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Sport, culture et assimilation dans les antilles francaises, des colonies aux departements d'outre-mer.

ABSTRACT

Before the sixties, the French government did not show any interest in promoting sports in the French West Indies. In fact, sports were firstly promoted by a small native group. Who are they? Which qualities do they look for and find in sports? Which benefits--whether social or symbolic--do they draw from them? This paper presents the relation between the belief in the virtues of sport and the search for identity. Thus, our goal is to examine the importance of the "sporting spirit" in the assimilation process, in relation to the metropolis. The desire to be recognized, the wish to prove an equality, the need to belong to a community--even if it is far away, from a geographic and cultural point of view--are at the heart of a quest, evident in first part of the XX century in Guadeloupe and Martinique. This work is mainly based on the analysis of sports magazines and newspapers articles, as well as biographic approach, in order to outline the sportsman's profile. The ambition in drawing some common characteristics of sport development in the French West Indies, is also to allow a comparative study with other Caribbean countries.

Keywords: history, sport, French West Indies, physical education, exchanges

RESUMEN

En las Antillas francesas, el gobierno frances no manifesto gran interes en promover los deportes antes de los anos Sesenta. Asi pues, al principio la promocion del deporte estuvo en manos de un pequeno grupo. ?De quien se trata? ?Que virtudes y beneficios tiene para ellos el deporte? ?Que intereses tienen? En este articulo analizaremos la relacion entre el deporte y la busqueda de identidad y examinaremos la importancia de la difusion del "espiritu deportista" en el proceso de asimilacion de estas islas con respecto a la metropolis. El deseo de reconocimiento, el ideal de igualdad y la voluntad de integracion a una comunidad, aunque estas se encuentren lejos geografica y culturalmente, motivan el proceso de busqueda que las caracteriza durante la primera parte del siglo veinte en Guadalupe y Martinica. Mediante el analisis de revistas de deportes y de la prensa, asi como de una investigacion biografica, este estudio intenta presentar las caracteristicas basicas del deportista. Nuestra intencion es esbozar el proceso de desarrollo del deporte en el Caribe frances y, a la vez, proponer un acercamiento comparativo con respecto a los demas paises del Caribe.

Palabras clave: historia, deporte, Caribe frances, educacion fisica, intercambios

RESUME

Dans les iles francaises de la Caraibe, l'implantation d'activites sportives ne fait pas l'objet d'une volonte affirmee de l'Etat avant les annees 1960. La promotion du sport est assuree dans un premier temps par des relais locaux. Quels sont ces promoteurs? Quelles vertus trouvent-ils dans la pratique sportive? Quels sont les profits sociaux, symboliques associes a cette diffusion? L'objet de cette communication est de mettre en relation la croyance dans les bienfaits du sport et la recherche de reconnaissance. Autrement dit d'examiner le role joue par la diffusion d'un <<esprit sportif>> dans un processus d'assimilation. La volonte d'etre considere comme semblable, le souci de prouver une egalite, le desir d'etre integre dans un ensemble national--pourtant distant geographiquement et culturellement--sont au centre d'une quete, lisible dans le phenomene sportif dans la premiere partie du XXeme siecle en Guadeloupe et en Martinique. Cette etude s'appuie principalement sur une analyse des revues specialisees ou generalistes et a l'aide d'une approche biographique tente de tracer un archetype du pratiquant. L'ambition de cette communication est de tracer quelques grandes lignes caracteristiques du developpement du sport dans les iles francaises permettant une approche comparative avec les autres pays de la Caraibe.

Mots-cles: histoire, sport, Antilles francaises, education physique, echanges

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Le sport occupe une grande place dans les societes caribeennes. Or les pratiques physiques et leurs modes de developpement varient suivant les histoires propres a chaque pays, les influences culturelles et les tutelles politiques. Ainsi, par exemple, les Antilles francaises--Guadeloupe et Martinique--ignorent completement la pratique du cricket ou du baseball, preferant le football, l'athletisme ou encore le cyclisme. Le but de cet article n'est pourtant pas de rendre compte des activites privilegiees ou de retracer leur genese, mais plutot de souligner les liens entre le developpement des pratiques physiques de performance et l'environnement politique et culturel propre a ces anciennes colonies francaises devenue des departements d'Outre-mer. La citoyennete, octroyee a tous les Antillais avec l'abolition de l'esclavage, n'est pas suivie d'une veritable egalite. Les elites de couleur, en Guadeloupe et en Martinique, militent pour l'obtention des droits et des devoirs associes a ce statut. La transformation en departement apparait au debut du XXe siecle comme la garantie d'une integration definitive. Elle borne un horizon d'attente. Mais ce qui est considere comme une reconnaissance et une promotion par les uns, ne semble pouvoir passer dans le cadre de la Republique, que par le merite affiche. Comme la societe, le champ sportif aux Antilles francaises est donc marque par l'idee d'assimilation, dans ses dimensions politiques et culturelles. Le maitre mot semble etre--se conformer pour se faire accepter reconnaitre. Toutefois les attentes antillaises ne se limitent pas a des politiques d'alignement. Le terrain de sport constitue a la fois l'une des expressions exacerbees de la demande d'assimilation mais egalement l'un de ses espaces de contestation. Les discours des sportifs pionniers sont, a ce titre, exemplaires. Ils permettent de suivre la dynamique d'un univers mental, du debut du XXe siecle aux annees 1960, de mieux comprendre les resonances et les inflexions, de proposer une base de comparaison avec d'autres milieux caribeens.

