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Resistance et alienation des esclaves dans les textes de Petrone, Martial et Juvenal.

Resistance and alienation of the slaves in the texts of Petronius, Martialis and Juvenalis

RESUMEN: Los textos de Petronio, Marcial y Juvenal reflejan muchos signos de resistencia de los esdavos. Si el discurso invita a la critica --porque es especialmente el reflejo de la preocupacion de los libres--, no parece, con todo, negar que los esclavos intentaran escapar por todos los medios de la explotacion acabando con las vidas de sus senores, aunque mas frecuentemente huyendo o recurriendo a la holgazaneria en sus tareas, al descuido o al chantaje; sin olvidar, por supuesto, los astutamente extendidos rumores que comprometian a sus senores, o el disfrute excesivo de sus vicios y pasiones.

Palabras clave: Petronio, Marcial, Juvenal, esclavos y resistencia.

ABSTRACT: The texts of Petronius, Martial and Juvenal present many signs of resistance on the part of the slaves. If the discourse invites criticism--because it is especially the reflection of the concern of free men--it is nevertheless a fact that we see the slaves there trying by all means to escape exploitation through the murder of the master, more often by flight and more often by laziness, nonchalance and blackmail. Added to these was their cleverness in compromising their master by dangerous gossip as well as by the exploitation of his vices and passions.

Key words: Petronius, Martialis, Juvenalis, slaves, resistance.

Ces textes sont des lieux de predilection pour l'etude des antagonismes de classes car ils permettent de grossir les traits de caracteres des libres et des dependants et sous la caricature de mettre en relief la complexite des sentiments humains, chaque acte volontaire d'esclave provoquant en retour un sentiment-reflexe des maitres ou plus simplement des libres. Aucune allusion cependant a des formes collectives de resistance a l'esclavage, aucune allusion non plus a quelque revolte servile passee ou future mais de nombreux indices montrent qu'au niveau individuel les esclaves tentaient de s'opposer aux libres de facon plus ou moins ouverte et quelquefois meme d'inverser en leur faveur le rapport de force (1).

Une premiere difficulte reside dans le fait que cette prise de conscience est revelee dans des ecrits de libres, composes et retravailles pour les besoins de la cause, donc a plusieurs niveaux d'analyse, les actes des esclaves devant alors etre lus a travers le prisme du discours des libres et de la connotation positive ou negative qu'ils en donnent. En effet, dans la complexite meme de ces rapports libres/dependants, une part preponderante est donnee le plus souvent a l'action des marres, a leur comportement, a leur mentalite et c'est en partie a travers leurs reactions que l'on peut decrypter le comportement des esclaves dont il est difficile alors d'evaluer la pensee et les motivations reelles, masquees souvent sous des allusions, des relations de faits passes ou presents, dictes par les necessites du discours.

Ces precautions etant prises, il n'en reste pas moins que, dans notre corpus, ce sont les signes de resistance qui apparaissent de la maniere la plus claire et en plus grand nombre. Lisibles a travers la peur des libres, ils sont quelquefois ambigus et suggeres mais toujours reperables. Ils sont de deux ordres: des formes ouvertes d'opposition et des formes larvees mais toujours dans un processus individuel et de maniere inorganique.

La maniere la plus radicale de remise en cause de la dependance concerne les assassinats ou tentatives d'assassinat du maitre. Peu nombreux dans la litterature satirique, ils existent cependant de facon reelle ou suggeree:

--chez Martial, la volonte de resistance et de revolte des esclaves est clairement evoque par l'intervention de tous ces barbiers qui representent un danger potentiel tant il est vrai que leur instrument de travail peut tres vite devenir une arme:

--le rasoir a la main, il <<reclame a la fois une fortune et la liberte>> (XI.58);

--<<tremblerais-tu, Gargilianus, devant un barbier?>> (III.74);

--<<Que faire si un barbier, quand son rasoir nu brille au-dessus de moi, en profite pour me demander sa liberte et une fortune? Je lui promettrai tout: car ce n'est pas un barbier qui me sollicite a ce moment-la, c'est un brigand>> (XI.58).

