Printer Friendly

THE KRIS/STABOR WITHIN ROMA COMMUNITIES FROM EASTERN AND SOUTHERN ROMANIA. WHAT SOURCES FOR THE LEGITIMACY OF KRISNITORI AND FOR THE PERPETUATION OF KRIS/STABOR?/LE KRIS DANS LES COMMUNAUTES ROM DE SUD-EST DE LA ROUMANIE. QUELLES SONT LES SOURCES POUR LA LEGITIMITE DES KRISNITORI ET DE LA PERPETUATION DU KRIS?

Introduction

Dans cette etude nous avons l'intention de presenter et d'analyser les elements centraux qui structurent le jugement des Roms (le kris/le stabor) et de discuter le cas d'une certaine communaute de Roms du sud-est de la Roumanie.

Les questions de recherche destinees a organiser notre demarche sont: Pourquoi les Roms preferent-ils le kris au detriment des instances de jugement de Roumanie ? Quelles sont les sources de legitimite du tribunal rom et du krisnitor (ou bien des krisnitori)? Comment se situe le tribunal rom (entendu ici en tant que corps normatif) par rapport a l'activite des appareille juridiques de l'Etat? Comment se perpetue le jugement rom?

Dans la premiere partie de l'etude, nous avons l'intention de presenter les rapports que les Roms ont avec les non-Roms, afin de mettre en evidence les sources de legitimite du jugement au sein de la communaute rom, et de brievement presenter les elements qui definissent le tribunal rom. Ensuite, nous presentons en detail le jugement dans la communaute rom de Ciopeia (Hunedoara, Roumanie), et enfin nous allons expliquer les rapports entre les instances de jugement nationales et cette forme de jugement informel, ainsi que les regles qui assurent la perpetuation du jugement rom.

Les Roms: caracteristiques et relation avec les gadze (non-roms)

Au sein des communautes Rom, la structure du comportement approprie (ou moral) est centree sur la distinction symbolique entre la honte (ladz) et la chance (baxt). (1) L'ensemble des pratiques associees avec cette forme de polarite a ete construit au fil du temps sur les differences ritualistes entre pur (vuyo) et impur ou pollue (mahrime). Les deux termes sont en correlation avec leurs parties distinctes du corps, en ce que la partie superieure du corps est considere comme pure et celle inferieure, a partir de la taille vers le bas, est consideree polluee et polluante; les membres de la communaute rom sont capables a provoquer la pollution (en particulier les femmes), ou a l'eviter, ce qui constitue un determinant majeur dans les relations entre hommes et femmes (dans la communaute elle-meme), mais aussi dans les relations avec les non-Roms (2), parce que les relations avec les non-Roms ont une signification particuliere dans la culture rom et ordonnent les comportements.

La separation entre Roms et non-Roms (appeles gadzo, pluriel gadze, terme confere a ceux de l'exterieur de l'ethnie (3)) est essentielle. Car les gadze ne comprennent pas et n'ont pas approprie les regles de la communaute rom, ils sont consideres comme sans vergogne et sans honneur. Par consequent, les interactions intenses et directes avec gadze sont contaminantes, parce que ceux derniers ne respectent pas les regles du comportement adequat et ou de la decence des Roms. (4) Cependant, les moyens de subsistance des Roms dependent des relations avec ceux de l'exterieur, puisque l'economie des Roms n'est pas auto-suffisante. Un autre attribut de la structure comportementale rome est la facon dont ils utilisent leurs relations avec les non-Roms pour gagner leur existence (en parallele avec les metiers traditionnels). L'element qui faconne ce mode de vie est represente par la croyance que les Roms sont beaucoup plus flexibles (ce qui declenche la proliferation des possibilites de gagner) parce << qu'ils ne sont pas contraints par certains types de production, mais sont en mesure d'exploiter facilement les opportunites offertes par de nouveaux marches >> economiques. (5) En outre, la relation avec les gadze est marquee par un << sentiment de la superiorite morale fondee sur la capacite de ressentir de la honte et l'honneur, distinction qui n'est pas retrouvee dans la societe gadze >> (6). Cela conduit au suivant element structurant dans les relations avec les non-Roms: les hommes Roms sont capables, par contraste avec un gadzo, a assurer la subsistance de leurs familles par leur propre choix, ils seront en mesure d'augmenter leurs revenus tout en maintenant les metiers traditionnels, mais assumeront aussi d'autres activites lucratives sans renoncer aux valeurs traditionnelles, choisiront la modalite d'elever et deduquer les enfants, decideront sur les alliances entre familles et sur les mariages et la reconnaissance de ces unions representera un probleme communautaire et va tenir de l'autorite de la communaute rom respective. (7)