I L'implantation du sport en milieu colonial

Aux Antilles francaises, des pratiques sportives de type <<aristocratique >> existent des la fin du XIXe siecle, reservees aux proprietaires et notables. Le but est de se retrouver entre gens du meme monde. Les espaces utilises sont d'ailleurs prives: les hippodromes accueillant les courses de chevaux sont liees, aux habitations comme les terrains de tennis. Seuls les sports mecaniques (motos, automobiles) et le yachting utilisent un espace public ou naturel, polarise toutefois par des usages differents, inaccessibles a la masse de la population coloniale. L'attribution de vertus educatives a des pratiques corporelles ludiques, et donc le souci de repandre les sports est a l'initiative de la bourgeoisie citadine de couleur. C'est-a-dire un groupe social qui partage les memes origines et, une formation scolaire relativement longue, en tous cas plus que le reste de la population, qui leur a permis d'acceder a des responsabilites, souvent de fonctionnariat (enseignement, impots, douanes etc.) dans la colonie. Ils disposent de temps libre, d'une relative aisance financiere, et partagent la foi dans un modele de societe presente comme ayant favorise leur promotion. La celebration d'une France <<emancipatrice>> accompagne la volonte de poursuivre ce qui est percu comme une ascension dans l'echelle de civilisation. Ils favorisent une ideologie de l'excellence au service d'une reconnaissance attendue, d'une integration definitive. Car la demande d'assimilation, qui traverse toute cette societe antillaise, est avant tout la quete d'une egalite, declaree depuis l'abolition de l'esclavage en 1848, mais dont les signes tardent a se faire sentir.

Le sport, comme l'ecole, apparait pour ces promoteurs comme le vecteur d'un avancement humain. Bien que tres fortement lie au modele francais, le developpement sportif ne connait pas les memes supports qu'en metropole. Les rivalites entre differentes methodes d'education corporelle (Weber 1971) sont attenuees aux Antilles francaises. Ces oppositions sont depassees par le besoin explicite de developper une pratique physique pour le plus grand nombre. Car les vecteurs de diffusion, tels qu'ils existent en France a cette epoque, sont inoperants aux Antilles. Le civil offre bien quelques opportunites reservees aux plus fortunes. Les jeunes Antillais ne font pas, avant 1913, de service militaire et ne sont donc pas en contact avec l'instruction corporelle militaire et les techniques de formation physique developpees notamment par la prestigieuse ecole de Joinville (Simonet et Veray 2003). La scolarite, devenue obligatoire avec les debuts de la IIIe Republique represente aux Antilles un tel espoir et un tel enjeu d'ascension sociale qu'une culture physique y est hors de propos. Encore faut-il bien distinguer les deux reseaux de l'ecole instituee par Jules Ferry, egalement grand proselyte de la colonisation. La grande majorite des eleves antillais, plus de 12 000 au debut du XXe siecle, frequentent--quand il y a de la place--l'ecole primaire, cette <<ecole du peuple>> dont l'horizon est constitue par le certificat d'etudes, susceptible d'ameliorer l'entree dans la vie active des 13 ans. Les instituteurs ont d'autres sujets de preoccupations ou d'urgence que les activites corporelles par ailleurs peu compatibles avec la dignite et la formation des maitres. C'est surtout dans le second reseau, le lycee, l'ecole de <<l'elite>>, qui possede ses propres classes elementaires et n'accueille que quelques centaines d'eleves privilegies, que sont abordees les pratiques physiques et sportives. Il faut concevoir le lycee comme une communaute, c'est-a-dire non seulement un groupe d'eleves qui frequente les etablissements secondaires payants, le lycee Carnot en Guadeloupe et le lycee Schoelcher en Martinique, mais aussi les autres membres de cette communaute educative, tels que professeurs, censeurs, repetiteurs. L'activite physique doit y concourir a la formation du futur citoyen. Pratiquee dans le lycee ou sa peripherie, dans les groupes de boy-scouts, les societes ou les clubs, le sport combine defiles d'inspiration martiale, gymnastique collective et pratiques de performance, quelquefois introduites par l'intermediaire des marins de passage, ou d'Antillais de retour au pays. Une geographie sportive est ainsi possible a retracer, les foyers initiaux partant classiquement des ports et des villes principales avant de rayonner vers les faubourgs et les communes.

En 1930, plus de 60% de la population est devolue a l'exploitation sucriere, avec des horaires depassant les 10 heures journalieres. La pratique sportive reste longtemps une affaire de privilegies, un petit groupe qui en 1936 par exemple en Guadeloupe est limite a 1251 licencies, exclusivement masculins, repartis dans les 10 clubs de l'ile. En Martinique a la meme epoque, 2685 pratiquants sont signales. (1) Au moment de la transformation en departement en 1946, les sportifs guadeloupeens sont estimes a 3700 et les martiniquais a 4620, c'est-a-dire a peine 2% de la population. Il faut attendre la fin des annees 1960 et les bouleversements d'une societe restee rurale pour que les effectifs explosent et commencent a interesser les statistiques officielles: ce n'est qu'a partir de 1969 que l'INSEE, l'Institut national de statistiques, rapporte les chiffres de la pratique sportive des Antillais dans ses donnees. Bien que quelquefois presentes dans les clubs depuis la fin des annees 1930, les femmes restent largement minoritaires, leurs pratiques commencant a se repandre seulement dans les annees 1970.

II Sport et quete d'assimilation

Ces sportifs pionniers, peu nombreux, sont de fervents proselytes et n'ont cesse d'inciter le reste de la population a pratiquer le sports. Ils creent des revues specialisees: pas moins de cinq en Guadeloupe entre 1943 et 1948. En Martinique, apres un premier essai avec Madinina sportive en 1930, le journal Le Sportif parait sans interruption de 1938 a 1963 et occupe une place centrale non seulement dans la vie sportive, mais politique et culturelle de l'ile comme l'evoque son sous-titre <<hebdomadaire sportif, litteraire et d'information>>. L'analyse de ces journaux specialises (Dumont 2005), des colonnes de la presse generaliste, et aussi les entretiens avec des sportifs pionniers permettent de dresser un tableau de ces convictions, tendues vers la recherche de reconnaissance.

La creolisation d'un esprit sportif

Les journaux mentionnes precedemment tentent de promouvoir un <<esprit sportif>>. Celui-ci, pourtant largement annonce dans les discours et les reglements des clubs, n'est qu'exceptionnellement expose ou detaille. Il s'agit bien d'une culture dans le sens oU chaque membre de cette communaute partage un ensemble commun d'actions et de perceptions.

