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Raising geographical indications in Quebec: an outlook on social construction, links with territory and development/L'emergence des Indications Geographiques au Quebec : construction, liens au lieu, protection et valorisation.

Abstract

In Canada, and in particular in the Province of Quebec, productions based on local quality attributes have emerged, with a more or less strong link to local groups. This article is investigating the link between the concept of territory and the social construction of collective actions to develop such products. We propose an analysis based on four case-studies of local products in four central regions, which bring to the fore front the great diversity of the links between territories and products, as well as the importance of local actors strategies. These four different paths lead to the conclusion that the issue is more about local collective construction of the notion of origin than about a lack of concrete l ink with territories.

Resume

Cet article a pour but d'eclairer la construction et la revendication des liens au lieu des produits dits de terroir au Quebec. L'analyse que nous proposons, a partir de quatre etudes de cas, met en evidence la grande diversite de ces liens, mais aussi l'importance capitale des strategies d'acteurs locaux leur construction et leur revendication. Ainsi il apparait que la construction de ces liens ne depend pas tant d'un ancrage historique ou physique preexistant que de la volonte d'acteurs d'inscrire, dans un but de developpement local, des produits dans des lieux afin d'en faire des territoires.

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L'analyse des liens qui unissent les produits aux lieux, (2) leur construction, leur evolution, et leur valorisation par les acteurs a fait l'objet en Europe de nombreux travaux (Casabianca et Valceschini, 1996 ; Barjolle et al 1998 ; Sylvander 2004 ; Casabianca et al 2005 ; Sylvander et al 2006 ; Berard et Marchenay 2007). Cette question reste cependant peu emdiee en Amerique du nord ou pourtant, comme le montre Barham (1999, 2002, 2003), ou plus recemment Hinrichs et Lyson (2007) et Trubek (2008), on compte de plus en plus de productions localisees. C'est certainement au Quebec que ce developpement a pris le plus d'importance. L'association Solidarite Rurale du Quebec y a en effet recense, dans un inventaire effectue en 2002, plus de 200 productions localisees (SRQ 2002). Aujourd'hui, ce marche s'eleverait a plus d'un milliard de dollars canadiens, soit pres de 4% de la demande alimentaire (MAPAQ 2005).

Force est de constater cependant que peu de ces produits sont encore certifies malgre l'existence de la loi sur les appellations reservees qui permet leur reconnaissance en AO ou IGP (3) (Chazoule et Lambert 2007). Aujourd'hui, seul l'Agneau de Charlevoix est reconnu comme IGP. Les autres productions relevent d'appellations coutumieres et de marques privees individuelles ou collectives. a ce titre, elles ne presentent pas toutes le meme lien au lieu ni les memes organisations d'acteurs pour les mobiliser, les faire reconnaitre et les proteger. Parfois importants et revendiques, parfois plus faibles et moins revendiques, ces liens au lieu sont heterogenes et plus ou moins construits. (4)

Une analyse de la notion de lien au lieu dans les travaux francais comme grille de lecture de la diversite quebecoise

Dans ce contexte, la question est de comprendre comment au sein de differentes productions localisees, sur des territoires aux ressources et configurations d'acteurs differentes sont creees ou non, revendiques ou non, ces differents liens au lieu. Pour repondre a cette question, la notion de lien au lieu demande d'etre approfondie. En effet, c'est a travers elle que se legitime ou non la reconnaissance des AO et des IGP. Plusieurs travaux conduits en France ces dernieres annees peuvent nous y aider. Ils montrent que les liens qui unissent produit et lieu ne se fondent jamais uniquement que sur des composantes physiques, geologiques ou pedoclimatiques mais sont, aussi et surtout, le fruit d'une construction sociale. En effet pour que les liens au lieu s'expriment encore faut-il qu'ils soient reveles par des modes d'elaboration imagines par les hommes au fil du temps. Ces techniques de production et de transformation qui vont intervenir a des degres divers dans la production et la fabrication vont au bout du compte influencer la qualite finale du produit (Barjolle et al 1998). Ainsi les types de lien qui unissent la qualite des produits a un lieu relevent d'un systeme complexe qui ne peut etre reduit ni aux seuls criteres physiques, ni aux seuls criteres historiques et culturels (Delfosse 1999, 2002). L'inscription au lieu releve avant tout d'une anteriorite de pratiques collectives specifiques inscrites, transmises et evoluant dans la culture locale (Berard et al 2004 ; Berard et Marchenay 2007). C'est donc essentiellement le partage collectif de savoir et savoir-faire specifiques locaux sur un temps long (5) qui permet l'ancrage d'un produit dans un lieu. La construction des liens au lieu est donc complexe, multiforme et souvent difficile a apprehender. Delfosse ecrit a ce sujet qu'en ce qui concerne les liens, il y a des relations objectives mais non percues et des relations percues mais qu'on ne peut pas prouver ou objectiver (Delfosse 1999). On peut donc dite que le lien au lieu, loin d'etre fonde sur des criteres uniquement physiques, est une construction sociale influencee par quantite de facteurs differents.

