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Pierre Lemonnier, Le sabbat des lucioles: Sorcellerie, chamanisme et imaginaire cannibale en Nouvelle-Guinee.

Pierre LEMONNIER, Le sabbat des lucioles. Sorcellerie, chamanisme et imaginaire cannibale en Nouvelle-Guinee. Paris, Stock, 2006, 309 p., bibliogr., index.

Il n'est pas aise de rendre compte brievement d'un ouvrage aussi riche et fourmillant que celui de Pierre Lemonnier. Enthousiaste, l'auteur livre un travail passionnant, dont il faut souligner la qualite de l'ecriture, personnelle, a travers laquelle l'auteur, souvent drole et parfois touchant, ni ne s'efface artificiellement ni ne verse dans une << egologie >> postmoderne, rappelant seulement a intervalles reguliers qu'il n'est pas d'anthropologie sans ethnographe. Reposant sur une enquete de longue haleine en pays ankave (population qui habite la haute vallee de la Suowi), l'ouvrage porte d'abord sur le systeme de pensee de ce groupe anga. Cela n'empeche pas Lemonnier de tenir aussi, a plusieurs endroits, un vrai propos d'anthropologie generale : a partir du cas ankave, ce sont des propositions theoriques sur les rites funeraires, sur les rapports entre technique et rituel, sur la globalisation, notamment, qui sont discutees ; ce sont aussi des approches comme celles de la psychanalyse, de l'anthropologie psychanalytique, ou des sciences cognitives qui sont remises en question.

Les premiers chapitres sont consacres a une presentation generale fournie de la societe ankave, decrivant, souvent a partir de situations concretes, les activites quotidiennes, un mode de vie souvent caracterise par la dispersion des << familles conjugales >> au quotidien, et finalement les conflits qui parcourent cette societe du << chacun chez soi >> oo les seuls evenements rassemblant plusieurs dizaines de personnes sont les dons rotatifs, a intervalles reguliers, de certaines nourritures, mais aussi et surtout les rites funeraires et, plus rarement, les initiations masculines. Des les premieres pages de l'ouvrage, il est aussi question d'esprits cannibales, les ombo', amateurs de chairs putrefiees, qui sont au coeur des explications que les Ankave donnent de leurs maux.

Lemonnier montre egalement comment vont de pair, en pays ankave, precarite de la vie et presence massive de la mort, et il consacre quelques longs chapitres fouilles au deuil et aux rites funeraires. Tres justement, il inscrit son interpretation du deuil dans une conception du phenomene (d'inspiration ouvertement hertzienne) le comprenant comme une transformation de la relation au defunt, a la fois par un << travail mental >> et par une serie de pratiques conventionnelles (rituelles ou non). Il complete ses analyses en montrant en quoi cette transformation de la relation au defunt passe par le fait de lui << donner de soi >>, une interpretation inspiree des travaux du psychanalyste J. Allouch et ici etayee par differentes donnees ethnographiques.

Mais une fois un cadavre abandonne dans la tombe, il se trouve necessairement << livre aux ombo' >> (p. 196). Ces << creatures composites >> (p. 91) agissant surtout la nuit se reunissent au fond des bois pour des sabbats au cours desquels elles prennent toutes leur forme humaine et consomment les chairs putrefiees de cadavres ou d'hommes victimes de leurs attaques (tantot arbitraires, tantot provoquees par le non-respect des regles de partage egalitaire qui regissent la societe ankave), que l'on retrouve alors morts en foret ou que l'on voit deperir jusqu'a la mort, a moins qu'un chaman ne parvienne a enrayer le processus.

En fait, l'identite des ombo' est profondement incertaine et ambigue. Ils sont mechants, mais c'est d'eux cependant que les hommes tiennent les tambours et les chants grace auxquels ils chassent les esprits des morts recents au cours des rites de cloture de deuil. Ils sont pris dans differents reseaux d'associations metaphoriques, mais celles-ci ne sont jamais poursuivies jusqu'au bout. Rappelant les hommes tout en s'en differenciant, associes aux esprits des defunts par certains aspects et certains recits mythiques sans pouvoir y etre superposes, les ombo' entretiennent surtout, dans d'autres mythes, << une pesante affinite >> (p. 328) avec les parents maternels, aupres desquels il reste toujours, dans cette societe patrilineaire, une dette ancree dans le role essentiel que les femmes jouent pour les lignages de leurs maris. Car de la decoulent aussi des revendications regulieres des oncles maternels et de leurs descendants, qui engendrent facilement a leur egard un sentiment de persecution. C'est en faisant ainsi appel a l'anthropologie structurale et a l'anthropologie psychanalytique que Lemonnier clot sa longue discussion sur l'identite des ombo'.

L'argumentaire est souvent bien mene, mais, pour formuler rapidement une legere reserve, peu sensible au phenomene que Bourdieu a cherche a cerner avec la notion de << logique pratique >> ou de << sens pratique >>, a savoir l'imparfaite systematicite ou la coherence seulement partielle des systemes de pensee. Or, les differents mythes et opinions de ses informateurs qu'evoque Lemonnier ne sont pas toujours pleinement coherents entre eux : on souligne par exemple tantot l'irreductible mechancete des ombo', mais on rappelle aussi qu'ils << n'attaquent pas pour rien >>, on dit parfois qu'ils existent de toute eternite en nombre fini, mais a d'autres moments on evoque leur mode de reproduction. Et Lemonnier cherche parfois a parfaire la coherence du systeme d'une facon qui peut paraitre audacieuse, comme Iorsqu'il envisage un processus de metempsycose pour comprendre la regeneration des ombo', metempsycose qui n'est pourtant << pas pensee comme telle >> (p. 350). Ou lorsque, sans etayer clairement ces points, il attribue un caractere << attracteur >> aux masques utilises lors des ceremonies de cloture de deuil et un caractere psychopompe aux tambours joues a cette occasion, alors que les Ankave ne precisent rien de cela, se contentant de dire qu'ils ne savent pas oo vont leurs morts a l'issue de cette ceremonie.

Enfin, le dernier chapitre s'ouvre sur le debat entre l'histoire et les sciences cognitives, a propos des similarites que presentent les rassemblements des ombo' avec les sabbats des sorcieres europeennes des temps modernes, c'est-a-dire a propos des convergences fortes que presentent des representations sociales historiquement independantes. Lemonnier souligne les difficultes posees par de tels phenomenes plutot qu'il n'en construit une nouvelle interpretation systematique. Et c'est finalement, sans surprise, sur les rapports d'affinite entre enracinement des habitudes de pensee et redondance de l'experience des ombo', presents en creux dans bien des activites quotidiennes, que se conclut ce tres bon ouvrage d'anthropologie.

Joel Noret

Fonds national de la recherche scientifique

Centre d'Anthropologie Culturelle

Institut de Sociologie

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Author:Noret, Joel
Publication:Anthropologie et Societes
Article Type:Book review
Date:May 1, 2006
Words:1128
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