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Quelques arpents d'Amerique: population, economie, famille au Saguenay, 1838-1971.

(Montreal: Boreal Express 1996).

VOICI UN LIVRE muri pendant de nombreuses annees, edifie sur une documentation impressionnante et dont l'argumentation serree conserve sa force jusqu'a la fin. En effet, a l'origine et au coeur de son analyse, se trouve le concept de reproduction familiale applique a des colons, issus pour la plupart de Charlevoix, qui vinrent apres 1838 coloniser le Saguenay-Lac-Saint-Jean ou ils erigerent une societe qui, en 1971, etait repartie entre 65 communautes rurales et 12 villes. Plus de neuf sur dix des 28 656 immigrants arrives avant 1911 dans cette region etaient venus avec leurs familles. Quatre sur cinq etaient des agriculteurs et plus de la moitie des hommes. Comme ils etaient d'abord, selon Bouchard, <<en quete de terres pour leurs enfants>> et que celles-ci etaient abondantes, on peut en deduire que leurs motifs etaient plus socioculturels qu'economiques. Mais, etant donne que ces colons etaient peu nombreux et la terre en grande abondance au Saguenay, on peut s'etonner que pres d'un tiers de ces migrants en charge de familles aient quitte la region avant 1911. D'ailleurs quatre sur dix des garcons et des filles nes au Saguenay entre 1842 et 1881 firent de meme. (44) Sans doute furent-ils attires, comme la majorite des couples qui avaient quitte Charlevoix entre 1852 et 1861, par des destinations urbaines et rurales plus prometteuses que le Saguenay (M. Hamel, RHAF, 1993).

Evidemment, Bouchard s'interesse surtout a ceux qui persisterent et, dans cette categorie, a la paysannerie prolifique, dont le taux de natalite ne s'abaissa au-dessous de 50 pour 1 000 qu'apres 1930 (entre 9 et 11 enfants vivants avant 1920, ce qui excedait, dit-il, la fecondite des Hutterites) et dont la priorite etait l'etablissement des enfants sur des terres. Pour ces paysans, le rapport a la terre et a la famille etait essentiel et l'agriculture etait <<l'axe integrateur>> de son economie. Ainsi, selon Bouchard, le mouvement de prise de possession du terroir se deroula d'Est en Ouest, dicte principalement par les besions de la famille en terres et son desir d'avoir acces, a chaque etape de la colonisation, a celles qui etaient de meilleure qualite avant d'aller vers les autres. (22, 33)

La reproduction familiale etait donc le <<principal moteur du peuplement>> et le mecanisme qui l'assurait etait la transmission des biens. Trouver des terres pour ses fils et en etablir plusieurs avant le moment de sa retraite et de sa propre donation en faveur de l'un d'eux, prevoyant alors l'indemnisation des enfants qui n'avaient rien recu, tel etait l'objectif egalitaire. La famille saguenayenne etait nucleaire mais, a l'etape de la donation, la maison <<paternelle>> etait souvent, pour des annees a venir, habitee d'un ou deux couples et de members celibataires de la famille. Bientot, avec l'expansion du peuplement et la saturation du terroir, vint le moment ou, en nombre croissant, les fils furent obliges d'aller prendre des terres plus loin. Chose interessante, selon les chiffres de Bouchard, le plurietablissement des fils commenca a decliner longtemps avant que ne se manifestent les premiers signes de saturation generalisee du terroir: 78 pour cent des fils furent etablis au debut, 50 pour cent vers 1900 et 23 pour cent entre 1922 et 1931. (214) Cet accroissement du pourcentage des fils a compenser ne serait-il pas tout autant le fruit de l'augmentation du cout de la terre et de la pauvrete des habitants que de l'anciennete des paroisses? Bouchard, tout en indiquant qu'il y avait la une source de differenciation et d'inegalite (279), soutient que la visee egalitaire du systeme de transmission des biens fut neanmoins respectee meme lorsqu'apres 1920 s'accelera la saturation du terroir, quand la vente de la terre fut substituee a la donation et qu'un pourcentage croissant des exclus de la transmission, surtout des cadets, retrograderent professionnellement sur place ou en ville. (24, 141-52, 210-9) C'est ainsi que se serait constituee et reproduite une paysannerie egalitaire aux enormes ramifications parentales qui, de co-integree qu'elle etait avant 1920, eclata au cours des deux decennies suivantes. <<La Revolution tranquille: ce rendez-vous collectif, dit-il, ou le peuple a sans doute precede une bonne partie de ses elites.>> (472) Pour rehausser le mince degre d'autonomie de l'individu autorise par cette structure d'une grande pesanteur, Bouchard invoque des stereotypes anciens relatifs a l'independance et a l'entetement de l'habitant.

