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The Bitter Tea of General Yen (la grande muraille) Frank Capra, 1933/Chemin de traverse : une oblique de l'amour.

Une histoire d'amour filmee en 1933. Rien de tres intempestif a filmer une histoire d'amour, si ce n'est a considerer l'amour comme toujours intempestif! Mais que l'homme soit un Chinois, que la femme soit une Americaine d'une grande famille puritaine et cette histoire d'amour acquiert tout aussitot un caractere intempestif pulverisant les barrieres de l'ordre moral de son temps. Un baiser des amants suffira pour que le film, des sa sortie, soit interdit dans tout le Commonwealth. Il n'y aurait d'ailleurs rien d'etonnant a ce que ce baiser de 1933 ait induit dans le code Hays de 1934 l'interdiction du melange des races dans les scenes amoureuses.

Une muraille entre deux mondes

Capra, des le debut du film, nous presente cette muraille par ceux qui en sont a la fois les artisans et les gardiens, soit une communaute de missionnaires chretiens. Dans le salon d'une maison de Shanghai, ce groupe de missionnaires attend Megan Davis ainsi que le docteur Strike pour feter leur mariage. L'humour de Capra produit une distanciation qui opere comme une mise au point pour voir ces missionnaires. Ainsi, cette maitresse de maison battant le rappel de son clan a la maniere d'un chef indien. Ou encore le pasteur de cette communaute qui profite de l'attente des maries pour conter une petite anecdote riche de significations : des Mongols, apres avoir entendu l'histoire de la Passion du Christ, se precipitent aussitot pour crucifier les gens d'une caravane. L'enseignement implicite et eminemment raciste que le pasteur cherche a tirer de cette pseudopredication, est que le monde chinois, etant absolument denue de l'intelligence necessaire pour comprendre le sens de la Passion, est inhumain et barbare. Capra, par un fulgurant panoramique vers un vieux domestique chinois, nous montre toute la xenophobie de ces missionnaires chretiens qui echangent leurs propos racistes sans se soucier aucunement de sa presence. Le vieil homme n'existe, pour ce groupe, qu'en tant que domestique. Capra, par son gros plan sur le visage du vieil homme, lui imprime une presence si intense que l'absence de consideration que lui portent les missionnaires met d'autant plus en evidence leur absolu mepris de la Chine. Le panoramique, par son effet de coupure, place la Chine reelle comme totalement exterieure a l'imagerie raciste des missionnaires.

La rencontre

La scene de la rencontre entre Yen et Megan Davis s'ouvre sur l'incendie de Chapei, une banlieue de Shanghai durant la guerre civile. La boue, la foule en fuite, le feu, la pluie, les mitrailleuses, c'est dans ce milieu de bruit et de fureur qu'un riche Chinois renverse le boy du pousse-pousse de Megan sur le chemin de son mariage. La jeune femme est outree par l'indifference du Chinois face au boy renverse et blesse. Ce Chinois est le general Yen. Vetu d'un costume traditionnel, il parcourt Shanghai incognito. Megan Davis, le voyant saigner du front, lui offre son mouchoir. Yen le refuse, sort le sien et remonte ensuite dans une seconde voiture ou Mah Li, sa maitresse, l'attend. Le regard de Megan Davis reste un bref moment suspendu vers ce Chinois inconnu repartant dans une luxueuse voiture. Il en est de meme pour Yen qui se retourne un instant vers Megan et la regarde repartir sur un autre pousse-pousse. Par le costume traditionnel de Yen, la mysterieuse maitresse et le sombre interieur soyeux de la noire limousine, cette scene detient obscurement toute la brillance d'un monde etranger a celui de Megan. Obscur, en tant que ce monde est autre que celui des missionnaires, brillant en ce que le regard est attire vers lui.

En route vers la Chine

Le docteur Strike n'arrive a la ceremonie de son mariage que pour repartir avec Megan Davis sauver un petit groupe d'orphelins. Le mariage est remis. L'expedition est un demi-echec. Le docteur Strike en paye le prix par la perte de sa fiancee, kidnappee par le general Yen.

