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Surete, salubrite et monolithisme: l'introduction du beton arme a Montreal, de 1905 a 1922.

Resume:

Le beton arme a ete introduit a Montreal au cours de la periode qui va de 1905 a 1922. Cet article vise a retracer les mecanismes a l'oeuvre dans le processus de legitimation du nouveau materiau de construction durant cette periode. L'usage de celui-ci se generalise dans un contexte ou des considerations relatives a un environnement urbain securitaire et bygienique sont inscrites au coeur des representations collectives. Face a une interpretation dominante qui privilegie les facteurs estbetiques, l'etude met en lumiere d'une part, les facteurs economiques et, d'autre part, les caracteristiques socioculturelles de la demande pour le beton a partir d'aspects qualitatifs et subjectifs relies aux notions modernes de salubrite et de durabilite telle que mises de l'avant par les promoteurs du nouveau materiau.

Abstract:

Reinforced concrete was introduced in Montreal during the first two decades of the 20th century. This paper outlines the mechanisms underlying the legitimation process of reinforced concrete in Montreal between 1905 and 1922. In order to understand the attention given to this material, this paper reflects upon collective representations and attitudes which center on ideas of a safe and clean environment. It became apparent that these values were determined by functional and economical needs as well as sociocultural needs. Rather than rely on the study of the design impact of reinforced concrete, this article argues that recurrent concepts of permanence and salubrity were used as selling arguments by the advocates of reinforced concrete and contributed to the growing popularity of the new material.

Une multitude de facteurs interviennent dans la construction des villes. L'introduction de nouveaux materiaux est un aspect de l'urbanisation qui, jusqu'a maintenant, a surtout ete aborde d'un point de vue formel, voire deterministe: les effets de l'usage des nouveaux materiaux -- comme le fer, l'acier, le beton et le verre -- sur la forme architecturale (2). Au-dela de ces considerations plastiques, l'enjeu specifique des mecanismes de legitimation de ces materiaux conduit a l'analyse des representations socioculturelles qui ont joue un role majeur dans l'elaboation de discours et de pratiques urbaines favorables aux innovations technologiques. Des lors, il parait essentiel d'etudier les nouveaux materiaux en rappelant qu'ils sont definis tant par rapport a une realite urbaine donnee qu'en fonction des representations propres aux innovations technologiques dans le contexte de la modernite. Au tournant du siecle, les problemes urbains auxquels se trouvent confrontees les agglomerations sont multiples et un materiau de construction comme le beton arme convient particulierement bien a plusieurs problemes poses. Introduit a la fin des annees 1890, le beton arme est dorenavant largement utilise. Par rapport aux autres materiaux, il possede des caracteristiques qui lui sont specifiques: materiau ignifuge, il combine les avantages du ciment et de la structure metallique et, de fait, il resiste a la fois aux effets de tension et de compression. Etant donne qu'il permet d'eriger des structures autoportantes, les murs peuvent etre dotes d'un important fenestrage, ce qui a pour effet d'accroitre l'eclairage naturel dans le cas des espaces interieurs. Enfin, sa grande plasticite permet de le mouler a toutes les formes et de lui donner des textures et des finis varies.

Au tout debut du XXe siecle, compte tenu de sa position privilegiee au coeur des reseaux d'echanges, Montreal a servi de terain d'experimentation pour le nouveau materiau. Plusieurs ingenieurs, entrepreneurs et architectes ont contribue a en promouvoir l'usage. On le retrouve dans la construction de grands ouvrages d'ingenierie, autant que dans l'erection de multiples batiments industriels, commerciaux, institutionnels et residentiels. En outre, la periode qui correspond a l'introduction du beton arme a Montreal (de 1905 a 1922) (3) est marquee par un important mouvement d'urbanisation. Cette expansion territoriale s'accompagne d'une intense activite de construction de meme que du deploiement des nouveaux reseaux techniques urbains (eau, assainissement, transport, communication, energie) qui permettent de rendre conformes aux standards modernes de confort les territoires nouvellement urbanises.

Bien que les pressions economiques puissent inciter a la generalisation d'un nouveau materiau de construction, elles ne nous fournissent pas d'explication en ce qui a trait aux facteurs culturels et sociaux qui fondent sa legitimation. Afin de mettre en lumiere les caracteristiques de la demande pour le beton dans le contexte montrealais, nous avons choisi d'aborder des aspects qualitatifs et subjectifs, a savoir: la crainte des incendies, le desir d'une solidite et d'une salubrite accrues, de meme que la recherche pour une plus grande malleabilite. Ce choix, qui permet de tenir compte a la fois des facteurs internes et des facteurs externes, s'inscrit dans une perspective de renouvellement de notre conception de la production de l'espace urbain et des innovations technologiques.

L'objectif de ce texte consiste a definir les principaux attributs du beton arme en considerant que celui-ci est un construit social qui releve de l'interaction de plusieurs facteurs socioculturels, y inclus les facteurs economiques (4). L'accent est mis avant tout sur les particularites du beton arme les plus appreciees par ses agents de promotion. A partir de quelles caracteristiques les principaux acteurs preoccupes par la diffusion du nouveau materiau constructif, c'est-a-dire les entreprises manufacturieres de ciment, les ingenieurs-entrepreneurs de meme que les architectes ont-ils reussi a lui donner une forme marchande? Sur quels aspects ont-ils insiste dans le but de convaincre les clients potentiels de la superiorite de ce materiau sur les autres? Plus precisement, comment ont-ils recupere, a l'interieur de leurs strategies promotionnelles, des morceaux d'un imaginaire socioculturel idealisant un certain type d'environnement construit?

Dans un premier temps, nous faisons un rappel historique des debuts de l'industrie manufacturiere montrealaise de ciment ainsi que des principales innovations techniques qui ont progressivement mene a l'elaboration d'un systeme constructif complet. Deuxiemement, nous nous attardons a quelques applications montrealaises dont certaines refletent un desir de developper des nouvelles manieres de penser les systemes architecturaux. C'est en levant le voile sur les liens qui unissent les firmes d'ingenieurs-entrepreneurs aux divers systemes constructifs que nous presentons les strategies de diffusion qui ont ete mises de l'avant par les promoteurs du nouveau materiau. Enfin, la troisieme partie est consacree a l'analyse du discours promotionnel qui a faconne une conception ideale du nouveau materiau. En choisissant de nous concentrer sur les elements de promo tion du beton arme mis de l'avant des le debut du XXe siecle, nous retenons une perspective qui favorise l'analyse d'un imaginaire social particulier. Celui-ci fait reference a des preoccupations recurrentes. Plus specifiquement, ce sont des problemes relies a la mise en forme d'un environnement urbain securitaire et hygienique qui sont inscrites au coeur des representations collectives.

Les premieres experimentations a Montreal

La production de ciment Portland

En 1824, le briquetier britannique Joseph Aspdin depose un brevet intitule An Improvement in the Modes of Producing an Artificial Stone. Son innovation consiste en un ciment artificiel -- qui devient l'une des principales composantes du beton, les au tres etant l'eau, le sable et les agregats -- dont la qualite principale est d'imiter la coloration de la pierre de Portland (5). D'abord utilise comme un mortier, le nouveau materiau n'est pas sur-le-champ reconnu pour ses qualites monolithiques, c'est-a-dire aptes a former une masse rigide et homogene tres resistante. Qui plus est, au debut de sa production, l'exportation de ce ciment est faible compte tenu du cout eleve de son transport. Par contre, une fois fabrique sur place avec des elements precis et dans des proportions bien definies, le ciment Portland connait une popularite accrue aupres des ingenieurs militaires et civils ainsi que des entrepreneurs en construction (6). Dans le cas du Canada, c'est a partir de 1870 que sont implantees les premieres cimenteries (7).

Soulignons qu'avant l'establissement de manufactures qui fabriquent le ciment Portland, il existait des usines de ciment naturel au Quebec, notamment a Hull ou etait produit un ciment hydraulique de bonne qualite. Selon A.G. Tagge, le materiau offert par l'entreprise n'est toutefois pas aussi apprecie que le ciment Portland importe surtout de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis (8). Par consequent, face a la concurrence etrangere, les fabriquants canadiens de ciment natural modifient leurs techniques de production afin d'etre en mesure de produire du ciment Portland. C'est C.B. Wright & Sons de Hull qui a ete la premiere entreprise a effectuer le virage en 1889 (9). Ainsi, des 1891, deux nouvelles cimenteries commencent leurs operations: North American Chemical, Mining and Manufacturing Company of Canada, qui s'installe a Shallow Lake en Ontario et Thomas M. Morgan, situee dans la banlieue industrielle de Longue-Pointe dans l'est de l'ile de Montreal (10). Les proprietaires de la nouvelle cimenterie montrealaise sont attires par differents elements: les avantages fiscaux offerts par la municipalite, la grande disponibilite des matieres appropriees a la fabrication du ciment Portland (de la pierre a chaux et du calcaire argileux), la facilite d'entreposage de ces matieres, de meme que la proximite du fleuve (11).