Au depart, l'economie paysanne reposait d'abord sur l'agriculture: dans un premier temps, une agriculture mixte, axee sur des pratiques et des equipements traditionnels, voire en regression technologique jusqu'aux changements de la fin du siecle. Vers 1900, elle prit rapidement le tournant de l'industrie laitiere et de l'association au marche sans pour autant emprunter la voie du capitalisme agraire. Apres avoir signale les nombreuses possibilites a cet egard et precise que l'integration de ces paysans au marche obeissait a une rationalite qui n'etait pas celle du capitalisme, Bouchard insiste sur la lenteur des changements subsequents, parle du <<demarrage rate>> de l'industrie laitiere et de la resistance au capitalisme en tant que formule etrangere a leurs pratiques de travail, leurs objectifs socioeconomiques et leur mode de vie. (58-99)

Si le paysan avait rate la <<coche capitaliste,>> c'est que, pour lui, la production du lait ne procurait <<qu'un revenu parmi d'autres, plutot qu'un profit.>> (148) En fait, le systeme a la base de l'activite paysanne, celui qui permettait de prendre avantage du capitalisme sans s'y engager, etait la pluriactivite, representee en particulier par le revenu d'appoint tire de la participation saisonniere a l'exploitation forestiere. Non seulement celle-ci etaitelle en harmonie avec sa vie materielle et sociale, mais elle n'entravait aucunement sa capacite <<comme groupe et comme acteur collectif.>> (101) Il existait donc <<un contraste entre un systeme de production industrielle, possede et gere de l'exterieur, et un systeme de reproduction marginalise relevant de la societe locale (petite bourgeoisie, rapports de patronage, omnipresence clericale).>> (482) L'eclatement de ce systeme en faveur d'une integration finale au capitalisme aurait resulte de facteurs externes ou internes, parmi lesquels la saturation du terroir, la transformation de l'industrie forestiere, l'urbanisation, l'alphabetisation et la contraception.

Bouchard resout la question de la reproduction inegale en disant que la paysannerie etait passee <<d'un egalitarisme a dominance masculine a un egalitarisme plus generalise>> (430) surtout perpetue en milieu urbain et meme accentue dans les familles ouvrieres. En faisant entrer l'education, facteur de promotion sociale, parmi les elements de la transmission, Bouchard se trouve a minimiser jusqu'a un certain point la portee discriminatoire du systeme. Bien que cela soit justifie en partie, et, ajoutons-le, rationnalise apres coup par les acteurs euxmemes, c'est quand meme mettre bien des choses tres complexes sur le dos de la transmission. D'autant plus que la proportion des cas ou l'instruction faisait partie des obligations des donataires (209) de la terre etait tres faible (4-5 pour cent). Il n'empeche que les filles et les cadets ne furent pas les seuls partiellement desavantages par ces pratiques successorales traditionnelles. A ce sujet, Bouchard se separe ici de Depatie, Lavallee, Landry et Bates qui soutiennent que les exclus masculins, obliges qu'ils furent de s'etablir au loin, de plus en plus sur des terres de moindre qualite, ou de se recycler en nombre croissant dans des occupations inferieures, furent nettement defavorises. Tout cela, sans compter les indemnisations partielles ou nulles de ces exclus aussi bien que les charges qui, souvent, peserent sur le bien paternel a la suite de la donation.

