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Reflejos cruzados entre norte y sur: la traduccion de Harare North de Brian Chikwava en frances y en espanol.

Miroirs tendus entre nord et sud : la traduction de Harare North de Brian Chikwava en francais et en espagnol *

Mirrors between North and South: the translations of Brian Chikwava's Harare North into French and Spanish

1. JEUX EN LANGUE MATERNELLE ET TRADUCTION : HARARE NORTH DE L'ANGLAIS VERS L'ESPAGNOL

Landry-Wilfrid Miampika (2003) avertit sur la complexite du texte source aborde par le traducteur de litterature africaine : <<merece la pena recordar que el texto africano--como muchos de los textos poscoloniales--es un texto hibrido, o mestizo, donde se entremezclan juegos formales, modos narrativos y transgresiones linguisticas de distintas tradiciones literarias, sean orales o escritas>>. (1) Un avertissement qui est en rapport avec le concept bakhtinien d'heteroglossie propre au texte litteraire, specialement evident dans le genre narratif. Dans le cas concret du roman africain, cette heteroglossie se materialise dans un meme texte polyphonique sous forme de dialogues qui jouent, deforment ou stylisent des langues pidgin, creoles ou la propre langue africaine/coloniale. Seulement de ce point de vue nous pouvons envisager la reecriture en espagnol du roman Harare North du zimbabween Brian Chikwava (2009).

Harare North se passe a Brixton, un quartier de Londres oo le pourcentage de population africaine et caribeenne est l'un des plus eleves de la ville. A cette population viennent s'ajouter les Afro-britanniques descendants de la generation qui est arrivee au Royaume-Uni a la fin des annees quarante et pendant les annees cinquante. Au debut du XXIe siecle arrive aussi notre protagoniste, un jeune green-bomber zimbabween. En tant que membre de cette milice pro-gouvernementale de son pays, il est convaincu que son President, Robert Mugabe, ne se trompe pas quand il entreprend une politique d'expropriation des terres des blancs qui, par le passe, avaient ete enlevees a la population colonisee par ces memes blancs. Les seules informations dont dispose le lecteur sur la vie de ce jeune avant son arrivee a Londres sont qu'il a etudie avec enthousiasme les textes marxistes et anticoloniaux, et qu'il a ete entraine a utiliser la violence pour faire respecter les decrets de Mugabe. C'est ainsi qu'il a vecu son adolescence jusqu'a son emprisonnement. Le roman debute au moment oo il reussit a sortir de prison en soudoyant les autorites avec de l'argent emprunte.

Traque par ses creanciers, cherchant desesperement a reunir la somme empruntee en plus d'une autre quantite pour celebrer des funerailles convenables pour sa mere, le protagoniste sans nom de ce roman s'enfuit de Harare et atterrit dans cette ville au nord de la sienne, oo se trouve le plus grand nombre d'exiles de son pays. Londres est Harare nord, un reflet inverse de Johannesbourg, le Harare sud pour tous les deplaces du Zimbabwe.

A Londres, il va rencontrer son ami d'enfance, Shingi, qui va l'accueillir dans l'appartement oo il habite avec deux autres exiles zimbabweens. Un des occupants de l'appartement escroque ses colocataires en leur faisant payer un loyer hebdomadaire et en leur cachant qu'il s'agit en realite d'une maison abandonnee squatee par deux amis blancs qui lui ont demande de s'en occuper pendant leur voyage en Inde. Une escroquerie que le protagoniste decouvrira plus tard.

Le fait que le protagoniste n'ait pas de nom est lourd de sens. En fin de compte, il vit en marge, il n'est qu'un sans-papiers qui n'ose meme pas entrer dans l'hopital oo son ami Shingi se trouve dans le coma a la fin de l'histoire, de peur d'etre decouvert. Sa presence est un element etranger a la ville, qui pourrait se passer de lui a n'importe quel moment.

Dans ce meme sens, on pourrait voir dans la perte de la patrie une metaphore de la perte du controle sur son corps (du au malentendu resultant de sa comprehension erronee des resultats du test du VIH, car il croit voir dans le mot negatif le synonyme de malade en phase terminale), ou de la perte de son statut politique (au Royaume-Uni, il <<compte pour du beurre>>, tout au mieux il serait un postulant au droit d'asile pour des raisons politiques, pouvant etre deporte a tout moment). Deux caracteristiques partagees par les esclaves des plantations, dans la colonie, et par le sujet soumis au regime de l'apartheid ou l'immigre sans papiers du premier monde dans la post-colonie (selon les propos d'Achille Mbembe 2011 [2006]).

Le protagoniste de Harare nord est le parfait exemple du sujet superflu dans le cadre de ce que Mbembe appelle le pouvoir necro-politique : au-dela de la notion de biopouvoir de Foucault (le controle de la vie sur le pouvoir), le necro-pouvoir determine que <<l'expression maximale de la souverainete reside largement dans le pouvoir et la capacite de decider qui peut vivre et qui doit mourir>>. D'apres la theorie de Mbembe et dans le contexte du roman, la vie du protagoniste serait une mort-en-vie propre de l'esclave ou du sujet qui doit mourir. Mais la fiction de Chikwava contredit cette idee grace a la force du personnage et au sens de l'humour des situations dans lesquelles il se trouve mele.