Malgre l'optimisme de leurs dirigeants, des l'implantation des cimenteries les problemes relies a la fabrication du nouveau materiau sont multiples. Ces difficultes, principalement de nature technique, ont pour effet de limiter l'introduction massive du materiau dans le domaine de la construction. On doit ainsi trouver des solutions immediates aux problemes fondamentaux d'opti misation des methodes de production afin de rendre le materiau a la fois rentable et abordable. Il s'agit, entre autres choses, de la disponibilite de la matiere premiere, de la capacite des machines a effectuer le travail de concassage, de l'acces a une source d'energie (hydro-electrique ou a vapeur) afin de faire fonctionner les equipements (les fourneaux) et de la conception meme de ces equipements pour obtenir une temperature adequate.

Au debut du XXe siecle, la consolidation de l'industrie manufacturiere de ciment au Canada et au Quebec favorise une plus grande diffusion du materiau (12). On assiste alors a la mise en place d'importantes entreprises qui se specialisent dans la fabrication de ciment artificiel. A Montreal, la cimenterie la plus in fluente demeure l'usine de Morgan a Longue-Pointe qui est vendue en 1907 a un fabriquant etats-unien de ciment Portland, Vulcan Portland Cement Company Limited. A son tour, cette so ciete est absorbee en 1909 par Canada Cement Company Limited lors d'une importante fusion d'une dizaine d'entreprises ca nadiennes de ciment (figure 1). Cette derniere compagnie, qui constitue un veritable monopole au Quebec, est un acteur de premier plan dans la promotion et l'utilisation du ciment et du beton a Montreal. Elle erige son siege social a Montreal en 1921-1922 -- le Canada Cement Building (figure 2) -- face au Square Phillips, qui est decrit au moment de son inauguration comme une realisation marquante en ce qui a trait a l'emploi du ciment en architecture (13).

Concu par les architectes Barott & Blackader, ce batiment de dix etages est entierement construit en beton arme. Par contre, l'histoire de cette entreprise s'avere erratique. Des 1909, Canada Cement est obligee de fermer quelques manufactures canadiennes faute de demande pour le produit (14). C'est que le marche canadien de ciment Portland doit faire face a un phenomene de surproduction. Selon Dubois, le Canada produit alors deux fois plus de ciment que la demande domestique en requiert (15). En revanche, la concurrence s'avere profitable pour les consommateurs puisqu'elle engendre une diminution considerable des prix du materiau.

La recherche sur le ciment et le beton

Outre la mise en place d'une industrie locale de fabrication de ciment Portland, un deuxieme element s'avere indispensable a son insertion dans le marche de la construction. Il s'agit de la recherche sur sa qualite et sur sa fiabilite. La question du developpement d'un corpus theorique prealable aux applications pratiques apparait au coeur du processus de legitimation du nouveau systeme constructif. En effet, il peut s'averer perilleux, pour un entrepreneur, d'utiliser un chantier de construction comme terrain de recherche. D'ailleurs, les accidents qui s'y produisent a cause d'une conception structurale fautive sont presentes, dans la presse ecrite, avec autant sinon plus de retentissement que les tentatives reussies.

A Montreal, des experimentations sur le ciment Portland se deroulent a la faculte d'ingenierie de l'Universite McGill entre 1895 et 1896. Publies dans le periodique Transactions of the Canadian Society of Civil Engineers, les resultats de ces tests demontrent que ce sont avant tout les proprietes physiques du ciment qui preoccupent les ingenieurs, notamment sa resistance aux effets de charges specifiques comme l'eau (16).

Au cours des annees 1890, les acteurs interpelles par le nouveau materiau dans la metropole canadienne sont surtout concernes par l'utilisation exclusive du ciment, par opposition a un usage combine a des elements de renforcement en acier. Peu a peu, toutefois, les principaux intervenants se montrent interesses par les tentatives de combinaison des deux elements qui ont lieu en Europe et aux Etats-Unis.

Il est difficile d'evaluer les connaissances des resultats des diverses experimentations dont disposent les architectes, les entrepreneurs et les ingenieurs qui oeuvrent a Montreal. On peut toutefois faire l'hypothese que les resultats de recherche sont connus, etant donne leur diffusion dans les nombreux periodiques specialises. C'est le cas, par exemple, des periodiques canadiens suivants: The Canadian Architect and Builder, publie a Toronto a partir de 1888 et qui est absorbe en 1916 par The Contract Record and Engineering Review; Transactions of the Canadian Society of Civil Engineers, publie a Montreal a partir de 1887; Construction, publie a Toronto a partir de 1907 et ce, jusqu'en 1934. De plus, en 1908, s'inspirant probablement des exemples etats-uniens comme The Concrete Age (Atlanta, 1896-) ou encore Cement, a Journal of Advancement, Engineering and Architecture (New York, 1899-) (figure 3), un periodique canadien consacre exclusivement aux ciments et a la construction en beton arme intitule Canadian Cement and Concrete Review (Toronto) fait son entree sur le marche des publications specialisees (17).

Si les milieux professionnels canadiens sont mis en contact d'une maniere efficace avec les toutes dernieres nouveautes, c'est surement parce qu'ils recoivent sur une base mensuelle une grande quantite de publications de provenance diverse. Une liste publiee dans le bulletin de la Canadian Society of Civil Engineers temoigne de la multiplicite de ces publications specialisees en genie civil et en architecture. Qui plus est, assez frequemment, les articles les plus influents sont re-edites integralement ou partiellement dans les periodiques canadiens. Ils servent ainsi a transmettre des informations sur les plus recentes decouvertes ou experimentations. De plus, ils alimentent les debats sur les qualites architecturales et esthetiques du beton arme (18).

Des ouvrages ne traitant que des methodes de construction en beton arme sont aussi largement distribues au sein des milieux canadien et montrealais de la construction (19). En fait, on peut parler d'un veritable reseau de connaissances qui sont transmises par le biais de multiples filieres: periodiques specialises, manuels, associations reservees aux utilisateurs du beton arme, congres de fabriquants, etc. Par ailleurs, ce n'est pas pour favoriser d'une maniere exclusive la diffusion des connaissances que ces reseaux sont etablis. Ils servent aussi d'instances de legitimation et de promotion.

C'est dans ce contexte que s'inscrit, par exemple, la fondation de la Canadian Cement and Concrete Association a Toronto en 1909. La principale mission que lui confient ses membres est d'emettre des normes specifiques et de promouvoir l'emploi <<sur et economique>> du beton (20). De plus, soulignons les echanges frequents qui ont lieu entre les ingenieurs, sous la forme de voyages d'etude. Enfin, adoptant comme strategie de developpement la diversification geographique, plusieurs entreprises specialisees dans les structures en beton arme possedent des filiales dans plusieurs pays en dehors de leur pays d'origine. A cet egard, la presence a Montreal de representants des principales firmes d'ingenieurs specialises des Etats-Unis reflete bien ce phenomene.

Les systemes constructifs en beton arme

A la suite de l'introduction du ciment Portland sur le marche de la construction, plusieurs ingenieurs ont tente de lui donner un pouvoir de resistance aux forces de tension puisque, au depart, le ciment resiste seulement aux forces de compression. C'est en incorporant des tiges metalliques dans le ciment qu'il a ete possible de combiner les deux forces aux differents effets des charges. Peu a peu, les elements pouvant constituer un systeme constructif complet, fiable et reproductible ont ete developpes. Des la seconde moitie du XIXe siecle, plusieurs composantes d'une structure en beton arme sont brevetees en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis: systemes de planchers a poutres, de dalles, de piliers, de murs et de voutes (21).

Une premiere phase d'experimentations se caracterise par une comprehension de l'armature en tant qu'element qui serve a retenir la masse de beton (22). Dans un deuxieme temps, c'est davantage l'armature de metal qui est etudiee pour ses qualites de resistance. Apres avoir tente de valider les endroits ideaux pour placer l'armature metallique dans le beton, pour ainsi repartir le plus justement possible les differentes tensions structu rales, des ingenieurs font des essais en vue de developper un systeme constructif standardise. Cette mobilisation de connaissances scientifiques dans le but d'atteindre des objectifs techniques se situe dans un contexte ou des considerations associees a des besoins de solidite, de malleabilite et de surete sont en demande de la part des utilisateurs et ce, depuis plusieurs annees.

A partir des annees 1890, commence la periode de la diffusion internationale des differents systemes de construction en beton arme A ce moment, le plus utilise et le plus connu de ces systemes est le systeme Hennebique. Concu par un ingenieur francais, ce systeme est brevete en 1893. Il est compose de poutres avec etriers. Jusqu'en 1896, la societe d'ingenieurs-entrepreneurs, dirigee par l'ingenieur Francois Hennebique, implante plusieurs dizaines d'agences a travers le monde et elles seules detiennent le droit d'utiliser le systeme brevete (23).

