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Representations rupestres autochtones: du lieu in situ au lieu museal: perte ou enrichissement?

Dans la mouvance de la prise en charge, en Amerique du Nord, des patrimoines autochtones par les groupes concernes, a savoir les collectivites designees generalement par l'expression consacree peuples des Premieres Nations , les sites archeologiques ainsi que le materiel que ceux-ci livrent aux chercheurs constituent de plus en plus un enjeu important de negociation quant a leur etude, leur gestion et leur eventuelle mise en valeur (Gendron, Arsenault et Gagnon 1996 ; Hamilton, Morisseau et McCrady 1995 ; Layton 1989a, 1989b ; Oakes et al. 1998 ; Plumet 1996).

Or, meme si tous les biens archeologiques n'ont pas la meme valeur symbolique et historique pour ces collectivites, ni non plus pour ceux et celles qui s'y interessent d'un point de vue scientifique, il s'en trouve tout de meme un certain nombre qui recele une charge sociale, politique, economique, ideologique ou religieuse suffisamment importante(2) pour convaincre les chercheurs d'adopter de nouvelles approches plus ethiques a leur egard. Ainsi, les questionnements scientifiques qui se posent de maniere de plus en plus criante ne portentils plus simplement sur le choix des elements d'un patrimoine archeologique a traiter, mais bien egalement sur la ou les facons de le faire en respectant les volontes, les attentes ou les aspirations des groupes d'interets impliques. Comment, par exemple, concilier la vision ancestrale qu'a une collectivite autochtone d'un lieu juge historique avec celle que les donnees archeologiques suggerent aux chercheurs afin de fournir l'interpretation la plus coherente possible des vestiges qui en temoignent ? Pour le dire autrement, quels moyens adopter pour rendre compte de la diversite des visions du passe, parfois convergentes, parfois divergentes, qui peuvent etre manifestees a l'egard d'un site archeologique sans trahir la pensee propre au Soi et a l'Autre ?

La reflexion livree dans ce texte, et qui s'appuie sur un cas concret bien particulier, celui d'un site rupestre exceptionnel au Nunavik appele site de Qajartalik, porte justement sur la complexite du probleme que soulevent les diverses formes de mise en valeur de ce site archeologique, site qui se trouve en milieu autochtone mais aussi en region eloignee, hors des circuits touristiques les plus courus. Cette reflexion epistemologique debouche, ce faisant, sur une discussion a propos des possibilites et des limites de le rendre accessible au public ou de l'exploiter dans un cadre museal. Plus specifiquement, apres avoir presente les caracteristiques formelles et structurelles d'un tel site et avoir dresse un bref historique des recherches qui ont mene a le faire connaitre, nous discutons des problemes souleves par son ouverture aux visiteurs(3) et des options qui s'offrent actuellement pour concilier interpretation, diffusion et conservation.

Les particularites archeologiques du site rupestre de Qajartalik

Parmi les sites archeologiques les plus inusites de l'Arctique canadien, on retrouve de rares sites de gravures rupestres. Or ces sites, qui sont constitues essentiellement de petroglyphes(4), sont tous localises dans la region de Kangirsujuaq au Nunavik, la region arctique du Quebec (figure 1). Ces images dans la pierre ont la particularite etonnante de representer uniquement des visages vus de face, revelant des traits humains, animaux ou hybrides ; bien que certains depassent les 60 centimetres, la plupart de ces visages mesurent entre dix et vingt centimetres de longueur et sont particulierement bien visibles en lumiere

Situation a l'automne 1997

Fond de carte courtoisie du departement de Geographie de l'Universite Laval rasante ou oblique (figure 2). Des quatre sites deja repertories au Nunavik, c'est celui appele Qajartalik(5) qui ogre le potentiel de mise en valeur le plus important en raison non seulement de ses particularites archeologiques, notamment ses figures gravees, les zones d'extraction qui revelent une carriere largement exploitee par le passe et les artefacts qu'il a livres, mais aussi de son emplacement plus spectaculaire et de son accessibilite plus facile que tous les autres.

