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Reflexions sur un terrain particulier: la vente de garage.

S'appuyant sur un terrain mene depuis plus de trois ans dans differentes villes du Quebec, cette note de recherche presente les reflexions de Genevieve St-Jacques Theriault sur le phenomene des ventes de garage. Son projet de maitrise, entame depuis septembre 2003, vise a comprendre ce que cette activite represente pour les participants, ainsi que les valeurs qui se degagent de cette pratique. Differents concepts utiles a l'etude de ce phenomene seront abordes: la forme festive et rituelle, l'economie informelle, le jeu et, finalement, les interactions presentes lors de cette activite. Il sera finalement question du marchandage, interaction qui met en place des preoccupations rituelles, economiques et ludiques.

Based on fieldwork conducted over the last three years in several cities across Quebec, this research note presents the ideas of Genevieve St-Jacques Theriault regarding the garage sale phenomenon. Her Master's degree project, begun in September 2003, aims to understand what the activity represents for participants and the values that arise from this practice. A number of useful concepts that are part of this study will be discussed: the festive and ritual aspect, the informal economy, the "game", and the interactions that are part of the activity. It is, in the end, all about the art of haggling, which is an interaction that incorporates ritual, economic and leisure concerns.

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Il est frequent d'apercevoir dans le paysage quebecois une affiche annoncant un bazar a l'eglise de la paroisse ou un ecriteau, rapidement fixe au coin de la rue, invitant les gens a une vente de garage (1). Les bazars d'eglise, ventes de garage, marches aux puces et autres types de ventes d'objets usages, qui sont des moyens economiques d'echanges entre les individus, acquierent effectivement une popularite grandissante dans l'ensemble des pratiques culturelles. La popularite de cette activite est aussi observable dans les textes et dans les petites annonces des periodiques de toutes sortes ainsi que dans les publications de guides de conseils pratiques destines aux acheteurs et organisateurs de vente de garage (voir Vailly 1997). De nombreuses municipalites du Quebec se reservent meme une ou plusieurs fins de semaine par annee pour la vente de garage, tandis que d'autres organismes utilisent l'arena de la ville ou le sous-sol de l'eglise pour y tenir des marches aux puces ou des bazars.

Si mes recherches portent particulierement sur la vente de garage, activite qui a aiguise ma curiosite, les raisons en sont doubles. D'une part, cette activite semble entrer dans ces pratiques economiques que les chercheurs qualifient << d'economie informelle >> (2). Cette forme d'activite est aussi a proprement parler informelle, spontanee : n'importe qui peut decider d'organiser une vente de garage le matin meme ou presque, contrairement a l'organisation d'un bazar d'eglise qui exige d'etre planifie a l'avance. Les propos d'un organisateur de ventes de garage avec lequel j'ai discute le demontrent bien : << je ne devais pas en faire, mais j'ai decide ce matin de sortir mes boites, faut que ca parte >> (observation participante, 24 aout 2004, Grande-Ile). D'autre part, peu de travaux se penchent sur cette activite fort connue et appreciee, qui se multiplie principalement au printemps et a l'automne quand est venu le temps du << grand menage >>. Il est effectivement difficile de trouver des etudes en sciences humaines et sociales traitant de cette activite. Les etudes sur le phenomene des ventes de garage sont encore peu nombreuses. En fait, j'ai essentiellement pris connaissance des publications de Gretchen Herrmann, qui sont au nombre de cinq. Dans son premier article, << For Fun and Profit : An Analysis of the American Garage sale >> redige en collaboration avec Stephen Soiffer, nous apprenons que les chercheurs n'ont trouve aucun article serieux sur le sujet. Deux professeurs d'administration avaient presente une communication sur les ventes de garage dans le Delaware en 1974 ; ils n'ont pas ete pris au serieux : << [a]ccording to their cover letter, they did not go beyond writing their initial paper after they were "laughed off the stage" at the meeting where they delivered the paper >> (1984 : 419). Une recherche sur la vente de garage represente donc tout un defi. La presente note de recherche expose d'abord l'approche utilisee pour cette recherche, puis les reflexions sur le phenomene des ventes de garage : l'aspect d'economie informelle, la forme festive et rituelle de l'activite, le jeu present lors de la vente de garage et les interactions que l'on y retrouve. Il sera finalement question du marchandage, interaction qui met en place des aspects economiques, rituels et ludiques.

