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Romain Gary et l'art de la ventriloquie: le pacte autobiographique dans pseudo.

Dans son roman autobiographique La Promesse de l'aube, Romain Gary decrit une tres curieuse mutation qu il aurait subie a son insu :
   A mon vif regret, je suis oblige de reconnaitre [...] qu'il y a
   entre moi et mes cordes vocales un malentendu complet. Je n'ai pas
   d'oreille et pas de voix. Je ne sais pas du tout comment c'est
   arrive, mais il me faut bien reconnaitre ce fait. Je n'ai pas,
   notamment, cette voix de basse qui m'irait si bien : pour une
   raison ou une autre, c'est Chaliapine hier et Boris Christoff
   aujourd'hui qui se sont trouves dotes de ma voix. Ce n'est pas le
   seul malentendu dans ma vie, mais celui-la est de taille. Je suis
   incapable de dire a quel moment, de quelle sinistre manipulation,
   la substitution a eu lieu, mais c'est ainsi, et ceux qui veulent
   connaitre ma veritable voix sont invites a acheter un disque de
   Chaliapine. [...] Je suis une grande basse tragique incomprise et
   je le demeurerai jusqu'a la fin de mes jours. (1)


Que la manipulation et la substitution vocales (pas toujours si sinistres, quoi qu'il en dise) aient exerce une fascination durable sur Romain Gary, voila qui ne fait point de doute. L'oeuvre du romancier se tisse de toutes sortes de voix qui s'emancipent des corps dont elles sont censees provenir. La Danse de Genghis Cohn, par exemple, compte parmi ses personnages le fantome d'un deporte d'Auschwitz qui hante son tortionnaire nazi jusqu'a prendre possession de sa voix, voire de son recit. Dans La Promesse de l'aube, la mere du narrateur s'assure que ses lettres seront envoyees a son fils parti a la guerre pendant les trois ans qui suivront son deces : elle continuera ainsi a lui parler d'outre-tombe, par-dela la mort.

Mais il ne s'agit pas uniquement d'une thematique ou d'une metaphore obsedantes chez l'ecrivain, c'est toute la conception garyenne de la litterature comme simulation qui se donne a entendre dans ces voix desarrimees de leur ancrage originel, joyeusement parties a la derive de ceux qui parlent. (2) A coup sur, la question de la ventriloquie nous conduit au plus vif de son art poetique. Tout entiere commandee par le principe de la mascarade et du travestissement de la voix, l'ecriture de Gary ne cesse d'affirmer l'autonomie fonciere de la fiction par rapport a son createur. L'oeuvre litteraire, n'en deplaise a Sainte-Beuve, n'aurait strictement rien a voir avec la biographie ou la psyche de l'ecrivain. Pour Sganarelle, volumineux recueil d'essais dans lequel Gary elabore son credo artistique, est formel sur ce point : << il n'y a pas d'identite entre une oeuvre et son auteur [...] ceux qui vous deduisent de votre oeuvre ne s'apercoivent pas de la supercherie, de l'imposture. >> (3) Frustrer ce puissant desir de conjoindre un ecrivain a son oeuvre, et partant, de lier un corps a une voix, ainsi pourrait-on resumer le projet litteraire de Romain Gary.

Et pourtant, tout au long de sa carriere prolifique, celui-ci se colleta avec la << legende qu'on [lui] avait collee sur le dos >>. (4) Du moment que la critique a echafaude le mythe d'un auteur, disait-il, elle devient sourde aux modulations de son ecriture et finit par seriner inlassablement le meme refrain : << un auteur classe, catalogue, acquis [...] dispens[e] les professionnels de se pencher vraiment sur [sion oeuvre et de la connaitre>> (5). Le probleme pour Gary etait donc le suivant : comment faire resonner dans son oeuvre, que tout le monde tenait d'ores et deja pour acquise, une voix jusque-la inouie? La solution fut de changer de corpus, en changeant, ni plus ni moins, de corps. Pour se faire entendre, il dut investir un personnage auquel put se greffer cette nouvelle voix.

Nul n'ignore comment Gary se livra a cette fabuleuse metamorphose. L'une des supercheries les plus enlevees de l'histoire litteraire contemporaine, l'aventure Ajar a fait couler assez d'encre pour qu'on n'ait plus besoin, ici, d'en ressasser les details. Il suffit de rappeler les grandes lignes de l'exploit : en 1974 parait Gros-Calin, le premier roman qu'ecrit Gary sous le pseudonyme d'Emile Ajar. Hors quelques-uns de ses proches, personne (pas meme son editeur chez Gallimard) n'est mis dans le coup. Roman jubilant d'humour et bouillonnant de revolte, Gros-Calin connait un succes immediat, alors qu'Ajar, lui, demeure cache en coulisse sous pretexte de ne pas vouloir compromettre son anonymat. L'annee suivante, il recidive avec La Vie devant soi, couronne par le Goncourt--prix qu'on ne peut recevoir qu'une seule fois, et que Gary avait deja obtenu en 1956 pour son roman Les Racines du ciel. Voila qui ne manquera pas d'ajouter du piquant a l'affaire ... A fortiori que la critique peine a croire qu'il s'agit la de l'oeuvre d'un simple debutant : Ajar ne serait-il pas plutot le pseudonyme d'un Aragon ou d'un Queneau? Flairant le piege, la presse reclame un entretien avec l'ecrivain prodige. Gary decide par consequent d'embaucher le cousin de sa mere, Paul Pavlowitch, un jeune homme dans la trentaine qui aurait, semble-t-il, la tete de l'emploi. Ce role de compere, Pavlowitch l'incarnera jusqu'au suicide de Gary en 1980.

