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Partir en quete du sans-abri: la construction sociale du sans-domicile-fixe (SDF) par les benevoles d'une action de nuit a Marseille.

RESUME

Si, en Europe, la premiere construction sociale du mendiant remonte au Moyen-Age, elle a traverse les epoques pour constituer une memoire collective europeenne du sans-abri. Pour autant, cette memoire collective, maintenue dans le discours populaire d'aujourd'hui, se redefinit dans les politiques et les associations qui touchent a la mendicite. Nous nous interessons ici au processus de construction sociale du sans-abri chez les benevoles d'une association caritative de Marseille, en France. Ce processus commence par la decouverte in situ de l'alterite du sans-abri, plongeant le benevole dans un rapport conflictuel sensible entre attraction du sans-abri (intervention sociale) et repulsion de son corps (sale, malade, malodorant). C'est ensuite par une dynamique intra-associative de transmission et de reajustement des informations recueillies sur le terrain que les benevoles vont achever la construction sociale du << SDF >>. Ces elements permettront ensuite d'amorcer une discussion sur des effets de cette construction sociale au niveau politique-etatique et sur le lien social.

Mots cles : Eysermann, sans-abri, SDF, benevole, alterite, Marseille

Introduction

La majeure partie des ecrits traitant des sans-abri tente de definir quelquesunes de leurs caracteristiques a partir de certains discours : ceux de la population, ceux des politiques de gestion de la mendicite, ou encore ceux des sans-abri euxmemes, en effectuant, dans ce dernier cas, une << ethnologie des sans-logis >> (Terrolle et Gaboriau 2003). Une difficulte elementaire consiste donc a designer les sans-abri puisque existent une serie de vocables, tantot utilises indifferemment, tantot specifies (souvent dichotomiques) et pourvus d'une fin classificatoire pour les chercheurs ou les intervenants sociaux. L'importance de ces designations, tant semantiques que semiologiques, se revele ensuite dans la gestion sociale qu'elles induisent, conformement a la categorie, tant sociale que politique, qu'elles constituent au fil des epoques. Apres avoir etabli les bases de cette categorisation dans l'histoire europeenne recente, le present article vise a identifier et a comprendre un des processus de construction sociale du sans-abri, mais in situ, chez les benevoles d'une association caritative a Marseille (1), ville du Sud-Est de la France, a travers son << accueil de nuit >> consacre aux sans-abri.

Cette association ne tente pas de regler le probleme de la mendicite, mais plutot d'apporter un mieux-etre aux sans-abri rencontres. Chaque soir entre 19 heures et minuit, une voiture sillonne la ville avec une equipe mixte de quatre a cinq benevoles pour leur distribuer une aide alimentaire ou de services. Nombre de participants parlent d'une mission de proximite avec le sans-abri, de facon a recreer un lien social sinon, a leurs dires, inexistant. C'est dans cet essentiel que les benevoles apprennent, au fil des << tournees de nuit >>, leur role d'intervenant social. Ce faisant, ils redefinissent ou reaffirment la marginalite du sans-domicile-fixe (SDF), par la decouverte puis la gestion, de son alterite. Notons que cette alterite est socialement et politiquement (pre)etablie dans l'histoire europeenne du mendiant (2), qu'elle est constitutive d'une memoire collective dont chaque benevole est petri avant son arrivee a l'activite. Cette memoire collective sera confrontee a la realite de terrain dans l'espace public. Le savoir << vecu >> evoluera alors vers une nouvelle memoire collective de l'autre de la rue, jusqu'a une construction sociale typologique in situ du sansabri, autour de cinq profils. Nous verrons que cette construction sociale induit un phenomene d'<< atomisation sociale3 >> qui, par le biais de la division du capital, confere un pouvoir aux institutions en matiere d'aide a l'autre.

De la construction sociale europeenne du mendiant de jadis au sans-abri d'aujourd'hui

Dans les pays d'Europe, les mendiants sont des personnages qui ont traverse les siecles en meme temps que les systemes de representations. Ces systemes ont graduellement evolue en fonction de la place que la societe a accordee a cette frange de la population, place qui se concretise dans leur identification sociale, jusqu'a la stigmatisation, et dans la gestion politique de la mendicite. Des le XIIe siecle, la societe dichotomise les mendiants en << pauvres honteux >> ou << mendiants valides >>. Le precapitalisme du XIVe siecle (4) amplifie ces designations en appliquant les premieres mesures contre l'injustifiable mendicite de ceux devenus soudain << surnumeraires >> par leur rapport impossible au travail. Aussi, etant percus comme des individus mal fames et de mauvaise vie, a moins d'etre declares et reconnus inaptes au travail, les pauvres sans-le-sou seront-ils condamnes jusqu'au XVIe siecle dans toute l'Europe (galeres, emprisonnement, bannissement). Entre le XVIIe et le XVIIIe siecle, on preferera une reeducation par le travail force dans des maisons specialisees (workhouses, ateliers de charite, depots de mendiants). Au siecle suivant, le personnage du mendiant devient problematique dans toute l'Europe puisque le travail s' affirme comme la clef de la seconde revolution industrielle et de la societe moderne. Comme il est non productif, et parce qu'il est l'antithese de la societe capitaliste en devenir, le mendiant incarne les notions de << gaspillage pour la collectivite >> (Rodriguez 1999) et de dangereuse absence d'hygiene, dont les normes ont desormais change (5).