Le wagon du general Yen ou Megan Davis se reveille est autant le microcosme d'un monde que l'etait le salon de mariage dans l'appartement de Shanghai des missionnaires chretiens. De son divan, veritable poste d'observation, Megan decouvre le monde de Yen. Par ses luxueuses soieries, elle en decouvre le decor. Par le the servi, elle en decouvre les traditions. Par les nombreux gestes de Mah Li prenant soin du confort de Yen (coussin derriere la tete, couverture ...), elle decouvre le comportement d'une femme aimante envers son seigneur et maitre. Mais elle decouvre aussi par le regard de Yen, le desir qu'il eprouve pour elle. Troublee par cette decouverte, elle cache aussitot ses jambes en remontant sa couverture pendant que le train s'enfonce vers cette Chine etrangere au monde des missionnaires chretiens.

C'est dans cette Chine que Megan constate que la cour du palais sur laquelle donne la fenetre de sa tres luxueuse chambre est un lieu d'executions. Yen lui en donne une raison (<< mourirpar une balle de fusil vaut mieux que mourir de faim >>). L'important dans cette scene n'est pas de savoir qui a raison, mais d'integrer chaque raison dans la logique de son monde. Quand Megan le traite de << yellow swine (1) >>, Yen reagit par un visage decompose immediatement recompose dans l'unite de sa dignite. Sa maitrise, face a une telle injure, peut etre consideree comme un acte d'amour.

Un vrai baiser de reve

Megan Davis, assise sur la terrasse de sa chambre de prisonniere, contemple le spectacle d'une nuit de printemps et d'amour. La cour n'est plus un lieu d'executions mais un lieu de rencontre entre femmes et soldats. Cette cour, devenue nuit d'amour pour une fete du printemps, avec la brillance de sa lune, de ses nuages, de ses lampions, ses cerisiers en fleurs et sa tres legere brise dans les cheveux de Megan, integre dans son decor l'univers poetique chinois. Megan s'endort sur ce spectacle. Son reve en reprend le decor quand Yen, en monstre griffu, defonce la porte de sa chambre afin de s'emparer d'elle. Arrive un sauveur masque habille a l'occidentale. Un coup de poing et le monstre disparait. Subitement eprise de son beau sauveur, Megan l'enlace amoureusement quand le Zorro, enlevant son masque, se decouvre en general Yen. Ravie, elle prend l'initiative d'un baiser.

Dans ce reve, le desir de Megan pour Yen est tout autant denie par l'image du monstre que par l'habit occidental de son sauveur masque. S'il n'y avait que deni, il n'y aurait qu'ambivalence, or l'essentiel de ce reve n'est pas l'ambivalence mais le baiser de Megan. Ce baiser dont elle prend l'initiative pulverise la muraille du monde des missionnaires. Quand ses levres embrassent celles de Yen, elles embrassent certes les levres de son amant, mais elles embrassent egalement ce reel absolument exclu par l'ideologie chretienne qu'est le monde de la Chine. Ce reel se trouve recouvert par l'univers poetique de la Chine faisant fond au reve de Megan. Si le recouvrement poetique fait immediatement perdre le reel, ce n'est que pour mieux le retrouver dans les ultimes scenes d'amour.

Entre les ultimes scenes d'amour et ce reve, le deni continuera a produire propos et attitudes tout aussi ambigus. Il en est ainsi du sermon sur l'amour que Megan fait a Yen, dans l'espoir de sauver Mah Li. Par la passion qu'elle y met et la maniere dont elle s'approche du general durant tout son sermon, cet amour du prochain dont elle parle peut parfaitement etre entendu comme porteur du desir de Megan pour Yen. Yen, en l'ecoutant, est sous le charme. Ce qui le seduit, bien entendu, n'est en rien le contenu du sermon mais la passion qu'y met Megan. Que la femme de son desir soit une femme passionnee ne peut qu'accentuer son desir. A la suite de ce sermon, elle accepte la proposition de Yen de se porter garante de Mah Li.

Resonance poetique

Mah Li ayant trahi, Megan vient se donner a Yen. Yen, sourd a l'esprit de sacrifice proprement chretien dans lequel elle se presente, place uniquement ses propos sur le plan poetique. Elle l'ecoute silencieusement lui parler de l'art chinois. Il en resulte un effet de resonance des propos poetiques de Yen dans le silence de Megan. Cette resonance trouvera son paroxysme dans les sanglots de Megan. Arrive a ce paroxysme, Yen lui apprend que s'etre portee garante impliquait, non pas de s'offrir sexuellement, mais de s'offrir a la mort. La voyant effrayee, Yen lui dit que dans son monde, la mort fait aussi peur que la vie.