Les sportifs sont des apotres de la modernite, sous toutes ses formes: il faut <<avoir un esprit en eveil a l'affut de toutes les idees neuves et de tous progres>>. (2) Mais l'enjeu est bien celui d'une integration. <<Nous Antillais, nous n'avons pas le droit de rester dans cette course rapide en retard sur l'horloge de l'histoire.>> (3) Les rapports avec la Metropole sont polarises par l'idee d'un retard a combler. Les discours sur l'inegalite des races, cautionnes au XIXe siecle par des discours <<scientifiques>> se sont mues en discours sur les differences de developpement. Des lors, la colonisation dite <<a la francaise>> associe l'idee des droits et des devoirs. La colonisation est presentee comme une necessite permettant aux <<peuples attardes>> de se hisser dans une hierarchie de civilisation. <<Ce qui fait la force de nos methodes de colonisation, c'est qu'elles poursuivent avant tout un but humanitaire: l'emancipation de l'indigene, que nous voulons amener progressivement a beneficier des bienfaits de la civilisation. Alors que d'autres continuent a considerer les colonies uniquement comme de vastes comptoirs a exploiter, nous avons compris qu'il y a une oeuvre plus noble a essayer d'elever peu a peu les etres primitifs qui les habitent.>> (4) En echange de cette posture presentee comme genereuse, la France doit beneficier d'avantages substantiels. Les visees d'amelioration du <<capital humain>> (Spivak 1987) montrent bien le telescopage des interets, economiques, politiques, culturels. L'incorporation dans les discours antillais est sensible: <<Plus belles, plus fortes, plus cultivees, plus dignes seront les peuples coloniaux qui evoluent sous les effluves puissantes du genie merveilleux de la mere-patrie, plus grand, plus fascinant sera dans le monde, le prestige de la France humanitaire et emancipatrice>>. (5) L'ode a l'assimilation est d'autant plus operante que tous les colonises de l'empire francais ne peuvent y pretendre. <<Les aptitudes et la valeur des races coloniales>> sont fixees et lors de l'exposition internationale de Paris en 1931, le point de vue anthropologisant de M.' Papillant (6) echelonne les possibilites d'evolution des differents groupes ethniques. Elle recoupe la question de couleur. Les Noirs, places en bas de l'echelle raciale, sont presentes comme inassimilables. Bien que les Antillais, declares citoyens francais depuis 1848, soient laisses en dehors de ces graduations visant les indigenes des grandes colonies d'Afrique ou d'Asie, toute l'ambivalence de leur situation s'y reflete. La seule facon de se distinguer d'origines africaines, de faire oublier les stigmates de la negritude, et donc d'etre percus comme <<inassimilables>>, c'est de prouver un degre d'integration, <<d'evolution>> deja realise. La distinction passe egalement par la transformation statutaire en departement francais. Celle-ci ne peut se concevoir sans l'adoption sans reserves de la culture metropolitaine. Le desir d'etre reconnus comme egaux renforce l'affichage ostensible des signes de la culture dominante. Les comportements valorises viennent d'ailleurs. Cette polarisation disqualifie a l'inverse tout ce qui est percu et presente comme signe d'arrieration. Les statuts du club sportif du Moule rappellent en 1932: <<sous peine d'etre puni, il est totalement defendu d'injurier et expressement interdit de parler creole>>. La langue marque une frontiere, comme l'habillement, les <<bonnes manieres>> ou les pratiques corporelles. L'enjeu sportif est bien celui d'un avancement humain, de l'elevation dans une echelle fantasmee de valeurs, dans laquelle l'Occident est percu comme la reference.

Le sport temoignerait des capacites developpees par le travail et l'effort, le renoncement aux comportements juges archaiques, l'adhesion sans reserve aux comportements emblematiques de la Civilisation. Le <<parfait sportif>>, tant de fois vante dans les journaux antillais represente ainsi le plus haut degre d'une hierarchie: <<Il est prouve qu'on peut faire partie a la fois de l'elite physique et culturelle; qu'en somme l'elite tout court, la vraie elite ne peut se concevoir sans sante et force, completant et rendant durable le plus bel epanouissement possible de l'esprit>>. (7) Le sportif exalte le modele de l'honnete homme: humaniste, curieux de tout. Le sportif est ainsi epris d'excellence, et se decline toujours sous ses triples dimensions indissociables: intellectuelle, morale et physique. L'image du gentleman, preuve de l'acclimatation de references anglosaxonnes la complete, et on peut y percevoir le processus de civilisation caracterise par Elias et Dunning (1986). La <<liberation controlee des emotions>> passe par l'interiorisation des mecanismes d'auto-contrainte: <<etre fort c'est d'abord se vaincre soi-meme>>. (8) Le self-control est signe d'education et presente comme condition indispensable du progres social: <<en toutes choses il doit y avoir une mesure. On ne saurait decemment sans risquer de porter atteinte aux droits du voisin franchir impunement les limites permises de la correction, de la courtoisie, de la moderation de langage, de l'honnetete de la discussion>>. (9) Les journaux sportifs se chargent de faire l'education des spectateurs. On felicite ou fustige le public pour sa tenue. Le <<culte du Beau, du Vrai, du Bien>> (10) est l'objet d'une veritable mission: <<je crois que l'education sportive est encore a faire a la Guadeloupe et quand je dis EDUCATION SPORTIVE, j'englobe tous les sports et tous les sportsmen>>. (11) La persistance de cette appellation de sportsmen, que l'on retrouve egalement dans Le Sportif a la Martinique traduit bien l'anciennete d'un modele et sa perennite aux Antilles. La pratique physique n'est pas consideree comme un but, mais un outil d'education, de promotion, d'inculcation de valeurs jugees indispensables et insuffisamment repandues.

