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Regards croises: la collection du Musee de la Civilisation.

Depuis les annees 1980, les musees ont multiplie les etudes sur les representations de l'Autre. Celles-ci s'inscrivent dans un courant d'analyse critique de l'anthropologie qui a remis en question les fondements meme de cette discipline en l'associant aux politiques des nations imperialistes et aux attitudes meprisantes, voire arrogantes, des specialistes. Les origines partagees, complexes et complices, des musees et de l'anthropologie, l'orientation publique prise par les musees au tournant des annees 1950, au detriment de la recherche, privilegiee par les universites, mettaient les institutions museales sous le feu des projecteurs. Ce qui fut appele la crise de la representation (Marcus et Fisher 1986 : 8 ; Peressini 1999 : 5) a egalement conduit a un questionnement sur l'autorite du locuteur. Qui a le droit de parler, comment et a quelles conditions ? Bousculees par les critiques, souvent fondees, mais aussi tres mediatisees et parfois tout simplement opportunistes, elles ont donne lieu a plusieurs reactions plus ou moins vives, variant de la pure peur panique a la rectitude politique, de la remise en question de nos pratiques de diffusion, en particulier des expositions, a celle du fonctionnement meme de nos institutions. Ces dernieres sont devenues des terrains experimentaux pour une anthropologie plurielle (Peressini 1999 : 7) tant au niveau du travail social sur les representations, que sur la technique de representation.

La grande majorite des etudes de representation de l'Autre concerne les expositions, celles-ci constituant la premiere couche visible du travail de museologie. Par l'analyse de la presentation et de la narration, on cherche a debusquer la perception des concepteurs, leur ideologie, leur vision du monde et de la place qu'ils detiennent dans l'univers culturel. Plusieurs raisons incitent a privilegier cet aspect de la museologie pour les etudes de representation. D'abord, les expositions s'adressent directement au public, elles poursuivent un double objectif : celui de vulgariser les connaissances et d'interesser le public, de lui plaire, de le satisfaire. Or, pour eduquer et plaire, il faut non seulement etre novateur, mais peut-etre faut-il surtout elaborer un circuit experimental articule a une narration qui exprime un sens. Autrement dit, en plus de la clarte, de la justesse scientifique, il faut donner un sens a la vue, a la lecture, a l'emotion. Bien que cette strate visible du travail museologique soit aujourd'hui la plus etudiee et la plus connue, elle est aussi la plus ephemere, en meme temps qu'elle reclame et justifie les plus importants budgets, puisque c'est egalement elle qui fidelise le public et assure la defense des credits. En fait, c'est celle qui s'inscrit le mieux dans une societe mediatique, mondiale et de consommation. Il va donc de soi qu'alors que les expositions temporaires se multiplient, les expositions permanentes qui font appel aux collections des musees soient moins presentes. Il existe cependant, sous cette premiere strate, d'autres dimensions tout aussi importantes comme la conservation, la transmission, la recherche. Elles partagent meme, avec l'education, l'un des fondements du musee comme institution publique.

La collection, quoique moins connue du public et moins visible que l'exposition, peut aussi servir d'objet d'etude des representations. Sans doute moins directement explicite qu'une exposition, puisque celleci constitue un acte de communication directement destine au public, une collection peut etre tout aussi loquace sur les representations du collectionneur et du musee, si l'on accepte de s'y attarder et de l'analyser.

A mon avis, on a accuse a tort la collection d'etre le tombeau, voire le cimetiere, de la culture vivante. Plutot que de percevoir les objets de collection comme des reliques, il faut les considerer comme les elements d'un corpus. Un corpus manipulable et capable de confirmer ou d'infirmer des hypotheses, un corpus qui nous eclaire sur les sujets de nos choix, selon notre cadre d'analyse.

