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Reformes de l'economie et changements agraires dans le delta du Fleuve Rouge au Vietnam.

RESUME--ABSTRACT--RESUMEN

Reformes de l'economie et changements agraires dans le delta du Fleuve Rouge au Vietnam

Cet article explore les theories de la differenciation a travers l'etude des effets des changements au niveau macro sur la differenciation agraire dans un village cotier du delta du Fleuve Rouge, au nord du Vietnam. Il s'agit d'une contribution au debat sur la differenciation agraire dans les societes postsocialistes en argumentant que, dans les endroits oo l'economie de marche est devenue plus developpee et qui sont proches des marches des villes, les changements au sein des macrostructures accentuent les differences de revenu, alterent les bases et les mecanismes de la differenciation, aussi bien que les modeles de differenciation existants. Je demontre que, si l'attention est portee sur les histoires et les contextes locaux, les etudes au niveau local contribuent a une meilleure comprehension des causes et des consequences des changements agraires.

Mots cles : Le Thi Van, Vietnam, reformes economiques, changements agraires, differenciation sociale, postsocialisme

Economic Reforms and Agrarian Change in the Red River Delta of Vietnam

This article explores theories of differentiation. It examines the effects of macro changes on agrarian differentiation in a coastal village in the Red River Delta, Northern Vietnam. It contributes to the debates about agrarian differentiation in post-socialist societies by arguing that changes in macro structures, accentuating income differences, alter the bases et mechanisms of differentiation, as well as the patterns of differentiation in places where the market economy has become more developed et are close to market centers. It suggests that only when attention is paid to local contexts et histories can local-level studies contribute to a better understeting of the causes et consequences of agrarian change.

Key words : Le Thi Van, Vietnam, economic reforms, agrarian change, social differentiation, post-socialism

Reformas de la economia y cambios agrarios en el delta del rio Rojo en Vietnam

Este articulo explora las teorias de la diferenciacion a traves del estudio de los efectos de los cambios a nivel macro sobre la diferenciacion agraria en un pueblo costero del delta del rio Rojo, en el norte de Vietnam. Se trata de una contribucion al debate sobre la diferenciacion agraria en las sociedades post-socialistas argumentando que, en los lugares en donde la economia de mercado se ha desarrollado y que estan cerca de los mercados urbanos, los cambios en las macro-estructuras acentuan las diferencias de ingreso, alteran las bases y los mecanismos de la diferenciacion, al igual que los modelos de diferenciacion existentes. Se demuestra que, solamente cuando se concentra la atencion en la historia y en los contextos locales, el estudio a nivel local contribuye a comprender mas cabalmente las causas y las consecuencias de los cambios agrarios.

Palabras clave : Le Thi Van, Vietnam, reformas economicas, cambios agrarios, diferenciacion social, post-socialismo

Introduction

Les reformes economiques ont debute au Vietnam en 1986 avec l'elimination du monopole des cooperatives dans l'agriculture et la foresterie, l'introduction de droits d'usage de la terre a court terme (jusqu'a 20 ans pour l'agriculture) et l'encouragement a la privatisation et a la liberalisation du marche. Ces reformes ont incroyablement ameliore les conditions de vie au Vietnam et ont ete considerees comme l'une des plus grandes success stories du developpement economique (Ngo 1993 ;ADB et al. 2003 : 11).

Dans les campagnes, les conditions de vie se sont, elles aussi, considerablement ameliorees. Toutefois, ces reformes, qui avaient enregistre des resultats positifs, ne sont pas encore garanties. En effet, la possession de terres a titre prive, que l'on pensait etre la cle vers un plus grand developpement, pouvait mener a long terme vers une fragmentation des terres et l'accroissement des differenciations sociales dans les regions rurales (Ngo 1993). Certains chercheurs avancent que l'accroissement des inegalites est lie aux activites non agricoles comme l'aquaculture commerciale dans les plaines du littoral du Nord Vietnam, et particulierement lorsque la distribution des terres semble avoir ete faite de facon relativement equitable (Adger 1999 ; Lutrell 2002 : 11). Cet article etudie les effets des changements dans les macrostructures de l'Etat et de l'economie sur la differenciation agraire.

Dans les endroits oo l'economie de marche est devenue plus developpee et qui sont proches des marches des centres urbains, les changements dans les macrostructures, ainsi que l'augmentation des inegalites de revenus, alterent les bases et les mecanismes de la differenciation, aussi bien que les modeles de differenciation existants.

Mon approche de l'etude de la differenciation agraire a ete nourrie par un travail de recherche sur ce theme amorce des les annees 1960 et poursuivi pendant les annees 1970 et 1980. Comprendre les dynamiques de la differenciation au niveau rural est essentiel pour l'analyse structurelle des communautes, surtout depuis que l'on a renforce l'acces differencie et le controle sur les ressources naturelles. On verra comment cette erode met en evidence la variation des caracteristiques socioeconomiques et demographiques et leur effet sur l'utilisation et la gestion des ressources par les menages.

Les donnees empiriques dont fait l'objet cet article relevent de mes recherches doctorales sur la facon dont la privatisation a affecte l'utilisation des ressources de la mangrove et les modes de gestion des habitants du village Giao Lac (1) depuis l'introduction des reformes economiques en 1986 (doi moi). L'etude est basee sur des recherches bibliographiques et du travail ethnographique de terrain au village meme.

L'enquete portait sur 32 foyers choisis au hasard, et les entrevues semi-structurees eurent lieu avec l'homme ou la femme responsable de chaque foyer choisi. Dans l'enquete, les foyers etaient au coeur de l'analyse. En outre, j'ai realise des entretiens supplementaires avec des officiels du gouvernement local et de la cooperative de Giao Lac, ainsi qu'avec ceux qui faisaient partie des officiels du district et de la province lors de la mise en Luvre de la politique nationale sur la terre, specifiquement sur les mangroves, sans oublier des cadres des institutions et des personnes ayant localement du pouvoir (2).

Le village de Giao Lac fait partie de la large communaute catholique vivant sur le littoral du district de Giao Thuy dans la province de Nam Dinh, a l'embouchure du Fleuve Rouge. Le territoire du village s'etend sur pres de 481 hectares et sa population a l'epoque de cette etude (2000-2001) etait d'environ 9000 personnes. C'est une communaute agricole vivant essentiellement de la culture du riz, mais pratiquant aussi l'elevage et la peche. Le village est limite au sud par la digue centrale, la zone de marnage et le sud de la mer de Chine. La digue est longue d'au moins 3 km. La zone de marnage s'etend sur plus de 600 ha, dont 345 sont couverts de mangroves, Kandelia candel, Sonneratia et Rhizophora. En plus, il y a 5 bassins a crevettes dans la region. Quatre de ces bassins et toute la zone de marnage font partie du district, lequel mandate le village pour gerer les bassins et les zones de vase intertidale.