De son vivant, Gary reussit donc a donner le change a ses lecteurs, meme si sa perilleuse entreprise fut semee d'embuches et que le ventriloque ne sut pas toujours maitriser son pantin. Il n'est que de songer a la photo d'Ajar, c'est-a-dire de Pavlowitch, publiee contre la volonte expresse de Gary : de la revelation de l'identite reelle de Pavlowitch jusqu'a la decouverte de sa parente avec Romain Gary, le pas fut vite franchi. Il reste que personne (ou presque) n'arrivait a croire que cet ecrivain de la vieille garde, gaulliste inconditionnel, put se faufiler derriere le nom d'Ajar, tellement celui-ci s'impregnait du parfum de Mai 68. Que Romain Gary soit Emile Ajar, la chose paraissait carrement inconcevable. En effet, dans un essai devenu desormais celebre, Michel Tournier balayait cette hypothese du revers de la main en la qualifiant d'une << supposition d'enfant >> tout a fait << aberrante >>. (6)

C'est a ce moment decisif de l'histoire, en vue d'etouffer les rumeurs qui circulaient sur l'identite d'Ajar, que Gary entreprend d'ecrire Pseudo, espece d'autobiographie simulee d'Emile Ajar, alias Paul Pavlowitch. Et c'est justement sur cette drole de pseudo-biographie, << le plus deroutant des ecrits d'Ajar >> (7) au dire du critique Jean-Marie Catonne, que je voudrais m'attarder ici. Non seulement cet ouvrage a-t-il signe le triomphe de la mystification de Gary, il permet aussi d'elucider cette question de ventriloquie dans son oeuvre.

Je postule donc au depart qu'il importe d'envisager Pseudo en tant que texte proprement litteraire et non point comme simple piece de circonstance, ainsi qu'on a eu tendance a le faire jusqu'a present. Les exegetes de Gary ont avance diverses raisons personnelles pour lesquelles il aurait cree Pseudo : a) c'etait un ecrivain frustre, ronge par l'amertume, qui avait des comptes a regler avec la critique ; b) c'etait un mythomane ruse de premiere categorie ; c) c'etait un homme mine qui frolait la depression nerveuse. En d'autres mots, c'est toujours a la lumiere de la vie de l'auteur qu'on interprete son oeuvre. C'est dire a quel point ce reflexe de lecture est tenace. Encore aujourd'hui, du reste : dans Le Monde des livres du 5 mars 2004, par exemple, Florence Noiville achevait sa critique d'une nouvelle biographie de Gary en affirmant que cette derniere << nous conduit surtout a cette conclusion : le chef d'oeuvre de Gary, c'est lui, c'est sa vie >> (8). Malgre l'interet critique renouvele dont jouit actuellement l'auteur, les etudes biographiques prevalent encore largement sur l'analyse des textes. Ironie du sort pour celui qui a passe toute sa vie a tonner contre l'equivalence de l'ecrivain et son oeuvre, et qui fera du succes de l'affaire Ajar une sorte de victoire a la Pyrrhus : s'il est vrai que le canular a ete concu afin d'echapper a << la gueule qu'on lui [avait] faite >> (9), il n'en demeure pas moins qu'une fois eventee, la supercherie finira par rabattre de plus belle l'oeuvre de l'ecrivain sur sa biographie. Je propose quant a moi de retourner a la materialite des textes d'Ajar, et de Pseudo en particulier, afin de me mettre a l'ecoute des voix qui les traversent.

Car l'affaire Ajar remonte essentiellement a une question de voix. A toutes fins utiles, Gary explore le meme monde romanesque dans les romans signes Ajar, a ceci pres qu'il tente de creer l'illusion qu'ils decoulent d'une tout autre source. A en juger d'apres les commentaires des lecteurs qui se sont emerveilles, a la sortie des livres d'Ajar, de l'emergence de cette voix a nulle autre pareille et jamais encore entendue dans la Republique des lettres, Gary a tenu son pari avec panache. Michel Tournier, entre autres, saluait l'oeuvre en ces termes :
   Au printemps de 1974, une voix nouvelle s'elevant dans le concert
   des nouveautes litteraires fit dresser les oreilles du Landerneau
   des lettres. On n'avait jamais entendu petite musique si
   tendrement naive, accents d'une ironie si enfantine, gouaille
   d'une si desarmante
   drolerie. (10)


A quoi donc tiennent l'originalite et le pouvoir d'envoutement de ces romans? Tournier nous livre deja la reponse : c'est grace a la voix insolite de leurs narrateurs. Bien qu'ils s'inscrivent dans la lignee des narrateurs peu fiables qui prennent en charge le roman moderne, ils se distinguent nettement des raconteurs hypocrites et sournois d'un Gide ou d'un Camus. C'est que les heros d'Ajar n'agissent jamais de mauvaise foi ; ils ne cherchent pas deliberement a nous tromper. Seulement, ces etres ineptes et mal-aimes sont des innocents, innocence que Gary thematise jusque dans la langue desopilante qu'il leur fait parler. Une naivete primesautiere inflechit le francais picaresque des narrateurs, dans lequel se multiplient a foison les fautes de langue, les sauts du coq-a-l'ane, les improprietes lexicales, les infractions a la logique, les coquilles qui affichent l'usure des idees recues et les figures de style prises au pied de la lettre. Ce qui parle dans et a travers ces narrateurs idiots-savants, c'est bien la doxa, mais devenue paradoxale ; la voix de l'opinion publique subit une torsion inedite qui la rend, du coup, etrangere a elle-meme. Les narrateurs d'Ajar parviennent de la sorte a renouveler notre vision du monde en nous revelant ce que d'ordinaire on ne percoit pas.