Hypotheses, choix des terrains et methodologie

Partant de la, deux hypotheses peuvent etre posees. La premiere affirme que le lien au lieu se construit plus qu'il n'est donne. Elle affirme que cette construction depend de l'ensemble des ressources physiques, sociales, culturelles et historiques d'un lieu, ainsi que des configurations d'acteurs qui y sont presents. La seconde soutient que l'existence de liens (physiques, historiques, culturels) est une condition necessaire, mais non suffisante a la reconnaissance d'AO et d'IGP. En effet elle dependra plutot de la capacite des acteurs a creer un collectif permettant la construction, la revendication et la protection de ces liens.

Pour confirmer ou infirmer ces hypotheses, quatre productions localisees ont ete choisies en regard des configurations d'acteurs qui les portent, ainsi que des ressources des territoires sur lesquels elles se developpent. Il s'agit de la canneberge des Bois Francs, de la fraise de l'Ile d'Orleans, de la pintade de la Vallee du Richelieu et de l'agneau de Charlevoix. Pour deux d'entres elles (Agneau de Charlevoix et Fraises de l'Ile d'Orleans), l'ancrage territorial s'inscrit dans des lieux qui peuvent etre consideres comine des territoires identifies, c'est-a-dire reconnus pour leur specificite et beneficiant d'un certain nombre de ressources (traditions de tourisme, de gastronomie, de productions alimentaires). Pour les deux autres (pintade de la Vallee du Richelieu et canneberge des Bois Francs) l'ancrage se fait dans des lieux que l'on peut considerer comine des territoires en construction, ne beneficiant pas de ces ressources. Longtemps consideres comme des lieux de passages plus que de destination, ils ne presentent pas d'anteriorite de production agricole particuliere, ni de tradition de tourisme ou de gastronomie. Dans le premier cas les ressources des territoires sont facilement mobilisables, alors que datas le second elles sont a construire. Ces quatre productions presentent egalement des configurations d'acteurs differentes. Le choix a ete fait d'apprehender ces configurations via l'existence ou non d'un cahier des charges pour chaque produit. Les productions pour lesquelles un cahier des charges existe sont considerees comme ayant un degre d'organisation collective plus pousse (Pintade de la vallee du Richelieu, Agneau de Charlevoix). Celles, pour lesquelles il n'existe pas de cahier des charges sont considerees comme ayant un degre d'organisation collective plus faible (Canneberge des Bois-Francs, Fraises de l'Ile d'Orleans).

Notre recherche (6) a alors consiste, sur ces quatre territoires, a interroger les liens au lieu construits et revendiques par les professionnels (agriculteurs, distributeurs, agents de developpement ...) impliques dans ces productions.

Un collectif et un territoire en gestation : le cas de la canneberge (7) en Bois-Franes

La production de canneberge en Bois-Francs est recente et abrite 85% de toute la production quebecoise (8). Si la premiere cannebergiere y a ete implantee dans les annees 1930 ce n'est qu'a compter des annees 1990 que d'autres entreprises s'y sont installees. Aujourd'hui elles sont 37 a approvisionner les trois transformateurs installes localement. Cette zone, de plus de 1000 h, espace de marais et de tourbieres dont les sols sont sableux et tres acides, ideale pour la culture de canneberge, se distinguait il y a vingt ans par son sous-developpement et son manque d'attractivite.