Nichant pres de la pointe nord-est de l'ile de Qikertaaluk, dans la baie de Whitley (cote est de la peninsule d'Ungava), le site de Qajartalik domine l'entree d'une petite baie exposee aux vents du large. L'acces a ce site depuis la baie est relativement aise pour un bon marcheur puisqu'il suffit de gravir une pente moyennement inclinee en passant par une succession de replats granitiques, une montee qui ne prend qu'une dizaine de minutes tout au plus. Les composantes archeologiques du site sont inscrites en totalite a l'interieur d'une longue depression granitique formant cuvette, ce qui fait du lieu une veritable zone encavee, un theatre naturel aux delimitations bien marquees (figure 3). La cuvette proprement dite s'etire sur plus de 120 metres selon une orientation est-ouest, avec une largeur maximale d'une trentaine de metres dans sa portion mediane ; de fait, la grande majorite des petroglyphes ont ete graves sur les deux rochers les plus imposants qui occupent le coeur de cette depression. A noter egalement que les rochers qui s'y trouvent sont constitues essentiellement de steatite ou pierre a savon , une matiere premiere tendre prisee des sculpteurs inuits actuels et qu'il est facile de travailler ou de marquer a l'aide d'outils en materiaux durs tels ceux en matiere lithique, mais aussi en os ou en andouiller.

Historique des activites scientifiques et autres a Qajartalik

L'existence de ce site singulier fut rapportee a la communaute scientifique par l'anthropologue Bernard Saladin d'Anglure au debut des annees 1960 a la suite de travaux ethnographiques a Kangirsujuaq (Saladin d'Anglure 1962, 1963, 1965-66). Ce chercheur s'etait rendu sur le site afin de verifier les propos insolites d'un missionnaire oblat vivant dans ce village, qui lui avait rapporte que des chasseurs inuits avaient observe sur l'ile de Qikertaaluk des faces de diables (6).

Lors de ses trois missions au site, Saladin d'Anglure denombra 95 figures gravees. Au cours de sa derniere mission, en 1965, ce futur professeur de l'Universite Laval proceda egalement au moulage de quelques-unes d'entre elles. Son analyse le conduisit a attribuer une origine dorsetienne a ces oeuvres rupestres sur la base de l'anciennete relative de quelques varietes de lichens couvrant les rochers ornes et, surtout, d'une ressemblance stylistique avec l'art mobilier propre a cette culture, qui s'est epanouie entre 2 500 et 600 ans av. auj. (Tacon 1993 ; Taylor 1962 : 25). Soulignons ici que cette portion du mobilier dorsetien -- qui comprend entre autres des masques et masquettes, des boites a aiguilles ornees, et surtout des baguettes qui comportent de multiples figures mais dont on ignore la fonction precise -- est generalement associee au contexte des pratiques chamaniques par les archeologues (McGhee 1996 ; Plumet 1997 ; Taylor et Swinton 1967), contexte ou des individus etablissaient, parfois au moyen de ces objets figuratifs, des rapports etroits avec les forces ou entites surnaturelles.

Par ailleurs, Saladin d'Anglure devait constater que les affleurements de steatite de ce site avaient ete, peu de temps avant son passage, exploites par des individus en quete de matiere premiere pour produire des sculptures destinees au marche de l'art nord-americain, ce qui l'incita a faire graver en langue inuite, l'inuttitut, sur les lieux memes du site, la mention suivante : Ne pas endommager ce site (Saladin d'Anglure 1963 : 11) ; cette mesure avait en effet pour but d'enrayer une pratique dommageable pour l'integrite physique du site. Comme autre mesure de preservation, ce chercheur recueillit un bloc portant un petroglyphe entier et qui etait en voie de se detacher du rocher, puis expedia ce fragment a la Commission archeologique du Canada qui, incidemment, allait utiliser un tel temoignage dans le but de promouvoir le patrimoine historique autochtone du Canada, notamment lors d'expositions tenues dans ce qui s'appelait alors le Musee de l'Homme du Canada ou dans certaines de ses publications destinees au grand public (voir par exemple la page frontispice du livre Visages de la prehistoire du Canada (Wright 1981).

Au cours des annees qui suivirent, le site de Qajartalik fut l'objet d'interventions scientifiques ponctuelles ainsi que d'enregistrements photographiques qui allaient permettre de le faire connaitre davantage au public canadien (Archambault 1981 ; Barre 1979 ; Bruemmer 1973 ; Plumet 1978). Cependant, de telles missions se faisaient la plupart du temps a l'insu des autorites inuites locales, c'est pourquoi un moratoire fut decrete en 1978 qui devait interdire tout acces au site aux etrangers, incluant les chercheurs. Il faut dire qu'un an auparavant, deux de ces chercheurs avaient preleve d'importants echantillons sur le site sans avoir prevenu les representants inuits, mais les exigences ethiques des scientifiques a l'egard des communautes autochtones, tout comme celles liees aux problematiques de conservation, etaient loin de correspondre alors a celles en cours de nos jours.