En ce qui regarde les relations avec l'exterieur, un role essentiel est joue par la facon dont certains conflits doivent rester dans la communaute (sans externaliser les decisions regissant les disputes) et doivent etre abordes par les dirigeants de la communaute rom, par l'intermediaire du jugement rom. Comme l'a montre Judith Okely, les Roms << disposent de leurs moyens propres, qui ont leur logique et dont l'efficacite ne depend pas de l'intervention des forces de la loi des Gadze [...] pour traiter en interne conflits et litiges >> (8).

Le stabor--le jugement dans la communaute rom

Le jugement dans la communaute rom se produit dans l'institution informelle appelee le stabor ou le kris, dont le but est de reglementer les differends par une solution de compromis (sans la participation des autorites de l'exterieur de la communaute), et le chef d'un tel jugement est intitule krisnitori.

En ce qui concerne la terminologie, les noms varient d'une communaute a l'autre. Ainsi, le stabor est utilise en Transylvanie et a le sens plus general d'une reunion dans le cadre de la communaute, le kris est le terme caracteristique pour les groupes de Roms Chaudronniers/ Kalderas ou Lovari/Lovara, tandis que dans la partie sud de la Roumanie, Dobrogea, on utilise le nom de zudikate. (9) La signification du terme kris indique aussi justice, en sens abstrait, que l'institution du tribunal. (10) Les disputes declenchent trois facons de reglement: dans le cas des disputes mineures se reunit le divano (diivano--une discussion informelle), dans la plupart des cas on recourt au jugement, kris, et parfois la vendetta (11) (ce dernier n'est pas une caracteristique des groupes roms de Roumanie). D'habitude, le kris est publique et les hommes, femmes et enfants peuvent y assister, mais << les femmes ne peuvent intervenir que si elles sont invitees a le faire, parce qu'elles sont impliquees dans l'affaire, ou parce que leur temoignage est indispensable >> (12).

Comme nous avons deja mentionne, le concept de kris est present, sous une forme plus ou moins rudimentaire, partout ou cette minorite vit.13 Nous avons choisi le cas de la communaute de Ciopeia parce-que le stabor est plutot une particularite des communautes rom du Sud et de l'Est de la Roumanie.

Etude de cas : le jugement dans la communaute Rom de Ciopeia (Hunedoara)

Presentation generale de la communaute

La communaute de Roms presentee ici est situee dans la commune Sintamaria-Orlea, departement de Hunedoara (sud-est de la Roumanie). La minorite Rom represente 5,11% de la population de la commune, et la plupart des familles sont concentrees dans le village de Ciopeia (6 km distance de la ville de Hateg). (14)

La communaute de Roms de Ciopeia fait partie, traditionnellement, du groupe Lovari--Geambasi (marchands de chevaux). (15) Actuellement, le chef de la Communaute, sa famille elargie, ainsi que plusieurs autres familles riches gardent l'occupation definitoire pour ce sous-groupe, transmettant de generation en generation cette habitude et continuant a vendre et a acheter des chevaux dans les environs du village de Ciopeia. Cependant, plusieurs membres de la communaute ont repris encore d'autres activites socio-professionnelles : travailleurs de la construction, journaliers, des activites saisonnieres (agriculture), marchands aux foires. Beaucoup des jeunes de la communaute de Roms de Ciopeia (surtout les hommes) travaillent a l'etranger (en Espagne, Italie, France, Allemagne).

En ce qui concerne la dispersion des Roms au sein de la commune, 166 Roms vivent a Sintamaria-Orlea, parmi lesquels 120 a Ciopeia (avec 273 roumains), et 46 a Barastii Hategului. (16) Les Roms de Ciopeia parlent la langue romani (dans la famille ou dans la communaute), mais ils parlent aussi la langue roumaine et hongroise, qu'ils utilisent dans les rapports avec les membres des communautes roumaines et hongroises. Selon les dates fournies par la mairie de Hateg, en conjonction avec les donnees enregistrees lors de notre recherche, l'adhesion religieuse dans le village de Ciopeia est divisee en: environ 100 neo-protestants (60 baptistes, 40 pentecotistes), environ 15 personnes ont declare qu'ils frequentent l'Eglise Orthodoxe regulierement, alors que les autres n'ont pas de lien direct avec aucune religion.