Tandis que le premier chomage technique revele ensuite les limites de la societe du plein emploi, le travail continue d'etre pense comme seule solution integrative contre la pauvrete, voire l'exclusion. Ce paradoxe donne naissance aux premieres series d'aides visant au maintien dans la societe : c'est en 1948 que la loi d' un minimum pour tous entrera en vigueur. Ce maintien souleve toutefois des questions dans les debats naissants sur le rapport assistanat-passivite, des lors qu'il peut enfermer le beneficiaire dans la resignation et la dependance. Dans un contexte ou s'accentue la disqualification sociale (Paugam 2000 ; Castel 1999), la dichotomie se referera desormais aux << employables >> ou << inserables >>, anciennement << pauvres valides >>, et aux << inemployables >> ou << non inserables >> (Damon 2002), a la fois gaspilleurs d'argent et sanitairement dangereux, assimilables aux << pauvres honteux >> d'autrefois. Si ce schema classificatoire enterine le constat d'une pauvrete a deux visages, l'Etat ne se penchera desormais que sur le destin des non-travailleurs involontaires ; il se desinteressera de l'insertion du vagabond, qui devient quant a lui la figure type de l'asocial, du marginal, ayant son mode de vie propre et beneficiant, ou pas, des aides mises a disposition, de maniere sporadique ou continue. L'absence de travail et de logement devient ainsi l'axe de reflexion et de gestion de la mendicite, qui aboutit parfois a des mesures repressives plus ou moins deguisees pour rendre invisible cette frange de la population (6).

Ce survol permet de concevoir l'image contemporaine du mendiant a la croisee de deux construits, le premier engendrant le second. Tout d'abord, le construit politique d'une societe progressiste capitaliste qui, en faisant du travail la valeur et le tout de la vie sociale, isole le mendiant dans un sous-statut de la pauvrete ou neopauperisme (Castel 1999 : 665) qu'elle a elle-meme engendre, au moment de la crise du plein emploi, et dont le mendiant ne peut pas sortir. Mais, parallelement, et parce que le mendiant est une figure particuliere de l'espace public en tant que barometre de la << sante capitaliste >> de la societe, il en decoule une representation courante, qui s'homogeneise au fil de l'histoire et esquisse un portrait unique, synthetique, aisement reperable dans les discours de tout un chacun aujourd'hui en France. Ce portrait est complete par un construit social de l'image du mendiant, au sens oo Goffman l'entend (1974), somme des criteres l'identifiant au fil des epoques : mendicite, inactivite apparente, manque de soin et d'hygiene resultant d'un mode de vie dans la rue. Le postulat d'un construit social partage ressort en effet de la confrontation des reponses de dix informateurs francais (7) (choisis de maniere aleatoire et n'ayant aucun lien avec les sans-abri) sur l'identification des sans-abri dans l'espace public. Nous constatons une perennite de la memoire collective europeenne du mendiant.

Les reponses concernent d'abord l'aspect exterieur du SDF, herite pour partie de la representation du XIXe, et se concentrent sur sa salete et son mauvais etat de sante. Ainsi, les sans-domicile sont dits mal habilles, mal rases, malpropres, avec de vieux vetements, << des vieux pulls crasseux >> (macon), plutot larges, pas a leur taille, froisses. Ils sont charges, << ont toutes leurs affaires sur eux >>. Ils ne se lavent pas, << ne sentent pas tres bon >> (jeune femme medecin), ont les ongles et les cheveux sales, la barbe et les cheveux longs. Cette apparence exterieure donne a penser que le sans-abri neglige sa personne : << Il a aucune notion de son aspect, il se fout de son aspect >> (macon). Ils semblent << fatigues >> ou << hagards >>, ont le visage << fripe >> ou << terreux >> (ouvriere agricole). Le mendiant apparait aussi sous les traits de quelqu'un d'avine, etablissant par la meme des caracteristiques physiques reperables : << ils ont le visage ravage par l'alcool >> (retraite).

Leurs moyens de subsistance se concentrent autour d'activites marginales : mendicite ou offre de services (portiers, nettoyeurs de pare-brise) et suscitent un sentiment de gene. Le SDF est vu parfois seul, souvent << a plusieurs >>, << en groupe >>, avec ou sans chien. On les dit << polis >> parce que << ils disent toujours bonjour >> (manoeuvre), mais aussi immuables : ce sont << les mendiants des annees 1900 >> (ouvriere agricole). A cela s'ajoute une attitude reperable << de desoeuvres >> ou << de mendiants >> (ibid.), sachant qu' << ils se comportent comme s'ils etaient SDF ou marginaux... tu les reconnais >> (retraite), << quand ils te regardent, ils ont l'air completement perdu >> et << ils font de la peine >> (retraitee). Ces propos suggestifs, melant memoire collective et observations actuelles, sous-tendent une << sagesse populaire >> (Declerck 1996) declinee sous les traits de personnages tant velleitaires qu'asociaux, refusant deliberement toute aide : << Ils sont bien dans leur merde, ils sont bien dans leur truc [...], bien dans leur liberte. Ils veulent rien de la societe, pas de souci de payer >> (macon). Toutefois, une distinction s'opere entre mendiants de jadis et SDF : << y'a plus de SDF que de clochards >> (ouvriere), << avant c'etait le clochard avec du vin, maintenant la pauvrete est differente >> (retraitee). Parfois, << on ne les reconnait pas toujours, seulement ceux sur la pente descendante. Les femmes SDF on les reconnait pas bien >> (greffiere). Quant aux lieux de visibilite des sans-abri : << toujours au meme endroit >>, ils se tiennent << dans les escaliers du metro, a l'endroit le plus froid >> (retraite), << aux feux rouges >>, << sur les trottoirs, hors des magasins >>, << devant la Poste >>, << sur les bancs publics ou les places >> (tous). Cette identification visuelle se complete par celle de la posture : etant << assis, allonges par terre >> ou << sous des tas de vetements >> (tous), << inactifs, inertes >> (macon, retraite), parfois, ils inquietent : << je regarde toujours s'ils respirent, si ca bouge >> (jeune femme medecin).

