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Quand la violence parle du sexe: analyse du discours therapeutique pour hommes violents.

QUAND LA VlOLENCE PARLE DU SEXE : analyse du discours, therapeutique pour hommes violents

Lise Letarte

Montreal, Institut de recherches et d'etudes feministes, UQAM, 1996, 130 p.

La recherche analytique de Lise Letarte, un memoire de maitrise en sexologie de l'Universite du Quebec a Montreal, est un rappel qu'entre la theorie et la pratique, il peut exister un ecart. A travers une analyse lucide et rigoureuse d'extraits de plusieurs sessions de groupes dans le contexte d'un programme d'intervention aupres d'hommes violents, Letarte demontre comment un tel programme contribue a reproduire les rapports sociaux de pouvoir existant entre les hommes et les femmes, meme lorsqu'il se dit feministe en orientation.

Suite a un survol complet de la problematique de la violence faite aux femmes, Letarte presente le cadre theorique de sa recherche, qui repose sur un amalgame des theories feministes et des travaux de Foucault. Cette section est presentee par Letarte avec une grande agilite, quoi que les theories, et surtout le jargon, de Foucault demeure (a mon avis) tres inaccessibles pour celles qui oeuvrent a l'exterieur du milieu universitaire.

Les theories feministes concernant les violences faites aux femmes postulent que les rapports de pouvoir inherents a la construction du genre et des rapports sociaux de sexe, ou les sexes sont divises et le masculin domine le feminin, sont a la racine meme de ces violences. Selon Foucault, l'ordre socio-politique est reproduit par le discours; aucun discours ne peut se produire a l'exterieur du champ strategique des relations de pouvoir. En effet, le discours est le pouvoir, et la production du discours est reglee par des procedures de controle et de delimitation.

La recherche de Lise Letarte cherche a demontrer que les discours therapeutiques pour hommes violents s'inscrivent eux-memes a l'interieur du champ des pouvoirs, qu'ils sont eux-memes constitutifs de leurs organisations (p. 13). Ainsi, on pourrait s'attendre a ce qu'une analyse de ces discours revele des mecanismes qui auraient comme effet de maintenir l'ordre socio-politique existant.

Dans un premier temps, Letarte presente ce qui se dit; c'est-a-dire la nomination de la violence par les hommes et les intervenants lors des sessions de groups pour hommes violents. Elle revele que parfois on parle de la violence en termes generaux et tres peu de sa propre violence: ... celle des autres, celle de notre societe malade, celle qui est partout et contre laquelle on ne peut rien, (p. 66) ce qui a comme impact de distancer les hommes de leur violence, de la placer a l'exterieur de soi. D'autres fois la violence est decrite, en beaucoup de details, comme des evenements ponctuels et isoles, sans faire de liens entre chacun, ce qui evite aux hommes de voir les aspects structurants pour soi et dans les rapports avec les autres (p. 76).

Il y a d'autres examples des descriptions de la violence a l'interieur du groupe: elle est redefinie, sans explication approfondie, comme etant unr prise de controle; elle est decrite comme une violence familiale, ou la violence des hommes envers leurs enfants est le focus et celle envers leurs conjointes est invisible, et ou la violence devient un moyen de discipline et de defense a changer; sans remise en question de la motivation en arriere du moyen de discipline et de defense a changer, sans remise en question de la motivation en arriere du moyen; et, finalement, la violence est decontextualisee et neutralisee par le manque de discussion du lien entre l'inegalite essentielle des rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes et la violence commise.

Dans un deuxieme temps, Letarte passe a une analyse du materiel presente, dans laquelle elle deconstruit les discours therapeutiques pour hommes violents en examinant comment cela est dit. Elle identifie cinq mecanismes discursifs utilises par les hommes et les intervenants qui ont comme impact de maintenir les discours a l'exterieur du champ des rapports de pouvoir entre les sexes, qui sont: le deplacement, le refoulement, la denegation, la metaphorisation et l'analogisation de la violence.

Ces deux sections forment le cour du travail, et certainement la partie la plus utile et interessante pour moi, en tant qu'intervenante dans un milieu communautauire luttant contre la violence faite aux femmes. Il m'etait fascinant de constater comment des mecanismes discursifs, utilises par les hommes, s'inspirent des mecanismes de defense psychologiques utilises par tout etre humain pour se defendre contre une realite trop menacante, penible ou epeurante. Une preuve criante du fait qu'une approche soi-disant neutre, qui se concentre sur un processus therapeutique sans analyse de pouvoir, ne change rien profondement.

