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Sur les notions de travail et de citoyennete l'heure de la precarite. (Presentation/Presentation).

LE TRAVAIL FUT jusqu'a tout recemment la notion d'election de la philosophie et de la sociologie. Sous leurs auspices, il fut et est encore a bien des egards le pivot de leurs entreprises respectives: celle d'abord de donner un sens et un statut a l'experience humaine, pour la philosophie; celle ensuite, pour la sociologie, visant a definir theoriquement le lien en vertu duquel le travail attache quiconque a la collectivite dans la vie en societe.

Le terme travail designe dans cette ligne de pensee l'experience de l'espece humaine face a la nature en vue d'en detacher les elements necessaires a sa survie biologique par une action destinee a en modifier la forme et l'etat. Il constitue l'experience en vertu de laquelle l'espece humaine imprime sa marque sur la nature et, par son intermediaire, sur son environnement etendu au cosmos. Le travail, de par son accomplissement, se revele ainsi l'experience la plus largement partagee et genere une action qui conduit A distinguer l'espece humaine de la nature a laquelle elle appartient neanmoins. Le travail est, en d'autres mots, le fer de lance de l'experience humaine. Il en constitue l'essence meme.

Ainsi le travail est le principe qui lie tout un chacun aux autres et qui, de ce fait, donne corps a ce qui est designe par collectivite ou societe. En effet, de par son exercice, le travail represente le trait d'union par lequel les individus font bloc sous forme d'association; celle-ci, quelle qu'en soit la nature, genere des droits et des privileges propres a donner voix a celui qui les detient. Sans les creer de son propre chef, le travail, a cause de l' association que requiert sa realisation, en est en quelque sorte le point de depart. Le droit d'etre citoyen, d'appartenir a Ia communaute, est A bien des egards le corollaire du travail, comme le rappelle la philosophie politique moderne. Le travail se revele dans cette veine une source de securite ontologique concue par Anthony Giddens comme <<la confiance des etres humains dans la continuite de leur propre identite et dans la constance des environnements d'actions sociaux et materiels>>. (1) Il est ainsi symbole de clef de voute en philosophie et en so ciologie.

En ces deux domaines, Ia notion que designe ce mot a evolue. Le travail vit sa definition se nuancer quand il en est venu a se concevoir, sinon a se reduire a l'action productive retribuee par un salaire, produite en un lieu qui lui est consacre et defilant selon un rythme regulier et d'egale intensite. Il revetait cette forme pour la plupart des individus qui l'exercait, mais non pour la totalite. Les revendications et etudes feministes ont rappele A juste titre que les activites domestiques recelent une valeur productive a nulle autre pareille, meme non remuneree. Elles peuvent etre qualifiees de travail sans donner droit a une retribution, tout au moms sous forme de salaire.

S'il est action productive, le travail ne genere pas que des produits, des biens materiels, mais egalement des prestations et des services qui ne revetent pas cette forme. Les metamorphoses du travail salarie, sa forme d'election en societe moderne, nuancent differemment la conception que l'on en a. En effet, l'action qui porte ce nom quitte desormais l'usine, le bureau et le magasin pour penetrer jusque dans le domicile. Elle ne se deroule plus sur un rythme preetabli et constant, du lundi au vendredi, durant un laps de temps de huit heures. Le travail ne procure plus aux individus un emploi permanent, mais au contraire peut prendre la forme du travail sur contrat, d'une duree determinee, sur appel. Il est devolu aux interesses en fonction des aleas du marche economique dorenavant distribue a l'echelle de la planete. La securite ontologique que le travail procurait naguere s'evanouit a l'horizon.

Les avatars du marche du travail et l'eclatement de sa forme d'election mettent plus que jamais en echec la notion de travail. Sa revision, voire son abandon, est actuellement a l'ordre du jour, au point que maints ouvrages A succes proclament la <<fin du travail>>, (2) une <<valeur en voie de disparition>>. (3) A les en croire, les societies modernes n'ont plus le travail pour moteur tant declinent sans cesse l'activite productive qu'il designe et la valeur qu'on lui concede. Au point d'ailleurs qu'en ce sens le travail ne procure plus a lui seul le droit de cite qui lui etait devolu, tout au moins sur le plan theorique. En effet, il ne parvient plus a integrer les individus a la societe, ni A leur donner voix au sein de la communaute en qualite de travailleurs. Le droit de cite, c' est-a-dire d'etre membre a part entiere d'une communaute, ne peut emaner ni decouler du <<droit au travail>>. Il doit etre concu dans une optique plus large que celle de la seule participation a l'action productive.

La notion de citoyennete fait actuellement flores a cette fin. Elle serait censee remedier a certains vices de la notion de travail suivant lesquels la societe, a l'instar de l'individu, est concue sous l'egide de l'action productive, sinon de nature economique. La citoyennete n'est toutefois pas une simple notion. Elle s'impose simultanement sur le terrain des societes modernes -- voire postmodernes -- pour donner a quiconque un droit de cite en vertu duquel est reconnu le droit a la difference. La privation de travail regulier n'enleve ou ne doit pas enlever de droit a qui en est l'objet. Le droit de se trouver regulierement en chomage est desormais reconnu. L'inexistence de la securite du travail constitue pour les contractuels, les surnumeraires et les travailleurs precaires, une difference en passe d'etre officiellement reconnue.

La citoyennete se revelerait donc la pierre d'angle des societes comme l'avait ete precedemment le travail. Elle vient de ce fait desserrer l'emprise de l'activite productive sur les societes et les individus pour les concevoir, tant sur le plan theorique que sur le plan pratique, en des termes autres qu'economiques.