Mais la facture du roman ajarien, ou si l'on prefere sa signature, releve avant tout de l'exploitation systematique de ce qu'on pourrait appeler, au sens large et pour aller vite, l'anacoluthe. Sauf que dans ce cas-ci, l'interruption dans le mouvement previsible de la phrase joue non seulement au niveau grammatical et rhetorique (c'est l'anacoluthe au sens strict du terme) mais egalement sur le plan semantique. C'est tout le sens de la phrase, et non pas sa seule structure syntaxique, qui s'en trouve abruptement, voire sauvagement, detourne. Toute a l'image de la tournure inattendue qui fait bifurquer la trajectoire de Gary, cette figure de style produit le << grain >> de la voix d'Ajar. (11) Certes, le phrase ajarien s'avere si aisement identifiable que les critiques en vinrent a baptiser ces tangentes saugrenues du nom << ajarisme >>. J'en cite au hasard quelques-uns :

<< Pendant longtemps, je n'ai pas su que j'etais arabe parce que personne ne m'insultait.>> (12)

<< Je me sentais bien, j'eprouvais une sorte d'euphorie et de prolo gomene [sic], mot dont je ne connais pas le sens et que j'emploie tou jours lorsque je veux exprimer ma confiance dans l'inconnu. >> (13)

<< [...] le docteur Katz s'est foutu tellement en colere que sa barbe tremblait, parce que j'ai oublie de vous dire qu'il avait une barbe. >> (14)

<< Je me souviens tres bien de ce moment dans ma vie parce qu'il etait tout a fait comme les autres. >> (15)

<< Je suis un faible, je le dis sans me vanter. Je n'ai aucun merite a ca, je le constate, c'est tout. >> (16)

Ces citations rendent sensible l'immense pouvoir de seduction--autre forme de detournement--dont dispose le narrateur candide qui ne sait pas trop ce qu'il dit. Le topos du narrateur naif qui ne maitrise pas son recit modifie d'entree de jeu le rapport du lecteur au roman ajarien. Le procede opere une redistribution du pouvoir au sein du texte, en gratifiant le lecteur d'un savoir dont le narrateur, lui, n'est manifestement pas depositaire. Bien souvent, Cousin, Momo et Jeannot (les protagonistes de Gros-Calin, La Vie devant soi et L'Angoisse du roi Salomon) ne saisissent guere la teneur de leurs propos, tandis que nous, bien entendu, jouissons du rare privilege de tout comprendre. L'ecart entre notre omniscience et leur ignorance tisse un lien de connivence entre nous et l'auteur. Nouee dans le dos du narrateur, cette complicite nous fait gouter l'un des plus grands plaisirs de la lecture des romans d'Ajar.

Ce mecanisme textuel se calque sur le modele de la ventriloquie : la plaisanterie vient de l'ecrivain (c'est-a-dire du ventriloque) tout en etant racontee par le narrateur (ou la poupee) dans << sa >> voix. Cette structure ventriloque des romans d'Ajar n'a rien d'un detail aleatoire ; je la tiens, au contraire, pour fondamentale. A mon sens, il s'agit la de rien moins qu'une defense et une illustration de l'art poetique de Gary. Les clins d'oeil qu'il echange constamment avec ses lecteurs servent a mettre en evidence son esthetique tout entiere batie sur le deport et la projection de la voix.

Venons-en a cet egard a Pseudo, l'autobiographie d'Ajar qui n'en est pas vraiment une. Piece qui promet de verrouiller la demonstration de la poetique de Gary, elle est en meme temps celle qui menace de trahir son secret. C'est en creusant plus a fond ce paradoxe que renferme Pseudo que l'on pourra ensuite reflechir sur le genre autobiographique auquel il fait entorse.

On m'excusera de rappeler, avant de poursuivre mon analyse, la these de Philippe Lejeune qui semble faire consensus sur la question epineuse de l'autobiographie. Dans Le Pacte autobiographique (1976), Lejeune definit le genre en termes d'un pacte conclu entre l'ecrivain et son lecteur. Selon lui, c'est un genre performatif et contractuel avant tout. L'autobiographe tente ainsi de persuader ses lecteurs de ses bonnes intentions par tout un ensemble d'indices contractuels destines a les engager. Le plus important de ceux-ci, d'apres Lejeune, est le nom propre de l'auteur qu'il incorpore dans son recit en guise de signature qui fait office de garant d'authenticite. Ainsi, lorsque dans Les Mots, Jean-Paul Sartre fait allusion a son sobriquet d'enfance, << Poulou >>, il scelle le pacte en certifiant que le je qui prend la parole est celui-la meme qui ecrit.