Malgre cet espace de production qui par ses caracteristiques pourrait s'assimiler a un << terroir >>, les producteurs et les transformateurs de canneberges, ne construisent comme ressources et ne revendiquent que tres peu les liens au lieu. Lorsqu'ils le font ce sont essentiellement sur des aspects physiques mais aussi en termes d'inscription dans la societe locale. L'aspect physique est revendique du fait que ces grands espaces plats de sols acides necessaires a la culture, dans un climat nordique, permettent les amenagements des champs en vue de leur inondation pour la recolte. Par contre, aucun aspect terroir n'est revendique, la culture etant trop recente pour les producteurs. En ce concerne l'inscription dans la societe locale, s'ils associent peu la canneberge a leur territoire, la production est par contre tres facilement associee a l'Amerique du nord et a sa culture alimentaire. Ce lien justifie pour eux l'investissement realise pour faire connaitre la production et par la meme occasion son territoire. Les liens du produit avec la vie culturelle locale sont recents et passent par un centre d'interpretation. Celui-ci diffuse des savoirs sur la production et permet aux Quebecois de visiter les exploitations au moment de la recolte. Son objectifest de faciliter le lien entre la production et le territoire et tout en favorisant le tourisme par la mise en place de fetes locales de la canneberge.

Les savoir-faire mobilises pour la production sont peu associes au lieu par les producteurs et les transformateurs. Pourtant on ne peut nier une reelle specificite des techniques au sein de cet espace de production. En effet, partout ailleurs en Amerique, les techniques de production de la canneberge sont intensives, construites pour une production industrielle de masse essentiellement vouee a la transformation. Dans la zone des Bois-Francs, les techniques de production sont raisonnees et pour une partie meme biologique. En effet, le climat limite l'attaque des insectes et reduit les risques de maladies propres aux cultures qui se font plus au sud. L'usage d'intrants est donc moindre ce qui permet aux producteurs d'afficher une qualite sanitaire plus grande. Pour eux, cela permet de revendiquer une specificite sans qu'elle soit cependant associer au lieu dans la commercialisation.

Une notoriete de provenance a valoriser collectivement : la fraise de I'Ile d'Orleans

Le second cas qui retient notre attention est une production o15 une centaine d'acteurs aux strategies multiples et peu organises collectivement beneficient tout a la fois d'une longue tradition de production, d'une forte notoriete de leur produit et de la renommee d'un territoire identifie et aux multiples ressources. Les liens au lieu revendiques sont avant tout physiques et pedoclimatiques.

C'est en effet grace au micro climat qui protege des gels tardifs du printemps et de l'automne et de l'abondance de neige en hiver qui protege les plants et les plantes des grands froids, qu'une production maraichere diversifiee a pu s'installer sur l'Ile des le 18ieme siecle. C'est grace a ce meme climat et des techniques de production qui, sans etre homogenes ont une histoire commune, que la fraise peut revendiquer une qualite specifique selon les producteurs. Pour les producteurs, la fraise est un produit phare du patrimoine agricole de l'Ile. C'est pour eux un produit de terroir, car malgre l'absence de savoir-faire communs formalises, elle se differencie suffisamment des autres fraises produites au Quebec pour etre reconnue et susciter une demande forte de la part des consommateurs.

La renommee des fraises de l'Ile est aussi, le fait de l'image hautement touristique que renvoie ce territoire par ailleurs historiquement percu comine la ceinture verte de Quebec. Le lien avec la societe locale est ainsi fortement revendique. Ce lien, fort et construit de longue date, participe a la notoriete de la fraise. Ceci a pour consequence d'attirer des visiteurs sur l'ile d'Orleans (l'auto cueillette y est tres populaire), de dynamiser et de diversifier l'economie locale a travers l'organisation de fetes locales dediees a la production. La commercialisation locale sert ainsi de vitrine a la production qui se vend aussi sur certains marches publics. Pendant longtemps, la question de la protection du nom Ile d'Orleans ne s'est pas pose, seule suffisait la rente provoquee par la notoriete du territoire. Puis les producteurs de fraises ont commence a conduire une reflexion sur la possibilite de faire proteger la denomination << fraise de l'Ile d'Orleans >> usurpee sur les marches. Ce projet s'est rapidement vu opposer de nombreuses resistances. En premier lieu est apparue la difficulte de differencier leurs fraises de celles produites sur les rives d'en face. Enfin, est apparue la difficulte de deposer une appellation << fraises de l'Iles d'Orleans >>, alors qu'une entreprise avait deja depose le nom << Les fraises de l'Ile d'Orleans Incorporee[R] >>. Enfin est apparue la difficulte d'harmoniser les pratiques des uns et des autres dans un cahier des charges. Les producteurs se sont donc tournes vers l'elaboration d'une marque de certification collective susceptible de proteger l'ensemble du patrimoine de l'Ile. Aucun lien entre les savoir-faire et le lien de production n'est donc ici revendique.