Pendant les entrevues avec Monsieur M.A., qui est le leader de la communaute, il nous a devoile le fait qu'il n'y a pas un historique violent de la communaute de Roms sous le rapport avec les roumains (sauf quelques confrontations occasionnelles entre les jeunes, sous l'effet de la consommation d'alcool). Cette recherche est basee sur plusieurs entretiens accordes par Monsieur M.A. (connu sous un nom different au sein de la communaute), qui est le chef administratif de la communaute, mais aussi un membre marquant du stabor/du kris. Autres entrevues ont eu comme sujets d'autres membres de la communaute des Roms de Ciopeia, y compris les personnes auxquelles problemes ont ete juges en stabor.

La presentation du jugement (stabor, kris) de la communaute rom de Ciopeia

Le jugement des Roms de Ciopeia, aussi que ceux des zones des environnements, fonctionnent sur la base d'un consensus. La procedure est similaire a celle de la mediation. Les decisions sont fondees sur le jugement unanime des membres du stabor, mais, selon le chef interviewe (qui est depuis quelques decennies le bulibasa) sa conclusion en ce qui concerne l'affaire evoquee joue un role decisif. En droit, le jugement est principalement un de reconciliation par le biais de la mise en ceuvre de la mediation comme moyen de reglement a l'amiable de la dispute. En fait, la presence et l'audition de temoignages et leur association avec ceux des parties directement impliquees dans le proces sont essentiels a mettre en place le verdict.

Les parties impliquees sont toujours presentes, a l'exception des cas de maladie et, dans ces cas, la resolution est ajournee jusqu'a la date a laquelle la presence est certaine. La convocation est faite jusqu'a deux fois, puis on se rend au domicile pour les amener dans la salle d'audience. Le jugement est reconnu meme si les personnes visees sont parties a l'etranger ou dans une autre ville du pays.

Par le jugement rom l'objectif est, selon le representant de l'ethnie Rom de Ciopeia, la reconciliation. La recidive prevoit une augmentation progressive de la sentence; d'une autre cote, une fois qu'une affaire a ete jugee et resolue, le fait est considere pardonne et le oublie. Les actes criminels ne sont pas juges dans le stabor, en raison de la gravite, mais elles sont laissees aux autorites competentes dans ces sources de causalite.

Le jugement est fait et la resolution finale est donnee selon le statut des personnes impliquees, et la decision est prise conformement a la richesse que ces personnes ont au moment du proces, les recompenses sont etablies selon la solidite financiere des parties. Il peut y avoir des circonstances dans lesquelles les juges peuvent etre recuses et, dans ces cas, ils sont remplaces par les representants des tribunaux des autres regions du pays.

Les cas les plus frequents sont ceux qui impliquent le divorce ou les manifestations qui violent les regles de conduite de la communaute. Les cas lies a la propriete ne sont pas une particularite de la communaute de Ciopeia, parce que les proprietes de chaque famille sont reconnues par les autres.

La composition du kris/stabor

La composition du kris varie de 3 a 6-7 membres. D'habitude, la presence du nombre de juges (krisnitori) depend de la complexite de l'affaire et presuppose un minimum de trois juges, une moyenne de 6-7 et un maximum de 20. Pourtant, dans la communaute rom de Ciopeia la composition du kris n'a jamais depasse cinq membres. Les juges du kris sont les membres les plus respectes et les plus riches de la communaute, et la position de krisnitor est transmise de pere en fils. Le cas de la communaute de Ciopeia indique le nombre de personnes competentes pour la position des krisnitori (juges informels).

Dans toute la region (comprenant les comtes de Hunedoara et Targu-Jiu), il y a certains grands centres ou les kris se reunissent (dans les villes de Craiova, Targu Jiu-Petrosani etc.) et ou on organise de proces pour les communautes de Roms des localites plus petites, ou pour les cas plus complexes. Le bulibasa M.A. a participe a plusieurs de ces proces et on lui a souvent demande de participer aux proces des autres communautes. La legitimite des juges et du jugement repose sur la confiance dans l'autorite du leader de la cour et sur l'attachement du chef a la justesse percue en ce qui concerne cette institution informelle.

Les cas presentes devant le kris/stabor

Le jugement rom de Ciopeia regle exclusivement les affaires civiles et la plupart d'entre eux sont representees par les disputes familiales. Dans de rares cas, le kris s'est reuni pour les questions economiques (creances impayees) ou quand le prestige ou le nom d'une personne a ete touchee. Environ 90% des cas concernent des conflits entre epoux, entre belles-meres et belle-fille, entre deux familles qui ne tombent pas d'accord sur le payement pour la belle-fille. Une caracteristique dominante des cas des dernieres vingt annees ont les conflits entre les conjoints, et leur presence est due au fait que beaucoup des hommes de la communaute sont partis pour travailler a l'etranger et quelques epouses convoquent le kris les accusant de quitter la famille et des actes malhonnetes.

