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Pour une grammaire non sexiste.

Celine Labrosse

Montreal: Les editions du remue-menage, 1996; 106 pp.

Compte rendu par Christine Klein-Lataud

Ecole de Traduction

College Glendon, Universite York

Toronto (On)

On se souvient peut-etre du titre volontairement saugrenu du Canard enchaine: <<Le capitaine Prieur est effectivement enceinte>>. S'y manifestait avec eclat l'absurdite qu'il y a a refuser de nommer au feminin les fonctions exercees par les femmes. En dix ans, les progres dans ce domaine ont ete immenses de ce cote-ci de l'ocean (pour la France, c'est une autre histoire), et dans le langage officiel du Canada, la feminisation des titres, des noms de metiers et de fonctions quand ils s'appliquent a des femmes est la regle. Sur ce point, on peut consulter en particulier La feminisation des titres de profession de la Classification canadienne descriptive des professions (1) ou Titres et fonctions au feminin: essai d'orientation de l'usage. (2)

Le combat entame il y a plus d'un siecle par les feministes francaises4 sur ce point est donc gagne dans notre pays. Mais la question de la representation des femmes dans les textes ne se limite pas au lexique, et c'est quand on aborde les problemes syntaxiques que les solutions deviennent plus difficiles a trouver. Nous sommes toutes familieres avec celle qui consiste a semer le texte de tirets, parentheses, barres obliques ou points entre lesquels se glisse la forme feminine (les citoyen-ne-s, les citoyen(ne)s, les citoyen/ne/s, les citoyen.ne.s), ce qui a le double inconvenient de rendre les textes illisibles et d'installer le feminin sur un strapontin. Autre solution: celle des doublets (les lecteurs mecontents et les lectrices mecontentes trouvent qu'on se moque d'eux et d'elles...). Mais des que le texte depasse quelques lignes, la lecture donne l'impression d'un insupportable begaiement. Le Guide de feminisation publie par l'UQAM nous propose des <<strategies de redaction>> qui permettent de temoigner de la presence des deux sexes de maniere plus simple et plus elegante. Apres une partie generale repertoriant divers procedes, le guide propose des applications specifiques a trois types de documents: textes informatifs, textes juridiques et formulaires. L'ensemble est clair, concis (moins de 70 pages), bien presente, utile a l'ensemble du public, tout particulierement aux responsables de la redaction de documents officiels. Remercions les membres du comite institutionnel de feminisation de l'UQAM et sa presidente, Jacqueline Lamothe, de nous offrir ces suggestions pratiques.

Le deuxieme ouvrage traitant des questions de feminisation est plus ambitieux. Il nous presente d'abord une histoire sommaire de la <<muettisation>> des femmes a l'ere de l'invention du <<bon usage>> (c'est la partie la plus faible du livre, collage de faits et de citations heteroclites), puis la rhetorique utilisee pour justifier la predominance du masculin sur le feminin, illustree de savoureux exemples. Le chapitre 3 constitute l'essentiel (oserai-je dire le plat de resistance?) en nous offrant un <<regard feministe sur le fonctionnement du genre>>. Apres une description des regles grammaticales regissant le genre en francais, Celine Labrosse avance une serie de propositions pour <<degenriser>> le francais. On pourrait aligner les formes masculines des adjectifs oralement bivalents (c'est-a-dire identiques a l'oral et a l'ecrit) sur les formes feminines et ecrire <<l'interet publique>>, <<l'air pure>>, tout comme on ecrit deja <<un succes magnifique>>, l'ancienne forme masculine <<magnific>> etant tombee en desuetude. Afin d'eviter que le masculin l'emporte sur le feminin, le pluriel des adjectifs a finale vocalique pourrait se faire en -z (forme empruntee a l'ancien francais et qu'il suffirait de reactiver) quand l'adjectif qualifie a la fois un mot masculin et un mot feminin ou un epicene (les militants et militantes convaincuz, les responsables deleguez). L'accord de l'adjectif pourrait se faire avec le substantif le plus rapproche (ce militant et cette militante determinee. Mais en ce cas, ne croira-t-on pas que seule la militante est determinee?). La creation d'un pronom collectif mixte illes permettrait d'indiquer que l'on designe a la fois des feminins et des masculins (il[s] + elle[s]) par opposition a ils, designant des masculins (il[s] + il[s]) et elles, designant des feminins (elle[s] + elle[s]).

On voit qu'il s'agit la de propositions audacieuses qui secouent nos usages plus que la creation de feminins comme la ministre ou l'auteure. Il est probable que seuls des textes militants les accueilleront au debut. Mais Celine Labrosse a raison d'insister sur le caractere evolutif des langues et de replacer les problemes du genre grammatical francais dans une perspective historique. Certaines des solutions apparemment les plus revolutionnaires qu'elle propose sont en fait la resurrection d'usages ayant existe au Moyen-Age ou a la Renaissance. C'est le grand merite de son livre, pour lequel on lui pardonnera des inexactitudes (une langue peut etre sexiste sans avoir de genre, par exemple par l'utilisation de suffixes specifiques, comme le japonais) ou des etourderies (d'ou vient le feminin dans <<une one-woman-show>>?) qui n'invalident pas l'essentiel du propos.

Pour terminer, j'aimerais souligner l'interet de la bibliographie fournie par ce livre, qui inclut une serie d'articles, en anglais aussi bien qu'en francais, permettant d'approfondir la question. J'y ajouterai, pour le plaisir, Le Sexe des mots, de Marina Yaguello, 5 desopilante promenade alphabetique dans le sexisme du francais qui demontrerait surabondamment, s'il en etait besoin, a quel point notre langue en est impregnee.

(1) A. M. McRoby, La feminisation des titres de profession de la Classification canadienne descriptive des professions, Emploi et Immigration, Ottawa, 1985

(2) Office de la langue francaise, Titres et fonctions au feminin: essai d'orientation de l'usage, Les publications du Quebec, Quebec, 1986.

4 Je me permets de renvoyer, pour l'historique de la lutte sur le plan du lexique, a mon article <<Personnes du sexe et sexe de la personne>>, Protee, vol. 20, n[degrees] 3, automne 1992. J'y cite en particulier les articles d'Hubertine Auclert publies en 1900 dans le Radical: <<Feminisez la langue>>, <<Requete a l'Academie>>, etc.

5 Marina Yaguello, Le Sexe des mots, Paris, Belfond, 1989.
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Publication:Resources for Feminist Research
Article Type:Book Review
Date:Jan 1, 1998
Words:974
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