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Retraduire un classique: depoussierer Alice?

La traduction est un critere qui n'intervient que rarement lorsqu'il nous faut choisir un livre pour enfants, pour la bonne et simple raison qu'il n'existe le plus souvent qu'une seule et unique edition du titre que nous recherchons. Seules les oeuvres un peu anciennes offrent la possibilite de prendre parfois en compte non seulement le type d'edition, les illustrations et le prix, mais egalement la qualite de la traduction. Encore convient-il de distinguer entre les << classiques >> internes au repertoire de l'enfance et ces quelques << classiques >> qui sont devenus communs a l'enfance et a l'age adulte. On ne trouve plus aujourd'hui en France une traduction convenable de Heidi ou de Winnie-the-Pooh. (1) Par contre, les contes de Grimm et ceux d'Andersen, Alice au pays des merveilles, L'ile au tresor et Les aventures de Pinocchio sont disponibles dans un large eventail de traductions differentes, publiees dans des editions qui sont, les unes destinees aux adultes, les autres destinees aux enfants. Du meme coup, il n'est pas rare de rencontrer des traductions initialement destinees a un lectorat adulte qui sont reprises telles quelles dans des editions pour la jeunesse, sans que les editeurs semblent s'etre interroges sur la convenance de cette traduction a leurs jeunes lecteurs. On pourrait avancer que la question ne devrait pas se poser et que si un texte a ete initialement ecrit pour la jeunesse dans sa culture d'origine, le traducteur aura recree une lisibilite equivalente dans la culture d'arrivee. Mais nous savons qu'il n'en est rien. Toutes les traductions de ces classiques temoignent d'une double tension entre passe et present, entre competences d'adulte et competences d'enfant.

Je voudrais evoquer cette question de l'interference entre deux modes d'edition (pour adultes, pour enfants) et deux manieres de traduire en prenant appui sur la plus recente des traductions francaises d'Alice au pays des merveilles, celle d'Anne Herbauts et de sa soeur Isabelle, publiee chez Casterman en 2002 a l'intention des enfants. La traduction est decevante, et c'est grand dommage parce que les illustrations qu'Anne Herbauts realise pour accompagner le texte sont passionnantes. Je souhaite prendre appui sur cette traduction pour reflechir a la question suivante: jusqu'a quel point y a-t-il necessite a distinguer aujourd'hui entre lectorat adulte et lectorat enfantin, a traduire differemment Alice au pays des merveilles selon que l'edition est destinee a des lecteurs adultes ou a de jeunes lecteurs?

Alice au pays des merveilles dans la culture francaise

Il me faut commencer par preciser la place qu'occupe Alice au pays des merveilles dans la culture francaise. Traduire un classique, c'est en effet toujours se situer par rapport a un heritage: statut de l'oeuvre dans la culture d'arrivee, abondance et reputation des traductions anterieures, presence et autorite eventuelles d'un discours critique.

Alice au pays des merveilles reste un texte pour enfants, et exclusivement pour enfants, jusque dans les annees 1930. Ce n'est qu'a partir de cette date que les traductions se multiplient et qu'Alice a travers le miroir est traduit a son tour, sans que jamais le second recit n'atteigne la celebrite du premier. Dans ces memes annees trente, les surrealistes francais font entrer les deux recits d'Alice et La Chasse au Snark dans les references de la culture adulte lettree. De ce parrainage elitiste, l'image francaise de Lewis Carroll restera durablement marquee. Cette image se double a partir des annees 1970 d'une appropriation universitaire, suscitee par l'importance des interrogations linguistiques et logiques que les intellectuels commencent a entrevoir dans l'oeuvre. On peut citer Logique du sens de Gilles Deleuze en 1969, la these de Jean Gattegno en 1970, un numero des Cahiers de L'Herne en 1971, la these de Jean-Jacques Lecercle, Le nonsense, genre, histoire, mythe en 1981 et, pour couronner le tout, l'entree de l'oeuvre de Carroll dans la << Bibliotheque de la Pleiade >> en 1990. En une generation, un abondant commentaire critique s'est construit, dans et hors de l'Universite, autour de Lewis Carroll et de son oeuvre.

On sait qu'Alice au pays des merveilles a la reputation d'etre un texte intraduisible. L'univers que construit Carroll est ethnocentrique, totalement enclos dans la langue et la culture anglaises. Il resiste donc de tout son etre au decentrement qu'implique l'acte de traduction. Les traducteurs mettent volontiers en avant dans leurs propos les problemes que leur posent les jeux de mots et la reactivation des figures lexicalisees, c'est-a-dire l'exploitation que Lewis Carroll fait des accidents propres a toute langue naturelle. Ils soulignent l'impossible rendu des parodies qui, par essence, fonctionnent a l'interieur de la culture qui les suscite. Ils evoquent moins les problemes que pose la traduction du nonsense carrollien, simplement parce qu'il peut leur arriver tout simplement de ne pas en avoir identifie la presence.

Cette oeuvre intraduisible a ete abondamment traduite. Il n'y a la qu'un apparent paradoxe puisque l'on sait que la difficulte peut fonctionner comme une gageure et susciter l'emulation. Sans prendre en compte les adaptations (le plus souvent destinees au marche populaire), je recense vingt-deux traductions francaises differentes d'Alice au pays des merveilles entre 1869 et 2008. (2)