La suite de cet article vise a nuancer, sinon a contester cette position tout en reprenant a nouveaux frais la notion de travail en comparaison de la crise de l'activite productive dans les societes modernes.

La notion de travail en philosophie et en sociologie: un bref rappel

Il n'est nullement question ici d'etablir le fil genealogique de la notion de travail. Il suffit de rappeler que la philsophie du 19e siecle ne tarde pas a concevoir l'action humaine qu'elle designe comme une categorie anthropologique (4) tant elle apparait d'emblee comme une sorte d'invariant de la nature humaine. Le travail, l'action qu'il genere, apparait comme la mediation en vertu de laquelle l'espece humaine rompt son attache avec la nature et les contraintes qu'elle impose pour experimenter librement et deliberement sa propre nature. Le travail se revele ainsi, tout comme le langage du reste, une categorie anthropologique generale sans laquelle ne peuvent etre compris ni l'evolution humaine ni le developpement des societes. Il en est la clef de voute. La philosophie, de Hegel a Marx, se fern gloire de le demontrer abondamment. L'acte par lequel tout etre humain imprime sur toute chose la marque de son humanite, a l'instar de la procreation, est concu par Marx comme travail. Il ne se fera pas faute de d ire du travail qu'il est, <<independamment de toutes les formes de societe, la condition indispensable de 1'existence de l'homme, une necessite eternelle, pour le mediateur des echanges organiques entre la nature et l'homme>>. (5)

Sans etre d'allegeance marxiste, la philosophie contemporaine fera echo a cette definition en affirmant que le <<travail arrache l'homme a l'exteriorite, il penetre d'humanite la nature. ... L'acte ontologique du travail ne peut s'effectuer qu'en transcendant les bornes de l'environement animal vers la totalite du monde humain: le travail est l'acte ontologiqe constituant du monde...>>. (6) Le travail est action immanente et ce statut adopte la couleur de la nature humaine.

Le travail requiert de chacun qu'il se lie aux autres afin de le realiser et d'ainsi repondre aux besoins de produire les biens necessaires a leur existence. Ces besoins reciproques forment de ce fait la base d'un ordre social immanent. Sous leur aiguillon nait l'obligation de se reunir, de sorte que toute association d'individus acquiert son relief par le travail. Ce dernier donne corps des lors a la pensee individuelle taut son exercice revendique les idees qu' elle peut formuler et lui donne leur raison d'etre: ces besoins fondamentaux. Le travail preside ainsi a la formation de la pensee, a commencer par l'idee de s'associer pour le realiser et en consequence donne naissance a la collectivite, a la communaute, a la societe pour tout dire. Le travail constitue donc de la sorte la cheville ouvriere de la mecanique sociale qui lie l'individu a la societe.

En philosophie, le travail se revele a bien des egards le fil d'Ariane de l'action de l'espece humaine sur la nature, plus largement sur son environnement. C'est par son intermediaire que se determine en realite l'experience qu'elle en a a l'echelle de l'individu, de sa pensee et de la communaute A laquelle il se rattache. Si bien qu'il devient impossible de distinguer dans l'orbite philosophique le travail de l'experience qu'accomplit toute l'humanite dans l'histoire des societes. La philosophie vient de la sorte enfermer l'experience humaine dans l'action productive qui se deploie au fil de l'histoire sociale, aboutissant aux societes modernes fondees, en apparence du moins, sur le travail.

La sociologie n'est pas en reste A cet egard. En effet, le travail devient rapidement le vecteur des societes, de toutes societes, humaines autant qu'animales. (7) Il est vu comme action vitale et levier principal de leur survie et de leur reproduction. La vie sociale le tient pour centre de gravite et c'est dans son rayon qu'elle s'elabore. L'entreprise moderne se concoit dans cette perspective comme un haut lieu de socialisation. Sous son toit, le travail appelle d'office l'utilisation en commun de moyens et de ressources et la coordination d'operations conduites simultanement ou successivement. La hierarchie qu'il suscite ainsi que la propriete qu'il permet d'acquerir trouvent leur legitimite sous forme de droits et de devoirs qui debordent largement 1'espace ou se realise le travail. Propriete et hierarchie forment un ordre social qui repercute les droits et devoirs lies au travail a l'echelle de toute la societe. Le travail regit de ce fait la vie commune, porteuse de valeurs communautaires qui marquent de leur sceau les membres de toute societe en leur qualite de citoyen, de participant a une association collective dont la nation a constitue pendant longtemps la figure par excellence.

Le travail, en sociologie, se concoit donc comme l'action en vertu de laquelle se tissent les principaux liens entre individus, c'est-a-dire l'interaction sociale qui les dote d'un statut, de devoirs et de droits, non seulement a titre de travailleur, mais egalement comme partie de l'ensemble qui donne sa raison d'etre A une association de nature politique comme la communaute ou la nation.

La sociologie fait ses armes dans cette foulee. Elle jette un pont entre travail salarie et societe, les liant l'un a l'autre inexorablement. La sociologie du travail contribuera a bien des egards a reduire la societe a une maniere de conflit entre ouvriers et patrons en faisant de ces derniers et du mouvement ouvrier, en particulier les syndicats, les acteurs principaux de la vie sociale. La theorie des mouvements sociaux d'Alain Touraine (8) exprime mieux que toute autre cette tendance. En effet, inspiree par les luttes ouvrieres et syndicales, la figure du mouvement social se modele a leur image, a peine modifiee, dans la mesure ou la societe est consideree comme une arene ou deux acteurs s'affrontent a visage decouvert pour controler ses ressources et gerer les tendances ethiques et culturelles qui influent sur son developpement historique.