L'ensemble du cadre du jugement des actes qui desobeissent les regles communautaires produisent des peines pecuniaires ou se retrouvent avec un pacte si le danger de devier de la reglementation communautaire est de faible intensite ou comme implication pour le reste de la communaute.

Dans les cas les plus graves comme le viol, le jugement est beaucoup plus radical et les punitions ou les interdictions sont conformement a la gravite de l'infraction commise. Il est tres important de s'assumer l'infraction aussi que la reconciliation. Mais, les circonstances dans lesquels ceux en conflit ne respectent pas la decision adoptee par le stabor sont tres rares. En fait, selon le bulibasa M.A., bien qu'autorise sur le plan procedural, la demande de l'inculpe de s'adresser a un autre jugement constitue une insulte a la cour de jugement et, informellement, le coupable est considere comme recidiviste.

La procedure de la cour du jugement rom de Ciopeia

Le jugement s'effectue a l'interieur, dans le sens qu'on utilise premierement les regles de la communaute, edifiees au niveau des regles de jugement selon les dispositions coutumieres, visant a eviter les processus effectues par les tribunaux de l'Etat.

La raison de cette maniere d'agir est celle de la mediation a l'interieur et pas necessairement le refus des tribunaux de l'Etat, et l'argument principal est qu'a l'interieur on peut rencontrer plusieurs cas similaires et les moyens punitifs sont aussi developpes conformement aux coutumes developpes pendant beaucoup de temps ou eprouves par la pratique sociale.

Comme deja mentionne, il y a des grands centres de jugement dans les villes de Craiova, Targu-Jiu, Pitesti, Bucarest, Cluj, ou les tribunaux sont tres severes en ce qui concerne l'analyse des causes, ainsi que dans l'application des punitions. On rencontre aussi l'echange d'experiences et de ressources humaines entre les tribunaux des differents centres plus petits et plus grands du pays.

La paix et la surveillance de la salle de jugement sont quelques elements essentiels pour un bon deroulement des activites de jugement et les inconduites sont progressivement payees en sommes d'argent par ceux consideres recalcitrants. Ainsi, on donne des amendes allant de 50 lei a 100 lei et ceux qui continuent a troubler la tranquillite de la discussion de la reunion sont evacues de la salle de jugement. On designe une personne responsable pour le silence dans la salle d'audience, qui a des pouvoirs de controle et d'evacuation de la salle sur ceux qui ne se conforment pas aux regles, a l'ordre et a la discipline.

La procedure prevoit que ceux impliques dans le proces attendent a l'entree pour etre appeles dans la salle de jugement, les temoins entrent separement, pour que les declarations ne soient pas influencees; pourtant, les parties principales du proces sont presentes le moment ou tout le monde exprime son point de vue sur le contexte donne. Les declarations des temoins (s'il y en a de temoins) sont tres importantes dans le deroulement du jugement, ceux-ci contribuant de maniere decisive dans la plupart des cas a la decision prise et communiquee aux parties impliquees par la cour de jugement.

Un facteur important dans le jugement est l'ajournement de la decision. Surtout dans les proces de divorce on utilise l'ajournement pour permettre aux parties en cause de reflechir sur la possibilite d'une reconciliation. En echange, lorsqu'un membre de la communaute derange (par son comportement inapproprie) l'epouse d'un autre, la resolution est centree sur un element extremement analogue a l'ordre d'interdiction. Ce type d'acte constitue une violation grave du comportement approprie au sein de la communaute.

L'analyse de l'etude de cas et les sources de la legitimite du kris/stabor

Comme nous l'avons mentionne anterieurement, les cas recurrents discutes et arbitres par le stabor de Ciopeia impliquent des questions de famille, a savoir la separation des conjoints. Le chef de la communaute de Ciopeia nous a recemment presente un cas de divorce ou il ya deux enfants et le mari, toujours parti a l'etranger, (dont M. M.A. dit qu'il n'offrait pas de preuve de serieux) a demande le divorce. Sa femme a fait appel a l'instance informelle et, par la suite des entrevues realisees, il s'est revele que sa preoccupation centrale visait le maintien de la dispute a l'interieur de communaute et la reconciliation avec le mari (c'est a dire le maintien de l'unite familiale).