Editions des traductions francaises d'Alice au pays des merveilles

Dans une premiere periode qui va de 1869 a 1937, on trouve exclusivement des traductions pour enfants, toutes publiees dans des collections pour la jeunesse. La seconde periode est celle du franchissement des frontieres. Elle commence en 1937 avec la premiere traduction d'Alice au pays des merveilles qui destine le recit a des adultes. L'initiative est belge; la traduction et les illustrations sont signees Rene Bour et le livre est publie a Bruges chez Desclee de Brouwer. En 1942, Andre Bay publie sa premiere traduction du recit de Carroll dans une collection pour enfants. Il la retravaille cinq ans plus tard pour paraitre dans une collection pour adultes. Il precise alors qu'il abandonne sa tentative initiale de remplacer la parodie Twinkle, twinkle little bat par la premiere strophe d'une chanson francaise (Sur le pont du Nord) et How does the little crocodile par un pot-pourri de vers de La Fontaine: << Une fantaisie de cet ordre pouvait se justifier dans une edition pour les enfants. Mais depuis les fiancailles que fut cette premiere traduction, je me suis decide au mariage et a la fidelite sans compromis >> (22). Andre Bay dit l'evolution de sa reflexion de traducteur, mais il suggere egalement un ecart possible entre les exigences traductionnelles d'un texte francais destine aux adultes et d'un texte francais destine aux enfants. Enfin en 1961, Jacques Papy publie chez Jean-Jacques Pauvert--a l'intention des adultes--une traduction des deux recits de Carroll qui n'est pas simplement une nouvelle traduction, mais bien, comme le souligne son editeur, une << traduction nouvelle >>, qui vient totalement renouveler la lecture d'Alice au pays des merveilles (et celle de Ce qu'Alice trouva de l'autre cote du miroir) par une attention jamais portee jusqu'alors a la dimension langagiere de l'oeuvre. Il accompagne sa traduction d'un dossier critique dans lequel il analyse les jeux de mots du texte anglais et donne une traduction litterale des quelques parodies dont il a retrouve la source anglaise. Dans le meme temps, le statut du texte de Carroll s'est degrade du cote des editions pour enfants puisque, entre 1950 et 1968, les editeurs publient essentiellement des adaptations d'Alice au pays des merveilles. La troisieme periode, qui va de 1968 a aujourd'hui, est marquee par une domination des traductions faites pour des lecteurs adultes. J'ai recense vingt-cinq editions pour adultes et trente et une editions pour la jeunesse entre 1968 et 2008. Mais vingt-cinq des trente et une editions pour la jeunesse reprennent en fait des traductions initialement destinees a des lecteurs adultes. Comment expliquer que les editeurs pour la jeunesse aient si massivement fait appel aux traductions d'Andre Bay, de Jacques Papy et de Henri Parisot, les trois traducteurs qui se partagent le marche des editions pour adultes? On peut invoquer une convergence grandissante des normes traductionnelles entre traduction pour enfants et traduction pour adultes, mais il est probable qu'a pese plus encore le statut de << chef-d'oeuvre de la litterature mondiale >> qu'Alice au pays des merveilles a acquis dans ces annees en France comme ailleurs.

Retraduire Alice

C'est dans ce contexte editorial qu'Anne Herbauts, jeune artiste belge reputee, envisage de realiser une nouvelle traduction d'Alice au pays des merveilles. (3) Elle s'en explique a l'occasion d'une rencontre organisee a Paris par La joie par les livres en octobre 2005:
   Anne Herbauts nous explique que les editions
   Casterman lui ont propose d'illustrer un grand
   classique. Elle a choisi Alice, un ouvrage lu alors
   qu'elle etait adolescente, et dont la matiere lui
   paraissait malleable, pleine de jeux de mots, de
   remises en question. Le probleme qui s'est tres
   vite pose fut celui de la langue anglaise, qu'elle
   ne maitrise pas. Or, pour illustrer, Anne Herbauts
   a besoin d'aller << trifouiller >> dans le texte et la
   traduction lui semble etre une perte, << un chemin
   deja accompli >>. C'est avec sa soeur, residant
   a Londres, qu'elle va s'attaquer a une nouvelle
   traduction du texte qui lui permette de s'approprier
   toute cette matiere. (3)


La traduction est donc nee du desir initial d'Anne Herbauts d'illustrer le recit de Carroll. Mais une chose est d'illustrer, une autre est d'entreprendre une traduction sans experience anterieure et, qui plus est la traduction d'une oeuvre dont on possede mal la langue. Cette decision imprudente s'explique par la conviction que toute traduction fait ecran entre le texte et l'oeuvre originale, par une insatisfaction devant les traductions disponibles et par le desir d'apparenter au plus pres l'esthetique du texte francais et des illustrations qu'elle souhaite realiser.

Il n'est pas exclu que ce soit dans la traduction de Henri Parisot, reprise en 1989 par les editions Kaleidoscope pour accompagner les illustrations realisees par Anthony Browne, qu'Anne Herbauts ait lu Alice au pays des merveilles durant son adolescence. (4) Il semble qu'elle ignore l'edition de Jacques Papy, si riche en informations, tout comme son editeur, Arnaud de la Croix, responsable des albums Duculot chez Casterman, qui redige une courte postface entachee d'erreurs et ne mentionnant que deux traductions, celle de Henri Bue (realisee en Angleterre a la demande de Carroll) et celle de Henri Parisot dont il nous dit qu'elle << fait aujourd'hui autorite >> (123).

La traduction de Henri Parisot est effectivement la traduction qui fait alors autorite. On la retrouve dans douze des vingt et une editions pour adultes et dans huit des vingt-quatre editions pour enfants publiees entre 1868 et 2000, soit--adultes et enfants confondus--dans pres de la moitie des editions proposees (vingt sur quarante-cinq). Mais cette traduction me semble tenue bien a tort pour la traduction de reference. Trop scrupuleux, Henri Parisot surtraduit par crainte de laisser echapper une miette de sens. Il encombre son texte francais de tournures archaiques et de formulations contournees. Il tire le recit de Carroll vers un lecteur adulte et ne s'inquiete pas de realiser une traduction qui neglige totalement le statut initial d'Alice au pays des merveilles comme texte pour enfants. Je me contente de donner deux exemples (mais je pourrais les multiplier) pour eclairer cette appreciation severe. Alice se releve de sa chute dans le terrier du lapin et le narrateur nous dit: << She looked up >> (Carroll 86). Henri Parisot traduit: << Elle leva la tete pour porter ses regards vers le haut >> (87), la ou Jacques Papy traduit simplement: << Elle leva les yeux >> (45). (5) Alice lit sur l'etiquette d'une petite bouteille << Drink me >> et le narrateur ajoute: << But the wise little Alice was not going to do that in a hurry >> (Carroll 88). Jacques Papy traduit << Mais notre prudente petite Alice n'allait pas se depecher d'obeir >> (47). Henri Parisot surtraduit sans grace ni raison << Mais la sage petite Alice n'etait pas imprudente au point d'obeir a l'etourdie a cette injonction >> (89). On se souvient qu'au chapitre 3, Carroll se moque successivement de l'ecriture d'un manuel d'Histoire et du propos solennel du Dodo << I move that the meeting adjourn, for immediate adoption of more energetic remedies >> (112). Je dirais volontiers que Henri Parisot traduit comme Lewis Carroll dit qu'il ne faut pas ecrire.