Le contrat se fonde de la sorte sur l'identite du protagoniste, du narrateur et de l'auteur dont le nom parait sur la couverture du livre. Soulignons en outre le role essentiel qui echoit au lecteur au sein de ce dispositif : il est tenu de souscrire au pacte, sans quoi l'autobiographie demeure nulle et non avenue. Non pas qu'il faille croire le narrateur sur parole, tant s'en faut. Lejeune montre bien que les serments de sincerite de l'auteur nourrissent les soupcons du lecteur autant qu'ils les chassent. Par une sorte de retournement pervers, la trahison imminente du pacte par le lecteur sceptique aurait meme partie liee avec son bon fonctionnement. (17)

Or affirmer, comme le fait Lejeune, que l'autobiographie est constituee conjointement par l'ecrivain et le lecteur, c'est la redefinir de fond en comble. Au lieu de decrire l'autobiographie en termes d'un compte-rendu du passe de l'auteur, dont il revient au lecteur le soin de verifier l'exactitude des faits, Lejeune l'assimile a une position qu'occupe le lecteur dans une dynamique particuliere. Du coup, l'autobiographie devient une question de pratique et non d'essence ; c'est tout autant, et meme davantage, un mode de lecture qu'un type d'ecriture. A la rigueur, on pourrait stipuler qu'est autobiographique tout texte que nous lisons dans cette optique. Meme en ce qui concerne les cas de supercherie, qui conservent leur interet pour Lejeune dans la mesure oU ils temoignent d'un fantasme de l'auteur, (18) ces rares exceptions ne font que confirmer, in fine, la regle d'or du pacte. C'est ce pacte que Gary va ployer a sa visee dans Pseudo, en s'appropriant les armes de l'autobiographie pour mieux articuler son refus du genre.

Signe Emile Ajar, nom de plume reconnu de Paul Pavlowitch au moment de la parution du livre, narre par un personnage qui s'appelle Paul Pavlowitch, alias Emile Ajar, et (ostensiblement) ecrit par Pavlowitch, Pseudo paraissait remplir, du moins aux yeux de son public en 1976, la condition sine qua non du pacte. Toujours est-il qu'en elisant d'ecrire l'autobiographie de son homme de paille, Gary se voit confronte a deux exigences concurrentes et fondamentalement incompatibles. D'une part, il est appele a ecrire un ouvrage dont la syntaxe et la facture soient encore reconnaissables comme de 1' << ajar >> et non pas comme du << gary >>. D'autre part, Gary doit s'assurer sinon d'emporter l'adhesion des lecteurs, du moins de les convaincre de lire son texte comme une autobiographie, si peu fiable soit-elle. Mais voila que le pacte tel que le decrit Lejeune se situe aux antipodes du fonctionnement des oeuvres d'Ajar. Alors que le contrat fait fond sur l'identite de l'auteur et du narrateur, la << signature >> d'Ajar, au contraire, ne peut s'esquisser qu'a partir de la non-coincidence entre le narrateur naif et l'auteur qui en tire les ficelles. La difficulte pour Gary consiste des lors a concilier les exigences du pacte avec les modalites singulieres de l'ecriture Ajar.

Le defi est de taille. Pas question, evidemment, de faire de Pavlowitch un gamin comme Momo ou un imbecile comme Cousin. Mais rien n'empeche Gary, pour les besoins de son pastiche, de transformer Ajar, dit Pavlowitch, en jeune homme paranoiaque, pour ne pas dire franchement schizophrene, qui sejourne regulierement dans une clinique psychiatrique au Danemark. Pseudo epousera ainsi la forme d'un monologue dejante, compose sous l'effet de stupefiants et ponctue des hallucinations du narrateur. (19)

D'une pierre deux coups, cette astuce de Gary lui permet d'apposer la << signature >> d'Ajar au texte, par le biais d'un narrateur capable de produire le genre d'anacoluthes et de menager les effets de surprise que l'on attend de lui. Trouvaille geniale, le delire qui palpite dans la trame decousue de Pseudo assoit la credibilite du texte comme document tout en mettant en doute la veracite de chacune de ses assertions. Qui plus est, le brouillage des dates et des evenements qui semble confirmer la precarite mentale de Pavlowitch servira par ailleurs a faciliter l'esquive de Gary.

A cette mise en scene vient s'ajouter le portrait (ou plus exactement l'autoportrait) caricatural de Gary dans Pseudo qui semble d'avance l'exclure du jeu. Car au premier coup d'oeil, c'est bien lui qui fait les frais de l'ironie grincante du livre. L'auteur de L'Education europeenne se profile derriere le personnage grossier de l'oncle de Pavlowitch, surnomme Tonton Macoute. Cette reference a la milice de la dictature des Duvalier en Haiti nous en dit long sur ce bouffon devore par l'ambition dont se moque eperdument son neveu : << Je pensais a Tonton Macoute, qui est un ecrivain notoire, et qui avait toujours su tirer de la souffrance et de l'honneur un joli capital litteraire >> (p. 17). Le narrateur Pavlowitch s'en prend vertement a l'image cherie de Gary comme legionnaire d'honneur et aviateur heroique de la France libre, qu'il stigmatise a tours d'ajarismes vitrioliques: << J'ai un oncle que j'appelle Tonton Macoute, parce que pendant la guerre, il etait aviateur et il massacrait les populations civiles de tres haut >> (p. 26). Decidement, il n'y va pas avec le dos de la cuiller! En fait, les editeurs de Pseudo jugerent la description de Gary si diffamatoire qu'ils n'ont pas ose publier le livre sans son accord prealable ; on ne s'etonnera pas de ce que Gary se soit engage a renoncer a toute poursuite judiciaire.