Giao Lac a une riche et longue histoire. Les plus vieux villageois ont fait l'experience de trois regimes : le gouvernement colonial francais, l'occupation japonaise et le Vietnam independant. Ils ont vecu la grande famine de 1945, le combat pour la liberation, les reformes agraires postindependance, le combat dans le Sud pour unifier le pays et le bombardement americain dans le Nord, la periode de collectivisation massive apres 1975 et, plus recemment, la periode de reformes du doi moi.

L'article propose une breve discussion sur la differenciation agraire. Nous verrons ensuite les dynamiques de la differenciation du temps de l'agriculture collective, puis les mecanismes et des modeles de la differenciation en contexte postcollectiviste. La conclusion traitera de la portee des reformes actuelles.

Les inegalites agraires dans les pays postsocialistes

D'apres les recherches publiees entre les annees 1960 et 19803, les caracteristiques socioeconomiques et demographiques etaient a l'epoque des facteurs importants de differenciation entre les menages. Parallelement, la commercialisation de l'agriculture ne conduisait pas uniformement a des relations capitalistes (Sikor 2001). Cela est du au fait qu'il n'y a aucune << forme ou definition universelle de la differenciation au niveau rural dont les dynamiques peuvent etre comprises a travers une formulation abstraite >> (Hart et al. 1989 : 3). Toutes les theories peuvent << fonctionner >> parfois simultanement, mais leur sens precis et leurs resultats seront determines par le contexte local. White (1989 : 25) a defini la differenciation agraire ou rurale comme << un processus dynamique qui inclut l'emergence ou le renforcement des differences au sein de la population rurale, mais qui ne consiste pas en la hausse des inegalites de revenus >>. Le processus de differenciation luimeme englobe les changements dans les modes de controle sur les moyens de production et la division sociale du travail qui l'accompagne. Il a egalement fait ressortir que ce processus n'etait pas necessairement base sur la hausse des inegalites en matiere d'acces a la terre. Il a soutenu que c'etait du surplus agricole que derivaient les autres << ressources de production >>. Cela incluait l'acces a des sources de revenus non agricoles, l'echange de main-d'oeuvre et le commerce. Ainsi, le processus d'accumulation d'avantages ou de desavantages commencait a l'emporter (White 1989 : 20). En outre, il a insiste sur le fait que les differences d'age et de sexe entre les personnes devaient etre prises en consideration. White proposait de faire une distinction entre le processus de differenciation lui-meme et les differents aspects de ce processus comme les causes, les mecanismes et les indicateurs. Des forces exterieures et les contextes historique et politique peuvent avoir des effets importants sur les mecanismes de differenciation.

La litterature sur la differenciation sociale dans le contexte du postsocialisme se concentre plutot sur les changements dans les macrostructures de l'Etat et de l'economie. La litterature sur la differenciation sociale dans le Vietnam rural contemporain n'est pas aussi riche que ne l'est celle qui traite de la Chine. Un certain nombre d'etudiants occidentaux ont entrepris des recherches sur la differenciation agraire dans le nord du Vietnam rural. L'analyse des changements agraires dans la plupart de ces etudes prend en consideration les reformes economiques rurales au niveau global et la structure des relations de la societe rurale au niveau local. Parmi eux figurent Ngo Vinh Long (1993), Luong et Unger (1999), Malarney (2002), Gammeltoft (1999) et Sikor (2001). En se concentrant sur les facteurs qui entrainent la differenciation, tels que le capital, la main-d'oeuvre, les competences et l'acces aux marches des centres urbains et aux villes oo l'economie de marche est devenue plus developpee, Ngo Vinh Long (1993) avance pour sa part que plus les villages sont proches des villes et des marches, plus la differenciation est accentuee et, plus important, plus grande est la differenciation, plus il y a une croissance de la production, de la productivite et de la richesse. Luong et Unger (1999) comparent les processus de differenciation socio-economique dans la Chine rurale et le Nord Vietnam. En se concentrant sur les facteurs qui contribuent a la differenciation sociale rurale et sur les processus de differenciation, ils developpent des hypotheses de differences de revenus entre les regions, les villages et les foyers. Neanmoins, peu de preuves ont ete presentees afin de fournir des indicateurs et des indices precis de differenciation.

Sikor (2001) a etudie les effets de la decollectivisation sur des villages de Thais noirs du nord-ouest du Vietnam en se concentrant en meme temps sur le processus et les modeles de differenciation dans trois villages. Meme si les changements des macrostructures de l'Etat et de l'economie renforcaient les inegalites rurales, le cycle de la famille demeurait le principal facteur determinant le processus de differenciation. Il conclut que dans les societes postsocialistes comme le Vietnam oo les marches penetrent par etapes et oo la transition de marche ne peut se faire instantanement, les changements dans les macrostructures ne modifient pas forcement le processus de differenciation, alors que c'est le cas pour ces modeles associes. Ces arguments sont valables pour le nord-ouest du Vietnam oo l'economie de marche n'est pas encore tres bien developpee. On peut aussi demontrer que, dans les lieux oo l'economie de marche est plus developpee et les marches des centres urbains plus proches, l'accroissement des inegalites en termes de revenus est la consequence des changements dans les bases et les mecanismes de la differenciation, aussi bien que dans les modeles de differenciation.

La differenciation au temps du collectivisme

Du temps de l'agriculture collective, les differences de revenus et de ressources entre les foyers dependaient du capital de main-d'oeuvre et du nombre de membres dependants dans la famille, situation qui evoluait cycliquement au fur et a mesure que les enfants grandissaient et que les plus ages decedaient (Luong et Unger 1999 : 122-123). Les differences de revenus entre les foyers etaient egalement la consequence de la multiplication des sources de revenus non agricoles comme la revente de biens et la collecte des produits de la zone intertidale. Bien que d'autres facteurs comme l'acces au pouvoir politique, le capital, les efforts individuels, les competences et le passe de la famille eussent une influence sur les richesses des menages, le cycle de la famille avait tendance a exercer une influence sur les revenus et les richesses des menages (Sikor 1999 : 230). Il y a trois raisons a cela.