Henri Parisot n'est pas attentif a la simplicite de l'ecriture carrollienne. Un lecteur adulte peut contester de ce simple point de vue ses choix de traducteur. Il peut egalement conclure, comme le suggerent mes deux exemples, que cette version francaise est radicalement indifferente au destinataire initial du recit. On est etonne que des editions destinees a la jeunesse aient repris avec tant de legerete une traduction si manifestement inappropriee a leurs lecteurs. La traduction de Henri Parisot et la place qu'elle occupe sur le marche francais peuvent justifier la decision d'Anne Herbauts de se lancer a son tour dans une nouvelle traduction d'Alice. Cette traduction semble affirmer qu'il y aurait aujourd'hui une legitimite a retraduire Alice, et a traduire Alice differemment selon que l'on s'adresse a des adultes ou a des enfants.

Une Alice francaise pour des enfants d'aujourd'hui

Pour cerner les choix des deux traductrices, nous disposons de leur traduction et de la postface de l'editeur sur << Les partis pris de la traduction >> (123-24). La quatrieme de couverture justifie l'entreprise d'une phrase: << Alice depoussieree: tant la traduction nouvelle et integrale que les illustrations d'Anne Herbauts permettent une redecouverte du chef-d'oeuvre de Lewis Carroll >>. Que fallait-il << depoussierer >>? Le chef-d'oeuvre de Carroll nous estil donne a redecouvrir dans sa vitalite premiere?

La traduction semble guidee par une representation de ce que serait le seuil de lisibilite pour un jeune lecteur d'aujourd'hui. Certaines difficultes de lecture du recit sont liees a son caractere etranger (c'est le cas, a des degres divers, de tout texte traduit), d'autres a son caractere ancien (c'est le cas de tous les << classiques >> du dix-neuvieme siecle), d'autres enfin a son esthetique litteraire. En ce qui concerne le travail de Carroll sur la langue anglaise, la note finale affirme que le << parti pris global a consiste a trouver, dans la langue d'arrivee, des equivalences aux jeux de langage, souvent complexes, que pratique Carroll dans la langue de depart >> (123), ce qui est, somme toute, l'ambition de tout traducteur.

Le choix qui frappe immediatement et surprend est le parti adopte de traduire le recit integralement au present. (6) On sait la difficulte a rendre le preterit anglais et la necessite de devoir choisir entre les temps du discours et les temps du recit. Mais on voit mal en quoi les temps du passe constitueraient une difficulte. Les contes ont familiarise les jeunes lecteurs avec les temps du recit et de nombreux albums avec ceux du discours. Il y a la une trahison du projet litteraire de Carroll dont on saisit mal la legitimite. Ajoutons que la contrainte pour les traductrices de lire un texte au passe qu'elles vont transposer au present est une gymnastique perilleuse. Il leur arrive de s'embrouiller dans la concordance des temps. Elles ecrivent par exemple: << Cependant, apres un deuxieme tour de la piece, elle decouvre un rideau bas qu'elle n'a pas encore remarque [...] >> (16), la ou nous aurions du lire << qu'elle n'avait pas encore remarque >>.

Toute lecture d'un texte ancien est par nature actualisante, mais nous savons que les traducteurs disposent d'un certain nombre de ressources lexicales pour souligner la distance historique ou pour eviter au contraire d'introduire des marquages anachroniques. Anne et Isabelle Herbauts choisissent d'ecrire Alice comme un texte d'aujourd'hui. Elles utilisent une langue tres contemporaine, souvent proche de la langue orale de leurs lecteurs. Ce parti pris leur permet une exploitation souvent dynamique de la langue familiere. C'est ainsi qu'autour de la mare, les oiseaux se retrouvent avec des << plumes pendouillantes >> (29) ou, qu'un peu plus loin, certains ricanent << du coin du bec >> (31). Mais elles sont peut-etre un peu imprudentes dans leur recours a une langue familiere trop ostensiblement contemporaine. Au chapitre 4, Alice se fixe pour objectif de retrouver le chemin du magnifique jardin et le narrateur commente (c'est moi qui souligne): << C'est un excellent plan, sans doute, tres clair et tres simple. L'ennui, c'est qu' [Alice] ne sait absolument pas comment s'y prendre [...] >> (43). Apres le jeu redoutable dans lequel l'enorme chiot a entraine Alice, le narrateur nous dit qu'<< Alice recupere >> (44). Alice se traite elle-meme << d'idiote >> (40), considere que ce serait << rigolo >> (21) d'envoyer des cadeaux a ses propres pieds et se demande << qu'est-ce que tout ce truc vert peut bien etre ? >> (51). (7) Alice devient egalement contemporaine par son cadre de vie. Elle accompagne son the de << petits-beurre >> (65) et non de tartines de pain beurre, elle porte des chaussettes (21) et non des bas (stockings) et elle n'est pas surprise que la tortue lui parle de << classe de mer >> (91). Rien ne definit plus Alice comme une fillette du dixneuvieme siecle et comme une petite fille bien elevee de la bourgeoisie. Si l'emploi de termes tels que truc ou rigolo est possible meme dans la bouche d'une enfant << de bonne famille >>, l'entendre s'exclamer lors du proces << Foutaises et balivernes >> (116) l'est beaucoup moins. Mais il est vrai que les deux traductrices n'ont pas ete sensibles au souci constant d'Alice de se conformer au code des << bonnes manieres >>. (8) Alice se demande comment il convient de s'adresser a une souris? Elle tente de s'inspirer du latin, car nous dit le narrateur: << Alice thought this must be the right way of speaking to a mouse: she had never done such a thing before, but she remembered having seen in her brother's Latin Grammar, [...] >> (Carroll 102). Elles traduisent: << Alice pense que ce doit etre une belle facon de parler a une souris. Elle n'a d'ailleurs jamais fait preuve d'une telle eloquence auparavant, mais elle se rappelle avoir vu dans la grammaire latine de son frere [...] >> (25). Les deux soeurs prennent pour souci de beau langage ce qui est chez Carroll souci des convenances. Alice n'est plus une petite fille de la upper middle class victorienne. On retrouve cet effacement sociohistorique dans la note finale d'Arnaud de la Croix qui confond (a propos de la facture des internats) college et boardingschool (124).