Ce personnage de Tonton Macoute joue un role determinant dans l'elaboration du sens de Pseudo. Ce n'est pas que, comme le soutient Jean-Marie Catonne, le livre soit << pratiquement incomprehensible >> (20) pour ceux qui n'en ont pas perce le mystere. Simplement, notre lecture se transforme de fond en comble selon qu'on sache ou non qui se cache derriere le pseudonyme. De deux modes de lecture possibles, l'un interpreterait le texte comme autobiographie postmoderne qui affiche une identite fictionnelle et eclatee a l'instar de la voix clivee qui en narre le recit. L'autre approche, en revanche, nous convierait a imiter les narrateurs naifs d'Ajar qui lisent au premier degre. Il incomberait donc de prendre le figure au pied de la lettre, et de comprendre les enonces suivants non pas--ou pas seulement--comme des meditations existentielles, mais aussi et surtout comme des aveux :

<< Ma tete [...] n'est pas la mienne, de toute facon. Elle me cache bien, mais elle n'est pas a moi. >> (p. 43)

<< Lorsque les journaux ont ecrit qu'Emile Ajar n'existait pas, que c'etait une 'fabrication', ils disaient la verite. J'ai ete vachement fabrique, je vous le jure et meme fignole. >> (p. 144)

Aussi Pseudo reconfigure-t-il de maniere radicale la triade habituelle des oeuvres d'Ajar. Soit l'on croit qu'Ajar, alias Paul Pavlowitch, pactise avec le lecteur contre Tonton Macoute. Soit l'on sait qu'Ajar, alias Gary, est en intelligence avec le lecteur qui tient la clef de l'enigme (on pourrait presque dire : le lecteur qui voit remuer les levres du ventriloque) et en l'occurrence, ceux-ci font alliance dans le dos du narrateur et aussi, bien sur, du lecteur qui n'a pas encore devine le secret. Ce que le lecteur non averti sera porte a considerer d'une certaine facon apparaitra sous un tout autre jour au lecteur rompu a la ruse de Gary. Cette nouvelle forme de complicite procurera une prime de plaisir au lecteur avise.

Lourd de sens, le titre de Pseudo leve deja le lievre. Il met en vitrine la tactique maitresse de l'ouvrage, qui consiste a aller au-devant des objections et a etaler au grand jour les soupcons des lecteurs afin de mieux les desamorcer. Devoiler la verite sous couvert de fiction, telle se revele etre la defense la plus sure de Gary. Temoin le jeu de cache-cache a propos des liens de parente qui unissent Pavlowitch et Tonton Macoute : << Tonton Macoute est un salaud, mais cela ne veut pas dire necessairement qu'il est mon pere >> (p. 10). Pater semper incertus est, le narrateur de Pseudo laisse entendre des l'incipit que son oncle est peut-etre son vrai pere. Faux au premier degre--Pavlowitch n'est pas le fils de Gary--le commentaire fait toutefois planer un doute sur la paternite legitime des oeuvres d'Ajar. Et plutot que d'eluder cette facheuse question, le narrateur de Pseudo ouvre bien grand la boite de Pandore. Tantot Tonton Macoute s'indigne du fait qu'on ne l'ait jamais soupconne d'etre Ajar, (21) tantot il feint de nier la moindre influence sur l'oeuvre de son neveu : << Je n'avais qu'un mot a dire et [Tonton Macoute] se mettait a gueuler, a nier, a protester, a dementir, tout ca pour insinuer, par un exces d'emphase dans ses protestations, qu'il m'avait beaucoup aide, qu'il y avait mis un brin de style >> (p. 69). Laquelle tactique correspond tres precisement a la strategie qu'emprunte Gary dans Pseudo : en cultivant l'equivoque par des propos outranciers, ceux-ci finissent par perdre tout semblant de verite. Ainsi, le narrateur n'a pas sitot anticipe les comparaisons eventuelles entre son oeuvre et celle de son oncle qu'il tourne en derision l'exercice meme de l'analyse textuelle :
   D'ailleurs, [Tonton] avait deja trouve dans un des bouquins des
   traces de son influence litteraire. Dans un de mes deux livres, il
   y avait un paquet de gauloises bleues. Dans un des siens aussi. Il
   avait utilise les mots << python >>, << elephant >>, et moi aussi.
   Les mots << Ah nom de Dieu >> et << friandises >>, et moi aussi.
   J'emploie dans mes deux bouquins les mots << ouf >>, << litterature
   >>, et lui aussi. Nous utilisons les memes lettres de l'alphabet.
   Je suis tombe sous son influence, quoi. (p. 137)


Comble de l'absurde, Pavlowitch ira jusqu'a supplier Tonton Macoute de recopier de sa main--par preuve d'amour!--le manuscrit de Pseudo. (22)

Force est donc de constater que si Romain Gary s'ingenie a brouiller ses traces dans Pseudo, il emploie une force egale a multiplier les clins d'oeil au lecteur. Or s'il importe seulement de preserver son secret, comme l'ont maintenu bon nombre de critiques, pourquoi Gary seme-t-il avec tant d'allegresse les indices qui risqueraient de le deterrer? Il faut assurement tenir compte de la part ludique de l'ecriture ajarienne. Mais Pseudo depasse le simple jeu d'esprit. Au-dela de son acrobatie litteraire, il nous porte a reflechir sur les enjeux d'une lecture qui aborde l'oeuvre litteraire en fonction de sa seule signature, sans preter l'oreille aux voix qui la sillonnent, abandonnees a leur derive essentielle.