Malheureusement, cette situation de tensions surgissait dans un contexte ou le site allait demeurer sans surveillance veritable. En effet, au cours des annees 1980 et au debut des annees 1990, le site de Qajartalik fut frequente periodiquement par des groupes de touristes, parfois accompagnes d'archeologues qui leur servaient de guides. Certaines visites donnaient meme lieu a de veritables ateliers de production de fac-similes souvenirs par frottis des petroglyphes. Au milieu des annees 1990, des Kangirsujuamiut (les habitants du village de Kangirsujuaq) noterent sur quelques-uns des affleurements ornes des traces manifestes d'alteration, notamment sous forme de graffitis que certains interpreterent comme des actes intentionnels de vandalisme, sinon des gestes gratuits de plaisantins, alors que d'autres les considererent comme de veritables gestes de re-appropriation culturelle.

On peut aisement comprendre que de telles frequentations et interventions affectaient de plus en plus l'integrite du site ou, du moins, certaines de ses composantes. C'est donc en reaction a ces diverses manifestations que la municipalite de Kangirsujuaq, inquiete de voir le site disparaitre, demanda en 1995 a l'Institut culturel Avataq d'intervenir dans les meilleurs delais pour preserver ce qu'il restait du site et pour proposer des solutions efficaces et realistes en vue d'assurer la conservation de ces rochers graves et de leur environnement immediat. Dans cette perspective, l'Institut allait tenter de faire reconnaitre au niveau national(7) la valeur unique de ce patrimoine autochtone en fonction des interets culturels inuits et, eventuellement, de mettre en place des mesures responsables dans l'optique de le rendre accessible au public.

De l'etude archeologique a la conservation du site de Qajarlalik

Depuis 1996, notre equipe de recherche pluridisciplinaire, composee de chercheurs de l'Universite Laval, d'Avataq et du Centre de conservation du Quebec, a poursuivi des travaux archeologiques sur le site de Qajartalik pendant trois saisons de terrain en 1996, 1997 et 1998 (Arsenault, Gendron et Gagnon 1998), ainsi qu'une premiere campagne de fouilles a l'ete 2001. Ces activites, qui se poursuivront encore pendant au moins deux annees et qui sont supportees desormais par des subventions du fonds FCAR et du CRSH, ont consiste a appliquer diverses operations techniques, lesquelles devaient etre les moins agressantes possible pour les composantes du site de Qajartalik. Jusqu'a maintenant, nos campagnes ont compris comme operations le reperage et l'observation attentive des traces anthropiques encore visibles en surface des affleurements rocheux, leur mesurage, la production de croquis et de plans, les enregistrements photographiques, le prelevement de certains echantillons pour analyse en laboratoire, ainsi que la conduite de sondages et de fouilles exigeant le recours a des outils non usuels en archeologie pour ne pas affecter les endroits sensibles, tout cela afin de recolter le plus grand nombre de donnees materielles pouvant etre associees a la frequentation passee du site.

Parmi les resultats les plus significatifs que nous avons obtenus jusqu'a maintenant se trouvent :

- la decouverte de plus de 80 figures gravees, qui s'ajoutent aux 95 identifiees jadis par Saladin d'Anglure sur ce site. Bien que de facture apparemment dorsetienne, leur mise en comparaison revele des types et des tailles varies, ainsi qu'une repartition des figures dans trois secteurs distincts du site. A noter que six de ces figures furent mises au jour lors de la fouille de l'ete 2001 (figure 4) ;

- l'identification de quelque cent-cinquante zones d'extraction, dont une quarantaine qui etaient restees enfouies sous un depot sedimentaire, sans doute depuis quelques centaines d'annees (figure 5). Ces zones attestent, du moins en partie, de pratiques d'exploitation de la carriere a des fins utilitaires, domestiques, chacune renvoyant precisement aux premieres etapes de production de recipients (lampes, marmites), non seulement du temps des Dorsetiens mais aussi a des epoques ulterieures, soit au Thuleen et pendant la periode historique ;

- la mise au jour d'outils et de fragments d'outils ayant servi a ces activites d'extraction ou au faconnage des gravures, ainsi que la recuperation de fragments de recipients qui s'etaient brises en cours de fabrication in situ ;

- la decouverte d'un abri sous roche qui suggere d'autres types d'activites que celles strictement liees a la production de gravures et de recipients.

Deja, on voit la richesse de donnees dont on dispose desormais pour mieux interpreter le site et ses frequentations passees, meme si, sur le plan archeologique, celui-ci n'a pas livre encore tous ses secrets. Cependant, des pressions venant directement de la collectivite de Kangirsujuaq existent pour qu'un tel site devienne rapidement un lieu de visite majeur pour les touristes et les residents locaux. Ce contexte oblige donc a considerer des options variees pour sa mise en valeur eventuelle.

Quelles options de mise en valeur privilegier ?