Une approche ethnologique

Mon etude sur les ventes de garage se concentre sur un lieu en particulier, ce qui me permet de mieux saisir la dynamique entre les divers participants et de mieux contextualiser le phenomene etudie lors de l'analyse. Le terrain choisi se limite a la region de Salaberry-de-Valleyfield, ville situee en Monteregie, au sud-ouest de Montreal. Il s'agit d'une de ces municipalites qui permet la tenue de brocantes uniquement depuis cinq ans ; elle s'inscrit donc dans ce nouveau courant de villes qui prevoient des fins de semaine precises pour la tenue de la vente de garage. Il est a noter que le fait d'etudier les vente-debarras de Salaberry-de-Valleyfield ne me permet pas d'avoir un portrait de toutes les ventes de la province de Quebec. Il s'agit en fait d'une etude de cas, idee bien expliquee par Michele de La Pradelle.
 La situation observee est traitee, au nom d'une anthropologie de
 l'echange marchand, comme un exemple ou, pour reprendre
 l'expression de Bourdieu, comme un << cas particulier du possible
 >>, une configuration aux contours toujours mouvants selon les
 manieres dont elle est faconnee par les enjeux du moment (2003 :
 4).


Dans le cadre de cette recherche, l'observation participante est essentielle puisqu'elle permet de comprendre tout le dynamisme de la vente de garage. Depuis l'ete 2003, je fais donc de l'observation participante dans les ventes de garage de Valleyfield et sa region, soit en les parcourant avec les gens ou en participant a l'organisation de l'une d'entre elles. J'estime avoir frequente pres d'une centaine de ventes de garage. Une telle recherche necessite que le chercheur s'impregne de cette activite pour en comprendre toutes les subtilites. Il est, par exemple, plus facile de comprendre le malaise cree par l'arrivee d'un << repiqueur >>, une personne qui achete a bas prix pour ensuite revendre les objets beaucoup plus cher, en l'ayant vecu. La participation aux ventes de garage est, entre autres, utile pour observer la disposition des objets, les objets eux-memes, le partage des taches, les techniques utilisees pour attirer les acheteurs, ainsi que pour trouver les objets recherches. Les discussions et les transactions marchandes ne peuvent etre decrites exactement par le souvenir, elles doivent etre observees dans le feu de l'action. En plus de l'observation participante, huit entrevues semi-dirigees ont ete realisees aupres d'acheteurs et d'organisateurs de ventes de garage, des hommes et des femmes de differents groupes d'age, et ce en plus des entrevues realisees au cours des annees precedentes.

Pour cerner le phenomene des ventes de garage d'un point de vue plus ethnologique, l'etude des interactions ou des situations sociales presentes lors de cette activite m'est apparue essentielle. Dans son etude sur le marche de Carpentras, une ville provencale, Michele de La Pradelle, du groupe de recherche Anthropologie de la ville, de l'echange et de l'objet, mentionne que les gens empruntent la scene du marche pour signifier quelque chose qui est au-dela de l'economie (1996 : 358). Dans le cadre de mes recherches de maitrise, je tenterai de verifier s'il en est reellement ainsi de la vente de garage quebecoise, plus precisement a Salaberry-de-Valleyfield. Pour l'equipe de recherche de Michele de La Pradelle, se << donner une situation d'echange marchand comme objet d'etude, c'est decrire des operations economiques en tant qu'elles sont des rapports sociaux et qu'elles produisent des effets de societe particuliers >> (2003: 1). Ma recherche vise donc a observer puis a comprendre les rapports sociaux qui sous-tendent la participation aux ventes de garage, activite economique d'un double point de vue, soit celui des acheteurs et celui des vendeurs.