De meme, le deplacement de l'action en dehors d'un des endroits les plus emblematiques de Brixton, le cinema Ritzy, est tres symbolique. Cet endroit, probablement le plus connu dans le quartier et aux alentours, ne semble etre qu'un decor qui sert de fond aux evolutions des personnages. Le lecteur comprend la raison quand il devient evident que c'est un espace oo les personnages du roman ne pourront jamais entrer. Aller au cinema suppose avoir un pouvoir d'achat minimal permettant au moins d'acheter les tickets, et dans le meilleur des cas, de payer les boissons et les pizzas que l'on vend a l'interieur. Un interieur interdit pour notre protagoniste et ses copains, qui tout au long du roman vont rester en plein air, assis sous les branches de l'arbre protecteur a l'exterieur du cinema. L'action se voit donc deplacee sous ce marronnier d'Inde situe dans un espace vert a quelques metres de la porte de l'etablissement. C'est a l'ombre de ce marronnier et dans ses alentours--la sortie du metro, pres de la porte du JFK oo se concentrent les predicateurs, et l'impasse arriere du Sainsbury's oo s'entassent les dechets des produits frais du supermarche--que vont avoir lieu certaines rencontres cle du roman : les reunions avec les drogues britanniques Dave et Jenny, les conversations avec d'autres personnages marginaux, les rendez-vous manques avec les parents de Shingi, et le demolisseur rendez-vous de la fin entre le jeune protagoniste et son admire leader de la guerilla zimbabweenne, qui se revelera comme un cynique qui essaiera de l'escroquer une fois de plus.

Dans ce contexte, il convient de noter le parallelisme entre la distribution spatiale de la ville coloniale selon Frantz Fanon (1999), et les espaces habites par les deplaces dans la ville postcoloniale : Londres et plus precisement, certains endroits de Brixton. Mbembe (2011 : 45) reprend la description de Fanon pour se referer a la division de l'espace en quartiers militaires et en commissariats et surtout a <<la maniere dont la mort procede>>. Il s'agit de la zone deprimee, oo l'on nait et l'on meurt n'importe comment, la zone sale et affamee. De meme, Londres montre son cote le plus boueux et le plus cruel dans ce Brixton public oo regnent les rats et oo vagabondent les sans-abris, les sans travail, les sans papiers.

Dans le texte source nous rencontrons une interaction entre differents codes linguistiques sous forme d'accents, de jargons et de varietes de l'anglais qui supposent un defi pour le traducteur. L'anglais du protagoniste lui- meme avec son accent zimbabween, l'anglais des autres habitants de Brixton, l'anglais standard britannique oral mais aussi ecrit, dans les consignes des institutions et sur les panneaux des centres commerciaux. Quel serait donc le role du traducteur, selon la terminologie de Walter Benjamin, face a cet ensemble de confluences du texte d'origine, afin de creer un autre texte dans une autre langue, en l'occurrence l'espagnol?

Tout d'abord, nous allons nous occuper du probleme que suppose traduire le pidgin anglais du Zimbabwe, la langue de la principale voix du roman, le protagoniste, en espagnol. Voici le debut de l'reuvre:

Prologue

Never mind that he manage to keep me well fed for some time, but like many immigrant on whose face fate had driven one large peg and hang tall stories, Shingi had not only become poor bread-winner but he had now turn into big headache for me. When it become clear that our friendship is now big danger to my plan, me I find no reason to continue it, so I finish it off straight and square.

When I climb out of Brixton Tube station that morning, there is white, ice-cold sun hanging in the sky like frozen pizza base. Beyond the station entrance, some chilly wind is blowing piece of Mars bar wrapper diagonal over pedestrian crossing. And the traffic lights--they is red like ketchup.

To the right of station entrance one newspaper vendor stand beside pile of copies of Evening Standard. On front page of every one of them papers President Mugabe's face is folded in two. I can still identify His Excellency. The paper say that Zimbabwe has run out toilet paper. That make me imagine how after many times of bum wiping with the ruthless and patriotic Herald newspaper, everyone's troubled buttock holes get vex and now turn into likkle red knots. But except for this small complaint from them dark and hairy buttocks, me I don't see what the whole noise is all about (Chikwava, 2009 : 1).

Ce prologue constitue la premiere occurrence du registre qui sera propre a toute la narration, celui du protagoniste. Selon Antoine Berman, suivi par Ovidi Carbonell, le traducteur pourrait dans ce cas rester vigilant face a la reecriture de ce type de texte et choisir d'eviter les pieges qui supposent l'exotisation et la banalisation du texte d'origine. Un tel choix donnerait lieu a une traduction non marquee ou neutre, dans un espagnol normalise. Ce serait le cas de l'extrait qui suit.

1.-Traduction en espagnol (de la peninsule), langue soutenue, non marquee (2):
   De acuerdo que se las arreglo para alimentarme bien una temporada,
   pero como muchos inmigrantes en cuyo rostro el destino habia puesto
   una pinza grande y le habia colgado grandes historias, Shingi no
   solo habia dejado de ganarse su pan de cada dia, sino que tambien
   se habia convertido en un gran dolor de cabeza para mi. Cuando me
   quedo claro que nuestra amistad resultaba un peligro para mi plan,
   decidi que no valia la pena mantenerla, asi que termine con ella
   directamente.

   Al salir de la estacion de metro aquella manana, habia un sol
   palido y gelido colgando en el cielo, como una base de pizza
   congelada. A lo lejos de la entrada de la estacion, se veia un
   viento helado que zarandeaba un envoltorio de barras de chocolate
   Mars en diagonal sobre el cruce de los peatones. Y los semaforos
   ... rojos como el ketchup.

   A la derecha de la estacion habia un vendedor de periodicos junto a
   un monton de copias del Evening Standard. En la portada de todos
   ellos se veia la cara del presidente Mugabe doblada por la mitad.
   El periodico decia que a Zimbabue se le habian acabado las reservas
   de papel higienico. Aquello me hizo imaginar como despues de mucho
   limpiarse el trasero con el implacable y patriotico periodico
   Herald, todo el mundo tendria sus pobres anos irritados, hinchados
   y rojos. Aparte de aquella nimiedad de las nalgas oscuras y
   peludas, no veia a santo de que se armaba tanto escandalo.


Ce genre de traduction permet d'eviter de tomber dans le piege de reecrire un parler stereotype eloigne de l'intention esthetique de l'reuvre. D'une certaine facon, on pourrait voir egalement une provocation pour le recepteur de l'reuvre dans d'autres langues europeennes qui peut se demarquer dans l'original en tant que consommateur/lecteur cultive du pauvre personnage, et cela dans le fait meme de traduire le discours de celuici dans un registre trop semblable a celui du lecteur.