Primo, lorsque l'agriculture etait sous le regime des cooperatives et que chacun gagnait a peu pres le meme nombre de points de travail par jour, la force de travail disponible determinait la part de la production collective attribuee aux menages (Sikor 2001 : 929). Les menages disposant de plus de travailleurs gagnaient donc plus de points

de travail et par consequent, recevaient une plus large quantite de paddy que les menages disposant de peu de main-d'oeuvre. Generalement, les jeunes couples etaient les plus pauvres, car ils venaient juste de fonder leur famille et leurs enfants etaient jeunes. Les enfants ne pouvaient pas aider leurs parents dans les champs, mais ils demandaient leur part de nourriture. Quand les enfants grandissaient, les menages disposaient d'une force de travail plus importante et par consequent, leur part de la production collective augmentait. Notons egalement que la demande de nourriture dans les menages plus ages etait plus importante. Parce qu'ils disposaient de plus de travailleurs que de consommateurs, ils etaient plus a l'aise financierement que les jeunes couples. En d'autres termes, le ratio consommateur/producteur evoluait par etapes en fonction du cycle de la famille (Thorner et al. 1966).

Secundo, la main-d'oeuvre disponible autorisait les menages a s'engager dans la collecte des produits marins et du bois de chauffage ainsi que dans << l'economie familiale supplementaire >>. Plus ils s'engageaient dans l'exploitation des produits marins et la collecte de bois de chauffage, plus ils gagnaient des devises supplementaires. Selon eux, acheter de l'or etait le meilleur moyen d'economiser de l'argent mais tres peu le faisaient. Certains achetaient du riz et participaient a l'association de credit tournant de paddy. Par ce biais, ils economisaient de l'argent tout en profitant des interets. Meme si cela representait peu, cela pouvait les aider a construire une maison ou a organiser le mariage d'un de leurs enfants. Ces menages pouvaient egalement se permettre de s'occuper de buffles. Ils gagnaient des points de travail pour prendre soin de l'animal et, plus important, ils etaient autorises a labourer les rizieres, activite qui rapportait plus de points de travail qu'aucune autre sous l'ere du collectivisme.

Tertio, un menage pouvait conserver ses surplus tout au long du cycle de la famille. Apres avoir quitte leurs parents, les jeunes couples conservaient du riz en vue de fonder une famille. A cette epoque, les gens n'avaient pas assez d'argent pour construire une maison en dur comme aujourd'hui. La plupart des maisons avaient des murs en bambou recouvert de boue et un sol en terre battue. Les toits etaient recouverts de paille de riz distribuee par la cooperative. Le materiel lui-meme ne coutait pas tres cher, mais les menages devaient fournir le repas a tous les travailleurs durant toute la duree du chantier. Il n'y avait pas enormement de difference entre les maisons puisqu'elles etaient construites avec les memes materiaux. Les menages qui pouvaient avoir d'autres sources de revenus avaient le toit de leur maison en chaume. La plupart des villageois ne possedaient aucun bien durable ou mobilier de luxe, sauf les cadres du village. Les menages de ces derniers disposaient de bicyclettes, de radios et de mobilier, comme des lits, des tables et des chaises : ils n'etaient toutefois pas aussi aises qu'ils le sont actuellement. On disait que ces cadres detournaient les proprietes communes et que << Les fermiers travaill[aient] deux fois plus dur pour que les cadres puissent acheter des bicyclettes et des radios >>. En plus, les cadres achetaient les biens de consommation a prix coutant.

Plus tard durant le cycle de la famille, les menages devaient organiser les mariages, les enterrements et les anniversaires de la mort des ancetres, des ceremonies qui engouffraient une grande partie des economies en termes de paddy, d'animaux et parfois, d'or. A cette epoque, tres peu de menages possedaient du betail ou des buffles d'eau. La majorite du betail et des buffles d'eau appartenaient a la cooperative. Les menages pratiquaient toutefois l'elevage d'animaux a titre prive.

Il y avait plusieurs autres facteurs qui influencaient la distribution des revenus et des ressources entre les menages. L'acces a l'Etat, le fort ratio consommateur/producteur et le capital productif des menages exercaient aussi une influence sur la differenciation.

Les mecanismes de la differentiation periode postcollectiviste

Cette partie vise a mettre en evidence la facon dont les ressources des menages ont continue d'evoluer en fonction du cycle de la famille. Les changements des bases et des mecanismes de la differenciation dans le contexte postcollectivisme y seront identifies et analyses. C'est un processus qui entraine des changements sur le controle des moyens de production et l'acces a la main-d'oeuvre (White 1989). Cette partie evoque egalement les quatre facteurs importants qui menent a la differenciation. Cela inclut les droits d'utilisation de la terre, l'utilisation des surplus, les strategies pour economiser et accumuler des ressources et la main-d'oeuvre disponible.

L'acces a la terre

En 2000, la communaute villageoise continuait de controler l'attribution des rizieres. Le village devait reajuster la repartition des terres tous les 15 ans pour s'adapter a la demographie des menages et du village. La prochaine redistribution des terres est prevue en 2013. Les menages qui avaient enregistre des deces entre 1998 et 2000 n'etaient pas censes rendre leurs terres au village, alors que ceux qui avaient eu des enfants apres 1998 n'en avaient pas encore recu de nouvelles, en depit du fait qu'ils honoraient toutes leurs obligations envers le village. Ceux qui s'etaient maries avec des personnes de villages avoisinants continuaient de cultiver les terres qu'on leur avait attribuees a Giao Lac. La raison : on ne leur avait pas attribue de terres dans les villages de leurs epoux ou epouses. La taille des champs de paddy cultives par les menages sous contrat avec la cooperative du village dependait donc du nombre de membres dans le foyer.

Contrairement a l'allocation des rizieres, les menages avaient obtenu le controle sur les fermes de crevettes a travers le systeme des encheres. Ceux qui controlaient les terres le long de la digue n'avaient pas obtenu de livres rouges (4) comme pour les rizieres. En 2000, ces terres avaient ete louees pour une duree de trois a cinq ans. Les menages a toutes les etapes du cycle de la famille etaient engages dans l'elevage de crevettes. Moins un menage disposait de main-d'oeuvre, plus la taille de ses bassins a crevettes etait importante. Recolter les crevettes ne demandait pas beaucoup de main-d'oeuvre. Les proprietaires des bassins pouvaient donc faire le travail par eux-memes. Malgre tout, les menages devaient employer des travailleurs hors du foyer pour recolter les algues et ameliorer ou meme nettoyer les bassins. Par consequent, le travail dependait du chef de famille et de sa force de travail.