Reflexion sur l'activite d'economie informelle

Pour tenter d'englober la totalite de l'activite dans mes reflexions, les ventes de garage ont donc ete abordees comme un phenomene d'economie dite informelle. Cette notion a d'abord ete etudiee surtout par des chercheurs en administration ou en sciences economiques avant de s'etendre aux sciences sociales. L'economie informelle est principalement etudiee dans les pays du tiers-monde, que ce soit par les travaux de Philippe Adair (1985: 13) ou ceux d'Arrelanno, Gasse et Verna, organisateurs du colloque Le monde de l'entreprise informelle : economie souterraine ou parallele, a l'Universite Laval en 1994. Les auteurs ne semblent pas s'entendre sur la terminologie liee a ce type d'economie. Ils parlent d'economie non-officielle, parallele, informelle, cachee, souterraine, de l'ombre, occulte, submergee, seconde, immergee, au noir, duale, invisible, non-structuree, domestique ou alternative. Pour bien cerner le phenomene de la vente de garage, il est essentiel de considerer ces termes un a un. La vente de garage n'est pas une pratique cachee, souterraine ou invisible. Elle est legale, souvent meme reglementee par les municipalites. Elle peut etre consideree comme une pratique d'economie non-officielle puisqu'elle echappe a toute taxation, excepte dans le cas des municipalites qui exigent un permis. Elle est toutefois plus qu'un lieu de vente sans taxe. Les recherches demontrent aussi que l'activite est structuree, voire ritualisee et ce, meme dans sa spontaneite. L'expression << economie parallele >> pourrait etre pertinente pour categoriser la vente de garage, compte tenu du fait que l'activite remplace pour certains acheteurs la vente plus formelle dans les magasins. Ce terme est toutefois trop reducteur; de plus, il n'inclut pas le fait de vendre son propre materiel. La vente de garage est parfois une pratique domestique, mais pas exclusivement. Plusieurs y voient d'abord une occasion de faire des aubaines, de se divertir ou les deux a la fois. L'aspect monetaire occupe tout de meme une certaine place.

L'essai de Jean-Paul Gourevitch est essentiel pour mieux comprendre les divers termes mentionnes, puisque l'auteur repertorie clairement trois << types >> d'economie informelle :

* economie souterraine, economie delinquante, economie parallele, economie clandestine, commerce hors la loi: c'est la version noire de l'economie informelle ;

* economie alternative, economie non-marchande, economie sociale, economie solidaire, commerce equitable, developpement durable ; c'est la version rose de l'economie informelle ;

* economie du troisieme type, fraude, piratage, contrefacon, faux papiers, fausses factures, corruption, cyber-delinquance, c'est la version grise de l'economie informelle (2002 : 13).

Le terme general << economie informelle >> semble donc le plus approprie pour designer l'objet de ma recherche et permet de preciser que la vente de garage se situe dans la << version rose >> de ce phenomene. L'impossibilite de definir la vente de garage autrement que par le terme general d'economie informelle permet de prendre conscience de la complexite de l'activite, tant au niveau economique qu'au niveau social. Cette complexite s'explique par le dynamisme de l'activite ; elle se deroule differemment selon les individus et les lieux. Les fins de semaine de ventes de garage mises sur pied par les institutions municipales sont, par exemple, beaucoup plus officielles que les ventes de garage organisees rapidement le matin meme. Il serait possible d'aller dans une vente de garage ou se trouverait un etalage de disques et de jeux videos contrefaits, mais cela releverait alors de l'economie cachee, souterraine, voire du travail au noir, c'est-a-dire de la << version grise >> ou meme << noire >> de l'economie informelle. Cependant, utiliser le terme general << economie informelle >> pour traiter de la vente de garage ne permet toujours pas de cerner le phenomene etudie. Cette expression, tres large, inclut plusieurs types d'echanges qui ne sont pas presents dans la vente de garage et qui la reduisent a sa dimension economique. La vente de garage est une activite dynamique qui varie d'un participant a l'autre; elle semble etre plutot une pratique de consommation a la jonction du divertissement et de la fete.

Reflexion sur la forme festive et rituelle de la vente de garage

La vente de garage comporte effectivement un aspect festif : plusieurs participants, autant acheteurs qu'organisateurs, la considerent comme une sorte de fete. Un organisateur de ventes de garage a d'ailleurs explique :

[c]'est une facon de rassembler la famille d'une facon caracteristique [...] puis on trouvait que ca faisait changement que de faire un party comme on fait d'habitude ou de faire une partie de cartes. [...] Plutot que de recevoir a Paques, a Noel ou dans les fetes traditionnelles pourquoi ne pas faire autre chose ? (informateur 4, 2 avril 2002, Salaberry-de-Valleyfield)

Plusieurs municipalites semblent aussi considerer l'activite comme une fete de quartier. A Salaberry-de-Valleyfield, la vente de garage releve du Service recreatif et communautaire. Certains vendeurs decorent meme leur maison et leurs tables avec des ballons et des guirlandes. Une informatrice mentionne : << on met aussi de la musique hispanophone, parce que c'est entrainant >> (informatrice 5, 7 avril 2002, Salaberry-de-Valleyfield).