Ces exemples temoignent bien de la menace permanente qui pese sur les libres et de leur peur devant les possibilites de revolte des esclaves. La representation dans l'amphitheatre du supplice de Laureolus (supplice incarne par des esclaves) temoigne de la gravite de ce crime eleve a un niveau supreme, a l'egal de l'outmge au dieux ou a l'Etat:
   sp.VII: Bref, [il a subi] le supplice [qu'il meritait: car un perel
   ou un maitre (dominus), la gorge transpercee, avait succombe sous
   l'epee de ce miserable: ou bien dans sa folie, il avait depouille
   les temples de l'or dont ils ont le depot secret, ou encore, Rome,
   li avait approche de toi une torche sauvage. Par sa sceleratesse,
   il avait surpasse les atrocites relatees par l'antique legende, cet
   homme pour lequel ce qui n'avait encore ete qu'une fiction est
   devenu un chatiment reel (2).


Ce rappel recurrent du passe --puisque cette scene est un <<classique>> dans les representations de l'amphitheatre-- a valeur d'exemple, de memorisation, tout autant qu'avertissement pour toute action qui tenterait de vouloir remettre en cause le systeme d'exploitation et l'ordre public.

--Meme crainte chez Juvenal oo cependant aucun crime reel n'est relate: <<Mais que nos esclaves nous voient faire, de peur que l'un d'eux, niant la chose, ne prenne a la gorge son maitre epouvante et nele traine en justice>> (X.81-89).

Meme evoquees au conditionnel ces anecdotes sont credibles; elles reactivent des faits reels et montrent bien le danger represente par les esclaves et leur volonte farouche de sortir de l'esclavage.

Les maitres, de leur cote, avaient bien conscience du danger suscite par le simple fait de l'enfermement et de la contrainte. Et la possibilite d'etre assassine un jour par un esclave familier, que cela soit un acte volontaire individuel de haine pour le maitre ou qu'il participe avec d'autres, libres ou non, a sa mort etait tellement presente que des le debut du 1er siecle le Senat avait pris une mesure destinee a contraindre les esclaves a defendre leur maitre agresse, sous peine d'etre tortures ou meme mis a mort (s. c. Silanien, en 10 ap. J.-C.). Seuls echappaient aux dispositions de ce s. c. ceux qui physiquement etaient dans l'incapacite de venir en aide au maitre. Pour qu'aucun esclave n'echappe a cette disposition, le testament du defunt ne pouvait etre ouvert avant les executions des esclaves (afin que les nouveaux maitres ayant herite des esclaves du defunt ne tentent, par interet, de les sauver) (3). La rigueur de cette loi reflete bien la peur panique et la terreur qu'engendrait la possibilite d'assassinat par les esclaves.

Il est donc hautement risque d'attenter ainsi directement a la vie du marre et il fallait bien tenter d'autres moyens pour echapper a l'esclavage. La plupart des esclaves non enchaines choisissent alors plutot la fuite et c'est, en second lieu, l'acte le plus clair et le plus courant, semble-t-il, de resistance a l'esclavage et d'opposition au maitre. On rencontre des esclaves fugitifs dans toutes les sortes de discours et ce type de comportement a constitue de tous temps un mal endemique du systeme esclavagiste (4).

Rien dans notre corpus ne permet de dire ou et comment ces esclaves ont fui. Leur acte est associe le plus souvent a la maladie, a la mort et au vol, toutes ces calamites mettant en relief le tord fait au maitre et le manque a gagner considerable qu'il subissait.

--Pour Petrone (39.10) et dans la bouche de Trimalcion, ce sont les astres qui guident le destin des hommes: <<sous la Vierge, dit-il, naissent les femmes, les esclaves fugitifs et ceux qui ont des fers aux pieds>>; plus loin, en 95.2, les esclaves fugitifs sont associes aux ivrognes pour mediatiser la debauche et la scene d'orgie de l'auberge. Meme association au chapitre suivant (96.6). Si cette conduite appelle un chatiment, Petrone fait cependant allusion a la clemence du maitre qui voit revenir l'esclave fugitif repentant. Il n'en reste pas moins que la fuite est assimilee aux vices, ici l'ivresse, et toujours a une conduite d'individus de bas niveau.

