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The Limits to the Interdisciplinarity Injunction/Les limites de l'injonction interdisciplinaire.

Introduction

L'interdisciplinarite est devenue le nouveau mantra des politiques de recherche, a la fois evidence et incantation. Le probleme est alors presente essentiellement en termes methodologiques (comment la favoriser?). Une reflexion plus generale sur ses limites est plus rare. Dans ce contexte, cet essai identifie les liens entre motivations initiales et pratique de l'interdisciplinarite (1), examine les defis differents que representent l'interdisciplinarite collective et l'interdisciplinarite individuelle (2), ainsi que l'interdisciplinarite de proximite et l'interdisciplinarite etendue (3), pour conclure par quelques remarques sur les effets pervers de l'interdisciplinarite (4).

1. Des motivation initiales diverses aux consequences pratiques

Les motivations initiales auront un impact evident sur la pratique et la determination des avantages et des inconvenients de l'interdisciplinarite. Ceci implique que les differentes formes de collaborations disciplinaires ne peuvent etre simplement concues comme des degres le long d'un gradient unique, meme s'il est parfois possible de passer de l'une a l'autre (1). On peut identifier cinq grandes motivations qui correspondent a differentes formes de collaboration entre disciplines, chacune representant une demarche legitime qu'il faut cependant differencier si l'on veut s'assurer de reflechir sur le meme objet.

En premier lieu, l'<<interdisciplinarite>> est de plus en plus mandatee. Les agences de financement de la recherche, par exemple, souvent en font une condition de financement de centres de recherche sur des questions qui ont des fondements scientifiques autant dans les sciences de la nature que dans les sciences sociales. En pratique, cela se traduit souvent par des mariages de raison ou chacun continue de faire ce qu'il veut, hors collaborations ponctuelles. Il s'agit donc d'une approche essentiellement pluridisciplinaire.

Vient ensuite ce qu'on pourrait appeler l'interdisciplinarite instrumentalisee. C'est le cas lorsqu'un champ disciplinaire fait appel a un autre afin de completer certaines investigations ou etudier les consequences ou les implications de travaux anterieurs. Cette instrumentalisation peut notamment resulter d'inegalites d'acces aux sources de financement: le volume de subventions et les probabilites de succes sont bien plus grands dans le domaine de la sante et dans les sciences dures et les sciences de l'ingenieur, que dans les sciences humaines et sociales. Les disciplines ne sont donc pas dans la meme relation de pouvoir.

Les exemples sont nombreux et constituent une forte composante de ce qu'on appelle collaborations interdisciplinaires. Souvent les sciences humaines et sociales (SHS) seront simplement appelees a etudier et a surmonter l'<<obstacle>> que representent certains acteurs sociaux (populations concernees, decisionnaires, organisations) a la mise en oeuvre de conclusions que les chercheurs en sciences naturelles auront tirees de leurs travaux. Dans ce cas, les SHS ne constituent au mieux qu'un volet d'une problematique de recherche definie par d'autres. Le phenomene n'est pas limite aux rapports entre sciences naturelles et sociales. Les Relations Internationales, par exemple, abordent souvent l'Histoire ou le Droit comme un ensemble de donnees, des collections d'anecdotes ou des descriptions susceptibles d'alimenter le developpement d'une approche theorique particuliere, en dehors de toute analyse de leur pertinence. En pratique, la problematique de recherche en collaboration est celle de la discipline dominante et l'interdisciplinarite est en fait une multidisciplinarite.

L'interdisciplinarite cataplasmique, quant a elle, a pour principal objet de revigorer une discipline. Ce phenomene n'est pas nouveau: toutes les sciences ont ete irriguees par d'autres a des degres divers. Dans ce cas, on emprunte les concepts et les outils d'une autre discipline afin de stimuler de nouveaux developpements; par exemple lorsque le Droit international se tourne vers les Relations internationales (theories des regimes), ou ces dernieres vers les sciences economiques (theories des choix publics) ou la sociologie (constructivisme).