A partir de ces attributs partages, l'integration du construit politique historique du sans-abri a glisse vers les caracteristiques sociales pour constituer, en synthese, une image uniforme du mendiant << moderne >>. Et quoiqu'une distinction s'etablisse entre mendiants << de jadis >> et << nouveaux >> sans-abri, la denomination de ces derniers recourt largement, depuis les annees 1990 (Damon 2004), au vocable << SDF >> ou << sans-domicile-fixe >>. Et c'est avec ce bagage identifiant que le benevole partira sur son terrain, oo il affinera la construction sociale des SDF, alors pluriels. Ou celle de leurs impasses.

Decouverte de l'alterite du SDF sur le terrain : les benevoles en action

De tout age, entre 18 et 75 ans, et de toute condition sociale, les benevoles de l'accueil de nuit, autour d'une centaine, a parite homme-femme, forment une population tres heterogene que rassemble le besoin commun d'une structure pour agir selon leurs motivations -- la foi est mentionnee le plus souvent (8). Dans une proportion egale de travailleurs et de non-travailleurs (9), tous revendiquent une sorte d'anonymat social dans lequel seule compte l'identite de benevole, centree autour de l'activite, du role, de l'anciennete a l'association. Celle-ci offre, selon ses membres, une voie mediane pour aider cet autre de la rue, hors du systeme etatique ou politique -- c'est la definition d'une ONG. En ce sens, les reponses que les benevoles rapporteront de leur terrain quant a l'identification du SDF et aux solutions envisageables vont devoiler une alterite posee a priori et reaffirmer la marge dans laquelle les SDF se placent. Sur le terrain, les sequences de rencontre, comprises entre une minute trente et deux minutes (10), commencent par une necessaire identification visuelle.

Identification visuelle

Avant meme le contact, le benevole doit reperer le sans-abri et l'identifier comme tel, ce qui l'amene a confronter l'image du mendiant dans sa representation commune (la << face >> dont parle Goffman [1974]) avec la realite du terrain. En ce sens, l'outil premier du benevole sera le regard, associant la fonction organique de l'oeil (vision) aux premiers attributs connus, ou << idiom body >> (Goffman 1969) issus de la memoire collective. Ce sont l'aspect vestimentaire, sanitaire (salete, rapport a l'alcool), la posture (assis, couche, en train de mendier), le nombre (seul ou en groupe) et le lieu (espaces publics). Mais ces criteres conduisent aussi a l'erreur :

<< y'en a une, des qu'elle voit une personne mal habillee dans la rue, elle l'accoste [...]. Tous les gens qui sont dans la rue ou sur un banc ne sont pas des SDF >> (propos de la benevole responsable de l'activite, 68 ans, secretaire de direction retraitee). Quoique l'erreur porte sur les criteres vestimentaires et de lieu, ils resteront des indices identifiants primaires et non exhaustifs pour l'ensemble des benevoles, dans leur recherche de ceux qu'ils nomment, a l'instar du reste de la population, << SDF >>. Ces indices, quand ils ciblent une particularite physique, deviendront le << nom de famille >> par defaut du sans-abri, comme ce fut le cas pour << Max, celui qui a les ongles longs >> ou << les ongles >> (Max ayant des ongles de plus de dix centimetres de long), ou pour << Michel a la jambe de bois >>.

Un autre element d'identification, parallele ou complementaire, est le lieu de repos. Les lieux << de nuit >> se differencient des lieux << de jour >> de par les fonctions qu'on leur attribue. Notons en premier lieu la fonction d'invisibilite physique (abri des intemperies) et sociale (abri des regards), en vue de satisfaire a un imperatif de tranquillite et de securite, qui sont pourtant toujours relatives. Il s'agit alors de lieux inaccessibles ou caches (11). Si les SDF y sont vus soir apres soir, les benevoles leur attribueront, comme precedemment, des noms identifiants. Aussi parlent-ils de << Rub de la station essence >> ou de << Vic rue Liandier >>. A cela s'ajoute la position corporelle, couchee ou assise sur le sol. Au final, le regard lateral des benevoles va s'abaisser pour balayer le sol de part et d'autre des voies de circulation qu'ils empruntent, en scrutant tout renfoncement (arcades, parvis d'eglise, recoins sombres), toute entree d'immeuble ou de stationnement souterrain. Chacun forcera sa vue pour s'habituer a voir le plus loin possible, notamment dans les lieux plus vastes desertes le soir (hangar, port de commerce, gare de marchandises). Dans les endroits populeux, comme une gare de voyageurs, la demarche d'identification des benevoles consistera a lire, dans et par l'echange de regards, << la face >> de chaque etre interagissant dans cet espace afin de proceder par elimination. A l'aide des interactions visuelles (ou de leur absence) et de leur connaissance prealable des SDF qui frequentent habituellement ces lieux, les benevoles completeront leur identification. De deductions en experiences, ils feront de moins en moins d'erreurs.

Un benevole qui repere un sans-abri arrete son vehicule et va a sa rencontre. C'est la que se dessinent les bases d'une interaction entre 1' << image >> du SDF (ou sa ligne de conduite en tant que SDF) et la ligne d'action des benevoles.

