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Quand projet d'immigration rime avec inscription dans les cours de francisation. La trajectoire langagiere de neuf immigrantes scolarisees dans la region montrealaise/Quebec Immigration Immigration Project and Language Trajectory of Nine Immigrant Women in Montreal.

Introduction

Par contrainte ou par choix, seules ou en famille, de plus en plus de femmes quittent leur pays et prennent la destination du Quebec (Beaudoin 2010; Guilbaut 2005; Mongeau et al. 2007 ; Vatz-Laaroussi et al. 2007). Majoritairement d'origine europeenne dans les annees 1980, elles venaient plutot d'Asie, d'Amerique et d'Afrique vers les annees 2000 (Mongeau et al. 2007). Generalement, les immigrants sont classes en quatre categories : 1) l'immigration economique/les immigrants independants ; 2) le regroupement familial ; 3) l'immigration humanitaire ; 4) les autres immigrants (repondant surtout a des criteres d'ordre humanitaire) (Gouvernement du Canada 1995). Les participantes de cette etude appartenaient a la categorie de l'immigration economique.

Etant la seule province du Canada ou le francais est l'unique langue officielle, le Quebec a mis en place des politiques et des programmes pour proteger la langue francaise (Gouvernement du Quebec 2008). De ce fait, les immigrants non francophones sont invites a suivre des cours de francais gratuits accompagnes d'une allocation equivalant a l'aide sociale, mais qui est assortie d'une obligation d'assiduite en classe.

La feminisation de l'immigration au Quebec, l'interet a suivre des cours de francais en classe (Calinon 2007) et la place du genre dans la construction identitaire (Jeanneret 2010 ; Piller et Pavlenko 2001) sont des elements du parcours de vie et d'apprentissage de ces femmes qui meritent que l'on s'y interesse. De plus, chez ces immigrantes, les bouleversements culturels, identitaires, voire pedagogiques, se traduisent souvent par des difficultes de differents ordres, dont celle de la perseverance aux etudes (Cardu et Sanschagrin 2002).

La trajectoire langagiere

Jusqu'a maintenant, au Quebec, peu d'ecrits ont evalue le processus d'appropriation de la langue francaise dans les cours de francais gratuits offerts aux immigrants adultes (Bourassa-Dansereau 2010). Selon cette auteure (ibid), il faut se pencher sur l'experience individuelle pour comprendre la relation entre la langue et l'integration. Dans cette perspective, et dans le but de mettre en evidence la femme immigrante, actrice de son apprentissage durant le processus d'integration, nous avons tente de decrire et de comprendre la trajectoire langagiere au Quebec de quelquesunes d'entre elles. Selon Jeanneret (2010), l'etude de la trajectoire des immigrants permet de degager les relations entre l'etablissement dans un pays francophone, l'adaptation identitaire et la motivation a apprendre la langue francaise. Dans notre recherche, le projet personnel lie a l'immigration, la motivation d'accomplissement et la socialisation langagiere constituent cette trajectoire langagiere.

Pour Boutinet (1995), dans le cadre d'un changement de lieu (ici, un changement de pays), le projet du migrant peut se traduire par le debut d'une formation, c'est-a-dire la frequentation d'un etablissement en vue d'acquerir de nouvelles connaissances pour mieux fonctionner et pour mieux gerer le changement. Pour les participantes de notre recherche, l'inscription au cours de francisation participe a ce debut d'une formation, qui s'inscrit plus largement dans un projet personnel (retour aux etudes, trouver du travail, etc.). En etudiant le debut d'une formation comme s'il s'agissait d'un projet, Boutinet (1998) a mis en evidence le role de la motivation. Il explique :
La motivation dans sa double dimension de mise en relation et de
relativisation sera cette capacite de me determiner des buts en
fonction de motifs susceptibles de les justifier ; elle se traduira
dans ma capacite a mettre continuellement en relation motifs et buts et
les relativiser [sic] au regard d'autres projets possibles (ibid. : 90).


Pour lui, l'individu (l'apprenant migrant) entre en relation avec son milieu, d'ou la fonction relationnelle de la motivation, que l'on peut voir a travers la socialisation langagiere. De ce fait, si l'on se refere a Nuttin (1985), le cours de francisation necessiterait egalement une motivation d'accomplissement. Pour cet auteur, la motivation de l'adulte signifie << avoir l'intention de faire quelque chose, former le projet ou avoir le but de... >> (ibid. : 36). Cette motivation d'accomplissement se manifeste par les moyens que l'individu met en oeuvre pour realiser son projet.

De plus, la realisation d'un projet necessite du temps. Ainsi, la motivation d'accomplissement, les moyens et le temps sont en constante relation dans la realisation d'un projet : c'est le cas de l'apprentissage d'une deuxieme langue en contexte d'immigration. A cet effet, les acquis de l'individu sont des outils importants pour le passage a l'action dans le moment present.

Par ailleurs, meme si le cours de francisation requiert un investissement de temps pour les immigrants, il favoriserait leur processus d'integration. A titre d'exemple, c'est en parlant en francais avec les autres membres de leur communaute qui maitrisent le francais que les immigrants non francophones peuvent a la fois pratiquer la langue francaise et en apprendre davantage sur le fonctionnement de leur societe d'accueil (Amireault et Lussier 2008), ce qui, a notre sens, represente une forme de socialisation langagiere, qui favoriserait l'integration des immigrants.

