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Roland Viau, Amerindia. Essais d'ethnohistoire autochtone.

Roland Viau, Amerindia. Essais d'ethnohistoire autochtone, Montreal, Les Presses de l'Universite de Montreal, 2015, 247 pages.

Les ouvrages de langue francaise portant sur l'ethnohistoire et ses enjeux ne sont pas legion. Depuis la traduction des oeuvres de Bruce G. Trigger (Les enfants d'Aataentsic et Les Indiens, la fourrure et les Blancs), il y a plus de 30 ans, cette approche et les liens qui l'unissent a l'histoire autochtone n'avaient pas vraiment suscite l'interet des historiens francophones. Il etait donc difficile de proposer aux etudiants dans ce domaine un ouvrage pour reflechir a leur objet d'etude et aux methodes d'analyse qui lui sont propres. A travers une serie de 10 essais, le nouveau livre de Roland Viau, Amerindia, vient combler ce vide important en proposant non seulement une reflexion theorique sur l'ethnohistoire, mais aussi des etudes de cas concretes qui illustrent la reflexion.

En aval et en amont de l'ouvrage, deux textes reflechissent directement a la nature de l'ethnohistoire, ses assises disciplinaires, ses implications et sa pertinence theorique. Intitule <<Ethnohistoire: mode d'emploi>>, le premier chapitre refute le postulat sur lequel s'est erigee l'ethnohistoire nord-americaine depuis les annees 1950, qui tend a <<distinguer nettement l'histoire autochtone de l'histoire occidentale>> (p. 27). Viau conteste notamment l'idee defendue par Trigger selon laquelle l'ethnohistoire se caracteriserait par l'etude de societes sans ecriture, a travers des textes produits par des observateurs etrangers. D'oo la necessite, selon Trigger, de contrebalancer l'ethnocentrisme intrinseque aux documents produits par les colonisateurs europeens en integrant dans l'analyse des donnees ethnologiques, archeologiques, linguistiques ou autres, afin de saisir le point de vue des Autochtones sur l'histoire. Viau souligne ajuste titre que l'absence d'ecriture n'est pas un phenomene propre aux societes autochtones et que le biais de l'ethnocentrisme des documents ecrits n'est pas fondamentalement different de la situation qui touche les autres champs historiques, tels que l'histoire des femmes dont les sources sont presque systematiquement frappees <<d'androcentrisme>>.

Selon Viau, l'ethnohistoire aurait plutot, comme specificite, d'etre <<l'histoire a part entiere des Autres>>. Elle se caracterise aussi par une approche fondamentalement transdisciplinaire, joignant a la methode d'analyse historique (<<pour laquelle le rapport aux sources est premier>>) les principes de l'ethnologie, qui etudie <<des societes vues de l'exterieur>> selon une approche relativiste et comparatiste (p. 26). D'ailleurs, Viau suggere que l'ethnohistoire constitue une forme de resistance intellectuelle aux frontieres disciplinaires, a la << balkanisation du savoir humain >> (p. 50).

Dans le dernier chapitre, qui clot sa reflexion theorique, Viau va plus loin encore en accusant les historiens de succomber au mythe occidental qui fait du <<progres>> le destin de l'humanite et presente la culture occidentale comme une civilisation plus avancee. Le principe anthropologique du relativisme culturel inviterait plutot les historiens a envisager les cultures <<comme des totalites specifiques autonomes les unes par rapport aux autres>> et a accepter que <<chacune doit etre etudiee pour elle-meme, dans sa logique interne propre>> (p. 168). Reprenant les propos de l'historien Jean Chesnaux, Viau lance ainsi un pave dans la marre en affirmant que <<l'histoire est devenue un savoir beaucoup trop important pour etre laissee dans les seules mains des historiens>> (p. 166).

Entre ces deux chapitres, huit autres essais tachent d'illustrer concretement l'utilite de la methode ethnohistorique. Plusieurs chapitres cherchent a demontrer l'interet de recourir a des sources atypiques, telles que les mythes ou les temoignages archeologiques pour comprendre la <<coherence structurelle generale>> d'une culture. Au chapitre 2, par exemple, Viau utilise le mythe iroquoien de la creation de l'humanite, qui fait reposer l'origine de l'humanite sur une divinite feminine, pour expliquer la place preponderante occupee par les femmes dans les societes iroquoiennes. Dans la meme veine, le chapitre 6 propose une analyse assez stimulante de l'impact actuel du mythe fondateur de la Ligue iroquoise. Scion Viau, le personnage semi-humain central de ce mythe, le puissant sorcier et guerrier Tadodaho, met en relief <<le dualisme comme principe phare de la chefferie iroquoienne>> (p. 92), puisqu'il a du abandonner son pouvoir guerrier et assumer pleinement son role de chef civil pour parvenir a pacifier et unifier la Ligue iroquoise. Ce caractere <<antithetique>> des pouvoirs civil et militaire se manifesterait encore aujourd'hui dans l'opposition entre le radicalisme ideologique de la Societe des Guerriers et le discours plus modere des activistes qui, comme Gerald Taiaiake Alfred, pronent une revitalisation pacifique de la culture iroquoise.