La force n'est envisagee que mise au service des autres. Il y a une continuite de nature, en tous cas presentee comme telle, entre sport et engagement social. <<Notre devoir--le devoir de tous--est d'apporter, dans la mesure de nos facultes, quelque facteur de perfectionnement a l'existence collective>>. (12) La croyance sportive n'est pas separable de l'engagement associatif et mutualiste; l'influence socialiste et franc-maconne est forte a cet egard. Le sport est lieu d'investissement et d'affirmation sociale: <<C'est aux plus instruits, aux plus eclaires qu'incombe le devoir de donner l'exemple>>. (13) Cette rhetorique copie a l'identique les rapports coloniaux. Le sportif fait partie d'une elite, et a ce titre, se doit de faire beneficier le reste de la population de ses lumieres. Le sportif fait partie de l'elite intellectuelle: <<Place entre le standing d'une vie europeenne qu'il comprend, qu'il a parfois assimilee, et une foule qui ne demande qu'a pouvoir, elle aussi realiser les etapes nombreuses de cette ascension, l'intellectuel colonial n'est-il pas comme le guide? De lui, de ses directives, de ses suggestions doivent sortir la direction, la rapidite de cette marche vers la civilisation. Il est le responsable sans s'etre designe (...) Place a mi-chemin des colonisateurs et des colonises, venant des uns, ayant rejoint les autres, ils doivent etre l'interprete qui renseigne et explique>>. (14) Les sportifs, engages de fait dans la vie publique, sont convaincus de l'idee de leur mission. Au-dela des qualites enoncees, ce qui distingue le simple pratiquant du <<parfait sportif>>, c'est bel et bien la mise au service d'un ideal. Les valeurs physiques ne sont concues que desinteressees, portees sur l'autel de la collectivite.

L'engagement associatif se garde toutefois d'aller sur le terrain politique. La neutralite est chaque fois proclamee dans les reglements des clubs et associations, et maintes fois reaffirmee. Tout ce qui touche a la pratique politicienne est d'ailleurs entoure sinon de mepris, a moins de defiance. Mais si la coupure est annoncee avec tout engagement juge partisan, le sportif est necessairement un homme de la cite, et concerne par tout ce qui touche le citoyen. Pour Ferries Elizabeth, president du Club colonial et redacteur du journal Le Sportif, le sport ne se concoit pas sans education intellectuelle, morale et citoyenne. <<Nous nous occupons du corps que parce qu'il faut liberer l'esprit et nous nous occupons des questions sportives non comme un but mais comme un moyen. Mais rien de ce qui a rapport a la vie de la cite ne nous est indifferent. Rester en dehors des luttes politiques, d'accord, mais conserver integralement nos droits de citoyens, dire notre mot chaque fois que besoin est, a propos de toute affaire concernant la cite>>. (15)

Une pratique culturelle

Les associations sportives participent d'une recherche d'education, physique, culturelle et artistique. Elles proposent toutes des activites litteraires ou esthetiques. En Guadeloupe en 1947, sur 63 associations recensees, aucune ne se limite a la seule pratique d'exercices physiques. La Solidarite Scolaire de Pointe-a-Pitre, fondee en 1917, integre des ses origines des activites de football, de gymnastique et de theatre. Tres impliquee dans le football, l'athletisme et le basket, elle est presentee comme <<la doyenne des associations culturelles>> lors du congres de l'Union sportive basse-terrienne (USBT) du 27 juillet 1947. Renaissance de St-Claude, fondee en 1944, inscrit en championnat des equipes de football, basket et volley, ou evoluent les memes joueurs que l'on retrouve egalement au sein de l'orchestre de l'association, mais aussi dans l'animation d'evenements comme les floralies ou des projets d'amenagement des hauteurs de l'ile. En Martinique, en 1934, a l'occasion de l'inauguration de la Maison du sport, le maire de Fort de France, Victor Severe, a fait un don a l'Union des societes martiniquaises de sports athletiques (USMSA) des oeuvres completes des philosophes francais des Lumieres. Le sportif de cette epoque se doit d'etre un humaniste accompli, qui ne peut donc etre indifferent a la litterature, a la musique, en un mot a ce qui est presente comme la Culture.

Pourtant si les regards sont tournes vers la Metropole, l'environnement caribeen n'est pas oublie. Des echanges sont organises depuis le debut du XXe siecle. Les rencontres sportives sont l'occasion pour les revues specialisees de presenter les pays accueillis, d'appeler au resserrement des liens, voire meme de rever a la creation d'une licence sportive caribeenne. La mise en place du Trophee Caraibe en 1948, reunissant 7 pays de la region ouvre tous les espoirs. Cet evenement, bien que limite au football est presente dans la presse sportive guadeloupeenne comme les <<Jeux olympiques de la Caraibe>>.

Les differents sports sont federes par des associations generalistes jusque dans les annees 1950. En Martinique, L'USMSA, fondee en 1912, gere les differents clubs de l'ile, meme ceux qui ne lui sont pas affilies. La federation sportive de la Guadeloupe (FSG), rassemble depuis 1939 les deux groupements nes de la geographie de l'ile ou plus exactement des deux iles: l'Union sportive basse-terrienne (USBT) et la Ligue sportive de Grande-Terre (LSGT). Les associations et clubs sont tous omnisports. Ils proposent plusieurs activites, a commencer par le sport-roi, le football, mais egalement le basket-ball, le volley-ball, l'athletisme, ainsi que divers evenements culturels. Les pratiquants eux-memes s'adonnent a plusieurs disciplines. Sans doute, les effectifs reduits necessitent cette participation de tous. Mais n'y voir qu'une obligation en quelque sorte mecanique due au petit nombre de fervents pratiquants ferait negliger le sens de cet engagement. Il est inconcevable que le sportif ne soit pas un athlete complet, aussi a l'aise sur les pistes d'athletisme que sur les terrains de sports collectifs ou dans n'importe quelle activite nouvelle. Pas question donc de specialisation au detriment de la polyvalence. La competition est bien sur au centre de la demarche sportive et les sportifs revent de la gloire que les confrontations internationales pourraient leur apporter. Cependant, le sens meme des victoires doit etre mis en perspective: elles continuent de recompenser le club et non les individus. Ainsi les <<Trois courses>>, qui ressemblent a nos actuels triathlons, ressortent-elles d'une logique tout a fait differente. Les epreuves de course pedestre, de cyclisme et enfin de natation en mer permettaient de couronner l'equipe du club qui obtenait le meilleur classement et non un champion unique, un individu.