La socialisation langagiere est souvent examinee a travers une approche interactionniste (Giddens 1979; Pekarek Doehler 2000; Pochon-Berger 2010). La recherche a ce sujet etudie a la fois la socialisation dans l'apprentissage et l'acquisition d'une deuxieme langue (ou de la langue maternelle) et la socialisation par l'utilisation de la langue. Avec ce concept, on etudie les << details du discours et de l'interaction sociale afin de decouvrir les methodes et les preferences des participants >> (Schieffelin 2007: 18). Dans l'ensemble, la place primordiale de l'individu comme apprenant competent et proactif emerge de la conception de la socialisation langagiere.

La socialisation langagiere cernee par une approche descriptive

Dans la presente etude, la socialisation langagiere est cernee par une approche descriptive. Concretement, il s'agit de decrire les actions entreprises pour apprendre le francais. De toute la litterature consacree a la socialisation langagiere, nous avons retenu que l'apprentissage d'une langue << ne peut etre reduit a l'apprentissage ni d'un systeme ni de regles communicatives, mais apparait comme le developpement de la capacite meme de participer a une pratique sociale >> (Pekarek Doehler 2000: 7). Les pratiques sociales constituent les actions qui permettent a l'immigrant de sentir une appartenance a la societe d'accueil (travail, vote, benevolat, etc.). Par consequent, l'acquisition d'une langue implique la mise en relation de trois entites : un apprenant (ou alloglotte (1)) avec son identite, une langue, et un contexte (Porquier et Py 2004). Ainsi, lors de la socialisation langagiere en classe, l'adulte immigrant apprendra les codes sociaux de sa societe d'accueil en observant les activites de ses pairs et de ses enseignants (Rogoff 1990). Parallelement, lors des interactions en classe, l'enseignant accompagne les immigrants et soutient leur apprentissage des notions linguistiques et grammaticales de meme que des elements culturels de leur pays d'accueil. La classe devient une << communaute de pratique >> (Wenger 1999), terme qui designe un ensemble d'individus qui travaillent ensemble a l'atteinte d'un but. Elle se caracterise par l'importance de la participation active des membres, par leur socialisation et par leur developpement identitaire.

Outre le soutien a l'apprentissage offert par l'enseignant, le partage des connaissances et l'observation des autres apprenants lors de la socialisation langagiere en classe, l'adulte immigrant doit acquerir des savoirs de nature pratique lui permettant de << participer concretement a des activites sociales >> (Pochon-Berger 2010: 34). Les pratiques sociales sont des activites qui encouragent l'usage de la langue du pays d'accueil tout en permettant de tisser des liens avec les autres membres de la communaute. Ces activites favorisent un sentiment d'appartenance a la societe d'accueil (le benevolat, le travail en equipe, la participation a la vie sociale, etc.). Precisons que << l'individu n'acquiert pas "la culture" ; il acquiert plutot un ensemble de pratiques qui lui permet de vivre en societe >> (Schieffelin 2007 : 18). En outre, d'apres Schieffelin (2007) et Pekarek Doehler (2000), cette socialisation et ces interactions donneront lieu a des echanges interpersonnels qui touchent a l'identite de l'apprenant et l'aident a connaitre et a maitriser davantage les normes de sa societe d'accueil (role de l'environnement dans l'echange, gestuelle, etc.).

Le processus de socialisation langagiere s'inscrit dans le temps et dans l'espace du parcours particulier de chaque immigrant. Tout en apprenant la langue francaise, celui-ci entretient un certain rapport a cette langue, d'autant plus qu'au moment de l'apprendre, une proportion importante d'immigrants connaissent deja de nombreuses langues.

Le rapport a la langue et le plurilinguisme

Le rapport a la langue recouvre des aspects cognitifs, subjectifs et affectifs qu'un sujet entretient lors de son apprentissage (Perregaux 2002). Il varie selon le contexte et les outils dont la personne dispose durant son apprentissage. Ainsi, le rapport a la langue se manifeste quand :
[l]'adulte a travers le recit de son parcours educatif va questionner
[sic] les evenements de sa propre histoire, les partager parfois avec
d'autres personnes en formation et finalement activer l'emergence de
son propre changement dans le rapport qu'il etablira entre ses savoirs
experientiels et les savoirs auxquels il est confronte dans son lieu de
formation (ibid. : 82).


Il semble donc que le rapport a la langue varie d'une personne a l'autre selon son projet personnel, sa motivation d'accomplissement et la place qu'occupe la socialisation langagiere dans les differentes spheres de sa vie. Parmi ces elements se manifeste egalement le plurilinguisme de l'adulte. En effet, plusieurs immigrants qui apprennent la langue du pays d'accueil sont deja plurilingues. Le plurilinguisme se definit << comme la pratique de plusieurs langues a des niveaux differents et pour des usages differents : langues parlees sur le plan domestique [...], sur le plan regional ou communautaire [...], sur un plan d'echanges economiques >> (Gohard-Radenkovic 1999: 21).

Methodologie

Pour atteindre notre objectif, qui etait de decrire et de comprendre la trajectoire langagiere de neuf femmes immigrantes, nous avons choisi l'approche biographique, dont l'une des formes d'exploitation est la biographie langagiere, << qui est avant tout un recit plus ou moins long, plus ou moins complet ou une personne se raconte autour d'une thematique particuliere, celle de son rapport aux langues, ou elle fait etat d'un vecu particulier, d'un moment memorable >> (Perregaux 2002: 83). Toujours selon Perregaux (2002), du cote du chercheur, la biographie langagiere favoriserait l'identification des moments cles et des changements de comportements dans l'apprentissage de l'apprenant. Citant Kilanga Musinde (2006), Simon et Thamin soulignent que :
[l]es biographies langagieres permettent au chercheur de cerner les
lieux de processus reflexifs, de saisir certaines traces des influences
mutuelles des langues en contact et d'entrevoir certaines
manifestations de la conscience plurilingue a travers les pratiques
langagieres declarees, qui sont necessairement passees par le filtre
des representations et attitudes (2009: 5).