La societe, tout comme le mouvement social a sa base, se reconnait de fait a la lumiere de cette theorie sous les couleurs du conflit qu'engendre le travail. Son auteur, certes, nuance cette figure du mouvement social au fil de l'emergence des luttes menees ouvertement par les etudiants, les femmes, les ecologistes et autres partisans de la democratie et du debat politique. Il n'en reste pas moins que cette theorie, de par sa definition du mouvement social, se base sur le travail pour concevoir la societe, les luttes sociales qui lui donnent forme. La crise du travail salarie contraint toutefois Alain Touraine a lui donner un tout autre relief dans ses derniers ouvrages. (9)

La theorie sociologique semble s'inflechir dans le meme sens comme en temoigne l'abandon du travail en tant que figure de proue de la societe. Clauss Offe ne se prive pas d'ecrire en ce sens qu'il <<n'est guere vraisemblable que le travail, la production et les revenus puissent jouer un role central comme elements normatifs d'une maniere de conduire sa vie et d'une integration sociale de la personnalite. Il n'est pas non plus tres vraisemblable que l'on puisse les revendiquer et les reactiver politiquement comme normes de reference>>. (10)

Jurgen Habermas, A cet egard, annonce dans son discours philosophique de la modernite <<la fin, historiquement previsible, de la societe fondee sur le travail>>. (11) Lui, plus que tout autre auteur, s'evertue depuis des lustres a distinguer du travail -- en tant qu'action instrumentale -- l'interaction mediatisee par le langage des normes et valeurs qui orientent vers la reciprocite, c'est-a-dire des attentes de comportements complementaires garants de devoirs et de droits. En bref, le travail designe chez lui <<une activite rationnelle par rapport a une fin, une activite instrumentale qui obeit a des regles techniques qui se fondent sur un savoir empirique>>. (12) L'interaction, pour sa part, est <<mediatisee par des symboles. Elle se conforme a des normes en vigueur de facon obligatoire, qui definissent des attentes de comportements reciproques et doivent etre necessairement comprises par deux sujets agissants au moins>>. (13)

L'oeuvre de Habermas, remarquable a bien des egards, s'emploie a demontrer combien la generalisation du travail et de la rationalite instrumentale en viennent a coloniser -- l'expression est de lui --, sinon a exclure de l'orbite du travail toutes communications interactives, de sorte que, selon toute vraisemblance, le travail et l'interaction se demarquent sur le terrain meme des societes modernes. La distinction habermasienne suggere en ce sens que le travail, de par ses regles techniques, est en passe d'evacuer l'interaction sociale de son giron pour apparaitre en realite comme deux spheres opposees l'une a l'autre. Son auteur affirme en effet que <<les marches des biens, des capitaux et du travail obeissent a une logique propre qui est independante des intentions des sujets. ... L'integration par le travail entre en concurrence avec l'integration sociale qui s'opere an travers de valeurs, de normes et de l'intercomprehension et qui est mediatisee au travers la conscience des acteurs>>. (14)

Les societes sont actuellement temoins d'une sorte de jeu de bascule entre travail et interaction. Le travail devient le haut lieu de la rationalite instrumentale preconisee par l'entreprise et la technocratie bureaucratique de l'Etat. Sous leurs auspices, les affaires se gerent comme des choses en fonction de regles techniques que representent idealement les lois de l'economie mondiale. Le travail se deleste des qualities de la communication et, ce faisant, annule les droits et devoirs que lui rattachaient l'interaction mediatisee par des symboles.

Toutefois, le travail n'a desormais d'attrait que pour une fraction de la population de plus en plus reduite des societes medernes. Le developpement des moyens techniques contribue d'ailleurs a cette reduction, tout en faisant eclater la forme d'election du travail. La micro-informatique et Internet, par exemple, font droit au travail en dehors des lieux qui lui etaient jadis reserves et selon un horaire et un calendrier variables. Le travail s'ouvre a diferentes sortes de formes precaires, devolues a des secteurs importants de la population: les femmes, artisanes du retour du travail a domicile, et les jeunes livres sans vergogne a ses formes precaires qui contribuent a les isoler. En pareilles conditions, le travail perd son office de medium de communication et d'integration sociale en egard aux valeurs, aux normes et a l'intercomprehension mediatisee par des symboles communement partages. Il acquiert ainsi l'aspect d'une action purement instrumentale qui force ses participants a renouer le dialogue en deho rs de son orbite dans des activites communicationnelles sans entraves. La communication s'assume parallellement au travail, de sorte que l'integration sociale par son office ne s'effectue plus harmoneieusement.

Les jeunes, en particulier, aiguilles dans cette voie, participent en foule au travail precaire dont les McJobs sont l'image par excellence, sans lui attribuer une quelconque valeur communicationnelle. L'interaction se realise dans d'autres cadres et en fonction d'autres motifs que l'utilite produite par des moyens pour atteindre une fin. La famille, le benevolat, l'action communautaire, les loisirs et les passe-temps sont les tribunes ou regnent et s'expriment librement les normes et valeurs propres a l'interaction et a l'ethique de la communication qui la gouverne. Les jeunes, au premier chef, tendent a inflechir le travail vers une activite instrumentale subordonnee a l'interaction en foi de laquelle leur integration dans la societe obeit a des valeurs dont les racines et le terrain d'exercice debordent des limites du travail.