Examinons d'un peu plus pres cette signature, dont on a deja dit qu'elle constituait pour Lejeune la condition de possibilite de l'autobiographie, mais qui, dans le cas exceptionnel de Pseudo, est aussi ce qui rend l'autobiographie problematique, pour ne pas dire caduque. Gary fait intervenir la question de la signature a maintes reprises dans Pseudo pour la compliquer chaque fois davantage. C'est le cas, notamment, de la visite de Pavlowitch chez son editeur. A force de signer et de resigner son contrat du nom << Emile Ajar >>, le moi proteen de Pavlowitch se durcit, tant et si bien que le masque d'Ajar finit par lui coller a la peau :
   [...] je fus pris d'une peur atroce : la signature devenait de plus
   en plus ferme, de plus en plus a elle-meme pareille, identique,
   telle quelle, de plus en plus fixe. Il etait la. Quelqu'un, une
   identite, un piege a vie, une presence d'absence, une infirmite,
   une difformite, une mutilation, qui prenait possession, qui
   devenait moi. Emile Ajar. //Je m'etais incarne. (p. 76)


Ce que cette mise en scene de la signature revele, en un premier temps, c'est le probleme incontournable de l'iterabilite tel que nous le donne a penser Jacques Derrida dans son celebre essai << Signature evenement contexte >>. (23) La signature n'est dite authentique qu'a condition de pouvoir etre reproduite, c'est-adire a condition de pouvoir etre faussee. Ci-git, non sans ironie, le << propre >> de la signature. De meme qu'une voix singuliere--comme l'est celle d'Ajar--n'est singuliere, finalement, que dans la mesure oU elle se prete au pastiche. La voix truquee enterine la voix dite authentique, elle la produit ni plus ni moins, puisque c'est la copie qui permet d'identifier par la suite, et seulement dans l'apres-coup, son origine. Comme Romain Gary nous le rappelle avec brio dans Pseudo, il n'est d'identite qui ne se forge a meme cette imposture :
   Puisque j'etais en pleine authenticite, autant aller jusqu'au bout.
   J'ai depose sur son bureau un document signe de ma main, certifiant
   que j'etais un tare genetique reconnu tel par tous les historiens,
   avec des bibliotheques et des musees de l'homme a l'appui, issu
   d'une souche de tares elle-meme issue d'une tare dans l'univers, et
   que j'autorisais ce document a rendre mon avocat public et mettre
   fin ainsi au mystere ajar. J'ai meme signe Emile Ajar, debile
   mental, menteur invetere, mythomane, affabulateur, truqueur, faux
   jeton, imposteur, pseudo, megalo, avec preuves historiques a
   l'appui. (p. 175)


On lira aussi un peu plus loin : << Oui, je, soussigne Paul Pavlowitch accepte par la presente d'etre une caricature d'Emile Ajar, une caricature d'homme dans une caricature de vie dans une caricature de monde : je choisis la fraternite, meme a ce prix >> (p. 212). (24) Ces signatures, si tant est qu'on puisse encore les designer de ce nom, portent un dementi formel a la conception que propose Lejeune de la signature comme force de loi. Loin de colmater la felure du je qui ecrit et qui se contemple, ici la signature ne fait qu'en accuser l'irreductible ecart. On voit la un exemple classique de detournement du langage performatif du type dont discute Derrida dans son essai sur Austin, et qui n'est pas sans faire penser au paradoxe d'Epimenide le Cretois, qui declarait sans broncher que tous les Cretois etaient des menteurs. Impossible d'assurer--de saturer, dirait Derrida--le contexte de la signature. Toujours en proie aux voix etrangeres susceptibles de s'y greffer, l'enonce performatif n'est jamais a l'abri du devoiement.

La mise a decouvert du mecanisme de la signature dans Pseudo revele par la meme occasion l'aspect mecanique de l'ecriture autobiographique. Fautil conclure que Pseudo porte un coup decisif a la lisibilite du texte en tant qu'autobiographie? Ce serait sans compter le fait que l'oeuvre ne se donne a lire qu'a condition de la juger a cette aune. Quoiqu'il ne se laisse pas arraisonner comme autobiographie proprement dite, ce n'est pourtant qu'en le traitant comme telle que Pseudo parvient a deployer tous ses effets. Selon la critique Astrid Poier-Bernhard, Pseudo ferait coup double en jouant sur deux contextes bien distincts, l'un simule et l'autre reel, qui opposeraient les lecteurs contemporains aux lecteurs futurs. (25) Il y a danger, cependant, a vouloir aplanir de la sorte la structure aporetique du texte. Ne pouvant departager une fois pour toutes les genres du roman et de l'autobiographie, on dirait plutot qu'il y a intrication des deux modes de lecture, auxquels Pseudo fait constamment appel sans pour autant les concilier.

Comme quoi Pseudo serait la pseudo-autobiographie de Gary? Mais une autobiographie qui se constitue d'echapper aux regles du genre, peut-elle malgre tout reveler une verite sur son auteur? Oui, je le pense, en ce sens que

pour Gary, le visage n'est qu'un masque, et la voix, un effet de ventriloquie. (26) Ainsi Pseudo presenterait-il la curieuse particularite de respecter, fut-ce de maniere retorse, le pacte de Lejeune. Rappelons dans cette veine les paroles du medecin de Pavlowitch, prononcees a la fin du recit : << Adieu, gueri Ajar. Simulez bien. C'est la loi du genre >> (p. 212). Ces phrases se donnent a lire aussi bien comme critique du genre autobiographique qu'en tant que signature de Gary--signature deformee et travestie, s'entend--que le mot << gueri >> abriterait en son creux.