Cette demarche est bien loin de la tendance a donner une traduction plate denoncee par les traducteurs litteraires, ou a rendre invisible le traducteur, selon la terminologie de Lawrence Venuti. Prendre de facon litterale les propos de Venuti et de ses disciples dans ce sens-la suppose ignorer que leur critique de la traduction de textes classiques d'histoire ecrits en latin en un anglais familier se refere a un ensemble de texte ecrits par le pouvoir. C'est toujours le vainqueur qui ecrit l'histoire. Certes, il est ridicule de faire parler un general romain ou un empereur comme un citoyen britannique bien eleve du xxe siecle, dans une prose limpide et faussement transparente critiquee par Venuti, la depouillant des elements depaysants, majestueux ou grandiloquents de l'original selon les cas, c'est-a-dire, de ce qui constitue la qualite litteraire d'un texte.

Il est interessant de rappeler ici les propos d'Achille Mbembe, et de voir dans le protagoniste de ce roman une representation du sujet condamne a mort par le necro-pouvoir : le protagoniste-narrateur nous raconte qu'il a echappe de peu a une mort sure dans la prison de Harare, mais sa vie ne vaut rien non plus dans son refuge de Harare North/Londres (en fait, le monologue de la fin montre en alternance des moments de lucidite avec des moments d'angoisse proches de la folie, comme par exemple quand il pense qu'il est mieux de marcher entre les voitures et non sur le trottoir au cas oo une tuile ou un objet assassin d'une maison lui tomberait dessus). C'est la que le traducteur peut jouer et appliquer litteralement les theories de Venuti et, plus precisement, permettre a ce sujet meprise par la politique et l'histoire de s'exprimer dans un registre qui n'ait pas necessairement un air artificiellement inculte, qui ne soit pas necessairement marque par un jargon cree de toutes pieces ou imite par le traducteur.

Ce qui est sinistre, ou etrange peut etre--et nous pensons au bref et genial essai de Freud--, c'est Die un-heimlich (ce qui n'est pas familier), qui dans un degre maximal de terreur peut etre precisement le plus familier.

Dans ce texte africain, un personnage marginal qui dans la traduction ne parle pas necessairement une variete consideree sous-standard (la langue de ceux qui grimpent aux arbres, denoncee par Chinua Achebe dans sa vision du racisme de Conrad), mais la langue meme du lecteur europeen, peut mener ce lecteur (forme par des siecles de colonisation du continent africain et par l'actuel neocolonialisme) a etre sensible a ce qui semble etre l'objectif principal recherche par Chikwava dans sa representation du jeune partisan : l'humanite profonde du protagoniste dans sa lutte de Titan pour survivre en marge du systeme en tant que noir, pauvre, sans-papiers et une brute aux yeux memes des autres personnages du roman.

Nous avons comme preuve le jeu narratif qui, au debut, mene le lecteur a penser que le protagoniste a voulu assassiner son meilleur ami, qui est dans le coma, pour s'emparer de sa carte d'identite et de son portable. Le suspense dure jusqu'a la fin du roman, moment oo le lecteur decouvre le protagoniste depasse par l'isolement, par le coma de son ami intime Shingi, et souffrant les chantages de sa propre mere qui exige des envois constants d'argent au Zimbabwe.

Permettre cette identification lecteur-protagoniste empecherait d'une certaine maniere que le protagoniste soit consomme par le lecteur comme un autre <<moins humain>>, et que le lecteur meme soit aussi depouille de sa condition de consommateur pur dans le marche des fictions postcoloniales.

2.--Traduction dans un jargon des rues propre d'un jeune espagnol (espagnol de lapeninsule) (3):
   Esta claro que al principio el tio se ocupo de echarme un cable con
   la comida, y se lo curro, pero despues, como muchos inmigrantes a
   quienes el destino clava una pinza con grandes planes colgando,
   Shingi no solo dejo de ganarse las habichuelas, sino que empezo a
   joderme. Cuando vi que su amistad me metia en un lio detras de
   otro, decidi cortarla por lo sano. Al salir del metro aquella
   manana vi un sol blanco y gelido colgado del cielo, como un pan de
   pizza salido del congelador. Afuera de la estacion un viento frio
   de cojones levanto un papelajo de Mars por encima del cruce de
   peatones ... y eso que los semaforos estaban mas colorados que un
   bote de ketchup.

   A la derecha de la estacion habia un vendedor de periodicos con un
   monton de copias del Evening Standard. El careto del Presidente
   Mugabe aparecia en primera pagina, doblado por la mitad. Segun el
   periodico, Zimbabue se habia quedado sin papel higienico.
   Menudos anos tendria el personal, pense, irritados y hechos
   unos burrunos colorados, de limpiarse el culo con el firme y
   patriotico Herald. De todas formas, ?a que venia tanto follon
   por aquella chorrada de culos negros y peludos?