Il est d'ailleurs interessant de remarquer que la vente de garage constitue << un temps dans un temps >> (Van Gennep 1969 ; Belmont 1974 : 69-81). En effet, cette activite se situe dans le cycle de l'annee. Elle se tient souvent au printemps (souvent lors de la fin de semaine de la fete de Dollard) ou a l'automne (souvent lors de la fin de semaine de la fete du travail), periode ou plusieurs Quebecoises et Quebecois font leur grand menage en vue de se preparer a la saison suivante. Il s'agit d'une bonne occasion de trier le materiel afin de se debarrasser de ce qui n'est plus utilise. Le lien causal peut aussi etre inverse. La vente de garage peut parfois etre l'occasion d'entreprendre un grand menage. Cela me semble etre une piste a explorer.

La structure tripartite du rituel est aussi observable lors de cet evenement. << L'avant vente de garage >>, qui correspond a l'etape de preliminarite ou a la separation, est la periode de preparation qui precede la tenue de l'evenement. Les organisateurs de la vente choisissent Ies objets a vendre, les lavent, sortent leurs tables, y disposent soigneusement la marchandise, etc. Les acheteurs se preparent, reperent certains lieux et choisissent leur moyen de transport. La tenue de la vente de garage elle-meme correspond a la marge ou a l'etape liminaire.

C'est a ce moment que, accueillis par les vendeurs, les acheteurs se rendent sur place, d'abord pour reperer s'ils peuvent etre interesses par un ou plusieurs objets, puis pour discuter du prix de l'objet en question. Il semble possible d'observer l'incertitude liee a la marge a l'interieur des strategies populaires utilisees par les participants, telles que le marchandage, pratique qui sera abordee plus loin. Finalement, << l'apresvente de garage >> correspond a la periode d'agregation ou de postliminarite. C'est l'etape ou les acheteurs lavent leurs objets pour se Ies approprier et ou les organisateurs rangent le tout et calculent leurs profits. Cet aspect tres ritualise de l'evenement est aussi observable dans les guides de conseils pratiques, articles de magazines, de journaux et autres, qui donnent en quelque sorte << la bonne >> facon de faire sa vente de garage ou d'y denicher des << tresors a petits prix >>. Cette activite constitue donc un rituel festif, un evenement qui oscille entre deux poles : la ceremonie rituelle et la festivite spontanee.

Par l'analyse des ruptures presentes lors de la vente de garage, il est possible de deceler tous les elements caracteristiques de la << fete-essence >> elabores par Agnes Villadary (1968). La rupture du temps est, entre autres, percevable dans le fait que les acheteurs cessent leurs activites quotidiennes pour s'adonner a la vente de garage. Pour ce qui est des organisateurs, ils reservent leur fin de semaine pour la tenue de l'activite. En general, aucune autre activite n'est prevue, exceptees celles qui peuvent se derouler simultanement comme racler le terrain, couper le gazon, etc. Il y a aussi rupture de l'espace ; le devant de maison acquiert alors une fonction completement differente : il devient le lieu de la vente. Le cours normal de l'economie est chambarde, ce qui constitue la troisieme rupture, notamment a cause des prix souvent ridicules donnes aux objets, et ce, meme s'il est de mise, pour certains, de negocier les prix. De plus, les objets vendus dans les ventes de garage echappent a toute taxation. Un informateur note cet aspect.

C'est en dessous de la table, il n'y a pas de taxes. Et je pense que inconsciemment les gens.., puis les Quebecois on a toujours ca dans nos racines de faire du bootlegging, en dessous de la table, sans payer de taxes. Les gens cette journee sentent vraiment que c'est cash, pas de taxes. Ca c'est vraiment un feeling qui apparait pendant la vente de garage (informateur 12, 9 septembre 2004, Saint-Timothee).