Entrer en contact

Au premier contact, le benevole salue le sans-abri, se presente, lui serre la main et expose ses intentions (proposition de denrees alimentaires). Ce premier abord est potentiellement dangereux si le sans-abri est endormi, aux dires de ce benevole (Rene, 45 ans, technicien sur les vehicules de police, sept ans d'anciennete a l'activite) : << on ne connait pas leurs reactions au reveil : parfois il est arrive qu'ils soient violents >>. Pour autant, la consigne reste de reveiller le sans-abri << pour voir s'il respire encore >> (ibid.). On lui demande ensuite son nom pour le consigner dans le << carnet de bord >>. Il s'agit du nom que le SDF se donne ; ainsi, le SDF peut etre << papa >>, << personne >>, ou << le petit nazi >>, si c'est le nom qu'il s'est attribue. Dans certains cas rares, le SDF est connu sous deux noms : son << nom de rue >> et son nom d'Etat civil, appris lors de demarches administratives ou d'un sejour a l'hopital. Il est a noter que la personne a qui le SDF a confie son nom officiel considere cela comme une marque de confiance, un privilege, et ne le divulguera qu'a contrecoeur. Si, a contrario, le nom donne n'est pas intelligible, le benevole nomme le SDF d'apres une caracteristique physique, comportementale ou de lieu. C'est le cas pour << le muet >>, qu'aucun benevole n'a jamais entendu parler. Mais si plusieurs portent le meme nom, les benevoles trancheront avec une specificite reconnue ; ainsi, pour un sans-abri nomme tantot Hassan, tantot Houssine, les benevoles regleront la confusion en l'appelant << monsieur merci beaucoup >>, du fait de ses intarissables remerciements a leur egard.

L'echange de regards, s'il a lieu, instaure une premiere interaction qui se caracterise par une reconnaissance reciproque et l'affirmation d'une copresence contextuelle et spatio-temporelle. La mission est quelque peu ambitieuse parfois, voire impossible, si le regard du sans-abri ne peut etre << accroche >>, pour quelque raison que ce soit : le SDF dort, a les yeux dans le vague, rives sur le sol ou encore le regard fuyant. La ligne de conduite des benevoles se nuancera alors autour d'une obligatoire improvisation, resultant d' << intuition >> ou de souvenirs de situations similaires. Regulierement, il se heurteront au refus d'etre heberge, de manger, de se soigner, d'entamer des demarches administratives, etc.

Toutefois, que la prise de contact ait ete ou non effective, elle anticipe une tension immanente entre << rapprochement physique et distance sociale >> (NahoumGrappe 1998 : 72), resultant du conflit interieur du benevole entre l'attirance pour celui qu'il est venu rencontrer (ligne d'action) et la repulsion de son corps (distanciation). Ce conflit, s'il habite toute relation d'aide 12, est specifique en ce que tien, dans la ligne d'action en vigueur, ne prepare a ce rapport au corps du sans-abri. De plus, les benevoles n'ont aucune formation en sante. En ce sens, pour chaque benevole, il s'agira de moduler la spontaneite de ses reactions devant la decouverte du corps de l'autre afin d'improviser de nouvelles lignes de conduite qui sauront rester fideles a la raison d'etre de l'action. C'est au sein de ces conflits recurrents que se constituent les bases de la construction sociale du SDF, qui reposent, nous allons le voir, sur son alterite.

Voir et sentir

En l'absence de formation, le benevole vit d'abord la rencontre sur un mode sensible, des lors qu'il sera en presence d'un corps juge repoussant. Ainsi, peut jaillir, discretement mais malgre soi, une expression de degout a peine retenue face a quelque blessure apparente, beante ou mai soignee. Le cas se presente souvent et se regle generalement par l'eloignement spatial, laissant aux autres benevoles, moins touches ou moins sensibles, le soin d'assumer la rencontre (13). A cela s'ajoute que, si nous considerons le benevole comme un oeil enorme (Joseph 1984), ce dernier, au sortir de la voiture, est egalement un nez. Le nez est a la fois conduit respiratoire et organe de l'odorat : ici, respirer et sentir vont de pair. Le nez, comme les yeux, deviennent organes de perception, lieux d'apprentissages olfactifs et visuels, et mesure du degre d'alterite d'un corps sale, malade, blesse ou malodorant. Les notions visuelles de souillure, de maladie, de blessures ouvertes ou apparentes, de corps mutiles, ajoutees ou superposees aux odeurs du corps ou du lieu, tout cela suscitera des sensations a la fois paradoxales et complementaires de compassion, de pitie, de degout et de peur (contagion, salissure). Cet aspect olfactif du terrain ne fait l'objet de remarques que dans les cas dits << extremes >>, comme, par exemple, dans celui d'un homme ne se lavant pas ou << dans le caniveau (14) >>, portant les memes vetements depuis des mois et des sacs plastique en guise de chaussures, ayant une conjonctivite et des plaies apparentes non soignees. La repulsion olfactive de ce corps sale, blesse et malade, ne passait pas par des propos explicites, mais par des allusions et des sous-entendus, dont la seule experience du sentir pouvait rendre reel un imaginaire : << vous allez voir l'odeur !>>, dit un soir la responsable benevole de l'activite a un nouvel arrivant. Dans ce cas, si d'un cote, les benevoles seront peu enclins a s'en approcher, de l'autre, la reponse consiste souvent a ecourter la visite, a reduire le temps necessaire pour deposer des denrees. La reponse est cependant plus nuancee face au SDF qui degage des odeurs d'alcool non digere ou d'urine : le benevole est moins presse. Quoi qu'il en soit, l'existence de ce derangement olfactif ou de cette repulsion prend effet dans la reponse muette du benevole face au sans-abri, lue sur son visage, oo passent les marques inconscientes et furtives du degout, en une grimace inconsciente ou retenue, un leger mouvement de recul, une respiration plus legere utilisant le conduit respiratoire de la bouche et non du nez.