Cette traduction s'accorderait mieux a l'habillement linguistique ou a l'identite du personnage, marquee par un jargon invente dans le texte d'origine. Cet artifice linguistique est mis en evidence par les commentaires indignes de certains lecteurs zimbabweens cultives, accusant l'auteur de deformer l'anglais parle par les habitants de leur pays et de fausser l'image des locuteurs. Ainsi, d'apres le commentaire d'une lectrice publie par la librerie virtuelle amazon.com, un jeune green-bomber ne penserait ni ne parlerait en anglais, mais en shona ou en ndebele. Nous reproduisons cidessous ses paroles (4):
   Harare North. I waited for the publication of this novel with great
   excitement but was disappointed when I read it. First, it was very
   difficult to read the ungrammatical English the author insisted on
   using throughout the story. The story unfolds mostly in a stream of
   consciousness from the protagonist. If he was semi literate, as
   portrayed, then surely this internal dialogue would have been in
   Shona (translated into grammatical English by the author since the
   novel is in English)and not the painful ungrammatical English which
   no one in real life would use to think when they have their own
   first language to use to speak to themselves?T (5) This is so
   unrealistic it is quite annoying. Who is Brian writing for anyway
   because even in Zimbabwe, those who would buy this book are fluent
   in English and would find it difficult to read this one. Certainly,
   those learning to be fluent in English would regress after reading
   it! If he is writing for a non Zimbabwean audience elsewhere, then
   he has given the wrong impression of the competence of Zimbabweans
   in the diaspora to use English, in speech or thought,
   grammatically, which is a false impression as most Zimbabweans are
   very fluent in English, our national second language (6) Also, the
   experiences this Green Bomber goes through, in the diaspora, be
   they with locals or other Zimbabweans are mostly, if not wholly
   negative. Is this realistic? There are hardships when living as an
   illegal immigrant in London, but for most people the experiences
   are not all bad. There are decent Zimbabweans in London and not
   every local person is nasty and exploitative. An unrealistic
   portrayal of life in Harare North for Zimbabweans I must say!


Cette lectrice n'est pas la seule a exiger de la litterature un reflet de la realite, a l'encontre de la nature meme du roman qui permet d'inventer des voix nouvelles et difficiles a classer selon les parametres de la sociolinguistique. En effet, Chikwava lui-meme, repondant a une question sur cette variete fictive de l'anglais au cours d'un entretien realise par l'une des auteures de cet article (7), insistait sur le fait que son intention en le creant etait purement artistique et eloignee de toute preoccupation de vraisemblance :

Maya G. Vinuesa: What kind of English do you want to represent in your hero's speech? Different readers perceive it differently, and some of them seem to miss the point that this is fiction, and thus the hero's language may also be a fiction rather than a reflection of what a real Green Bomber might speak like. An angry reviewer states that this boy should speak in Shona, rather than in English (see the file with the Amazon reviewers' texts), while a happy reader feels that this is a unique voice ...

Brian Chikwava: I'm not so much seeking to put forward a certain kind of English in Harare North but finding an idiom that, from a purely artistic perspective, best captures the Green Bomber narrator. The Green Bomber may not speak that kind of English because he would mostly express himself in Shona or Ndebele but to translate that straight into standard English means that one loses a lot of the colour of the narrator's internal psychology, logic and other traits that are drawn from Shona or Ndebele. Yet to have written the book in Shona/Ndebele would have meant confining myself to a Zimbabwean readership only which, given the size of the nation, would translate into a couple of hundred readers if I'm lucky. That would have been a crazy choice to make, especially in today's rapidly converging world.

Quel serait le resultat si nous adoptions un critere plus radical et aussi plus orthodoxe et, au lieu de presenter un jargon des rues, nous cherchions une equivalence de cet anglais casse ou pidgin avec un pidgin espagnol? C'est l'option adoptee par d'autres traducteurs face a un anglais pidgin, ainsi par exemple Marta Sofia Lopez Rodriguez (2010) dans sa traduction du roman d'Achebe No longer at ease (1965), dont le titre en espagnol est Me alegraria de otra muerte (Je serais content d'une autre mori). Voila un exemple de traduction de notre texte source en pidgin anglo-espagnol de la Guinee Equatoriale (pichinglis).

3.--Traduction en pidgin ou pichi de la Guinee Equatoriale (8):
   Na tru se e helpme wet de chop for som ten bot lek bocu pipul we de
   no get pepa an de laif put den som big tory pan den fess. Shingi e
   no ben lef for fend wetin we go chop enide bot e ben be big jat-jet
   for me. Nain a can sabi se de compin we wi be e ben don de hamboc
   mi plan. A can member se e beta mek we no be compin, na so we can
   chakra compin.

   We a comot na de estacion for metro dat moni de san we a ben jeng
   op e no ben so stron and a ben fiba wait an stron col pizza we e no
   ba don. Fron fawei yu ben fi si jao de col briss ben de hes som
   chocolatinasden for Mars we den ben de bifo de sai we yu de enta
   insae de estacion and fron de say we pipul den de pass an de red
   lit den ben fiva lek red ketchup.

   Fron de rit sai for de estacion son man ben de sel periodicoden we
   den ben de wet som den for de Evening Standard. Na den bifo sai den
   ben put de fes for presidente Mugabe we a ben bend na de midul for
   the pepa. De periodico ben de tak se Simbabue in paper for clin wos
   we den ben kip a don finis. Dantin mek me a member se aftar we den
   go don clin ol den waseden bocu ten wet de wandaful contri
   periodico Herald, eniwan po wes go de bon, afta a go suel an a go
   red. A pat for dan simol tin for de blak wesden wet jia, a no ben
   de si wetin den ben mek ol dat nueis.


Mais, quelle serait la meilleure traduction en espagnol? La premiere traduction proposee semble eviter la traduction du pidgin de l'original ; la deuxieme le remplace par un jargon en fonction d'un critere de niveau de langue ; et la troisieme pretend etre une equivalence dans une variete pidgin espagnole. Le critere d'equivalence regionale est appuye par un grand nombre de traducteurs. Ainsi, pour la traduction de Chikwava, une collegue traductrice de l'arabe proposait : <<Pourquoi tu ne cherches pas une variante regionale comme l'andalou?>> A notre avis, le probleme de cette option repose sur l'arbitraire de choisir une variante parmi d'autres. Dans ce sens, Marta Sofia Lopez Rodriguez pouvait egalement avoir choisi cette variante (ou, pourquoi pas, un jargon cubain) pour la traduction d'Achebe evoquee plus haut.