La construction d'une demarehe collective creatrice de territoire : la pintade de la Vallee-du-Riehelieu

Nous sommes en presence d'un produit qui, en termes d'ancrage, doit tout a la dynamique recente d'acteurs--un producteur (9) et des restaurateurs--qui ont du, pour ce faire, creer un territoire productif original et tenter d'influer sur son developpement par une valorisation locale. En effet la Vallee du Richelieu est un territoire peu identifie, (espace de grandes cultures periurbaines) trop proche de Montreal pour que des visiteurs viennent y passer plusieurs jours et trop eloigne pour qu'ils y viennent pour une journee.

Ici, les liens du produit au lieu sont recents dans leur construction et leur revendication. Aucun lien historique n'est revendique. Et pour cause, importee par les britanniques au 19ieme siecle et peu repandue au Quebec, la pintade connait une consommation nouvelle et encore peu habituelle dans la province. Lancee par des restaurateurs comme produit haut de gamme, se differenciant du poulet plus gras, le volatile ne trouve sa place sur les marches que depuis une dizaine d'annees. De la meme facon, les liens physiques et pedoclimatiques ne sont que peu revendiques. En effet, les qualites de la pintade ne sont attribuees ni a une tradition de production locale ni aux caracteristiques de l'espace ou elle est produite. Elles sont cependant dues a l'emergence dans ce lieu de savoirs et savoir-faire nouveaux et innovants, specifiques et peu delocalisables car issus d'une conjonction de facteurs particuliers. En effet, l'apparition d'une production de pintade dans la vallee du Richelieu s'est faite a la demande des restaurateurs qui desiraient proposer un produit, se differenciant des autres -fermier et a la qualite organoleptique superieure- afin d'attirer sur le territoire une clientele plus importante. L'objectif etait ici de construire un produit typique qui ne puisse etre consomme ailleurs. Dans cette perspective, la construction des savoirs et savoir-faire productifs est le resultat d'un processus en evolution constante ne d'une elaboration collective, d'allers-retours incessants entre des chefs et Un producteur. Pour proteger ce produit et sa specificite une marque de certification a ete deposee. De part sa denomination, elle revendique une provenance et un lien au lieu. Celuici est revendique via la specificite de savoir-faire propres a leur lieu de production. Un cahier des charges est elabore dans ce but. Il repond aux besoins des restaurateurs en termes de grosseur de la carcasse, de couleur de la chair, de tenue a la cuisson, de gout et de saveur. Une aire de production est definie. Elle s'etend sur toute la MRC de la Vallee-du-Richelieu. Hormis l'abattage qui se fait dans la MRC voisine, toutes les etapes d'elaboration des produits commercialises sous le nom pintade de la Vallee-du-Richelieu sont effectuees dans la zone. Il s'agit donc d'une organisation de la production strictement delimitee et locale renforcee par une convention passee avec les restaurateurs qui limite l'usage du nom << pintade de la Vallee-du-Richelieu >> a la vente du produit au sein du territoire. L'objectif de cette demarche est donc bien celui d'un developpement territorial. Le produit doit permettre d'identifier le territoire, d'y faire venir des touristes amateurs de gastronomie. Cet exemple sur un territoire peu identifie est interessant. Il montre la volonte de construire un lien entre un produit et un lieu en associant producteurs et restaurateurs.

Une demarche collective de developpement territorial se dirigeant vers une IGP : l'agneau de Charlevoix

Charlevoix est un espace de moyenne montagne situe a l'Est de la ville de Quebec. L'agriculture, presente depuis les premiers temps de la colonisation de la region au 17ieme siecle, est en fort retrait depuis le debut du 20ieme siecle. Avec moins de 200 exploitations, elle ne se maintient que grace a une differenciation forte de ses productions et au tourisme tres present dans la region. (10)

Ici, la construction et la revendication des liens au territoire est intimement liee a la volonte d'un petit groupe de producteurs et de restaurateurs de faire de Charlevoix la premiere region du Quebec a pouvoir beneficier d'une appellation d'origine (Chazoule et Lambert 2007). Cette volonte s'est traduite par la redaction d'un cahier ales charges commun a l'ensemble des producteurs. Il construit et cristallise plusieurs types de liens au lieu, dont le plus revendique est certainement le lien historique. Les producteurs soulignent aisement la tradition ancienne de cette production sur leur territoire. Ils rappellent qu'au debut du 20ieme siecle, la plupart des fermes de Charlevoix elevaient des agneaux. Animal de subsistance par excellence, il etait apprecie pour ses multiples fonctions au sein d'un systeme d'activites ou la polyculture-elevage et la foresterie alternaient.