Rapprochement physique des corps

Le rapport au corps se manifeste aussi dans le rapprochement physique qui survient lors d'une poignee de main, ou bien quand le SDF vous fait gentiment l'accolade ou la bise. Si, de prime abord, la reaction du benevole serait le refus de la proximite provoquee (s'exprimant par un << berk >>, ou par une grimace de degout lors des entretiens), c'est l'acceptation resignee qui prendra le dessus au moment de la rencontre. L'acceptation s'explique par trois elements fondamentaux. Tout d'abord, par la brievete du rapprochement (quelques secondes), survenant de maniere impromptue, aleatoire et non premeditee. Ensuite, par une volontaire proximite sociale (ligne d'action) qui enjoint d'accepter ce rapprochement. Enfin, par la supposition que le SDF en sera content. Une phase de distanciation peut suivre : dans le huis-clos de la voiture, les benevoles desinfectent la partie du corps ayant ete en contact direct (mains, visage) a l'aide de << lingettes >> reservees a cette usage, faisant partie du chargement de depart, soit pour enlever la salissure, soit pour prevenir le risque de contagion--notamment dans le cas oo le sans-abri est malade (cas recenses de tuberculose et de gale, d'affections mineures) ou s'il presente des blessures apparentes. Le benevole dit que, de retour chez lui, il eprouve le besoin de se laver et en sera gene lors de notre entretien. Enfin, soulignons qu'a l'association, et bien que les SDF soient consideres comme << des populations a risque >> (a parte d'un membre de 45 ans, benevole depuis quelques mois, a la responsable de l'activite), aucune exigence n'est requise en matiere de vaccin : les benevoles doivent evaluer pour eux-memes la potentialite du danger en fonction des situations rencontrees.

Rapprochement imagine des corps

Il arrive qu'une benevole experimente les rapports de genre avec un sans-abri quand il lui pose cette question : << vous voulez pas vous marier avec moi? >>. Cette demande, ou toute autre analogue, place la benevole dans un contexte de rapprochement imagine des corps, dans lequel la reponse negative preexiste pour chacun des acteurs. Toutefois, la question suscite toujours une gene pour la benevole, de crainte que le refus ne s'applique pas seulement a la proposition, mais traduise le rejet explicite de la personne en tant que SDF. Plus precisement : le rejet du corps du SDF en general, et pas specialement de celui qui est la. Les implications de cette remarque sont lourdes, puisque le sans-abri se voit, dans ce contexte, prive de son individualite pour etre assimile a l'ensemble des sans-abri par le biais de son corps--corps evalue par les benevoles sous l'angle des experiences sensibles seulement. La perspective, meme imaginaire, de ce rapprochement des corps est proscrite avant meme d'etre enoncee. Les raisons reelles du refus anticipe ne sont pas evoquees : elles semblent s'inscrire dans un allant de soi, dont l'inverse porte parfois a l'amusement, devant le caractere, que l'on croit peu serieux, de la proposition, surtout si le conjoint de la benevole est present. Toutefois, que la proposition soit improbable, impossible, drole, peu serieuse ou releve du vain imaginaire, le SDF attend la reponse. Celle-ci est toujours negative et se traduit generalement par cette meme replique : << je suis deja mariee >>. Que la reponse soit vraie ou fausse, elle a pour effet d'ecourter la sequence, tout en premunissant la benevole contre les maladresses envers le SDF (rejet du corps).

Nous venons de voir les differents aspects de la gestion contradictoire entre attraction et repulsion, concernant autant les experiences sensibles (vue, odorat) que le rapprochement des corps, tantot effectif, tantot imagine. Pour toute reponse, la repulsion semble l'emporter, meme si elle est contenue et controlee par l'acceptation de cet autre, quel qu'il soit, quel que soit l'etat sanitaire de son corps ou du lieu dans lequel il se tient. Le but est de satisfaire au role d'intervenant social que, in fine, les benevoles se donnent : etre proches des SDF. Au fil de ces rencontres, le benevole decouvre le sans-abri par l'intermediaire de son corps, dans des situations variees, alors que la memoire collective en dressait un portrait homogene. S'ils ont module certains de leurs criteres prealables, les benevoles apprennent parallelement sur les conditions de vie dans la rue et sur la capacite genetique de chacun a en sortir, dressant ainsi les cinq profils de SDF qui parachevent la construction sociale de son alterite. Ou de son image.

Le terrain, aller et retour : un savoir qui construit l'autre

Lors des rencontres avec les sans-abri, les benevoles collectent des renseignements sur leur situation (sanitaire, personnelle, financiere), en vue d'amorcer des demarches administratives ou d'assurer leur suivi. Soir apres soir, les benevoles remplissent un << carnet de bord >>, sorte de rapport de terrain dans lequel apparaissent les SDF (nom, lieu de rencontre), l'inventaire des denrees distribuees et la nature de l'intervention : delivrance de bons pour l'acces gratuit a des vetements ou a des soins, orientation vers des organismes ou d' autres institutions, requetes particulieres. Ces carnets constituent la matiere principale d'un processus de transmission intraassociatif, par le biais de reunions reservees aux benevoles de l'accueil de nuit. Entre une et cinq fois par mois, les informations contenues dans les carnets de bord s'echangent, se confrontent et se completent, pour se synthetiser en un discours homogene, partage par tous les benevoles de l'activite. De ce discours emerge une typologie du SDF en cinq profils (15). Ainsi, sur les 60 sans-abri rencontres au cours de la trentaine de tournees que j'ai effectuees durant cette meme periode, sont recenses : 53 % d' << habitues >>, pres de 17 % de << problemes psychologiques >>, 15 % de << transitaires >>, environ 10 % de << loges >> ou d'<< indigents >>, et 5 % de << voyageurs >>.