Quelques exemples d'edifices montrealais en beton arme

Le systeme Hennebique

Des le debut du XXe siecle, des ingenieurs-entrepreneurs commencent a faire usage a Montreal du systeme developpe par Hennebique. Certains entreprennent leurs activites professionnelles avec un bagage theorique et technique acquis en Europe.

C'est le cas, par exemple, de l'ingenieur Charles Michael Morssen. Natif de Pologne et ayant etudie a l'Ecole des Ponts et Chaussees a Paris, Morssen est considere comme l'un des premiers ingenieurs a avoir introduit la construction en beton arme au Canada. Lorsqu'il commence sa carriere montrealaise en 1906, c'est precisement a titre de representant de la firme Hennebique. Il demeure, par contre, peu longtemps a ce poste et abandonne le systeme Hennebique au profit d'un systeme constructif plus economique, a savoir le systeme Turner, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir.

L'ingenieur d'origine europeenne procede alors a l'organisation de sa propre societe d'entrepreneur et d'ingenieur-conseil pour ensuite devenir, en 1908, le president d'Atlas Construction Co. Cette derniere entreprise se distingue rapidement a Montreal dans le domaine de la construction de structures en beton arme. En plus de ses activites en tant qu'ingenieur-conseil aupres des entrepreneurs, Morssen tente differentes experiences relatives a l'usage du beton arme. Par exemple, en 1918, il concoit et construit un navire en beton arme, le <<Concretia>>, qui effectue avec succes une croisiere entre Montreal et Cornwall en Ontario (24).

Les premiers batiments en beton arme dont Morssen a concu l'ossature selon le systeme de poutres et de piliers Hennebique sont des batiments industriels construits pour American Tobacco Company dans un quartier ouvrier du sud-ouest de Montreal (25) (figure 4). Non seulement le beton arme est-il retenu comme systeme structural mais il est aussi employe pour le revetement exterieur. Sur le plan logistique, ce choix a pour effet, d'un cote, de rendre inutile le travail des macons et des briquetiers mais, de l'autre, d'augmenter considerablement le travail des menuisiers qui doivent concevoir et construire les coffrages servant a mouler les elements en beton (26). Les batiments du site manufacturier destine a accueillir plus de 3 000 ouvriers sont dessines par les architectes Findlay & McGregor et la direction du chantier est assuree par Dominion Engineering and Construction Ltd. (27), entreprise montrealaise davantage connue pour ses realisations structurales en acier qu'en beton arme.

Morssen a aussi realise les structures en beton arme de quelques batiments institutionnels de l'agglomeration montrealaise. Il a participe a la conception de la structure de l'eglise St.Michael the Archangel, situee rue Saint-Viateur, dessinee par l'architecte montrealais Aristide Beaugrand-Champagne (figure 5). De son cote, Beaugrand-Champagne s'interesse egalement aux perspectives architecturales offertes par la structure en beton arme. Construite entre 1914 et 1915, la structure de cette eglise est depourvue de colonnes etant donne la qualite autoportante de l'ossature en beton arme. L'Orphelinat Notre-Damede-Liesse et la creche d'Youville, concus par l'architecte Alphonse Piche et construits entre 1912 et 1914 a Ville Saint-Laurent sous la direction d'Atlas Construction Ltd., laissent egalement entrevoir un avenir prometteur pour la construction en beton arme (28).

Avant la fin de la Premiere Guerre mondiale, d'autres entrepreneurs manifestent un interet accru pour le nouveau materiau et l'utilisent pour la conception et la construction de batiments institutionnels et residentiels. A titre d'exemple, mentionnons la Maison-mere de la Congregation Notre-Dame des architectes J.O. Marchand et S.S. Haskell (aujourd'hui Dawson College) erigee en 1905 par les entrepreneurs Martineau et Prenoveau selon le systeme Hennebique (29). La meme annee, des entrepreneurs en construction font batir trois maisons en rangee, avenue Lincoln dans le secteur Uptown, dont les murs, plafonds et toits sont entierement en beton arme (30) (figure 6). Enfin, l'architecte francophone J.A. Godin concoit, entre 1914 et 1916, trois immeubles d'appartements, abritant aussi quelques commerces et bureaux, dont la charpente est analogue au systeme Hennebique.

Apres que Morssen ait quitte le poste de representant du systeme Hennebique, la releve est assuree a Montreal par une entreprise anglaise: L.G. Mouchel & Partners. Cette derniere devient le principal representant du systeme Hennebique et, de fait, la seule entreprise qui detienne les droits d'utilisation du systeme Hennebique au Canada. En 1919, F.G. Engholm, ingenieur en beton arme de Toronto, agit a titre de representant du systeme Hennebique a Montreal tout en demeurant associe avec Francois Hennebique a Paris ainsi qu'avec la firme L.G. Mouchel & Partners a Londres (31). Hormis quelques ouvrages de genie civil, notamment le pont LaSalle qui franchit le canal de l'aqueduc de Montreal (32) (figure 7), il semble que l'entreprise d'ingenieurs-entrepreneurs ait peu construit a Montreal. Etant donne que son siege social est demeure a Toronto, ses activites de construction se sont surtout concentrees dans cette region.

Somme toute, le systeme Hennebique est peu utilise a Montreal etant donne l'absence d'un representant sur une base permanente et stable. De plus, les batiments eriges selon ce systeme structural demeurent couteux. Comme nous l'avons souligne, des specialistes optent rapidement pour d'autres systemes structuraux plus avantageux.

Les systemes Ransome et Kahn

Pour situer le cas montrealais dans le contexte international de diffusion du nouveau materiau, il faut avant tout se tourner vers les applications nord-americaines. Dans les milieux architectural et technique montrealais, les experimentations qui ont lieu aux Etats-Unis suscitent des reactions aussi interessees que celles soulevees par les innovations europeennes. Plus precisement, les liens qui unissent les cultures architecturales et techniques montrealaises et etats-uniennes sont renouveles periodiquement par plusieurs biais et en particulier par l'implantation de filiales d'entreprises de construction. En fait, les ingenieurs et les entrepreneurs nord-americains sont a la conquete des marches urbains emergents. Bref, cela donne lieu a une production et a une diffusion tres rapide des systemes constructifs (barres et treillis d'armature), y inclus l'ensemble des equipements necessaires au deroulement des travaux de construction.

D'une maniere plus specifique, on peut dire que les experimentations et les brevets de deux protagonistes nord-americains du beton arme font l'objet d'un interet soutenu. Il s'agit des travaux d'Ernest Leslie Ransome (33) et d'Albert Kahn (34). L'ingenieur Ransome innove en inserant des tiges prefabriquees de metal strie dans le ciment; ce qui fournit une resistance accrue ainsi qu'une meilleure adherence entre le ciment et les elements metalliques. Tout juste avant la Premiere Guerre mondiale, il introduit aussi un systeme d'elements precoules en beton arme, le Ransome System of Unit Construction, que lui-meme considere specialement approprie aux structures industrielles. Ce systeme de poutres et de poutrelles permet l'erection rapide et economique d'immenses batiments industriels dont le plan libre, caracterise par une grande polyvalence pour l'amenagement des espaces interieurs, facilite l'adaptation du batiment aux activities de production.

De son cote, Albert Kahn utilise le brevet de son frere Julius depose en 1903 qui consiste en une barre d'armature qui sert a la fois aux piliers et aux poutres constituant l'ossature en beton arme. La meme annee, les freres Kahn fondent leur propre entreprise de construction, Trussed Concrete-Steel Company, afin de faciliter la diffusion et l'usage du systeme brevete de renforcement. Cette entreprise ouvre des filiales dans plusieurs grandes villes nord-americaines y inclus Montreal en 1906 (35).

Comme le souligne l'historien de l'architecture moderne Carl W. Condit (36), des le debut du XXe siecle, le marche nord-americain du beton arme se trouve domine par quelques entreprises specialisees dans la conception et la construction de structures en beton arme. Outre les entreprises de Ransome et des freres Kahn, Baltimore Ferro-Concrete Company et Ferro-Concrete Construction Company of Cincinnati s'accaparent aussi une bonne part du marche.

Ces diverses entreprises nord-americaines sont des acteurs de premier plan dans la promotion du nouveau systeme constructif. Ainsi, au tout debut du XXe siecle, certaines d'entre elles realisent des batiments qui sont entierement en beton arme et dont les proportions sont impressionnantes: l'Ingalls Building (1902-03), qui est un gratte-ciel de seize etages situe a centre-ville de Cincinnati, concu par les architectes Elzner & Anderson et construit sous la direction des ingenieurs de Ferro-Concrete Construction Company (37); le Marlborough-Blenheim Hotel (1905-06) erige a Atlantic City selon les plans des architectes Price & McLanahan et dont le systeme structural Kahn est concu par Trussed Concrete-Steel Company. Empruntant une rhetorique typiquement superlative, les commentateurs de la scene architecturale presentent alors cet hotel comme le plus grand edifice en beton arme du monde (38).