Outre cette presence historique, les liens revendiques entre le produit et le territoire sont de deux types : physiques et sociaux. En effet, la relative pauvrete des sols et la rudesse du climat sont mises en avant pour justifier la specificite de la ration animale (agneaux de lait, absence de mais, l'utilisation des cereales locales que sont l'orge et l'avoine, paturage au printemps). Cette ration peu frequente au Quebec induit une croissance plus lente que celle de l'agneau standard nourrit au mais. L'agneau de Charlevoix est de ce fait considere comme un agneau leger possedant un grain de viande qui par sa couleur, sa saveur et sa texture a pu etre reconnu comme etant << significativement different >> lors d'un test en aveugle effectue par un organisme independant. Ainsi, c'est en majorite grace a une demande forte des restaurateurs que cette production a pu se developper dans Charlevoix. Ceux-ci, a la recherche de produits locaux se differenciant, ont participe avec les producteurs d'agneaux et d'autres entreprises locales a la creation de la route des saveurs de Charlevoix, premiere route agrotouristique du Quebec. C'est a travers la route des saveurs que s'est construit une inscription forte dans la societe et la culture locale de la region. En visitant les entreprises de production, en mangeant dans les restaurant, les consommateurs-touristes s'approprient tout a la fois l'histoire et les traditions de la gastronomie regionale.

Le projet de l'elevage de l'Agneau de Charlevoix, puis d'une reservation d'une Indication Geographique Protegee (IGP) ont ete concus dans une vision de developpement local alliee a une approche multifonctionnelle de l'agriculture. Les resultats de cette demarche sont une diversification supplementaire dans la production agricole, un complement de revenus a des exploitants pluriactifs, et une creation d'activite dans le domaine de la transformation et de la vente du produit fini. De facon plus large, le produit apporte un attrait supplementaire a un secteur touristique de plus en plus tourne vers la gastronomie.

Discussion et conclusion

Au terme de ces quatre monographies, on peut constater que chacune de ces productions est inscrite dans un processus d'ancrage territorial differencie en fonction de l'importance des ressources et des configurations d'acteurs existantes sur leur territoire. Dans les quatre cas, trois principaux types de liens au lieu se degagent, plus ou moins forts et plus ou moins actives dans le processus d'ancrage et de differenciation des produits. On trouve des liens ayant trait a la fois aux caracteristiques physiques, geologiques et pedoclimatiques de l'espace de production, mais aussi des liens qui ont trait au partage de savoirs et de savoir-faire specifiques s'etant developpes collectivement. On retrouve enfin des liens ayant trait a l'insertion sociale et culturelle de la production. Le tableau 1 met en evidence ces liens.

Les liens ayant trait aux composantes pedoclimatiques sont beaucoup plus facilement et spontanement revendiques dans les cas de productions vegetales (comme la canneberge ou la fraise de l'Ile d'Orleans). Un peu comme si ils pouvaient etre regardee comme l'unique responsable de la typicite du produit. Dans les deux cas, ce sont bien ces liens physiques qui semblent les plus legitimes et importants pourjustifier des caracteristiques specifiques des produits. Les autres apparaissent comme secondaires. Que la production s'ancre dans un territoire identifie ou en construction, a ici peu d'importance en realite. Par contre, te facteur semble devenir preponderant dans la revendication d'un terroir. En effet, dans le cas de la canneberge, la revendication de terroir est absente, comme si la faible historicite du produit (environ 20 ans) ainsi que la faible identite du territoire et de ses ressources encore en construction, excluait toute evocation du terme. Elle est beaucoup plus presente dans le cas de la fraise de l'Ile d'Orleans, sans etre toutefois totalement affirmee. Evoquee par certains producteurs, la denomination est repoussee par d'autres faute de pouvoir differencier suffisamment le produit de la concurrence voisine et d'un accord possible autour du cahier des charges. Absents des discussions avec les promoteurs de la pintade de la vallee du Richelieu, les liens physiques sont par contre revendiques dans le cas de l'agneau de Charlevoix, mais de maniere non spontanee puisque toujours lies au projet d'appellation qui en demandait une justification, qu'il a fallu construire.