Ceci ne constitue qu'un premier degre d'interdisciplinarite. L'interet pour l'interdisciplinarite trouve ici son origine dans la dynamique intellectuelle des disciplines. En pratique, ceci peut ouvrir de nouvelles perspectives et forcer une remise en question des postulats de base d'un champ d'etude, comme dans le cas du droit international (2); mais il peut aussi s'agir d'un simple exercice visant a subordonner une litterature a une autre, une captation plutot qu'une collaboration (3).

Deux autres formes d'interdisciplinarite constituent des prolongements non automatiques de motivations precedentes. L'interdisciplinarite est alors jugee une methode d'investigation indispensable d'un probleme complexe. Elle peut s'imposer en reponse aux developpements d'un champ d'etude (tel que les sciences de l'environnement) ou a une demande exterieure, principalement des pouvoirs publics. Elle represente souvent le degre superieur de l'interdisciplinarite mandatee. C'est la conception la plus courante de la fonction de l'interdisciplinarite qui serait d'aborder differentes facettes d'un meme probleme. Les questions de conservation des especes et de la biodiversite en general, ou l'operationnalisation d'un developpement durable en sont des exemples. En pratique, il s'agit souvent d'une interdisciplinarite etendue (v. infra) qui affronte le danger de regression en interdisciplinarite instrumentalisee.

Enfin, l'interdisciplinarite peut correspondre a la volonte d'explorer de nouveaux horizons de connaissances. La motivation est davantage la curiosite que le desir de repondre a un probleme complexe de politique publique, meme si ces developpements peuvent entrainer des applications pratiques. C'est souvent le degre superieur de l'interdisciplinarite cataplasmique. Les themes de recherche a l'interface des Relations internationales et du Droit international proposes par Slaughter et al. (1998) et Abbott et al. (2000) (4) en fournissent un exemple (theorie de la gouvernance internationale, impact des normes sur les structures sociales et les comportements des acteurs, liens entre le Droit et la politique internationale, etc.). Cette demarche, et c'est une des ses caracteristiques, debute par le developpement de concepts communs, tels que ceux de gouvernance, <<legalization>> ou resilience. On s'approche alors de la transdisciplinarite.

2. L'interdisciplinarite en solo

La deuxieme question concerne l'aspect collectif ou individuel de l'interdisciplinarite. En pratique, les discussions sur l'interdisciplinarite portent largement sur les avantages mais aussi sur les difficultes a faire collaborer des chercheurs de disciplines differentes (v. infra). Cependant, les programmes des formations dites <<interdisciplinaires>> foisonnent depuis une quarantaine d'annees, que ce soit en Environnement ou en Relations internationales. Certains ont acquis une reconnaissance institutionnelle sous la forme de departements academiques (tels que les Relations Industrielles). Le probleme pratique de l'interdisciplinarite est pourtant different selon qu'on cherche a faire collaborer des disciplines differentes au sein d'une meme equipe, ou que l'on demande a une jeune chercheure d'etre ellememe interdisciplinaire (soliste).

Il ne suffit pas d'etre forme dans deux ou plusieurs disciplines differentes pour etre interdisciplinaire puisque l'interdisciplinarite n'emerge pas automatiquement. Ne faut-il alors pas debuter tres tot, soit des l'entree a l'universite? Certains programmes ont choisi cette voie. Une reponse a la question reside donc dans les formations interdisciplinaires qui commencent des la licence, centrees sur un probleme et faisant appel a un cadre conceptuel et theorique systemique. Trop souvent, cependant, ces formation ne sont que l'addition de cours disparates (ou d'interventions sequentielles dans un meme cours), charge aux etudiantes d'effectuer la synthese ou les rapprochements qui s'imposent ...

On peut etre sceptique quant a la possibilite, voire meme la pertinence, de former des chercheurs interdisciplinaires. On pourrait meme y voir une certaine imposture intellectuelle, pour quatre raisons:

(i) Il est plus facile de raisonner et de depasser un cadre intellectuel existant (ce que l'on attend de toute bonne etudiante) s'il existe un cadre. Or, les cadres interdisciplinaires sont peu developpes, hormis l'approche systemique qui elle-meme s'integre tres bien aux disciplines existantes;