Aujourd'hui je vous ferai part d'un visage particulier de la collection du Musee de la civilisation, celui qui a ete dessine par les collectionneurs, les gestionnaires et les conservateurs. Il nous fait part de regards croises sur notre societe. De regards qui se modifient selon le lieu d'ou l'on observe, comprend et analyse la societe, selon les objectifs poursuivis, selon l'etat des connaissances et les moyens dont on dispose. Je ne toucherai pas a la collection autochtone, car il s'agit d'un cas particulier, d'un autre regard. Je me contenterai donc de raconter l'histoire d'une collection qui se voulait representative du Canada, des Canadiens francais, des Quebecois (par cela il faut entendre Quebecois francophones), puis qui se transforme de plus en plus pour ressembler aux citoyens actuels du Quebec.

Pour faire d'une longue histoire une histoire courte, je me contenterai de relater les origines de la collection ethnographique nationale, en situant les principales acquisitions dans le temps. En second lieu, j'analyserai ces donnees par le prisme du point de vue porte sur l'histoire par les principaux acteurs. Je caracteriserai ainsi la collection nationale par les types d'acquisition selon les objectifs de representation. Que cherchait-on a illustrer par la collection ? Quelles etaient les intentions explicites ou implicites derriere les acquisitions ? En consequence, que revele la collection sur les ideologies qui l'ont coloree ? Trois grandes tendances seront mises a jour : celle d'une vision romantique de la nation canadienne, suivie d'une approche nostalgique et nationaliste quebecoise qui se mue, enfin, en un regard plus contemporain, nourri par les etudes historiques et sociologiques et par les grands debats de societe sur la citoyennete. Bien sur, il s'agit d'un modele ou d'une typologie qui, comme toute typologie, simplifie une realite complexe. Les acteurs d'une collection nationale ne repondent pas tous aux memes criteres en meme temps. La vie, les occasions, les personnes et les conditions d'acquisition brouillent les images trop precises que presente le chercheur. Malgre tout, de grandes tendances se degagent.

Pour faire une histoire courte

A sa creation en 1920, le Musee de la province de Quebec presente quatre grandes divisions : la peinture, la sculpture, les sciences naturelles et les choses canadiennes (Hamelin 1991 : 28 ; Beland 1991)(1). L'annee 1927 signale le debut officiel de la collection d'ethnographie du Gouvernement du Quebec. Mais ce serait a la faveur de la Crise economique de 1929 que la collection de choses canadiennes demarre veritablement quoique, de toute evidence, celle-ci ne souleve pas d'enthousiasme. En effet, sous Pierre-Georges Roy, le premier directeur du Musee du Quebec, la collection de choses canadiennes (2) croit maigrement et en marge des collections d'oeuvres d'art. Au depart de son directeur, en 1941, le Musee compte a peine 200 pieces de cette collection embryonnaire. Pendant le mandat de Paul Rainville (1941-1952), la collection atteint presque 550 objets. Ce qui n'est guere mieux. C'est donc avec Gerard Morrisset (1953-1965) que le veritable envol aura lieu. Ce dernier doublera presque la collection, celle-ci atteignant environ 1 000 pieces. Il s'agissait d'un reve caresse depuis longtemps puisque deja, en 1937, lors de l'Inventaire des oeuvres, il s'etait donne comme mandat de realiser le sauvetage de l'ensemble du patrimoine artistique, comprenant indistinctement l'art traditionnel, l'art populaire et l'artisanat. Les gouts personnels des responsables de ce projet ont cependant oriente relativement tot la cueillette vers les arts decoratifs, excluant en grande partie les objets courants de la vie quotidienne. Aussi, lorsque Barbeau et Morrisset organisent les premieres grandes expositions sur la culture materielle, ils doivent emprunter plusieurs objets a des collections privees, dont la collection Coverdale. Bien que cette collection de curiosites n'ait pas encore trouve son creneau, on doit a Gerard Morrisset d'avoir reconnu le patrimoine quebecois comme digne d'interet et d'avoir participe a sa sauvegarde.

Cependant, c'est aux collectionneurs prives, majoritairement anglophones, que nous devons la veritable sauvegarde de notre patrimoine. Nous verrons qu'ils posent sur le patrimoine francophone un regard romantique et nationaliste canadien. La collection Coverdale est exemplaire a cet egard.

