cette distinction tenace entre le premier et le second, entre l'original et la traduction, ou l'original et le commentaire en second, que la perspective traductologique offre a la reflexion critique. Quelles consequences politologiques et politiques peuvent decouler de la remise en question, par la traductologie contemporaine, d'une conception simple et lineaire de l'origine comme identite premiere de soi a soi, du meme au meme? Cette remise en cause de l'origine percue de maniere simpliste n'est-elle pas deja a l'ceuvre, par exemple, dans le traitement que Machiavel fait subir aux histoires romaines qu'il lit plusieurs siecles apres leur publication, sinon en traduction?

Notes

(1) Il faudrait aussi penser a la possibilite d'enseigner la pensee politique avec plus d'une version d'un meme texte, ce qui, a notre connaissance, ne se fait jamais. Pour une discussion sur la possibilite d'enseigner avec plusieurs versions, cette fois dans le domaine de la litterature, voir Venuti, Translation Changes 165-72.

(2) Le nom "ecole de Cambridge" est simplificateur notamment parce qu'un des representants les plus celebres de ladite "ecole," J. G. A. Pocock, auteur de l'ouvrage influent The Machiavellian Moment: Florentine Political Thought and the Atlantic Republican Tradition et critique explicite des "straussiens," a complete son doctorat a Cambridge sous la direction de Herbert Butterfield, mais enseigne a Johns Hopkins University, a Baltimore, depuis 1975.

(3) Dans son important article "Meaning and Understanding in the History of Ideas," Skinner lui-meme distingue deux ecoles, l'une "textualiste" (ou philologique), a laquelle il associe explicitement Strauss et ses heritiers, l'autre "contextualiste" (ou historiciste). Par un "coup" rhetorique et polemique assez classique, il affirme pour sa part se situer entre les deux ("Meaning and Understanding" 3). Dans la pratique de l'enseignement, cependant, Skinner est souvent (re)qualifie de "contextualiste," une qualification qui est jugee aussi inadequate par les "skinneriens" que l'est, par les "straussiens," celle de "textualiste" pour l'approche exposee dans Persecution and the Art of Writing. La complication de cette opposition par Prevost est bienvenue, mais il semble qu'elle doive etre souvent reiteree. En effet, l'opposition simplificatrice se reconstitue rapidement, en particulier dans l'enseignement, qui semble souvent ne pas pouvoir se passer d'oppositions binaires.

(4) Le passage par des philosophes arabophones et hebreophones est percu par Strauss a la fois comme une double continuite d'une philosophie dont l'origine est situee en Grece et d'une reflexion theologique dont l'origine est situee au Proche-Orient. Il y va d'une opposition, sinon d'une dialectique entre deux modes du savoir ou de la connaissance, "la raison" et "la revelation," respectivement symbolises par les villes d' Athenes et de Jerusalem. Ce recit reconduit l'idee de translado studii selon laquelle le "centre actif" du savoir se deplace (et se traduit) historiquement a travers le monde. Selon l'histoire canonique, en effet, la Renaissance europeenne passe par la redecouverte, en Occident, des sagesses antiques grecques et romaines, sagesses prechretiennes qui furent preservees mais aussi continuees et revitalisees par les traductions et les interpretations de savants juifs, chretiens et musulmans d'Orient.

(5) La premiere edition de cet ouvrage date de 1963, la seconde (avec plusieurs revisions, dont le texte sur Machiavel par Strauss) de 1972 et la troisieme de 1988 (Strauss est decede en 1973). C'est cette troisieme edition qui a ete traduite en francais.

(6) En tant que lecteur de Platon, Strauss n'a pas besoin de recuser cette qualification de son recit de la Grande Tradition de "mythe," car il peut avancer qu'il s'agit la d'un "noble mensonge," d'un mythe necessaire, a la fois politiquement et philosophiquement.

(7) C'est l'argumentaire de Persecution and the Art of Writing en 1952, et de l'article eponyme, des 1941.