Les liens lies a l'emergence de savoirs et savoir-faire collectifs, specifiques et peu delocalisables sont egalement differemment revendiques. Force est de constater qu'ils ont spontanement cites comme elements de differenciation du produit et d'ancrage territorial au sein des productions qui ont deja developpe autour du produit un collectif d'acteurs. C'est le tas de la pintade de la vallee du Richelieu et de l'agneau de Charlevoix pour lesquelles un cahier des charges existe. Ce cahier des charges, via les traductions qu'il a suscite et l'obligation de formaliser des savoirs et savoir faire communs a ainsi agi comme createur d'identite locale specifique. Dans ces deux cas, les savoirs crees autour de la specificite de la production, de l'alimentation locales des betes, de la proximite avec les restaurateurs sont revendiques dans la qualite particuliere du produit. Cette dimension, presque absente dans le cas de la fraise de l'Ile d'Orleans, semble par contre en construction dans le cas de la canneberge. Celle-ci veut en effet se differencier des ses concurrents americains et etre identifiee au niveau des Bois Francs comme une production moins industrielle et plus respectueuse de l'environnement. Elle n'ose cependant pas encore l'affirmer.

Les liens lies a l'insertion dans la societe locale sont fortement et spontanement revendiques dans les territoires identifies. Aussi bien en ce qui concerne la fraise de l'Ile d'Orleans qu'en ce qui concerne l'agneau de Charlevoix, ils viennent en justification de l'historicite des productions locales. Ici l'existence de ressources territoriales identifiees joue un role majeur. Les producteurs comme les acteurs de developpement les evoquent pour justifier la reputation des produits ; reputation qui s'est construite autour de traditions de consommation locales a travers des ventes en circuits courts. Bien que moins revendiques, ces liens sont aussi presents dans les deux autres cas ou ils sont spontanement evoques autour de projets de developpement local. Le developpement et l'ancrage des productions locales sont ainsi souvent vus comme un moyen de construire un territoire et une identite. Les deux cas de la canneberge et de la pintade sont caracteristiques de cette volonte. Le collectif unissant un producteur a des restaurateurs dans le cas de la pintade vise bien a creer une gastronomie locale de qualite, specifique et uniquement accessible sur le territoire. Le collectif cree autour du centre d'interpretation dans le cas de la canneberge vise egalement a permettre une identification de ce territoire et a exposer ses particularites et specificites.

La mise en evidence de ces differents liens, de leur emergence, de la facon dont ils sont evoques et revendiques, montre bien qu'ils ne preexistent pas aux strategies developpees par les acteurs mais en sont les temoins. En d'autres termes, c'est bien par la construction de strategies d'acteurs que ces liens emergent et se developpent, puis sont revendiques ou non pour caracteriser une production. Cela semble particulierement le cas du developpement des strategies d'appellations de lien au terroir. Il semble bien qu'au Quebec, la volonte des acteursde developper une strategie d'appellation, souvent dans un objectif de developpement regional, soit un facteur de construction de lien aux lieux. Que nous apprennent les differents exemples evoques ? Que l'anteriorite d'une production, son historicite, sa reputation, sa qualite specifique liee a un climat et des sols particuliers, ses traditions de consommation et de cueillette, sa grande insertion dans la societe locale, bien qu'etant les marques d'une appellation peuvent ne pas donner lieu a son emergence si la volonte des acteurs de se regrouper n'existe pas. Si cette volonte existe, par contre, des liens peuvent se creer, etre actives. Des strategies pour creer ou recreer des traditions de production et de consommation locale, des savoir-faire specifiques autour de cahiers des charges peuvent reunir des producteurs mais aussi des restaurateurs. L'exemple de l'Agneau de Charlevoix en est certainement le temoin le plus abouti mais d'autres existent au Quebec. Force est de constater qu'ici les appellations ne pourront etre uniquement la reconnaissance d'un lien preexistant au territoire, mais seront surtout des outils d'ancrage territorial des produits dans des lieux, ancrage qui se fera d'autant plus facilement qu'une volonte de certifier sera presente, que des acteurs se reuniront autour de projets collectifs et que cet ancrage sera associe a un projet de developpement local.