Parallelement, l'industrialisation et la rapide urbanisation ont donne lieu a une prise de conscience des elites artistiques et intellectuelles francophones qui se retournent vers le passe mais pour y trouver les debris des choses qui expriment l'ame canadienne-francaise (Hamelin 1991 : 29). Cette quete donnera lieu a un courant nostalgique et ruraliste qui marquera profondement la collection nationale. Voyons donc d'un peu plus pres.

William Coverdale, visionnaire au regard romantique

Le coeur de la collection nationale aura ete acquis en 1968, avec l'achat par le Gouvernement du Quebec de la collection Coverdale, aussi appelee Tadoussac, a la compagnie Canada Steamship Lines. Rappelons que cette collection fut etablie par la compagnie Canada Steamship Lines pour meubler et decorer l'hotel Tadoussac et la maison Chauvin, voisine de l'etablissement hotelier. Selon Therese La Tour, conservatrice a l'Institut national de la civilisation, puis au Musee du Quebec et enfin au Musee de la civilisation, l'acquisition de cette collection par le Gouvernement du Quebec fut un coup de maitre (La Tour : 1997). En effet, cette collection de pres de 2 500 objets est encore de nos jours le coeur et le fleuron de la collection nationale. Elle forme un ensemble representatif des diverses fonctions aussi bien que des principaux caracteres techniques, stylistiques et regionaux du mobilier traditionnel quebecois. Environ 75 pieces ont ete illustrees dans le celebre ouvrage de Jean Palardy, Les meubles anciens du Canada francais, sous la mention de Canada Steamship Lines. Cette collection contient en outre plusieurs autres ensembles d'objets tout aussi remarquables. Signalons au passage de la vaisselle d'etain, de la chaudronnerie, des faiences, des terres cuites et de la porcelaine, des luminaires, de la serrurerie, de la ferronnerie, des armes, entre autres.

Cette premiere grande acquisition sera rapidement suivie d'une seconde acquisition d'importance, celle de la Maison Chapais de Saint-Denis de Kamouraska et de ses biens, un fonds d'objets et de documents fort eloquents sur l'univers d'une famille bourgeoise dont l'activite politique fut marquante pour les destinees du Quebec. L'importance de ces acquisitions est telle qu'en 1969 on doit creer l'Institut national de la civilisation pour y veiller. Celui-ci est mandate pour gerer la collection nationale et elaborer un projet de musee permettant sa mise en valeur. Par la suite, les acquisitions se poursuivront avec regularite, que ce soit par des ensembles ou par des objets individuels (voir le tableau des acquisitions). En 1983, apres un debat houleux, le Musee du Quebec, qui etait responsable de la collection ethnographique depuis 1972, remet les 40 000 pieces qui la composent au Musee de la civilisation. Aujourd'hui, la collection nationale comprend 225 000 pieces, si l'on inclut le depot des pretres du Seminaire de Quebec.

Mais qui est donc ce William Hugh Coverdale ? Ne en 1871 a Kingston, en Ontario, il s'eteint a New York en 1949. Il fut ingenieur, comme son pere, qui etait originaire d'une famille ecossaise. Apres avoir obtenu son baccalaureat en genie a Kingston, il poursuit ses etudes en Pennsylvanie ou, apres avoir travaille une dizaine d'annees pour une societe ferroviaire, il adopte la citoyennete americaine. En 1913, a New York, il s'associe a un Canadien, William Collpitts, pour fonder sa propre societe de genie civil. Il se marie l'annee suivante, obtient un doctorat es sciences cette meme annee et, huit ans plus tard, soit en 1922, il ajoute a son tableau d'honneur le grade de docteur en droit. Il presidera tout au cours de sa carriere la destinee de nombreuses compagnies, dont la Canada Steamship Lines de Montreal, pour qui il constituera la collection qui porte aujourd'hui son nom.