III La transformation en departement: l'assimilation sportive

La mise en conformite sportive

La transformation en departements, prononcee par la loi du 19 mars 1946 va avoir de profondes repercussions sur le domaine sportif. Cette loi dite d'assimilation apparait dans un premier temps comme une etape franchie vers la complete egalite. Pourtant l'alignement des structures sportives sur celles de la Metropole, suite a cette departementalisation, est aussi redoute. Certes, l'assimilation desiree et attendue <<apportera de toutes facons des avantages et des inconvenients. Il serait injuste de vouloir beneficier d'une situation sans en accepter les charges et les devoirs.>> (16) Les risques de l'uniformisation ne sont pas ignores, et les discussions abondent sur la demarche a suivre, les options possibles. Les journaux sportifs font un large echo de ces debats. Le systeme de la federation unique, qui perdure aux Antilles, presente l'avantage d'un regroupement des energies et des finances pour toutes les activites. Le football, seul sport, dont le spectacle permet des rentrees d'argent, alimente les autres activites sans ressources et qu'il convient selon les responsables, de developper. Des demonstrations d'athletisme sont ainsi systematiquement proposees en ouverture des matches de football, pour inciter les spectateurs a s'engager dans cette formation de base.

Mais dans le droit francais, une federation ne peut etre affiliee a une autre. L'argument juridique est sans appel. Il faut donc que les groupements antillais se plient aux normes metropolitaines s'ils veulent faire partie et beneficier de l'organisation federale francaise. Un compromis est d'abord mis en place, transformant les federations locales en ligues ou comites, pouvant ainsi s'affilier aux federations metropolitaines correspondantes et gardant au sein d'un meme organisme l'ensemble des sports. Mais la puissante Federation Francaise de Football (FFF), a l'origine de l'eclatement des federations multisports en France en 1920, refuse cette solution. Elle veut imposer de creer une ligue par sport, chacune etant immediatement instituee par la federation metropolitaine correspondante. Les sportifs antillais pesent les avantages et les inconvenients. Ils objectent le manque d'argent, de terrains, d'hommes surtout pour diriger toutes ces ligues, repondre a ces nouvelles exigences. En fait c'est tout l'equilibre du domaine sportif qui se trouve remis en cause par l'organisation suggeree. Comment dans ce cas preserver la volonte pedagogique? Comment amener <<les foules avides de spectacles sportifs>> vers la pratique physique telle que la concoivent les dirigeants antillais? <<Il ne faudrait pas non plus que le football, par sa force de seduction attire a lui toutes les intelligences, tous les devouements et tout le public.>> (17) L'hegemonie d'un modele, vehicule par le football inquiete depuis longtemps: <<l'emprise irresistible que ce sport exerce sur les enfants et les jeunes gens, malgre les accidents graves--entre autres coeurs deficients et capricieux qu'il peut provoquer dans les organismes non prepares--entraineront naturellement la jeunesse vers le stade. Pensez, on va pouvoir y courir, crier, rire tout a son aise, libre de toute contrainte>>. (18) Le spectre des dangers est donc large: sante physique--les risques d'une pratique specialisee sans education physique prealable se nourrit du spectre du coeur force--sante morale par l'exaltation de l'exhibition--le triomphe de l'individu au detriment de sa mise au service d'un collectif--sante sociale enfin par l'apologie du plaisir au lieu de l'apprentissage, de l'effort et de la discipline. Face a ces objections, les reponses de la FFF sont implacables: <<l'organisation sportive date de 35 ans>>. Le registre utilise est habile: c'est celui de la modernite, de la lutte contre l'archaisme, garantie implicitement par l'adoption du modele metropolitain. Cette presentation a evidemment une resonance affective forte pour les representants des nouveaux departements. La loi de transformation statutaire de 1946 a <<erige>> les colonies en departements. L'idee d'un quelconque retour en arriere est impensable, d'autant que l'enjeu de reconnaissance sportif s'ancre dans celui des innovations techniques. La souscription aux vues de la federation laisse esperer le contact avec les dernieres recettes sportives, la possibilite d'inscription a l'avant-garde des pratiques.

La ligue sportive de Guadeloupe suggere de <<reviser notre position et etudier en toute objectivite une modernisation, sans laquelle nous ne pourrons jamais etre integres dans la grande famille sportive francaise>>. (19) L'argument, une fois de plus est celui de l'integration, envisageable seulement en se debarrassant d'une organisation jugee desuete et depassee. La crainte d'etre laisses en arriere l'emporte sur les desavantages de l'affiliation. Comment se soustraire a cette proposition? Tout le mouvement sportif est tourne depuis ses origines vers la Metropole, et reve de cette incorporation. L'alignement est consomme. La creation de la ligue de football, en Guadeloupe et en Martinique est suivie par celle des autres ligues specialisees. Les groupements multisports disparaissent ou sont marginalises. Sans doute cette evolution etait a terme ineluctable. L'augmentation du nombre de pratiquants, les transformations de l'offre et de la demande sportive auraient eu raison de l'organisation originelle, mais la departementalisation a precipite le bouleversement de l'organisation sportive.