Alors que les textes traduits peuvent etre envisages comme une introduction a la difference, Anne et Isabelle Herbauts prennent le parti inverse de proposer une version d'Alice qui ne comporte aucun marquage victorien et, plus largement, aucun marquage anglais. Les deux traductrices privilegient toujours l'ancrage du destinataire francais sur les caracteristiques ethnocentriques du texte initial. La francisation du recit est radicale. Anne et Isabelle Herbauts conservent la marmelade d'orange, le the et le croquet--voire meme le terme de << toast >> (18) qui n'etait pas encore entre dans la langue francaise quand Henri Bue traduit le recit en 1869--mais toutes ces references a la vie quotidienne ne sont vraisemblablement plus senties aujourd'hui comme des marqueurs de la culture anglaise.

Devenue francaise, c'est tout logiquement qu'Alice se refere, apres l'echec du modele latin, a un manuel d'anglais pour s'adresser a la souris. Du meme coup, l'envahisseur s'inverse. La souris ne serait pas venue en Angleterre dans les bagages de Guillaume le Conquerant; elle serait arrivee en France dans ceux du roi Henri V. Lorsqu'au chapitre suivant, la souris entreprend de secher tout le groupe en lui racontant << une histoire le plus sechement possible >> (29), nous retrouvons Henri V, le champ de bataille d'Azincourt, puis des pourparlers avec le dauphin Charles et le roi Philippe le Bon. Du meme coup, tous les patronymes anglais (<< Edwin and Morcar, the earls of Mercia and Northembria ... >> [Carroll 110]) disparaissent du manuel d'Histoire dont se moque Lewis Carroll.

Une traduction sans ancrage

Cet effacement de l'enracinement du recit dans la langue et la culture anglaises est redouble par l'indifference des deux traductrices a l'egard d'un heritage de plus d'un siecle de traductions francaises. Nous savons qu'il existe des traditions de traduction. Jacques Papy a tente par exemple de traduire le nom de Humpty Dumpty par << Gros Coco >>, un nom qui fait sens puisque les deux composantes de son nom ont une signification. (9) Sa solution n'a jamais prevalu et nous continuons a designer ce personnage d'Alice a travers le miroir par son nom anglais. Quant aux personnages d'Alice au pays des merveilles qui sont engendres par des figures lexicalisees, nous y faisons reference en parlant du Chat du Cheshire, du Chapelier, du Lievre de Mars et de la Fausse-Tortue, meme si tel ou tel traducteur a pu avancer d'autres solutions. Le toponyme anglais qui est a l'origine du Cheshire Cat disparait sous la plume d'Isabelle et Anne Herbauts. << Pourquoi le chat sourit-il? >> demande Alice a la Duchesse. << C'est un Chat Touille, dit la Duchesse. Voila pourquoi il sourit ... >> (57). The Mad Hatter devient << M. Chapeau >>. Le Chat Touille explique a Alice que << [c'] est un marchand de meubles qui demenage tout le temps--il a perdu la tete et, depuis, travaille du chapeau >> (61). The Mock Turtle devient une << Tortue Grimace >>, ainsi denommee, dit la Reine a Alice, parce que << c'est ce avec quoi on fait de la soupe a la Grimace >> (89). Les traductrices conservent la traduction litterale traditionnelle de March Hare, mais elles remotivent son nom en jouant sur l'homonymie francaise entre le troisieme mois de l'annee et la planete Mars. Le Chat explique a Alice que le Lievre de Mars << est toujours sur sa planete et saute sans cesse du coq a l'ane >> (61). Il est dommage que le francais ne dispose que du seul cliche << etre dans la lune >>.

On retrouve la meme indifference a l'heritage dans leur traitement des parodies. Depuis la seconde traduction d'Alice au pays des merveilles par Andre Bay en 1947, tous les traducteurs francais ont renonce a creer des equivalences--qui se voudraient parodiques--a l'interieur de la culture francaise. Ils choisissent la traduction litterale. Ils estiment en effet que la dimension parodique des poemes et des chansons ne fut jamais accessible au lecteur francais, mais que l'autre dimension--celle du burlesque et de la derision--est susceptible d'etre partiellement rendue par la traduction. Anne et Isabelle Herbauts reviennent, quant a elles, aux transpositions tentees jadis par Henri Bue (1869) et Andre Bay (1942) en prenant appui sur la culture francaise. Elles utilisent une fable de La Fontaine, << La cigale et la fourmi >> (23), et un sonnet de Ronsard, << Mignonne allons voir si la rose >> (48-49). Mais ce dernier est-il encore connu des collegiens ? Le recours aux chansons traditionnelles est plus sur, mais il ne correspond pas au repertoire sentimental ou moralisant que moque Lewis Carroll. Les deux traductrices font appel a << Do, do, l'enfant do >> (59) pour la berceuse de la Duchesse, a << Alouette, gentille alouette >> (65), << Sur le pont d'Avignon >> (94), << J'ai descendu dans mon jardin >> (97) et << Il etait une bergere >> (98). Si leur texte francais offre la possibilite d'etre a son tour chante sur l'air connu--a l'instar des vaudevilles du dix-huitieme siecle--il n'est pas pour autant une parodie de la chanson francaise a laquelle il renvoie. Voici ce que chante par exemple la Tortue Grimace a Alice:
   Il etait une belle soupe
   Et rond, et rond, petit potage blond
   Bien chaude dans la soupiere.
   Qui s'y laissera tenter, bergere,
   Qui s'y laissera tenter? (98)