Cet Americain d'origine canadienne demeure probablement tres attache au pays de son enfance, puisqu'il y garde des liens, a la fois prives et publics. En effet, au-dela de l'homme d'affaires, president d'une compagnie canadienne de grande importance, il sejourne regulierement avec sa famille dans sa residence d'ete ontarienne et il developpe une affection particuliere pour la region du Saguenay, ou il se rend a plusieurs reprises pour ses affaires et dont il fera le sujet d'un livre publie en 1942, soit quelques annees avant sa mort. Que nous dit cet ouvrage sur la vision qu'avait l'auteur du Canada et du Saguenay ?

Une vision romantique et politique

The Kingdom of the Saguenay ! A mysterious kingdom always kept apart from the rest of North America, an alluring region reached by the most mysterious stream of the the New World, a veritable fjord of immeasurable depth whirling out from between dark an gloomy cliffs rising sheer for thousands of feet from the sullen surface of the river! (Coverdale 1942 : 7).

Voila comment commence l'histoire du Saguenay. Apres avoir raconte les petites et grandes histoires des autochtones, puis des pionniers Canadiens francais y ayant sejourne, elle se termine par l'etablissement de ce que l'auteur appelle un nouvel ordre, celui du Dominion du Canada et des Etats-Unis d'Amerique. Le chapitre qui en fait etat s'intitule 1783 to 1942 Metamorphosis. On y lit que : The new hotel (Hotel Tadoussac) is likewise a symbol that as the Indians slowly abandoned their old summer resort, Canadians and Americans redressed the balance (19). Puis, un peu plus loin, l'auteur insiste sur l'etablissement de ce nouvel ordre, opposant l'erection d'un hotel de luxe au pourrissement de l'ancien poste de traite : the new order at Tadoussac was symbolized by a grand hotel erected in 1864 near the decaying trading-post (21). Enfin, il termine en vantant sa collection qui meuble les edifices eriges par la compagnie Canadian Steamship Lines :

For the kingdom of the Saguenay has truly become a veritable kingdom of delight. Shadowed by the rolling, forested Laurentian hills and facing the sweep of sparkling water-ways, this new, modern structure replaces the former hotel of the same name. It is furnished and decorated in habitant style and houses a priceless collection of early Canadian furniture and pictures (23).

Ces extraits expriment bien l'alliance que l'auteur etablit entre les puissances canadiennes et americaines, le Dominion du Canada et les Etats-Unis, lesquels s'opposent a l'ancienne structure monarchique, ce Royaume du Saguenay si bien conserve a l'ecart des grands courants nord-americains.

Et la collection ?

Normalement, si cette analyse etait juste, la collection devrait faire etat des dichotomies relevees dans le langage. Le fait-elle, et comment ? Signalons tout d'abord que Coverdale a developpe trois collections pour la compagnie Canadian Steamship Lines :

- une collection iconographique representant le Canada. Celle-ci a ete acquise par les archives nationales du Canada ;

- la collection ethnographique canadienne-francaise, comprenant environ 2500 pieces ;

- une collection ethnographique amerindienne et autochtone qui represente environ 50 nations avec 800 objets.

Or, non seulement les collections dirigerent-elles, mais les objectifs fondateurs aussi. Ainsi, alors que les objectifs de la collection iconographique appelee Canadiana etaient explicitement pedagogiques et voulaient illustrer l'histoire du Dominion, ceux de la collection ethnographique etaient plus simplement pragmatiques : il s'agissait de meubler et de decorer l'hotel Tadoussac avec bon gout en mettant en valeur un mobilier rustique tres apprecie a l'epoque par les americains et canadiens anglophones, tout en utilisant ce decor comme appat publicitaire : We have perhaps well over one hundred items of this furniture, and our collection is constantly increasing as, in addition to its own use and beauty, we find it valuable for publicity purposes in that it creates great interest in all who see it (Coverdale : 26 mars 1943).