L'auteure de cette recherche a reussi une analyse approfondie et minutieuse, qui fait ressortir les consequences lourdes pour les femmes et les enfants d'un programme d'intervention aupres d'hommes violents, qui ne remet pas en question continuellement et tres consciemmenet les relations de pouvoir inegalitaires entre les hommes et les femmes.

Cependant, ce qui manque pour moi dans cette analyse est un sens de ces interventions comme faisant partie d'un processus multi-dimensionnel. Comme le dit Letarte, dans sa presentation de la theorie de Foucault: ... la ou il y a pouvoir, il y a resistances, et celles-ci ne sont pas en position d'exteriorite par rapport au pouvoir: il n'y aurait pas une opposition, mais des resistances qui ne peuvent exister que dans le champ strategique des relations de pouvoir (p. 13). Ainsi, on devrait pouvoir trouver des discours ou il y aurait des mecanismes discursifs qui, simultanement, offriraient resistance a l'ordre socio-politique existant, et en meme temps serviraient a la renforcer. Letarte a tendance a voir comment les discours analyses se retrouvent dans le champ de pouvoir, et non pas comment il peuvent parfois aussi y resister.

On trouve un exemple de ceci dans sa presentation des paroles d'un homme qui a observe son beau-frere, violent envers son fils. Sa reflection personnelle suite a cette experience etait celle-ci: J'ms suis senti mal moi quand j'ai vu ca ... j'me suis senti mal parce que en dedans de moi-meme c'est ca que j'fais moi aussi. La j'le vois sur les autres (p. 68). Letarte introduit ce commentaire avec la phrase suivante: Donc, pour ces hommes, LA violence est partout, c'est parce qu'on vit dans une societe violente que l'on est soi-meme violent. Par ailleurs, s'ils ont encore de la difficulte a percevoir leur violence, la leur, celle de tous les jours, plus difficile a dire, a voir et a nommer, ils n'ont toutefois plus de difficulte a l'identifier chez les autres (p. 68).

Ainsi, pour elle, la reflection de cet homme est une indication de la tendance observee dans les discours analyses d'exterioriser sa propre violence en parlant surtout de la violence des autres. Remarque valide, mais qui passe a cote du rapprochement que cet homme fait de sa propre violence, par le biais de l'observation de la violence de quelqu'un d'autre. Alors les deux processus (rapprochement et exteriorisation) ont lieu simultanement. Peutetre qu'un prochain pas pour cet homme serait de pouvoir parler directement de sa violence, sans aucune reference a autrui.

Ce que les hommes violents apportent au groupe, au niveau de ce qu'ils devoilent d'eux-memes, me semble riche de possibilites pour le processus de prise de responsabilite qu'ils ont entame. Les mecanismes dont ils se servent a se deresponsabiliser et a se distancer de leur violence, font partie de ce processus, et ne constituent pas en soi, a mon avis, une evidence de l'inefficacite du programme etudie. C'est au niveau des interventions, off on voit des contradictions internes, des absences, des silences, et parfois une collusion explicite qui renforce l'organisation traditionnelle des rapports sociaux des sexes, que je vois des occasions manquees pour une remise en question profonde des rapports sociaux inegaux entre les hommes et les femmes.

Letarte conclut cette recherche valable et utile en affirmant que bien que les discours therapeutiques pour hommes violents reproduisent l'ordre discursif des rapports des sexes, elle ne rejette pas completement ces initiatives qui font un effort de contrer la violence faite aux femmes. Elle constate que: ... si notre analyse informe sur les forces et les faiblesses d'un `maillon' de la chaine d'intervention en violence conjugale, elle informe aussi sur la necessite d'un reexamen constant de l'ensemble des discours par lesquels se constituent cette chaine et qui supportent de telles interventions (p. 119).

La reflection entamee par l'auteure de cette recherche offre un bel exemple de comment entamer ce processus de reexamen. Elle fournit une piste pour des procedures d'evaluation rigoureuses des programmes d'intervention aupres d'hommes violents, programmes dont on a clairement besoin.
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Publication:Resources for Feminist Research
Article Type:Book Review
Date:Jan 1, 2000
Words:1407
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