--Chez Martial, meme discours: il decrit les malheurs d'un denomme Sabeilus qui etait jadis le plus joyeux des etres: <<Vols, fuites ou deces d'esclaves, incendies, deuils, tout l'accable>>, (VI.33). Pour Martial aussi, la fuite symbolise surtout la laideur des defauts et des vices inherents a la servitude. En temoignele portrait degradant de Zoilus en XI.54 qui se termine par cette sentence couperet: <<coquin de Zo'ile, retire tout ceia de ta poche malpropre et rends-le. C'est de tes pieds que tes mains sans vergogne ont appris a mal faire: je ne suis point surpris que tu sois un voleur apres avoir ete un esclave fugitif>>.

--Meme echo chez Juvenal: <<cherche ton legat dans un grand cabaret. Tu le trouveras couche cote a cote avec quelque sicaire, pele-mele avec des matelots, des voleurs et des esclaves fugitifs, parmi des bourreaux et des fabricants de brancards funeraires et les tambourins muets d'un Galle etendu sur le dos>>. (VIII.171-178). Nous sommes ici au plus bas de la condition servile.

La fuite en elle-meme comportait de grands risques et pour ne pas etre repris et chatie, certains esclaves preferaient la mort, le suicide, pour echapper aux coups ou a un chatiment plus cruel, mais nous n'en avons pas ici d'exempie precis. Seule la mort des esclaves, et le manque a gagner qu'elle occasionne, est evoquee ici mais rien ne permet d'en connaRre la cause (5). On ne voit pas clairement, dans notre corpus le devenir des esclaves fugitifs. Si l'on suppose que certains pouvaient trouver refuge chez un autre maitre, on voit plus clairement se developper a Rome un type de population heteroclite, dans le milieu des nouveaux riches principalement, a l'instar de ce Zoilus que nous venons de voir chez Martial. Aux deux premiers siecles de l'Empire la population de Rome est suffisamment cosmopolite et mouvante pour qu'il soit possible a des individus douteux de s'y etablir, grace a des fortunes acquises malhonnetement, se melant aux elements etrangers venus de toutes les regions de l'Empire, comme on le voit clairement dans le livre des Spectacles de Martial (Sp.3).

Ce probleme est cependant une des preoccupations majeures des maitres esclavagistes et le droit a statue des la Republique sur le sort des fugitifs. Deja au [1.sup.er] siecle avant notre ere la lex Fabia prevoyait une amende contre celui qui faisait passer sous son autorite l'esclave d'autrui (6). La notion de servusfugitivus va s'elargir de plus en plus (7) et un senatus consulte rapporte par Ulpien (D. 11.4.1.1) prevoit la venia in ante actum en faveur de ceux qui rendent a son maitre l'esclave dans un delai de vingt jours. Tout ceci evidemment dans le cas ou l'esclave fugitif aurait trouve refuge chez un autre marre et ou il y aurait donc crime de plagium (8). Surtout l'Etat va intervenir de plus en plus dans la recherche des fugitifs sur les domaines, y compris ceux des senateurs, dans les ecoles de gladiateurs, souvent reputees comme lieux d'asile, jusqu'a ce qu'un senatus consulte sous Antonin consolide la lex Fabia en donnant aux autorites administratives t'ordre de preter leur aide aux maitres.

Les juristes de la fin du [1.sup.er] siecle et du debut du [II.sup.e] soulignent eux que le seul fait de vouloir s'enfuir et se liberer du pouvoir du marre faisait de l'esclave un fugitif, meme s'il n'avait pas reussi a realiser cet acte ou s'il etait revenu apres s'etre enfui. Meme si un esclave s'etait jete dans le Tibre pour se suicider, on pouvait prouver que primitivement il voulait s'enfuir et que ce n'est que par la suite qu'il decida de mettre fin a ses jours; il etait alors considere comme fugitif (Dig. XXI.1.17.1; 4; 6; 8; 10; 13). Certains consideraient comme fugitif un esclave qui avait decouche une nuit sans autorisation de son marre. (Dig. XXI.17.15).