La rupture avec les normes du groupe constitue la derniere caracteristique de la << fete-essence >>. Le fait que les objets ne soient pas taxes contribue aussi a cette rupture. Qui plus est, elle est observable par la tolerance des institutions municipales quant aux voitures mal stationnees. Il est aussi interessant de noter que les revendeurs de marchandises neuves peuvent participer a l'activite, ce qui va a l'encontre du code de conduite de la vie en societe, car il s'agit de travail au noir. Ces revendeurs ne sont toutefois pas percus de la meme facon que les vendeurs d'un jour : << pour moi ca contribue a denaturer l'esprit. On tombe dans le mercantile >> (informateur 9, 20 mai 2002, Sainte-Foy). La vente de garage constitue aussi une fete-existence, idee mise de l'avant par Villadary, en ce sens qu'elle est << une fete desacralisee, integree au present et a la vie journaliere dont elle glorifie ou exalte certains moments. [...] Elle tend a devenir pour l'homme un moment de rencontre ou de prise de conscience, une occasion privilegiee de se sentir exister >> ( 1968 : 36-37). En ce sens, personne n'est spectateur lors de la vente de garage ; tous les gens qui y assistent, que ce soit comme acheteurs potentiels ou vendeurs, y participent et contribuent a la tenue de cet evenement. Tous y sont des acteurs.

Reflexion sur l'aspect ludique de l'activite

Nombreuses sont les motivations des gens a participer aux ventes de garage. Les informateurs mentionnent souvent qu'ils participent a cette activite car ils y ont beaucoup de plaisir, soit a se promener par un bel apres-midi printanier ou automnal, a rencontrer un ancien collegue ou, par exemple, a se rememorer des souvenirs de jeunesse a la vue d'un ensemble de vaisselle brun. Roger Caillois ecrit, dans son essai Les jeux et les hommes, qu'il y a des << manifestations par ou les jeux sont directement inseres dans les moeurs quotidiennes >> (1967: 100). La vente de garage semble en etre une ; l'aspect ludique y occupe une place importante et se mele aux interactions courantes.

Roger Caillois recense quatre types de jeux auxquels s'adonnent Ies etres humains : agon, alea, mimicry et ilinx, respectivement des jeux de competition, de hasard, d'imitation et de sensations fortes. Il est interessant de remarquer que ces quatre types de jeux sont presents lors de la vente-debarras. La vente de garage est d'abord le theatre de jeux de competition, appeles agon. Le premier acheteur arrive sur le lieu d'une vente de garage peut acquerir les plus beaux objets. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les vendeurs sont toujours tres occupes lors de la premiere matinee. Il est interessant de noter que, parfois, la competition est tellement feroce qu'une tension s'installe. Il m'est par exemple arrive de me faire enlever des mains un panier que j'observais : un repiqueur l'achetait. Pour ce qui est de l'agon, le gagnant est celui qui a les meilleurs strategies, soit celles de ventes ou d'achats. Dans le cadre de la vente de garage, la reussite se demontre aussi par l'acquisition d'objets a tres bas prix ou d'objets rares.

La << chasse aux tresors >> menee par les acheteurs peut etre vue comme une sorte de jeu de hasard, seconde categorie de jeux, en ce sens que les gens ne savent pas ce qu'ils trouveront. Caillois note que dans l'alea, le joueur << compte sur tout, sur le plus leger indice, sur la moindre particularite exterieure qu'il tient aussitot pour un signe ou un avertissement, sur chaque singularite qu'il apercoit -- sur tout, excepte sur lui >> (1967 : 57). C'est ainsi qu'un vendeur peut decider de commencer a sortir d'autres objets en fin de journee, ce qui favorisera peut-etre un des participants.

Aussi, lors de la vente de garage, plusieurs personnes empruntent en quelque sorte une identite qui n'est pas la leur: il s'agit du mimicry. Roger Caillois le definit ainsi :
 [t]out jeu suppose l'acceptation temporaire [...] d'un univers
 clos, conventionnel et, a certains egards, fictif. Le jeu peut
 consister, non pas a deployer une activite ou a subir un destin
 dans un milieu imaginaire, mais a devenir soi-meme un personnage
 illusoire et a se conduire en consequence. On se trouve alors en
 face d'une serie variee de manifestations qui ont pour caractere
 commun de reposer sur le fait que le sujet joue a croire, a se
 faire croire ou a faire croire aux autres qu'il est un autre que
 lui-meme (1967 : 61).