Trente ans apres la transformation statutaire, le redacteur en chef du journal Le Sportif persiste et laisse entendre que l'heure n'etait pas a la dissidence sportive: <<il devenait utile, selon moi de nous conformer a notre situation de departement.>> (20) Pourtant l'assimilation attendue n'etait pas concue comme la disparition dans un ensemble national, mais plutot la participation a celui-ci. La transformation statutaire tant voulue laissait esperer la prise en compte des particularites des nouveaux departements: <<Cependant si la science a supprime les distances, et si l'eloignement ne doit pas rentrer en ligne de cause, nous resterons tant soit peu differents de la metropole (encore un mot a bannir) et il est probable que nous aurons soit au point de vue financier, soit au point de vue administratif, ou economique et douanier, un regime special.>> (21) La periode d'euphorie suivant la transformation statutaire s'estompe tres rapidement, faisant remonter les doutes et laissant place aux desillusions. Dans l'effervescence culturelle de l'apres-guerre, d'autres modeles apparaissent. Le milieu sportif fortement implique dans la demande d'assimilation est aussi partie prenante de sa remise en cause.

<<La grande misere du sport a la Martinique>> (22) alimente l'idee d'etre des laisses pour compte. La lenteur des mesures ou leur injustice est denoncee: <<La Guadeloupe departement francais, demande pour son peuple que les conditions memes de la vie des citoyens ne lui soient jamais marchandees>>. (23) Des mises au point sont faites: <<Il s'agissait pour nous d'une assimilation a la metropole et non par la metropole>>. (24) Le milieu sportif, si desireux d'integration et de reconnaissance est aussi un des lieux de denonciation des <<mefaits de notre assimilation integrale>>. (25) Les attaques ne se limitent pas au domaine sportif, mais concernent plus largement les mesures d'une egalite attendues. Les mesures sociales promises tardent a etre appliquees et l'idee qu'il y a decidement deux categories de Francais contribue a radicaliser les positions.

La centralisation du mouvement sportif eclate egalement sous le poids des ambitions contenues, des divergences soudain affirmees. L'assimilation sportive deplace les lieux de decision, diminue le controle local et met fin a l'hegemonie d'un groupe pionnier. L'espace des sports se redessine, attisant au-dela des conceptions de la pratique, les appetits de pouvoir et les rivalites entre les defenseurs de chaque activite sportive, protegeant leurs ligues, entierement soumises aux regles de fonctionnement metropolitain. Dans cette periode de penurie de la IVe Republique, la recherche des moyens pour assurer la survie d'une discipline remplace peu a peu les debats sur la conception du sport ou son role educatif. L'engouement pour le spectacle sportif l'emporte progressivement sur la promotion d'un sport <<humaniste>>. <<L'esprit sportif va-t-il disparaitre?>> titrait deja Le Sportif le mercredi 21 juin 1939. Que devient l'esprit des pionniers dans la vulgarisation du spectacle sportif sans visee educative? Gardiens d'un temple menace, leur influence s'etiole, diluee parmi les differentes disciplines qui composent desormais le paysage sportif.

Une politique sportive tardive: la Veme Republique

Le milieu sportif antillais, contraint de se plier au moule francais, ne beneficie pas pour autant d'une prise en compte a la hauteur des attentes des ressortissants des nouveaux departements d'outre-mer. En cette periode de reconstruction, la France a d'autres urgences et priorites.

Sur le plan des equipements sportifs elle regresse d'ailleurs considerablement (Amar 1987). Il faut attendre le contexte des annees soixante pour qu'un changement de politique se fasse sentir. La demande de prise en consideration, moteur de la demarche sportive antillaise trouve bien tardivement, avec les debuts de la Ve Republique une conjoncture favorable. La guerre d'Algerie amene au pouvoir le general De Gaulle et une nouvelle constitution. Profitant d'une stabilite politique jusque-la inconnue, des effets de la croissance economique de ce que Fourastie (1975) a surnomme les Trente Glorieuses, la politique de prestige mise en place est egalement destinee a faire oublier l'attitude de la France discreditee sur le plan international. Maurice Herzog, alpiniste vainqueur de l'Anapurna en 1950, est nomme Haut-commissaire a la jeunesse et aux sports. La politique sportive initiee va continuer a bousculer le paysage sportif antillais.

Dans les departements d'outre-mer, les projections de la croissance demographique, 3% par an, menace de faire passer la population antillaise de 539.000 habitants en 1960, a 694.000 en 1970, Martinique et Guadeloupe confondues, ce qui se traduit par <<155.000 personnes de plus a nourrir, vetir, instruire, loger>>. (26) La surcharge est inquietante, les moins de 20 ans representent deja 53% de la population dans des iles verrouillees economiquement. Le secretariat general des scouts de France, lance une enquete a ce sujet: <<Jeune d'outre-mer, que feras-tu demain?>> (27) L'existence est loin de se confondre avec les esperances. L'inquietude pour les politiques metropolitains vient toutefois peut-etre moins des conditions de vie et d'avenir aux Antilles, que des poussees de revendication qu'elles suscitent ou amplifient. Comment apprivoiser la jeunesse? Les evenements de decembre 1959 en Martinique, ou l'agitation autour de la <<conference de la jeunesse guadeloupeenne>> du 10 au 13 aout 1960 inquietent les decideurs politiques d'autant plus que dans le contexte de guerre coloniale, une reference est inevitable et omnipresente, enflammee par le charisme de Frantz Fanon, militant de la decolonisation, politique et des esprits, et <<mort au service de l'Algerie>>. (28)