FORMES LARVEES D'OPPOSITION

A cote de ces formes de remise en cause reelle des liens de dependance, d'autres formes d'opposition se developpent de facon plus soumoise: la paresse au travail, le sabotage, le manque de competence volontaire et enfin la plainte aupres du maitre ou d'un autre libre; ce demier moyen presentant un aspect ambigu, a la fois forme de resistance plus ou moins consciente et de volonte, elle aussi plus ou moins consciente, d'integration a la familia ou au monde des libres.

La paresse au travail, la negligence et la malhonnetete semblent etre des pratiques courantes. Les exemples sont nombreux chez Martial ou l'on voit les esclaves domestiques manquer pour le moins d'enthousiasme au travail: <<Hypnus, qu'attends-tu faineant? (piger)>> (XI. 36); <<un jeune esclave inattentif qu'il avait amene>> (neglegentem ... vernam: XIII. 87); de meme chez Petrone un domestique ta bien des lettres mais il ne veut rien faire>> (sed non vult laborare: 46.6). On peut multiplier les exemples d'esclaves indolents, paresseux, executant a contre coeur les taches domestiques. Le travail offre donc un moyen simple de fuir la domination et donc de resister a l'exploitation (9).

Une remarque cependant. Nous decelons mal l'origine et les motivations de ce laisser-aller d'autant plus qu'il faut reconnaitre aussi que dans le domaine du travail les exemples d'assiduite, de competence extreme, de bonne volonte, voire de stakhanovisme sont encore plus nombreux, ce qui pourrait expliquer une volonte de la part des esclaves de s'aliener la bienveillance ou les faveurs des maitres et par la d'acquerir une place de prestige dans le monde des libres; un moyen de sortir de la dependance-donc de resister a l'exploitation--et de s'assimiler aux libres en participant de leur prestige.

En effet les esclaves de luxe, les plus specialises, les plus beaux ou les plus doues servaient de faire-valoir et etaient garants du standing du maitre. Cette position leur permettait une grande arrogance. Martial et surtout Juvenal ne cessent de s'indigner de cette attitude meprisante envers les libres, principalement les clients pauvres. Les maisons des gens aises sont remplies d'esclaves effemines et orgueilleux. Chez Juvenal, un serviteur, <<la fleur de l'Asie>>, achete pour <<une somme superieure aux biens des anciens souverains romains>> estime que sa dignite ne lui permet pas de s'abaisser a servir le vin a un invite pauvre: V.52-67: <<Un garcon qui vaut tant de milliers de sesterces ne sait pas faire le melange pour de pauvres heres. Sa beaute, son age justifient ses grands airs>>. Et les maitres gatent ces favoris, prelevent une taxe sur les clients pauvres pour augmenter leur pecule: III.131: <<Ici un fils d'homme libre fait escorte a l'esclave d'un riche!>>; III.188 <<Nous autres, clients, nous sommes obliges de verser notre tribut et de grossir le pecule de coquets esclaves!>> V.56-66: Les maisons des riches sont pleines de ces esclaves insolents (Maxima quaeque domus servis est plena superbis). Il y a donc la une possibilite de manipulation des maitres et des libres qui n'est pas negligeable et que l'on retrouve poussee a l'extreme dans les relations sexuelles, domaine de predilection des signes de resistance a la dependance en meme temps que possible assimilation au monde des libres. De nombreux esclaves--principalement chez Martial--se plaignent ouvertement de devoir subir la contrainte sexuelle du maitre: de la simulation au refus aucun cas ne semble consenti. Cela est clair pour Cestos, chez Martial, qui se plaint ouvertement des attouchements d'un denomme Mamurianus 0.92); d'un autre Cestus qui tente de resister a son marre (VIII.46) de Diadumenus (III.65; V.46; VI.34), Hyllus (IV.7), Telesphorus (XI.58) ou Lygdus (XI.73); tous par leur refus, leurs subterfuges tentent de resister a la passion et a l'amour des maitres. Passion qui est en meme temps un moyen de pression sur et entre les libres eux-memes.

Restent aux esclaves le chantage, le refus declare, la plainte aupres d'un tiers et en fin de parcours la possibilite d'exploiter les sentiments des marres, dans des relations simples ou triangulaires laissant ouvertes des possibilites d'enrichissement et donc de sortie de l'esclavage.