Mis a part leur richesse documentaire pour les archeologues et le fait que leur preservation constitue un defi majeur pour les specialistes de la conservation, ces divers temoignages du passe issus du site de Qajartalik revelent un potentiel d'exploitation hors du commun pour la diffusion des connaissances sur des aspects particuliers du passe des peuples de l'Arctique canadien. Nos travaux, qui sont aussi orientes vers la diffusion tous azimuts des connaissances acquises, nous amenent en effet a proposer deux grands types de scenarios pour la mise en valeur de ce site, scenarios qui pourraient etre, ou bien complementaires, ou bien exclusifs, selon notre capacite a resoudre les differentes problematiques que nous resumons ici. Hormis la diffusion par le biais de conferences et de publications diverses, les scenarios sont, d'une part, une ouverture du site au public et, d'autre part, une mise en exposition de ses composantes dans un centre d'interpretation, voire dans divers musees ou par le biais de divers procedes de visite, virtuelle ou en differe.

C'est d'ailleurs dans cette perspective de gestion responsable du site que nous avons constitue en 2000, avec l'appui financier du CRSH, une alliance de recherche universite-communaute (ou ARUC) regroupant des chercheurs des universites Laval et McGill, de l'Institut culturel Avataq et des collectivites inuites de Kangirsujuaq, Salluit et Quaqtaq, incluant des aines issus de ces collectivites. Depuis la creation de cette ARUC intitulee Des Tuniit aux Inuits , les divers participants au projet reflechissent entre autres choses aux differents aspects, positifs comme negatifs, lies a l'exploitation economique et touristique du site. Plusieurs constatations et certaines questions ont surgi en ce sens au cours des echanges poursuivis entre les membres participants, incitant ainsi les chercheurs a proceder avec circonspection et discernement.

Premierement, il faut reconnaitre, si besoin etait, que si le site de Qajartalik represente un veritable joyau du patrimoine historique de l'Arctique, il est egalement une ressource culturelle non-renouvelable. La frequentation des visiteurs, ne serait-ce que pendant la courte saison estivale propre a cette region (juillet et aout), peut constituer une cause importante de degradation du site, comme en temoignent les experiences malheureuses subies par de nombreux sites archeologiques ouverts au public de par le monde (voir les exemples donnes dans Arsenault 1997 ; Carmichael, Huber et Reeves 1994 ; L'Homme 1998). Si des mesures de mitigation ne sont pas appliquees des le depart, il est evident que le passage des visiteurs foulant les affleurements ornes vont alterer irremediablement les temoignages en place.

Deuxiemement, il convient de souligner que le site occupe un lieu a l'environnement difficile, presentement depourvu de toute infrastructure d'accueil, meme de fortune. Qui plus est, la montee depuis le rivage vers la carriere encaissee constitue un parcours seme d'embuches, parfois sournoises, qui exige une forme physique adequate. On doit en effet marcher sur des surfaces le plus souvent inclinees, glissantes par endroit, et enjamber des paliers aux denivellations irregulieres et parfois tres prononcees. Dans ce contexte, il est evident que des personnes a mobilite reduite auraient besoin d'une aide physique ou materielle constante pour se rendre jusqu'aux abords de ce site archeologique exceptionnel. En fait, dans son etat actuel, le site ne peut accueillir que des gens prets a prendre certains risques calcules !

Troisiemement, l'ile ou se trouve le site rupestre est eloignee de tout village inuit, ce qui fait que le trajet pour s'y rendre n'est jamais vraiment de tout repos. Certes, on peut emprunter la voie maritime, aerienne ou terrestre (nivale, en fait, lorsque la baie est gelee !), mais cela demeure toujours une aventure mouvementee, fortement dependante des avatars du climat arctique, meme en ete : mer houleuse, vents violents, marees parmi les plus fortes du monde, epais brouillard, ne sont la que quelques phenomenes relativement frequents avec lesquels les gestionnaires du site devront composer. Par exemple, les voyages au site, comprenant toujours un aller, un sejour -- aussi bref soit-il -- et un retour, pourront etre fortement perturbes si jamais il y a changement climatique brusque, obligeant ainsi les organisateurs a concevoir des options de rechange, voire des infrastructures d'urgence sur l'ile ou dans les environs de Qikertaaluk pour loger les visiteurs mal pris.

Quatriemement, advenant l'ouverture au public du site, que celleci soit planifiee selon un calendrier pre-etabli ou non, il faudra que les autorites locales s'assurent de maintenir une surveillance reguliere et qu'il y ait une collecte periodique de donnees sur le site afin de parer efficacement a toute eventualite d'alteration de ses composantes.