Il est evident que le lecteur francais retrouve avec plaisir des poemes et des chansons dans cette transposition culturelle tout comme il sourit devant l'exploitation d'un grand nombre de figures lexicalisees. Il est heureux de comprendre l'astuce et de saisir les allusions. Mais si le jeune lecteur << s'y retrouve >>, le << chef-d'oeuvre de Lewis Carroll >>--pour parler comme la quatrieme de couverture de l'edition--s'y retrouve-t-il? Certes, les deux traductrices imitent une partie des modes d'engendrement de l'ecriture carrollienne, mais dans une relative indifference a l'univers fictionnel que construit cette productivite de la langue. Avec coherence, elles choisissent moins de traduire d'Alice's Adventures in Wonderland que d'ecrire un texte francais qui serait de-ci-de-la un a la maniere de Lewis Carroll. Elles lisent le texte de Carroll comme un texte << en soi >> et non comme une oeuvre au fort ancrage historique, linguistique, culturel et personnel. Que reste-t-il dans leur lecture de l'imaginaire si deroutant que Lewis Carroll deploie dans son recit?

Une lecture aveugle

Il a fallu pres d'un siecle aux traducteurs et aux critiques francais pour prendre la mesure de l'importance des jeux de langage dans Alice au pays des merveilles. Ce n'est qu'en 1961 que Jacques Papy propose une lecture totalement renouvelee du recit, qui met en lumiere le role des equivoques lexicales, la dimension parodique et critique des poemes et des chansons, les rigoureux mecanismes d'engendrement des developpements nonsensiques. Seul avant lui, Henri Bue, qui vivait a Oxford dans le meme univers culturel que Lewis Carroll, avait su lire et recreer dans sa traduction toutes les explorations du materiau linguistique menees par Carroll dans Alice's Adventures in Wonderland.

La reactivation des figures lexicalisees constitue le mode de traduction qu'Anne et Isabelle Herbauts privilegient pour rendre en francais les explorations si diverses que Carroll mene sur sa langue et sa culture. Nous avons eu l'occasion de le montrer a propos des personnages nes des cliches de la langue. Nous retrouvons la demarche dans le rendu des jeux de mots, dans la transposition des parodies et la reecriture des developpements nonsensiques. Il y a quelques bonheurs de plume, mais aussi bien des points du texte original qui semblent ne pas avoir ete vus. La traduction ne peut que s'en trouver appauvrie.

Anne et Isabelle Herbauts ne cherchent pas a faire systematiquement correspondre une equivoque francaise a chaque equivoque anglaise. A la difference de Henri Parisot qui propose des << antipodistes >> (85) bien etrangers a la culture des enfants, elles renoncent a la paronymie entre antipathies et Antipodes et ecrivent simplement qu'Alice craint d'arriver chez les << Antipathiques >> (15). << Le Professeur de Destin >> enseigne a << faire du pain dur a l'huile >> (91), ce qui est une solution assez heureuse. (10) Leur plus jolie reussite est certainement la << course a la presidence >> (31) qui traduit Caucus-race. L'evolution du systeme politique francais leur offre cette expression nouvelle, qui n'existait pas pour leurs devanciers, qui est parfaitement lisible pour un jeune lecteur tout en faisant echo au champ semantique de l'expression anglaise. Pour compenser la perte d'equivoques non recreees en francais, les traductrices s'autorisent--comme le fit Andre Bay--a ajouter quelques jeux de langage. Elles renoncent a rendre l'homophonie de tale et tail (qui fonde le calligramme dessine par Carroll) et compensent en glissant un cliche de la langue francaise dans la bouche d'Alice: << Encore une histoire sans queue ni tete? >> (32). Elles ajoutent au cochon un << cochon qui s'en dedit >> (60) et a la Tortue qui sert a faire de << la soupe a la Grimace >> l'expression << trempee comme une soupe >> (90).

Tout occupees a explorer les cliches de la langue francaise, elles evaluent mal la fonction des equivoques dans Alice au pays des merveilles. Il ne s'agit pas simplement pour Carroll de faire rire les enfants, mais de leur faire entrevoir combien les langues naturelles sont des outils de communication imparfaits. Il s'agit egalement pour lui d'exploiter cette imperfection pour dire tout le mal qu'il pense du monde dans lequel il vit. Le meilleur exemple que nous puissions donner des visees de Carroll est la serie de jeux de mots du chapitre 9. Carroll dit de maniere biaise--avec des mots caches sous d'autres mots--l'horreur que lui inspire l'univers scolaire. L'ecole est un lieu de violence et d'angoisse ou souffrent le corps et l'esprit. Quelles matieres y enseigne-t-on? << Reeling and writhing >> (chanceler et se crisper), << fainting in coils >> et << Laughing and Grief >> (230). L'education morale ne vaut guere mieux. Les quatre operations qu'il faut apprendre sont << Ambition, Distraction, Uglification and Derision >> (230). Le rendu de ces paronymies est ardu puisqu'il faudrait produire en francais des paronymies equivalentes tout en conservant le reseau semantique de cette denonciation. Jacques Papy propose par exemple << rire et medire >> (144) pour traduire Reeling and writhing. Anne et Isabelle Herbauts semblent ne pas avoir vu cette denonciation carrollienne comme le suggere leur tres intellectuelle << Complexication >> (90) pour rendre la << laidification >> (Uglification) du texte original.