Le recrutement des participantes de notre etude a eu lieu dans un cours de francisation d'un centre d'apprentissage de Montreal. Toutefois, la collecte des donnees s'est deroulee en dehors des cours de francais et s'est etalee sur quatre mois. Pour les besoins de l'entrevue et de la redaction du journal d'apprentissage, nos criteres de selection des participantes de la recherche etaient qu'elles soient allophones et, au minimum, de niveau intermediaire en francais langue seconde (2). Notre echantillon comprend : trois Colombiennes, une Danoise, une Chinoise, une Venezuelienne et trois Moldaves. Toutes sont agees de 25 a 45 ans et sont venues s'installer au Quebec en tant que residentes permanentes. Elles sont scolarisees et possedent un diplome universitaire. En outre, elles ont directement emigre de leur pays d'origine vers le Quebec. Quant a leur annee d'arrivee, elles sont toutes arrivees au Quebec, sauf l'une d'entre elles, au courant de l'annee 2012. Au moment de notre collecte de donnees, aucune d'entre elles ne travaillait, toutes etant inscrites dans un cours a temps complet.

Les outils utilises pour notre collecte de donnees sont l'entrevue et le journal d'apprentissage des participantes. Le choix des deux entrevues et du journal d'apprentissage se justifie par le fait que la trajectoire langagiere se construit dans le temps et l'espace. De plus, les auteurs de reference de la biographie langagiere (Cognigni 2009 ; Simon et Thamin 2009) insistent sur son aspect reflexif. Ainsi, notre etude comportait deux entrevues complementaires. La premiere entrevue, de type exploratoire, portait sur les premiers contacts des repondants avec la langue francaise, leur projet personnel d'immigration, leur motivation d'accomplissement et leur socialisation langagiere dans les classes de francais et en dehors (les langues parlees en classe et a la maison, les efforts deployes pour maitriser le francais, la langue parlee avec les amis, les amis parlant le francais, et les activites sociales).

Quant au journal d'apprentissage, il ne visait pas a evaluer la qualite de l'ecriture, mais a faire ressortir les elements abordes lors de la premiere entrevue. Les participantes pouvaient ecrire dans leur langue maternelle en cas de difficulte, mais aucune d'elles ne s'est prevalue de cette permission. Toutes ont entame individuellement la redaction de leur journal immediatement apres la premiere entrevue, redaction qui s'est poursuivie durant un mois, puisque le calendrier habituel des cours a temps complet offerts dans les etablissements s'etend generalement sur un mois.

Pour ce qui est de la deuxieme entrevue, elle adopte un caractere reflexif sur les elements de la premiere entrevue et du journal d'apprentissage. Nous avons choisi d'inclure une deuxieme entrevue compte tenu de notre objectif de recherche. En effet, il nous semblait evident que pour decrire et comprendre la trajectoire langagiere des femmes immigrantes qui suivent les cours de francais au Quebec, un laps de temps entre les entrevues etait necessaire. A la difference de la premiere entrevue exploratoire, l'entrevue reflexive requiert plus de reflexivite et de distanciation de la part de la participante.

Les donnees ont ete traitees a l'aide du logiciel N'Vivo et ont ete soumises a une analyse thematique en deux etapes : d'abord la description de la trajectoire langagiere de chaque participante sous forme de recit, puis l'analyse transversale des donnees. Au terme de la premiere etape d'analyse, nous avons obtenu neuf recits de trajectoire langagiere. Ce sont ces neuf recits que nous avons exploites pour faire l'analyse transversale, qui consiste entre autres a degager des typologies de trajectoire langagiere. Nous presentons dans la section suivante certains resultats sur la socialisation langagiere de nos repondantes et en discutons.

Resultats sur la socialisation langagiere

Il importe de preciser que les neuf participants ont donne des reponses parfois convergentes, parfois divergentes (personnalite, disponibilite du conjoint, rapprochement de la communaute d'origine au lieu de la societe d'accueil, etc.) et qu'aucune generalisation n'est possible, meme si certains profils se degagent.
Groupe d'age     25-35 ans  25-35 ans     25-35 ans       25-35 ans

Nom fictif       Farida     Fabienne      Francine        Francoise
Pays de          Colombie   Colombie      Moldavie        Moldavie
naissance
Etat             Mariee     Conjointe de  Mariee          Mariee
matrimonial                 fait
Nombre                                                    2 ; 1 an (a la
d'enfants ; age  0          0             0               garderie) et
des enfants                                               6 ans
Langue(s)        Espagnol,                Roumain,        Roumain,
parlee(s) et     anglais    Espagnol      anglais, russe  russe
apprise(s)
Activites        non        art, design   non             non
sociales
                                                          Lecture,
Passion(s)       Lecture,   Voyage, gym,  Mots croises,   musique,
                 musique    danse         sudokus         promenade,
                                                          voyage
Amis parlant le  Peu        Peu           Peu             Peu
francais

Groupe d'age     36-45 ans

Nom fictif       Frederique
Pays de          Moldavie
naissance
Etat             Mariee
matrimonial
Nombre           2 ; 4 mois (a la
d'enfants ; age  garderie) et
des enfants      3 ans
Langue(s)        Roumain,
parlee(s) et     russe, anglais
apprise(s)
Activites        non
sociales
                 Lecture,
Passion(s)       voyage,
                 couture, sport