Ce que nous proposons, c'est de laisser de cote le critere sociolinguistique orthodoxe, et de le remplacer par une analyse semiotique et stylistique, c'est-a-dire, une analyse de la fonction sociale, esthetique et dramatique du jargon ou du dialecte original. Si, comme c'est le cas, le pidgin connote la jeunesse et la formation limitee d'un personnage qui a ete un enfant soldat, plutot qu'une variete regionale, il s'agirait de trouver un registre avec ces memes connotations en espagnol : un jargon espagnol des rues. Mais, malgre les theories a la mode tirees de Venuti ou de la philosophie de Benjamin, proposant de rendre etrange ou de forcer la langue cible--dans notre cas, l'espagnol-, en l'absence d'une equivalence, nous considerons que rester fidele a ces modeles signifie dans ce cas-ci faire justement le contraire de ce qu'ils proposent pour les traductions d'autres langues comme l'anglais ou l'allemand.

2. QUAND L'AUBERGE DU LOINTAIN EST LA PORTE D'A COTE. HARARE NORTH EN FRANCAIS

Comme nous venons de le voir, parmi les possibles traductions en espagnol de ce roman, nous aurions recours a un jargon des rues. Mais la lecture de la traduction franjaise rend evident que tel n'a pas ete exactement le choix du traducteur en francais.

La revue Africultures affirmait a propos de Harare North, le roman de Chikwava,

Harare et Harare North sont donc les reflets l'une de l'autre. L'une hante l'autre. Et on ne gagne rien a aller de la premiere a la seconde, on continue a se perdre. Mais dans un passage d'un monde a l'autre, quelque chose se brise : la langue. Le miroir se fele dans la langue (http://www.africultures.com /php/index.php?nav=article&no=8760).

Une affirmation que l'on pourrait appliquer egalement a l'activite traduisante en general et a ses resultats ; et tout specialement, a la traduction des ouvrages post-coloniaux.

Brian Chikwava est sans aucun doute un de ces etres <<traduits>> caracteristiques de notre monde global et postmoderne dont parlait Salman Rushdie, et que la traductologue espagnole Rosario Martin Ruano definit comme il suit.

En la medida en que mezclan y negocian codigos linguisticos y culturales, y al tiempo (re)negocian las relaciones de hegemonia y subordinacion que estos mantienen; en tanto reescriben todo un complejo metatexto (inter)cultural en una lengua hibrida que subvierte los codigos dominantes al convertirlos en portadores de la diferencia; [...] estos seres traducidos al hablar, crear, expresarse o escribir, traducen (Vidal, 2007:9). (9)

La mise en garde d'Antoine Berman dans La Traduction et la lettre ou l'auberge du lointain (1999) contre une conception ethnocentrique et hypertextuelle de la traduction, valable pour le domaine litteraire en general, acquiert une importance et signification speciales quand nous nous referons a la traduction de ces productions hybrides. Dans une conception ethnocentrique de la demarche traduisante, <<la traduction doit se faire oublier>>. Le traducteur et son travail doivent devenir invisibles, et le lecteur ne doit pas sentir la traduction. Cela suppose, nous rappelle Berman, <<que toute trace de la langue d'origine doit avoir disparue, ou etre soigneusement delimitee ; que la traduction doit etre ecrite dans une langue normative>>. D'autres auteurs parleront de traduction apprivoisee (Berman, 1999 : 35).

Cette demarche traduisante ne nous semble pas la plus adaptee aux textes postcoloniaux. Telle est egalement l'opinion de la traductrice Maria del Carmen Africa Vidal, qui affirme que, dans ce contexte au moins, <<de puente neutral y equivalente absoluto, el traductor se ha convertido en un elemento heteroglosico, en una de las multiples voces que pululan en los textos y que reflejan la diversidad y la hibridacion del mundo contemporaneo, por eso tendra que intentar comprender el contexto hibrido en el que se hallan el texto y el sujeto>> (10) (Vidal, 2007 : 85).

Une comprehension qui se voit de toutes pieces favorisee dans les cas oo le traducteur est lui- meme un etre hybride, entre les langues et les cultures. Et c'est le cas de la traduction qui nous occupe, car Pedro Jimenez Morras (manager artistique et traducteur free-lance d'origine chilienne qui vit et travaille en Suisse) appartient a cette categorie des etres traduits dont parlait Rushdie.

La coexistence de plusieurs langues chez le traducteur (dans son cas l'espagnol, l'anglais, le francais et l'italien) favorise la sensibilite traductrice permettant ainsi que la langue de traduction devienne <<l'auberge du lointain>>. Berman signale que <<la prose litteraire (et pas seulement dans sa version postcoloniale) se caracterise en premier lieu par le fait qu'elle capte, condense, entremele tout l'espace langagier d'une communaute. Elle mobilise et active la 'totalite' des 'langues' coexistant dans une langue>> (Berman, 1999 : 50). Le principal probleme de la traduction de la prose serait donc de <<respecter la polylogie informe du roman et de l'essai. De la sans doute qu'il soit essentiel pour un traducteur de traduire ou d'habiter plusieurs langues, d'etre polytraducteur>> (Berman, 1999 : 52). (11)

Dans ce meme sens, Ricoeur (2005) se refere a l'hospitalite linguistique et ramene la reflexion traductologique a son cote ethique, opposant cette traduction ethique a la traduction ethnocentrique et hypertextuelle. Envisager ce type de traduction suppose depasser la conception de la traduction (surtout pour ce qui est de la litterature) comme une pure transmission d'information et insister sur l'idee que les creations litteraires ouvrent a l'experience d'un monde autre, que le traducteur doit savoir faire passer dans un autre espace.

Il s'agit donc pour le traducteur qui choisit cette optique d'assumer une position traductive qui consiste a feconder la culture propre en faisant de la <<montre>> de la culture de l'Autre le fondement de son travail. C'est la son projet de traduction. Il s'agit, de traduction en traduction, d'apporter a sa culture des elements culturels constitutifs nouveaux qui lui permettront peu a peu d'envisager des relations d'alterite plus sereinement, en meilleure connaissance de cause, et d'ameliorer la communication et la comprehension interculturelles dans le monde de demain. C'est pourquoi nous avons appele a la traduction-devoilement (Cordonnier, 2002 : 47).