La philosophie fait ses choux gras de cette tendance sociale dont les jeunes seraient en majorite responsables. Andre Gorz (15), entre autres, y decele une metamorphose radicale du travail baignee par une ethique qui permet a l'interaction de retrouver ses droits. C'est dans cette optique qu'il fait etat des enquetes sociologiques les plus percutantes sur les jeunes et le travail. En effet, preuves a l'appui, la generation X fait montre de valeurs au nom desquelles

la perspective d'une carriere dans un emploi a plein temps repugne a beaucoup. Ils prevoient et preemptent tout a la fois la precarite de l'emploi. ... Ils recherchent un travail varie, porteur d'un projet qui elargira leur competence et leur professionnalite. Refusant de s'engager a plein temps et a long terme envers une firme, la generation X ne se definit plus par rapport a l'emploi.

En effet, [much less than]ses membres ont un projet personnel qui compte davantage que les buts de l'organisation pour laquelle us travaillent; et ils sont motives par le souci de la valeur ethique ou de l'utilite sociale plutot que par l'ethique du travail[much greater than]. Dans cette mesure, les jeunes

tiennent a leur autonomie, citent une plus grande liberte dans l'organisation de leur temps>> comme l'une des trois priorites les plus importantes -- apres l'argent et Ia possibilite de deployer leurs facultes intellectuelles -- et ils souhaitent un meilleur equilibre entre le travail et d'autres centres d'interet -- au nombre desquels les violons d'Ingres, les activites de loisirs et le temps consacre a leur famille.

Sur cette lancee, les jeunes <<sont de plus en plus prompts a mettre en question les buts et l'utilite du travail--ainsi qu'une societe fondee sur le travail et cela au nom de leur capacities, interets, valeurs et desirs d'individus qui ont une vie en dehors de leur travail et souvent meme se sentent en opposition avec lui>>. (16)

Le travail, a defaut d'englober dans son orbite les capacites et les valeurs individuelles, en tendant a les coloniser sous le rapport moyen-fin propre a la technique dans son aspect veritablement instrumental, perd sa fonction d'integration sociale comme en temoigne la situation des jeunes qui font les frais de la precarite. Le travail, tout comme la notion du meme nom, perdent sur les plans pratique et theorique leur caractere de pierre angulaire de la societe et de la theorie sociologique qui a pour but d'en rendre raison.

La fin veritable du travail?

Force est de constater le parallele frappant qui existe entre les mutations du travail et celles de la notion au moyen de laquelle il est envisage dans l'orbite de la theorie. Le concept de travail semble etre la caisse de resonance des metamorphoses de l'action productive qu'il designe. Ses transformations sont nombreuses sur le plan pratique. Le travail dans sa forme d'election, celle qui est nee de la revolution industrielle, est en voie de disparition. Il ne procede plus au rythme regulier et d'intensite egale de huit heures par jour, cinq jours par semaine. Les semaines de 60 a 80 heures sont monnaie courante pour qui travaille sous contrat ou a la pige. Les emplois a temps partiel se developpent rapidement et sont le lot d'une partie grandissante de la popualation, lesjeunes enparticulier. Le travail deserte par ailleurs les entreprises, les bureaux et les magasins pour le domicile, principalement en raison de l'implantation de techniques modernes de communication: l'ordinateur personnel, Internet, le t elecopieur.

Les emplois A temps partiel ou temporaires, les horaires variables, les contrats de duree limitee foisonnent. Aux Etats-Unis, par exemple, les deux tiers de la population active, soit 75 millions de personnes, travaillent plus de la moitie de leur temps hors des heures regulieres. La flexibilite dans le travail devient une regele. II est tout aussi vrai qu'en parallele de la precarite, le chomage s'accroit sans cesse, bien au-dela des chiffres officiels comme le reconnaissent volontiers les statisticiens de la Communaute europeenne. En France, notamment, la proportion des personnes aptes a travailler mais qui sont acculees au chomage representerait le quart, sinon le tiers de la population active en depit des chiffres officiels deja recenses. Certes, bon nombre de chomeurs declares ou non travaillent au noir et, de ce fait, font mentir ces donnees alarmantes. Il reste qu'ils ne detiennent pas un travail ou un emploi en bonne et due forme et font croitre le phenomene de la precarite de facon occulte. La popula tion qui en est frappee est evaluee, en France seulement, A douze ou treize millions de personnes. Selon toute vraisemblance, des proportions comparables existent aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

Ce tableau peu reluisant du chomage et de la precarite incite-t-il a decreter la <<fin du travail>> et a declarer ce dernier inutile? Le <<travail pour tous>> n'est-il que leurre ou illusion comme l'affirment de maniere peremptoire nombre d'auteurs parmi lesquels Andre Gorz? Certes le travail salarie, forme d'election du travail, est en net recul. I1 demeure que le travail continue d'exister bien qu'il ait change de forme. Non seulement persiste-t-il, mais les heures de travail ne cessent d'augmenter par le fait que les boulots s'accumulent en paral1ele, faute d'un emploi regulier. Les contrats de duree limitee accroissent egalement la somme de travail. La quete incessante de nouveaux contrats doit etre comptee comme du travail tant la concurrence en ce domaine est forte et requiert de l'energie et du temps. Le travail suscite de l'interet chez des individus qui n'avaient pas coutume d'en avoir, les etudiants par exemple, dont les etudes sont menees de front avec un emploi a temps partiel, voire meme a plein temps. Les jeunes peuvent certes jeter leur devolu sur les loisirs et les concevoir comme activites de predilection, mais en entrant dans la vie adulte, marquee au coin de responsabilites economiques, les loisirs sont vite supplantes par le travail, tout au moms en termes de temps.