Les menages avaient egalement pris le controle des terres reservees a l'elevage des bivalves. A tous les stades du cycle de la famille, on s'occupait des bivalves. Moins un menage disposait de main-d'oeuvre, plus l'espace de zone intertidale travaille etait important, le processus d'occupation de la terre ne demandant pas beaucoup de travailleurs. Toutefois, recolter les bivalves demandait un grand nombre de personnes et les eleveurs de coquillages avaient besoin de travailleurs hors du menage. Une fois que toutes les terres disponibles pour elever des bivalves etaient occupees, les nouveaux menages n'avaient pas l'opportunite de demander de nouvelles terres pour s'y consacrer eux aussi.

La suffisance en riz

La privatisation des anciennes terres communes avait ouvert la porte a de nouvelles perspectives economiques pour certains menages. Le controle des menages sur les terres oo l'on elevait les bivalves et les crevettes ne dependait pas de la main-d'oeuvre disponible au sein des menages si ces derniers avaient la capacite d'employer des travailleurs exterieurs. Les menages les plus pauvres n'etaient pas souvent en position d'employer de la main-d'oeuvre hors du menage. En d'autres termes, les villageois de Giao Lac etaient integres dans le marche du travail qui avait emerge avec la liberalisation de l'economie. L'acces aux ressources nouvellement privees de l'aquaculture cotiere avait entraine des inegalites dans la distribution des revenus des menages, creusant encore les disparites existantes. Ces menages qui avaient ete capables de monopoliser l'acces et le controle sur la terre consacree a l'elevage de crevettes et de bivalves, etaient devenus plus a l'aise financierement que ceux qui n'avaient pas ete prepares a saisir ces nouvelles opportunites.

Les riches gagnaient cinq fois plus que les pauvres (Le 2004). Les revenus provenant de la culture du riz etaient devenus tres faibles par rapport aux revenus engendres par l'elevage de crevettes et de bivalves. Ceux qui dependaient uniquement de la riziculture, meme s'ils travaillaient dur, avaient juste assez de riz pour se nourrir entre 8 et 10 mois par an (Le 2004). Il s'agissait surtout de menages comprenant beaucoup d'enfants, des personnes agees a charge ou des membres malades.

Les relations entre la main-d'oeuvre disponible, le controle sur la terre et l'acces a la main-d'oeuvre determinaient la production vivriere des menages, alors que les activites generatrices de revenus dependaient du chef de menage et de sa capacite a saisir les nouvelles opportunites offertes par l'expansion des marches. Les strategies de production differaient d'un menage a l'autre. Cela n'etait pas lie au nombre de personnes dans le menage, bien que la suffisance en riz dependit de la main-d'oeuvre disponible. Les menages qui avaient acces a une diversification des sources de revenu etaient plus a meme d'obtenir un niveau suffisant de riz. Cela est du au fait qu'ils se garantissaient un revenu plus important grace a differentes sources et que, par consequent, ils n'avaient pas a vendre de paddy pour obtenir des devises et couvrir les depenses.

Le cycle de la famille continuait de determiner le controle des menages sur la terre, la production vivriere et les activites generatrices de revenus. Plus jeunes etaient les menages dans le cycle de la famille, plus l'espace reserve aux bassins a crevettes et a l'elevage de bivalves etait important, et par consequent, plus eleves etaient les revenus issus de l'aquaculture. Cela peut etre explique par le fait que les chefs de famille avaient plus d'instruction, plus d'esprit d'initiative et avaient plus conscience des perspectives qui s'ouvraient a eux avec la liberalisation du marche. Les menages d'age moyen etaient aussi a meme de diversifier les sources de revenus pour limiter les risques et les incertitudes. Deux des cinq menages les plus aises et six menages aises de classe moyenne de l'echantillon etaient dans ce cas. Ils generaient plus de revenus de differentes sources pour couvrir les depenses quotidiennes, mais egalement dans l'optique d'acheter des biens de consommation durables. Par consequent, ils possedaient un capital materiel plus important que les anciens. Cependant, le groupe des menages d'age moyen comptait aussi le nombre le plus important de menages pauvres (quatre sur les sept). Les menages les plus vieux avaient tendance a disposer de moins de main-d'oeuvre que les jeunes menages. Bien souvent, ils reservaient un plus petit espace aux bassins a crevettes et a l'elevage des bivalves.

Deux des huit vieux menages avaient un haut rendement au niveau vivrier, des revenus eleves et un bon taux de suffisance en riz. Ils avaient aussi ete capables d'accumuler de la richesse au fil des annees. Deux des menages manquaient de riz. Les quatre vieux menages restants avaient atteint un niveau moyen en termes de rendement agricole, de revenus et d'autosuffisance en riz. Ils n'etaient toutefois pas capables d'accumuler de la richesse. En definitive, le degre de suffisance en riz ne variait pas en fonction du cycle de la famille au sein de l'echantillon de menages.

Les surplus de production

La reproduction sociale des menages continuait d'absorber la plus large proportion de leurs surplus. Un menage depensait une large part de ses surplus dans les associations de credit rotatif (ROSCAs) et dans les rituels tels que les mariages et les fetes de benediction de la maison, les funerailles, les visites aux temples bouddhistes et les pelerinages. Au debut des annees 1990 lorsque les revenus ont augmente, les villageois ont commence par construire de nouvelles maisons. Ils organisaient et participaient ensuite a plus de mariages, de fetes de benediction de maisons et de funerailles. Au milieu des annees 1990 avec l'augmentation des revenus generes par l'aquaculture commerciale, les menages ont commence a acheter des biens de consommation durables. Cela incluait des motos, des moulins a riz, des moissonneuses-batteuses et des tracteurs, des machines a coudre, des televisions couleur, des VCRs, des radio-cassettes, des ventilateurs electriques, du mobilier, des bicyclettes, des refrigerateurs, des autocuiseurs a riz et des rechauds a gaz.

Dans le passe, generalement, quand les surplus conserves par un menage augmentaient, celui-ci commencait par construire une nouvelle maison. Cette tendance dominait encore recemment, jusqu'a ce que les opportunites du nouveau marche se presentent aux menages et principalement aux plus jeunes. Ces jeunes couples etaient maintenant capables de se construire une maison deux ans apres s'etre etablis. Les vieilles maisons, avec leurs murs de bambou recouverts de boue et leurs toits de chaume, etaient detruites et on en batissait de nouvelles avec des toits plats en beton, ce qui demandait une importante somme en liquide--entre 15 et 17 millions de dongs (5).