Amis parlant le  Pas du tout
francais

Groupe d'age        36-45 ans        25-35 ans         25-35 ans

Nom fictif          Estelle          Emilie            Erica
Pays de             Danemark         Chine             Venezuela
naissance
Etat matrimonial    Mariee           Celibataire       Mariee
Nombre
d'enfants ; age     2 ; 5 et 7 ans   0                 0
des enfants
Langue(s)
parlee(s) et        Danois, anglais  Chinois, anglais  Espagnol, anglais
apprise(s)
Activites sociales  Benevolat        Benevolat         A la recherche de
                                                       benevolat
Passion(s)          Sport            Musique, films    Sport, histoire,
                                                       casse-tete
Amis parlant le     Peu              Peu               Peu
francais

Groupe d'age        36-45 ans

Nom fictif          Eva
Pays de             Colombie
naissance
Etat matrimonial    Mariee
Nombre              Enceinte de
d'enfants ; age     8 mois
des enfants
Langue(s)           Espagnol,
parlee(s) et        anglais
apprise(s)
Activites sociales  A la recherche de
                    benevolat
Passion(s)          Films, musique

Amis parlant le     Peu
francais


Les premiers contacts avec la langue francaise

En reponse a la question << Racontez-moi comment vous en etes arrivee a la decision d'apprendre le francais et des moments memorables marquant le choix de cette langue >>, les propos se resument comme suit.

Les neuf participantes ont choisi d'apprendre le francais plutot que d'autres langues etrangeres dans leur pays d'origine. En outre, certaines (trois) ont appris le francais soit a l'Alliance francaise de leur pays, soit en autodidacte, soit en payant un professeur prive. Il s'agissait pour elles de se preparer a l'entrevue de selection des immigrants du Quebec afin d'obtenir le statut de residentes permanentes. Comme l'obtention d'un visa d'entree au Canada prend en general une annee, certaines d'entre elles ont profite de ce temps pour ameliorer leur connaissance du francais a l'aide de cours en ligne offerts par le gouvernement du Quebec pour les immigrants de niveau intermediaire en francais langue seconde. Le fait que leur projet d'immigration ait ete autant prepare (ce qui n'est generalement pas le cas pour les refugies) influence fortement leur motivation a apprendre le francais au Quebec, leur projet personnel, voire leur socialisation langagiere, selon une approche descriptive.

Les langues parlees en classe au Quebec

Toutes les participantes ont souligne l'importance de l'immersion totale dans la langue francaise que permet un cours a temps complet. Autrement dit, elles sont amenees a parler en francais avec leurs compatriotes et les autres eleves. Concretement, en classe, elles sont assises avec des personnes d'autres nationalites afin d'eviter au maximum les interactions dans la langue maternelle. A propos de la dynamique generale de la classe, Farida evoque par exemple l'importance des autres eleves :
Le monde parle en francais en classe. Il y a une chose tres bonne dans
ma salle de classe, c'est que tout le monde, c'est melange, je
m'assieds et j'ai des compagnons, a droite, ce sont des Moldaves et a
gauche, ce sont des Ukrainiens. Dans la classe, nous parlons
francais... les jours c'est different pour tout le monde, mais en
general, tout le monde participe... et avoir la tolerance et le respect
et apprendre de lui et savoir que nous avons un lien. Il y a un
sentiment d'humanite et qu'importe si nous venons de differentes
parties du monde avec des cultures, des traditions tres differentes,
car dans ce moment-la, on est en train de vivre une experience tres
proche. Ce n'est pas seulement le francais, on est en train de partager
une salle de classe pendant 7 heures tous les jours et c'est tres
intense. Il y a des choses qui passent dans la classe, se comprendre
bien avec les autres, il y a des personnalites aussi, des differences
culturelles... il y a beaucoup de tolerance et c'est tres bon, c'est
tres bon qu'on a cet espace pour reflechir ensemble que nous sommes en
train de vivre (3).


Les langues parlees a la maison

Comme les conjoints de cinq des neuf participantes suivent egalement le cours de francisation du ministere de l'Immigration, de la Diversite et de l'Inclusion (MIDI), ils parlent le francais ensemble en faisant leurs devoirs a la maison. Les participantes considerent cet aspect de leur relation amoureuse comme de l'entraide. Pour Frederique, en plus du temps passe a parler en francais avec son conjoint, elle est aidee par son enfant d'age scolaire. Ce moment l'aide a renforcer ses apprentissages :
Chaque jour, moi et ma fille faisons ensemble les devoirs, et pour moi,
c'est un plus, parce que je fais connaissance avec divers mots que je
ne connais pas, je decouvre beaucoup de choses, j'apprends en meme
temps aussi. Ma fille rit que nous soyons etudiants a notre age.


Deux participantes sans enfant, apres avoir termine leurs devoirs a la maison, parlent avec leur conjoint dans leur langue maternelle. Dans ce cas, l'utilisation de leur premiere langue revet un caractere affectif :
C'est plus frequent de parler [ma langue maternelle]. Nous parlons
[notre langue maternelle]. C'est naturel parler sa langue (Farida).


Si le recours a la langue maternelle est d'ordre affectif pour ces deux participantes, Francoise et Frederique precisent en outre qu'il amene leurs enfants a ne pas oublier leur culture d'origine et leur permet de communiquer et de garder contact avec leur famille elargie dans le pays d'origine :
Nous ne parlons pas en francais a la maison, car nous voulons que nos
deux filles [l'une est a la garderie et l'autre est a la classe
d'accueil] parlent aussi [notre langue maternelle] parce qu'ils
entendent le francais a l'ecole et a la garderie, nous voulons qu'elles
n'oublient pas notre langue maternelle parce que la langue maternelle
est notre langue, pour communiquer avec les grands-parents (Francoise).