En considerant tous ces facteurs contraignants pour la mise en valeur du site de Qajartalik, nous avons elabore un programme responsable de conservation qui restera a appliquer et qui comprendra, entre autres choses, les points suivants :

1- Que les visites publiques soient faites en tenant compte des mesures de securite les plus rigoureuses propres a un milieu sauvage, c'est-a-dire eloigne de tout lieu couramment habite.

2- Que les visiteurs soient accompagnes tout au long de leur periple d'au moins un guide inuit familier avec les subtilites de l'environnement regional, et qui aura recu la formation necessaire, tant sur le plan de la securite et des premiers soins que pour fournir toute l'information voulue concernant la frequentation passee du site et le comportement a adopter face a ce site pour en preserver les composantes.

3- Que le site dispose d'une infrastructure adequate mais sobre et legere. Cette infrastructure devrait comprendre notamment un systeme de communications radio et satellite avec les collectivites inuites les plus proches, mais aussi des installations securitaires faciles a deployer et rapidement utilisables, comprenant le materiel d'entretien, de premiers soins, des espaces sanitaires, ainsi que du materiel d'interpretation et de supervision, par exemple sous la forme de panonceaux explicatifs pouvant etre installes temporairement le long des sentiers pedestres, tout cela ne devant pas denaturer le cadre physique du lieu. C'est d'ailleurs pour ce dernier point que nous jugeons difficile l'amenagement d'un quai d'accueil avec rampe d'acces au site, ce qui, en plus de ne pas pouvoir se fondre harmonieusement dans le paysage, exigerait un entretien frequent et co-teux, tout en constituant un marqueur par trop evident pour des vandales potentiels et autres visiteurs indesirables.

4- Lors de leur passage sur le site, que les visiteurs soient tenus a une distance securitaire suffisante pour la protection des composantes visibles. Autrement dit, que l'on interdise a toute personne non autorisee la libre circulation sur les affleurements ornes et leurs abords immediats. A cet egard, nous jugeons que les visiteurs devraient pouvoir se placer et deambuler uniquement sur le pourtour de la depression en differents points d'observation strategiques qui favorisent l'observation des temoignages archeologiques les plus evidents (petroglyphes, zones d'extraction, abri sous roche).

Bien sur, l'implantation structuree de ces differents points demeure encore matiere a discussion avec les autorites competentes et avec les collectivites inuites locales et aucune decision definitive en ce sens n'a encore ete prise. Nous restons conscients toutefois que la proposition d'ouvrir le site au public, ou de le maintenir accessible, peut constituer une avenue impraticable a plus ou moins long terme, compte tenu des effets pernicieux que la frequentation dite touristique peut entrainer. Il est bon egalement de souligner que des enjeux d'ordre economique, politique, voire ideologique face a ce genre de site peuvent aussi surgir (pour un exemple concret, voir Arsenault 1996), sujets que nous n'aborderons pas dans le cadre de la presente discussion. Contentonsnous plutot de voir un autre type de mise en valeur aussi disponible et d'en montrer certains aspects.

Le scenario B : La mise en exposition de ses composantes

Depuis que le site de Qajartalik fait l'objet d'etudes scientifiques, soit depuis quarante ans, on constate que ce sont essentiellement les figures gravees qui s'y trouvent qui ont fait l'objet d'une diffusion grand public . Cela est du en bonne partie au fait qu'il s'agit des seules oeuvres rupestres paleohistoriques connues de tout l'Arctique canadien, oeuvres qui ont de surcroit un impact visuel certain sur les visiteurs lorsque mises en exposition dans un espace museal. Des tentatives plus ou moins heureuses ont certes ete realisees par le passe. Comme on l'a evoque plus haut, a la fin des annees 1960 ou au debut des annees 1970, le Musee de l'Homme a Ottawa (devenu plus tard le Musee canadien des civilisations de Hull) a utilise dans des expositions temporaires et itinerantes et dans certaines de ses publications le bloc fragmentaire portant petroglyphe recu de Saladin d'Anglure quelques annees auparavant. Or les conservateurs de l'epoque avaient cru bon de rehausser la ligne de contour et les traits de la figure rupestre d'une substance pigmentaire rouge, cherchant sans doute a evoquer l'ocre rouge que l'on retrouve dans des ouvres rupestres -- peintes le plus souvent. On peut penser que cette demarche de restauration devait non seulement servir a souligner les details du visage grave, mais a rendre ces derniers davantage contrastes par rapport a la couleur de la roche, de telle sorte que le motif soit encore plus visible pour les visiteurs. Malheureusement, un tel rendu colore des caracteristiques du petroglyphe ne s'appuyait sur aucune preuve scientifique, rien n'indiquant alors -- ni non plus aujourd'hui, apres analyse minutieuse des rainures bien preservees des visages mis au jour lors des fouilles -- que de telles gravures aient ete soulignees par des substances peintes a l'origine. Qui plus est, une telle pratique, que certains specialistes jugeraient gratuite aujourd'hui, tendait davantage a satisfaire la curiosite du public qu'a respecter l'integrite de l'oeuvre, quel que soit son etat actuel de conservation. Incidemment, apres des annees de reclamation par les Inuits, ce bloc orne a ete retourne, dans son etat altere par les rehaussements d'ocre, a la collectivite de Kangirsujuaq (Musee canadien des Civilisations 1995) et il est maintenant conserve dans les bureaux de la municipalite en attendant d'etre mis en valeur dans un lieu adequat.