D'ailleurs, un informateur mentionnait quelque chose de tres eloquent a ce sujet : << [j]e suis sur moi qu'il y a beaucoup de monde qui font des ventes de garage qui realisent le reve de leur vie, qui auraient aime etre en business, qui auraient aime avoir une boutique. [...] On joue, comme des enfants, au magasin. Ca c'est genial ! Les gens realisent un reve >> (informateur 12, 9 septembre 2004, Saint-Timothee). Il s'agit d'un simulacre de l'aspect economique.

La derniere categorie de jeu definie par Caillois est l'ilinx. Ce type de jeu donne le vertige ou des sensations plus ou moins fortes; il << aneantit la realite avec une souveraine brusquerie >> (1967 : 68). La vente de garage elle-meme constitue un reel tourbillon social, un bain de foule. Une informatrice mentionne d'ailleurs : << [u]n cote qui est l'fun, mais qui est aussi fatiguant, mais c'est une bonne fatigue, c'est d'etre toujours de bonne humeur >> (informatrice 11, 9 septembre 2004, Saint-Timothee). Une autre personne note l'epuisement ressenti apres la tenue d'une vente de garage : << [c]'est fatiguant. Ce sont des grosses journees parce qu'il faut que tu t'installes, puis ensuite il faut que tu ramasses. C'est physique, ca rentre dans le corps. Je dirais que c'est le cote le plus dur >> (informatrice 14, 15 octobre 2004, Salaberry-de-Valleyfield). Il n'est d'ailleurs pas rare que l'organisation d'une vente de garage se termine par un petit repas de groupe autour d'une biere, l'alcool etant, selon Caillois, un autre element qui modifie la realite. De plus, Ies rassemblements effectues par plusieurs personnes partageant les memes interets creent une dynamique qui favorise l'echange.

Les intercalions et la frontiere du marchandage ou << comment ne pas perdre la face ? >>

Les travaux d'Erving Goffman sur les interactions sont sans conteste une piste a developper dans le cadre de la presente recherche. Tout evenement qui implique la presence de deux ou plusieurs personnes constitue une interaction. Par consequent, lors de la vente de garage, Ies interactions sont innombrables. Goffman compare la vie a une piece de theatre ou tout le monde est amene a jouer un role determinant dans les interactions. Il y a donc des codes a respecter, que l'on soit sur la scene, c'est-a-dire devant les gens, ou en coulisse, dans le prive. Ce micro-sociologue definit une regle de conduite comme :
 un guide pour l'action, recommande non parce qu'il serait agreable,
 facile ou efficace, mais parce qu'il est convenable ou juste. [...]
 Les regles de conduite empietent sur l'individu de deux facons
 generales : directement, en tant qu'obligations, contraintes
 morales a se conduire de telle facon; indirectement en tant
 qu'attentes de ce que les autres sont moralement tenus de faire a
 son egard (1974 : 44).


Le but de ces regles est de ne pas << perdre ou faire perdre la face >>. La vente de garage est effectivement une mise en scene passagere, le temps d'une ou de deux journees au cours desquelles les gens interagissent suivant certains codes, Il est donc interessant d'observer Ies interactions. Selon Goffman, le << materiel comportemental ultime est fait des regards, des gestes, des postures et des enonces verbaux que chacun ne cesse d'injecter, intentionnellement ou non, dans la situation ou il se trouve >> (1974 : 7). L'observation participante est donc d'une importance considerable afin de saisir toutes ces manifestations. Par exemple, les regles ceremonielles qui, lors de la vente de garage, tiennent aussi lieu d'elements rituels, ont une certaine importance. Les remerciements et les salutations se doivent d'etre faits. D'ailleurs une informatrice le soulignait : << [o]n essaie de les saluer, de leur dire bonjour, parce que dans le fond c'est comme de la visite qui s'en vient chez vous >> (informatrice 7, 8 avril 2002, Salaberry-de-Valleyfield). Les communications lors de la vente-debarras sont aussi tres typees. Les gens parlent d'abord de la temperature : << [s]i les gens disent il fait beau, qu'ils parlent de la temperature, ils veulent jaser, on peut jaser un peu plus. Ca depend comment ca arrive >> (informateur 6, 7 avril 2002, Salaberry-de-Valleyfield). On parle aussi des nombreuses ventes de garage qui ont lieu lors de cette periode ou des objets a vendre.