Les actions entreprises pour maitriser le francais

Pour etre en contact avec la langue francaise, l'ensemble des participantes utilise les medias francophones (television, radio, livres). Par exemple, une participante aime les emissions pour enfants parce que le debit des paroles est lent et que le vocabulaire est simple. Une autre participante a l'habitude d'aller sur Internet pour renforcer ses apprentissages en faisant des exercices de francais, en ecoutant des exercices phonetiques et en lisant des articles en francais :
J'ai l'habitude de chercher quelque chose sur l'Internet si je
comprends que je ne suis pas bonne dans tel ou tel sujet donc je mets
sur l'Internet, je cherche plus d'exercices, peut-etre d'autres
explications qui va permettre d'ameliorer... Il y a un mois, j'ai pris
l'habitude de lire le journal et lire les articles interessants, et si
je ne comprends pas un mot, je le cherche dans le dictionnaire,
j'essaie de l'utiliser apres ca (Francine).


La langue parlee avec les amis

L'utilisation de la langue maternelle avec les compatriotes vise a la fois a garder son identite et sa culture et a se sentir en securite sur le plan psychologique lors de l'arrivee dans un nouveau pays, comme l'explique cette participante :
Avec des amis, je parle [ma langue maternelle]... je trouve ca tres
naturel, parce qu'on est d'un niveau psychologique, je ne sais pas, on
arrive dans un milieu ou c'est tres complexe pour comprendre. Tu peux
partager avec eux [avec ses compatriotes dans sa langue maternelle],
c'est comme une chose tres necessaire pour se sentir confortable, se
sentir qu'on n'a pas peur de perdre des identites. Je trouve que c'est
tres important de parler sa langue avec. C'est plus de naturel (Farida).


De son cote, Francine evite les longues conversations dans sa langue maternelle lorsqu'elle est en compagnie de ses compatriotes. En general, elle prefere frequenter des amis francophones. Elle considere comme un manque de respect envers la population quebecoise le fait de parler sa langue maternelle en public :
J'ai beaucoup d'amis de mon pays ici. Malheureusement, les gens de mon
pays, ils preferent que je leur parle dans notre langue maternelle,
mais moi j'essaie d'eviter cette situation, moi, si je suis dans un
groupe, je vais parler dans une langue, c'est comme un manque de
respect pour les autres donc je parle en francais s'il y a des
questions en francais. Si c'est quelque chose de personnel, on peut
discuter dans notre langue maternelle, mais plutot je prefere le
francais. Si la personne trouve des difficultes en apprentissage donc,
je peux leur parler et l'expliquer dans notre langue maternelle
(Francine).


Les amis parlant le francais

En dehors du cadre scolaire, les participantes entretiennent des relations d'amitie soit avec des francophones, soit avec des compatriotes. En effet, Francine a trois amis quebecois et Francoise en a un, tandis que Fabienne et Frederique n'ont pas d'amis qui parlent le francais. De son cote, Farida a peu d'amis parlant le francais. Fabienne a rencontre un ami francophone par le biais d'activites de benevolat. Le fait que la majorite des participantes (huit) soient arrivees au Quebec dans le courant de l'annee 2012 pourrait expliquer que certaines n'aient pas encore d'amis francophones. Se constituer un nouveau reseau est un processus qui prend du temps.

En suivant le cours a temps complet, les neuf participantes sont a l'ecole toute la semaine et, pour la plupart, le personnel administratif, les enseignants et les animateurs sont les premieres personnes francophones qu'elles cotoient tous les jours et avec qui elles peuvent converser longuement en francais. Soulignons que l'ensemble des participantes souhaiterait avoir plus d'amis francophones pour ameliorer leur francais. Notam ment, pour Francoise, le contact avec son ami francophone se reduit a des communications telephoniques en raison du manque de disponibilite de celui-ci.

Les activites sociales

Cinq participantes expliquent les raisons pour lesquelles elles ne peuvent pas participer a des activites sociales. Par exemple, du fait de son immigration recente et pour des raisons affectives, Farida a choisi de se rapprocher davantage de sa communaute :
C'est dur, mais quand on est en train de s'etablir, on doit etre
concentre dans nos choses, il y a beaucoup de pression, on n'a pas de
temps pour aller a des activites culturelles. La priorite, c'est
chercher des personnes qui sont [du meme pays que nous] et qui donnent
des conseils, on a d'autres besoins, d'autres types de necessite...
(Farida)


Pour Francoise, c'est le fait de s'occuper de son enfant qui l'empeche de participer a des activites sociales en francais. Quant a Francine, elle souhaite elargir son reseau d'amis francophones meme si elle frequente ses compatriotes. Elle precise cependant que, dans une semaine, elle passe cinq jours a l'universite et que les fins de semaine servent entre autres a reviser, ce qui explique son manque de disponibilite pour rencontrer des amis francophones.

Les activites sociales en francais visent a la fois a mieux connaitre la societe d'accueil et a elargir son reseau d'amis francophones. Meme si la majorite des repondantes n'a pas de disponibilite pour faire des activites sociales en francais, chacune a sa facon reste en contact avec la langue francaise. Par exemple, Farida et Francine frequentent la Grande Bibliotheque de Montreal, discutent en francais lorsqu'elles font du covoiturage ou visitent des salons de l'emploi. A la bibliotheque, Francine essaie de ne pas utiliser de sous-titres dans les films qu'elle regarde, de trouver des romans faciles a lire pour elle et d'ecouter des chansons en francais. De son cote, Francoise choisit d'assister a l'office religieux en francais, bien qu'elle puisse y assister dans sa langue maternelle. Quant a Frederique, elle a discute en francais avec d'autres parents lorsqu'elle a organise une fete d'anniversaire pour son enfant.