(ii) En pratique et au mieux, ces formations interdisciplinaires sont, en fait, des formations pluridisciplinaires qui ne transmettent generalement ni les fondements intellectuels ni la richesse de plusieurs disciplines, mais qui procurent plutot un eveil a d'autres conceptualisations d'une question, ou qui fournissent des outils. Au pire, elles seront centrees sur une ou deux disciplines de base couplees a des cours d'introduction a d'autres disciplines dont l'inclusion dans un programme reflete autant l'offre disponible que la pertinence intellectuelle;

(iii) L'interdisciplinarite, pour etre credible et feconde, doit reposer sur l'engagement d'experts reconnus dans leur discipline susceptibles de legitimer une telle demarche et d'y apporter leur profonde connaissance de leurs disciplines respectives; un chercheur <<interdisciplinaire>> jouit rarement de ce statut;

(iv) Enfin, elle doit reposer sur des disciplines fortes. Loin de remplacer ou de depasser les disciplines existantes, l'interdisciplinarite doit concourir a les renforcer. La question que le jeune chercheur interdisciplinaire devrait se poser devient: <<dans quelle mesure cet exercice interdisciplinaire, en depassant les limites de ma discipline afin d'apprehender un phenomene de facon nouvelle, m'a-t-il aussi permis d'approfondir ou de faire evoluer cette derniere, de poser de nouvelles questions, de decouvrir des faits nouveaux, etc.?>>

Voir dans la pretention a l'interdisciplinarite en solo une forme d'imposture intellectuelle n'implique pas que ce type de formation pluridisciplinaire soit denue d'utilite. Tout depend des objectifs de formation que l'on se donne. Par exemple, le diplome delivre par les Instituts d'etudes politiques en France n'a pas pour objet de former des politologues, mais de fournir des competences et des connaissances generales aux futurs cadres superieurs de la fonction publique ou du prive. Ce qui n'empeche pas, bien sur, certains etudiants de poursuivre par la suite un programme de troisieme cycle disciplinaire. Il en est de meme pour la plupart des Instituts en science de l'environnement fondes en Amerique du Nord depuis les annees soixante-dix.

Si les conseils pour mener a bien une recherche collective pluridisciplinaire abondent, le champ des Relations internationales, par exemple, offre bien peu d'indications sur la facon de parvenir a l'elaboration d'un projet de recherche individuel interdisciplinaire, tel qu'exige dans le cadre d'un memoire ou d'une these. Comment formuler la (ou les) questions de recherche d'un projet faisant appel a plusieurs disciplines? Quelles disciplines utiliser et comment les agencer? Quelles approches theoriques et methodologiques privilegier? Surtout, l'addition de regards disciplinaires pluriels suffit-elle a l'elaboration de projets de recherche individuels novateurs dans le contexte d'etudes de 2e et 3e cycle?

Outre les questions epistemologiques (v. infra), le probleme principal est celui de la surcharge d'informations. Il est deja malaise de suivre la litterature des sous-champs de sa propre discipline; il est donc difficilement envisageable de revendiquer la maitrise de plusieurs disciplines. Et pourtant ... combien ne se presentent-ils pas comme <<economiste et anthropologue>>, <<juriste et politologue>>, <<sociologue et specialiste des relations internationales>>, <<anthropologue et medecin ou biologiste>> ...? Ce n'est pas parce que l'on a ete forme dans deux disciplines que l'on maitrise chaque discipline et encore moins que l'on possede la capacite de les integrer ou de les depasser.

Bien sur, plutot que d'investir le sous-champ d'une autre discipline afin d'en devenir un expert, on peut toujours developper une specialisation interdisciplinaire idiosyncrasique tres etroite sur la base de concepts, de questions, de theories et de methodes ad-hoc. On reduira ainsi la litterature pertinente de facon drastique: on ignore les contributions etrangeres, passees, ou d'ecoles de pensees distinctes, ainsi que l'etendue des techniques disponibles. (5) Ce type de travaux peut neanmoins etre considere comme superficiels par les experts disciplinaires sur lesquels ils s'appuient (6). C'est une critique courante. Le chercheur va en quete de notions a moitie comprises ou utilisees hors contexte, dans un but heuristique plutot qu'explicatif.