(8) Cela ne signifie toutefois pas qu'il soit simple de saisir cette "verite simple." Le medium textuel, voire le langage lui-meme, pose d'emblee une serie de problemes que Strauss place sous le signe de l'opposition entre "raison" et "revelation." De maniere caracteristique, Strauss insiste par exemple sur le fait que Platon ne parle jamais explicitement "en son nom," dans les textes signes de sa main. Il a plutot recours a des personnages, dont le plus celebre est assurement Socrate. Determiner "la pensee de Platon" implique des lors d'analyser rationnellement la dramaturgie du dialogue, c'est-a-dire qui dit quoi, quand et comment, et meme qui se tait et de quelle maniere. Il ne suffit pas d'analyser les theses ou les propos enonces sans se soucier de la mise en scene d'une adresse; il faut meme apprendre a entendre des silences revelateurs! Surtout, il est imprudent de prendre pour acquis que Socrate est le porte-parole de Platon, si ce n'est qu'en raison du fait que le premier a refuse d'ecrire ses enquetes philosophiques (du moins, selon ce que lui fait dire Platon).

(9) Nous utiliserons egalement quatre autres traductions comme "variable de controle" : deux traductions du debut du XXe siecle, ainsi que deux traductions plus contemporaines. La premiere est la traduction, quelques fois republiees, car libre de droit, de Luigi Ricci. La deuxieme est celle, plus connue, de W. K. Marriott d'abord parue chez Dent and Dutton en 1908 (cette traduction etant aussi libre de droit, elle est souvent la plus facilement accessible en ligne pour les etudiants du premier cycle universitaire). La traduction de Ricci contient une preface du traducteur, mais il n'y mentionne pas la traduction en tant que telle. Les editions de la traduction de Marriott ne contiennent jamais, a notre connaissance, de preface du traducteur expliquant ses choix de traductions. Les deux traductions suivantes, celle de Bondanella et celle de Connell, sont plus contemporaines et ont toutes deux publiees la premiere fois en 2005, done apres les traductions de Mansfield et de Price. La traduction de Bondanella a ete publiee aux presses de l'Universite Oxford. Dans sa "Translator's Note," Bondanella ecrit : "This new version of The Prince aims at accuracy, but also at a more pleasing and readable English prose style than is possible if a translation respects Machiavelli's word order too closely.... The end result, I believe, is that Machiavelli's ideas shine through more convincingly than they did in previous translations" (xl). Bondanella mentionne les traductions de Mansfield et de Price, mais seulement en bibliographie. La traduction de Connell a ete editee une deuxieme fois en 2016, chez Bedford/St. Martin's. Tout comme Bondanella, Connell ecrit, dans "A Note about the Text and Translation," que sa version "attempts to restore the integrity of [Machiavelli's] prose in a new, more readable English translation" (ix). Connell mentionne Price et Mansfield dans une discussions sur les manieres de traduire "virtu," en notes de bas de page. Il dit d'abord qu'il serait possible de le traduire par ""virtue,' but also as 'craft,' 'skill,' 'cleverness,' 'ability,' 'courage,' and 'power,' depending on the passage in which it occurs" (x). Une note est ajoutee a la meme page: "For this reason the Skinner and Price translation really requires its excellent 'Notes on the Vocabulary of The Prince."' Une deuxieme possibilite de traduire virtu est de le rendre a chaque fois par un meme mot, une approche que Connell dit avoir adoptee; il cite en note Mansfield aux cotes des traducteurs Alvarez et Codevilla.