Un de nos questions de recherche est pourquoi les Roms preferent le kris au detriment de l'instance nationale de Roumanie? Suite a cette recherche il resulte une agregation des motivations pour la non-externalisation des disputes conjugales. Tout d'abord, le maintien du cas a l'interieur est centre sur la relation des Roms avec les gadze, qui implique un rejet des regles abstraites d'une majorite incapable de capturer les attributs centraux qui organisent la famille dans la culture des Roms. Comme l'a montre Walter Weyrauch, le droit occidental est centre sur des principes abstraits qui produisent l'obeissance par la nature de leur rationalite.

<< Une lecon de la longue histoire des Tsiganes et leur droit est que la societe va se dissimuler avec ferocite plutot que de s'autodetruire volontairement [...] Dans une societe cherchant a rester ferme, des valeurs << irrationnelles >> qui lient la communaute ensemble doivent etre maintenues ou la communaute dans une partie significative cesse d'etre. Le prix de la survie n'est pas seulement la loyaute indefectible au sein du groupe, mais egalement d'eviter l'exposition aux loyautes en conflit. >> (17)

En tant que tel, le rejet de ce type de corps normatif et l'attachement aux regles internes representent dans la culture rom non seulement la perpetuation des comportements construits sur le notions de pur (vuyo) et impur/pollue (mahrime), mais la survie meme du groupe.

Deuxiemement, notre recherche a revele une forte loyaute envers le chef informel de la communaute de Ciopeia. Dans la vision des membres de la communaute, celui-ci a le role d'arbitrer les relations des membres de la communaute rom avec les autres, mais il est aussi le dirigeant legitime de l'ordre social a l'interieur. Par consequent, la question de recherche liee aux sources de la legitimite du tribunal rom et du krisnitor est intrinsequement liee a la structure ordonnee de la justice a l'interieur, parce que, par contraste avec le juge de la cour nationale, le chef comprend la nature de la dispute et vise a la solution de reconciliation. La legitimite du leader informel est construite sur sa sagesse, son experience et son autorite sur la reglementation de normes pour la mediation des conflits a l'interieur et la fourniture des solutions qui necessitent l'obeissance. Comme l'a montre Marc-Louis Questin, la reconciliation des parties en conflit et la soumission a la decision du kris sont repandues en raison de la confiance dans le jugement du krisnitor:

<< A force de parler de l'affaire, les deux parties finissent par convenir d'un commun accord, sans vote, que tel ancien est capable de juger sans passion ni parti pris, avec sagesse, bon sens et justice. Aussitot on le lui fait savoir des deux cotes. Il est alors charge du kris et la sentence qu'il prononcera sera acceptee sans discussion, chacun s'y soumettra. Le conflit sera regle, les deux partis seront reconcilies [...] >> (18).

Notre interrogation a en vue aussi les moyens par lesquels le jugement rom est perpetue. Nous allons argumenter que le kris represente une structure qui ordonne des comportements et qui a ete construit au fil du temps sur des regles constitutives et des regles regulatrices. La difference entre les deux types de regles est au cceur d'une approche constructiviste. Par exemple, Friedrich Kratochwil a approche l'etude de la politique internationale a travers le role des normes et des regles. Ainsi, il insiste sur la comprehension << de l'action politique dans les termes de l'action significative et non purement instrumentale. >> (19) En d'autres termes, toute action politique est significative seulement dans la mesure ou celle-ci est placee dans un contexte specifique intersubjectivement partagee. (20) De tels contextes, sur lesquels les agences etablissent des significations partagees, sont influences ou arbitres par des normes et des regles.

Dans la vision de Kratochwil (21), les normes visent a diriger ou a amplifier une decision, mais ils ont en particulier le role de conferer de la signification aux actions; les regles sont des actes de langage qui dependent d'une communication reussie et generent les effets escomptes seulement si elles sont interpretees dans un certain contexte. Les regles ne devraient pas etre traitees comme s'ils existent naturellement, car ils ne sont pas independants du contexte; elles sont concues et (re) renforcees par des pratiques, grace a une communication reussie entre les individus et par le succes de leur applicabilite a des situations differentes. Kratochwil a theorise et introduit la distinction entre les regles regulatrices et des regles constitutives. Les normes etablissent des significations intersubjectives qui permettent aux joueurs de diriger leurs interventions les uns vers les autres, de communiquer entre eux, d'evaluer la qualite de leurs actions, de critiquer des affirmations et de justifier des choix. (22) Les regles regulatrices sont celles qui regissent certaines activites qui existent deja, tels que ceux qui etablissent le code de la route, ceux qui definissent les lignes directrices pour les activites commerciales, ceux qui reglementent le programme de travail dans une institution, etc. Les regles constitutives sont celles qui creent la possibilite meme de ces activites. John Gerard Ruggie explique le fait que les regles regulatrices sont concues pour generer des effets de causalite (par exemple, en raison de la regle qui regit la limite de vitesse, les individus, par consequent, feront attention a la vitesse de conduite), tandis que << les regles constitutives definissent l'ensemble des pratiques qui forment toute activite sociale organisee de maniere consciente, c'est-a-dire celles-ci precisent ce qui importe ou passe pour cette activite. >> (23)