On trouve la meme incomprehension du travail critique de Carroll dans leur rendement des parodies. Les themes explores par Carroll dans ses parodies sont ceux-la memes qui parcourent tout son recit: agressivite physique et verbale, angoisse liee au corps et a la mort, frustration alimentaire, alternance de rapports de force et de seduction. Traduire litteralement << How does the little crocodile >> permet de maintenir le discours du seduisant predateur a defaut de pouvoir opposer celui-ci a la laborieuse petite abeille offerte en modele dans le poeme d'Isaac Watts. Anne et Isabelle Herbauts ne proposent ni une traduction litterale des parodies de Lewis Carroll ni des parodies internes a la culture francaise. Elles offrent un << potpourri >> qui mele references internes a la culture francaise, invention personnelle, allusions furtives au texte anglais et cliches de la langue en liaison avec la thematique du poeme. Voici leur version de la premiere et la derniere strophe du dialogue dans Father William:
   Allons voir si la rose, Mere William,
   Qui ce matin avait declose
   Sur vos cheveux blancs
   A encore pousse
   Comme vous me l'avez jure.
   [...]
   J'en ai assez, dit Mere William,
   de toutes ces questions.
   A force de tourner en rond,
   Nous allons tomber au fond
   Au fond du pot aux roses (48, 49)


Or la parodie joue un role central dans Alice au pays des merveilles. Elle permet a Carroll de concilier deux exigences contradictoires: l'obeissance et la transgression. Ecrite sur le modele d'un texte celebre, la parodie permet d'en denoncer l'hypocrisie ou la vacuite. Les traductrices n'ont pas vu cette double presence de formalisation et de critique sournoise. Elles produisent un texte sans distance critique qui semble engendre par la seule folie d'un jeu sans regles. Elles soumettent au meme << pot-pourri >> la nursery rhyme du chapitre onze alors qu'il ne s'agit evidemment pas d'une parodie. Carroll insere le debut d'une nursery rhyme celebre pour opposer cette culture archaique a toute la poesie bien pensante que l'on fait apprendre aux enfants victoriens.
   La Reine a fait des tartes,
   Mironton ton ton mirontaine
   La Reine a fait des tartes,
   Une belle pate doree. (103)


Anne et Isabelle Herbauts ne sont pas plus heureuses avec les formulations logiques et nonsensiques d'Alice au pays des merveilles. Le nonsense exploite non pas les proximites accidentelles de la langue, mais les modes d'organisation de son axe syntagmatique. On trouve dans Alice plusieurs chiasmes devenus celebres: << A cat without a grin/a grin without a cat >>, << In the well/well in >>, << School every day/day-school >> (Carroll 174, 190, 228). La plupart des agencements nonsensiques posent des problemes de reperage plus que de traduction. C'est parce qu'il vit en Angleterre que Henri Bue a lu sans difficulte le nonsense carrollien et l'a rendu le plus souvent avec brio.

La traduction litterale permet parfois de conserver un jeu dont le traducteur n'a pas necessairement pour autant compris la construction. Au chapitre sept, Carroll met en place quatre permutations successives. Le Lievre de Mars dit a Alice: << You should say what you mean >>; Alice se defend en repliquant: << At least I mean what I say >>. Le Chapelier enchaine: << You might just as well say that 'I see what I eat' is the same thing as 'I eat what I see' >>, le Lievre de Mars ajoute: << You might just as well say [...] that 'I like what I get' is the same thing as 'I get what I like'! >> et le Loir enfin: << You might just as well say [...] that 'I breathe when I sleep' is the same as 'I sleep when I breathe' >> (Carroll 178). Anne et Isabelle Herbauts rendent correctement les trois dernieres permutations, mais non la premiere. Elles font dire au Lievre de Mars: << Vous devriez dire ce que vous voulez dire >>; a quoi Alice repond: << Du moins je veux dire ce que je dis >> (67). N'ont-elles pas vu la necessite d'avoir deux verbes differents et de les faire permuter? Ou bien ont-elles vu la permutation et l'ont-elles maladroitement recreee avec cet encombrant << vouloir dire >>? De tous les traducteurs, c'est Jacques Papy qui a trouve la meilleure solution en traduisant: << Tu devrais dire ce que tu penses >>; a quoi Alice repond: << du moins ... je pense ce que je dis >> (110). L'examen des six morales de la Duchesse au chapitre 9 montre qu'Anne et Isabelle Herbauts n'ont pas su lire le mecanisme mis en place par Carroll, mais je concede qu'il est tres sophistique et qu'il requiert une grande attention. La traduction de la piece a conviction du Lapin Blanc au chapitre douze et l'adjonction, en guise de refrain, de jeux sur une comptine francaise (choisie pour sa radicale opacite semantique) donnent a penser que les deux traductrices ont ete plus sensibles a l'opacite de ces vers qu'au procede nonsensique qui la fonde, un usage exclusif de pronoms ne renvoyant a aucun syntagme nominal.
   Ils m'ont que
   Vous avez dit que
   Elle vous avait dit
   Pis que pendre de vous
   Et de ne pas boire la tasse
   Pis que pendre et colere rame!
   Cours et cours, avant le drame!
   Am stram gram! (115)


Le resultat est inventif, mais la petite lecon de linguistique amusante est perdue. On voit peut-etre ici les limites auxquelles Anne Herbauts et sa soeur se heurtent pour n'avoir pas inscrit leur travail dans l'histoire des traductions et des lectures critiques du recit de Carroll. L'apport du dossier etabli par Jacques Papy au dechiffrement du nonsense dans Alice au pays des merveilles aurait eclaire leur lecture sans entraver pour autant leur liberte d'ecriture.