Il s'agirait donc d'une <<education a l'etrangete>>, d'une traduction concue comme resistance, cherchant a mettre en evidence le dehors (Foucault), le carnaval (Bakhtine), l'heteroglossie (Kristeva) ou le remainder (Lecercle). Cette traduction hybride dans le sens derridien de la difference (12) ne chercherait donc pas a fixer le texte traduit au travers de structures predeterminees afin de le rendre plus accessible pour la societe de reception. Elle chercherait plutot a laisser raisonner la langue d'origine dans la langue cible, de facon a preserver l'etrangete et la troublante superposition des langues.

Mais, comment se materialise cette traduction ethique dans le cas concret qui nous occupe, dans le cas de Harare North? Quelques remarques a propos de la traduction du prologue et du premier chapitre de l'ouvrage suffiront a le montrer.

Pedro Jimenez Morras se sert essentiellement de deux grands types de procedes pour essayer de rendre l'etrangete du texte d'origine : un melange de registres qui choque fortement en fracais et de petites touches rapprochant la langue de traduction des creoles francais, mais n'empechant aucunement la comprehension du lecteur francophone.

Pour ce qui est du melange de registres, on peut signaler plusieurs exemples dans les premieres pages de la traduction. Dans certains cas, il s'agit simplement d'une traduction des expressions anglaises :

[...] I disappoint them immigration people because wen I step forward to hand my passport to gum-chewing man sitting behind desk, I mouth the magic word--asylum--and flash toothy grin of friendly African native (Chikwava,2009 : 4) > [...] je decois ceux de l'immigration parce que quand je m'avance pour presenter mon passeport a l'homme qui mache du chewing-gum assis derriere son bureau, je profere le mot magique--asile--et je leur decoche un sourire d'Africain autochtone (Chikwava, 2011 : 11).

Mais la plupart du temps, les sequences choisies en francais pour refleter ce melange de registres ne coincident pas avec les expressions en anglais. Quoi qu'il en soit, l'ensemble produit chez le lecteur francais la meme impression de no man 's land linguistique : <<me fraie un chemin>> vs <<trou du cul>> par exemple.

D'autres aspects ayant trait a la presence de plusieurs niveaux de langue seraient, par exemple, l'absence de la premiere partie de la negation, la redondance des reprises je/moi ou l'absence du sujet :

[...] me I don't see what the whole noise is all about" (Chikwava, 2009 : 1) > [...] je vois pas pourquoi faire tant de bruit autour de ga moi (Chikwava, 2011 : 9).

I have to wait (Chikwava, 2009 : 4) > faut que j'attende (Chikwava, 2011 : 12).

Mais, mises a part ces caracteristiques du francais oral, on ne peut pas vraiment parler d'incorrections ou d'erreurs, car elles passeraient assez mal en francais ecrit. Ainsi, les incorrections linguistiques existant dans l'original anglais ne sont pas traduites, et elles ne sont presque pas remplacees par d'autres incorrections en franjais :

[...] but his wife, Sekai, come istead (Chikwava, 2009 : 4) > [...] mais c'est sa femme, Sekai, qui vient a la place (Chikwava, 2011 : 12).

[...] only to have they dreams thrown back into they faces (Chikwava, 2009 : 5) > [...] pour qu'au final on leur jette leurs reves a la figure (Chikwava, 2011 : 12-13).

Encore un autre element caracteristique de la langue orale : le recours a des termes generiques qui vont etre conserves en francais :

[...] what kind of mouth Shingi is going to start (Chikwava, 2009 : 2) > [...] du genre de mauvaise langue que Shingi va se mettre (Chikwava, 2011 : 8).

[...] of a reptile kind of life (Chikwava, 2009 : 2) > d'une vie genre de reptile (Chikwava, 2011 9).

La syntaxe oralisee propre au broken english se perd assez en francais, sauf peut-etre a travers l'expression du passe au moyen d'un adverbe, traduit en francais par un melange assez choquant de temps verbaux :

[...] Shingi had not only become poor bread winner but he had now turn into big headache for me. When i become clear that our friendship is now big danger to my plan, me I find no reason to continue it (Chikwaba, 2009 : 1) > [...] Shingi etait devenu non seulement un pietre gagneur de pain, mais avait fini par se transformer pour moi en un immense mal de tete. Lorsqu'il devient clair que notre amitie risque de gacher serieusement mon plan, je vois plus de raison de la prolonger, moi (Chikwava, 2011 : 7).

We grow up in the same township only some dozen streets from each each so it's not like we is strangers who have been force upon each each by family (Chikwava, 2009 : 7) > On a grandi dans le meme township a une petite douzaine de rues chaque chaque alors c'est pas comme si on est des etrangers qui avons ete forces chaque chaque par nos familles (Chikwava, 2011 : 15).

His mother die when he was small and because his mother's sister is not able to have children--[...] the family elders do the ceremony of placing Shingi inside womb of his mother's sister (Chikwava, 2009 : 11) > Sa mere est morte quand il etait petit, et comme la sreur de sa mere peut pas avoir d'enfant [...] les anciens font la ceremonie de mettre Shingi dans le ventre de la sreur de sa mere (Chikwava, 2011 : 19).

Quant aux elements propres aux langues metissees (pidgins et creoles), la plupart d'entre eux ont un rapport aussi avec des traits oraux. On pourrait se referer tout d'abord a un aspect propre a la deixis : l'utilisation de la forme--la pour la determination des noms. Selon Marie-Christine HazaelMassieux, <<[l]e defini dans la plupart des creoles est--la (postpose au nom), sans doute issu, du point de vue de la substance de depart, d'un la, adverbe de renforcement suivant le nom, tres frequent dans la langue parlee>> (http://www.paris-sorbonne.fr/IMG/pdf / Les_langues_creoles-relu_corri ge 17 5.pdf) :

She back straight [...] She waist narrower (Chikwava, 2009 : 4-5) > [...] son dos-la droit [...] sa taille-la plus fine [...] (Chikwava, 2011 :12).