Face aux difficultes qu'affronte les solistes, il serait plus sage de les encourager a se joindre a une equipe pluri- voire interdisciplinaire et a y contribuer les connaissances et competences developpees dans un cadre disciplinaire, ce qui suppose une reconceptualisation des programmes qui se presentent comme interdisciplinaires. C'est dans le cas d'une interdisciplinarite en solo que se poseront surtout les questions de strategie de carriere (absence de postes; problemes d'identite et de legitimite; lieux de publications moins prestigieux; absence de reconnaissance institutionnelle; criteres de financement de la recherche aleatoires, etc.). Le modele des Institut d'etudes avancees, associe a une formation a la demarche interdisciplinaire et complementaire aux disciplines, semble donc plus pertinent que celui de former des chercheurs veritablement interdisciplinaires.

3. Interdisciplinarite de proximite et interdisciplinarite etendue

La troisieme distinction pertinente est celle qui oppose l'interdisciplinarite <<de proximite>> et l'interdisciplinarite <<etendue>> (7). Il semble evident que les dimensions et les problemes de l'interdisciplinarite ne seront pas les memes selon qu'on assemble des disciplines dites connexes ou des univers scientifiques differents.

a. L'interdisciplinarite de proximite

C'est surtout ce type d'interdisciplinarite qui a augmente, autant au sein des sciences sociales et humaines, qu'au sein des sciences naturelles ou de l'ingenieur (8). Paradoxalement, cette interdisciplinarite de proximite n'est pas aussi aisee qu'on pourrait le croire. Contrairement a l'interdisciplinarite etendue, la pratique de l'interdisciplinarite de proximite est une negociation permanente sur les concepts, les epistemologies et les methodes. De plus, alors que l'interdisciplinarite etendue se concentre sur la resolution de problemes (souvent de politique publique), l'interdisciplinarite de proximite possede souvent une ambition theorique. Cette interdisciplinarite doit donc debuter par un dialogue sur les concepts.

Paradoxalement, la aussi, c'est plutot dans le cadre de l'interdisciplinarite de proximite que l'on verra s'affronter des oppositions epistemologiques ou des paradigmes differents (aussi bien entre qu'au sein-meme des disciplines concernees). Pensons aux debats entre holisme (sociologie) et individualisme methodologique (economique); entre le droit et les relations internationales; entre l'anthropologie (approche inductive) et la science politique (dans son avatar hypothetico-deductif). Une interdisciplinarite fructueuse doit reposer sur une conception commune de la <<science normale>>. Une epistemologie partagee est sans doute la condition fondamentale d'une interdisciplinarite reussie (9).

Des tensions peuvent aussi resulter de la conception que chaque discipline a de l'autre. Par exemple le Droit international peut n'etre vu que comme un outil de gouvernance et non comme un moyen d'illuminer << les mecanismes precis par lesquels les regles de droit faconnent non seulement les politiques mais aussi les structures sociales et le comportement des acteurs>> (10). Il existe neanmoins des experiences fructueuses d'interdisciplinarite de proximite, notamment en analyse des politiques publiques ou en Relations internationales.

b. L'interdisciplinarite etendue

Le domaine de la protection de l'environnement, a la jonction du scientifique et du societal, fournit un exemple emblematique de cette interdisciplinarite etendue. Cette interdisciplinarite est en fait tres souvent mandatee ou instrumentalisee. Paradoxalement, elle pourrait poser moins de problemes pratiques en termes de convivialite, dans la mesure ou il y a reticence a remettre en question le savoir de l'autre, ce qui ne signifie pas absence d'obstacles importants.

La premiere difficulte est d'eviter la simple instrumentalisation des sciences sociales mentionnee ci-dessus, sommees de demontrer leur propre caractere scientifique et de s'inserer dans le cadre d'une definition du probleme et des solutions imposee par les interets disciplinaires des sciences dures. On pourrait esperer que l'instrumentalisation menerait a une reconceptualisation des problematiques et postulats de bases de la recherche, mais c'est rarement le cas. Cette dynamique est frequente dans les etudes sur la biodiversite ou les changements climatiques.