Ainsi que le montre Peter T. Leeson, l'incapacite des <<Tsiganes de compter sur le gouvernement pour beaucoup de leur relations les plus importantes signifie non seulement qu'ils doivent appliquer les regles sociales qui regissent les relations en prive. Encore plus fondamentalement encore, ils doivent creer ces regles en premier lieu. >> (24) Notre analyse vise a montrer que les regles generees par le kris sont concues pour arbitrer les conflits de l'interieur et produire des comportements desirables (ou moraux) conformement a la culture rom. En ce sens, ce sont des regles regulatrices. En meme temps, cependant, la relation des Roms avec les gadee, la distinction de rituel entre pur et impur, moral et immoral, la capacite de ressentir la honte et l'honneur, la conviction que les Roms (par contraste avec les gadze) ont l'avantage de choisir la methode d'education des enfants et de decider sur des alliances entre les familles et les mariages, tout cela couple avec la distanciation consciente et deliberee des systemes juridiques de non-Roms (concue pour assurer la survie du groupe et la perpetuation de loyautes consistantes et non-conflictuelles) constituent l'essence de l'existence meme du stabor et de la justice pour les Roms. En d'autres termes, ce sont les regles constitutives du kris.

Conclusion

Le kris est un attribut constitutif de la structure qui organise la vie des Roms, leurs relations avec les autres, et qui ordonne les comportements appropries, desirables des Roms. Aussi, la soumission aux jugements des krisnitori denote l'identification des Roms avec les regles constitutives qui structurent leur existence (comme minorite en Roumanie), mais aussi avec les regles regulatrices qui modelent leurs agissements ; elle represente une forme d'ordre social dans la communaute rom. La perpetuation du jugement rom est assuree par le corps normatif qui mesure les comportements appropries, mail elle assure aussi la survie de la communaute elle-meme.

En ce qui concerne l'autre interrogation de cette etude (Comment se situe le tribunal rom, entendu ici en tant que corps normatif, par rapport a l'activite des appareille juridiques de l'Etat?) en observe que la justice nationale en Roumanie n'est pas forgee sur une forme d'interaction avec la pluralite normative, donc le cadre legal national n'incorpore pas le corps normatif rom, mais il le tolere. En observe toutefois une forme de coexistence entre l'activite des appareille juridiques de l'etat et le jugement rom.

Bibliographie:

Acton, Thomas (2005), "Conflict Resolution and Criminal Justice--Sorting out trouble. Can legislation resolve perennial conflicts between Roma/Gypsies/Travellers and 'National Majorities'?", in Journal of Legal Pluralism, issue 51, 2005

Barnes, Alison (2003), "Gypsy Law: Romani Legal Traditions and Culture", Marquette Law Review, volume 86, Issue 4, review article, pp. 823-844, http://scholarship.law.marquette.edU/mulr/vol86/iss4/6

Cherata, Lucian (2010), Filosofie, istorie si traditii inedite in cultura rromilor, Craiova : Editura AIUS PrintED

Fraser, Angus (1995), Tiganii, Bucurecti : Humanitas, 1995

Grimard, Leon (2009), << Haine et stigmatisation des Tsiganes: l'antithese fondamentale >>, travail remis le 22 decembre 2009, http://www.academia.edU/2321342/Haine_et_stigmatisation_des_Tsiganes._ Lantith%C3%A8se_fondamentale

Hritcu, Ioana; Sergiu Miscoiu (2014), << Le Kriss : peut-on parler de pluralisme normatif en Roumanie dans le cas de la minorite rom? >>, STUDIA UBB. EUROPAEA, LIX, 1, 2014, pp. 243-262

Kratochwil, Friedrich (1989), Rules, Norms, and Decisions: On the Conditions of Practical and Legal Reasoning in International Relations and Domestic Affairs, Cambridge: Cambridge University Press