Une Voix d'outre-tombe

Jusqu'au bout, Romain Gary n'eut de cesse d'explorer et de multiplier les possibilites de detournement qui guettent la voix a chaque instant. Et cela meme au-dela de la mort, puisque la ventriloquie s'est perpetuee bien apres le suicide de l'auteur. Six mois apres le 2 decembre 1980, date a laquelle Gary s'etait donne la mort, Pavlowitch parut a l'emission televisee Apostrophes pour lancer son livre-confession intitule L'Homme que l'on croyait. Il aura fallu attendre ce moment pour que le secret d'Ajar soit enfin devoile. Gallimard repondit par la publication posthume d'un essai que Gary avait ecrit en mars 1979, intitule Vie et mort d'Emile Ajar. Ces deux textes meritent qu'on s'y arrete dans la mesure oU ils sont sujets eux aussi a de surprenants devoiements, commandes par la logique ventriloque qui a preside a leur creation. Chacune a sa maniere, ces oeuvres nous obligent a renoncer au desir de cerner une voix originelle.

Ainsi les lecteurs qui esperaient decouvrir dans l'essai de Gary la vraie voix de l'ecrivain et le fin mot de l'affaire Ajar sont-ils rapidement decus : le je que Gary y met en scene n'a rien perdu de son extravagante theatralite. A dire vrai, ce testament qu'est la Vie et mort d'Emile Ajar nous est dicte d'outre-tombe, depuis l'au-dela : << Je ne veux pas me livrer ici a une exegese de mon oeuvre : des jours et des jours apres ma mort, j'ai d'autres chats a fouetter >>. (27) Dans son essai sur l'autobiographie comme << de-figuration >> ('Autobiography as DeFacement'), (28) Paul de Man rappelle a juste raison que la prosopopee (29) est le trope maitre du genre. Qui dit << je >> prend la voix d'un mort, conception proche de celle de Gary, pour qui toute autobiographie se presente d'office comme acte de ventriloquie. Contrairement a Lejeune qui insiste sur l'aspect contractuel de l'autobiographie, de Man met l'accent sur l'importance decisive de la rhetorique. Pseudo pourrait se situer a la croisee de ces deux definitions, puisque la validation du pacte depend en fin de compte de la fidelite a une figure de rhetorique.

Quant a l'ouvrage de Pavlowitch, il nous invite a poser la question suivante : la poupee peut-elle parler toute seule sans son ventriloque? En un mot : non. Ou bien le pourrait-elle qu'elle ne reussirait pas a se faire entendre. Car L'Homme que l'on croyait reste pris dans l'engrenage de la ventriloquie dans lequel s'empetrent fatalement tous les textes lies a cette affaire.

Dans son temoignage, c'est au tour de Pavlowitch de presenter Gary comme un ogre devorant son petit cousin. Il brosse le portrait d'un homme profondement instable, accule au desespoir et bourre de Tranxene et de Valium. Autrement dit, c'est son Pseudo a lui : Pavlowitch nous renvoie l'image de Gary que Gary avait peinte de Pavlowitch. D'oU l' << echec >> du livre qui convoque et ressasse les memes elements que son predecesseur. De nombreux echos retentissent dans le texte de Pavlowitch comme si, de nouveau, celui-ci ne venait pas de son cru. (30) Que la voix de Gary ait continue de phagocyter celle de son petit cousin, j'en veux pour preuve cette phrase qu'on pouvait lire dans Le Monde du 13 juillet 1981 : << Le soupcon demeure que les revelations de ce dernier--L'Homme que l'on croyait--soient encore l'oeuvre, masquee, de Romain Gary >>.

Lady Margaret Hall, Oxford University

(1.) Romain Gary, La Promesse de l'aube (Paris, Gallimard, 1960), pp. 99-100.

(2.) On lira a cet effet l'article fort interessant de Pierre Bayard, << L'Ecriture ou les geographies interieures >>, Romain Gary et la pluralite des mondes, Mireille Sacotte (ed.), (Paris, Presses universitaires de France, 2002), 61-73. On pourra egalement consulter, dans le meme volume, le bel article de Denis Labouret intitule << La Parole eloignee. De l'usage romanesque du telephone chez Romain Gary/Emile Ajar >> (129-150), qui porte sur le dernier roman d'Ajar, L'Angoisse du roi Salomon.

(3.) Gary, Pour Sganarelle. recherche d'un personnage et d'un roman (Paris, Gallimard, 1965), p. 14.

(4.) Gary, Vie et mort d'Emile Ajar, (Paris, Gallimard, 1981), p. 22.

(5.) Ibid., p. 17.

(6.) Michel Tournier, << Emile Ajar ou la vie derriere soi >>, Le Vol du vampire (Paris, Mercure de France, 1981), pp. 342-3.

(7.) Jean-Marie Catonne, Romain Gary/Emile Ajar (Paris, Belfond, 1990), p. 196.

(8.) Florence Noiville, << Les je brouilles de Gary >>, Le Monde des livres, 5 mars 2004.

(9.) Gary, Vie et mort d'Emile Ajar, op.cit., p. 16.

(10.) Tournier, op. cit., p. 341.

(11.) Que la voix d'Ajar procede d'un exercice de style, c'est ce que Gary aurait laisse entendre a Pavlowitch : << Remarque, j'ai toujours mon premier manuscrit... Je peux l'ecrire en ajar. >> Cf. Gary cite par Paul Pavlowitch, L'homme que l'on croyait (Paris, Fayard, 1981), p. 289.