(10) Comme il l'indique en guise de preface du traducteur : "For example, I am not embarrassed to translate provincia 'province' and patria 'fatherland' because these English words are perfectly intelligible even though they are not the expressions we would use today. It is worthwhile trying to retain the connotations of those words as Machiavelli used them, as well as trying to avoid the connotations of their modern equivalents, such as 'nation'" (Mansfield, "A Note" xxv). Price, pour sa part, ecrit dans ses notes terminologiques : "Patria denotes one's own city, city-state or country. It has emotional overtones that provincia lacks, and I have sometimes rendered it as 'own country' (pp. 20,33-4) or 'native city' (p. 32)" ("Notes" 103). A titre comparatif, notons que dans la premiere phrase du chapitre IX du Prince, Ricci omet le mot, Marriott utilise le terme "country," Price et Connell optent pour "fatherland," et Bondanella ecrit "native city."

(11) Sur cette traduction du concept de foreignization, voir Labrecque, "La Forainisation."

(12) Mansfield ne mentionne pas explicitement Bloom dans sa traduction du Prince. Cependant, la section presentant les remerciements des traducteurs dans l'edition des Discours traduite par Mansfield et Tarcov et publiee en 1996 se termine par cette phrase : "Allan Bloom was responsible for bringing the translators together, both in this project and originally." (Mansfield and Tarcov liii)

(13) Selon la presentation par les presses de l'Universite de Chicago de la seconde edition du livre de Mansfield, ce qui differencie la premiere edition de la seconde, "revisee" et parue en 1998, est essentiellement l'ajout de materiaux qui supplementent la traduction elle-meme, soit : une bibliographie mise a jour, un glossaire substantiel, une introduction analytique, une chronologie de la vie de Machiavel et une carte de l'Italie a son epoque. La traduction est qualifiee de "definitive version of The Prince, indispensable to scholars, students, and those interested in the dark art of politics."

(14) Cette premiere edition a ete simultanement publiee aux presses de l'Universite d'Oxford en Angleterre. Une reedition est parue en 1996. A partir de 2000, le livre est reimprime dans la tres populaire collection "A Very Short Introduction." La note sur la traduction de "virtu" y est reproduite a l'identique.

(15) Price n'est pas seulement traducteur. Il a publie sur la pensee de Machiavel dans des revues d'histoire de la pensee politique (voir Price, "The Senses of Virtu" "Self-Love"). Skinner, pour sa part, affirme dans la preface de son Machiavelli avoir traduit les passages qu'il cite de la correspondance de Machiavel et, tel que mentionne dans le passage cite plus haut, avoir retraduit certains passages du Prince pour rendre le texte plus "fidele" au style de Machiavel (vi). Lorsqu'il parle du secretaire florentin, il lui arrive par ailleurs de citer des passages en italien de memoire.

(16) A titre de traductions temoins, notons que Ricci est le moins constant, en traduisant par "genius" (deux fois), "ability" (au singulier, trois fois) et "abilities" (au pluriel, deux fois). Marriott traduit a chaque fois par "ability" (au singulier). Peter Bondanella, pour sa part, traduit a chaque fois par "virtue." Il n'y a pas de preface du traducteur pour l'edition de Marriott, mais Bondanella ecrivait en preface que le terme "may be translated into English as 'virtue' so long as the reader remembers that Machiavelli's 'virtue' is a masculine, even heroic quality, and that it generally connotes 'ingenuity,' 'skill,' 'ability,' or 'prowess,'" pour ensuite ajouter que le terme pouvait aussi signifier "virtue," "in the sense of certain traditional moral qualities that are opposed to certain traditional vices" (xli). Comme le faisait remarque Connell dans sa note introductive sur le texte et la traduction, il traduit le terme, tout comme Mansfield et Bondanella, par "virtue." Il y a la une tendance a l'uniformisation des concepts et a la litteralite dans le processus de retraduction (Lemieux 116-29).

Ouvrages cites

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Article Details
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Title Annotation:producing knowledge about political life through English translation of virtue-related word used by Niccolo Machiavelli
Author:Labrecque, Simon; Lemieux, Rene
Publication:Alif: Journal of Comparative Poetics
Article Type:Critical essay
Geographic Code:4EUIT
Date:Jan 1, 2018
Words:10305
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