La valeur attribuee au travail ne diminue pas, y compris--sondages a l'appui -- chez les personnes qui, pour diverses raisons, en sont depourvues et se voient accu1ees au chomage. L'attachement pour l'entreprise perd certes de son prix tout comme du reste la perception du travail comme source de communication et de satisfaction personnelle. Si la precarite le vide de sa capacite a etablir des liens et de certains de ses attributs -- comme l'application, l'assiduite, etc. -- le travail conserve sa valeur pour marquer l'identite individuelle, la jouissance de certains droits et privileges tout comme la securite ontologique. En pareilles conditions, la notion de travail a sa raison d'etre dans l'orbite theorique pour autant qu'elle soit redefinie de maniere it prendre en consideration les formes precaires qui, sur le terrain des societes modernes, caracterisent l'exercice qu'on en fait.

Travail et citoyennete, vers de nouveaux rapports normatifs

Selon nous, le travail, aujourd'hui comme hier, continue de lier l'individu a la societe, a la communaute, mais, de par sa precarite, fait apparaitre cette interaction sous une forme qui rend caduque sa capacite d'octroyer des droits propices a la citoyennete. En d'autres termes, le travail moule des valeurs et des nones en vertu desquelles l'integration sociale, par son entremise, trouve son fait en excluant ou en rendant obsolete tout droit rattache a la citoyennete, le faisant apparaitre au premier chef comme activite instrumentale. Chez les jeunes, principalement, quoique dans d'autres secteurs de la population egalement, le travail revet l'apparence d'une action de nature purement instrumentale, et celle-ci forme des symboles et des valeurs qui se substituent a ceux et celles qui generaient des droits, privileges et statuts suffisamment ouverts et publics pour donner acte a la citoyennete.

L'argent est sans doute le [much less than]gage symbolique[much greater than] (17) par le moyen duquel s'est operee cette substitution au detriment de la qualite sociale d'etre citoyen dote de droits et privileges. Sous sa ferule, ceux-ci ont ete effaces du travail au fur et a mesure qu'ils ont ete redefinis en fonction d'une valeur de nature economique ayant force de loi sur des marches a l'echelle de la planete. Cette valeur s'est formee au nom de la productivite, de la competitivite et de la croissance maximale posees comme une fin dont le travail et, surtout, l'individu qui l'accomplit, representent les moyens de l'atteindre. L'essoufflement de l'Etat-nation, son abandon de terrains d'action sociale au profit d'interventions economiques, la [much less than]deterritorialisation[much greater than] des grandes entreprises, la mobilite du capital et de la main-d' oeuvre et la [much less than]delocalisation[much greater than] vers les pays ou se pratiquent les bas salaires ont insensiblement contribue a effacer du travail le droit de cite pour le remplacer par une [R]gestion rationnelle de l'insecurite[much greater than] (18) au moyen [much less than]de mecanismes en apparence naturels[much greater than] qu'impregne l'argent. La citoyennete, subordonnee aux forces economiques, se resume alors au simple droit de voter qui devient la cible d'esprits cyniques.

L'expression flexploitation est mise de l'avant pour rendre compte de la nature des valeurs et normes de flexibilite et d'inevitabilite (19) qui, sous le couvert de la mediation qu'exerce l'argent, sont le fer de lance de cette apparence. Pierre Bourdieu, dans l'un de ses derniers ecrits polemiques ponctues de traits au vitriol, soutient que le travail precaire non seulement raye la citoyennete, ainsi que les droits qu'il confere, mais en outre annihile la force de se revolter en introduisant la concurrence dans les rangs des individus qui se resolvent a le pratiquer. Le travail se teinte de couleurs economiques qui constituent les valeurs en vertu desquelles il apparait au premier chef comme action instrumentale.

Selon nous, la revolte s'etouffe par le fait que les velleites en ce sens surgissent en fonction des motifs et des calculs economiques auxquels repond la precarite sous la mediation de l'argent; des lors, celui-ci donne au travail une forme et une valeur instrumentales. (20) En d'autres mots, la revolte sans voix demontre que le travail genere de nos jours des valeurs et des normes en fonction desquelles c'est l'argent qui se substitue aux droits et devoirs et, plus largement, a la citoyennete tant ceux-ci prennent corps par sa seule entrenuse.

Les jeunes, la citoyennete et le travail

La sociologie a la crosee de deux hypotheses

Le travail, tout comme la citoyennete, sont donc aujourd'hui compliques it definir. Le travail ne correspond plus a l'action remuneree par un salaire a laquelle le confinait a des fins theoriques la notion sociologique du meme nom. Sous des apparences contraires, il continue de lier l'individu a la communaute tout en traduisant cette interaction sous forme de valeurs et de normes qui contrecarrent leurs droits et privileges en raison de l'argent.