Par ailleurs, Fabienne se demarque des autres repondantes par le fait qu'elle a participe a plusieurs reprises a des activites sociales en francais (aller au cinema, prendre part a des ateliers de jumelage linguistique, visiter des musees, aller a Radio-Canada pour assister a l'enregistrement de l'emission Un air de famille ou voir l'exposition sur les morts-vivants au Jardin botanique, etc.). Se considerant comme une personne active, profitant du soutien de son conjoint et n'ayant pas d'enfant, Fabienne a repete a maintes reprises que la pratique du francais en dehors de la classe est la cle de son apprentissage.

Discussion

Comme nous l'avons enonce plus tot, nous savons que la socialisation langagiere de ces femmes immigrantes varie selon le lieu ou elles se trouvent, leurs objectifs de communication et l'Autre avec qui elles sont en contact. Notre etude avait pour but de decrire et de comprendre leur trajectoire langagiere, qui est faconnee par leur projet personnel, leur motivation d'accomplissement et leur socialisation langagiere.

Cette trajectoire langagiere a commence des leurs premiers contacts avec la langue francaise dans leur pays d'origine et a continue durant le processus d'immigration jusqu'a leur etablissement au Quebec. De ce fait, dans la discussion des resultats, il sera question de la socialisation langagiere des participantes lorsqu'elles etaient dans leur pays et depuis qu'elles sont au Quebec. Les dimensions abordees ici sont la place du francais quand elles etaient encore dans leur pays d'origine et durant la preparation de leur immigration au Quebec, ainsi que la place du francais pendant qu'elles s'etablissaient au Quebec, les differentes manifestations de l'utilisation de la langue francaise et de la langue maternelle et le rapport a la langue francaise et a la langue maternelle.

Le francais : langue de souvenirs, d'enseignement et de projet d'immigration

Pour les participantes, un point convergent est le contact avec la langue francaise dans leur pays d'origine avant leur arrivee au Quebec, que ce soit par choix personnel ou parce qu'il etait inscrit dans leur programme scolaire. Un point divergent est le fait qu'une des participantes ait relate un souvenir d'enfance lie au francais. Lors de la preparation de leur immigration au Quebec, huit participantes ont vu le fait d'apprendre le francais comme un outil pour concretiser leur projet. La neuvieme participante a immigre au Quebec pour rejoindre son mari anglophone.

Quant a leurs interlocuteurs francophones, les personnes significatives durant leur apprentissage anterieur sont une mere, des enseignants d'ecoles secondaires, des professeurs des Alliances francaises, des professeurs prives embauches pour les aider a pratiquer le francais et des tuteurs de cours de francais en ligne.

Ces donnees nous ont permis de constater l'importance des choix personnels, du milieu et du projet personnel des migrants, surtout lorsqu'ils sont encore dans leur pays d'origine. En outre, nos donnees montrent la place de la langue francaise a l'international : sa connaissance semble etre le passeport pour realiser des projets personnels--constats faits egalement par Adami (2008), Amireault et Lussier (2008) et Cardu et Sanschagrin (2002).

Le francais : langue d'integration

Une fois arrivees au Quebec, les participantes ont decide elles-memes d'apprendre le francais. Ce choix vient des roles qu'elles associent a la langue francaise. La situation de ces femmes fait echo a ce que Peirce (1995) nomme l'<< investissement >>. Ce concept correspond a l'ensemble des motivations de cinq femmes immigrantes apprenant l'anglais au Canada. En effet, selon cette auteure, la connaissance linguistique est un capital culturel (connaissances, competences). Ce qui a surtout interesse Peirce, c'est de comprendre comment le fait de s'investir dans l'apprentissage de l'anglais chez ces femmes immigrantes revet un pouvoir social. A titre d'exemple, l'une des apprenantes raconte qu'elle s'y est investie pour participer activement aux discussions familiales et sociales sur l'avenir de son enfant.

Les points convergents entre les reponses des participantes de notre etude sont le rapport a la langue francaise en tant qu'outil facilitant la realisation de leur projet personnel, un outil pour entrer en contact avec les autres (enseignant, animateurs, personnel administratif et les autres eleves du cours de francisation). Egalement, la langue francaise est un outil de partage de sa culture et de cohesion du groupe. Representant un facteur de cohesion sociale (Page 2011) ou un outil d'appartenance a la societe et de communication (Gouvernement du Quebec 2008), la connaissance de la langue francaise favorise la creation de liens personnels, sociaux et professionnels (Rachedi 2010).

Quatre participantes entretiennent un rapport psychologique avec la langue francaise, dans la mesure ou sa maitrise leur a permis une plus grande confiance en elles. Elles voient egalement en la langue francaise un outil de devoilement de soi et d'apprentissage sur soi. Ce rapport a la langue francaise se manifeste par une plus grande aisance a prendre la parole et une plus grande autonomie.

En ce qui a trait au rapport a la langue en dehors de la salle de classe de francisation, l'ensemble des participantes a vu dans sa pratique du francais un outil de renforcement de son apprentissage. A notre avis, comme les participantes mariees l'etaient avec une personne de meme nationalite qu'elles (sept), l'usage de la langue francaise a la maison, en alternance avec la langue maternelle, visait a renforcer les acquis faits en classe. Apres les devoirs a la maison, le rapport a la langue francaise a l'exterieur du cours de francisation se resume a l'ecoute des medias francophones. En dehors de la maison, les participantes entretiennent un rapport plutot utilitaire a la langue francaise. Enfin, grace aux divers moments d'utilisation de la langue francaise, elles ont etabli un rapport d'identification et d'appartenance a la societe dans laquelle elles etaient en train de s'installer (Gouvernement du Quebec 2008).