Le sport, outil <<pour la regenerescence de la jeunesse>> comme le proclamaient les premiers numeros du journal Le sportif, est indissociable du traitement de ce probleme. Pour les representants de l'Etat, il y va de l'ordre social mais aussi du prestige et de la place de la France dans cette region marquee par la revolution (Cuba) et l'accession aux independances. Comme en temoigne le rapport de l'inspecteur general envoye en tournee aux Antilles en 1960: <<Il importe de donner de la France dans ses departements d'outre-mer, le visage qu'elle merite>> or, <<L'equipement sportif scolaire et civil, et l'equipement culturel ont ete negliges depuis la departementalisation>>. Le bilan est catastrophique: <<ainsi n'y a-t-il nulle part un stade digne de ce nom, ni une salle couverte ou un gymnase de competition, ni une piscine>>. (29) Une politique d'equipements, faisant tardivement echo aux lois-programmes en Metropole, est entamee. Le projet d'un Centre regional d'education physique et sportive (CREPS), assurant aux Antilles la formation des cadres est lance. La revendication des sportifs vise aussi les echanges, notamment la participation aux differentes epreuves nationales. Profitant d'un conge dans l'hexagone, Henri Calpas, president de la ligue guadeloupeenne de football est recu par le Haut-commissaire. Il plaide pour la participation a la coupe de France des equipes des departements d'outre-mer et l'envoi d'entraineurs de haut-niveau aux Antilles. Maurice Herzog, d'abord reticent, eu egard aux problemes d'organisation et de financement d'une telle operation, en mesure rapidement la portee. Ce projet rejoint les mises en oeuvre-recentes du Haut-commissariat en Afrique. Les jeux de la Communaute tentent de reunir plusieurs pays, independants ou non, mais <<francais de langue et de culture>>. (30) Dans ce cadre, l'assimilation ne repond plus a un alignement espere, elle devient l'ultime et illusoire rempart contre la dislocation de l'influence francaise.

Cette participation aux jeux de la Communaute, a Madagascar, ou les Antilles n'etaient pas prevues a l'origine, pourrait signifier une consideration longtemps attendue par les ressortissants des departements d'outre-mer. Elle marque finalement le profond decalage avec les attentes. Car la participation se fait suivant un souci d'equilibre entre les delegations. Trois concurrents sont requis pour la Guadeloupe, la Martinique et la Reunion, deux pour la Guyane. (31) L'application de cette arithmetique, si elle permet le deplacement d'athletes d'outremer, ne repond plus aux espoirs. Les Antillais, longtemps exclus de ces rassemblements, ne souhaitent plus seulement participer, mais bien se mesurer aux meilleurs, autrement dit etre reconnus pour leur propre valeur, et non la seule appartenance a une communaute. Or, en meme temps, les Antilles sont conviees aux Southern Games a Trinidad. Cette invitation est consideree comme un immense honneur, car elle represente la possibilite de rencontrer des sportifs de classe internationale et l'inscription revendiquee dans un environnement geo-politique qui ouvre de nouveaux horizons. Ces competitions sont revelatrices des changements de modele en train de s'operer. Ce ne sont pas seulement les references qui changent, ou les regards qui se detournent. Le modele du sportif accompli est maintenant depasse par celui du champion, dont les performances tiennent lieu d'excellence.

Guadeloupe et Martinique ont longtemps ete considerees comme trop petites ou trop eloignees pour constituer des viviers potentiels d'athletes. Or, les athletes originaires des colonies d'Afrique, tres presents dans le sport francais dans les annees cinquante, (32) choisissent de representer les couleurs de leurs pays nouvellement independants (Deville-Danthu 1997). Les Antillais cumulent donc soudainement l'avantage d'une proximite que confere le developpement des transports aeriens, des qualites physiques attribuees aux athletes de couleur et d'une nationalite francaise qui ne semble pas risquer l'ingratitude d'une remise en question ... Les regards se tournent en metropole donc vers les Antilles. Cette attention repond egalement aux priorites exprimees. Le Conseil national des sports nouvellement cree en France est ainsi <<charge d'elaborer une politique sportive notamment en etudiant toutes les mesures a prendre pour elever le niveau sportif de la nation et pour degager et entrainer rationnellement une elite sportive nationale.>> (33) Pas moins de huit Antillais jouent en championnat de France de football 1962-1963 et bientot l'athletisme des DOM va representer des espoirs de medailles qui arrivent a point nomme pour les jeux olympiques. Les prestations de Bambuck, de Sainte-Rose, enflamment les foules et font grimper aux Antilles les effectifs de licencies. De sport marginal, voire <<pratiquement inconnu>>, (34) l'athletisme cristallise des esperances de part et d'autre de l'Atlantique. Desormais, le sport francais s'appuiera de plus en plus sur le sport antillais, l'utilisant comme un reservoir d'athletes. (35)

Ainsi, l'ideal sportif, lie a la domination d'une generation de dirigeants, marque par la quete de l'assimilation et la soif de reconnaissance, se trouve bouleverse dans les annees soixante. L'eclatement de l'organisation centralisee, la croissance des effectifs, l'affirmation de nouvelles references amenent d'autres modeles d'identification. La dependance sportive, et a travers elle, francaise est contestee. L'assimilation, reve de generation d'Antillais se mue en instrument d'alienation. La culture ose se penser au pluriel. Et le sport continue d'entretenir des reves renouveles. Bien que les itineraires et supports soient differents, le sport aux Antilles francaises presente de nombreux points communs avec le reste de la Caraibe. (36) Seul lieu de reussite sociale envisageable pour beaucoup d'Antillais que la dependance economique laisse a l'ecart, les terrains de sport oscillent aujourd'hui entre recherche d'integration et affichage d'une difference (Reno 2005).

Received: 9 August 2006 Revision received: 3 May 2007 Accepted: 4 May 2007

References

Sources primaires

Les references des sources primaires sont precisees dans les notes de fin de document.

* Archives

Archives nationales, (Paris) F/44/103

Archives Departementales de la Guadeloupe Serie Continue: carton 13 dossier 2

* Presse Antilles

Le sportif

Madinina sportive

Le Dimanche sportif

Le Dimanche sportif et culturel

Match

Le Nouvelliste

La Revue Guadeloupeenne

Stade

* Presse metropole

Esprit

France-Football

* Ouvrages

Annuaire de la Ligue de Football Martiniquaise, 1978-79.

L'Education physique aux colonies, Ecole superieure d'education physique, Joinville le Pont, 1930.

Exposition Coloniale Internationale et des pays d'outre-mer, Paris, 1931, Rapport general, Paris, Imprimerie nationale, 1933-1934.

Sources secondaires (bibliographie)

Amar, Marianne. 1987. Nes pour courir, sport pouvoir et rebellions (1944-1958). Grenoble: Presses Universitaires de Grenoble.