Le marchandage est une constituante de la vente de garage qui amalgame tous les concepts presentes precedemment: economie, fete, rituel et jeu. Les participants discutent des prix (il s'agit d'un jeu competitif) selon un certain rituel, et ce, tout en s'amusant. Tous les informateurs interroges parlent du marchandage. Il est d'ailleurs possible de remarquer que cette negociation est abordee differemment selon les individus.

Il y a comme une loi, un fonctionnement commun, tu bargain. Et faut que tu negocies. Si tu ne bargain pas, c'est soit que tu as trouve ton prix puisque c'est pas cher, genre les antiquaires qui vont peut-etre t'offrir un prix X parce qu'ils savent tres bien que ca vaut 10 fois le prix, ou encore tu n'as pas compris l'esprit des ventes de garage (informateur 9, 20 mai 2002, Sainte-Foy).

Une acheteuse mentionne : << souvent [les vendeurs] ont mis des prix plus hauts parce qu'il veulent qu'on marchande >> (informatrice 8, 2 mai 2002, Quebec). Il est toutefois a noter que ce ne sont pas tous les participants qui aiment negocier les prix. Certains organisateurs n'aiment pas le faire mais n'ont pas reellement le choix : << c'est les gens qui marchandent, pas nous >> (informatrice 7, 8 avril 2002, Salaberry-de-Valleyfield). Le marchandage a d'abord une finalite economique : permettre a l'acheteur de payer moins cher et permettre a l'organisateur de vendre un objet inutilise au lieu de le jeter ou de le donner. Sur le terrain, j'ai pu observer qu'il se cache, derriere cette negociation, une sorte de jeu qui en anime plusieurs. En effet, 24,4%, soit le quart, des 130 repondants du questionnaire de l'anthropologue Herrmann marchandent simplement << for the fun of it >> (2003 : 245). Un vendeur interroge explique tres bien l'agrement retire du marchandage.

Ce qui est le plaisir aussi c'est de marchander, pas parce qu'on veut avoir plus haut, mais c'est interessant de marchander, ca provoque des discussions, de la conversation. Le but n'est pas de faire de l'argent necessairement beaucoup (informateur 6, 7 avril 2002, Salaberry-de-Valleyfield).

Cette discussion semble toutefois etre determinante dans l'appreciation, ou non, de l'experience de la vente de garage, en ce sens qu'elle peut facilement rendre l'activite desagreable. Dans son article << Negociating culture : conflict and consensus in U.S. garage-sale bargaining >>, Gretchen Herrmann etablit qu'il y a deux types de marchandage : << tough bargaining, which begins with an initial high concession from the seller, offers infrequent concessions, and is "aggressive, unfriendly and non-jovial", and "soft" bargaining, which offers more gradual concessions and is more sociable, friendly, and humorous >> (2003 : 241). Elle mentionne aussi que le soft bargaining (que l'on peut traduire par << marchandage doux >>) est l'approche la pius efficace dans les ventes de garage. Le tough bargaining (ou << marchandage dur >>) n'est pas approprie lors de cette activite, puisqu'il est considere comme etant trop agressif, voire irrespectueux. Une informatrice a d'ailleurs vecu une situation de << marchandage dur >> qui l'a rendue hostile a la negociation.

Ce qui m'a marquee, c'est que les gens veulent acheter pour rien des choses qui ont une certaine valeur, qui peuvent avoir une valeur sentimentale, mais qui ont une valeur financiere, d'utilite, puis ils veulent avoir ca pour 50 sous, 25 sous. [...] J'ai aussi appris au niveau du respect, puis j'ai appris a reperer les gens qui profitent (informatrice 10, 21 mai 2002, Sillery).