En fait, dans ces pages d'une grande richesse, une collectivite pauvre, dont le systeme de reproduction ne favorise <<guere l'accumulation du capital paysan>> (235), trace tortueusement sa voie vers la modernite. Si on y voit bien le cheminement des visees egalitaires, on y voit assez peu specifie dans quelle mesure les inegalites firent aussi partie de sa substance. De 1871 a 1961, le pourcentage de ceux dont la dimension de la terre etait de plus de 100 acres fluctua entre 46 et 58 pour cent, ecart substantiel avec les autres que Bouchard explique en grande partie par l'accumulation d'avoirs fonciers pour redistribution aux fils et par la <<concentration de type capitaliste.>> (228) Mais, etant donne que la proportion des fils etablis sur des terres lorsque le mariage des parents durait 20 ans et plus, declina radicalement, de 53 pour cent qu'elle etait de 1842 a 1901, a 27 pour cent entre 1902 et 1931, pour ensuite tomber a 6 pour cent pendant la decennie suivante (217), on peut se demander dans quelle mesure le groupe qui concentrait la terre entre ses mains pour fins de profit, ne s'est pas de plus en plus, des le XIXe siecle, accru en nombre et eloigne par ses avoirs fonciers du reste du peloton. Dans ce cas, les inegalites qui existaient d'une paroisse a l'autre, d'une sous-region a l'autre et meme a l'interieur de chaque localite quant a la qualite des terres, a la taille des proprietes, au nombre d'animaux et au volume de la production n'auraient fait que s'accroitre avec le temps. Si la population agricole ne cessa de diminuer relativement a celle des villages et des villes a partir de 1871, ce n'est pas seulement parce que les campagnards ont cede a l'attrait de l'industrie et de la ville, mais aussi parce qu'ils furent forces d'y aller pour des raisons d'exclusion accrue, de pauvrete et, parfois, par besoin de reussir. Il est certain en tout cas que la taille de la paysannerie s'est amincie de 1840 a 1939. Parmi les 6 623 familles completes recensees par l'auteur et regroupees en cohortes de mariages, les non-cultivateurs constituaient 17 pour cent entre 1840 et 1859, 49 pour cent entre 1910 et 1914 et 78 pour cent entre 1935 et 1939. (180) Et cela, sans compter les disparites entre la partie agricole et le village, qu'on apercoit a peine dans le livre.

Pour situer cet Arpent d'Amerique dans un ensemble plus large, faut-il y inclure tous les lieux nord-americains ou proliferait le regime de la petite propriete? Bouchard ne va pas jusque-la mais en donne parfois l'impression. Pourtant, pour celui qui scrute ce vaste espace, qu'il s'agisse d'economie, de demographie, de rapport a la ville et d'alphabetisation, les ecarts dans les performances d'une region a l'autre pouvaient le plus souvent defier toute comparaison. Ainsi, en ce qui concerne la production des grains et racines par occupant en 1901, les Saguenayens pouvaient se comparer avantageusement (meme tres favorablement dans le cas de la Nouvelle-Ecosse) avec les cultivateurs du Nouveau-Brunswick, de l'Est et de l'ensemble du Quebec; mais ils etaient surclasses, par une marge enorme, par les producteurs de l'Ile-du-Prince-Edouard, de la plaine de Montreal, de l'Ontario et de la Colombie-Britannique. Par exemple, la recolte moyenne du producteur saguenayen de grains et racines s'elevait en 1901 a 404 boisseaux (le minot etant converti en boisseau) par occupant contre 544 pour celui de la region de Montreal, mais, la meme annee, celle du fermier ontarien etait de 1 344 boisseaux dans le Sud-Ouest, de 1 366 dans le Centre, de 692 dans l'Est et de 366 dans le Nord. Qu'en etait-il des clivages entre les producteurs individuels a l'interieur d'ensembles regionaux aussi disparates?

En somme, une oeuvre unique par l'ampleur de ses perspectives, de son encadrement conceptuel et methodologique et la complexite de ses analyses. A cet egard, elle marque une etape dans l'historiographie canadienne. En effet, de cette demarche rigoureuse emerge la vision d'une communaute regionale, homogene, traditionnelle, egalitaire, en paix avec son environnement et avec elle-meme, qui se construit pendant trois quarts de siecle et eclate dans les decennies precedant la Revolution tranquille. Cependant, on peut regretter n'y trouver qu' un echo assourdi de la lourdeur de l'institution familiale et a peine davantage sur les tensions suscitees par les crises demographiques et economiques et par les inegalites sociales et autres.

Fernand Ouellet,

York University
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Publication:Labour/Le Travail
Article Type:Book Review
Date:Sep 22, 1997
Words:1946
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