A la suite de la resolution 10, les surplus agricoles ont augmente et, plus important, avec la hausse des revenus non agricoles, les villageois ont commence a restaurer tous les rituels et obligations connus avant 1845-54, disparus sous l'ere du collectivisme, et ils en ont introduit de nouveaux (Luong 1993 ; Kerkvliet 1995 ; Kleinen 1999). Il s'agissait de ceremonies organisees lorsque l'un des membres de la famille partait etudier dans les grandes villes comme Nam Dinh ou Hanoi ou pour un long voyage dans le sud. Les plus vieux, ceux qui avaient atteint les ages de 60, 70 ou 80 ans, etaient << honores par un rituel festif de longevite >> effectue dans leurs maisons (Luong 1993 ; Kleinen 1999).

Le cycle de la famille influencait aussi les depenses des villageois pour leur prestige ou leurs obligations sociales. Les menages fraichement installes depensaient beaucoup pour la construction d'une maison avec un toit plat en beton. Lorsque les menages avaient rembourse la majorite de leur dette, ils aimaient acheter du mobilier et des biens de consommation durables. Avec la possibilite de generer des revenus de sources non agricoles, les jeunes menages pouvaient se permettre la construction d'une nouvelle maison, ainsi que l'achat de mobilier et de biens de consommation durables. Par consequent, ils n'avaient pas a attendre d'etre plus ages pour voir s'il resterait des surplus pour acheter du mobilier. Au fur et a mesure que les enfants grandissaient et que les parents prenaient de l'age, les mariages et les funerailles absorbaient une plus large part des surplus.

Les menages utilisaient une faible part des surplus de la production pour investir dans des plantations ou des elevages de poissons. Presque tous les menages possedaient des bassins a poissons, mais la majorite d'entre eux ne vendaient pas de poissons pour obtenir de l'argent liquide, ils le conservaient pour leur consommation personnelle. Une partie des revenus des menages etait consacree a l'achat de fertilisants chimiques, de pesticides, de graines et de preparations pour les rizieres, soit un investissement total dans la production de 135 000 dongs/sao (6). La somme investie dans la culture du riz leur demandait de 15 a 30 % du total annuel de leurs revenus en liquide par recolte. Pour les riches et les menages plus aises, l'investissement dans les plantations pour une recolte absorbait entre deux et cinq pour cent du total de leurs revenus annuels en argent liquide.

Les menages depensaient une faible part des surplus de la production dans les organisations de masse qui etaient sous le controle du Parti. Dans chaque hameau, six associations nationales etaient representees : l'Association des Femmes, l'Association des Veterans, l'Association des Personnes Agees, l'Association des Jeunes Pionniers, l'Association des Fermiers et l'Union de la Jeunesse. Ces associations avaient ete creees durant la periode des cooperatives par le Front de la Patrie du Vietnam. Dans un contexte oo le role des cooperatives avait decline avec le temps, peu a peu remplacees par l'economie familiale, les budgets de ces associations avaient considerablement baisse. Etre membre d'une association est un acte volontaire et gratuit et chaque association est maintenant autofinancee. Chacun est libre de choisir une association pour lui ou elle-meme. De ce fait, les pauvres ne sont pas exclus de ces associations.

Economiser et accumuler des surplus

Presque tous les menages elevaient des porcs et des poulets. Ces derniers etaient eleves tant pour la viande que pour la vente, alors que les cochons etaient gardes pour la vente et le fumier. Les revenus issus de l'elevage des poulets et des porcs etaient uniquement consacres aux petites depenses. En 2000, bien qu'il s'agit d'une activite demandant beaucoup d'investissements, de prises de risques et de main-d'oeuvre, le nombre des menages qui elevaient des canards, principalement pour les oeufs et la viande, augmentait, parce que les revenus de cet elevage etaient plus importants que ceux des autres elevages. Les buffles d'eau et le betail etaient gardes par un tres petit nombre de menages parce que, peu a peu, ils avaient cede la place aux tracteurs. Ils etaient principalement eleves dans un but reproductif. Garder un important cheptel de betail ou de buffles d'eau n'entrait pas dans une logique d'accumulation. En outre, seuls les menages qui disposaient d'une main-d'oeuvre abondante pouvaient se consacrer a l'elevage de betail ou de buffles. La plupart des menages participaient et investissaient une part significative de leur argent dans les ROSCAs. Par consequent, ils pouvaient economiser leur argent tout en profitant des interets. Ceux qui avaient besoin d'argent pouvaient faire un emprunt aupres de leurs associations. Les villageois preferaient leurs ROSCAs aux banques a cause des procedures complexes reclamees par ces dernieres et le paiement mensuel des interets. L'investissement dans les ROSCAs dependait des revenus en argent liquide des menages. Depuis la possibilite de generer des revenus non agricoles, plus les menages etaient jeunes, plus ils avaient tendance a gagner de l'argent via l'aquaculture. En consequence, plus un menage etait jeune dans le cycle de la famille, plus il investissait dans les ROSCAs ; il pouvait ainsi couvrir les depenses liees a la construction de sa maison qui lui coutait beaucoup plus qu'une ceremonie de mariage ou un enterrement. Ceux qui avaient deja construit une nouvelle maison utilisaient les associations de credit comme un moyen d'economiser de l'argent pour les depenses liees a la reproduction sociale. L'investissement dans ces associations etait egalement lie aux obligations de reproduction qui suivaient les evolutions dans le cycle de la famille.

Le cycle de la famille continuait de faconner les differences entre les menages comme au temps de la collectivisation. Toutefois, cela avait change sur un point important : les differences dans le capital possede etaient maintenant clairement visibles entre les menages. Par le passe, les menages les plus aises et les plus pauvres vivaient dans le meme type de maison, construites avec les memes materiaux. En 2000, presque tous les menages riches et de classe moyenne aisee vivaient dans des maisons aux toits plats en beton qui demandaient un investissement significatif. Ils possedaient plus de biens de consommation durables que les menages pauvres et de classe moyenne. Les menages pauvres vivaient dans des maisons avec des toits couverts de paille, de jonc ou de tuiles. Seuls deux des sept menages pauvres possedaient de petites televisions noir et blanc. Le reste de ces menages ne possedaient aucun bien de consommation durable. Le nombre de buffles d'eau et de tetes de betail etait en baisse. Le controle des ressources nouvellement privatisees de l'aquaculture cotiere entrainait des inegalites de revenus entre les menages et donc, de capital.