Les << habitues >>, << les irreductibles >>, << les durs >>, ou encore les << incontournables de la tournee >> (57 %) sont les sans-abri presents a l'annee longue, et qui refusent systematiquement toute forme d'hebergement en centre d'accueil. La majorite d'entre eux combine un systeme de survie satisfaisant (echange ou vente de vetements ou d'objets, quete, travail non declare, bienveillance du quidam), avec une aide associative ponctuelle (accueil de nuit, divers accueils de jour), que complete bien souvent une ressource financiere d'appoint (RMI (16), pensions de retraite ou d'invalidite). Ces SDF-la n'envisagent plus de sortir de la rue, tant ils rationalisent leurs conditions de vie fondees, aux dires de ce SDF (44 ans, depuis 10 ans a Marseille, ayant purge 35 mois de prison pour tentative de meurtre), sur << la plus totale liberte >> ; lors de notre entretien, ce dernier me faisait part de son mieux-etre, par rapport aux << gens normaux [pris] dans le systeme et dans leurs problemes d'argent >>. A cela s'ajoute une routine de vie dans laquelle l'hygiene devient toute relative, selon les possibilites offertes par la ville et la volonte du SDF d'en user. Les benevoles seront la pour les aider a mieux vivre dans la rue, sans caresser l'espoir, meme tenu, d'une reintegration sociale.

Le second profil est celui de personnes ayant des << problemes psychologiques >> (17 %), soit, en principe, de sante mentale (17). Rencontrees occasionnellement, ces personnes souffrent d'un delire de persecution ou d'une absence de communication ; elles ont des gestes repetitifs incessants, sont vues avec des boules de coton dans le nez ou des fils de fer dans les oreilles, ou bien elles manifestent un comportement violent. S'y ajoutent les personnes depressives ou abattues. Selon une enquete menee par l'association dans l'un des accueils de jour pour SDF de Paris, il y aurait un taux de prevalence de la schizophrenie quatre fois superieur a la moyenne (Fernandez 2002). Ces problemes seraient lies a une mauvaise qualite de sommeil des sans-abri, qui dorment peu et par courtes periodes. Parce que leur cas est rare et specifique, les personnes de ce type sont simplement mentionnees dans le << carnet de bord >> et ne font l'objet d'aucune prise en charge.

On nomme << transitaires >> tous les individus nouvellement sans-abri (15 %). Leur degre de motivation ou de decouragement a sortir de la rue les designe ensuite comme etant soit << en evolution >>, soit << encore recuperables >> (propos de la salariee responsable du << service precarite >> dont l'activite de nuit fait partie, 47 ans).

Chacun d'eux fait l'objet d'un dossier et d'un suivi a l'association, que les benevoles auront pour mission de completer par leurs informations de terrain : type d' aide financiere percue, demarches en cours, bilan sanitaire. Mais bien souvent, l'absence de solution ou d'avancees dans les demarches ira de pair avec un debut de decouragement poussant certains a adopter, par depit, la rue comme nouveau mode de vie. La baisse de motivation, a laquelle s'ajoute parfois la consommation d'alcool, facilite le passage de ces << transitaires >> vers le monde des << habitues >>, oo s'acheve la rupture avec le passe et les anciens reperes.

Le quatrieme profil est celui des << loges >> (10 %). Ces derniers dorment soit dans une chambre louee a la semaine, soit dans une chambre d'hotel, ou bien ils possedent un appartement. Ils sont dans des situations financieres difficiles et veulent s'en sortir. Ils ont recours de maniere reguliere ou ponctuelle a l'accueil de nuit et sont parfois accostes par hasard, apres identification presumee. Enfin, les << voyageurs >> (5 %), surtout presents en ete, sont des personnes de passage, souvent vues en etat d'ebriete ; elles sont generalement etrangeres et dorment dans les rues. On les consigne simplement dans le carnet de bord.

A ces differents profils vient s'ajouter un savoir plus englobant sur la condition de SDF dans la rue. Rassemblant leurs informations de tournees, les benevoles feront etat de l'alterite du sans-abri en affirmant que, bien que << tous differents >> (femme benevole de 44 ans, a l'initiative d'un repas de Noel pour les SDF), ils sont << differents de nous >> (Rene, 45 ans). Les raisons les ayant conduits a etre des sans-abri font suite a un divorce, a la perte d'un etre cher (enfant, conjoint), a des dettes, a une perte d'emploi. Les benevoles diront communement que le SDF souffre de solitude (percue dans le rapprochement imagine des corps), et que la rue revet, au quotidien, un caractere dangereux ; en quelques mois, deux cas de vol (argent, couverture, vetements) et cinq cas d'agression, aux poings, au couteau et un bombardement d'oeufs furent recenses. En outre, aucun ne peut se prevaloir d'une bonne sante: souvent malades (tuberculose, gale, epilepsie, problemes dentaires, inflammations, infections, problemes psychologiques), parfois alcooliques, ils refusent pour la plupart d'etre soignes ; on denombre entre cinq et six deces par an. Pour autant, la responsabilite des benevoles en matiere de sante n'est pas claire, tant il reste impossible de forcer un individu a se soigner ou a se laver. Cette liberte de choix se concretise dans le non-respect des rendez-vous fixes, dans la faible inclination a parler de sa situation, dans une notion du temps limitee a une journee (18). Il existe egalement une mefiance envers tel autre qui abuse de l'aide donnee, vole dans la voiture, fouille dans les poubelles, souffre d'alcoolisme. Cette mefiance se manifeste parfois au cours des reunions et suscite un debat sur la << normalite >> ou << l'anormalite >> de la personne concernee. Le debat n'est jamais tranche, tant il s'arrete au point de vue tire de l'experience de terrain des uns et des autres.