Enfin un dernier moyen de resistance passe par le chantage qui rejoint les marchandages habitueis lors de l'exploitation sexuelle et les bavardages qui volontairement ou non peuvent mettre le maitre en danger. Danger reel puisque nous voyons chez Martial un esclave a qui son marre--un denomme Ponticus- a fait couper la langue pour qu'il ne puisse le trahir (11.82) et Juvenal accuse ouvertement les esclaves de malignite tout en reconnaissant le bienfonde de leur colere: <<Quelle accusation ces gens-la hesitent-ils a fabriquer contre leur maRre? Combien de fois ne se vengent-ils point, par de faux bruits, des coups de sangle?>>. Le danger est partout et justifie le prix eleve d'un muletier sourd (20 000 sesterces) et le rappel a l'ordre de Juvenal pour inciter les libres a la vertu: til faut marcher droit dans la vie pour beaucoup de raisons et, principalement, pour pouvoir mepriser la langue d'un esclave>>, (IX.119-120). Ajoutons a cela que cette pratique du bavardage incite au regroupement des esclaves et a la coalition. Il y aurait la un embryon d'organisation des esclaves pour lutter contre le marre.

II est donc clair que les esclaves avaient des moyens de resistance, toute action pouvant nuire au marre apparaissant alors comme une remise en cause des liens de dependance. La possibilite d'echapper a l'esclavage etait peu frequente mais reelle: un des participants au festin de Trimalcion raconte qu'il avait ete pendant 40 ans en esclavage, mais personne ne savait s'il etait encore esclave ou homme libre (57). Les enfants de ces esclaves pouvaient en toute bonne foi s'embrouiller dans leur statut, et c'est seulement par hasard qu'ils apprenaient qu'ils etaient esclaves. L'enorme masse des individus de statut incertain que l'on rencontre dans les textes illustre bien la complexite de la societe, les possibilites pour certains de masquer leur condition d'esclave, tel cet Euclide, chez Martial (V.35) vetu d'ecarlate, parlant haut et fort de ses domaines de Patras et de sa lointaine genealogie et qui laisse echapper une <<cle scelerate>>, trahissant ainsi son statut d'esclave portier. Ou cet autre cachant sous le maquillage ses stigmates (II.29 <<nombre de mouches parsement son front d'etoiles. En veux-tu savoir la raison? Enleve ses mouches et tu la liras>>).

ALIENATION

Tous les esclaves cependant ne font pas montre de prise de conscience et de sentiment de resistance. Quelques cas, peu nombreux cependant, temoignent de l'attachement, on pourrait plutot parler d'alienation, a leur maitre, tel ces esclaves chez Petrone, en 114: <<Tryphene elle aussi voit la mort de pres, mais des esclaves fideles (fidelissimi servi) l'entrainent, la mettent dans la chaloupe et la sauvent d'une mort infaillible>> ou chez Martial cet autre qui sauva son marre proscrit: (III.21: <<Un esclave au front marque par le fer sauva son marre proscrit: ce fut moins lui conserver la vie que le rendre ha'/ssable a tous>>). Certains emplois faisaient de la fidelite une de leurs qualites premieres: <<Tels des gladiateurs attitres, nous devouons a notre maRre, de la maniere la plus solennelle, nos corps et nos ames. (Petrone 117). Certains menent jusqu'au seuil de la mort l'acceptation de leur condition:
   Martial I.101: Je n'ai pas voulu cependant qu'il descendit esclave
   vers le sombre sejour du Styx, ... je lui ai fait abandon, sur son
   lit de douleur, de tous les droits que j'avais sur lui comme maitre
   ... Il en a senti en expirant tout le prix et li m'a appele son
   <<patron>>, au moment de se diriger, libre, vers les rivages des
   Enfers.


On peut cependant douter de la sincerite de certains esclaves evoques dans des scenes de vie champetre chez Martial, 111.58.29-35: <<sans que leur surveillant leur en donne l'ordre, ces folatres adolescents aux longs cheveux se plaisent a obeir au fermier et meme l'eunuque effemine prend volontiers sa part de travail.>> Ainsi que de la satisfaction de l'intendant de ce meme domaine: <<Le domestique, abondamment rassasie, n'a pas l'idee de porter envie au convive qui a trop bu>>. Martial nous decrit ici une societe idyllique qui atteint son apogee dans le portrait d'Amazonicus (IV.42), plus libre que tous les libres grace a l'amour de son maRre ou celui d'Eutychus, le compagnon de Castricus (VI.68), que l'on voudrait bien nous faire voir comme heureux de son sort et tellement attache a son marre ainsi que ces <<eunuques en pleurs>> (VIII.44) desesperes, eux, de la mort de leur maitre.