Dans le but d'accroitre les collections de la compagnie, Coverdale s'entoure donc de plusieurs intermediaires, agents de la Canada Steamship Lines en poste au Canada et aux Etats-Unis, pour reperer des collectionneurs prives ou des musees possedant des artefacts pouvant enrichir les collections en devenir. En ce qui concerne la collection de mobilier et d'objets domestiques, il avait aussi des acheteurs qui frequentaient les encans ou faisaient de la reclame dans les journaux regionaux et locaux. De plus, il s'approvisionnait chez les antiquaires, principalement chez un certain Breiton, de Montreal. Ce dernier aurait ete l'un des premiers, sinon le premier, antiquaire de mobilier canadien-francais au Quebec. D'origine russe, il a debute sa carriere comme brocanteur. On disait alors peddler . Il recherchait des meubles qui pouvaient repondre aux demandes du marche anglophone, principalement americain puisqu'il travaillait surtout pour un antiquaire de Boston. Le mobilier de style ou d'origine anglaise et americaine etait donc retenu, alors que les meubles de pin, d'influence francaise, etaient systematiquement rejetes. Or, ceux-ci repondaient mieux aux besoins de Coverdale et au concept qu'il avait mis au point pour son hotel de Tadoussac. Attentif au marche, Breiton n'a pas tarde a y voir son interet et quelques annees plus tard il a ouvert boutique au centre-ville de Montreal (Sainte-Catherine et Universite puis Peel). Une partie importante de la collection Coverdale serait attribuable a cet antiquaire clairvoyant. Jean Pallardy l'a d'ailleurs longuement interviewe dans le but d'etablir la provenance regionale du mobilier de la collection.

Un systeme de classification

La correspondance du President de la compagnie Canada Steamship Lines ou du conservateur de la collection ainsi que l'organisation materielle des lieux de presentation des collections expriment bien les categories, voire meme les hierarchies, etablies entre les types de collections.

La correspondance : une double entree

La correspondance laisse peu de doute quant a la hierarchie des collections. Qu'elle soit signee par le President ou par le Conservateur, la description des collections se presente toujours de la meme facon : d'abord la collection de Canadiana, puis la collection canadienne-francaise et indienne . Les descriptions des collections sont clairement divisees en deux paragraphes, le dernier associant toujours les collections canadienne-francaise et amerindienne. Meme les termes utilises illustrent cette hierarchie :

Canada Steamship Lines has, first of all, a collection of about 3,000 items of pictorial Canadiana, (...) 3 et il ajoute :

In addition to this collection of Canadiana, we have much French Canadian furniture, fabrics, etc., and many relics of Indians and early French settlers at Tadoussac, which was established in the year 1 600 (Coverdale, correspondance, 26 mars 1943).

Les lieux de presentation

Les lieux de presentation sont aussi indicatifs du rapport aux collections. Ainsi, la collection iconographique est presentee au Manoir Richelieu, cet hotel de luxe situe a Murray Bay, et qui etait meuble de repliques de pieces de mobilier americain et anglais, alors que les deux autres collections sont logees a l'hotel Tadoussac pour l'une et a la Maison-Chauvin (replique du premier poste etabli par les Francais) pour l'autre.

Or, on a vu que l'hotel Tadoussac, situe dans la sauvagerie et meuble en style habitant , illustre et temoigne de la superiorite du nouvel ordre , impose par les Canadiens et les Americains. Dans ce cadre, quelle est la position de la collection ethnographique canadienne-francaise ? A mon avis, elle est ambigue, n'ayant ni le statut educatif de la collection iconographique, ni celui des reliques amerindiennes et francaises (French settlers at Tadoussac) qui servent a demontrer l'incontestable grandeur du nouvel ordre. Ambigue parce qu'a la fois faisant partie de la representation canadienne, mais temoignant en meme temps d'un passe revolu, d'une periode rustique, artisanale ... habitante (4)!

Le style habitant

Cette perception de la collection ethnographique comme temoignage de l'habitant du Quebec est fort interessante. On sait en effet que le mobilier et les objets de la collection Coverdale sont loin d'etre des productions rustiques. Au moins la majorite des meubles de la collection ont ete realises par d'habiles ebenistes artisans qui connaissaient les styles et les facons de faire.