[...] like them immigrants " (Chikwava, 2009 : 2) > [...] comme les immigrants-la (Chikwava, 2011 : 9).

Le texte abonde egalement de termes transcrits d'apres leur prononciation populaire :

[...] likkle [little] red knots (Chikwava, 2009 : 1) > [...] des ti nreuds rouges (Chikwava, 2011 : 7).

Pour ce qui est des calques, les expressions de l'anglais africain sont frequemment traduites de maniere litterale (tighter tan thief's anus > plus crispe que l'anus d'un voleur ; each each > chaque chaque), et les expressions des langues africaines sont conservees telles quelles (yari yari, kak kak).

De meme, il est possible d'affirmer que la creativite lexicale est un trait de la langue parlee, plus souple en general que la langue fixee par ecrit. Le fait de rendre litteralement ces expressions originales en franjais, maintient l'impression d'etrangete dans la traduction.

[...] spinning j azz numbers (Chikwava, 2009 : 2) > [...] il se met a pondre des chansonnettes (Chikwava, 2011 : 8).

[...] the day I finish us off straight and square (Chikwava, 2009 : 2) > [...] le jour oo je nous ai acheves clair et net (Chikwava, 2011 : 9).

In the toilet them memories always start to leap high inside my head and make my head feel like box of frogs (Chikwava, 2009 : 9) > Dans les toilettes, des souvenirs se mettent toujours a sauter tres haut dans ma tete et me donnent l'impression que ma tete est comme une boite pleine de grenouilles (Chikwva, 2011 : 17).

[...] the visa is where everyone hit the wall because the British High Commission don't just give visa to any native who think he can flag down jet plane (Chikwava, 2009 : 6) > [...] c'est au niveau du visa que tout le monde se ramasse, parce que la Haute Comission Britannique donne pas un visa comme ja a n'importe quel indigene qui pense qu'il peut heler un avion de ligne (Chikwava, 2011 : 14).

[...] people trousers rip as they scatter to they holes (Chikwava, 2009 : 9) > [...] les gens dechirent leurs frocs et courent se terrer de nouveau dans leur trou (Chikwava, 2011 : 17).

[...] all them beer-mouths is stuck in they hovels in the township bawling they eyes out because price of everything jump up zillion per cent (Chikwava, 2009 : 11) > [...] toutes ces langues de biere sont coincees dans leur terrier du township a avoir les yeux qui leur sortent de la tete vu que la tous les prix grimpent d'un milliard pour cent (Chikwava, 2011 : 20).

Nous voudrions finir ce bref commentaire en analysant trois choix de traduction ayant trait a des aspects culturels. Le premier element est fortement connote d'un point de vue politique et culturel. L'expression African native (Chikwava, 2009 : 4) est une expression censuree en anglais, l'expression politiquement correcte etant autochtone. Mais l'auteur s'en sert consciemment probablement dans un but critique. Par contre, le traducteur semble exercer ici une espece d'autocensure en choisissant le terme autochtone (Chikwava, 2011 : 11) pour sa traduction, un terme neutre en francais face au tres connote et mediatique indigene. Et nous disons bien ici, car le traducteur va utiliser le terme indigene a la page quatorze pour traduire ce meme mot.

Le deuxieme choix de traduction correspond plutot a un possible contresens. Dans l'expression <<Comrade Mugabe is powerful wind>>, le mot wind (vent) est rendu par le traducteur par esprit. Une traduction coloree se rapprochant de la tradition spirituelle africaine, mais changeant completement le sens de la phrase :

<<Le Camarade Mugabe est un esprit puissant ; il peut chasser le serpent des hautes herbes en lui soufflant dessus comme si c'etait un bout de papier>> (Chikwava, 2011 : 16-17).

Un troisieme choix repond a des raisons moins evidentes mais que nous pouvons toutefois essayer de saisir. Hog's Head, le nom d'un pub repere par Shingi, donnerait en francais A la tete de cochon, mais le traducteur lui prefere Au pied de cochon. Il existe des restaurants de cuisine francaise sous ces deux noms, mais le plus celebre est precisement Au pied de cochon, qui se trouve a Montreal. Une raison qui a peut-etre guide le traducteur dans son choix, mais qui a aussi eloigne sa traduction de references culturelles bien connues des lecteurs francophones (et en rapport avec le theme traite dans cette partie du texte) telles que la guillotine.

Il m'a aussi raconte comment il a creuse une autre idee qui demontre que sous le visage tres calme de chaque Londonien, comme ceux qui se cachent derriere leur journal dans les trains ou dans les bus chaque matin, bat le creur d'un grand traitre ; un tres grand traitre capable de se dresser contre le monarque. Shingi dit qu'il est arrive a cette conclusion apres avoir passe beaucoup de temps a observer les pubs du coin. C'est la qu'il a vu qu'ils ont des noms comme King 's Head, King 's Arms, Queen's Head et des choses comme ca ; preuve qu'ils ont assassine des rois est des reines partout. [...] Il a aussi vu un pub appele Au pied de Cochon et il va peut-etre en conclure que, dans le passe, ces indigenes ont du en avoir assez de matraquer leurs dirigeants, et se sont tournes plutot vers les porcs. (Chikwava, 2011 : 18-19)

3. CONCLUSION

Nous voudrions finir nos propos sur la traduction proposee par Morras pour l'extrait traduit en espagnol dans la premiere partie de cet article.