Mise a part l'utilisation museale de ce bloc, les moulages realises par Saladin d'Anglure ont aussi servi dans le cadre d'expositions. En temoigne notamment l'exposition Quetes et songes hyperboreens. La vie et l'art d'un peuple de l'Arctique, sur les cultures paleohistoriques, qui fut presentee des 1996 au Musee canadien des civilisations a Hull (voir Sutherland et McGhee 1996), et qui est devenue depuis une exposition itinerante ayant eu pignon sur rue dans des musees europeens et nordamericains. Dans cette exposition, les visiteurs devaient d'abord passer devant des reproductions de grandes parois ornees des visages gravees de Qajartalik avant de pouvoir contempler des exemples, parmi les plus impressionnants, d'objets de mobilier paleo et neo-esquimaux. Or, bien que les visages aient ete reproduits avec passablement d'exactitude sur des surfaces imitant bien les textures et les teintes de la steatite a l'etat brut, ils etaient pour la quasi-totalite exposes sur un plan vertical, contrairement a ce que l'on voit sur le site de Qajartalik ou les petroglyphes sont visibles pour la majorite sur des plans plus ou moins inclines, plusieurs etant proches du plan horizontal. Plus encore, aucune zone d'extraction ou de pre-forme de recipients, telles qu'on peut les observer in situ, n'avait ete reproduites sur ces parois factices. Les visiteurs se trouvaient donc en face de reconstitutions qui avaient peu a voir avec le site original. De plus, pour les personnes plus familieres avec ce site, y compris les Inuits de la region de Kangirsujuaq invites a visiter l'exposition, ces panneaux ornes ne pouvaient que rappeler vaguement le site rupestre d'ou avaient ete tires les moulages, soulignant du coup la meconnaissance evidente des conditions propres a ce site rupestre de la part des conservateurs de cette exposition ; une telle inadequation aurait certes pu etre prevenue si les responsables de l'exposition s'etaient appuyes sur des informations venant de sources premieres.

C'est donc dans le but d'eviter de tels ecueils que nous avons cru necessaire d'operer prudemment et de poursuivre le dialogue et la reflexion entre les differents partenaires preoccupes par la mise en exposition du site de Qajartalik. Certaines questions meritaient ainsi d'etre posees, a savoir :

a- Comment rendre compte en exposition des particularites de ce site, c'est-a-dire de ce qui constitue, d'une part, son cadre physique naturel et, d'autre part, son contexte archeologique et historique, qui comprend certes les petroglyphes et les zones d'extraction, mais aussi toutes les autres manifestations d'actes d'appropriation ou de reappropriation poses par les groupes culturels qui se sont succedes sur ce site ?

b- Comment rapporter les differentes visions du passe que tant les Inuits que les chercheurs peuvent avoir a son sujet ?

c- Enfin, quels moyens de diffusion privilegier pour rejoindre et interesser le plus grand nombre de visiteurs potentiels ?

Meme si nous ne pretendons pas offrir, dans ce qui suit, toutes les reponses aux questions precedemment posees, il faut reconnaitre d'entree de jeu qu'une partie de la solution aux problemes souleves dans ce texte repose sur la gestion responsable et reflechie du site que manifestent deja les organismes inuits, gestion d'ailleurs exercee dans un esprit de concertation et de collaboration etroite avec le milieu de la recherche et de la science appliquee (en conservation).

Des possibilites de diffusion variees

L'opportunite d'une mise en valeur en milieu museal a surgi au cours de la derniere annee lors de deux evenements separes, mais qui sont devenus rapidement complementaires.

Dans un premier temps, en proposant de mettre sur pied le projet ARUC Des Tuniit aux Inuits , nous nous sommes assure le concours de deux organismes specialises dans les releves virtuels tridimensionnels de biens patrimoniaux, a savoir le Centre national de recherche scientifique du Canada a Ottawa, inventeur d'un procede novateur d'enregistrement tridimensionnel, et Innovision 3-D, une firme privee de Sainte-Foy qui a pris en charge l'application commerciale de ce procede spectaculaire. Nous y revenons plus loin.