Decrits comme des prouesses techniques, ces batiments recelent les principales valeurs engagees dans une reformulation des theories architecturales: monolithisme, malleabilite, simplicite des formes. Par contre, en depit d'un discours qui met l'accent sur leur caractere tres novateur, leur architecture demeure conventionnelle, voire largement inspiree des principes planificateurs classiques relatifs aux Beaux-Arts qui prevalent a ce moment.

A Montreal, les systemes d'armature Kahn et Ransome sont introduits, dans un premier temps, au cours d'experimentations effectuees dans les facultes de genie. Ainsi, en 1906-07, ces systemes font l'objet de differents tests a l'Universite McGill. Parcontre, un incendie qui detruit l'edifice logeant la faculte de genie vient mettre un terme hatif a ces recherches (39). A l'instar du systeme Hennebique et compte tenu de la complexite de leur fabrication et des couts assez eleves qui en decoulent, ces systemes constructifs ne connaissent pas le succes escompte (40). Toutefois, avant la Premiere Guerre mondiale, le systeme Kahn fut utilise a Montreal lors de la construction d'edifices multifonctionnels de grande taille. Fait a noter, plusieurs de ces edifices sont construits dans le nouveau centre-ville montrealais, pres du district commercial de la rue Sainte-Catherine, ou se concentrent aussi des etablissement manufacturiers dans le domaine du vetement et dans celui de l'imprimerie.

C'est ainsi qu'au tout debut des annees 1910, Trussed Concrete-Steel Co. realise une serie de batiments commerciaux dans le centre-ville -- connu alors comme le nouveau quartier des affaires (new uptown business section) -- qui contribuent a mieux faire apprecier les avantages de la construction en beton arme. Le premier de ces batiments est le Jacobs Building situe rue Sainte-Catherine a l'angle de la rue Saint-Alexandre (figure 8). Erige au cours des annees 1909-1910 par J.A. Jacobs, exploitant bien connu d'entreprises minieres, le Jacobs Building est alors considere comme le plus grand batiment en beton arme jamais construit au Canada (41). Destine a recevoir plusieurs locataires aux vocations commerciales tres diversifiees, ce batiment de spet etages repond aux standards les plus eleves enmatiere de solidite structurale et de souplesse dans l'organisation des espaces interieurs. Parmi les locataires on retrouve St.Regis Hotel Co. qui occupe plusieurs etages, T. Eaton Co. dont certains activites manufacturieres sont reparties sur trois etages de l'edifice, ainsi que differents commerces et bureaux d'affaires qui utilisent les autres locaux disponibles. Au moment de la conception de la structure et des fondations, les ingenieurs prevoient suffisamment de resistance aux charges afin d'ajouter des etages supplementaires; ce qui fut d'ailleurs realise en 1927-28. Contrairement a certains edifices industriels et residentiels construits en beton arme quelques annees plus tot, les concepteurs du Jacobs Building ne retiennent pas le beton comme revetement exterieur. Ils choisissent plutot comme parement de la facade principale le terra cotta semi-verni. Par ailleurs, les facades sud et ouest, moins visibles au passant, devoilent la structure en beton arme.

Quelques mois apres l'inauguration du Jacobs Building, plusieurs autres batiments commerciaux et industriels ayant une structure en beton arme selon le systeme Kahn sont eriges au centre-ville: rue University pres de la rue Sainte-Catherine, l'edifice qui abrite les bureaux de A.E. Rea Company ainsi que le magasin Goodwins Ltd. (1910), concu par l'architecte montrealais A.F. Dunlop, fait beneficier ses clients de toutes les commodites d'une grande surface commerciale moderne (42) (figure 9). Ce magasin est rachete en 1925 par la compagnie Eaton qui reconstruit au complet l'edifice afin d'y loger son vaste magasin a rayons (43).

Toujours rue Sainte-Catherine, un peu plus a l'est, a l'intersection de la rue de Bleury, le Blumenthal Building (1910-11) est construit pour un marchand de vetements. Ce dernier occupe les trois premiers etages de l'edifice et loue les autres etages a des grossistes et a des manufacturiers. Enfin, a quelques pas du Jacobs Building, s'eleve l'edifice Belgo (propriete d'un important entrepreneur belge en pates et papiers), connu aussi sous le nom de Scroggie Store (figure 10). Construit en 1912 par la firme d'entrepreneurs P. Lyall & Sons selon les plans de l'architecte D.J. Spence, cet imposant magasin a rayons -- plus precisement qualifie de <<Mammouth departmental structure>> -- fournit tout a ses clients. En fait, selon son promoteur, il est possible d'y acheter tout ce dont un individu a besoin <<du berceau au tombeau>> (<<from the cradle to the grave>>). Pour mieux saisir la nature heteroclite, par ailleurs accommodante des lieux, precisons que l'on y trouve, entre autres choses, une garderie, un immense cafe et un salon de the pouvant accueillir 2 000 personnes, des espaces a bureau et meme une menagerie (44). Avec ces nouvelles constructions, le systeme Kahn reussit a s'imposer temporairement comme une technique de construction adaptee aux nouvelles exigences des batiments metropolitains.

Le systeme Turner de dalle plate

Pour completer le paysage nord-americain -- incluant ce qui se passe a Montreal -- des grandes entreprises d'ingenierie specialisees dans la construction de structures en beton arme, il est necessaire de s'attarder aux activites d'une autre entreprise: Turner Construction Company, etablie en 1902 par C.A.P. Turner, auparavant ingenieur chez Ransome. En 1908, Turner fait breveter un systeme de dalle plate (<<flat slab>>) sans poutres et solives dont les portees sont superieures a celles des systemes precedents. Le systeme Turner est aussi nomme <<Mushroom System>> compte tenu de la forme evasee des chapiteaux analogue a celle de la tete d'un champignon (45). Ce systeme constructif s'avere tres apprecie pour la conception de batiments manufacturiers et d'entreposage etant donne qu'il permet de liberer les espaces interieurs de certains elements consideres comme encombrants, notamment les poutres et les poutrelles des plafonds que l'on retrouve dans les systemes de Hennebique, de Ransome et de Kahn. C'est du moins dans ces termes que certains promoteurs du beton arme decrivent l'innovation de Turner:

<<The absence of the beams that tend to cut down head room, obstruct light, gather dust, and interfere with the convenient arrangement of the shafting and pulley, goes far to make this for many purposes an ideal form of factory construction>> (46).

Assez rapidement, le systeme Turner supplante les systemes Hennebique et Kahn. La structure en beton arme construite selon la methode de dalle plate devient la plus repandue en Amerique du Nord pour les motifs evoques ci-haut. En outre, ce systeme gagne en popularite pour les raisons suivantes: puisque les dalles offrent une portee superieure, les colonnes sont plus espacees et les plans aisement adaptables aux besoins des eventuels locataires; etant donne que les coffrages utilises pour les poutres et les solives sont elimines, les structures sont erigees dans moins de temps et a moindre cout.

A Montreal, le systeme Turner est rapidement adopte par la firme que dirige dorenavant C.M. Morssen, Atlas Construction Company. D'ailleurs, cette firme d'ingenieurs-entrepreneurs n'hesite pas a en faire la promotion aupres de ces clients comme en temoigne l'inscription imprimee en tete de papiers employes dans leur correspondance: <<Turner Mushroom System of Reinforced Concrete. No Beams, No Vibration, Best Light, Most Economical, Lowest Insurance>> (47).

Le systeme Turner est utilise l'une des premieres fois a Montreal lors de la construction de l'usine Timmins de la rue Clark; selon les promoteurs du systeme, les travaux sont executes a la fois rapidement et de maniere economique (48). Plusieurs autres batiments concus avec ce type de structure sont eriges dans le secteur mieux connu sous le nom du Paper Hill, pres des rues Saint-Alexandre et de la Gauchetiere, a la jonction du centre des affaires historique et du nouveau centre-ville. Le New Gillette Building, construit en 1911-12 par Atlas Construction Company, offre a ses locataires tous les atouts d'un espace degage, tres eclaire, salubre, facile d'entretien et d'une solidite a toute epreuve. Qui plus est, ce batiment industriel est dessine par des architectes de Boston, Lockwood, Greene & Company, reputes aux Etats-Unis pour la conception de grands edifices en beton arme (49).

L'Unity Building de l'architecte D.J. Spence est aussi un exemple qui associe les vertus de la structure en beton arme aux besoins des occupants de l'edifice, en l'occurrence des imprimeurs. C'est que la vitesse et le poids des presses peuvent entrainer des vibrations que les structures de metal absorbent difficilement et qui dereglent les equipements. Tout juste situe en face du precedent, le Read Building (1912) se distingue aussi parmi les edifices industriels contemporains par sa structure de dalle plate entierement ignifuge. Les annees suivantes, plusieurs batiments industriels sont construits en ayant recours au systeme Turner; ce qui tend a demontrer la superiorite de ce dernier sur les autres systemes. En d'autres termes, on peut dire que les strategies de promotion utilisees par les entrepreneurs qui utilisent le systeme Turner, notamment la firme Atlas Construction, s'averent une veritable reussite, bien que la popularite de ce systeme constructif soit aussi redevable a ses qualites reelles.