Si les reunions permettent de mesurer l'etendue du savoir que chacun possede sur l'ensemble de la question SDF, elles enterinent le rapport que les SDF des differents profils entretiennent avec leur capacite a rebondir, ou avec l'impasse dans laquelle ils se trouvent. Autrement dit, le continuel processus d'aller-retour entre le terrain (tournees) et l'association (reunions) ne fait que reaffirmer la permanence des differents SDF dans leur determination a etre ou non reinseres, ce qui rejoint la construction politique de cette frange marginale de la population constitutive d'une memoire collective europeenne du mendiant. Toutefois, il n'y a plus deux profils de mendiants dans cette frange visible de la societe, mais cinq, et tous se heurtent a une absence de solutions qui finalement les rassoit dans leur impasse. De plus, les solutions que propose l'association se concentrent davantage sur la maniere d'adoucir les conditions de vie << a la rue >> que sur une possible reintegration. Il s'agit d'une distribution alimentaire de plus en plus elaboree (variation des menus, augmentation des quantites) ou une plus grande volonte de discuter, selon les acteurs en presence (benevoles et SDF) et le temps dont les benevoles pensent disposer. Ce sont deux conceptions de l'aide a l'autre qui ne cessent d'opposer les benevoles lors des reunions. Quoi qu'il en soit, les benevoles tiennent a cette memoire collective et a ces categorisations qui sont leurs. De sorte que, par extension, tout sentiment d'interference ou de concurrence avec leur action suscite, encore aujourd'hui, des debats et des polemiques. Car ils sont attaches a cette action et s'approprient sa vocation et l'originalite de ses methodes qui font sa specificite.

Cela dit, si la memoire collective commune subit une revision sur le terrain, l'apres-terrain lointain deshabitue le regard qui ne repere plus aussi vite, ou ne voit pas que la, dans une devanture de magasin, il y avait un SDF assis (experience faite lors de mon retour sur le terrain, apres un an d'absence). Il semble toutefois que, meme lors de ce desapprentissage, la memoire collective europeenne reste impregnee du vecu du terrain et de la typologie des sans-abri, avec un souvenir plus marque de la condition de SDF dans son alterite, telle qu'elle a ete decouverte et apprise.

Discussion

La discussion que nous proposons ici ne vise pas a clore le debat, mais au contraire a soulever deux questions fondamentales qui touchent, en premier lieu, les effets de la construction sociale du sans-abri au niveau institutionnel-etatique et, en second lieu, la nature de l'etablissement du lien social chez les benevoles de l'accueil de nuit.

Premier point : la categorisation des sans-abri par les benevoles de l'accueil de nuit amene a conclure a une atomisation sociale effective ; cela permet a un pouvoir institutionnel en matiere d'aide de s'etablir tout en validant l'action meme de ses intervenants sociaux, ici des benevoles, sous couvert d'une gestion sociale de la pauvrete-mendicite. De plus, les << habitues >> deviennent, preuve a l'appui, des individus auxquels aucune aide n'est applicable, ce qui justifie l'impossibilite de leur reinsertion sociale. Puisque l'habitue est analogue au mendiant de jadis, le desengagement de l'Etat tout comme, a contrario, l'engagement des benevoles dans leur action, sont l'un et l'autre valides et, dans une certaine mesure, recevables par l'opinion publique. Cela serait aussi potentiellement le cas pour les << problemes psychologiques >> qui, en etant recuperes par le discours medical, s'inscriraient dans la continuite des << mendiants >> declares << invalides >> de jadis. Les << voyageurs >> sont, quant a eux, insaisissables puisque non sedentarises dans l'espace public. En consequence, l'aide institutionnelle s'appliquera peut-etre a ceux qui sont encore << inserables >>, soit les << transitaires >> et les << loges >>. L'Etat echappe ici a son desengagement puisqu'il doit encore assumer, conformement aux politiques et aux ambitions en vigueur, les suites de la nouvelle pauvrete etant apparue dans les annees 1980. Le role des institutions d'aide devient alors fondamental.

Second point : nous avons vu que le benevole de l'accueil de nuit subit une evolution au cours de son apprentissage. Il resulte en un << reparametrage >> de sa memoire collective sur la decouverte in situ du personnage du sans-abri et de ses conditions de vie. Son apprentissage l'amene aussi a la pleine decouverte de l'alterite du sans-abri, tant celui-ci devient et reste cet << autre de la rue >> que le benevole et son association veulent aider ou soulager. Il en resulte une relation sensible a cet autre qui passe par des conflits interieurs recurrents entre attraction et repulsion ; la relation devient specifique et illustre le rapport entre proximite sociale (ligne d'action) et distanciation spatiale (sensibilite propre).

La creation d'un lien social semble alors devoir faire fi des paradoxes qui habitent les benevoles sur leur terrain pour s'etablir dans la regularite, soir apres soir. Pour autant, on est en droit de se demander si, par exemple, une formation des benevoles plus qualifies (par exemple du cote des professions de la sante) changerait leur rapport au corps du sans-abri, et in fine, leur rapport a l'alterite, qui revisiterait peut-etre la nature meme du lien social.

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Beatrice Eysermann

Departement d'anthropologie

Universite Laval

674, rue Saint Jean, app.11

Quebec (Quebec) G1R 1P8

Canada

beaeyser@sympatico.ca

(1.) L'antenne marseillaise de cette association, vieille de 50 ans, dont le siege est a Paris, etait composee, au moment du terrain, de neuf salaries et de 500 benevoles. Luttant contre << toutes les formes de pauvrete >>, l'association agit par le biais d'accueils qui dispensent de l'aide primaire (alimentaire), secondaire (sante, alphabetisation) et tertiaire (administrative).

(2.) Les travaux sur l'histoire du mendiant utilises ici sont concentres essentiellement sur l'Angleterre, l'Italie et la France.