D'autre part, les sciences dures ou naturelles, suivant en cela leur epistemologie et leurs propres pratiques, recherchent des recettes face a un probleme complexe. Les sciences sociales hesitent a en fournir. L'utilisation du savoir anthropologique par les biologistes en fournit un exemple, lesquels en sont venus a conclure qu'une des solutions au probleme de conservation residait dans les tabous (les bois sacres par exemple). Mais un tabou evolue, a une fonction qui n'est pas necessairement liee a un objet precis (il peut se transferer ou s'adapter), et ce tabou n'est pas necessairement partage par une communaute (11).

Les chercheurs en sciences sociales sont plus reticents que leurs homologues des sciences dures a affirmer leur savoir. Ces derniers se plaignent souvent de la tendance des premiers a remettre en question les fondements de la problematique de recherche, ce qui reflete, naturellement, l'absence de paradigme dominant. Les sciences dures sont aussi reticentes a poser les questions en termes theoriques et a fortiori epistemologiques, a l'inverse de l'interdisciplinarite de proximite en sciences sociales et humaines. Les biologistes, par exemple, vont donc, naturellement, privilegier les sciences sociales dont ils peuvent mieux comprendre la demarche et qui sont susceptibles de fournir des outils leur permettant de promouvoir leurs preferences (tels que l'approche economiste des services ecosystemiques). C'est ainsi que le discours institutionnel sur l'interdisciplinarite en environnement considere souvent la science economique comme situee entre les sciences dures et les sciences sociales. Pourtant, une construction interdisciplinaire etendue est-elle possible sans recours a une theorie ou a une methodologie qui en fournisse les regles? Cote theorie, on pense evidemment a l'analyse systemique; et cote methodologie, aux differentes formes de la modelisation (12).

4. L'interdisciplinarite perverse

Enfin, les effets pervers de l'interdisciplinarite, dont beaucoup, il est vrai, peuvent emaner de mauvaises pratiques ou de conceptions a courte vue de l'interdisciplinarite et non de sa nature intrinseque, meritent attention. Si l'interdisciplinarite permet d'identifier les effets pervers de conclusions disciplinaires, elle n'en est pas elle-meme depourvue. J'en citerais potentiellement cinq.

(i) L'interdisciplinarite mandatee peut servir a legitimer des choix preexistants ou des preferences fondees sur d'autres criteres. Le recours a une variete de regards disciplinaires peut servir a justifier des preferences anterieures plutot que de guider les choix. En outre, que va-t-on chercher dans une autre discipline? Les specialistes des sciences dures s'apercevront qu'ils n'y trouvent pas une discipline mais une ecole. L'inverse est aussi vrai. On utilisera l'interdisciplinarite pour demontrer l'utilite et renforcer la legitimite de sa propre ecole au sein de sa discipline. En d'autres termes, l'interdisciplinarite est aussi un processus politique.

(ii) Un autre effet pervers potentiel concerne l'evolution du sous-champ d'une discipline (tel que l'analyse des politiques publiques) vers la conception qu'en a une autre discipline (les sciences economiques, par exemple), notamment a travers les outils utilises (public choice), ou en fonction des attentes de cette derniere.

(iii) Il existe egalement un danger que la recherche interdisciplinaire n'aboutisse qu'a des travaux a-disciplinaires, c'est-a-dire sans dimension theorique. Le prix a payer pour une recherche interdisciplinaire serait donc de se resigner a des descriptions denses (13). On pourrait craindre que l'appel a plus d'interdisciplinarite ne renforce une telle tendance en etudes internationales (par opposition aux Relations internationales basees sur un socle de science politique) ou en etudes comparees (area studies).

(iv) En outre, l'appel a l'interdisciplinarite oriente la recherche vers la resolution de problemes de politiques publiques poses comme des defis de societe, plutot que vers l'approfondissement des connaissances disciplinaires. Comme le souligne Giacomini (2004), (14) le chercheur qui ne s'attache qu'a des problemes pratiques sans possibilite de suivre sa curiosite intellectuelle risque de devenir plus ingenieur qu'erudit. Ainsi, l'accent mis sur les travaux interdisciplinaires appliques peut-il drainer les ressources des departements disciplinaires et, comme des parasites, detruire leurs hotes (les disciplines). Au lieu de les approfondir, il existe le risque inverse d'appauvrir les disciplines en les cantonnant a un role d'appoint ou en les reduisant a une technique. L'injonction interdisciplinaire entrainerait un appauvrissement des sciences sociales et humaines qui, sommees de demontrer leur utilite, deviendraient des sciences <<de service>> centrees sur la resolution de defis societaux; les disciplines qui ne s'integreraient pas dans une demarche interdisciplinaire etant marginalisees.