A droite de l'entree de la station un vendeur de journaux se tient a cote d'une pile d'exemplaires du Evening Standard. A la une de chacun de ces journaux le visage du President Robert Mugabe est plie en deux. J'arrive quand meme a identifier Son Excellence. Le journal dit que le Zimbabwe est a court de papier toilette. Ca me fait penser qu'apres tant d'essuyages de derriere avec les pages de l'impitoyable et patriotique Herald, tous les trous du cul sont contraries et deviennent des ti nreuds rouges. Mais mise a part cette petite plainte de leurs fesses noires et poilues-la, je vois pas pourquoi faire tant de bruit autour de ca moi. (Chikwava, 2011 : 7-8)

Une lecture attentive de ce fragment (comme du reste de la traduction en francais) rend evident que les choix du traducteur en francais penchent sans aucun doute du cote de la traduction ethique, ouvrant ainsi la porte de la langue francaise sur d'autres langues et cultures. Mais nous pouvons supposer que des contraintes derivees du caractere normatif de la langue francaise ecrite et des attentes probables des lecteurs envisages dans ce meme sens ont limite le degre de liberte du traducteur. Notre proposition pour une future traduction en espagnol irait un peu plus loin dans cette meme direction, la souplesse de la langue espagnole pour ce qui est du melange de registres et de la construction syntaxique le permettant. En effet, comme nous l'avons indique en conclusion dans la premiere partie de ce travail apres avoir analyse les pour et les contre des differentes strategies de traduction possibles, nous proposons de traduire la variete fictive creee par l'auteur de Harare North pour caracteriser ses personnages par une langue equivalente trouvee en fonction non d'un critere sociolinguistique orthodoxe, mais d'une analyse semiotique et stylistique tenant compte de la fonction sociale, stylistique et dramatique de ce parler. Car ce n'est qu'avec ce type de demarche traductive en litterature que l'auberge du lointain pourra un jour devenir en toute simplicite la porte d'a cote.

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ANA ISABEL LABRA CENITAGOYA

Universidad de Alcala. Departamento de Filologia Moderna, 28801 Alcala de

Henares.

Correo electronico: anai.labra@uah.es

ORCID: 0000-0003-4796-1004.

MAYA G. VINUESA

Universidad de Alcala. Departamento de Filologia Moderna, 28801 Alcala de

Henares.

Correo electronico : maya. garcia@uah.es

ORCID: 0000-0002-8313-6039.

Recibido/Aceptado : 27-4-2017/4-7-2017.

DOI: https://doi.org/10.24.197/her.19.2017.448-469

* Cet article a ete realise dans le cadre du groupe de recherche FITISPOs de l'Universite d'Alcala (Madrid-Espagne).

(1) <<Il faudrait rappeler que le texte africain--comme un bon nombre de textes post-coloniaux--est un texte hybride, metis, oo s'entremelent les jeux formels, les modes narratifs et les transgressions linguistiques de differentes traditions litteraires, qu'elles soient orales ou ecrites>> (Traduction des auteures de cet article).

(2) Traduction de Maya G. Vinuesa.

(3) Traduction de Maya G. Vinuesa.

(4) <<Disappointing Read>>, Christina Chieza, dans https://www.amazon.co.uk/Harare-NorthBrian-Chikwava/dp/ 0099526751.

(5) Ce sont les auteures qui soulignent.

(6) Ce sont les auteures qui soulignent.

(7) Entretien inedit avec Brian Chikwava sur les varietes linguistiques fictives de son roman realise par Maya G. Vinuesa.

(8) Traduction de Paulina Capote Ebuale.

(9) <<Dans la mesure oo ils melangent et negocient des codes linguistiques et culturels, renegociant en meme temps les rapports d'hegemonie et de subordination qu'ils entretiennent, etant donne qu'ils reecrivent tout un metatexte culturel d'une grande complexite dans une langue hybride qui subvertit les codes dominants les transformant en porteurs de difference, [...] quand ils parlent, creent, s'expriment ou ecrivent, ces etres traduits traduisent a leur tour>> (Trad. des auteures de cet article).

(10) <<De pont neutre et equivalence absolue, le traducteur devient un element heteroglossique, une des voix multiples qui peuplent les textes et qui refletent la diversite et l'hybridation du monde contemporain, c'est pourquoi le traducteur devra essayer de comprendre le contexte hybride oo se situent le texte et le sujet>> (Trad. des auteures de cet article).

(11) Nous-memes, nous reconnaissions la difficulte de mener a bien ce type de traductions dans un article oo nous analysions la traduction en espagnol d'une autre romanciere a la croisee des langues et des cultures : l'algerienne Assia Djebar : <<Somos conscientes, en cualquier caso, de la dificultad que presenta la descodificacion de un texto literario que, en la mayor parte de las ocasiones, responde a la propia experiencia del autor, vivida en un contexto socio-historico diferente de aquel en el que esta inmerso el traductor, a cierta imagen que la escritura del autor proyecta sobre el traductor>> (Esther Longas et Ana Isabel Labra, 1996 : 167) [<<En tout cas, nous sommes conscientes de la difficulte que suppose la decodification d'un texte litteraire qui, dans la plupart des cas, repond a l'experience personnelle de l'auteur, vecue dans un contexte socio-historique different de celui oo se trouve plonge le traducteur, et a une certaine image que l'ecriture de l'auteur projette sur le traducteur>>]. Trad. des auteures de cet article.

(12) Meme si Derrida ne croit pas possible de rendre dans la traduction l'heterogeneite d'un texte de depart : <<[...] la traduction peut tout, sauf marquer cette difference linguistique inscrite dans la langue, cette difference de systeme de langues inscrite dans une seule langue : a la limite elle peut tout faire passer [...] sauf le fait qu'il y a, dans un systeme linguistique, peut-etre plusieurs langues>> (1988:134). Cite par Rohan Anthony Lewis (2003 : 417).
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Author:Labra Cenitagoya, Ana Isabel; Vinuesa, Maya G.
Publication:Revista Hermeneus
Date:Jan 1, 2017
Words:8618
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