(3.) Ce terme est emprunte a Yvan Breton (1995 : 420) qui decrit ce phenomene a partir de l'analyse historique et anthropologique d'une communaute de pecheurs, de 1967 a 1980, enrichie de contributions pour les annees 1990.

(4.) Le precapitalisme aurait en effet ses sources dans les premices de la modernite, au XIVe siecle, apres l'expansion de l'horloge, lorsque les marchands modifient leur rapport au temps.

(5.) Sur ces questions, voir par exemple Corbin (1982) qui se penche notamment sur les << odeurs sociales >> dont le pauvre est particulierement marque. Un discours medical s'appliquera aussi au vagabond et a ses problemes supposes de maladies mentales (Damon 2002).

(6.) Nous n'irons pas plus loin dans le raisonnement. Sur ces questions d'invisibilite, voir da Silva Barros (2004), Terrolle (2004).

(7.) Il s'agit de cinq hommes, trois entre 25-30 ans, respectivement expert litteraire, medecin et manoeuvre, d'un macon (45 ans) et d'un commercant retraite (70 ans). Et de cinq femmes : une orthophoniste et un medecin (28 ans), une ouvriere agricole (41 ans), une greffiere (48 ans) et une commercante retraitee (63 ans). Aucun n'est ou n'a ete benevole aupres de sansabri.

(8.) Soient 12 reponses sur 34 recueillies. Les autres motivations sont : le besoin d'occuper son temps libre (9 reponses), l'altruisme (5), le populisme ou charite de raison (3), le civisme (2), le plaisir (2) et le hasard (1).

(9.) Sur 64 personnes : 42 % exercent une activite professionnelle contre 44 % retraites, 6 % de travailleurs religieux (a l'association), 5 % de chomeurs, et 3 % d'etudiants.

(10.) Lors du terrain, les tournees ont ete minutees. Sur une duree totale de 5 h 30 (temps moyen), environ 1 h 15 (20 % du temps) est consacree a la preparation et au rangement, 2 h 30 (50 %) au parcours en voiture, et 1 h 40 (30 %) a la rencontre de 55 sans-abri.

(11.) A l'inverse, les grands boulevards, puisque tres passants, peuvent offrir une autre sorte de securite.

(12.) Nous nous referons ici aux travaux de Saillant (1999) et Sevigny, Saillant et Khandjian (2002).

(13.) Toutefois, si un des benevoles a une formation de secouriste, s'il est medecin ou infirmier, il est en droit de soigner la blessure avec la trousse medicale qui aura ete placee a bord a cet effet. Les cas necessitant une hospitalisation sont signales aux pompiers, par telephone, qui conduisent ensuite le sans-abri aux urgences de l'hopital de garde.

(14.) Rigole courant au pied du trottoir et permettant l'ecoulement des eaux de pluie (ou de nettoyage des trottoirs) vers les bouches d'egouts.

(15.) J'ai recueilli pendant deux ans les commentaires des benevoles (en reunion et pendant l'activite) et de l'association (en reunion et dans les ecrits diffuses).

(16.) Le Revenu Minimum d'Insertion est l'equivalent du << BS >> quebecois (prestation de << Bienetre Social >>).

(17.) Les benevoles n'etant pas des intervenants en sante, ils etablissent cette classification d'apres leur interpretation.

(18.) Ou encore, une notion de temps rivee dans le present (Rouay-Lambert 2004).

ABSTRACT

In Search of the Homeless Person: The "SDF" Social Construction by Volunteers Involved in Nocturnal Charitable Activities for an Institution in Marseille

If the first European social construction of homeless persons can be traced back to the Middle Ages, it still underlies the basis of the collective memory concerning the homeless person. Though unchanged in current popular discourse, this collective memory is being redefined on the political and institutional levels in order to readdress questions of mendicancy. We will first describe how the volunteers of a charitable institution in Marseille (France) have built a new social construction of the homeless person by discovering her or his otherness through social intervention. Volunteers experience conflicting emotions : on the one hand, they wish to offer aid (social intervention) and on the other hand, they are averse to the physical conditions of those in need of aid. Afterwards, through the dynamic transmission of fieldwork information within their association, these volunteers newly categorize the homeless person. We will then discuss the effects of this construction at the political and governmental levels and on the social link.

Keywords : Eysermann, homeless person, SDF, volunteer, otherness, Marseille

RESUMEN

A la busqueda de los sin techo. La construccion social de los sin-domicilio-fijo (SDF) por los benevolos de una accion nocturna en Marsella

Si, en Europa, la primer construccion social del limosnero remonta al Medioevo, ha atravesado las epocas para constituir una memoria colectiva europea de los sin techo. Sin embargo, esta memoria colectiva, mantenida en el discurso popular contemporaneo, se redefine en las politicas y asociaciones en contacto con la mendicidad. Aqui nos interesamos al proceso de construccion social de los sin techo entre los benevolos de una asociacion caritativa de Marsella, en Francia. Este proceso comienza por el descubrimiento, in situ de la alteridad de los sin techo, sumergiendo al benevolo en una relacion conflictiva entre la atraccion hacia los sin techo (intervencion social) y la repulsion de su cuerpo (sucio, enfermo, maloliente). Despues, gracias a una dinamica inter-asociativa de transmision y de reajuste de las informaciones recogidas en el campo que los benevolos completan la construccion social del << SDF >>. Estos elementos permitiran enseguida iniciar una discusion sobre los efectos de esta construccion social en el nivel politico-estatal y sobre la relacion social.

Palabras clave : Eysermann, los sin techo, SDF, benevolos, alteridad, Marsella
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Author:Eysermann, Beatrice
Publication:Anthropologie et Societes
Geographic Code:4EUFR
Date:Sep 1, 2005
Words:8260
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