Conclusion

J'en arrive a conclure qu'Arnaud de la Croix n'aurait jamais du laisser Anne Herbauts et sa soeur se lancer dans une entreprise si perilleuse. Les deux jeunes femmes ont prejuge de leurs forces; apres tout, traduire est un metier. On ne peut affirmer, comme le fait l'editeur, que nous nous trouvions avec cette traduction devant une << redecouverte du chef-d'oeuvre de Lewis Carroll >>.

Anne Herbauts me semble avoir sous-estime par ailleurs la resistance qu'allait lui offrir le texte de Carroll. Lors de la rencontre organisee en octobre 2005 par La joie par les livres, elle reconnait que l'aventure n'etait pas simple, car Alice est un monument de la litterature, un intouchable: << Comme si la statue de Lewis Carroll se dressait devant nous et que nous donnions de petits coups de pioche jusqu'a ce qu'il ne reste plus qu'un amas de matiere a partir duquel, la, nous pourrions commencer a travailler >> (4). Se confronter a Lewis Carroll n'est pas chose facile. D'autres s'y sont essayes avant elle, et non des moindres: Antonin Artaud, Raymond Queneau. Il est clair cependant qu'il y a dans le desir de traduction d'Anne Herbauts quelque chose qui ne releve pas de l'entreprise editoriale, mais de la quete, d'un besoin personnel de remettre ses pas dans ceux du grand solitaire victorien, pris lui aussi dans les rais de l'enfance, dans les begaiements de la langue, dans le necessaire deploiement en miroir d'un espace qui sans cesse menace de se refermer sur lui. Cet espace liberateur, Carroll le trouve dans les jeux nonsensiques et dans ses nombreuses photographies en diptyques, Anne Herbauts dans la structure de l'album qui s'ouvre et deploie en miroir deux pages de part et d'autre de sa pliure centrale. (11)

On peut legitimement contester les traductions qui, comme celle de Henri Parisot, font d'Alice au pays des merveilles un texte destine aux adultes. Le contrat de traduction implique de traduire, non pas seulement selon ce qu'est devenu le recit--une lecture d'adulte--mais egalement selon ce qu'il fut et ce qu'il reste, un recit pour enfants. Mais la traduction d'Anne et Isabelle Herbauts, faite << a hauteur d'enfant >>, meconnait elle aussi le recit de Carroll: traduire un classique implique que l'on comprenne pourquoi celui-ci a pu devenir un classique.

Est-il impossible de proposer une traduction d'Alice au pays des merveilles en accord avec les normes traductionnelles qui font aujourd'hui consensus dans la communaute des traducteurs, une traduction qui serait satisfaisante a la fois pour les adultes et pour les enfants? En 1961, Jacques Papy traduit Alice au pays des merveilles pour des lecteurs adultes, mais en respectant tout au long de son travail le statut initial de l'oeuvre, celui d'un recit pour enfants. Il s'interdit par exemple de faire appel a un lexique adulte pour construire ses jeux de mots francais. Il resout de maniere satisfaisante la tension entre passe et present, entre lecteur adulte et lecteur enfant en tirant parti du couple editorial << texte-paratexte >>: a la traduction revient de donner a lire un recit pour enfants lisible par tous; a l'appendice critique revient de satisfaire la curiosite intellectuelle des adultes en precisant les mecanismes d'engendrement des jeux de langage et l'enracinement culturel du recit. C'est cette traduction << pour grandes personnes >> que la critique Natha Caputo, navree par tant de << versions tronquees, mutilees, resumees, voire reecrites >>, recommande en 1967 dans De quatre a quinze ans: Guide de lecture (94-95). La traduction de Jacques Papy sera constamment reprise (avec ou sans le dossier critique qui l'accompagne) par Gallimard dans ses collections pour la jeunesse. C'est elle que Le Seuil Jeunesse vient de reediter en septembre 2008 pour accompagner des illustrations en noir et blanc de Thomas Perino. Je reverais pour ma part d'une edition qui reunirait la traduction de Jacques Papy et les illustrations si belles et si inventives d'Anne Herbauts. La traduction de Jacques Papy a presque un demi-siecle. Une autre traduction viendra necessairement un jour la supplanter. Je rappelle simplement que la traduction de reference des Aventures de Robinson Crusoe est toujours aujourd'hui en France celle de Petrus Borel, et qu'elle date de 1835.

Ouvrages cites

Artaud, Antonin. << L'Arve et l'Aume, tentative anti-grammaticale contre Lewis Carroll >>. L'arbalete 12 (1947): 161-84. Rpt. dans Oeuvres completes. Par Antonin Artaud. Tome 9. Paris: Gallimard, 1971.

Bay, Andre, trad. Alice au pays des merveilles. De Lewis Carroll. Illus. Jean de Boschere. Paris: Stock, 1947. Imprime. Coll. << Voyages imaginaires >>.

--, trad. Alice au pays des merveilles. De Lewis Carroll. Illus. John Tenniel. Verviers: editions Gerard, 1963. Imprime. Coll. << Bibliotheque Marabout >>.

--, trad. Alice au pays des merveilles. De Lewis Carroll. Illus. Mario Prassinos. Paris: Stock, 1942. Imprime. Coll. << Maia >>.

Bue, Henri, trad. Alice au pays des merveilles. De Lewis Carroll. 1869. Illus. John Tenniel. New York: Dover, 1972. Imprime.

Caputo, Natha. De quatre a quinze ans: Guide de lecture. Paris: L'ecole et la Nation, 1967. Imprime.

Carroll, Lewis. Alice's Adventures in Wonderland. Paris: Aubier-Flammarion, 1970. Imprime. Coll. << Bilingue Aubier Flammarion >>.

Deleuze, Gilles. Logique du sens. Paris: editions de Minuit, 1969. Imprime. Coll. << Critique >>.

