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Scenes de la vie en rouge. L'epoque de Jeanne Corbin, 1906-1944.

SCENES DE LA VIE EN ROUGE. L'epoque de Jeanne Corbin, 1906-1944 Andree Levesque Montreal, les editions du remue-menage, Collection De memoire de femmes, 1999; 309 p. On comprend qu'Andree Levesque soit partie a la recherche de Jeanne Corbin. Decouvrir dans les archives du parti communiste canadien, les traces d'une militante francophone durant la decennie des annees 1930, cela doit etre fascinant (p. 16). Mais son projet d'ecrire la biographie de Jeanne Corbin a du se modifier en cours de route, tant sont minces et surtout biaisees, (archives policieres) les traces documentaires qui la concernent. D'o le titre choisi pour cet ouvrage: Scenes de la vie en rouge, qui annonce justement que la biographie sera fermement situee dans le contexte plus global de la militance communiste au Canada. Auteure de l'ouvrage Virage a gauche interdit. Les communistes, les socialistes et leurs ennemis au Quebec 1929-1929 (Boreal, 1984), Andree Levesque etait particulierement bien preparee pour nous livrer une connaissance approfondie de la question. Certes, les ouvrages de Linda Kealey et de Jean Sangster: Beyond the Vote (McClelland and Stewart, 1989), J. Sangster: Dreams of Equality. Women on the Canadian Left, 1920-1950 (McClelland and Stewart, 1989) et L. Kealey: Enlisting Women for the Cause. Women, Labour and the Left in Canada 1890-1920 (University of Toronto Press, 1998), ont examine la question du point de vue du Canada anglais. Mais on ne trouvait aucune publication en francais, ou concernant le Quebec. Comme de juste, les rares etudes sur le parti communiste au Quebec n'ont pas aborde la question des femmes de maniere specifique et sont d'ailleurs pratiquement introuvables: M. Fournier, Communisme et anticommunisme au Quebec (1920-1950) (Albert Saint-Martin, 1979); R. Cerneau et al., Le droit de se taire. Histoire des communistes au Quebec de la Premiere Guerre Mondiale a la Revolution tranquille (VLB, 1989). On doit feliciter les editions du remue-menage d'avoir publie cet ouvrage dote d'un appareil scientifique impressionnant: bibliographie considerable, 688 notes imprimees sur 40 pages! Les lectrices, toutefois, ne devront pas se laisser rebuter par les appels de notes. Ces notes attestent certes des recherches colossales qui ont ete requises pour ecrire l'ouvrage, mais elles ne sont pas indispensables a sa comprehension. Au contraire, c'est a un texte tres lisible, souvent elegant, que nous convie Andree Levesque. Cet ouvrage constitue une excellente introduction a la comprehension de la presence communiste au Canada entre 1917 et 1944. Et si Jeanne Corbin, n'apparait guere dans ces pages, l'auteure n'en est nullement responsable. Andree Levesque est allee partout: en France, lieu de naissance de l'heroine; en Alberta, lieu d'installation de ses parents immigrants; a Toronto, Montreal, Timmins et Rouyn, principaux endroits ou s'est deroulee la carriere de Jeanne Corbin. Par ailleurs, des photos et des reproductions de documents manuscrits ou imprimes ajoutent les temoignages visuels aux temoignages documentaires ou oraux. Plutot que de tomber dans les conjectures, [elle] a choisi d'etre discrete (p. 16). Le premier chapitre retrace le destin des parents de Jeanne Corbin, de Cellettes, (Loir et Cher) a la region de Tofield dans le nord de l'Alberta ou ils emigrent en 1911. La jeune fille devient communiste durant ses etudes secondaires a Edmonton, a l'age de 18 ans. Elle frequente aussi l'ecole normale de Camrose et se presentera toujours comme institutrice meme si elle n'a pu exercer le metier: la GRC, qui possede un dossier sur la jeune militante, bloque toute embauche eventuelle. Si on ne connait pas les motivations de Jeanne a rejoindre le parti communiste, on retrace ses principales activites dans la mouvance des Jeunesses communistes, actives en Alberta a la fin des annees 1920. Le second chapitre evoque l'entree de Jeanne Corbin a la permanence du parti communiste canadien, a Toronto, en septembre 1929. C'est l'occasion pour Andree Levesque de nous expliquer le contexte global de l'Internationale communiste, notamment apres 1927, quand s'amorce la troisieme phase; la structure organisationnelle du parti communiste canadien; ses principales spheres d'action politique: la Ligue de defense ouvriere qui soutient les militants arretes et menaces de deportation; et ses actions specitiques au moment de la crise economique, laquelle semble confirmer les predictions des analyses communistes de l'economie mondiale capitaliste. Elle explique egalement dans quel contexte il faut comprendre l'opposition des communistes a la gauche socialiste durant ces annees. Dans ce chapitre, Jeanne Corbin est presentee comme une docile militante, organisatrice infatigable, douee pour la parole, ce qui lui vaut une arrestation remarquee a Toronto en octobre 1929. Ses etats de service et son bilinguisme lui valent d'etre envoyee a Montreal pour developper une section francophone. Le Komintern estime que le Canada est un pays bilingue et les Canadiens francais forment une des masses d'origine (p. 85). Le troisieme chapitre expose donc les activites de Jeanne Corbin dans la metropole quebecoise de 1930 a 1932. Le contexte, cette fois, consiste a brosser un tableau vivace de la classe ouvriere montrealaise; a decrire les actions entreprises sous l'egide du parti communiste pour secourir les ouvriers et les ouvrieres et de la repression qu'elles entrainent; a expliquer les donnees