D'autres textes servent plutot a demontrer l'utilite de croiser differents types de sources pour reinterpreter des evenements historiques marquants, tels que la localisation du village d'Hochelaga visite par Cartier en 1535 (chapitre 3) ou le role joue par les epidemies dans la disparition des Iroquoiens du Saint-Laurent (chapitre 4). La Grande Paix de Montreal de 1701 fait elle aussi l'objet d'une reinterpretation assez osee, dans laquelle Viau suggere que l'epithete <<Grande Paix>> n'aurait jamais ete utilisee par les contemporains pour decrire l'evenement, mais aurait plutot ete popularisee seulement a l'approche de la commemoration de son tricentenaire, par des historiens et des journalistes <<motive[s] par des raisons leur appartenant>> (p. 118). Plus precisement, Viau soutient que la promotion d'un tel superlatif aurait servi des fins bassement politiques : <<Tous comptes laits, en 2001, on aura commemore fastueusement une paix pour mieux en acheter une autre : la fameuse Paix des Braves, entente historique negociee de nation a nation et ratifiee avec les Cris en 2002>> (p. 120). Bien qu'audacieuse, cette hypothese n'est toutefois appuyee par aucune preuve tangible. Qui plus est, le lecteur demeure sceptique face a la critique de Viau sur l'usage du terme <<Grande Paix>>, alors que lui-meme emploie celui de <<Chaine du Covenant>> pour designer l'alliance unissant les Iroquois et la colonie new-yorkaise. Selon toute vraisemblance, ce terme n'aurait jamais, lui non plus, ete employe par les contemporains, qui parlaient habituellement simplement de la <<chaine>>. Faudrait-il pour autant le rejeter?

Un dernier ensemble de textes etudie plus specifiquement des groupes autochtones a l'identite meconnue, tel que l'Algonquinie qui, selon Viau, constituait une entite culturelle homogene jusqu'au milieu du 19e siecle, rassemblant tous les Anishnabe de la vallee de l'Outaouais, de l'Abitibi et du Haut-St-Maurice. Un texte particulierement interessant documente l'histoire de la communaute nepissingue etablie a la mission sulpicienne de l'Ile-aux-Tourtes au debut du 18e siecle. On y decouvre une petite communaute prospere situee au coeur du reseau de commerce interlope des fourrures entre Montreal et Albany, controle par le gouverneur Philippe de Rigaud de Vaudreuil. Demenagee au Lac-des-Deux-Montagnes vers 1722, cette communaute conservera tout de meme une identite distincte de leurs voisins algonquins jusqu'au milieu du 19e siecle.

Au final, l'ouvrage de Viau propose une reflexion pertinente sur l'ethnohistoire et sera donc particulierement utile aux etudiants et aux chercheurs qui souhaitent se familiariser avec les enjeux epistemologiques lies a l'histoire des Autochtones. Les etudes de cas qu'il contient, bien qu'un peu decousues, proposent des reflexions interessantes et illustrent assez bien l'interet d'une demarche resolument transdisciplinaire.

Neanmoins, malgre la pertinence et la rigueur de sa reflexion, la description que donne Viau de l'ethnohistoire souleve certaines questions. L'historien, notamment, se demandera ce qui la distingue exactement de l'histoire culturelle, approche en vogue depuis une vingtaine d'annees et dont Peter Burke a souligne la pretention, comme l'ethnohistoire, a constituer un veritable paradigme methodologique. La vision proposee par Viau rappelle d'ailleurs la critique souvent formulee a l'endroit de l'histoire culturelle, qui consiste a reifier la culture. En insistant sur l'importance de saisir la <<coherence structurelle generale>> des cultures, Viau manifeste en effet une tendance a considerer celles-ci comme des realites immanentes et finies, qu'il est possible de circonscrire et que l'on peut attacher a un groupe humain precis. Or, pour parvenir a bien saisir le rapport qui unit l'individu a la culture et les processus d'evolution culturels, ne vaut-il pas mieux, justement, envisager les cultures comme des phenomenes fondamentalement evanescents? Bref, la vision proposee par Viau de l'ethnohistoire tient peut-etre davantage de l'anthropologie historique que d'une veritable fusion disciplinaire. Mais une chose est certaine, l'effort effectue pour elaborer une definition <<critique>> a l'avantage de susciter la reflexion.

Maxime Gohier

Professeur au Departement des lettres et humanites

Universite du Quebec a Rimouski
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Author:Gohier, Maxime
Publication:Etudes d'histoire religieuse
Date:Mar 22, 2017
Words:1488
Previous Article:Dominique Laperle, Entre Concile et Revolution tranquille. Les religieuses au Quebec : une fidelite creatrice.
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