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Serge GAGNON, Destin clandestin. Autobiographie intellectuelle.

Serge GAGNON, Destin clandestin. Autobiographie intellectuelle, Quebec, Presses de l'Universite Laval, 2016, 221 pages.

<<[I]l faut beaucoup d'humilite ou de courage, ecrit l'historien Serge Gagnon, pour publier des livres>> (p. 66). Ajoutons qu'il en faut une dose supplementaire pour lancer dans le monde une autobiographie intellectuelle, un genre oo ce ne sont pas seulement les idees, les analyses, mais tout un itineraire de vie qui se trouvent jetes en pature a la critique.

La biographie, et particulierement l'autobiographie, raffole de la coherence, de l'unite. Quel chercheur n'a pas reve d'avoir son Recit d'une emigration, de mouler sa vie et son oeuvre dans le creux d'une intention unique et globale? Mais que faire d'un parcours en ligne brisee ? Comment rendre compte des ruptures fondatrices? Car nos louvoiements et nos virages serres expriment qui nous sommes aussi bien que la continuite de nos personnalites.

L'acte declencheur de ces souvenirs intimes est un courriel ecrit par un historien d'une autre generation, Eric Bedard, que Gagnon prend soin de citer en introduction. L'auteur des Reformistes s'y etonnait et sommait presque l'historien retraite de s'expliquer a propos de sa rupture avec le paradigme intellectuel dominant, qui un temps fut le sien, celui de la Revolution tranquille. La question posee par Bedard etait judicieuse et opportune. La reponse de Gagnon l'est tout autant : nous etions aussi curieux de savoir!

Ne dans Charlevoix l'annee du declenchement de la Seconde Guerre mondiale, Gagnon s'est rapidement pris d'affection pour la culture ecrite. Guide par la devise de son pere (volonte, courage, perseverance), qui faisait office pour celui-ci de triade revolutionnaire (liberte, egalite, fraternite), il s'est construit un parcours professionnel, du poste de caddy de golf qu'il occupa des l'age de 13 ans jusqu'a ceux de professeur aux universites d'Ottawa (1967-1976) et du Quebec a Trois-Rivieres (1976-1996). Une formation non disciplinaire--cumul de certificats en histoire canadienne, en litterature et en etudes anciennes--et un cours d'historiographie qu'on lui commanda lui permirent de produire une these publiee, non pas avant d'avoir ete fardee d'une mince couche de critique marxiste au gout du jour, sous le titre Le Quebec et ses historiens de 1840-1920 (1978). Un livre incontournable, encore consulte de nos jours, qu'aucune synthese historiographique serieuse n'est venue depuis remplacer ou completer.

C'est vers 1980, soit au moment oo l'imaginaire symbolique de la Revolution tranquille commence a s'epuiser, que Gagnon retourne le sablier et amorce son <<changement d'orientation>> (p. 65). Life begins at 40, clame-t-il. Mais si la demarche critique de l'historiographe qui se couchait alors etait en phase avec l'esprit demystificateur de l'epoque, presse de ramener le savoir a ses determinismes sociaux et ideologiques, l'historien des moeurs qui se levait, lui, pouvait craindre des turbulences. Quel accueil allaient reserver au Gagnon <<nouvelle mouture>> des historiens habitues a considerer la religion comme un simple moyen de controle ou une alienation? L'incapacite ou le refus de plusieurs contemporains a penser le religieux devait-elle empecher d'en reconnaitre l'action dans l'histoire? Un nouveau rapport au passe, fonde sur autre chose que la condamnation et le deboulonnage de statues, devait voir le jour; la memoire malheureuse de la grande noirceur catholique devait etre liquidee. A travers un ouvrage comme Mourir hier et aujourd'hui (1987), Plaisir d'amour et crainte de Dieu (1990), ou encore sa trilogie sur le clerge paroissial, Gagnon a contribue a refaire de la transcendance un facteur structurant dans la comprehension des acteurs historiques.

Sommes-nous bien, du coup, en face d'un <<destin clandestin>> comme incite a le croire le titre de l'ouvrage ? Meme accompagne du prefixe << semi >> (p. 2), l'adjectif parait fort lorsqu'on l'emploie a propos d'un historien qui est parvenu a faire une longue carriere dans l'enseignement universitaire, ne s'est jamais prive de critiquer ses semblables--ses objections aux theses de Fernand Ouellet sont fameuses--, s'est exprime sur maintes tribunes et a publie 15 ouvrages. D'autant que l'emergence de l'histoire culturelle, surtout a partir du nouveau millenaire, a fini par offrir une forme de legitimite a des travaux que l'histoire sociale dominante avait d'abord condamnes a la marge. Mais n'oublions pas a quel point un certain materialisme historique a longtemps colle au tapis les epaules de l'instance culturelle en science humaine. Freud pretendait que le reve est une action. Ainsi, dirons-nous, de la religion dans l'histoire: elle est un moteur electrique dont le champ magnetique est aussi malaise a percevoir qu'a mesurer. Par ses travaux sur l'histoire de la subjectivite, Gagnon nous aura fait prendre conscience de l'effectivite de l'intangible et incites a plus de consideration envers la foi de nos ancetres.

Par ailleurs, si l'evocation des difficultes d'adaptation a la culture universitaire du reseau de l'UQ, des desaccords entre collegues, de l'exigence d'elaborer de nouveaux programmes universitaires et de preparer des demandes de subvention, des grandeurs et miseres du metier d'enseignant et du processus d'evaluation par les pairs revet une indeniable valeur formatrice pour les jeunes entrant de la discipline, on peut douter que ces derniers se sentent assez concernes par les reglements de compte avec les evaluateurs anonymes, qui sont a la limite de l'elegance et s'etalent parfois sur plusieurs pages, pour en tirer quelque profit.

Enfin, si, comme nous l'avons souligne, le souffle de l'historiographie a tranquillement ramene l'oeuvre dans le sens de l'Histoire, la morale de l'homme, elle, semble etre restee coincee quelque part en travers du XXe siecle. De livre en livre, Gagnon s'est bati une solide reputation de moralisateur, etiquette qu'il assume pour une large part, regrettant seulement que parfois <<cette irresistible passion du present ait ecorche [s]on integrite professionnelle>> (p. 148). Bien que l'autobiographie autorise certainement mieux que la monographie ce genre <<d'envolees polemiques>>, ce n'est certes pas tout le monde qui se reconnaitra dans une condamnation du consumerisme et de l'hedonisme moderne qui ne s'accompagne d'aucune critique un peu mordante des structures socio-economiques.

Peut-etre fallait-il prendre le monde actuel a rebrousse-poil pour faire surgir des realites passees que des yeux trop acclimates a la lumiere du present ne parvenaient pas a percevoir. Mais le lecteur d'aujourd'hui n'en conserve pas moins la liberte de s'approprier le savoir produit avec rigueur tout en abandonnant la morale aux quatre vents.

Julien Goyette

Professeur au Departement des lettres et humanites

Universite du Quebec a Rimouski
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Author:Goyette, Julien
Publication:Etudes d'histoire religieuse
Date:Mar 22, 2017
Words:1120
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