Dans un second temps, nous avons ete invites a collaborer a une salle d'exposition qui sera prochainement installee dans le Centre d'interpretation du Parc des Pingualuit, le nouveau Parc national du Nord Quebec axe sur le fameux cratere du Nouveau-Quebec. Ce Centre, qui a vu le jour en 2002, a ete erige au coeur meme du village de Kangirsujuaq et la salle d'exposition qui y sera bientot amenagee fera une place importante a la carriere aux petroglyphes de Qajartalik.

A premiere vue, il est encourageant d'envisager que toute personne interessee par le patrimoine archeologique et historique inuit, qu'il s'agisse de la population locale ou des visiteurs occasionnels, puisse avoir deja un apercu du site de Qajartalik et de ses diverses composantes dans cet espace d'exposition qui nous est offert. Nous disposons deja en effet d'une variete de donnees, ecrites et visuelles (dont des milliers de diapos et des enregistrements audio et video), qui pourraient etre selectionnees et agencees dans un montage didactique plus ou moins elabore. Que les gens puissent se rendre ou non au site veritable, ils auraient donc la la chance de se familiariser suffisamment avec l'histoire de ce site pour repartir plus riches d'un savoir scientifique et culturel original.

Une autre option des plus prometteuses est certes l'enregistrement tridimensionnel tel que propose par la firme Innovision 3-D, l'un des partenaires institutionnels de notre ARUC, qui permettrait a ces memes visiteurs, si la salle dispose des equipements appropries, d'effectuer une visite virtuelle du site et ce, dans ses moindres details, au point ou ils pourraient meme avoir une meilleure idee des reconstitutions que les archeologues pourraient donner a voir, par exemple lorsque le site fut frequente par les Dorsetiens eux-memes, il y a plusieurs siecles, ou encore de l'admirer sous differentes conditions climatiques, d'eclairage ou autres. De cette facon, on peut penser que le site deviendrait litteralement plus parlant que jamais ! Nul besoin de souligner que ce rendu virtuel tridimensionnel du site de Qajartalik pourrait egalement servir dans le cadre d'expositions itinerantes partout dans le monde, tout en servant de document de conservation de premier ordre, utile autant pour les scientifiques que pour les enseignants. Il pourrait, il va sans dire, egalement se retrouver sous une forme adaptee pour etre accessible sur Internet ou sous un format CD ou DVD.

Tout cela, donc, est certes emballant, mais il faut maintenant s'interroger afin de determiner quel contenu interpretatif l'on tient a offrir dans le cadre de ces diverses formes de mise en exposition du site. Autrement dit, quelle histoire du site pourrait-on presenter ? Celle des archeologues, qui discutent des occupations premieres de ce site en referant a un groupe culturel appele dorsetien ? Ou celle des Inuits, qui interpretent cette presence ancienne dans les termes d'un peuple de geants qu'ils appellent communement les Tuniit ? On pense ici que ces interpretations provenant ou du Soi , ou de l'Autre , sont loin d'etre incompatibles et que l'on peut faire comprendre a tout public les aspects de ces visions du passe dans la mesure ou est discute et debattu, entre chercheurs et Inuits, le contenu du materiel didactique mis a la disposition des visiteurs.

En revanche, il nous apparait que le probleme du contenu interpretatif ne peut-etre aussi rapidement resolu lorsque l'on aborde un autre niveau de lecture du site, d'ordre encore plus ideologique celui-la, c'est-a-dire d'ordre religieux. En effet, on a evoque plus tot la possibilite que le site, en raison de ses fortes associations au mobilier dorsetien, avait pu constituer un lieu chamanique. Or, nos travaux sur le site ont conduit a identifier des indices d'actes recents de proselytisme chretien sur les rochers ornes, notamment la decouverte de croix gravees avec des renvois evidents a Jesus ; des enquetes aupres de la population locale ont permis en l'occurrence de renforcer l'hypothese que de tels gestes avaient ete deliberement poses par des proselytes chretiens au milieu des annees 1990. On peut donc se demander si, en mettant l'emphase sur le chamanisme dans le futur centre d'interpretation de Kangirsujuaq, on ne risque pas de deranger plusieurs fervents inuits actuels qui voient dans ce site, souvent d'ailleurs en reference a leurs convictions religieuses, un lieu paien a eviter, et dans les petroglyphes d'evidentes manifestations demoniaques ? Et que faire de la position de certains de ces Inuits qui, sans faire appel meme a des croyances religieuses, y voient un lieu tabou, interdit, qui devrait etre proscrit ? On en vient meme a se demander si le fait d'inviter les gens du village a entreprendre une visite virtuelle du site n'entrainera pas un certain malaise social au sein de la collectivite ?