Malgre la durete de la condition servile et le peu de marge de manoeuvre des esclaves pour resister a l'exploitation, il se degage cependant, dans le discours des libres, une prise de conscience devant la necessite de traiter les esclaves avec moins de rigueur afin de mieux les dominer (deja en gestation chez Trimalcion: <<les esclaves sont des hommes comme nous>>, ce qui sem developper chez Seneque ou chez Pline le Jeune (10)). Il se degage aussi de la part des esclaves une habilete et une intelligence de la connaissance des tares et des vices ales maitres qui sont finalement le plus sur moyen de resister a la dependance, en passant de la soumission a la domination: en temoignent les comportements superieurs de certains esclaves, l'arrogance des affranchis et, in tine, la pollution interne de la societe des libres par la procreation entre une femme libre et ses eselaves (et dont les enfants sont libres) (11).

Le meilleur moyen finalement de resister a la dependance c'est d'y ceder en exploitant au maximum les contradictions internes du systeme, tels ces esclaves grecs, chez Juvenal, qui deviennent les veritables marres des maisons ou ils sont esclaves.
   III.67-68: Les voila en passe de devenir les marres, l'ame des
   grandes maisons. Intelligence vive, audace ehontee, propos
   volubiles, plus torrentueux que ceux d'Isee,-savez-vous, dites-moi,
   ce que c'est qu'un Grec? Il nous apporte avec soi un homme a tout
   falte: grammairien, rheteur, geometre, peintre, masseur, augure,
   funambule, medecin, magicien, un Gree famelique sait tous les
   metiers.


Trois siecles plus tard une pensee identique ser formulee fort vigoureusement par Palladius ([IV.sup.e] s.), le dernier theoricien de l'exploitation esclavagiste: <<Je ne sais pas, ecrivit-il, si c'est ainsi chez tous les maitres ou seulement chez moi, mais je redoute plus que je ne la desire l'intelligence de mes esclaves. La stupidite est toujours plus proche de la soumission et l'intelligence engendre toujours de mauvaises intentions>> (12).

Fecha de recepcion: 25-04-07

Fecha de aceptacion definitiva: 17-07-07

BIBLID [0213-2052(2007)25;315-324]

(1.) Comme le remarque BIENZUNSKA-MALOWIST, Iza.: La schiavito nel mondo antico, Napoli, 1991, chap. VII, les esclaves n'etaient, a l'evidence, pas satisfaits de leur sort et le reve de liberte etait present chez tous de l'espoir de l'affranchissement a la fuite, en passant par les comportements au travail, pour finir avec les revoltes ouvertes.

(2.) Les traductions sont empruntees a la Collection des Universites de France, Paris, Les Belles Lettres.

(3.) Sous Neron, le pouvoir imperial avait du veiller a l'application d'une sentence rendue contre les esclaves du prefet Pedanius Secundus, assassine par un de ses esclaves (TACITE, Annales, 14.42-44). Ce s. c. Silanien sera a plusieurs reprises etendu jusqu'au milieu du 2e siecle puis elargi au 3e siecle au conjoint du proprietaire assassine, aux affranchis et a sa parente proche ainsi qu'aux esclaves de cette parente.