Beckles, Hillary and Stoddart Brian. 1995. Liberation Cricket, West Indies Culture. Manchester & New York: Manchester University Press.

Deville-Danthu, Bernadette. 1997. Le sport en noir et blanc. Paris: L'Harmattan.

Dumont, Jacques. 2005. "La presse sportive dans les Antilles francaises." The Journal of Caribbean History 39(1):71-87

Elias, Norbert and Dunning Eric. 1986. Quest for Excitement, Sport and Leisure in a Civilizing Process. Traduction francaise 1994: Sport et civilisation, la violence maitrisee. Paris: Fayard.

James, Cyril L. R. 1963. Beyond a Boundary. London: Hutchinson.

Fourastie, Jean. 1975. Les Trente Glorieuses ou la revolution invisible. Paris: Seuil.

Reno, Fred. 2005. "Equipe de France ou equipe des Antilles? le sport de hautniveau comme espace d'identification multiple." Outre-terre 8:235-260.

Seecharan, Clem. 2006. Muscular Learning. Cricket and Education in the Making of the British West Indies at the End of the 19th Century. Kingston & Miami: Ian Randle Publishers.

Simonet, Pierre et Veray Laurent. 2003. "L'Empreinte de Joinville, 150 ans de sport (1852-2002)." Les Cahiers de L'INSEP, n[grados] Hors serie.

Spivak, M. 1987. "Un concept mythologique de la IIIeme Republique: le renforcement du capital humain." Journal of International History 4(2).

Weber, Eugen. 1971. <<Gymnastics and Sports in fin de siecle France: Opium of the Masses?" American Historical Review 76(1).

Notes

(1) Pour un developpement, je me permets de renvoyer a mes deux ouvrages <<Sport et assimilation a la Guadeloupe>>, L'Harmattan, 2002 et <<Sport et formation de la jeunesse a la Martinique>>, L'Harmattan, 2006.

(2) Le Dimanche Sportif, n[grados] 70-71, 3-10 aout 1947.

(3) Revue Guadeloupeenne, n[grados] 40, avril mai juin 1960, <<Etre realiste (en guise d'editorial)>> de B. Lara, responsable sportif.

(4) L'Education physique aux colonies, Ecole superieure d'education physique, Joinville le pont, 1930, p.3.

(5) Madinina-sportive, jeudi 6 fevrier 1930.

(6) Exposition Coloniale Internationale et des pays d'outre-mer, Paris, 1931, Rapport general, Paris, Imprimerie nationale, 1933-1934, tome 1 (7 tomes).

(7) Le Dimanche sportif et culturel, n[grados] 99, 16 mai 1948.

(8) Le Dimanche sportif et culturel, n[grados] 112, 28 novembre 1951.

(9) Le Dimanche sportif, n[grados] 17, 7 avril 1946.

(10) Stade, n[grados] 1, 30 juin 1945.

(11) Match, n[grados] 12, 5 mai 1944.

(12) Le Dimanche sportif et culturel, n[grados] 128, 16 mars 1952, <<Propos de la semaine>>.

(13) Le Dimanche sportif, n[grados] 19, 20 avril 1946, <<Propos du sportif>>.

(14) Le Nouvelliste, samedi 19 fevrier 1938.

(15) Le Sportif, n[grados] 357, 11 mai 1946.

(16) Le Sportif, 27 mars 1945, <<Assimilation>>.

(17) Le Dimanche sportif et culturel, n[grados] 131, 6 avril 1952, editorial.

(18) Le sportif, n[grados] 7 33 juin 1938.

(19) Le Dimanche sportif et culturel, n[grados] 127, 9 mars 1952.

(20) Historique de la LFM, Annuaire de la Ligue de Football Martiniquaise, 1978- 79, p.13.

(21) Le Sportif, 27 mars 1945, <<Assimilation>>.

(22) Le Sportif, n[grados] 417, mardi 20 janvier 1948.

(23) Le Dimanche sportif et culturel, n[grados] 73, 16 novembre 1947.

(24) Le Sportif, n[grados] 463, 26 fevrier 1949, <<C'est a l'elite qu'il appartient de se prononcer>>.

(25) Le Sportif, n[grados] 455, mardi 30 novembre 1948.

(26) E. Marie-Joseph, "Realites economiques", in Esprit, avril 1962, "les Antilles avant qu'il soit trop tard", p.580.

(27) Archives Departementales de la Guadeloupe (ADG), S.C. carton 13 dossier 2.

(28) E. Glissant, "Culture et colonisation", Esprit, op.cit., p.595.

(29) Rapport de mission de l'inspecteur de la jeunesse et des sports, 1960, Archives nationales, (Paris) F/44/103.

(30) Document d'organisation des jeux de la communaute, adresse au prefet. ADG, S.C. carton 13 dossier 2.

(31) Lettre de M. Soustelle, ministre delegue aupres du Premier ministre a M. le ministre charge de l'aide et de la cooperation, 2 fevrier 1960, avec copie a M. Hirth.

(32) France-Football du 27 octobre 1959 recense 17 ressortissants d'Afrique occidentale dans les principaux clubs metropolitains, titrant "le football francais: celui de la communaute".

(33) Journal officiel de la Republique francaise, 13 decembre 1960.

(34) Rapport de l'inspecteur de la jeunesse et des sports, Archives nationales, F/44/103. En 1961 en Guadeloupe, l'athletisme compte 191 licencies.

(35) L'apparition des sports modernes en Martinique, Encyclopedie du sport,

(36) L'abondante litterature consacree au cricket caribeen, de CLR James (1963) a Clem Seecharan (2006) en passant par Hillary Beckles et Brian Stoddart (1995), et tant d'autres, a largement souligne l'impact du sport comme lieu d'affirmation et de reussite dans la societe coloniale.
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Author:Dumont, Jacques
Publication:Caribbean Studies
Date:Jan 1, 2007
Words:7212
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