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Pierre Hebert (avec la collaboration d'Elise Salauin), Censure et litterature au Quebec. Des vieux couvents au plaisir de vivre, 1920-1959.

Pierre Hebert (avec la collaboration d'Elise Salauin), Censure et litterature au Quebec. Des vieux couvents au plaisir de vivre, 1920-1959, Montreal, Fides, 2004, 255 p. 30 $

Apres avoir expose, dans un premier tome, l'histoire de la censure ecclesiastique de l'imprime au Que'bec (Le livre crucifie, 1625-1919, Montreal, Fides, 1997), Pierre Hebert s' attaque ici a une periode cruciale (1920-1959) marquee par le passage du controle religieux au controle juridique de la litterature. Ce deuxieme volume n'emprunte pas d'emblee les postulats theoriques du premier, selon lesquels il existait deux niveaux de censure institutive: l'un, prescriptif, visant a repandre la bonne parole, grace aux journaux catholiques par exemple; l'autre, proscriptif, reprimant le discours deviant vehicule dans certains romans, au cinema, etc. En effet, Hebert doit reconsiderer la pertinence de ce modele lorsqu'il constate, pour les annees 1920-1934, la quasi-absence de << cas >> de censure tels qu'analyses dans la precedente etude. L'auteur y voit la manifestation d'une contrainte invisible, constitutive du champ litteraire, qui ne recourt pas a des interdits formels mais reduit la liberte des ecrivains en les confinant dans des thematiques predeterminees.

Pour decoder cette troisieme forme de censure, Hebert opte pour une approche interpretative, qui fait appel a sa vision de la litterature et a une conception elargie de la censure (p. 15-16). Le territoire de la liberte et les necessites de l'ordre etant des notions relatives, le chercheur utilise une diversite de sources temoignant du point de vue des censures, qui reagissent a l'oppression dans des lettres ou des periodiques, et des censeurs, qui exposent aux auteurs les normes a respecter, notamment dans la Semaine religieuse de Quebec. La plupart des exemples choisis ont deja ete exposes dans des articles anterieurs, souvent par Hebert lui-meme. L'interet de ce volume est de rendre compte, a travers des echanges epistolaires et des debats publics eclairants, des formes du changement censorial. L'auteur degage deux paradigmes, qui correspondent aux deux grandes parties de l'ouvrage.

Jusqu'en 1945 regne une censure clericale dogmatique et autoritaire, basee << sur des premisses qui echappent a toute discussion >> (p. 27). Cette conception du monde sera de plus en plus contestee, mais dans les annees 1920, seule une minorite d'ecrivains la denonce. Le premier chapitre (1920-1929), le plus novateur, aborde les manifestations de la censure constitutive. Insidieuse, elle prend la forme d'une nationalisation de la litterature, synonyme ici de terroirisme et de regionalisme, termes distincts << qui servent [cependant] une meme visee censoriale >> (p. 64). Hebert constate durant cette periode la quantite de romans chantant, dans un esprit chretien, les beautes de la terre de chez nous et les realites quotidiennes. Cette quasi-unanimite temoigne d'une esthetique fermee et revele la presence d'une critique << douaniere >>, dominee par les regionalistes et incarnee majoritairement par des clercs (Camille Roy, Lionel Groulx, Carmel Brouillard). Ces gardiens du bon gout jugent severement les brebis egarees et produisent des articles programmatiques evoquant les themes souhaitables de la litterature canadienne. Les rares contestataires, dont Jean-Charles Harvey et Louis Dantin, expriment leur mecontentement en prive. La revue Le Nigog, qui denonce un regionalisme excessif, ne dure qu'une annee (1918).

Hebert affirme que les << premiers efforts de contestation publique >> apparaissent dans les annees 1930. Le deuxieme chapitre (1930-1935) aborde la creation de periodiques denoncant les entraves a la liberte d'expression (L'Ordre, Renaissance, Les Idees) et les publications des editeurs Albert Levesque et Albert Pelletier, qui detonnent du terroirisme dominant. Il aurait ete pertinent de souligner ici le triomphe, a la meme epoque, du regionalisme mauricien. Ce mouvement, juge enfermant par des libres penseurs comme Pelletier, contribue a saisir les contours de cette forme de censure, encore omnipresente dans les premieres annees de la crise. Nombre d'ecrivains sont alors mobilises pour glorifier l'histoire regionale et ses personnages. L'abbe Albert Tessier, editeur trifluvien, propose des sujets, voire des plans de redaction. La litterature souffre effectivement d'un cadre bien etabli, difficile a contourner.

Le troisieme chapitre (1936-1945) montre un clerge qui ne plie pas l'echine, bien que les influences deleteres qui envahissent le pays lui echappent de plus en plus, entre autres avec les reeditions canadiennes de livres a l'Index. En fait, Hebert constate que la censure de guerre a << fort peu touche la litterature >> (p. 130) malgre le discours de contrainte tenu << plus que jamais >> par les representants de l'Eglise (p. 126). Un nouveau paradigme se prepare a eclore, caracterise par une reconnaissance progressive du jugement du lecteur et une esthetique ouverte, faisant place a une diversite de voies narratives.

Le quatrieme chapitre (1946-1951), qui introduit la seconde partie de l'ouvrage, temoigne des derniers efforts du clerge pour controler la litterature, notamment par l'intermediaire de la revue Lectures. Cette derniere veut responsabiliser le lecteur assoiffe d'une << culture personnelle >> en lui proposant une culture chretienne universelle, plus apte a guider ses choix. Selon Hebert, l'humanisme integral constitue une strategie de recuperation, a ne pas confondre avec un adoucissement de la censure clericale a l'egard des productions culturelles. Jusqu'a la mort de l'Index en 1966, cette censure << ne comporte pas de degres >>: la necessite de surveiller la litterature demeure tout aussi affirmee. En fait, le principal changement, a l'aube de la Revolution tranquille, reside dans la reconnaissance d'une << defaite >> du controle clerical (p. 170). Les propos du pere Gay, critique litteraire, servent a demontrer ce virage. Cette impuissance avouee explique d'ailleurs la passation des pouvoirs, de la justice divine a la justice civile, officialisee par la loi Fulton en 1959. Le dernier chapitre, signe par Elise Salatin, illustre ce << moment historique >> (p. 198) en relatant deux proces visant des romans << obscenes >> dans les annees 1960.

L'approche interpretative privilegiee par He'bert permet de sortir des sentiers battus et d'explorer un type de censure difficile a dechiffrer, la censure constitutive. Cet essai, qui s'adresse davantage aux iuities qu'au grand public, propose des pistes interessantes pour les futures recherches en histoire. Le prochain tome s'annonce fort prometteur.

Maude Roux-Pratte

Departement d'histoire Universite du Quebec a Montreal
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Author:Roux-Pratte, Maude
Publication:Historical Studies
Article Type:Book Review
Date:Jan 1, 2005
Words:978
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