Pour elles, au Quebec, leurs interlocuteurs et les personnes qu'elles considerent comme significatives sont le personnel administratif, les enseignants, les animateurs et les autres eleves du cours de francisation. A la maison, c'est leur conjoint respectif, a travers le soutien qu'il leur apporte. A l'exterieur de la maison, ce sont les personnes rencontrees a l'epicerie, a l'ecole des enfants, dans les centres locaux de services communautaires (CLSC) et lors d'activites sociales.

Le plurilinguisme

Dans cette section, il sera question des aspects affectif et culturel du plurilinguisme a la maison, de l'appartenance a la societe d'accueil et a la societe d'origine, et de l'utilisation de la langue anglaise et des raisons de cette pratique.

Les aspects affectif et culturel du plurilinguisme a la maison

Nous avons remarque que, chez les participantes dont le conjoint vient du meme pays et suit egalement des cours de francais, le recours a la langue maternelle revet un aspect affectif. A la maison, l'utilisation de la langue maternelle et de la langue francaise vise respectivement a affermir ce lien affectif et a renforcer l'apprentissage. Par ailleurs, l'utilisation de la langue maternelle illustre une volonte de preserver leur culture d'origine. En effet, deux participantes ont mentionne que le recours a la langue maternelle sert a ce que leurs enfants n'oublient pas leur culture d'origine et qu'ils puissent communiquer et garder contact avec la famille elargie dans le pays d'origine. Ainsi, pour ces meres de familles immigrantes, la transmission de la culture d'origine et la protection de leur identite culturelle passent par le fait de parler leur langue maternelle. Autrement dit, l'identite culturelle se manifeste par la langue et les valeurs du pays d'origine.

L'appartenance a la societe d'accueil et a la societe d'origine

Lorsqu'elles sont avec leurs compatriotes, certaines participantes preferent parler leur langue maternelle en public, meme si elles maitrisent bien le francais, alors que d'autres, dans la meme situation, choisissent le francais. En dehors de la maison, l'alternance entre la langue maternelle et la langue francaise quand elles sont avec leurs compatriotes exprime leur appartenance a leur culture d'origine et a la societe quebecoise. Concretement, parmi nos participantes qui maitrisent le francais, certaines considerent que parler leur langue maternelle dans les lieux publics est une affirmation de leur identite, alors que pour d'autres, c'est un manque de respect envers la societe quebecoise. Pour celles qui n'ont pas assez de vocabulaire en francais, parler leur langue maternelle reste le seul moyen de communication.

L'usage ou non de la langue francaise en public suscite des questions quant a la position de chaque femme immigrante vis-a-vis de sa langue maternelle, mais egalement vis-a-vis de l'image qu'elle se fait de la langue francaise. Nos observations vont dans le meme sens que celles de Cognigni (2008: 208), qui souligne que toutes << les langues [...] et les composantes identitaires ne sont pas en contradiction >>. Nos resultats rejoignent egalement ceux de Dabene (1994) et de De la Piedra et Romo (2003) quand ils soulignent qu'en situation multilingue, un individu peut choisir de changer de langue selon la personne avec qui il entre en relation. Pour cette raison, la langue maternelle et la connaissance du francais favoriseraient la mediation << de l'identite de l'entre-deux [et permettraient] d'acquerir une fonction naturelle et socialement utile dans le pays d'immigration >> (Cognigni 2008: 208).

L'utilisation de la langue anglaise et les raisons de cette pratique

L'anglais et le francais disposent du meme statut au Canada (Gouvernement du Canada 1985). Trois constats ressortent de nos resultats. D'abord, l'anglais est une langue de secours palliant un niveau de francais oral insuffisant. En effet, trois participantes font appel a l'anglais dans le but de mieux se faire comprendre (conversations telephoniques, epicerie, etc.). Sur ce point, nos observations rejoignent celles d'Amireault et Lussier (2008: 36), qui soulignent, au sujet des immigrants, que << meme s'ils sont motives a apprendre le francais, ils utilisent souvent l'anglais en public parce que c'est plus facile et plus naturel >>. Ensuite, l'anglais est la langue de communication avec les amis anglophones. Enfin, l'anglais est considere par toutes les participantes comme une langue de plus pour leur evolution personnelle et professionnelle. En effet, celles qui ne parlent pas encore la langue anglaise envisagent de l'apprendre. Il faut rappeler que suivre le cours de francisation est une etape dans le processus d'integration sociale de ces femmes. Ajoutons egalement que nous avons ete en presence de femmes scolarisees qui occupaient un emploi avant de s'installer au Quebec. Cardu et Sanschagrin (2002) soutiennent que, pour les femmes immigrees, le travail est a la fois un outil d'insertion sociale, de reconnaissance par les pairs et d'epanouissement personnel. De plus, Mongeau et al. (2007) ont remarque lors d'une recherche menee aupres de femmes immigrantes que la connaissance du francais ou de l'anglais favorisait leur insertion sociale et professionnelle. Il est aussi important de rappeler que, pour plusieurs individus, l'immigration constitue un levier de developpement tant sur le plan personnel que professionnel (Amireault et Lussier 2008 ; Helly et al. 2001).