Le systeme Turner est aussi utilise dans des quartiers peripheriques. L'usine d'articles de plomberie de Crane Company Ltd., le long du canal de Lachine, est construite en 1919 selon les plans des architectes Brown & Vallance (50) (figure 11). Ceux-ci realisent un batiment dont l'apparence externe ne fait pas de doute sur le type d'ossature: les pilastres en beton indiquent d'une maniere claire la localisation des colonnes. A Maisonneuve, la manufacture d'American Can Company est construite par la firme Norcross Brothers (1918) qui se specialise dans le systeme de dalle plate et de colonne champignon (51). A l'instar du precedent, ce batiment industriel est considere comme un exemple d'architecture en beton arme de type monolithique. Cela signifie que l'harmonie structurale ne depend plus uniquement d'un agencement elabore a partir d'elements architecturaux mais qu'elle releve plutot de la masse en beton qui forme un ensemble homogene.

Avec ces immeubles industriels, on est entre dans une nouvelle phase de l'histoire du beton arme. Le debat sur l'epuration des formes de meme que sur l'exposition franche du materiau a encourage les concepteurs a faire des experimentations sur le plan esthetique. Toutefois, bien que certains architectes et critiques architecturaux aient tente de promouvoir le developpement d'une esthetique propre a l'architecture de beton arme, il reste qu'a Montreal, plusieurs batiments en beton arme ont ete concus a partir d'emprunts a la syntaxe de la maconnerie. Tout en ayant la possibilite d'elaborer un langage architectural distinct, l'architecture en beton arme a aussi perpetue une maniere de faire respectueuse des pratiques passees.

Cet apercu sommaire du developpement des differents systemes constructifs en beton arme et de leurs principaux promoteurs et utilisateurs nous fournit un certain nombre d'enseignements. D'abord, il existe des filiations entre les ingenieurs et les architectes issus des milieux specialises bien qu'il soit difficile d'associer un nom d'architecte ou un nom d'ingenieur a un seul systeme constructif. La preseance d'un systeme depend a la fois des innovations technologiques et des besoins specifiques des clients. De plus, compte tenu de l'urbanisation acceleree que connait l'agglomeration montrealaise, les perspectives de developpement quant a l'usage d'un nouveau materiau apparaissent aux architectes, aux ingenieurs et aux entrepreneurs, encourageantes. Enfin, au-dela des difficultes d'adaptation a la nouvelle culture technique, l'introduction du beton arme marque le renforcement d'une conception particuliere de l'environnement urbain. Cette conception traduit en bonne partie les preoccupations des acteurs locaux interpelles par l'amenagement urbain, notamment les gestionnaires publics de l'espace urbain de meme que les membres des organisations reformistes. Nous sommes ici en presence d'une image de la ville qui valorise au premier chef la salubrite et la surete. Il n'en demeure pas moins que, dans le cas que nous etudions, ce sont les instigateurs du beton arme qui assument, a moyen terme, le succes des representations qu'ils recuperent des idees urbanistiques et qu'ils s'emploient a promouvoir. Ces representations se refletent bien dans les themes du discours promotionnel comme nous allons le voir. Sans compter qu'elles s'inscrivent dans un contexte de vive concurrence entre les materiaux, notamment entre la structure en beton arme et l'ossature metallique.

Un materiau aux multiples avantages

Dans l'ensemble des textes qui presentent les avantages de la construction en beton arme, on retrouve une preoccupation centrale: celle de l'expertise necessaire a la mise en oeuvre de batiments ou d'ouvrages en beton arme. Ce sont en priorite des considerations techniques qui animent le debat relatif a l'introduction du beton arme. Cela est d'autant plus important qu'a Montreal, des difficultes supplementaires s'ajoutent a l'usage eventuel du nouveau materiau. En effet, les reactions du beton arme aux assauts climatiques sont encore peu documentees. Ce que craignent surtout les acteurs directement concernes par l'emploi du nouveau materiau -- et en particulier les gestionnaires publics de l'espace urbain--, c'est l'incompetence de certains entrepreneurs. Par consequent, on insiste sur la qualite des matieres employees, sur les connaissances poussees des ingenieurs (notamment sur l'exactitude des calculs) et enfin, sur une inspection minutieuse du deroulement des travaux. Une fois ces conditions remplies, il appert que le beton arme soit apte a concurrencer avec les autres materiaux structuraux ou avec les autres materiaux de revetement et tout particulierement avec l'acier et le terra cotta.

Sans aucun doute, le beton arme suscite une part de curiosite chez les acteurs du milieu de la construction et tout particulierement chez ceux qui favorisent le developpement d'un environnement urbain qui corresponde au standards d'une metropole moderne et prospere. Au sein des idees recues vehiculees par le discours promotionnel, trois caracteristiques attribuees au beton arme reviennent d'une maniere constante: 1) etant a l'epreuve du feu, le beton arme contribue a faire baisser les primes d'assurance; 2) c'est un materiau permanent qui necessite aucun entretien et qui permet de construire des structures monolithiques; 3) il est hygienique etant donne qu'il ne pourrit pas, qu'il resiste a la vermine et qu'il procure des vastes espaces interieurs tres bien eclaires et exempts de poussiere, voire meme de microbes.

La crainte des incendies

(...) <<No structure of the future should be built of wood. No structure of the future should contain any wood. The desirability of concrete construction has become a matter of dollars and cents. Insurance rates dictate fireproof buildings. Your client's interests demand a fireproof building. Remember -- A pleased client means another client>> (52).

L'une des caracteristiques de la vie urbaine nord-americaine depuis le XVIIIe siecle est la recurrence des incendies. A plusieurs reprises, les populations urbaines ont subi les effets devastateurs des grands incendies: pertes de vie, pertes de millions de dollars en propriete, hausse des primes d'assurance, etc. C'est le cas a Montreal ou, en 1852, un incendie a detruit plus de 1 000 batiments. Sur un plan economique, les incidences de ces sinistres prennent des proportions considerables dans le contexte de la societe capitaliste industrielle. Afin de limiter les impacts negatifs de ces desastres, les autorites municipales ont assez rapidement adopte des reglements relatifs aux materiaux permis dans la construction, aux dimensions des edifices, a l'implantation du cadre bati, de meme qu'aux formes des divers elements architectoniques (toits, murs, etc.).

De plus, au cours des annees 1840 et 1850, l'introduction de nouvelles mesures de surete publique, la mise sur pied d'un service d'incendie et l'installation de pompes a eau et du telegraphe d'alarme sont toutes des solutions nouvelles a des problemes anciens. Par ailleurs, malgre la mise en place, depuis plusieurs decennies, de dispositifs technologiques et legislatifs, la crainte des incendies demeure fondee au debut du XXe siecle: aucun materiau ne peut resister a la chaleur intense des grands incendies urbains. Par contre, il est quand meme possible d'ameliorer la protection du cadre bati contre le feu. C'est ce que tentent de mettre en evidence les promoteurs du beton arme.

Afin d'encourager les entrepreneurs a utiliser le beton arme, les fabriquants de ciment de meme que les representants d'elements brevetes utilisent sans cesse un argument economique. Apparement, certaines compagnies d'assurance accordent, aux proprietaires et aux locataires de batiments en beton arme, des reductions sur les primes couvrant les marchandises et les batiments, pouvant aller jusqu'a 40% et meme 50% de moins que dans le cas des autres types de construction (53).

Toutefois, selon les representants canadiens des usagers de beton et de ciment, les principaux responsables de l'inadaptation du cadre bati aux menaces des incendies demeurent, en derniere analyse, les autorites municipales. Ce sont elles qui de ce manque de rigueur s'averent potentiellement catastrophiques: les incendies ne sont presque jamais confines a un seul batiment et peuvent, en quelques heures, raser des quartiers complets (54).

ll reste que, malgre les allegations des promoteurs des divers systemes de construction, plusieurs d'entre eux ne sont pas entierement refractaires au feu. Souvent, un raisonnement hypothetico-deductif sous-tend la these de l'incombustibilite: les constructions en beton arme sont a l'epreuve des incendies puisqu'elles sont constituees de materiaux ignifuges. En fait, il s'agit plutot de demontrer qu'un materiau resiste mieux qu'un autre au feu que d'en prouver la valeur ignifuge incontestable. Bien que les tests en laboratoire demontrent que le beton arme resiste aux ravages du feu, en situation reelle, les resultats sont tres differents. Qui plus est, chaque catastrophe est l'occasion de mesurer les veritables qualites des nouveaux materiaux afin de <<tirer des lecons>>.