Leeson, Peter T. (2013), "Gypsy law", Public Choice, 155, pp. 273-292

Liegeois, Jean-Pierre, << La Kris : Tribunal des ROM >>, http://www.agirledroit.org/article508.html?lang=fr

Liga PRO EUROPA, http://www.proeuropa.ro/romi.html

Matras, Yaron, Roma Culture: An Introduction, Project Education on Roma Children in Europe, disponibil la http://romafacts.uni-graz.at/index.php/culture/introduction/romaculture-an-introduction

Marushiakova, Elena; Veselin Popov, The Roma Court in Central, Eastern and South-Eastern Europe, Project Education on Roma Children in Europe, pp. 1-2, disponible a http://romafacts.uni-graz.at/index.php/culture/culture-2/the-romacourt.

Okely, Judith (2007), << La justice des Tsiganes contre la loi des Gadje >>, Ethnologie francaise, 2007/2 (Vol. 37), http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=ETHN_072_0313 Projet ROMBASE, http://rombase.uni-graz.at/index.html

Ruggie, John Gerard (1998), Constructing the World Polity. Essays on International Institutionalization, London, Routledge

Questin, Marc-Louis (2005), ABC de la magie tsigane, Paris : Edition Grancher

* This article represents the report delivered as a team member of the international project Nouvelles figures de l'Etat de droit, legitimation du pouvoir et du droit par le dialogue des cultures juridiques (director : dr. Emilian Cioc) which has been supported by the Agence Universitaire de la Francophonie-Amerique du Nord (2012-2014) as bilateral partnership with Universite d'Ottawa. The partnership involved The Faculty of Law within Babes-Bolyai University and Universite d'Ottawa. The latter is in charge of the international research grant Le pluralisme normatif a revisiter and the project director is dr. Chislain Otis, Universite d'Ottawa.

(1) Yaron Matras, Roma Culture: An Introduction, Project Education on Roma Children in Europe, disponible a http://romafacts.uni-graz.at/index.php/culture/introduction/roma-culture-an-introduction

(2) Alison Barnes, "Gypsy Law: Romani Legal Traditions and Culture", Marquette Law Review, 2003, volume 86, Issue 4, review article, p. 829, http://scholarship.law.marquette.edU/mulr/vol86/iss4/6

(3) Angus Fraser, Tiganii (The Gypsies), Bucu resti : Humanitas, 1995, pp. 14-15.

(4) Barnes, op. cit., p. 830 et Matras, op. cit., p. 6.

(5) Matras, op. cit., p. 6.

(6) Ibidem, pp. 6-7.

(7) Ibidem, pp. 3, 6-7.

(8) Judith Okely, << La justice des Tsiganes contre la loi des Gadje >>, Ethnologie francaise, 2007/2 (Vol. 37), http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=ETHN_072_0313.

(9) Elena Marushiakova; Veselin Popov, The Roma Court in Central, Eastern and South-Eastern Europe, Project Education on Roma Children in Europe, pp. 1-2, disponible a http://romafacts.uni-graz.at/index.php/culture/culture-2/the-roma-court.

(10) Thomas Acton, "Conflict Resolution and Criminal Justice--Sorting out trouble. Can legislation resolve perennial conflicts between Roma/Gypsies/Travellers and 'National Majorities'?", dans journal of Legal Pluralism, issue 51, 2005, p. 38. Ainsi que l'auteur a montre, un membre de la communaute peut invoquer la procedure au tribunal rom, par la syntagme "Me mangav kris", qui se traduit par << Je demande de la justice >>, mais aussi << Je veux que le tribunal soit reuni >>.

(11) Voir Walter O. Weyrauch (ed.), Gypsy Law: Romani Legal Traditions and Culture, University of California Press, 2001; Acton, op. cit., p. 38; Judith Okely, La justice des Tsiganes contre la loi des Gadje, Ethnologie francaise, 2007/2 (Vol. 37), http://www.caim.info/zen.php?ID_ARTICLE=ETHN_072_0313.

(12) Jean-Pierre Liegeois, La Kris : Tribunal des rom, disponible a http://www.agirledroit.org/article508.html?lang=fr.

(13) Voir aussi Ioana-Cristina Hriteu; Sergiu Miscoiu, << Le kriss : peut-on parler de pluralisme normatif en Roumanie dans le cas de la minorite rom? >>, Studia Europaea, LIX, 1, 2014, p. 244.