Par ailleurs, une tres grande partie des ustensiles de cuisine et de la ferronnerie provient d'Europe ou des Etats-Unis, quoique l'on suppose qu'ils aient ete en usage au Quebec. On croit cependant, mais sans pouvoir l'affirmer categoriquement, que certaines pieces rares auraient ete acquises directement en Europe ou aux Etats-Unis. Mais de toute facon, et de toute evidence, la collection Coverdale est plus representative du grand mobilier quebecois, du mobilier d'ebeniste, confectionne pour une classe relativement aisee. Le mobilier de style habitant serait plutot le resultat de la cueillette de la generation suivante, en particulier de ceux qui ont fait partie de ce que l'on appelle aujourd'hui l'ecole d'ethnologie de l'Universite Laval.

L'ecole d'ethnologie : une vision nostalgique et nationaliste

Apres la collection Coverdale, d'autres collections plus ou moins importantes ont suivi. Pour un moment geree hors musee, la collection ethnographique s'est donc redefinie autour d'un noyau dur constitue par une vision orientee vers le monde rural et les traditions folkloriques. Le programme d'ethnographie traditionnelle de l'Universite Laval est alors tres actif. On se preoccupe de culture materielle et principalement de l'aspect comparatif des objets. Sous l'influence des ethnologues francais Andre Leroi-Gourhan et Georges-Henri Riviere, on y developpe des theories typologiques qui marqueront profondement les methodes de collecte d'objets.

Bien que l'on s'eloigne d'une vision esthetique de la collection, on en conserve -- sans doute inconsciemment -- certains elements, dont la purete de l'objet et de son origine. On recherche surtout l'objet d'origine rurale, representatif de la communaute francophone, l'objet particulier et unique si possible, mais surtout ancien, le plus ancien. On constitue des series, chaque objet se distinguant par une modalite stylistique, le plus recherche etant le premier d'une serie. Nous sommes encore au moment de la grande tentative de sauvetage du patrimoine rural et, comme cette periode donne lieu a de nombreuses acquisitions, la collection nationale, toujours designee sous le terme de collection ethnographique , en conserve une empreinte large et profonde.

Le Musee de la civilisation : une vision articulee a la realite du Quebec contemporain

Le transfert de la collection ethnographique du Musee du Quebec au Musee de la civilisation implique une nouvelle orientation. La collection nationale entre dans l'ere postmoderne. Tout en conservant l'integrite et le sens des gestes des predecesseurs, le Musee de la civilisation se donne comme mandat de moderniser la collection nationale. Comme pour les autres epoques, elle doit rendre compte de son rapport avec la societe actuelle et avec l'etat d'avancement des connaissances dans le domaine de la museologie. En d'autres termes, on doit poursuivre le developpement de la collection a partir de ces considerations. Le Musee entend travailler sur le double front de la relecture de la collection ethnographique et de son developpement dans une perspective plus contemporaine. A cette fin, il a defini ses priorites, ses principes et ses orientations de collectionnement. Ceux-ci sont fondes sur quelques grands objectifs, dont l'obligation pour la collection de :

- constituer un temoin privilegie des cultures quebecoise et francophone d'Amerique ;

- developper de nouvelles connaissances dans les domaines des cultures materielle et sociale du Quebec ;

- servir de support aux activites de recherche, d'education et de diffusion du Musee.

Afin de bien repondre au premier objectif, une demarche a ete entreprise des 1988 pour identifier et definir les lieux d'investissement du travail de collection et de conservation. Ce processus de rationalisation du processus de collectionnement se poursuit toujours. Plus recemment, nous avons publie un document faisant etat des grandes orientations de la collection nationale. Parmi les grands axes de developpement de la collection qui ont ete retenus (voir tableau 2), on notera sans doute l'affirmation d'une volonte d'ouverture a l'Autre, en particulier au plan international et a celui des diversites culturelles au Quebec. Nous en sommes actuellement a elaborer un plan strategique de collectionnement. Par ces orientations et par les gestes qui en decoulent nous souhaitons conserver l'integrite et la signification de la collection que nous avons recue en heritage d'une part et, d'autre part, mieux articuler la collection nationale aux realites contemporaines du Quebec.