Ultime deni de Megan, une larme coule sur sa joue avant qu'elle ne repousse Yen, qui l'ayant prise dans ses bras, la libere de son pacte.

Yen n'est plus que le prince dechu de son ordre princier. Mais cette position d'impuissance est celle par ou l'amour trouvera sa pleine puissance dans cette grandiose scene finale quand, maquillee et vetue d'une robe chinoise en lame, Megan revient vers lui pour lui offrir son amour. C'est ainsi qu'en femme amoureuse, elle reprend pour le confort de Yen les gestes que Mah Li accomplissait en concubine. Les echanges ne cessent de se multiplier, comme ces mains qui s'offrent et se prennent, ou encore Yen attrapant le visage de Megan pour esquisser un baiser. Ce baiser reprend celui du reve de Megan sous la forme de l'echange.

Le trace en oblique de l'esquisse au baiser met en correspondance les propos poetiques de Yen dans la scene precedente avec le decor poetique du reve. Cette correspondance etablit une vibration poetique a meme ce chemin de traverse constitue par l'oblique. Qu'il soit chinois ou qu'elle soit americaine, il n'y a pour les deux amants qu'un seul et meme monde constitue par toutes les vibrations de ce chemin de traverse qui toutes se repercutent a la surface des plans. C'est sur cette oblique que s'echangent les gestes des amants dans une reciproque donation. << La Chine a donne la soie au monde, >> dira Yen essuyant les larmes de Megan. Par ce rapport du baiser esquisse a celui donne par Megan, a la muraille entre les deux mondes est substituee l'inepuisable reserve de la passion amoureuse.

La puissance vibratoire, soulignee par la musique, est magnifiquement rendue par le travail de la photographie qui joue sur les contrastes entre le noir d'un meuble, d'un vetement ou du the et la clarte d'une theiere, de la porcelaine ou des paillettes d'une robe. Cette puissance vibratoire de la photographie atteint son acme dans l'ultime plan de cette scene. Yen est assis devant une vitre depolie dont l'etrange blancheur luminescente contraste avec son noir costume. Cette vitre, pareille a une mandorle, aureole le visage de Yen et met esthetiquement en gloire, non quelque triomphe du Seigneur, mais celui de l'amour sur l'ordre raciste des missionnaires chretiens.

Au final, la richesse de cette oblique de l'amour, tracee entre un baiser donne et un baiser esquisse, resulte de pulsations produites par la mise en correspondance des elements de ces divers ensembles que sont les gestes muets, la musique, la photographie et les propos poetiques.

Renversement des prejuges

A mesure que s'effrite, se fissure et s'effondre la muraille entre les deux amants, s'effritent, se fissurent et s'effondrent les differents prejuges portes sur tous les personnages. Yen n'est pas plus un cynique bandit que Megan Davis n'est une fervente missionnaire. Mah Li n'est en rien la << good girl >> que Megan pensait et Jones, l'homme du trafic d'armes, est non seulement le seul Occidental qui connait vraiment la Chine mais il est aussi le seul capable d'estimer Yen a sa juste valeur. Ses relations complexes avec le general Yen entremelent argent et pouvoir mais egalement un attachement sincere. Jones est aussi celui qui saura dire a Megan ce qu'elle-meme garde enfoui dans ses larmes. L'acteur Walter Connoly joue si bien de ces diverses facettes qu'il finit par rendre sympathique le personnage de Jones.

Que l'amour ait puissance de faire s'effondrer une muraille, Capra le montrera encore un an apres (1) lorsqu'un simple drap entre les deux amants tiendra lieu de mur de Jericho. Par cet effondrement, l'amour aura aussi permis la transformation des amants.

Il n'en est pas moins que les ultimes larmes de Megan, melant amour et culpabilite, restent opaques sur sa trajectoire. Mais face a ces sanglots, Yen, ce prince dechu par sa passion, lorsqu'il interrompt le geste de saisir le visage de celle qu'il aime pour se retirer en son destin, ne temoignerait-il pas ainsi d'une certaine lucidite sur l'ambiguite de Megan?

(1a) Litteralement : porc jaune.

(1b) It Happened One Night (New York-Miami), 1934.
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Author:Peker, Serge
Publication:L'Art du Cinema
Date:Mar 22, 2013
Words:2065
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