de la mefiance du proletariat montrealais a rejoindre le parti communiste. On suit egalement Jeanne Corbin dans ses differentes activites: traductrice, journaliste, syndicaliste, animatrice hors pair. Elle sait adopter le ton familier qui rejoint les ouvriers, plus que celui des leaders pedants qui ne sortent guere du jargon officiel (p. 90). L'Ouvrier canadien, le journal qu'elle tient a bout de bras, publie cinq numeros d'avril a octobre 1931. Les resultats, toutefois, ne sont pas a la mesure des efforts deployes. Montreal semble donner le cafard a tout le monde (p. 125), ecrit Jeanne Corbin a son amie Beckie Buhay, qui fut sa mentore lors de ses premieres annees dans le parti. Le chapitre suivant nous amene dans le Nouvel-Ontario, dans la region de Timmins, ou elle est envoyee en 1932. Jeanne Corbin est melee de pres aux greves de bucherons qui eclatent en Abitibi et en Ontario au milieu des annees trente. De nouveau, l'historienne nous situe dans le contexte, et nous permet d'entrevoir le temperament solide de Jeanne Corbin, presque seule femme a soutenir l'agitation ouvriere dans le milieu foncierement masculin des chantiers. Elle est d'ailleurs arretee, jugee et emprisonnee, episode de sa vie qui contribue a en faire une heroine. On assiste aussi a la publication de La Vie ouvriere, qui est assuree de plus en plus difficilement par la militante. Un autre chapitre est consacre a l'action de Jeanne Corbin a la Cooperative de Timmins. Cette etape de sa carriere correspond a la volte-face du parti communiste face a la gauche, alors qu'on tente de constituer un Front populaire contre les forces du capitalisme. L'historienne nous explique donc ce nouveau contexte, assez complexe dans le paysage du syndicalisme canadien et des elections federales de 1935. La guerre d'Espagne est ensuite au centre de cette conjoncture, tout comme les proces de Moscou et l'epuration a laquelle ils donnent lieu. Cette toile de fond affecte tous les militants communistes a partir de 1936. De nouveau on suit le travail de base de Jeanne Corbin, dans une institution cooperative qui permet aux ouvriers et aux familles d'echapper a la domination economique des magasins de compagnie, tout en lui laissant du temps pour la militance politique et syndicale. Lorsque se produit le pacte germano-sovietique en 1939, le virage ideologique du parti communiste, qui s'associe avec les fascistes, semble difficile a endosser par tous les militants mais plusieurs maintiennent leur adhesion inconditionnelle. Andree Levesque precise: Ce que nous connaissons de la carriere de Jeanne Corbin nous porte a la classer dans cette derniere categorie (p. 173). Le chapitre six aborde de maniere specifique la question de la place des femmes dans les organisations communistes. Ce chapitre est sans doute le plus eclairant de tous et permet de faire le point sur les rapports paradoxaux qui ont toujours caracterise les partis communistes avec le mouvement des femmes. Nonobstant toutes les professions de foi egalitaires, ce parti d'hommes reglait les activites feminines et se mefiait du pouvoir de detournement de toute lutte specifiquement feminine, et ceci souvent avec l'approbation des premieres concernees. Une militante comme Jeanne Corbin trouvait normal que les revendications des femmes soient subordonnees a la lutte des classes (p. 209). Le dernier chapitre suit Jeanne Corbin au sanatorium Queen Alexandra de London a partir de 1942. En effet, atteinte de tuberculose, la militante doit interrompre son travail. A cette date, l'Allemagne a envahi I'URSS qui a rejoint les forces alliees. Les militants communistes sortent de la clandestinite et forment le Parti ouvrier progressiste. Pour cette periode, l'historienne a pu beneficier de la correspondance de Jeanne avec Helen Burpee. On note son enthousiasme a souligner les victoires des camarades, notamment Fred Rose, elu a Montreal en 1942. Pendant les deux annees ou elle avait milite avec les camarades de Montreal, elle avait prepare le terreau de cette premiere victoire electorale (p. 223) propose l'historienne. Mais les documents personnels laisses par Jeanne Corbin sur la fin de sa vie sont un peu decevants, centres sur la vie quotidienne au sanatorium. On note toutefois cette remarque: Je crois que nous avons beaucoup de chance d'etre comme nous sommes, les yeux grands ouverts, sans avoir peur de regarder les choses en face(227). Cette soi-disant lucidite nous semble aujourd'hui derisoire, mais temoigne de la certitude ideologique ou se retrouvaient les militants communistes a cette epoque. Meme tonalite dans son testament ou elle legue ses humbles possessions. Dans l'epilogue, Andree Levesque fait la part des choses sur les jugements a posteriori qu'on formule aujourd'hui sur le communisme et permet de mieux comprendre l'enthousiasme qui a porte ce mouvement politique durant la premiere moitie du 20e siecle. Modele de methodologie historique, Scenes de la vie en rouge est un ouvrage eclairant pour comprendre les activites du parti communiste canadien avant la seconde Guerre Mondiale ainsi qu'une illustration de la difficulte de faire apparaitre les femmes dans l'histoire. Le beau visage de Jeanne Corbin qui figure sur la couverture est une invitation a lire cet ouvrage qui deviendra indispensable pour faire comprendre une periode qui nous semble aujourd'hui si lointaine.
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Publication:Resources for Feminist Research
Article Type:Book Review
Date:Jan 1, 2000
Words:1678
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