La decollectivisation et la liberalisation du marche avaient ouvert de nouvelles perspectives aux jeunes menages qui en avaient profite pour accelerer le processus de generation de surplus. La plupart des jeunes familles etaient investies dans l'aquaculture commerciale, la collecte et le commerce des produits de la mer. En plus, ils avaient aussi des cochons et des canards reserves a la vente. Six menages sur dix etaient engages dans du travail salarie dans des grandes villes comme Hanoi et les villages environnants. Un autre menage partageait un tracteur avec un menage d'age moyen du hameau et donc, tirait un revenu supplementaire de cette activite. Six jeunes menages sur dix avaient construit leurs propres maisons avec un toit plat en beton. Les quatre restants faisaient de leur mieux pour accumuler du surplus et construire leurs maisons aussi vite que possible. En d'autres termes, le Resolution 10 avait ouvert de nouvelles perspectives aux menages prets a travailler durement et disposant de suffisamment de competences. Ils n'avaient pas non plus eu peur de prendre des risques et, surtout, ils savaient compter. En outre, les jeunes menages n'avaient pas autant d'enfants que leurs parents. Tous ces facteurs les avaient aides a accelerer le processus d'accumulation.

Inversement, les menages qui n'etaient pas disposes a travailler dur et qui n' avaient pas beaucoup de competences, avaient eprouve de la difficulte a sortir du tunnel. Nombre d'entre eux souffraient d'un manque de main-d'oeuvre disponible a cause de problemes de sante endemiques. La majorite des chefs de famille dans ces menages etaient des femmes seules ou avec un mari handicape. Le peu d'acces aux ressources de la production, comme aux ressources aquacoles du littoral nouvellement privatisees, le manque de capital et d'experience de gestion, tout cela leur interdisait l'acces a des activites a forte valeur ajoutee comme l'elevage de crevettes et de bivalves. Ils avaient fini par travailler sur des ressources qui etaient la propriete de quelqu'un d'autre. En d'autres termes, en depit de la distribution plus ou moins equitable du reste des terres agricoles, l'acces recent aux ressources cotieres nouvellement privatisees etait a la base d'une periode relativement rapide de differenciation des revenus dans l'economie de Giao Lac (White 1989 : 20).

La diversification du seul revenu agricole en differentes sources de revenus non agricoles (meme si elles comportaient des risques plus importants de chocs exterieurs--orages cotiers, fluctuations des marches) ne dependait plus autant des capacites de main-d'oeuvre qu'a l'epoque de la riziculture collective. La disponibilite en main-d'oeuvre n'etait pas le determinant principal des sites d'elevage des crevettes et des bivalves exploites en 2000, car tous pouvaient se permettre d'employer des villageois pour travailler pour eux. L'elevage et la riziculture etaient devenus independants des capacites de main-d'oeuvre. Cependant, le capital possede demeurait lie a la capacite de fournir de la main-d'oeuvre.

Les modeles de la differentiation en periode postcollectiviste

Dans cette partie, l'analyse se concentre sur la distribution du controle et de l'acces aux ressources productives, revenus et richesses entre les menages. On se demandera si les differences entre les menages continuaient de suivre le cycle de la famille comme cela etait le cas durant la collectivisation.

L'enquete de 2000 revele que les menages des quatre groupes se differenciaient en fonction de plusieurs facteurs, dont l'acces au pouvoir politique, le capital main-d'oeuvre, l'etape dans le cycle de la famille, la possession de capital et le revenu. Voyons ici plus en detail ces facteurs.

Un premier facteur de la differenciation est celui de l'acces au pouvoir politique. Dans trois des 32 menages, le chef de famille etait cadre : le tresorier du village, le chef de hameau et le secretaire du Parti du hameau. Le chef de hameau recevait plus de 600 kg de paddy par an, pendant que le tresorier percevait 1,4 million de dongs et le secretaire du Parti 600 000 dongs par an. Ces 3 menages faisaient partie de la classe moyenne aisee. Aussi loin qu'il ait ete possible de remonter, tous les membres des 31 menages de l'echantillon faisaient partie de l'ethnie kinh. Un seul menage aise de la classe moyenne etait de confession catholique. Les bouddhistes avaient un acces privilegie aux positions de pouvoir dans le village.

La disponibilite en main-d'oeuvre nous renvoie au deuxieme facteur de differenciation. Ceux qui avaient 15 ans et moins, ainsi que les personnes de plus de 60 ans, etaient consideres comme dependants. Entre 15 et 59 ans, ils etaient en age de travailler. La disponibilite en main-d'oeuvre differait selon les menages, variant de deux a cinq travailleurs. En outre, apres l'ecole, les enfants pouvaient aider leurs parents dans les taches menageres, l'elevage des animaux et la collecte des produits de la zone intertidale. Les plus fiches ou les plus entreprenants des menages recrutaient de la main-d'oeuvre supplementaire, alors que les pauvres ou les moins entreprenants des menages continuaient de dependre des traditionnels echanges de main-d'oeuvre entre menages pour des travaux intensifs comme la plantation ou la recolte du riz.

Les menages aux differents stades du cycle de la famille etaient inegaux en termes demographiques et en besoin de nourriture. Ces cycles constituent le troisieme facteur de differenciation. Les jeunes menages auraient d'autres enfants dans le futur, ce qui inclut meme ceux qui avaient deja des enfants, mais seulement des filles. Les forces patriarcales poussaient les femmes a avoir plus de deux enfants, de preference des garcons (7). Cela peut s'expliquer par le manque de motivation a recourir aux services de planification familiale. Le cycle de la famille etait associe a la capacite de fournir de la main-d'oeuvre. Tous les menages jeunes disposaient d'au moins deux travailleurs. Ce sont les menages d'age moyen qui disposaient d'une meilleure moyenne avec plus de trois travailleurs et un rang allant de deux a cinq. Les couples ages vivaient habituellement de leurs propres moyens dans une plus petite maison, juste a cote de la famille de leur fils. Comme ces menages ages souffraient d'un manque de main-d'oeuvre, ils obtenaient l'assistance de proches a des moments cruciaux de forte demande de bras. Le stade d'evolution dans le cycle de la famille ne semblait pas affecter l'acces au pouvoir politique. Les menages dont les membres etaient des cadres du village ne disposaient pas d'une plus ou moins importante force de travail que les autres.