Tableau 2

Les axes de developpement de la collection

[Part 1 of 2]

Axes de developpement Nouveaux axes a developper
absents ou presque dans
la collection

1. la representation de la - Peuples constitutifs
diversite culturelle au - Immigrants


Quebec


2. L'environnement et la - Habitat (adaptation a l'hiver)
sante - Metiers de la sante, etc.

3. Les grandes figures ou Figures politiques, sociales,
les destins particuliers litteraires, etc.

4. Les loisirs, le sport et - Sport et loisir (chasse et
les arts d'interpretation peche, sports en vogue)
 - Arts de la scene

5. La presence quebe- - Missionnaires
coise a l'etranger : les - Scientifiques
aventuriers du coeur et - Cooperants
de l'esprit

Mobilier XXe siecle, art nouveau et
 mobilier courant de culture
 populaire

Vetement Vie quotidienne, activites
 sportives, associations,
 professions, enfants, hommes

Metiers et professions Metiers du XXe siecle, metiers
 importants non representes : le
 droit, le cinema, la tele, le
 journalisme, etc.

Objets de divertissement Voir arts d'interpretation

Inuit Cibler des gravures ou des
 sculptures qui font etat de
 l'evolution des tendances
 contemporaines. Completer les
 parties manquantes par des
 oeuvres acquises aupres des
 missionnaires.

Amerindiens Production actuelle chez les
 Atikamekw et les Algonquins.
 Poursuivre avec circons-
 pection les grandes forces de
 la collection Coverdale.

Tableau 2

Les axes de developpement de la collection

[Part 2 of 2]

Axes de developpement Remarques
absents ou presque dans
la collection

1. la representation de la Il s'agit de mieux representer les
diversite culturelle au citoyens du Quebec en s'ouvrant aux
Quebec peuples constitutifs de la nation :
 Anglais, Ecossais, Irlandais et a
 l'immigration recente.

2. L'environnement et la Le developpement du domaine de la sante
sante doit se faire dans le respect des mandats
 des autres institutions specialisees dans
 ce domaine.

3. Les grandes figures ou Les objets significatifs des activites
les destins particuliers specifiques ou engagees des figures
 marquantes de notre histoire.

4. Les loisirs, le sport et Notre collection est particulierement
les arts d'interpretation pauvre a cet egard. Le loisir faisant
 partie autant de la tradition que de la
 vie contemporaine, il faudrait en tenir
 compte.

5. La presence quebe- A cet egard, les objets recueillis dans
coise a l'etranger : les le cadre des missions sont privilegies.
aventuriers du coeur et Pensons a des collections
de l'esprit anthropologiques, a des objets utilises
 par des cooperants lors de leurs travaux,
 a des collections missionnaires ou encore
 a des objets recus comme marque de
 reconnaissance. (Il faudrait eviter ce
 qui se rapproche des "souvenirs de
 voyage").

Mobilier Les autres epoques sont a consolider.

Vetement Une politique et un programme de travail
 cibleront des actions.

Metiers et professions La collection doit etre actualisee. Il
 faut egalement tenir compte des outils de
 transition.

Objets de divertissement

Inuit Voir la politique de developpement de
 cette collection.

Amerindiens Voir la politique de developpement de


cette collection.

Conclusion

On a vu que les objectifs et les visions des grands collectionneurs varient selon les epoques et les realites sociales et politiques. Dans ce sens, les collections et leurs archives forment un corpus original pour mieux comprendre les motivations qui ont guide le choix des collectionneurs et leur perception de la societe productrice des artefacts ainsi collectionnes.