(12.) Emile Ajar, La vie devant soi (Paris, Mercure de France 1974), p. 12.

(13.) Ajar, Gros-Calin, (Paris, Gallimard, 1975), p. 62.

(14.) Ajar, La Vie devant soi, p. 29.

(15.) Ajar, La Vie devant soi, p. 106.

(16.) Ajar, Gros-Calin, p. 12.

(17.) << On voit d'ailleurs l'importance du contrat, a ce qu'il determine en fait l'attitude du lecteur : si l'identite n'est pas affirmee (cas de la fiction), le lecteur cherchera a etablir des ressemblances, malgre l'auteur ; si elle est affirmee (cas de l'autobiographie), il aura tendance a vouloir chercher les differences (erreurs, deformations, etc.). >> Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique (Paris, Seuil, 1975, 1996) p. 26.

(18.) Ibid., p. 40.

(19.) Sorte de Bildungsroman sens dessus-dessous, Pseudo raconte les effets nefastes de la seduction identitaire (ravalee a la forme de prostitution la plus meprisable) sur Pavlowitch. La defaite a petit feu d'Ajar, sacrifie aux dieux mediatiques, est perceptible a meme le langage du texte, car les ajarismes disparaissent au fur et a mesure que le narrateur se << normalise >>.

(20.) Catonne, op.cit., p. 196.

(21.) <<--C'est quand meme etonnant a quel point je suis sous-estime en France, dit [Tonton Macoute]. Ils ont soupconne Queneau, Aragon mais pas moi, alors que tu m'es si proche. [...] S'ils ne sont pas capables de trouver tout seuls quels sont aujourd'hui les grands ecrivains en France, tant pis pour la France. >> (p. 178).

(22.) Forme d'auto-plagiat qui renvoie, a en croire Pavlowitch, aux veritables modalites d'ecriture du livre. Tel Tonton Macoute qui en depit des apparences veut s'arroger les oeuvres de Pavlowitch, Gary aurait pris le soin de recopier a la main chacun des romans d'Ajar, par crainte d'etre depossede de son oeuvre. Par un renversement digne d'Ajar, l'original se cree a rebours, dans le sillage de sa copie : << Tandis qu'il dictait a Martine les futures pages de La Tendresse des Pierres, il recopiait, le soir, sur un cahier noir, la version definitive de son travail, mettant ainsi noir sur blanc les preuves de sa paternite d'auteur. Creant un original manuscrit. Ce qu'il fit--sur ces cahiers noirs comptables--pour chaque oeuvre d'Ajar. >> (Pavlowitch, op.cit., p. 78).

Ce plagiat inverse se serait meme repercute sur les oeuvres ulterieures de Gary : << Par la suite, il multiplierait dans les livres d'Ajar les traces qui renvoient a ses propres livres et dans les livres de Romain Gary, les traces d'ajarismes, au point que lors de la sortie de Clair de Femme, certains lui reprocherent de copier son neveu ...>> (Ibid., pp. 88-9).

(23.) Jacques Derrida, << Signature evenement contexte >>, Marges de la philosophie (Paris, Minuit, 1972), pp. 365-393.

(24.) Signalons par ailleurs la signature de Tonton Macoute que Pavlowitch se plait a contrefaire : << Je m'amusais parfois a imiter sur mon ventre, au crayon rouge, la signature de Tonton Macoute, dont on ne disait point a ce moment-la qu'il fut mon auteur. Personne ne soupconnait encore nos liens hereditaires. >> (p. 155).

(25.) Astrid Poier-Bernhard, << La conception de Pseudo ou l'ubiquite garyenne >>, Romain Gary et la pluralite des mondes, op.cit., pp. 75-85.

(26.) Ressemblance pour ainsi dire negative, qui n'est pas sans rappeler ces phrases dans Pseudo : << Lorsque j'ai lu l'interview de Madame Yvonne Baby sur toute une page du Monde, ca me ressemblait si peu que j'eus la certitude de lui avoir dit la verite. C'etait bien moi, cette absence de moi-meme. >> (p. 148).

(27.) Gary, Vie et mort d'Emile Ajar, op.cit., pp. 39-40.

(28.) Paul de Man, "Autobiography as De-Facement", The Rhetoric of Romanticism (New York, Columbia University Press, 1984), pp. 67-81.

(29.) Du grec prosopon poien qui signifie conferer un masque ou un visage.

(30.) L'ouvrage de Pavlowitch est sape par la presence a la fois d'ajarismes (<< Il a un immense appel d'amour. Il n'aime pas. >> L'Homme que l'on croyait, op.cit., p. 50) et de formules reprises textuellement a Pseudo. Confrontons, par exemple, ces phrases dans L'Homme que l'on croyait : Jean Seberg << continuait de l'aimer. Elle trouvait qu'il s'agissait la uniquement de legitime defense. >> (Ibid., p. 31, je souligne) a cet extrait dans Pseudo : << Alors, je deviens un python, une souris blanche, un bon chien, n'importe quoi pour prouver que je n'ai aucun rapport. [...] Vous appelez ca folie, vous? Pas moi. J'appelle ca legitime defense. >> (p. 49).
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Title Annotation:autobiographical aspects of works of French writer Romain Gary
Author:Killeen, Marie-Chantal
Publication:The Romanic Review
Date:May 1, 2009
Words:6384
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