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Carole Chazoule (1)

Laboratoire d'Etudes Rurales (LER-SEREC, EA3728),

ISARA-Lyon, 23, rue Jean Baldassini

69364 Lyon CEDEX 07

Fabien Jouve

Laboratoire d'Etudes Rurales (LER-SEREC, EA3728)

Faculte des sciences de l'agriculture et de l'alimentation

Universite Laval, G1K 7P4

Remy Lambert

Faculte des sciences de l'agriculture et de l'alimentation

Universite Laval; G1K 7P4

(1.) Carole Chazoule est enseignante-chercheure a l'lSARA-Lyon et au Laboratoire d'Etudes Rurales (Universite Lyon 2), et Fabien Jouve est doctorant et Remy Lambert est vice-doyen a la recherche, Faculte des sciences de l'agriculture et de l'alimentation, Universite Laval

(2.) L'ensemble des interrelations qu'entretient un produit avec son lieu de provenance (le produit ne peut revendiquer de typicite lieu a son lieu de production) ou d'origine (le produit revendique son lieu pour justifier son caractere specifique).

(3.) La province a adoptee en 2006 une Iegislation permettant la reconnaissance de produits en AO (Appellation d'origine,) et IGP (Indication Geographique Protegee) selon le modele europeen.

(4.) Une premiere enquete a ete conduite en 2006 dans cinq regions quebecoises sur 12 produits identifies par les acteurs de ces regions comine des produits differencies (Canty et al 2006 ; Chazoule et al 2006).

(5.) La notion de profondeur historique doit cependant etre relativisee nous precisent Berard et Marchenay (2007). Dans la pratique europeenne, elle ne recouvre souvent qu'une seule generation et reste difficile a prouver sur le plan scientifique.

(6.) Une premiere enquete a ete conduite en 2006 dans cinq regions quebecoises sur 12 produits identifies par les acteurs de ees regions comme des produits differencies.

(7.) La Canneberge est une petite baie acidulee qui entre dans la tradition culinaire nord americaine.

(8.) Le Canada est le deuxieme producteur de eanneberges au monde apres son voisin du sud, et le Quebec exploite un peu plus d'un tiers des superficies canadiennes de canneberges.

(9) Pour le moment, la Pintade de la Vallee du Richelieu est produite dans une seule exploitation de Saint-Antoine sur Richelieu dans la Municipalite Regionale de Canton (MRC) de la Vallee du Richelieu.

(10.) Le tourisme est aujourd'hui l'activite phare du territoire. Il genere plus de 4000 emplois directs pour une population active de 13 240 en 2001
TABLEAU 1 Liens entre l'insertion sociale et culturelle de la
production

                       Territoire en construction
                       Canneberge des Bois Francs

                               Liens savoirs
            Liens              collectifs       Liens insertion
            pedoclimatiques    specifques       sociale

Collectif   Spontanement       En               Recent et pen
faible      fortement          construction     revendiques
            revendiques mais   autour d'une
            sans notion de     specificite
            terroir            mais peu
                               revendiques
                               encore

                       Territoires identifies
                      Fraise de l'Ile d'Orleans

                               Liens savoirs    Liens
            Liens              collectifs       insertion
            pedoclimatiques    specifiques      sociale

            Spontanement       Faiblement       Forlement
            fortement          revendiques et   revendiques
            revendiques,       sans tentative   comete
            avec tine notion   de raise en      justifiant la
            de terroir sous    avant            reputation du
            jacente liee a                      produit
            Phistoricite du
            produit stir le
            territoire

                    Pintade de la vallee du Richelieu

            Liens              Liens savoirs    Liens insertion
            pedoclimatiques    specifiques      sociale

Collectif   Non revendiques    Fortement        En cours de
fort        pour cause de      revendiques,     construction
            production         car              autour d'un profet
            recente            specifiques et   de relance de
                               peu              gastronomie
                               delocalisables   locale, mats
                                                faiblement
                                                revendiques

                        Agneau de Charlevoix

Collectif   Liens              Liens savoirs    Liens
fort        pedoclimatiques    specifiques      insertion
sociale

            Revendiques        Construits       Ancien et
            autour de la       autour du        donnant corps
            construction du    projet d'IGP     a l'image de
            projet d'IGP       et fortement     qualite
                               revendiques      specifique du
                                                produit
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Author:Chazoule, Carole; Jouve, Fabien; Lambert, Remy
Publication:Canadian Journal of Regional Science
Date:Jun 22, 2009
Words:5341
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