Il y a une frontiere a ne pas depasser lors de la negociation des prix << pour ne pas perdre ou faire perdre la face >>. Sinon, au moins un des participants se retrouvera dans l'embarras. Un informateur explique bien cet element delicat. << Il y a comme une espece d'ethique qui dit que je peux pas demander plus bas, ca n'aurait pas d'allure >> (informateur 9, 20 mai 2002, Sainte-Foy). Et, selon Herrmann, << When bargainers cross the line, they do so into a realm of insulting the seller >> (2003: 242). Le cote agreable de l'activite disparait donc lorsque la frontiere est depassee. Goffman mentionne quant a lui que << l'enfreindre conduit de facon caracteristique a se sentir mal a l'aise et entraine des sanctions sociales negatives >> (1974 : 44). Il indique aussi que << l'apparition soudaine de l'evenement troublant est immediatement suivie d'une poussee d'embarras, puis d'un lent retour au calme precedent, le tout dans les limites d'une meme rencontre. C'est ainsi qu'un mauvais moment assombrit par ailleurs une situation joyeuse >> (1974 : 89). Il n'est donc pas surprenant que la majorite des gens interroges se souviennent avoir vecu des experiences desagreables.

Gretchen Herrmann a etabli un modele de marchandage dans les ventes de garage americaines et ce, dans le but de respecter les codes sociaux. Ce modele, qui comporte sept elements, correspondrait a la regle de conduite a adopter afin que l'echange demeure sociable. En general, s'il y a transgression d'un des elements de ce modele, l'echange devient hostile (2003 : 246). Le premier element a respecter est le fait que les negociations doivent etre courtes ; il n'y a donc pas beaucoup d'echanges. Deuxiemement, la contre-offre de l'acheteur ne doit pas trop s'eloigner du prix demande par le vendeur. Troisiemement, il est irrespectueux de marchander pour des objets qui ont un prix tres bas, par exemple en deca d'un ou deux dollars. Le quatrieme element du modele de Gretchen Herrmann est la pratique de marchander selon le volume. Il est plus facile de negocier pour une baisse de prix si les objets sont achetes en grand nombre. A ce sujet, un acheteur disait: << ce qui est l'fun aussi c'est que tu achetes plusieurs choses et moi je fais toujours ce que j'appelle un package deal, un prix pour l'ensemble >> (informateur 9, 20 mai 2002, Sainte-Foy). Herrmann etablit ensuite que le << marchandage selectif >> est le style a adopter lors de la vente de garage : en d'autres mots, il est mal vu de marchander sur tout. Sixiemement, presque personne ne marchande avec ses proches. Un informateur soulignait d'ailleurs que, pour cette raison, il n'aime pas frequenter des ventes de garage organisees par des gens qu'il connait. Finalement, plus la vente de garage avance, plus le marchandage prend de l'importance ; le prix est donc plus bas a la fin de la journee. Les entrevues menees aupres des participants aux ventes de garage permettent de croire que le modele elabore par Herrmann pourrait s'appliquer aux ventes de garage de Salaberry-de-Valleyfield, du moins en partie. Il s'agit toutefois d'une piste a approfondir.

Un phenomene a la fois simple et complexe

En conclusion, il importe de rappeler que la vente de garage constitue en fait un phenomene complexe et empreint de variabilite, tant dans sa forme que dans son deroulement et ce, en fonction des participants. Toutes choses y sont liees entre elles. Pour les besoins de cet article, il a ete necessaire de traiter des divers concepts l'un a la suite de l'autre. Par contre, lors de l'activite elle-meme, les aspects du rituel festif, divise en trois parties distinctes, les preoccupations economiques, peu en importe le type, et le jeu, celui de se prendre pour un vendeur ou celui d'entrer en competition pour fixer un prix, se chevauchent sans cesse dans les multiples interactions. Mes reflexions se poursuivront tout en considerant aussi les preoccupations des participants, que ce soit en reaction vis-a-vis de la surconsommation ou dans un esprit ecologique de reutilisation des objets.

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Genevieve St-Jacques Theriault

Universite Laval

(1.) Bien que le terme << vente de garage >> soit parfois considere comme un anglicisme (le terme correct etant << vente-debarras >>), je continuerai de l'utiliser puisqu'il est le plus communement employe.

(2.) Terme utilise entre autres par Philippe Adair, Jean-Paul Gourevitch et plusieurs autres auteurs.
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Title Annotation:Carnet de notes / Notebook; sociological research on garage sales in Quebec, Canada
Author:Theriault, Genevieve St-Jacques
Publication:Ethnologies
Geographic Code:1CQUE
Date:Sep 22, 2004
Words:5675
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