Les menages aux differents stades du cycle de la famille se differenciaient dans leurs << ratios consommateur/producteur >> (Thorner et al. 1966). Au fur et a mesure que les enfants grandissaient, ils demandaient plus de nourriture et leurs besoins en nourriture declinaient quand ils devenaient plus ages, au meme titre que leurs contributions aux activites generatrices de revenus comme la collecte des produits de la mer. Les ratios de dependance (consommateur/producteurs) etaient les plus eleves dans le groupe des menages pauvres (0,92), suivaient les menages de classe moyenne aises (0,6), ceux de classe moyenne (0,57), puis les riches (0,7). Les menages pauvres etaient accables par un ratio consommateur/producteur eleve et cela explique pourquoi les pauvres restaient pauvres. Ceux de la classe moyenne aisee etaient plus a l'aise financierement que ceux de classe moyenne en depit du fait que leur ratio consommateur/producteur etait plus eleve. Cela s'explique par le fait qu'ils etaient plus jeunes et qu'ils etaient par consequent mieux a meme de saisir l'opportunite de l'acces aux ressources nouvellement privees du littoral.

Le quatrieme facteur de differenciation est la possession de capital productif et materiel. Seuls deux menages d'age moyen possedaient un capital productif (8), soit un buffle et deux tetes de betail chacun. Les autres menages n'elevaient pas de gros animaux. Le cheptel etait lie au stade d'evolution dans le cycle de la famille. Plus un menage etait jeune dans le cycle de la famille, plus son cheptel etait important. Les vieux menages disposaient du plus petit cheptel. La possession d'un capital materiel variait selon les menages. Si la possession de capital materiel et la production n'etaient pas correles, le capital materiel l'etait fortement avec la disponibilite en main-d'oeuvre. Plus un menage disposait de travailleurs, plus il possedait de biens materiels. La possession d'un capital materiel etait liee egalement au cycle de la famille. Plus un menage etait jeune dans le cycle de la famille, plus il etait probable qu'il possede une maison avec un toit plat en beton ainsi que du mobilier ou une mobylette. Ceux qui vivaient dans une maison avec un toit plat en beton etaient plus a meme de posseder une mobylette. L'acces au pouvoir politique n'entrainait aucune differenciation sur la possession de capital materiel parmi les menages de l'echantillon.

En general, chaque menage se voyait allouer des terres agricoles sur la base du nombre de ses membres (1,4 sao (9) par membre d un menage) enregistres par le chef de famille. La majorite des chefs de famille du village avaient recu les << livres rouges >> qui avaient ete distribues pour materialiser les droits d'usage des terres allouees jusqu'a 2013, et ce, depuis 1998. En 2000, les champs de riz calcules sur la base per capita, etaient les memes pour tous les menages de l'echantillon. Plus un menage avait de membres, plus la terre de culture du paddy qu'on lui attribuait etait importante. Il n'y avait aucune difference dans la terre detenue entre les menages qui comptaient un cadre et les autres. On observe une difference entre les menages dans les rendements moyens d'un sao. Les menages qui possedaient des biens materiels etaient plus a meme d'atteindre un haut degre d'autosuffisance en riz. De leur cote, les menages avec plus d'enfants souffraient davantage du manque de riz. Par ailleurs, l'acces au pouvoir politique ne semblait pas avoir de lien avec la production totale de paddy.

Le cycle de la famille et la possession d'un capital important avaient une relation significative avec l'exploitation de la zone des bassins a crevettes. L'analyse montre que les jeunes menages avaient de plus grands bassins a crevettes (entre 50 et 60 000 [m.sup.2]), suivaient les menages d'age moyen (entre 24 000 et 27 000 [m.sup.2]), puis les plus vieux (360 [m.sup.2]). La main-d'oeuvre disponible n'avait pas de rapport avec la surface consacree a l'elevage de crevettes.

Le cycle de la famille avait une forte correlation avec la surface consacree a l'elevage des coquillages. Plus jeunes etaient les menages dans le cycle de la famille, plus ils consacraient un large espace a l'elevage. La possession d'un capital materiel et la main-d'oeuvre disponible n'avaient pas d'influence sur la surface consacree a l'elevage. L'acces au pouvoir politique n'avait aucun lien avec les sites d'elevage des bivalves. Les menages de cadres ne pratiquaient pas l'elevage des coquillages.

A la suite de la resolution 10, les villageois ont acquis un important capital, tant materiel que productif. Les villageois qui s'etaient engages dans l'elevage de crevettes et de coquillages, avaient construit des maisons au toit plat en beton et achete des buffles d'eau, du betail et des biens de consommation durables. L'investissement dans le cheptel etait lie a la possession d'un capital. Cela avait egalement un lien avec la disponibilite en main-d'oeuvre. Plus les biens materiels d'un menage etaient importants, plus il etait probable que ce dernier investisse dans le cheptel.

Dans les annees 1990, apres la Resolution 10, de nombreuses associations se sont formees, s'ajoutant a celle qui achetait le riz : l'association de l'or, l'association des soldats, les associations du ciment, de la brique, de la television, de la moto et des pompes funebres. Chaque association avait son propre chef et ses propres regles. Le principe majeur de ces associations etait la confiance mutuelle. Tous, qu'ils fussent bouddhistes, catholiques, hommes ou femmes, garcons et filles, pouvaient investir dans les ROSCAs.

Par ce biais, ils pouvaient economiser de l'argent et ainsi, quand ils construisaient une maison, organisaient une ceremonie de mariage d'un de leurs enfants ou quand la recolte etait detruite par des desastres naturels, ils n'avaient pas a emprunter de l'argent aux banques, ni aux preteurs locaux qui pratiquaient de forts taux d'interets. Les menages les plus pauvres ne pouvaient pas se permettre de participer a l'association de l'or mais, la plupart du temps, ils contribuaient a l'association de paddy. La possession d'un capital materiel etait fortement liee a l'investissement dans les ROSCAs. Plus un menage possedait de biens materiels, plus il investissait dans les associations. Le stade d'evolution dans le cycle de la famille avait une faible relation avec l'investissement dans les ROSCAs. L'investissement dans les ROSCAs n'avait, semble-t-il, aucune relation avec la force de travail disponible. L'acces au pouvoir politique ne semblait faire aucune difference quant a la participation des menages aux ROSCAs. La possession d'un capital materiel etait ainsi lie a l'achat de biens de consommation durables. Plus les menages disposaient d'un capital materiel important, plus ils avaient tendance a acheter des biens de consommation durables.