(v) Enfin, en reponse au sentiment que de nombreuses connaissances pertinentes sont ignorees ou mal comprises, et a des incitations externes en faveur de transferts de connaissances, le chercheur risque de consacrer de plus en plus de temps a la redaction d'articles pour d'autres professionnels, les medias ou les decideurs, et moins pour ses pairs. Il devient passeur d'informations plus que decouvreur de nouvelles connaissances (Idem).

Conclusion

Si, en pratique, l'interdisciplinarite s'applique generalement a la resolution de problemes, l'ambition interdisciplinaire ne doit pas s'y limiter. Elle vise a expliquer et a comprendre, et doit contenir une ambition theorique. Pour cela, elle doit reposer sur des disciplines fortes. Les disciplines ne sont pas des obstacles qu'il faut transcender. En fait, l'interdisciplinarite les poussent a se transformer sous peine de disparaitre soit par eclatement, soit par manque de pertinence.

En definitive, l'interdisciplinarite doit etre vue davantage comme un processus que comme un objectif. Marcel Jollivet (1992) (15) parle justement de <<demarche>>: l'interdisciplinarite doit etre une ontologie, une facon de poser des questions et de percevoir la recherche. Elle se definit moins par ses resultats que par la demarche qui mene au choix des concepts et des methodes. Elle doit etre une strategie de recherche parmi d'autres et non un objectif qui s'impose ou une fin en soi visant a gommer les contributions originales que differentes disciplines peuvent apporter a l'explication ou a la comprehension d'un phenomene.

Bibliography

[1.] Abbott, Kenneth; Keohane, Robert. O.; Moravcsik, Andrew; Slaughter, Anne-Marie; Snidal, Duncan (2000), <<The Concept of Legalization>> in International Organization, 54, 3, 401-419.

[2.] Giacomini, Mita (2004), <<Interdisciplinarity in Health Services Research: Dreams and Nightmares, Maladies and Remedies>> in journal of Health Services Research & Policy, 9, 3,177-183.

[3.] Goedefroit, Sophie (2013), <<La nature est culture>>, Communication au Forum EDS sur <<Developpement durable et biodiversite: le role des universitaires >>, Congres de l'ACFAS, Universite Laval, 8 mai.

[4.] Jollivet, Marcel (ed.) (1992), Les Passeurs de frontieres, Paris: CNRS. 15 Marcel Jollivet (ed.), Les Passeurs de frontieres, Paris: CNRS, 1992

[5.] Jollivet, Marcel; Legay, Jean-Marie (2005), <<Canevas pour une reflexion sur une interdisciplinarite entre sciences de la nature et sciences sociales>> in Natures Sciences Societes, 13,184-188.

[6.] Moran, Michael (2006), <<Interdisciplinarity and political science>> in Politics, 26, 2, 73-83.

[7.] Porter, Alan L.; Rafols, Ismael (2009), <<Is Science Becoming more Interdisciplinary? Measuring and Mapping Six Research Fields over Time>> in Scientometrics, 81, 3, 719-745.

[8.] Slaughter Burley, Anne-Marie (1993), <<International Law and International Relations Theory: A Dual Agenda>> in American Journal of International Law, 87, 2, 205-239.

[9.] Slaughter, Anne-Marie; Tulumello, Andrew S.; Wood, Stepan (1998), <<International Law and International Relations Theory: A New Generation of Interdisciplinary Scholarship>>, in American Journal of International Law, 92, 3, 367-397.

[10.] Warleigh-Lack, Alex; Cini, Michelle (2009), <<Interdisciplinarity and the Study of Politics>> in European Political Science, 8, 4-15.

[11.] Wilson, Patrick (1996), <<Interdisciplinary Research and Information Overload>>, in Library Trends, 45, 2, 192-203.