Une piste s'ouvre dans cette perspective. En sociologie, la precarite du travail ne doit pas etre strictement envisagee sous 1'angle de l'effacement de sa forme d'election: regulier, protege et source de securite. Le neoliberalisme a certes contribue it l'en depouiller tant ces trois mots representent aujourd'hui des entraves au travail. S'il s'en voit libere, c'est que de nouvelles normes et valeurs donnent corps au travail et au moyen desquelles la precarite trouve son droit, sinon sa raison d'etre. Elles se revelent dans les enquetes sociologiques sur le travail et les jeunes par l'intermediaire de reflexions comme celles-ci:

On ne risque pas de s'encrouter quand on est toujours sur la corde raide et dans une situation precaire. Il n'y a den de pire, a mon avis, que la securite d'emploi, le syndicalisme jusqu' aux oreilles, qui vous met sur les rails jusqu'a la retraite. Au contraire, moi ca me stimule etje n'en souffre absolument pas. (21)

A tel enseigne, les etudes sociologiques doivent demeurer ouvertes et attentives a la [much less than]culture[much greater than] des jeunes en regard du travail, en d'autres mots, aux normes et valeurs en fonction desquelles la precarite trouve sa pertinence et son fait non seulement dans l'exercice du travail, mais egalement dans les droits qui en decoulent et qui conferent aux jeunes he statut de citoyen. Elles doivent les reveler au grand jour pour saisir au vol ha connaissance en vertu de laquelle les jeunes s'expliquent, tout en leur donnant acte, Ia flexibilite et l'inevitabilite du travail sur le plan pratique.

Dans cette voie, deux hypotheses pointent en sociologie dans l'intention de rendre compte de l'insertion sociale des jeunes au vu des rates du travail a cet egard. Elles proviennent des auteurs cites plus haut: Andre Gorz et Pierre Bourdieu.

Selon he premier, les jeunes se detournent du travail salarie en toute connaissance de cause. Ils ne veulent plus centrer leur vie sur le travail a l'instar de leurs deux parents, pere et mere, les femmes ayant accede en foule au marche du travail durant les 30 dernieres annees. Eufants, ils en ont fait les frais soit par I'absence de leur deux parents, soit a cause de leur divorce. Le niveau de vie eleve dont ils ont joui n'a Pu exister qu'a ce prix. Dorenavant le travail correspond pour eux a l'argent qui leur est necessarie pour pourvoir leurs besoins essentiels. Il s'accomplit en marge d'activites paralleles sous les apparences de l'autonomie, de la creativite et du depassement sur d'autres plans que monetaire.

Les sondages le demontrent eloquemment. Dans leur formulation Ia plus classique, a la question [much less than]quelle est la priorite dans la vie?[much greater than], le travail ou la profession ont bien moins d'importance que a) d'avoir des amis, b) d'avoir assez de temps disponible, c) d'etre en bonne forme physique, d) de passer du temps en famille et e) d'avoir une vie sociale active incluant l'action communautaire et l'engagement social. Seulement 7% des jeunes (de 13 a 25 ans) citent d'emblee le travail comme [much less than]principal facteur pour reussir sa vie[much greater thsn]. En revanche, us sont prompts a s'engager dans les activites benevoles, le travail communautaire, bref a se vouer au service d'autrui sous l'egide de l'economie sociale, selon l'expression consacree. (22)

Le travail au sens large, sous-tendant les activites paralleles, est ainsi oriente vers le bien commun tout en gratifiant les jeunes qui l'exercent de capacites creatrices et d'autonomie qui prennent valeur a leurs yeux. Il se pare donc de qualites qui ne moulent pas d'office des valeurs individualistes. La citoyennete des jeunes ne s'etablit plus en function de ce qu'ils font, mais de ce qu'ils sont. Les jeunes se dotent de merites qui se rattachent a leur personne sans pour autant reduire cette derniere a sa force productive.

Ils attribuent ainsi a la citoyennete le lustre des qualites de leur personne, accrues de celles de leur sexe (ou genre), de leur ethnie, de leur orientation sexuelle, de leur religion, etc., toutes facettes que designe l'expression [much less than]multiculturalisme[much greater than) dans l'orbite de Ia philosophie et de la sociologie politique. Ces qualites donnent forme a l'ethique de la responsabilite qui aujourd'hui, chez les jeunes, est en voie d'effacer celle du travail. Elle gagne du terrain sans que les jeunes l'affichent sur la place publique, a cors et a cris, dans des manifestations de masse. Bile s'insinue en sourdine dans la societe, en une revolution muette qui donne a la citoyennete un nouveau visage. Les droits civiques se forment moins par des luttes ouvertes, a visage decouvert, qu'en vertu d'un changement de mentalite, souligne Gorz luimeme.

Pierre Bourdieu va ouvertement a l'encontre de cette position, la passant au crible de sa charge a fond de train contre le neoliberalisme. A ses yeux, les jeunes, accules a la precarite, ne mettent point en cause l'ethique du travail. Tout au contraire, elle s'impose sous la forme de la violence symbolique chere a cet auteur. En effet, la rarete du travail salarie provoque une rivalite sans bomes entre jeunes. La concurrence dans le travail se double de la concurrence pour le travail, laquelle se revele une lutte entre jeunes ruineuse pour la solidarite de leur generation, mais dont ils devraient s'armer sur le plan politique. Elle nourrit leur individualisme et les isole de toute volonte et action politiques pour conquerir le statut de citoyen apte a leur donner pleinement droit de cite.