Ces trois cas de figure d'utilisation de l'anglais nous amenent a constater que, meme si le cours de francisation vise a proteger la langue francaise au Quebec (Gouvernement du Quebec 2008) et a favoriser l'integration des immigrants a la majorite francophone (Page et Lamarre 2010), la langue anglaise occupe une place non negligeable dans le quotidien de nos participantes et dans leur avenir au Quebec et au Canada.

Conclusion

Comme nous l'avons vu, le fait que toutes les participantes de notre recherche soient arrivees au Quebec en tant que residentes permanentes a grandement influence leur trajectoire et leur socialisation langagiere. Abordee dans une approche descriptive, la socialisation langagiere a ete etudiee a travers leur biographie langagiere. Ainsi, l'entretien oral et le journal d'apprentissage favorisent l'apprentissage et la maitrise du francais, mais permettent aussi une affirmation identitaire.

Les premiers contacts des participantes avec la langue francaise ont commence dans leur pays d'origine dans les ecoles primaires ou secondaires. De plus, la maitrise de la langue francaise faisait partie des criteres de selection pour qu'elles soient admises au Quebec et representait un outil pour la concretisation de leur projet personnel.

Une fois arrivees au Quebec, les participantes ont ete proactives, se sont entraidees et ont veille a leur socialisation langagiere. Elles sont toujours a l'affut d'occasions pour parler le francais et a la recherche de solutions pour faire face a leurs problemes d'apprentissage. L'usage du francais revet deux significations pour elles. D'abord, grace a la maitrise de cette langue, elles peuvent mieux comprendre le fonctionnement de la societe quebecoise. Ensuite, leur maitrise du francais leur a permis de faire connaitre leur culture d'origine (grace aux presentations orales) aux autres femmes qui suivaient le cours de francisation. En dehors de la classe, l'usage de leur langue maternelle predomine et vise une stabilite affective et une protection de leur culture d'origine. Dans la vie sociale, l'usage du francais depend du niveau de maitrise de cette langue. L'anglais est utilise dans le cas d'une faible maitrise du francais. Pour celles qui ne maitrisent pas l'anglais, l'apprentissage de cette langue est considere comme un levier pour un plus grand developpement professionnel.

Cette recherche a contribue a la connaissance des dynamiques de socialisation langagiere cernee par une approche descriptive chez des femmes immigrantes scolarisees qui ont choisi d'apprendre le francais dans leur pays d'origine afin de preparer leur immigration et qui ont poursuivi cet apprentissage au Quebec dans les programmes de francisation, en vue de concretiser leur projet personnel d'immigration (retour aux etudes, education des enfants, etc.). Le recours au journal d'apprentissage, suivi d'une entrevue reflexive, apporte une contribution non negligeable a la comprehension de la socialisation langagiere de ces femmes immigrantes. En effet, cette methodologie a permis d'aborder leur socialisation langagiere de maniere situee (tant du point de vue du projet migratoire individuel que du contexte sociologique de la salle de classe et du milieu de vie quebecois) et en offrant aux participantes l'occasion d'inscrire leur participation a cette enquete dans une demarche reflexive. Notre etude enrichit et renouvelle egalement les travaux portant sur la socialisation langagiere dans l'optique du projet personnel ainsi que ceux faisant usage de la biographie langagiere. Nous avons apporte un meilleur eclairage des conditions de vie et d'apprentissage des femmes immigrantes, mais surtout un autre regard sur celles-ci, actrices de leur vie, capables d'action et de changements dans leur apprentissage. Enfin, cette recherche a permis d'en savoir plus sur l'apport de l'etude de la trajectoire langagiere dans le maintien en apprentissage d'une langue etrangere chez la femme immigrante.

Nous n'avons toutefois pas interroge l'influence du rapport a la langue maternelle sur l'apprentissage du francais, soit la langue du pays d'accueil. En ce sens, il serait opportun de conduire une etude concernant l'influence du rapport a la langue maternelle sur la motivation d'apprendre une nouvelle langue en contexte d'immigration. Ces dimensions contribueraient a mieux connaitre les facteurs de motivation dans l'apprentissage. En raison des effets connus du genre sur l'apprentissage, il serait souhaitable de se pencher sur la dimension du genre dans l'etude de la trajectoire langagiere de femmes immigrantes inscrites a des cours de francais a temps partiel dans un centre exclusivement pour femmes immigrantes.

Quelques limites de cette recherche meritent d'etre repetees, a savoir qu'elle a ete menee aupres de femmes dont l'immigration est recente. D'autres limites a cette recherche seraient l'influence probable de la categorie d'immigration, du lieu d'apprentissage du francais et de la facon de collecter les donnees.

Notes

1. Terme introduit par Py (1991), pour qui << apprenant >> est trop associe au cadre scolaire.

2. L'echelle quebecoise des niveaux de competence en francais des personnes immigrantes adultes est disponible en ligne : www.immigration-quebec.gouv.qc.ca/publications/fr/langue-francaise/Echelle-niveaux-competences.pdf.

3. Propos des participantes.

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MICHELA CLAUDIE RALALATIANA

Ecole de langues, Faculte de l'education permanente, Universite de Montreal, michela.claudie.ralalatiana@usherbrooke.ca

MICHELE VATZ-LAAROUSSI

Ecole de travail social, Universite de Sherbrooke, michele.vatz-laaroussi@usherbrooke.ca

DOI: 10.7202/1037873ar
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Author:Ralalatiana, Michela Claudie; Vatz-Laaroussi, Michele
Publication:Diversite urbaine
Geographic Code:1CQUE
Date:Mar 22, 2015
Words:7908
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