Conclusion : effets de la differenciation agraire dans les pays postsocialistes

Le cycle de la famille determinait les differenciations a Giao Lac avant le doi moi. Apres la decollectivisation, les richesses des menages ont continue de suivre le cycle de la famille mais, en prenant un chemin oppose a celui emprunte au temps de la collectivisation. L'analyse ne prend pas en compte la notion chayanovienne d'une paysannerie homogene (voir Thorner et al. 1996) comme la decrit le present texte (voir la partie sur la differenciation agraire). Plus un menage etait jeune dans le cycle de la famille, plus il cultivait un site important. Cela contredit la theorie de Chayanov selon laquelle les menages recevaient ou cherchaient des terres en fonction du nombre de personnes en age de travailler et disposes a le faire. Cela peut etre explique par le fait que les menages les plus jeunes avaient sans doute une plus grande capacite a saisir les opportunites de l'emergence du marche. De plus, ils faisaient preuve d'une capacite superieure pour monopoliser l'acces aux ressources nouvellement privatisees de l'aquaculture cotiere. En outre, ils echangeaient des ressources productives et de la main d'Luvre sur les matches. Ils avaient aussi plus d'instruction et un plus petit nombre d'enfants que leurs parents par le passe. Tout cela les avait aides a accelerer le processus d'accumulation.

Le creusement des ecarts de revenus du a l'acces inegal aux ressources de l'aquaculture cotiere nouvellement privatisees a entraine des changements tant des bases et des mecanismes de differenciation que des modeles de differenciation. Cette decouverte suggere que, dans les societes postsocialistes, les changements dans les macrostructures ont accentue les differences de revenus, en meme temps qu'altere le processus de differenciation, surtout dans les endroits oo l'economie de marche est devenue plus developpee et les marches des centres urbains plus proches comme Giao Lac (voir Sikor 2001).

Les reponses des villageois de Giao Lac au doi moi reproduisaient les pratiques connues a l'epoque du collectivisme. Le surplus devait etre investi dans la production ou a des fins << non productives >> comme les ROSCAs. Une part significative du surplus etait reservee aux rituels, dont beaucoup avaient ete crees ou restaures. De nombreux menages appreciaient de participer aux rituels. Dans le meme temps, ces rituels etaient un fardeau pour beaucoup d'autres, particulierement les menages diriges par des femmes, car ils absorbaient une large proportion de leurs revenus disponibles.

Une maniere d'expliquer pourquoi les changements dans les macrostructures avaient engendre des mecanismes et processus de differenciation agraire entre les regions est que ces mecanismes et processus si differents dependent du contexte et de l'histoire de chaque region. Dans le nord-ouest du Vietnam, par exemple, les ressources productives et la main-d'oeuvre n'etaient pas encore en vente sur les marches. Cela etait du au fait que les marches etaient encore restes aux premieres etapes de transition (voir Nee 1991). Dans de telles regions oo le marche etait peu developpe, les changements dans les macrostructures de l'Etat et de l'economie avaient altere les modeles de differenciation pendant que les processus de differenciation etaient restes inchanges. Dans le cas de Giao Lac, les ressources productives et la main-d'oeuvre etaient echangees sur les marches, parce que le village est proche des centres urbains oo les marches etaient plus developpes. Contrairement au nord-ouest du Vietnam, Giao Lac a connu un rapide passage a l'economie de marche. En conclusion, dans les regions avec des marches plus developpes, les changements dans les macrostructures ont altere les bases et les mecanismes de differenciation, autant que les modeles de differenciation. L'analyse presentee dans cet article demontre que les etudes au niveau local ne peuvent pas contribuer a une meilleure comprehension conceptuelle des causes et des consequences des changements agraires sans la prise en compte des contextes historique, politique et institutionnel.

Article inedit en anglais, traduit par Yannick Lamezec.

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Le Thi Van Hue

Center for Natural Resources and Environmental Studies Vietnam National University, Hanoi

19 Le Thanh Tong Street

Hanoi

Vietnam

huetle2002@yahoo.com

(1.) Ce village se trouve dans le district de Giao Thuy, province de Nain Dinh, dans le delta du Fleuve Rouge, au nord du Vietnam.

(2.) Le hameau no7, l'un des 22 hameaux du village Giao Lac, semblait etre representatif, car il etait de taille moyenne, proche de la digue centrale, et ses habitants avaient des revenus moyens. Le hameau comprenait 70 menages que l'on pouvait diviser en quatre groupes : 5 menages riches, 17 aises, 40 de classe moyenne et 8 pauvres. Un echantillon de 32 menages a ete selectionne, il incluait 5 menages riches, 10 aises et 7 pauvres. L'un des menages pauvres sur les 8 n'a pas ete inclus dans l'enquete, car le chef de famille etait malade, ne pouvait pas communiquer clairement, et sa femme travaillait en Chine.

L'echantillon comprenait des menages a tous les stades du cycle de la famille. Pour le besoin de l'analyse, les menages peuvent etre classes comme suit : les menages jeunes s'etaient formes entre 4 et 12 ans auparavant. Ils ne comptaient pas encore d'enfant en age de travailler, et les parents etaient ages de 27 a 34 ans. Deux jeunes menages de l'echantillon vivaient avec leurs grands-meres. Les menages d'age moyen avaient des enfants en age de se marier ou deja maries. Les parents avaient entre 35 et 50 ans. Les vieux menages avaient aussi des enfants en age de se marier ou ete deja maries. Ils comprenaient egalement des couples ages. Les chefs de famille avaient entre 51 et 80 ans. Au sein de l'echantillon, il y avait 10 jeunes menages, 14 d'age moyen et 8 vieux.

(3.) Voir Lenin (1967), Thorner et al. (1966), Deere et De Janvry (1979), Schulman et al. (1989), White (1989), Hart et al. (1989), Hart (1988), Berry (1989), Sikor (2001).

(4.)Document d'attestation signe par le chef de menage et qui permet a sa famille d'utiliser la terre allouee.

(5.) Un million de dongs vietnamiens equivalent a 64 dollars canadiens (mars 2008).

(6.) Le sao equivaut a 360 [m.sup.2].

(7.) La situation est la meme ailleurs dans le Delta du Fleuve Rouge (Gammeltoft 1999 : 70-72).

(8.) Le capital productif est mesure en termes de rendement des terres agricoles allouees et des surfaces maraicheres, sans oublier la possession d'un cheptel.

(9.) Environ 500 [m.sup.2].
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Author:Van Hue, Le Thi
Publication:Anthropologie et Societes
Article Type:Report
Geographic Code:9VIET
Date:Jan 1, 2008
Words:10083
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