(4.) Ce phenomene social de la fuite, en reponse a la durete des traitements et de la repression est present a toutes les epoques mais represente une veritable plaie a l'epoque imperiale: voir en particulier ANNEQUIN, J.: <<Fngitiva'?), Fugitivi, Litterati. Quelques reflexions sur trois passages des Metamorphoses d'Apulee: VI.1 sq.; VII.XV sq.: IX.XI sq.>>, Esclavos y semilibres en la Antiguedad clasica, Madrid, 1990, pp. 91 sq. Pour l'aspect juridique concernant les fugitivi, TALAMANCA, M.: Istituzioni di diritto romano, Milano, 1990, pp. 495 sq.; BELLEN, H.: Studien zur Sklavenflucht im romischen Kaiserreich, Wiesbaden, 1971, chap. 1, pp. 31 sq., 64 sq.; BOULVERT, G.--MORABITO, M.: <<Le droit de l'esclavage sous le Haut-Empire>>, ANRW II: Principat, 14, 1982, pp. 98-182 ainsi que, pour la periode precedente, POMA, G.: <<Servi fugitivi e schiavi magistrati in eta triumvirale>>, Index, 15, 1987, pp. 149 sq.

(5.) Sur la mort des esclaves, voir DUMONT, J.-Ch.: <<La mort de l'esclave>>, in La mort et les morts dans le monde romain, Caen, 1987, pp. 173-186 et sur l'aspect juridique MORABITO, M.: Les realites de l'esclavage d'apres le Digeste, Paris, 1980. Martial mentionne plusieurs morts d'esclaves, des enfants surtout ou de tres jeunes garcons, mais toutes ces epigrammes temoignent seulement de la douleur du/des maitres devant la perte d'un etre aime et non d'un quelconque besoin de nuire au maitre par une mort volontaire. Toutefois est evoquee la perte du travail, ces pueri etant aussi des intellectuels, des secretaires tbrt utiles pour seconder leur maitre.

(6.) GUARINO, A.: Storia del diritto romano, Napoli, 1975, p. 270.

(7.) STAERMAN E. M.--TROFIMOVA M. K.: La schiavitu nell'Italia imperiale, Roma, 1975, pp. 256 sq.

(8.) STAERMAN, E. M.--TROFIMOVA M. K.: La schiavitu ..., ibid.

(9.) C'est une des principales remarques de BRADLEY, K. R.: <<Servus Onerosus: Roman Law and the Troublesome Slave>>, Slavery & Abolition, septembre 1990, 11, 2, pp. 135-157, qui etudie Hmpact juridique de la resistance servile sur l'ensemble de l'histoire republicaine et imperiale, en s'aidant eventuellement des reactions serviles de l'epoque moderne, principalement aux Etats-Unis.

(10.) SENEQUE: De vira beata, XXIV.3: <<C'est aux hommes, que la nature nous ordonne d'etre utiles; qu'ils soient esclaves ou libres, nes libres ou affranchis, qu'ils aient recu la liberte selon les formes juridiques, ou dans une reunion d'amis, qu'importe?>>.; De ira, III.43: .Ton esclave comme ton maitre, ton protecteur comme ton client, soulevent ton courroux? fais-y treve quelque temps: voici la mort qui nous rend tous egaux.>> Chez Pline ce sont les bons maitres qui font les esclaves tranquilles: 1.4.4: <<Car quand les *naitres sont doux, chez les esclaves toute crainte disparaR>>. Il precise aussi en II.17.9. qu'ils sont loges dans de bonnes conditions: <<Le ... batiment contient les pieces reservees aux esclaves et aux affranchis, presque toutes si bien arrangees qu'elles peuvent recevoir des hotes>>.

(11.) Voir dans ma these sur La dependance chez Martial et Juvenal, Besancon, 1998, [3.sup.e] partie, chap. VII sur Les relations sexuelles, pp. 367 sq. les attaques violentes de Martial prineipalement qui condamne les rapports entre une femme libre et ses esclaves participant ainsi a la contamination interne de la societe en procreant des enfants libres mais en realite d'origine servile.

(12.) PALLADIUS XIV.

Marguerite GARRIDO-HORY

ISTA-BESANCON. mgirea@univ-fcomte.fr
MARGUERITE GARRIDO-HORY
RESISTANCE ET ALIENATION DES ESCALVES DANS LES TEXTES DE PETRONE,
MARTIAL ET JUVENAL.

Assimilation                 5%
Alienation                   15%
Resistance-Assimilation     115%
Resistance                   65%

Signes de resistance et opposition reelle aux maitres
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Author:Garrido-Hory, Marguerite
Publication:Studia Historica. Historia Antigua
Date:Jan 1, 2007
Words:4816
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