La precarite entre ainsi en lice et prend la forme de la violence symbolique puisqu'elle nait de la <<fatalite economique>> ainsi que de la mondialisation des echanges et de l'information qui reduisent la voix politique des jeunes au silence tout en annulant leur droit de cite. La flexploitation -- habile jeu de mots a propos de flexibilite et exploitation -- prend ce visage dont la violence, selon Bourdieu, exprime la volonte politique du capital et des Etats d'aneantir les droits et privileges de la citoyennete des jeunes en particulier, durement atteints par le chomage, la flexibilite du travail et la liberalisation des marches. Ces droits et privileges seront recouvres par la voie de la revolution, pour parodier la <<revolution sans voix>> de Gorz lorsqu'il designe le changement de mentalite dont les jeunes seraient les principaux artisans. La qualite de citoyen de plein droit, le fait de jouir parfaitement de ce statut, sera acquis, au dire de Bourdieu, par la lutte politique, les manifestations de rue e t les debrayages de masse. Seules de telles manoeuvres, en effet, seront capables d'inflechir la flexploitation vers le travail dote de qualites politiques, civiques, culturelles, etc., propres a integrer le travailleur a la societe et etre en meme temps source de securite ontologique.

En guise de conclusion

La sociologie doit, tout compte fait, se mesurer a ces deux axes de recherche. Les enquetes sur les jeunes, le travail et la citoyennete viendront en verifier la pertinence. Toutefois, pour l'heure, elles ne doivent pas laisser croire que la citoyennete est affaire politique ou affaire de culture, l'une et l'autre obnubilant la notion de travail en matiere d'integration sociale.

Sur le plan theorique, le travail constitue la voie royale qui conduit a l'analyse de l'insertion dans la societe, y compris celle qui annule a bien des egards le droit de cite. Si la fin du travail est proclamee -- enonce imprudent, car c'est le travail salarie qui connait des rates, -- il ne saurait en etre ainsi en sociologie. A ce point de vue, le travail conserve sa fonction epistemologique capable d'eclairer l'insertion sociale et la citoyennete par le fait qu'il est envisage comme mediation, la forme de celle-ci restant a decouvrir sur le terrain. Sans pretendre joner sur les mots, on peut affirmer pour conclure que definir le travail se revele dans cette perspective un travail a la fois theorique et pratique.

Resume

La genealogie de la notion de travail est d'abord retracee dans cet article, tant dans l'orbite de la philosophie, de l'antbropologie et de la sociologie. Le travail y est certes concu comme action productive, mais egalement comme fer de lance du droit de cite. La precarite du travail sur le plan pratique vient reveler les limites de cette conception.

Allant contre la these de la <<fin du travail>>, l'auteur argue que le travail conserve sa fonction d'integration a la societe, mais sous une forme qui fait l'impasse sur les droits des personnes qui l'exercent, bref sur leur citoyennete. Les jeunes representent la tranche de la population concernee au premier chef par cette forme d'insertion nommee flexploitation.

Jacques Hamel est professeur titulaire au department de sociologie de l'Universite de Montreal. II est egalement professeur associe a l'Observatoire Jeunes et societe place sous l'egide d'INRS -- culture et societe. Auteur de nombreux ouvrages et articles sur les themes de la jeunesse, du travail et de l'economie, il conduit actuellement une enquete sur l'insertion professionnelle et sociale des diplomes dans une perspective longitudinale. En collaboration avec d'autres chercheurs de l'Observatoire Jeunes et societe, il vient de publier deux ouvrages: Etre jeune en l'an 2000 (Editions de l'IQRC) et Vivre la citoyennete. Identite, appartenance et participation (Liber).

Jacques Hamel, "Sur les notions de travail et de citoyennete l'heure de la precarite," Labour/Le Travail, 48 (automne 2001), 109-23.

(1.) Anthony Giddens, Les consequences de la modernite (Paris 1994),98.

(2.) Jeremy Rifkin, La fin du travail (Paris 1996).

(3.) Dominique Meda, Le travail, une valeur en voie de disparition (Paris 1995). Voir egalement Viviane Forrester, L'horreur economique (Paris 1996); Mathieu Bietlot, <<A l'ere du trepas du tripalium. Metamorphoses sociales>>, Les Temps modernes, 600 (juillet-aout 1998),57-104.

(4.) Il importe ici de ne pas confondre categorie ayant valeur anthropologique et categorie de l'anthropologie. Cette discipline, on le sait, de par son objet d'etude, les societes precapitalistes, invite a jouer de prudence dans 1'usage du terme travail en soulignant que <<dans beaucoup de societes non marchandes il n'existe pas de concept de [mucf less than]travail en general>>definissable comme une forme d'activte distincte des autres manifestations de la pratique sociale >>(Philippe Descola, La Nature domestique. Symbolisme et praxis dans l'ecologie des Achuars (Paris 1986), 350-351). L'anthropologie se fait un devoir de rappeler que le travail est dote de dimensions symboliques et culturelles que trahit le vocabulaire necessaire a sa realisation. En effet, son execution exige des notions, des pensees, des representations et des connaissances, elles-memes formulees et vehiculees par le langage, veritable pivot de toute culture. Un exemple suffira pour s'en convaincre.