La reponse a ces questions repose, bien sur, dans un processus de negociation et de concertation, mais il est evident qu'aucune option ne pourra satisfaire la totalite des groupes d'interet concernes. Le debat reste donc ouvert et il demeure possible que le site, dans un processus de thesaurisation, demeure ferme a tout jamais au public et que sa mise en exposition ne soit que minimale, voire impossible a realiser, du moins au sein meme de la collectivite qui s'est vu confier le mandat de sa gestion ...

Conclusion

Comme nous avons cherche a le demontrer par cette presentation ici, il existe de plus en plus de moyens mis a la disposition des chercheurs pour diffuser les connaissances acquises a propos d'un site archeologique, que ce soit in situ ou par le biais museal, voire par les voies virtuelles, chacun presentant des avantages certains. Mais, dans le cas de sites archeologiques lies a l'histoire des societes autochtones, cet enrichissement apparent peut toutefois constituer un handicap si l'on ne tient pas compte du contexte socioculturel et des enjeux actuels face a l'exploitation de ce type de patrimoine, surtout si cette derniere se fait de maniere non concertee. Par ce texte, nous avons voulu discuter d'une demarche responsable, mais surtout respectueuse des volontes, des attentes, ainsi que des attitudes et des interets propres aux peuples des Premieres Nations, afin de tracer une voie d'avenir dans la mise en valeur, ou non-mise en valeur, de certains biens patrimoniaux d'interet international.

(1.) Les auteurs tiennent a remercier le Conseil de recherche en Sciences humaines du Canada pour le financement des recherches accomplies dans la region de Kangirsujuaq depuis 2000, grace a l'octroi d'une subvention du programme ARUC. De plus, Daniel Arsenault remercie le FCAR qui, par son programme strategique pour professeur-chercheur, lui a permis, ainsi qu'a son equipe d'etudiants, d'accomplir depuis 2001 certaines activites de recherche sur le site meme de Qajartalik dans le cadre du projet Kiinatuqarvik (qui signifie les rochers ou apparaissent des visages ). Le present texte livre donc quelquesuns des resultats obtenus dans le cadre de ces recherches subventionnees.

(2.) Ces valeurs d'ordre politique, ideologique et autres que les collectivites attribuent a leur patrimoine archeologique sont souvent, mais pas exclusivement faut-il le souligner, en lien avec des questions identitaires qui interpellent groupes ethniques ou nations.

(3.) Il convient de preciser que nous utilisons ce terme plutot que celui de touristes qui nous apparait limitatif, car il exclut necessairement et les habitants de la region qui peuvent arpenter le site sans s'interesser a sa composante archeologique ou historique, ou encore les chercheurs qui frequentent le site pour d'autres raisons que celles qui motivent les touristes eux-memes, raisons pour ces derniers principalement d'ordre didactique ou esthetique.

(4.) Dans la terminologie en usage en archeologie rupestre, les gravures rupestres sont habituellement designees sous le terme petroglyphes .

(5.) Toponyme inuit qui, en inuttitut, signifie l'endroit ou se trouve un kayak .

(6.) En fait, pour decrire ces visages graves, les chasseurs inuits utiliserent plutot un terme traditionnel, Tuurngait, qui signifie esprits et qui ont traditionnellement un caractere malefique, d'ou la traduction donnee par le missionnaire qui faisait en sorte de suggerer la representation de figures diaboliques et, par extension, l'existence d'un lieu a proscrire pour les convertis au catholicisme.

(7.) Cette demarche n'a pour l'instant pas abouti en raison d'un differend entre les gouvernements canadien et quebecois a propos de la propriete des iles ceinturant le Nunavik. En effet, l'autorite administrative sur les iles au large des cotes des villages inuits, quelles que soient leur proximite (sauf celles rattachees a la terre cotiere du Nunavik a maree basse) et l'histoire de leur occupation et frequentation passees, relevent pour l'instant du Nunavut, meme si des pourparlers ont cours entre les differents paliers de gouvernement quant a la gestion des ressources qui s'y trouvent. Une reconnaissance nationale du site ne sera donc possible qu'une fois ce contentieux regle entre les differents partis. Il s'agira alors pour les gens de Kangirsujuaq, de meme que pour tous ceux et celles preoccupes par l'avenir du site de Qjartalik, d'une victoire importante mais aussi d'une etape cruciale franchie qui devra conduire eventuellement au depot d'une demande officielle pour voir ce site rupestre inscrit au registre des sites du Patrimoine mondial de l'Unesco.

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Author:Arsenault, Daniel; Gagnon, Louis
Publication:Ethnologies
Date:Jan 1, 2002
Words:6484
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