Philippe Le Prestre *

* Philippe Le Prestre est professeur titulaire de science politique a l'Universite Laval (Quebec, Canada). Detenteur d'un doctorat en science politique de l'universite de l'Indiana (Bloomington) et d'un DEA en ecologie de l'Universite Paris, il a notamment fonde et dirige l'Institut Hydro-Quebec en environnement, developpement et societe de l'Universite Laval et participe activement a plusieurs commissions scientifiques multidisciplinaires nationales et internationales. Contact: Philippe.Le-Prestre@pol.ulaval.ca

DOI: 10.24193/subbeuropaea.2018.2.11

Published Online: 2018-12-31

Published Print: 2018-12-31

(1) La pluridisciplinarite correspond a la superposition de deux ou plusieurs disciplines; la multidisciplinarite implique la conjonction de differentes disciplines appelees a se pencher de facon autonome sur differents aspects d'un probleme tres large; l'interdisciplinarite proprement dite rassemble plusieurs disciplines travaillant sur un probleme commun; enfin la transdisciplinarite vise a faire converger differentes disciplines autour de concepts communs et de la fusion d'approches theoriques distinctes; cf. Michael Moran, <<Interdisciplinarity and Political Science>> in Politics, 26, 2, 2006, pp. 73-83.

(2) Cf. Anne-Marie Slaughter, Andrew S. Tulumcllo, Stepan Wood, <<International Law and International Relations Theory: A New Generation of Interdisciplinary Scholarship>>, in American Journal of International Law, 92, 3, 1998, pp. 367-397; Anne-Marie Slaughter Burley, <<International Law and International Relations Theory: A Dual Agenda>> in American Journal of International Law, 87, 2,1993, pp.205-239.

(3) Alex Warleigh-Lack, Michelle Cini, <<Interdisciplinarity and the Study of Politics>> in European Political Science, 8, 2009, pp.4-15. Dans le cas du Droit international, cependant, ccs tentatives ont aussi pour objet d'affirmer la contribution que celui-ci peut apporter, sur un pied d'egalite, a l'etude interdisciplinaire des relations internationales; cf. Anne-Marie Slaughter et al., op. cit.

(4) Anne-Marie Slaughter Burley, et al., op. cit.; Kenneth Abbott, Robert. O. Keohane, Andrew Moravcsik, Anne-Marie Slaughter, Duncan Snidal, <<The Concept of Legalization>> in International Organization, 54, 3, 2000, pp. 401-419.

(5) Patrick Wilson, <<Interdisciplinary Research and Information Overload>>, in Library Trends, 45, 2, 1996, pp. 192-203.

(6) Alex Warlcigh-Lack, Michelle Cini, op.cit.

(7) Marcel Jollivet, Jean-Marie Legay, <<Canevas pour une reflexion sur une interdisciplinarite entre sciences de la nature et sciences sociales>> in Natures Sciences Societes, 13, 2005, pp. 184-188.

(8) Dans le cas des sciences dures, voir Alan L. Porter, Ismael Rafols, <<Is Science Becoming more Interdisciplinary? Measuring and Mapping Six Research Fields over Time>> in Scientometrics, 81, 3, 2009, pp. 719-745.

(9) Alex Warleigh-Lack, Michelle Cini, op. cit.

(10) Anne-Marie Slaughter, Andrew S.Tulumello, Stepan Wood, op. cit.

(11) Sophie Goedefroit, <<La nature est culture>>, Communication au Forum EDS sur Developpement durable et biodiversite: le role des universitaires, Congres de l'ACFAS, Universite Laval, 8 mai 2013

(12) Jollivet, Marcel; Legay, Jean-Marie (2005), op. cit.

(13) Warleigh-Lack, Alex; Cini, Michelle (2009), op. cit.

(14) Mita Giacomini, <<Interdisciplinarity in Health Services Research: Dreams and Nightmares, Maladies and Remedies>> in Journal of Health Services Research & Policy, 9, 3,2004, pp. 177-183.

(15) Marcel Jollivet (ed.), Les Passeurs de frontieres, Paris: CNRS, 1992
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Title Annotation:Contrepoint
Author:Prestre, Philippe Le
Publication:Studia Europaea
Date:Dec 1, 2018
Words:4043
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