Gattegno, Jean. Lewis Carroll. Paris: Jose Corti, 1970. Imprime.

Herbauts, Anne. Et trois corneilles. Bruxelles: Casterman, 2003. Imprime.

--. << Veronique Soule rencontre ... Anne Herbauts >>. La joie par les livres. Bibliotheque nationale de France, 6 octobre 2005. Site Internet. 6 decembre 2008.

Herbauts, Isabelle, et Anne Herbauts, trad. Alice au pays des merveilles. De Lewis Carroll. Illus. Anne Herbauts. Sous la direction d'Arnaud de la Croix. Bruxelles: Casterman, 2002. Imprime.

Lecercle, Jean-Jacques. Le nonsense: Genre, histoire, mythe. Diss. U de Paris VII, 1981. 2 vols. Imprime.

Papy, Jacques, trad. Alice au pays des merveilles; De l'autre cote du miroir. De Lewis Carroll. Illus. John Tenniel. Paris: Gallimard, 1994. Imprime. Coll. << Folio classique >>.

--, trad. Alice au pays des merveilles; De l'autre cote du miroir. De Lewis Carroll. Illus. John Tenniel. Paris: Jean-Jacques Pauvert, 1961. Imprime.

--, trad. Alice au pays des merveilles; De l'autre cote du miroir. De Lewis Carroll. Illus. Thomas Perino. Paris: Le Seuil Jeunesse, 2008. Imprime.

Parisot, Henri, trad. Alice au pays des merveilles. De Lewis Carroll. Paris: Aubier-Flammarion, 1970. Imprime. Coll. << Bilingue Aubier Flammarion >>.

--, trad. Alice au pays des merveilles. De Lewis Carroll. Paris: Flammarion, 1968. Imprime. Coll. << L'age d'or >>.

--, dir. Lewis Carroll. Paris: editions de L'Herne, 1971. Imprime. Cahiers de L'Herne 17.

Queneau, Raymond. << Alice en France >>. 1945. Raymond Queneau. Paris: editions de L'Herne, 1975. 51-54. Imprime. Cahier de l'Herne 29.

Notes

(1) La traduction de Luc de Goustine et Alain Huriot, publiee sous le titre Heidi: Monts et merveilles (L'ecole des loisirs, 1979), n'est plus disponible depuis longtemps de meme que la reedition en 1991 de la traduction par Jacques Papy de La maison d'un ours comme-ca (1946), donnee par Gallimard en une serie de petits volumes regroupes sous le titre << La bibliotheque de Winnie l'ourson >>.

(2) Je ne prends en compte ni la traduction anonyme publiee chez Michel de l'Ormeraie (demarquage de la traduction d'Andre Bay), ni celle que Philippe Rouard signe pour Hachette (demarquage de la traduction de Henri Parisot).

(3) Nee en 1975, Anne Herbauts est deja tres connue comme auteure-illustratrice d'une dizaine d'albums, tous publies (a l'exception de Vague) chez Casterman: Boa en 1997; Allons voir la mer et Que fait la lune, la nuit? en 1998; A la plage, Le petit Souci, Pataf a des ennuis et Vague (Grandir) en 1999; La maison bleue et L'heure vide en 2000; et L'arbre merveilleux et La tres vieille legende sans poussiere du coin du balai en 2001.

(4) Cette hypothese se fonde sur la proximite de l'illustration qui ouvre le chapitre deux dans l'edition illustree par Anthony Browne et dans celle qu'illustre Anne Herbauts.

(5) Je donne les references aux pages de la traduction de Henri Parisot a partir de l'edition bilingue Aubier-Flammarion (1970) et a celle de la traduction de Jacques Papy a partir de l'edition Folio classique (Gallimard, 1994).

(6) La chose a deja ete tentee en 1935 par Henriette Rouillard dans une traduction pour la jeunesse publiee chez Delagrave.

(7) Henri Bue, Andre Bay, Jacques Papy et Henri Parisot traduisent tous << all that green stuff >> (Carroll 150) par << toute cette verdure >> (Bay 1963, 66; Bue 72; Papy 91; Parisot 151).

(8) Qu'elles conservent cependant au chapitre 6 << car elle n'etait pas tres sur [sic] qu'il soit bienseant de parler la premiere >> (57) (<< for she was not quite sure whether it was good manners for her to speak first >> [Carroll 160]).

(9) Jacques Papy explique son choix dans le dossier qui accompagne sa traduction de Ce qu'Alice trouva de l'autre cote du miroir: << Humpty Dumpty est un personnage mythique qui appartient au folklore des << nurseries >>. Il est petit et gros, et ressemble beaucoup a un oeuf. En fait, les enfants anglais emploient assez souvent cette expression pour designer un oeuf >> (1961, 456). Il se refere a une pratique enfantine nee de la representation que Tenniel a donnee du personnage.

(10) Il est dommage que le mot pain soit masculin en francais. Jacques Papy avait propose un enfantin << Feindre a la Marelle >> (144).

(11) Voir en particulier Et trois corneilles.

Isabelle Nieres-Chevrel est professeur emerite de Litterature generale et comparee (Universite de Haute-Bretagne, Rennes II, France). Elle a consacre sa these de doctorat a la reception francaise de Lewis Carroll. L'essentiel de ses travaux porte sur la litterature d'enfance et de jeunesse. Parmi les articles qu'elle a consacres a la traduction dans la litterature de jeunesse, on peut mentionner << Henri Bue, premier traducteur francais d'Alice's Adventures in Wonderland >>, (Lewis Carroll: jeux et enjeux critiques. PU de Nancy, 2003) et << Traduire In the Night Kitchen, ou de la difficile lecture d'un album >> (Traduction pour les enfants/Translation for Children. Numero special de Meta 48.1-2 [2003]).
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Author:Nieres-Chevrel, Isabelle
Publication:Jeunesse: Young People, Texts, Cultures
Date:Jan 1, 2009
Words:7130
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