Si les collections nous renseignent sur les collectionneurs, elles nous informent egalement sur la societe productrice et usagere des artefacts. Ainsi, la collection ethnographique fait etat de la presence de classes sociales differenciees au Canada francais, de classes aisees et de classes plus pauvres. Elle nous rappelle egalement que l'ouverture aux produits exterieurs a existe depuis les tous debuts de la Nouvelle-France, les objets nous parvenant non seulement de France et d'Europe, mais d'Asie et des Etats-Unis. Elle nous fait egalement part du regard des intellectuels sur le monde rural, un regard nostalgique qui recherche la purete des origines. Par ailleurs, on ne peut s'empecher de noter que la collection est remarquablement centree sur le Quebec francophone. L'absence des communautes constitutives du Quebec ne peut qu'etre douloureuse et demander correction. Par ailleurs les aleas de l'histoire font que les anciennes cultures autochtones et inuites sont mieux documentees dans les collections europeennes que dans les notres ... Le hasard ne peut a lui seul combler les lacunes. Pour assurer une veritable representativite a la collection nationale du Quebec, il faut une volonte d'enrichissement de nos collections selon les besoins specifiques de chacune des communautes et l'elaboration d'une planification rigoureuse des acquisitions.

Tableau 1

Principales collections du Musee de la civilisation

[Part 1 of 2]

Collection Nombre d'objets

Collection Aime-Desautels 605 outils
 254 poupees et accessoires

Collection des pretres du Depot d'environ 80 000 objets :
seminaire beaux-arts, anthropologie, instruments
 scientifiques, animaux naturalises

Collection Henri-Dorion 200 instruments de musique

Collection Pillon-Vallee 1 214 vetements et accessoires

Collection des Zouaves- 550 objets


pontificaux-de-Quebec


Collection Claude-Davis 2 200 ornements de Noel

Collection Dominion-Corset 125 sous-vetements feminins

Collection chinoise des Plus de 2 000 objets


Jesuites


Collection Rosario-Gauthier 295 sculptures d'art populaire

Fonds Jourdain-Fiset/Gabriel 1 145 meubles et accessoires


Miller


Fonds Musee historique 341 personnages et elements de decor
canadien du musee de cire

Collection Serge-Joyal 3 887 costumes et accessoires

Collection du ministere de Plus de 1 584 pieces : textiles,
l'Agriculture ceramiques, sculptures

Collection Lucie-Vary 600 pieces, meubles, jouets, girouettes,
 moules a sucre ...

Collection Chapais-Barnard Univers d'une famille bourgeoise,
 1 659 pieces, meubles, photos ...

Collection Coverdale 2 500 objets en ethnologie quebecoise
 et 800 objets d'origine autochtone

Tableau 1

Principales collections du Musee de la civilisation

[Part 2 of 2]

Collection Acquisition

Collection Aime-Desautels 1996
 1992

Collection des pretres du 1995


seminaire


Collection Henri-Dorion 1994

Collection Pillon-Vallee 1994

Collection des Zouaves- 1993-94


pontificaux-de-Quebec


Collection Claude-Davis 1992

Collection Dominion-Corset 1992

Collection chinoise des 1990


Jesuites


Collection Rosario-Gauthier 1988

Fonds Jourdain-Fiset/Gabriel 1988


Miller


Fonds Musee historique 1988


canadien


Collection Serge-Joyal 1987

Collection du ministere de 1983-2001


l'Agriculture


Collection Lucie-Vary 1969

Collection Chapais-Barnard 1968



Collection Coverdale 1968

(1.) Rappelons que l'evolution de l'appellation des Quebecois de souche francaise passe de canadienne a canadienne-francaise pour aboutir a quebecoise.

(2.) Jusqu'aux annees 1940, le Musee du Quebec designe ainsi ses collections.

(3.) Je souligne.

(4.) On sait que le vocable habitant n'avait pas a l'epoque le sens pejoratif qu'on lui prete aujourd'hui, mais il connotait tout de meme un sens artisanal et rustique.

References

Arpin, Roland, 1998, Le Musee de la civilisation. Une histoire d'amour, Collection Images de societes, Quebec, Musee de la civilisation / Fides.

Beland, Mario, 1991, Musee du Quebec. Les expositions des origines a 1990, Quebec, Musee du Quebec.

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Coverdale, William Hugh, 1942, Tadoussac Then and Now. A History and Narrative of the Kingdom of the Saguenay, Canada, William Hugh Coverdale.

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Author:Gendreau, Andree
Publication:Ethnologies
Date:Jan 1, 2002
Words:5097
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