Chez les Maenge de Nouvelle-Guince, brillamment etudies par Michel Panoff, le <<travail agricole>>, pour utiliser I 'expression en vertu de laquelle cette activite se concoit aujourd'hui, fait appel a trois verbes aux connotations differentes: d'abord lege qui signifie <<regler, equilibren>> des rapports; ensuite kuma, <<depenser de l'energie>>, la mobiliser de facon durable, et enfin vai, faire ce qu'il faut pour atteindre un but precis, et, dans un sens plus large, facon d'agir, moeurs. Dans cette voie, cultiver la terre, faire un <<beau potager much greater than], pour les Maenge, ne correspond nullement <<produire>> ou <<transformer>> la nature en vue de produire des biens utiles. Cette activite se reclame de ce but, mais se concoit a 1'intersection des trois champs semantiques reverberes par les verbes utilises a cette fin. A leur lumiere, l'horticulture est consideree comme un <<echange>> avec les ancetres et avec les dieux. En d'autres termes, l'action de cultiver un jardin ne signifie pas d'emblee tr ansformer la matiere, mais, par sa mediation, echanger et maintenir vivante la relation avec les forces invisibles qui incluent les morts et les ancetres ensevelis en terre. La beaute et la bonne odeur des jardins procurent leurs auteurs des merites qu'ils savent reconnaitre par l'abondance des recoltes. La culture de potagers releve certes d'une action productive, instrumentale vrai dire, mais immediatement enveloppee dans des traditions, des rites et des symboles qui en font un acte religieux. Les buts, les operations et les etapes du travail se rattachent a des representations et des valeurs transmissibles de generation en generation au sein de la culture. L'horticulture pratiquce par les Maenge revele que le travail, bien qu'il soit action productive, fait appel a des connaissances, a des savoirs et au langage que l'on associe a la culture. Get exemple rappelle par effet de contraste que le travail requiert d'office des representations, des connaissances et des moyens linguistiques, y compris lorsqu'il tr ouve son terrain d'exercice dans les societes modernes. (voir Michel Panoff, [much less than Energie et vertu: le travail et ses representations en Nouvelle-Bretagne>>, dans Michel Cartier (dir.), Le travail et ses representations (Paris 1984), 21-37.

(5.) Karl Marx, Le Capital, dans (Euvres, tome 1 (Paris 1963), 570.

(6.) Jules Vuillemin, L'Etre at travail (Paris 1949)

(7.) La sociobiologie s'est fait fort de le demontrer. Voir Edward O. Wilson, Sociobiology: the New Synthesis (Cambridge, MA 1975); pour la critique de cc point de vue, Marshall Sahlins, Critique de la sociobiologie (Paris 1980).

(8.) Alain Touraine, Production de la societe, (Paris 1973); <<L'inutile idee de societe>>, dans Jean Delacampagne et Roberto Maggioni (dir.), Philosopher. Les interrogations contemporaines (Paris 1980), 237-244.

(9.) Alain Touraine, Qu'est-ce que la democratie (Paris 1994); Pourrons-nous vivre ensemble (Paris 1997).

(10.) Clauss Offe, [much less than]Le travail comme categorie de la sociologie[much greater than], Les Temps modernes, 466 (1985), 2058-2095.

(11.) Jurgen Habermas, Discours philosophique de la modernite (Paris 1988), 97.

(12.) Jurgen Habermas, La technique et la science comme <<ideologie>> (Paris 1973), 21.

(13.) Habermas, La technique et la science comme <<ideologie>>, 22.

(14.) Jurgen Habermas, <<Citoyennete et identite nationale. Reflexions sur l'avenir de l'Europe>>, dans Jacques Lenoble et Nicole Dewandre (dirs.), L'Europe au soir du siecle (Paris 1992), 30. Ce texte a ete reproduit dans L'integraion repuplicaine sous une autre traduction de l'allemand, qui se lit comme suit: <<Les marches ou se traitent les biens, les capitaux et le travail obeissent a leur logique propre, independante des intentions des sujets. ... L'integration [par le travail] entre en concurrence avec l'integration sociale qui s'opere par le biais des valeurs, des normes et de l'entente, et donc de la conscience des acteurs>>. Jurgen Habermas, L'integration republicaine (Paris 1998), 78.

(15.) Voir notamment, <<Le travail desenchante>>, dans Misere du present. Richesse du possible (Paris 1997), 93-119.

(16.) David Cannon, Generation X and the New Work Ethic (Londres 1994), 13.

(17.) Anthony Giddens, Les consequences de la modernite, 30.

(18.) Pierre Bourdieu, <<La precarite est aujourd'hui partout>>, dans Contre-feux (Paris 1998), 100.

(19.) Bourdieu, <<La precarite est aujourd'hui partout>>, 99.

(20.) Sur ce point, qu'il faudrait developper plus avant, voir Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme (Paris 1999). Ce nouvel esprit du capitalisme a triomphe, selon ces deux auteurs, grace a la formidable recuperation de la critique -- celle qui, apres Mai 68, n'avait eu de cesse de denoncer l'alienation du travail par l'alliance du capital, de la technique et de la bureaucratie. L'effacement de la pensee critique s'est opere au gre des nouveaux modes d'organisation et de gestion des entreprises et -- surtout -- du discours du management qui, en s'en faisant l'echo a contraint les syndicats, par exemple, a definir les revendications ouvrieres en termes monetaires et sous la forme de la concertation qui faisait echec au rapport de forces entre employes et patrons.

(21.) Extrait d'une entrevue realisee aupres d'une bacheliere en etudes francaises, dans le cadre de la recherche [much less than]Itineraire d'une generation gatee et d'une generation perdue[much greater than]. Cette etude, achevee en 1994, a ene financee par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et le ministere de l'Enseignement superieur et de la Science du Quebec.

(22.) Les chiffres cites proviennent des sondages que David Cannon a realise, en 1993, aupres d'echantillons representatifs de jeunes americains, britanniques et hollandais.
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Author:Hamel, Jacques
Publication:Labour/Le Travail
Date:Sep 22, 2001
Words:7206
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