Il est donc clair qu'il existe une forte concurrence entre les differents materiaux et les systemes soi-disant ignifuges. Selon les promoteurs du beton arme, par rapport a certains materiaux, le beton arme detient des avantages certains. Par exemple, par comparaison avec le terra cotta, introduit a Montreal une vingtaine d'annees auparavant, ses applications garantissent une protection plus complete:

<<Le Terra Cotta a rendu de grands services, et il aura encore son emploi dans les constructions, mais nous pretendons que son emploi est limite aux hourdis de planchers, au revetement des poutres et des colonnes en acier aux cloisons legeres, et au revetement des murs exterieurs: gros murs. (...) Au contraire, le Beton Arme trouve ses applications dans toutes les parties d'un edifice. Radiers de fondation, piliers, poutres, planchers, voutes (sic), escaliers, toits et cheminees, il offre de plus les avantages d'une construction monolithe, pour ainsi dire sans solution de continuite>> (55).

Il ressort que la qualite ignifuge du materiau repond a un besoin urgent dans les centres urbains. Pour les habitants des grandes villes de meme que pour les gestionnaires de l'espace urbain, la peur des incendies est quotidienne. A l'interieur de cette phobie sociale, le beton offre une valeur securisante indeniable. Les promoteurs du beton arme utilisent d'une maniere repetitive, voire excessive, cet argument dans leur discours. En fait, l'accent mis sur la valeur ignifuge du beton constitute peutetre le reflet d'une attitude defensive etant donne qu'il n'est pas entierement vrai que les structures de beton resistent aux incendies.

La permanence et le monolithisme

<<Dupuis Freres construisent en beton pour la permanence>> (56).

Avec le beton arme, l'idee de vouloir construire des structures qui soient a l'abri des forces destructrices constitue un veritable leitmotiv inscrit dans la culture savante des ingenieurs. Le sens de la durabilite accentue des representations existantes chez les acteurs du milieu de la construction. D'une part, l'ingenieur et l'entrepreneur profitent d'un controle accru sur les risques d'effondrement puisque les signes de defaillance sont clairement visibles. Selon toute vraisemblance, une structure en beton arme ne peut pas s'ecrouler sans symptomes avant-coureurs (57). D'autre part, cette capacite de prediction et de surveillance, apparemment exclusive au beton arme, se double d'une autre dimension securisante, a savoir celle de la robustesse fournie par le caractere monolithique de l'ossature.

Quelques annees apres l'inauguration des batiments en beton arme, on cherche a demontrer qu'avec le temps, le materiau se durcit: ce qui contribue a prolonger la longevite des structures. En outre, il ne necessite aucun entretien, a l'inverse des autres materiaux usuels de construction: laissees a elles-memes, les structures en beton arme s'ameliorent avec le temps, gagnant en rigidite. Il reste que pres d'un siecle apres les premieres applications, on commence a voir surgir divers problemes de conservation et de renovation. De ce point de vue, on peut dire que la durabilite du nouveau materiau, a l'instar de son incombustibilite, s'est averee une autre croyance non fondee. Par contre, il reste que certains de ses merites -- qu'on peut mettre en doute -- ont ete percus comme de nettes ameliorations en ce qui a trait au cadre de vie.

En associant le monolithisme -- comme propriete structurelle du beton arme -- a l'idee de permanence, les promoteurs du materiau cherchent a valoriser l'agencement systemique des elements de l'ossature. Ce caractere particulier signifie que, grace aux tiges de metal qui retiennent la masse de beton, les structures composees de beton arme resistent, contrairement aux structures en maconnerie traditionnelle construites piece sur piece, aux vibrations, aux chocs et aux sols mal niveles. Cet autre aspect de la pertinence du beton arme comme materiau permanent merite d'etre souligne. Il existe un lien entre le valeur de permanence et le caractere monolithique des edifices en beton arme. On peut parler, en fait, d'une double-continuite, d'un cote, sur un plan temporel (la durabilite des immeubles) et, de l'autre, sur un plan structural (le fonctionnement ininterrompu des elements structuraux et de revetement).

Hygiene et salubrite

Il n'est pas necessaire de decrire en detail l'obsession hygienique qui a marque les mouvements urbanistiques et architecturaux dans les milieux urbains et suburbains au tournant du siecle. Par certains cotes, l'usage du beton arme s'inscrit en continuite de cette recherche pour des techniques de construction salubres.

Apres avoir prouve la validite du beton arme aupres des manufacturiers et des gens d'affaires montrealais, ses promoteurs souhaitent que le nouveau materiau devienne de plus en plus repandu dans l'univers domestique. C'est que ses proprietes sont aussi recherchees dans la conception des habitations modernes. Parmi les elements les plus significatifs de la promotion du beton arme a l'interieur de l'espace domestique, se retrouve l'affirmation d'une croyance dans le progres hygienique. De plus, la recherche d'une maison facile d'entretien, construite rapidement et a peu de frais contribue a rendre legitime l'application du nouveau materiau dans la construction residentielle.

Des lors, vendant des milieux de travail sains et productifs, les promoteurs du beton arme n'hesitent pas a transferer ses proprietes a la construction residentielle. A l'ere de la gestion scientifique et rationnelle des taches domestiques, les maisons en beton arme apparaissent comme des environnements sains pour des raisons analogues a celles qui en ont fait la popularite pour les autres types de construction: les surfaces lisses des murs exterieurs de meme que les ornements simples sont faciles d'entretien; les toits-terrasses fournissent, au besoin, des espaces de vie a l'air libre, exempts de microbes et de bacteries. Sont ainsi elimines les interieurs sombres et encombres d'objects inutiles de meme que les plans compliques et non fonctionnels. Autrement dit, le caractere pratique et standard des formes simples et <<logiques>> -- c'est-a-dire qui manifestent un rapport de pertinence entre l'organisation interne et la masse externe -- est mis en valeur par un interet accru pour un environnement salubre. Bref, a l'oppose des compositions de l'ere victorienne tres souvent surchargees, l'architecture domestique en beton arme se presente comme une solution aux multiples problemes de salubrite dont l'etude a marque l'histoire des villes depuis les annees 1850.

Selon certains commentateurs de la scene architecturale et technique -- architectes, critiques architecturaux et ingenieurs --, l'influence de l'architecture industrielle permet meme d'incorporer, dans la conception des residences, des equipements associes, d'une maniere usuelle, aux batiments manufacturiers: systeme d'entreposage du charbon et d'evacuation des dechets, foyers mieux ventiles et faciles d'entretien, cuisines entierement en beton qui se nettoient au jet d'eau, etc. Voila une serie d'elements qui contribuent a la qualite sanitaire du milieu domestique (58). L'architecture residentielle en beton arme entretient donc des similarites avec l'architecture industrielle. Certains entrepreneurs ont ainsi tente de profiter des retombees du succes du beton arme dans la construction industrielle pour en favoriser une diffusion plus large.

Dans cet esprit experimental, l'inventeur Thomas Edison, alors proprietaire d'une cimenterie, concoit en 1908 des maisons coulees en beton a partir de moules metalliques standardises dans le but d'accroitre les ventes de ciment (59). Par la suite, une compagnie d'entrepreneurs etats-uniens, American Building Corporation, s'inspire de ses travaux et, tout en l'ameliorant, fait breveter le concept de maisons faites entierement en beton a partir de moules prefabriques et re-utilisables. Une firme canadienne etablie a Montreal, W.J. Bellingham and Co., en obtient par la suite le droit d'usage (60). C'est dans des termes tout a fait progressistes qu'elle insiste sur le caractere securitaire et economique de ces constructions:

<<Monolithic Concrete. A system of construction that produces a fireproof, repair-proof, and a durable dwelling at a surprisingly low cost. -- The Concrete House is the house of the future. Our system of construction is the most scientific and economical known of modern science>> (61).

Il n'en demeure pas moins que le beton arme a ete, somme toute, peu utilise dans la construction domestique si on compare, par exemple, a l'engouement dont il a fait l'objet dans l'architecture industrielle, commerciale et institutionnelle. C'est dire que ses agents de promotion n'ont pas reussi a convaincre les entrepreneurs, les architectes et les clients d'adopter le nouveau materiau. Dans le cas de l'architecture domestique, la recuperation des themes populaires de l'hygiene et de la salubrite n'est pas suffisamment persuasive.

Malgre le succes relatif de certaines strategies de vente, notamment celles qui visent a transposer les applications du beton d'un domaine a un autre, la recurrence de thematiques exprimees par le discours promotionnel demontre que l'usage du beton arme suscite un interet accru. L'utilisation du beton arme correspond simultanement a plusieurs exigences et aspirations tant sur un plan technique, economique, que psychosocial. Probablement plus que tout autre materiau de construction, le beton arme a fourni a ses promoteurs la possibilite de construire une rhetorique dont les themes convergeaient avec ceux de la modernite urbaine.

Conclusion

Dans ce texte, nous avons mis en lumiere les differentes valeurs exprimees par les principaux agents de promotion d'un nouveau materiau lors de son introduction dans le tissu socio-culturel et technico-economique montrealais. Nous avons aussi vu comment le marche local du beton arme se structure a partir de reseaux personnels et institutionnels dont les liens sont complexes. Le cas du beton arme a Montreal est d'autant plus interessant, etant donne qu'il est marque par des influences francaises et etats-uniennes.

Nous avons fait ressortir les mecanismes de legitimation qui visent a creer un climat favorable a l'usage du materiau. Ceux-ci ont surtout eu pour fonction de limiter les incertitudes relatives a son emploi. C'est que dans les faits, en ce qui a trait par exemple a la durabilite et a l'incombustibilite, la superiorite de beton arme par rapport a d'autres materiaux n'est pas incontestable. Dans un premier temps, le discours promotionnel s'est empare des craintes et des inquietudes des citadins en mettant l'accent sur les notions de surete et de solidite afin de determiner le bien-fonde du nouveau materiau. Dans un second temps, des preoccupations de nature esthetique ont ete soulevees. Par contre, comme nous avons pu le constater, si le beton arme est porteur d'une certaine modernite, ce n'est pas dans son application plastique, comme aiment le laisser sous-entendre certains historiens progressistes pour qui l'histoire de l'architecture moderne est une longue marche vers l'epuration des formes (62). Au contraire, nous avons observe a quelques occasions que dans l'architecture montrealaise, ce ne sont pas forcement les valeurs formelles associees au beton arme -- la simplicite, la regularite, la systematisation et le rationalisme -- qui sont affichees comme expression de l'innovation moderniste. Toutefois, les notions modernes de durabilite et de salubrite demeurent omnipresentes dans le discours des defenseurs des batiments en beton arme. Autrement dit, certains attributs du beton arme correspondent bien aux conceptions qui favorisent un environnement urbain conforme aux standards des metropoles du XXe siecle.

L'image qui traduit peut-etre le mieux la realite du contexte de l'introduction du beton arme a Montreal au debut du XXe siecle est celle de tendances architecturales diversifiees allant de pair avec des besoins sociaux de plus en plus specifiques. Cette realite apparait clairement dans les divers vehicules promotionnels qui montrent que la modernite urbaine est porteuse de multiples tensions entre, d'un cote, la rationalite scientifique associee aux innovations technologiques et, de l'autre cote, des tendances socioculturelles qui mettent l'accent sur des craintes persistantes.

(1) Je tiens a remercier le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada de son appui financier. Je remercie aussi deux lecteurs anonymes de leurs commentaires.

(2) . Voir entre autres, a ce sujet, et particulierement en ce qui a trait au beton arme: R. Banham, A Concrete Atlantis, U.S. Industrial Building and European Architecture 1900-1925, Cambridge, The MIT Press, 1986 et P. Collins, Concrete, the Vision of a New Architecture, New York, Horizon Press, 1959.

(3) . Sur un plan architectural, cette periode va de l'adoption des premiers systemes d'ossature en beton arme jusqu'a l'usage generalise du materiau au debut des annees 1920. Pour clore cette periode d'introduction, nous avons retenu l'inauguration, en 1922, du Canada Cement Building. Ce batiment est representatif d'une etape majeure dans le processus d'acceptation du materiau puisqu'il est, selon les critiques de l'epoque, un exemple architectural accompli qui tire profit de tous les avantages de la construction en beton arme.

(4) . Sur un plan methodologique, les sources documentaires utilisees pour cette analyse sont constituees des periodiques canadiens d'architecture publies entre 1890 et 1930. Nous avons recense les articles, les editoriaux et les publicites qui portent sur le sujet afin d'atteindre les objectifs suivants: 1) dresser un inventaire des batiments en beton arme construits a Montreal jusqu'en 1930; 2) retracer les enjeux souleves par les promoteurs du nouveau materiau dans le milieu architectural; 3) determiner les modalites de diffusion et les processus de legitimation du beton arme.

(5) . P. Collins, op. cit., p. 34.

(6) . Par exemple, dans la seconde moitie du XIXesiecle, etant donne qu'il durcit sous l'action de l'eau, on a utilise au Canada et a Montreal le ciment pour la construction de travaux d'ingenierie notamment l'elargissement du canal de Lachine et l'edification de barrages. Voir a ce sujet les articles suivants: H.F. Greenwood, <<Concrete as Made on the Trent Canal>>, The Canadian Architect and Builder, vol. 5, May 1897, p. 87-89; C. Baillairge, <<Masonry Dams and Retaining Walls in General Concrete Works, etc.>>, Transactions of the Canadian Society of Civil Engineers, vol. 15, Part I, January-June 1901, p. 49.

(7) . A.G. Tagge, The Cement Industry in Canada, Montreal, Privately Published, 1924, p. 12. L'auteur de cet ouvrage, dans lequel nous avons puise plusieurs informations relatives a l'histoire de l'industrie du ciment au Canada, fut <<general manager>> de la cimenterie de Hull dans les annees 1920 et, en 1927, il devint <<chairman>> de Canada Cement Company Limited (L. Dubois, Lafarge Coppee, 150 ans d'industrie, Paris, Pierre Belfond, 1988, p. 117).

(8) . A.G. Tagge, op. cit., p. 29; T. Ritchie (ed.), Canada Builds 1867-1967, Toronto, University of Toronto Press, 1967, p. 233.

(9) . Les installations de l'entreprise sont toutefois detruites par le feu en 1900 (A.G. Tagge, op. cit., p. 30).

(10) . A.G. Tagge, op. cit., p. 29.

(11) . A.G. Tagge, op. cit., p. 46.

(12) . Alors qu'en 1889 la totalite du ciment Portland consomme au Canada est importee, en 1923, moins de 1 % du materiau est achete a l'etranger (A.G. Tagge, op. cit., p. 12).

(13) . <<Canada Cement Company's Building, Montreal, an architectural achievement in the use of cement products>>, Architectural Forum, vol. 38, no 1, January 1923, p. 17-19; G.D. Thompson, <<The Canada Cement Company's Building>>, Construction, vol. 15, no 9, September 1922, p. 269-273, 277-278.

(14) . A.G. Tagge, op. cit., p. 49.

(15) . La consommation de ciment passe de 122 402 <<barrels>> (1 <<barrel>> equivaut a 156 kg) en 1889 a 7 087 337 <<barrels>> en 1923 avec une pointe au cours des annees 1912-13 (L. Dubois, op. cit., p. 111 et p. 302, note 3).

(16) . C.B. Smith, <<Cement Testings>>, Transactions of the Canadian Society of Civil Engineers, vol. 9, part 1, Jan. to June 1895; part 2, Oct. to Dec. 1895; T. Denis, G.G. Hare and C. Reinhardt, <<Experiments on concrete made at McGill University>>, Transactions of the Canadian Society of Civil Engineers, vol. 10, Oct. to Dec. 1896, p. 174-177.

(17) . C'est egalement le cas en France ou, a la meme epoque, se deroulent de nombreuses recherches et experimentations dans le domaine. Les periodiques specialises ont largement contribue a la mise en valeur du nouveau materiau. Les plus connues de ces publications sont Le Ciment, publiee par les manufacturiers de ciment Portland a partir de 1896 et Le Beton Arme qui, a partir de 1898, s'etablit comme le principal organe de promotion du systeme Hennebique (C.D. Elliott, Technics and Architecture, The Development of Materials and Systems for Buildings, Cambridge, The MIT Press, 1992, p. 180; C. Simonnet, <<The Origins of Reinforced Concrete>>, Rassegna, (Reinforced Concrete: Ideologies and Forms from Hennebique to Hilberseimer), vol. 14, March 1992, p. 11).

(18) . Voir par exemple: <<French Method of Construction>>, The Canadian Architect and Builder, vol. 9, no 12, December 1898, p. 199; <<Two paper on reinforced concrete construction>>, first paper, W. Dunn, <<Construction and Strength of Reinforced Concrete>>, second paper, L.G. Mouchel, Construction in Hennebique Ferro-Concrete>>, The Canadian Architect and Builder, vol. 17, December 1904, p. 202-204; L. Cloquet, <<Reinforced Concrete>>, The Canadian Architect and Builder, vol. 19, no 224, August 1906; R.H. Hass, <<Reinforced Concrete Designing>>, The Canadian Architect and Builder, vol. 21, April 1908, p. 14-15, 24; I.K. Pond, <<Possibilities of concrete as a medium of aesthetic expression>>, The Contract Record and Engineering Review, vol. 30, no 32, August 9 1916, p. 790-792; T.J. Clark, <<Concrete Beautiful>>, Construction, vol. 11, no 7, July 1918, p. 236-238; I.K. Pond, <<Concrete, Its Use and Abuse>>, Construction, vol. 14, no 5, May 1920, p. 162-164, 168.

(19) . Entre autres, I'ouvrage de l'ingenieur britannique Charles F. Marsh intitule Reinforced Concrete publie une premiere fois en 1905 a Londres a ete populaire aupres des ingenieurs et des architectes canadiens. Dans celui-ci, l'auteur fait une recension fort appreciee des connaissances ainsi que des applications des systemes constructifs brevetes en beton (<<Marsh's Reinforced Concrete>>, The Canadian Architect and Builder, vol. 18, no 207, March 1905, p. 35-36).

(20) . P. Gillespie, <<The Necessity of Fireproof Construction>>, Construction, vol. 3, no 6, May 1910, p. 74-75.

(21) . Pour un apercu historique du developpement des differents systemes constructifs en beton et en beton arme voir entre autres: R. Banham, op. cit.; P. Collins, op. cit.; C.W. Condit, <<The First Reinforced-Concrete Skyscraper, The Ingalls Building in Cincinnati an its Place in Structural History>>, Technology and Culture, vol. 9, no 1, January 1968, p. 1-33; C.D. Elliott, op. cit.; E.L. Ransome and A. Saurbrey, Reinforced Concrete Buildings, A Treatise on the History, Patents Design and Erection of the Principal Parts Entering into a Modern Reinforced Concrete Building, New York, McGraw-Hill Book Company, 1912; Rassega, (Reinforced Concrete: Ideologies and Forms from Hennebique to Hilberseimer), vol. 14, March 1992.

(22) . Voir entre autres les resultats des experiences d'un ingenieur americain, Thaddeus Hyatt, publies en 1877 dans un texte intitule: An Account of Some Experiments with Portland Cement Concrete Combined with Iron, as a Building Material.

(23) . G. Delhumeau, <<Hennebique and Building in Reinforced Concrete around 1900>>, Rassegna, (Reinforced Concrete: Ideologies and Forms from Hennebique to Hilberseimer), vol. 14, March 1992, p. 15-25.

(24) . The Contract Record and Engineering Review, vol. 32, no 33, August 14, 1918, p. 647.

(25) . <<Canada's Contractors: C.M. Morssen>>, The Contract Record and Engineering Review, vol. 35, no 52, December 28, 1921, p. 1140.

(26) . <<Montreal Notes>>, The Canadian Architect and Builder, vol. 19, no 225, September 1906, p. 137.

(27) . The Canadian Architect and Builder, vol. 19, no 222, June 1906, p. 89.

(28) . C.M. Morssen, <<Points of Interest in Connection with some Concrete Buildings Recently Erected In and Around Montreal>>, Transactions of the Canadian Society of Civil Engineers, vol. 30, January-June 1916, paper no 379, p. 147-150.

(29) . <<Montreal Notes>>, The Canadian Architect and Builder, vol. 18, no 210, June 1905, p. 93.

(30) . The Atlas Portland Cement Company, Concrete Houses and Cottages, vol. 2, Small Houses, New York, 1909, p. 119.

(31) . <<F.G. Engholm & Partners>>, The Contract Record and Engineering Review, vol. 33, no 5, January 29, 1919, p. 57.

(32) . F.G. Engholm, <<Reinforced Concrete Bridges and Their Architectural Treatment>>, The Contract Record and Engineering Review, vol. 32, no 45, November 6, 1918, p. 880-884; The Contract Record and Engineering Review, vol. 36, no 3, January 18, 1922, p. 22.

(33) . Sur Ransome voir: Atlas Portland Cement Company, Reinforced Concrete in Factory Construction, New York, 1912; R. Banham, op. cit.; A.L. Huxtable, <<Reinforced Concrete Construction, the Work of Ernest L. Ransome, Engineer, 1884-1911>>, Progressive Architecture, vol. 38, no 9, September 1957, p. 139-142; E.L. Ransome and A. Saurbrey, Reinforced Concrete Building, New York, McGraw-Hill Book Company, 1912.

(34) . Se referer a The Legacy of Albert Kahn, The Detroit Institute of Art, Detroit, 1970; G. Hildebrant, Designing for Industry, The Architecture of Albert Kahn, Cambridge, The MIT Press, 1974; A.L. Huxtable, <<Factory of Packard Motor Car Company -- 1905, Detroit Michigan>>, Progressive Architecture, vol. 38, no 10, October 1957, p. 121-122 et <<Factory for Ford Motor Company -- 1909-1914, Highland Park, Michigan>>, Progressive Architecture, vol. 38, no 11, November 1957, p. 181-182.

(35) . Lovell's Montreal Directory, 1906, p. 1602.

(36) . C.W. Condit, op. cit., p. 12

(37) . C.W. Condit, op. cit.; A.O. Elzner, <<The First Concrete Skyscraper>>, Architectural Record, vol. 15, no 6, June 1904, p. 531-544; <<A Fifteen-Storey Concrete Building>>, The Canadian Architect and Builder, vol. 16, no 186, June 1903, p. 110.

(38) . C.W. Condit, op. cit., p. 26; T. Booream, <<Architectural Expression in a New Material, Practical and Ethical Problems of Design in Reinforced Concrete>>, The Architectural Record, vol. 22, no 4, April 1908, p. 248-268.

(39) . E. Brown, <<Test of Reinforced Concrete Beams>>, Transactions of the Canadian Society of Civil Engineers, vol. 22, October-December 1908, p. 245-263.

(40) . Malgre sa popularite plutot courte, le systeme Kahn a ete utilise au Canada lors de la construction de grands edifices notamment l'edifice parlementaire a Regina en Saskatchewan construit entre 1908 et 1911 selon les plans des architectes E. et W.S. Maxwell (P. Gillespie, <<Reinforced Concrete, its Advantages and Limitations>>, Construction, vol. 4, no 4, March 1911, p. 51-69). En ce qui a trait au systeme Ransome, peu de traces sont laissees de son emploi.

(41) . <<Canada's Largest Concrete Building>>, Construction, vol. 3, no 4, March 1910, p. 57-66.

(42) . B.T. Nares, <<The A.E. Rea Company's Building, Montreal>>, Construction, vol. 4, no 9, August 1911, p. 77-82, 84.

(43) . Communaute urbaine de Montreal, Repertoire d'architecture traditionelle sur le territoire de la Communaute urbaine de Montreal. Les magasins, les cinemas, Montreal, CUM, Service de la planification du territoire, 1985, p. 182.

(44) . <<New Scroggie store to open next week>>, The Montreal Daily Mail, 13 November, 1913.

(45) . L'ingenieur suisse Robert Maillart a egalement mis au point, entre 1908 et 1909, un systeme de colonne champignon et de dalle plate semblable a celui de Turner. Voir: D.O. Billington, Robert Maillart and the Art of Reinforced Concrete, Cambridge, The MIT Press, 1990.

(46) . The Atlas Portant Cement Company, op. cit., 1912, p. 87.

(47) . The Atlas Construction Company, Limited, entete de lettre, 1912.

(48) . The Real Estate Record, vol. 23, no 7, July 1910, p. 175-176.

(49) . Gillette Safety-Razor Co. of Canada, The Ideal Location for your Canadian Factory or Warehouse is the New Gillette Building, 1912; R. Banham, op. cit., p. 31.

(50) . <<Recent Concrete Building, Factory of Crane Limited, Montreal>>, Construction, vol. 13, no 2, February 1920, p. 47.

(51) . <<Construction features Maisonneuve factory>>, The Contract Record and Engineering Review, vol. 32, no 16, April 17 1918, p. 316.

(52) . Citation tiree d'une publicite pour Trussed Concrete-Steel Company of Canada, Limited, Construction, vol. 4, no 4, March 1911, p. 8.

(53) . <<Reinforced Concrete Building>>, Construction, vol. 5, no 1, December 1911, p. 76.

(54) . P. Gillespie, <<The Necessity of Fireproof Construction>>, Construction, vol. 3, no 6, May 1910, p. 75.

(55) . A. Loignon, <<Le beton arme et le terra cotta>>, Bulletin de la Chambre de Commerce du District de Montreal, vol. 6, no 4, juillet 1904, p. 37.

(56) . Publicite pour Canada Cement Co. Ltd., Bulletin de la Chambre de Commerce du District de Montreal, vol. 25, decembre 1924, p. 7.

(57) . L.G. Mouchel, <<Monolithic Construction in Hennebique Ferro-Concrete>>, The Canadian Architect and Builder, vol. 17, December 1904, p. 203.

(58) . M.D. Morrill, <<Inexpensive Homes of Reinforced Concrete>>, Construction, vol. 3, no 7, June 1910, p. 75-80.

(59) . C.D. Elliott, op. cit., p. 178-179.

(60) . <<The All-Concrete House>>, Construction, vol. 4, no 3, February 1911, p. 92.

(61) . Publicite pour la W.J. Bellingham Co., Construction, vol. 4, no 4, March 1911, p. 38-39.

(62) . Par exemple: R. Banham, op. cit. et S. Giedion, Espace, Temps, Architecture, Bruxelles, La Connaissance, 1968.
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Author:Claire Poitras
Publication:Urban History Review
Date:Oct 1, 1996
Words:11018
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