(14) http://judeteonline.ro/primarii/comune/primaria-s-nt-m-ria-orlca.html

(15) Lovari (connus en Romanie comme les Geambacii, ca veut dire les personnes qui vendent de chevaux, intercedent la vente et l'achat de chevaux ou les apprivoisent) representent un sous-groupe de Roms qui, aussi que les autres groupes (Caldarari/Kalderas--ferblantiers; Ursari--dresseurs d'ours et artistes de cirque; Lingurari/rudari/blidari--qui etaient en charge de traiter le bois et l'argile; Lautari--musiciens; Aurari ou Argintari--qui traitaient les metauxprecieux, l'or et l'argent, pour fabriquer de bijoux; Kovaca--forgerons), ont garde le nom illustratif pour leur occupation principale, ce qui est significatif pour l'identite ethnique de ce groupe. Voir plus de details presentes par Michael Teichmann dans le Projet deroule avec l'appui de la Communaute Europeenne ROMBASE, disponible a http://rombase.unigraz.at/index.html, aussi que les informations fournies par la Ligue PRO EUROPA sur la minorite Rom de Roumanie, disponible a http://www.proeuropa.ro/romi.html. Voir aussi l'inventaire des classifications des occupations des Roms faite par Angus Fraser, op. cit., pp. 239-250.

(16) Selon les resultats des Recensements de la Population et du Logement de 2011, la densite de la commune Sintamaria-Orlca est de 3150 habitants, parmi lesquels, selon l'ethnie: 2967 Roumains, 10-Hongrois, 166-Roms, dates disponibles a http://www.prefecturahunedoara.ro/fileadmin/user_upload/Situatie_02_02_12.pdf.

(17) Weyrauch cite dans Barnes, op. cit., p. 843 : "A lesson from the long history of the Gypsies and their law is that a society will fiercely conceal itself rather than voluntarily self-destruct [...] In a society seeking to remain closed, 'irrational' values that bind a community together must be maintained or the community in significant part ceases to be. The price of survival is not only unwavering loyalty within the group, but also avoidance of exposure to conflicting loyalties."

(18) Marc-Louis Questin, ABC de la magie tsigane, Paris : Edition Grancher, 2005, p. 167.

(19) Friedrich Kratochwil, Rules, Norms, and Decisions: On the Conditions of Practical and Legal Reasoning in International Relations and Domestic Affairs, Cambridge: Cambridge University Press, 1989, p. 16.

(20) Ibidem, p. 24.

(21) Pour une bonne analyse sur la theorie de Friedrich Kratochwil, voir, inter alia, Maja Zehfuss, Constructivism in International Relations, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, pp. 15-19 et 94-150; Michael Barnett, "Social Constructivism", dans John Baylis; Steve Smith, The Globalization of World Politics. An Introduction to International Relations, Oxford, Oxford University Press, 2005, p. 255.

(22) Cite dans Zehfuss, op. cit., p. 18.

(23) John Gerard Ruggic, Constructing the World Polity. Essays on International Institutionalization, London, Routledge, 1998, p. 22.

(24) Peter T. Leeson, "Gypsy law", Public Choice, 2013, 155, p. 281. Notre soulignement.

Laura Maria Herta *

* Dr. Laura Herta est lectrice en Relations Internationales a l'Universite Babes-Bolyai, Faculte d'Etudes Europeennes, Departement des Relations Internationales. Elle a obtenu un doctorat en histoire contemporaine portant sur l'evolution des relations entre la Roumanie et la Yougoslavie. Titulaire d'un master en etude de conflits et politique internationale, d'une maitrise en etudes europeennes et aussi d'une maitrise en journalisme, ses recherches portent sur la resolution des conflits, la mediation des disputes, l'action humanitaire, les nouvelles guerres, l'asymetrie des conflits armes contemporains, les theorisations constructivistes. Contact : laura.herta@ubbcluj.ro
COPYRIGHT 2016 Universitatea Babes-Bolyai
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 2016 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Author:Herta, Laura Maria
Publication:Studia Europaea
Article Type:Report
Geographic Code:4EXRO
Date:Jun 1, 2016
Words:5481
Previous Article:THE ROMANIAN ORTHODOX CHURCH, THE "PUBLICAN" BETWEEN POLITICAL ELITES AND CITIZEN. HOW MUCH INSTITUTIONALIZED RELIGION CAN POLITICAL COMMUNICATION...
Next Article:Carola McGiffert (ed.), Chinese Soft Power and its Implications for the United States. Competition and cooperation in the developing world.
Topics:

Terms of use | Privacy policy | Copyright © 2021 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters