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Obseques prematurees: la disparition des minorites francophones et autres illusions nationalists.

Afin d'eviter tout malentendu, il faut souligner des le depart un fait fondamental: pendant longtemps, les minorites francophones du Canada out ete durement eprouvees et aujourd'hui encore leur saute reste tres fragile. Des instances politiques, notamment cenes du palier provincial, out souvent milite en vue de leur disparition et ce, par l'imposition de la langue anglaise ainsi que la destruction des institutions francophones. Au Manitoba, en Saskatchewan, en Alberta et en Ontario, surtout, les francophones out du composer avec des dispositions legislatives qui supprimaient leurs ecoles homogenes et qui empechaient la transmission de leur langue. (1) Les coups infliges touchaient les jeunes avant tout et, pour cene raison, out laisse des marques durables. A chaque generation de francophones succede une generation encore plus anglicisee. Dans l'Ouest, par exemple, 3,2 p. cent de la population nee entre 1956 et 1961 est francophone, contre seulement 1,3 p. cent de la population nee entre 1986 et 1991. (2)

Les mouvements de population, et surtout l'influx de non-francophones, ont egalement contribue a cene fragilite. Nous remarquons par exemple que la proportion de francophones a l'exterieur du Quebec ne cese de diminuer, chutant de 7,3 p. cent en 1951, 6,0 p. cent en 1971 et 4,5 p. cent en 1996. (3) Cet affaiblissement demolinguistique se trouve accompagne de confusion identitaire. La fragmentation croissante de l'ancienne identite canadiense-francaise se manifeste de nos fours daps les expressions d'appartenance regionale: les Franco-Colombiens, les Franco-Albertains, les Fransaskois, les FrancoManitobains et les Franco-Ontariens. Cette mosaique est enrichie et complexifiee par la superposition d'autres communautes francophones originaires des autres provinces ou d'autres pays. Les Acadiens, enracines surtout daps les provinces maritimes, connaissent leur propre fragmentation identitaire, evidente daps la mise en place d'organismes provinciaux tels la Societe des Acadiens du Nouveau-Brunswick, la Societe Saint-Thomas d'Aquin ou la Federation des Acadiens de la Nouvelle-Ecosse, et daps la survie des variantes dialectales du francais acadien tels le chiac et le brayon.

Cette fragilite est sans doute la principale source d'inspiration des innombrables necrologies qui apparaissent depuis deja plus d'un siecle, mais surtout depuis l' avenement de la Revolution tranquille. A l' occasion, les nationalistes quebecois sont parmi les premiers a reciter les rites funebres, y voyant une confirmation de la justesse de leur option independantiste. Deja en 1961, Marcel Chaput arrivait a la triste conclusion que les minorites francophones, largement assimilees, < travaillent en faveur du fait anglais >, d' ou son cri: < Confederation, tombeau des minorites >. (4) Rene Levesque, au cours dune entrevue accordee en 1967, affirmait sa < conviction profonde que pour la nation canadiense-francaise, l'independance est une question de vie ou de mort >. (5) En disant cela, il expriman < une verite de science politique >: si le Quebec reste daps la federation canadiense, " la nation s'en va dune facon certaine vers la mort douce de l'assimilation progressive et la noyade daps l' ocean de l' anglophonee ". De toute facon, comme il le declarait daps une tournure de phrase memorable, les francophones a l'exterieur du Quebec etaient deja des < dead ducks >. S'il y restan encore quelques survivants, leur seul espoir etait d'immigrer daps un Quebec bientot independant. (6) Yves Beauchemin, l' auteur a succes de Le Matou et Juliette Pomerleau, ahonde daps le meme seas. Les minorites francophones sont des < cadavres encore chauds > et leur disparition devrait servir de lecon salutaire aux Quebecois. < Qu'on pense aux Louisianais, aux Franco-Americains, aux Franco-Canadiens, disparos (ou en train de disparaitre) parce que sans prise politique sur leur destin. Nous formons le dernier carne. Le Canada ne peut etre pour nous qu'une maladie chronique a issue fatale. > (7) En ce qui concerne le sort des Canadiens francophones, une chose semble donc certaine: hors du Quebec, point de salut.

Cette conviction nest pas unique aux nationalistes quebecois. Nombre de savants et scientifiques, taut anglophones que francophones, sont convaincus de la disparition des minorites francophones. L'historien distingue Donald Creighton etait le porte-parole de sa generation quand il a brosse un tableau d'un Canada compose de neuf provinces anglophones et dune seine province bilingue. Les minorites francophones etaient a son avis disparues depuis longtemps. Il racontait, par exemple, que les affres de la mort des francophones de l' Ouest ont commence vers 1890, pour se terminen, un quart de siecle plus tard avec < the virtual extinction of biculturalism >. (8) Richard Joy, le pionnier des recherches demolinguistiques au Canada, a proclame la disparition immanente des minorites francophones en 1967, en soulignant de facon particuliere que < the French-speaking population of the West appears well on the way toward final disappearance >. (9) En 1974, Charles Castonguay, mathematicien et demographe, est venu appuyer cene prevision en declarant que < les minorites francophones hors du Quebec et de sa peripherie immediate s' effacent, ainsi que prevu par M. Joy >. (10) Il a conclu, plus precisement, qu' a moms de constituer une majorite regionale de 88 p. cent, les francophones etaient partout voues a la disparition. Vingt-cinq ans plus tard, il relance le meme refrain, qualifiant la situation minoritaire de desastreuse et signalant < the demographic collapse of francophone populations since 1961 >. (11)

Neanmoins, nous affirmons ici que la disparition des minorites francophones est une illusion et que, par consequent, leurs obseques sont prematurees. Comme disait Mark Twain en 1897 en apprenant la nouvelle de son propre deces: < The reports of my death are greatly exaggerated >. De plus, une conviction connexe selon laquelle le sort fatal des minorites francophones est irremediable, nous apparait egalement erronee et illusoire. Dans le meme ordre d'idee, nous contestons deux autres idees revues: que la condition sociale des minorites francophones est appauvrie et que le role politique des minorites francophones est insignifiant. La diffusion de ces illusions est grandement facilitee par les nationalistes canadiens et quebecois, dont les intellectuels sont aussi captifs que leurs concitoyens. Dans la guerre froide entre le Quebec francais et le Canada anglais, les minorites francophones occupent une terne inconnue, un no man's land qui ne paran plus sur nos caries nationales. S'agit-il d'un oubli inconscient ou d'une exclusion voulue? Peu importe, les resultats sont tres similaires.

PREMIERE ILLUSION: LA DISPARITION DES MINORITES FRANCOPHONES

La notion selon laquelle les minorites francophones sont sur le point de disparaitre ou qu'elles sont deja disparues peut s'appuyer sur de nombreuses recherches en demolinguistique. Dej a en 1967, daos Languages in Conflict, suite a son etude des recensements de 1931 a 1961, Richard Joy formulan la these classique de la ceinture bilingue. (12) Il anticipan la polarisation linguistique au Canada, la creation de deux regions unilingues, le Canada francais et le Canada anglais, separes par une zone tampon: la ceinture bilingue. La region du Canada francais se trouverait ainsi au Quebec, plus precisement, occuperait une zone au nord de Sherbrooke et a Pest de Montreal. Elle serait entouree dune ceinture bilingue allant du nord-est de l' Ontario a la vine de Montreal et a la cote nord du Nouveau-Brunswick. La region du Canada anglais se trouverait evidemment a l'exterieur de cette ceinture. Selon lui,l'evolution des frontieres linguistiques, en marche depuis deux siecles, arrivait a son point culminant: < [a] l'heure actuelle, on assiste a une phase de consolidation. L' anglais est en effet de moms en moms parle au Quebec, et les minorites francophones du Canada anglais sont sur le point de disparaitre >. (13) II Observant que pres d'un quart de la population francophone du Canada se trouvait hors du Quebec en 1921, tandis que quarante ans plus tard < the French language [is] hardly ever heard outside an area bounded [by the bilingual belt] >. (14) De nos fours,l'analyste Scott Reid le felicite pour sa prevoyance et salue la realisation de ses previsions: < In the quartercentury since Joy wrote his book, the assimilation of the French minorities outside Quebec and a few border regions of Ontario and New Brunswick has virtually been completed > (15)

Dans son etude des recensements de 1961 a 1996, le mathematicien Claude Castonguay proclame egalement la disparition imminente des minorites francophones mais, contrairement a Joy, il insiste aussi sur la vulnerabilite de la majorite francophone au Quebec. (l6) A son avis, < All of Canada's francophone populations are at bay. The prospects are disquieting in Quebec and New Brunswick, and disastrous in the remaining provinces >. (17) Et plus loin: < Already clearly under way by the time of the 1981 census, the demographic collapse is now thoroughly established in all regions >. (18) L' effondrement de la francophonee est visible, selon Castonguay, daps un taux de reproduction linguistique tres inferieur a 100 p. cent. En effet, le nombre d'enfants francophones (ages de 0 a 9 ans) est nettement en dessous du nombre d' adultes francophones (ages de 25 a 34 ans). En 1996, ce taux etait de 86 p. cent pour les Quebecois francophones et 58 p. cent pour les minorites francophones. Castonguay attribue ce deficit intergenerationnel a la sous-fecondite et a l'anglicisation. (l9)

Ces recherches soulignent clairement la fragilite des minorites francophones au Canada. Toutefois, elles ne nous amenent pas forcement a la conclusion que les francophones sont sur le point de disparaitre. II est tout a fait exact que la proportion des francophones au Canada est en baisse, et que son taux de reproduction linguistique est maintenant inferieur a 100 p. cent. Cela ne veut pas dire pour autant que le nombre absolu des francophones est egalement en decroissance. En fait, depuis 1871, la tendance est tout a fait a l'inverse. Dans chacune des trois regions a l'exterieur du Quebec, les Maritimes, l'Ontario et daps l'Ouest, le nombre de francophones est a la hausse (voir Figure 1). (20) Qui plus est, l' accroissement de la population francophone semble etre relativement constant au cours des decennies, s'elevant de 225 100 en 1881, a 449 600 en 1911, 721800 en 1951 et 976 400 en 1991 (le nombre de francophones remonte meme a 1052 000 en 1991 si on y aj oute ceux qui ont deux langues maternelles, le francais et une autre langue, plutot que de les repartir egalement entre les langues declarees comme le fait Statistique Canada). A trois reprises seulement une baisse a ete enregistree et, daps chaque cas, elles peuvent etre attribuees a des caprices methodologiques. En 1891, par exemple, le recensement ne faisait etat specifiquement et uniquement que des < Canadiens francais >. Ce biais, sans doute non-intentionnel, mais combien revelateur, a eu pour effet de sous-estimer l'importance de plusieurs communautes francophones dont cenes des Acadiens, des Metis, des Francais et des Belges. En 1931, par contre, le recensement rapportait pour la premiere fois la langue maternelle et permettait une mesure plus precise de la population francophone. Jusqu' a cene date, l' origine ethnique etait consideree le meilleur indice disponible. En 1981, Statistique Canada a modifie les procedures d' ajustement utilisees pour resoudre les cas de reponses multiples. Les ajustements et substitutions a cet egard ont eu pour effet le sousdenombrement des minorites francophones. (21) Ce troisieme cas neanmoins, ne nous permet pas conclure sans equivoque que cet effet a ete la cause de la baisse observee de 1971 a 1981. Statistique Canada a introduit plusieurs changements de methodologie entre 1971 et 1991, pour tenir compte du nombre croissant de reponses multiples. Ce nest qu'en 1986, toutefois, que le questionnaire de recensement invitan explicitement les repondants a indiquer une deuxieme largue maternelle, si deux largues avaient ete apprises simultanement a la maison.

La croissance en nombre absolu, accompagnee d' une baisse proportionnelle, s'explique principalement par les mouvements de population. Les nouveaux arrivants, surtout daps l'Ouest canadien, comptent souvent des francophones originaires du Quebec ou de l'etranger. Par exemple, de 1971 a 1991, le solde migratoire de la Colombie-Britannique enregistrait un gain net de 14 800 francophones et l'Alberta un gain net de 12 900. (22) En fait, une grande partie des francophones de l'Ouest, soft 38 p. cent, sort nes ailleurs que daps l'Ouest, principalement au Quebec. (23) Neanmoins, les migrants se composent surtout de non-francophones, ce qui explique en partie la croissance plus rapide de cene partie de la population.

Il nest pas certain que cene croissance des minorites francophones continue a l'avenir, il nest donc pas impossible que les prophetes du malheur finissent par avoir raison. En fait, les resultats du recensement de 1996 ne sort guere encourageants. De 1991 a 1996, le nombre de francophones plafonne et corran meme un leger recul, passant de 976 400 a 970 200 (ou, si l' on bent compte des reponses multiples, de 1 052 000 a 1 005 000). Des neuf provinces a majorite anglophone, seine la Colombie-Britannique a enregistre un gain de son effectif de largue francaise. (24)

DEUXIEME ILLUSION: LA DISPARITION DES FRANCOPHONES EST IRREMEDIABLE

Selon de nombreux observateurs, ce sort surtout les lois demographiques qui sort la cause de la disparition inevitable et irremediable des minorites francophones. Ces lois, semble-t-il, sort omnipotentes, leur force irresistible et leur execution sans appel. Le politologue Nelson Wiseman, par exemple, nous explique que ce sort des facteurs demographiques, non pas des decisions politiques, qui ont determine le caractere linguistique du Manitoba. A son avis, la decision du gouvernement du Manitoba en 1890 de supprimer les garanties constitutionnelles de la langue francaise, pour faire de l' anglais la seine langue officielle et la seine langue d'instruction, n'ont aucunement influence le destin de la minorite francophone. < The abrogation of French language rights in the legislature and courts was repugnant to the constitution, but it was not material to the linguistic welfare and survival of Franco-Manitobans. > (25) L'imposition de l'anglais daps les ecoles etait plus lourde de consequences, d'apres Wiseman, mais elle etait inevitable a cause de l'evolution demographique de la province. II cite le travail de Kenneth McRoberts, y voyant un appui pour sa these: < [t] o a veryreal degree, these assimilationistpressures on the Francophone minorities are simply beyond the range of governmental action, however comprehensive and coordinated it may be >, (26)

Scott Reid ahonde daps le meme sens, affirmant < the unstoppable decline and inevitable disappearance > (27) des minorites francophones au Canada. Il attribue cette disparition aux pressions demographiques et socio-economiques et en conclut, sur un ton provocateur, que ces minorites < are not dying out because they are being forced to assimilate. They are dying out because they choose to do so >. (28) Devant une telle volonte, il est evident que toute intervention politique s' avere inutile. Reid met donc les instances politiques en garde contre tout < meddling with the natural flow of linguistic trends > et insiste, plus particulierement, que le gouvernement devra cesser de verser des fonds daps les poches des minorites francophones. (29) Avec une belle fleur de rhetorique, il declare: < it would have been easier for the Canadian government to legislatively move the Rocky Mountains to Quebec than to save the isolated French-language communities scattered in their shadow >. (30)

Castonguay reitere ces memes conclusions, et ce, depuis deja deux decennies. En 1980, par exemple, il declarait: < Les principales causes de l'effondrement des minorites sont des phenomenes demographiques et culturels aussi irreversibles que fondamentaux. Sur ce plan la loi federale des langues officielles et les meilleures annees de l'ere Trudeau n'ont eu aucun effet perceptible et vraisemblablement aucun autre sursaut legislatif, voir constitutionnel ne pourrait modifier cet etat des chows [...] [D]e cinq ans en cinq ans il resort toujours plus clairement que les minorites canadienses-francaises ont deja fait leur lit >. (31)

L' affirmation selon laquelle les minorites francophones constituent une cause perdue se lie frequemment a un agenda politique, parfois cache, parfois evident. L'implication est Claire: on peut difficilement justifier des services en francais a des communautes qui n'existent plus. En fait, le Paro reformiste, qui pretend tenir compte des realites regionales du pays, c'est-a-dire l'existence dune seine province francophone et de neuf provinces anglophones, conclut qu'il n'y a pas de demande reelle pour des services en francais au Canada, sauf daps les regions du Quebec et de la capitale nationale. (32) Il propose d'y meare fin et de transferer aux provinces les competences legislatives en matiere de langue. Le paro a par consequent tout interet a promouvoir la notion de disparition inevitable, en vue de justifier son opposition au statut officiel de la langue francaise.

A l'encontre, par crainte des implications pour leur minorite anglophone, certains nationalistes quebecois s'opposent a toute legislation favorable aux minorites francophones. Il faut y voir l' origine de leur motivation a condamner les interventions du federal daps ce domaine, les traitant d'inutiles et d'oiseuses. Ce qui explique, par exemple, l'opposition quebecoise aux dispositions constitutionnelles visant a garantir les services daps leur langue maternelle aux minorites de langues officielles. En 1980, le juriste Daniel Proulx a fustige les < promoteurs du bilinguisme institutionnel au Canada > en declarant que < l'inclusion daps la constitution d'un droit a l'instruction daps la langue de la minorite n' aides juridiquement en rien les minorites francophones hors Quebec a se sortir de la situation pitoyable daps laquelle elles se trouvent actuellement >. (33) Selon lui, < le seul effet tangible, palpable et verifiable > de cene inclusion serait < l'assurance, pour tout anglophone residant au Quebec, d'avoir libre acces a tout le reseau d'ecoles anglaises qui existe au Quebec par la depossession unilaterale dune importante portion de la souverainete quebecoise en matiere de largue d'enseignement ". Dans son livreAutopsie du Lac Meech, le politologue Pierre Fournier est essentiellement du meme avis, attaquant la Charte canadienne des droits et libertes daos laquelle il voit une ingerence provocatrice daps les affaires du Quebec, tout en lamentant que la Charte nest < d'aucun secours pour les minorttes francophones en voie d'assimilation >. (34) D'ou, egalement, le cri d'indignation de l'historien Michael Behiels daps sa recension du meme libre: < Most separatists would rather see the wholesale assimilation of the francophone minorities so that they would no longer feel morally obliged to support them via a united Canada >. (35)

Neanmoins, il serait errone de pretendre que la disparition des minorttes est inevitable et que les decisions des gouvernements n' y sort pour rien. D' une part, les tendances demolinguistiques ne sort ni irrevocables ni immuables, au contraire. Ces tendances prennent souvent des virages imprevus et nous trompent regulierement. A titre d'exemple, rotors qu'au cours des annees 1930 et 1940, de nombreux demographes prevoyaient que la surfecondite des francophones finirait par faire de ceux-ci la majorite de la population canadienne. (36) It n' avaient pas anticipe les changements subsequents, dont surtout la baisse de la fecondite et la hausse daps l'immigration.

D' autre part, un moteur politique se cache souvent derriere les forces demolinguistiques. L'etude dune region de l'Alberta, connue au debut du siecle comme < la petite province du Quebec >, est eloquente. La region de Saint-Paul a enregistre une baisse de sa proportion francophone, de l' ordre de 95 p. cent en 1909 a 31 p. cent en 1989, due principalement a l' arrivee de nouveaux residents non-francophones et a l' assimilation des anciens residents francophones. (37) Il faut voir la un premier moteur politique: deux tiers de ceux qui demenageaient daps la region, durant la periode de 1984 a 1985, oeuvraient daps le secteur public, generalement a l'emploi du gouvernement provincial. Or, seulement 19 p. cent de ces fonctionnaires immigrants etaient francophones. Ajoutons a cela un deuxieme moteur politique: les francophones qui adoptaient l' anglais comme langue usuelle avaient suivi toutes leurs etudes en anglais et avaient rencontre leur future epouse daps un milieu anglophone. Par contre, les francophones qui employment toujours leur langue maternelle avaient fait des etudes en francais et avaient rencontre leur future epouse daps un milieu francophone. Notons ici que, jusqu'en 1968, la loi scolaire en Alberta interdisait l'instruction en francais. Ce qui nous amenait a conclure a l' egard du declin de cene enclave francophone: <This trend should not be seen as simply the result of an immutable demographic law. It has been highly influenced by public policies designed to discourage, if not suppress, all languages other than English. Such policies have affected migration patterns, social integration and language use >. (38)

Peut-on renverser ce declin en adoptant d' autres politiques linguistiques, ou est-il deja trop tard? II est evident que, jusqu'ici, la Loi sur les langues officielles et les politiques subsequentes ne semblent pas avoir grandement remedie a la situation minoritaire. II faut bien reconnaitre que ces mesures ne vont pas tenement loin et qu'elles paraissent meme tres timides comparees aux politiques adoptees il n'y a pas si longtemps pour supprimer le francais. (39) Par contre, la Chante des droits et libertes qui garantit l'instruction en francais depuis 1982, et ce, daps les ecoles gerees par la minorite francophone, offre la posibilite de redresser certains torts du passe. En 1984, a Edmonton et a Calgary en Alberta, la minorite francophone a obtenu ses premieres ecoles francophones et son premier conseil scolaire dix ans plus tard (la vine de Saint-Paul a du attendre 1990 pour obtenu son ecole francophone). Depuis, le nombre d'ecoles francophones est passe de deux a 18, et le nombre d'etudiants inscrits de 367 a 2 920 (voir Figure 2). (40) Il n'en demeure pas moms que daps l'ensemble des neuf provinces a majorite anglophone, mais pour une periode plus restreinte, de 1986 a 1994, le nombre d'ecoles francophones n'a augmente que de 499 a 554, et le nombre d'etudiants inscrits que de 123 027 a 129 648 (41) (malheureusement, aucune donnee nest encore disponible pour la periode depuis 1994). (42)

Quels seront les effets de l'ecole francophone sur la minorite et sa survie? Une enquete menee par Rodrigue Landry et Real Allard sur les ecoles francophones en Nouvelle-Ecosse demontre clairement que plus la scolarisation en francais est forte, plus les competences a l' ecrit et a l' oral sont elevees et plus le desir de s'integrer a la communaute francophone est grand. (43) Une autre enquete menee cene fois par Denise Moulun-Pasek sur les ecoles francophones en Alberta confirme ces resultats. Cette derniere trouve, par exemple, chez les etudiants de l'ecole francophone a Saint-Paul, une vitalite linguistique accrue et une competence langagiere amelioree. (44) La volonte politique, manifestee daps la Charte canadienne des droits et libertes en 1982 par l'enchassement des garanties pour les ecoles francophones en milieu minoritaire, commence donc a porter ses fruits. II est evident qu'a elle seine l'ecole francophone ne peut pas assurer la releve. II faut encore d'autres institutions et organisations de langue francaise. Neanmoins, l'ecole peut, de diverses facons, contribuer a l'etablissement de ces institutions, a une vie communautaire en francais et donc a la vitalite des minorites francophones.

TROISIEME ILLUSION: L'APPAUVRISSEMENT DES MINORITES FRANCOPHONES

Selon plusieurs observateurs de la fancophone canadienne, la ou il reste encore des traces de la minorite, il s' agit surtout de quelques habitants rustiques daps de petits villages isoles ou on continue a vivre une existence folklorique, employe comme cultivateur, bucheron ou pecheur. Richard Joy, par exemple, evoque l'image du francophone type en milieu minoritaire: pauvre, peu instruit, campagnard, depourvu de resources, sans technologie. (45) Le francophone qui s'instruit en anglais quitte la paroisse rurale et s'assimile daps la vine anglaise; le francophone qui s'instruit en francais quitte la province natale et s'installe daps la mere-patrie, le Quebec. La modernisation, l'industrialisation et l' urbanisation signalent, dit-on, la mort de la francophonie. Cette image n' est pas sans rappeler le stereotype des Quebecois d' autrefois: un peuple ne pour un pent pain, des porteurs d'eau et des scieurs de bois, analphabetes et ignorants.

En effet, les minorites francophones de nos fours sont percues comme < les heritiers de Lord Durham >, les descendants de ceux que Durham a caracterises comme < destitute of all that can invigorate and elevate a people > et plus specifiquement, < a people with no history, and no literature >. (46) Leur literature et leur culture, comes, romans, poesie, theatre, films, peinture, chansons, sont largement inconnues, invisibles et meme selon certains, inexistantes. Aux dues de la litteraire Pamela Sing, cene < non existence > des minorites francophones < nest sidle part aussi frappante que daps le secteur culturel de la production litteraire >. (47) Elle l' attribue largement a la fragmentation de la francophonie canadiense en entites regionales et a l'exclusion des minorites de ce peuple naissant quest la nation quebecoise. Par consequent, le francophone minoritaire nest reconnu ni par le Canada anglais ni par le Quebec francais. Si les Quebecois sont portes a devaluer leur propre diaspora, < ces devalorisations revelent plus l'ignorance de leurs auteurs au sujet de la vitalite de la culture francophone en milieu minoritaire qu'elles ne correspondent a une realite socioculturelle >.

Cette image d' une culture chimerique et folklorique s' explique surtout par deux conditions. D'abord, l'ignorance du produit culturel, tout au moms a l'exterieur de la communaute minoritaire, d'ou son etat de non existence. Ensuite, l'appropriation frequente du produit culturel par la communaute quebecoise elle-meme, d'ou son etat d'invisibilite. Un nouveau dictionnaire, recemment paro daps l' Ouest canadien, met en evidence la richesse de la culture minoritaire et la faussete de son image d'appauvrissement en presentant pas moms de 431 auteurs francophones, dont 123 artistes visuels,163 gens de lettres, 38 artistes de la scene, 242 critiques et essayistes, 90 gens des medias. (48) Retenons daps cene liste les ecrivains Marguerite-A. Primeau (prix Champlain, 1986), Nancy Huston (prix du Gouverneur general, 1993), Gabrielle Roy (prix du Gouverneur genera1,1947,1955,1977) et Ronald Lavallee (prix Jules-Verne, 1988); les peintres Alex Janvier et Francine Gravel; le sculpteur Joe Fafard (medaille de bronze, Jeux de la fancophonee, Madagascar, 1997); les dramaturges France Levasseur-Ouimet et Laurier Gareau; les musiciens Gerald Laroche (prix Juno, 1991) et Marcien Ferland; les compositeurs-interpretes Paul Lamoureux, Daniel Lavoie et Crystal Plamondon; le groupe musical Hart Rouge; la cineaste Sylvie Van Brabant (prix de l'Association quebecoise des critiques de cinema, 1988).

En Ontario, les francophones peuvent egalement se vanter d' une richesse d'auteurs et d'artistes dont, par exemple, les ecrivains Patrice Desbiens, JeanLouis Trudel et Jean Ethier-Blais (prix Athanase-David, 1989); les dramaturges Andre Paiement, Pol Pelletier (prix de l'Association quebecoise des critiques de theatre, 1993), Robert Marinier et Jean Marc Dalpe (prix du Gouverneur general, 1989); le compositeur-interprete Robert Paquette; le musicien Daniel Lanois (prix Grammy 1987); les groupes musicaux CANO, Garolou et BrasseCamarade et le cineaste Jean Marc Lariviere. En Acadie et surtout au NouveauBrunswick, les francophones comptent pour plus de 400 titres de litterature, dont au moms 150 recueils de poesie et 90 romans, et ceci durant la periode de 1970 a 1995. (49) Parmi les auteurs acadiens, signalons les ecrivains Antonine Maillet (prix Goncourt, 1979), Claude LeBouthillier, Jacques Savoie et Simone Rainville et les poetes Serge Patrice Thibodeau (prix du Gouverneur general, 1996), Gerald Leblanc, Hermenegilde Chiasson et Raymond Guy LeBlanc. Chez les nombreux artistes de la scene retenons: Edith Butler, Roch Voisine (prix Felix,1989), Isabelle Roy, Angele Arsenault, Marie jo Therio, Natasha St-Pierre et Donat Lacroix.

Du point de vue socio-economique, le stereotype dune minorite rurale, illettree et demunie apparait egalement faux. Dans l'Ouest, par exemple, le francophone type est urbanise, instruit et salarie. (50) II habite un grand centre metropolitain plutot qu'une region rurales 58 p. cent des francophones de l' Ouest (comme 63 p. cent de la population en general) habitent les 13 regions metropolitaines, surtout a Winnipeg, a Vancouver, a Edmonton et a Calgary. Ce meme francophone type occupe un emploi daps le secteur tertiaire ou il gagne le meme salaire que son collegue anglophone. De nos fours, 11 p. cent des francophones sont employes daps le secteur primaire, 17 p. cent daps le secteur secondaire et 72 p. cent daps le secteur tertiaire. Dans la categorie des emplois exigeant le plus haut niveau de competences, cene des cadres et des professionnels, on retrouve 21 p. cent des francophones, compare a 22 p. cent des anglophones. Le francophone type est egalement relativement bien instruit et il a termine avec succes le cours secondaire. De plus, 10 p. cent des francophones et 11 p. cent des anglophones, detiennent un diplome universitaire.

Si on en croft les premiers resultats du recensement de 1996, cene equite socio-economique se retrouve daps d' autres regions au Canada, mais a moindre degre. Les minoritaires francophones, semble-t-il, jouissent de conditions au moms egales a cenes des Quebecois francophones, mais parfois inferieures a la moyenne canadiense. Dans la plus haute categorie d'emploi, cene des cadres et professionnels, nous trouvons 23 p. cent des minoritaires francophones et 22 p. cent des Quebecois francophones, compare a 23 p. cent des anglophones. Le revenu moyen des minoritaires francophones est de 23 000$, celui des Quebecois francophones de 21 100$, et celui des anglophones de 24 600$. Une comparaison des differentes tranches de revenu demontre que la repartition des francophones minoritaires est quelque peu plus egalitaire que cene des Quebecois francophones (voir Figure 3). Chez les minoritaires, il y a proportionnellement moms de pauvres, mais il y a egalement moms de riches. En ce qui concerne le niveau de scolarite atteint, 45 p. cent des minoritaires et 46 p. cent des Quebecois francophones ont poursuivi des etudes postsecondaires, compare a 51 p. cent des canadiens, toutes langues confondues.

QUATRIEME ILLUSION: LES MINORITES FRANCOPHONES SONT INSIGNIFIANTES

De toutes les illusions, cene de l'insignifiance seme le plus souvent les graines de sa propre realisation. La perception et la realite sont inseparables. La perception de non-existence aboutit directement a la realite d'insignifiance. Les minorites francophones se trouvent souvent oubliees, marginalisees, absentes des recits de l'histoire du Canada, des negociations sur la reforme constitutionnelle, des debats touchant l' avenir du pays. De fait, le nationalisme quebecois s' approprie tout ce qui est principalement francais au Canada et etablit un nouveau paradigme identitaire. Le fait francais devient quebecois, d' ou la definition simpliste: le francophone est quebecois, l'anglophone est canadien. Cette premisse constitue une profession de foi plutot qu'une hypothese scientifique et, comme tout bon stereotype, elle parait resumer une certaine verite. Toutefois, c'est une verite deformatrice et elle nous amene a des conclusions parfois absurdes. En 1977, par exemple, lors d'un spectacle presente a Edmonton, la chanteuse quebecoise Pauline Julien s'est adressee a son auditoire francophone presque exclusivement en anglais, une langue qu'elle ne maitrisait pas tenement bien. En guise d'explication, elle a fait part de sa foi nationalisme: < Quebec is French and Canada is English; when I cross the border into Canada, I speak English >.

Cette simplification deformatrice se retrouve egalement chez les Canadiens anglophones, meme ceux qui semblent accorder un role important a la langue francaise daps l'histoire et la politique du Canada. David Bercuson, histories, et Barry Cooper, politologue, nous livrent, par exemple, use histoire revisionniste ou la langue et la culture sont vues comme les facteurs determinants daps l'evolution du pays. (51) En fait, ils y voient la source de tous nos maux economiques et politiques. Selon eux, le francais, et plus specifiquement le Quebec francais, a touj ours constitue use barriere au developpement economique et aux droits politiques, en un mot a la realisation de la democratie liberale. Pourtant, ils ne sifflent pas un mot sur l'existence des minorites francophones et, pour appuyer le desir d'independance du Quebec, ils envisagent avec satisfaction un nouveau Canada, liberal, democratique et, bien entendu, anglophone. Philip Reznick, politologue et social-democrate, conteste cette vision neo-liberale et propose a sa place un nouveau partenariat Canada-Quebec, entre deux nations unilingues: le Canada anglais et le Quebec francais, qui risque lui aussi de bouder les minorites francophones: < We will have to get on with working out our own national and linguistic priorities, in which French will not have a significant place >. (52) Reznick nest pas hostile a ces minorites, au contraire, mais il est pessimiste quant a leur survie: < If nationalism speaks to the concerns of a collectivity with common bonds of language, culture, history, and territory, why should one expect its adherents to show particular tolerance toward minorities? >. (53)

Le mythe national de notre fondation en taut que pays semble exclure d'emblee les minorties francophones et les peuples autochtones. En 1867, les deux peuples fondateurs etaient, dit-on, les Canadiens francophones de la future province du Quebec et les Britanniques anglophones des futures provinces de l' Ontario, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse. C' etaient ces deux peuples de l'Amerique du Nord britannique, ou plus precisement leurs representants, qui avaient negocie le pacte federatif et qui ont ainsi donne naissance au Dominion du Canada. Les Acadiens, par exemple, etaient absents des negociations sur l'union des colonies en 1864, et a Charlottetown et a Quebec. Dans son projet de loi, adopte en 1995, sur l'avenir du Quebec, le gouvernement du Quebec resume bien cene interpretation de la nature du pays et de ses origines: le Canada se voulait un partenariat egal entre deux peuples fondateurs, les Quebecois et les Canadiens; malheureusement ces derniers n'ont pas respecte leurs engagements.

Nous affirmons ici que cene insignifiance nest ni justifiee ni realiste. En premier lieu, les minorties francophones peuvent revendiquer legitimement un plus grand role politique, et cela pour des raisons morales. Explorateurs, colonisateurs, pionniers, fondateurs, par la suite, les communautes francophones se sont trouvees cependant depossedees de leurs temes et dechues de leurs droits. Les Acadiens, par exemple, ont bati une communaute prospere et egalitaire aux XVIIe et XVIIIe siecles mais le < grand derangement > de 1755 a 1763 les a exiles et disperses daps des pays lointains: Massachusetts, Maryland, Pennsylvanie, Louisiane, Santo-Domingo, Guyane, France, Angleterre (54). Ainsi, a l'epoque de la Confederation, ils ne representaient que 16 p. cent de la population du Nouveau-Brunswick, habitant les regions les plus isolees et les plus steriles de la cote nord. Les francophones ont egalement explore l' Ouest canadien et ont donne naissance, sur les rives de la Riviere Rouge, a une nouvelle nation: les Metis. Fondateurs de la province du Manitoba, ils ont su negocier une entente constitutionnelle pour proteger leer vie, leur culture et leur langue. Le tout tombe a l'eau, toutefois, et ils se retrouvent eux aussi chasses encore plus loin vers l' Ouest, ou ils perdent successivement leurs temes, leurs ecoles et leurs droits linguistiques.

En deuxieme lieu, les minorites francophones peuvent reclamer a juste titre un plus grand role politique a cause de leer poids demographique. Il va de soi que, daps un Canada sans le Quebec, la presence et l'influence francophones se trouveraient enormement reduites. Cette influence ne serait toutefois pas insignifiante comme on le laisse souvent entendre: les francophones resteraient quand meme la minorite linguistique la plus importante au pays (voir Figure 4). It comptent actuellement pour 5 p. cent de la population des neuf provinces a majorite anglophone, depassant dune marge importante les sinophones (3 p. cent) et les germanophones (2 p. cent). It depassent egalement les Autochtones qui, selon le recensement de 1996, ne representent que 3 p. cent de la population hors-Quebec.

Malheureusement, certains observateurs sont convaincus que ce poids ne serait pas suffisant pour garantir le respect des droits acquis. Selon le politologue Roger Gibbons: < The francophone population, stripped of the political protection afforded by Quebec, would be too small to warrant constitutional protection [...] In all probability, the official-languages sections of the Charter of Rights and Freedoms would be repealed at the first opportunity >. (55) Nous ne pouvons pas refuter cene prevision mais notons toutefois que d'autres Etats democratiques ont deja fait preuve dune plus grande generosite d'esprit. La Suisse, par exemple, a reconnu la langue italienne comme une langue nationale en 1874, et comme une langue officielle en 1938. Pourtant, seul un quart de million de ses citoyens, comptant pour 5 p. cent de la population, parlent italien. L'Estonie a reconnu en 1925 le droit de sa minorite germanophone a elire un conseil culturel charge de la gestion de ses institutions scolaires et culturelles. Pourtant, les germanophones ne representaient que 2 p. cent de la population et etaient disperses a travers le pays.

Deja au Canada, les Autochtones, beaucoup moms nombreux que les minorites francophones, commencent a prendre leur juste place daps les negociations politiques. Its etaient representes a la table des negociations en 1993, par exemple, lors de la recherche d' un accord sur la Irise constitutionnelle, une recherche qui devait aboutir a l'entente de Charlottetown.

CONCLUSION

Personne ne peut contester ni la fragilite ni la vulnerabilite des minorites francophones. Pretendre que tout est bien daps le meilleur des mondes serait la plus grande illusion de toutes. Neanmoins, bien qu' affaiblies, les minorites sont toujours vivantes. Les necrologies sont trompeuses; les obseques sont prematurees. Les croire serait abandonner une communaute blessee et empecher pour toujours son retablissement.

Trop souvent, les nationalistes canadiens et quebecois font avancer leurs propres agendas sur le dos des minorites francophones. Soit qu'ils nient l'existence meme de ces minorites, soft qu'ils s'en servent contre leurs adversaires. Dans cene guerre de mots, chacun accuse l'autre de vouloir la disparition des minorites, mais personne ne leur reconnait une existence viable. A cet egard, les conseils de Linda Cardinal sont tres pertinents: < Les francophones hors-Quebec devront redefinir leur rapport aux nations qui coexistent au Canada [et] les nationalistes quebecois devraient, pour leur part, cesser de parler de la disparition des francophones hors-Quebec >. (56) Sur ce premier point, il nous semble evident que les minorites francophones n' auront pas d'avenir viable si elles ne reussissent pas a renforcer leurs liens avec le Quebec. Les recherches en sociolinguistique sont univoques: il n'y aura pas d' individus bilingues s' il n' y a pas de societes unilingues. (57) Plus specifiquement, il n'y aura pas de minorites francophones hors-Quebec s'il n'y a pas de societe francophone au Quebec. Les minorites ont interet a appuyer la construction d'un Quebec ou le francais est la langue commune; les nationalistes quebecois n'ont aucunement besoin de diminuer les minorites pour justifier leur propre projet de societe. Enfin, ceux qui croient que les minorites francophones ne sont qu'une carte a jouer, n'agissent daps l'interet ni des Canadiens, ni des Quebecois, ni des minoritaires eux-memes.

Fernand Harvey ahonde daps le meme sens, nous indiquant le chemin a parcourir pour meare fin a certaines perceptions illusoires: (58)
 Mais pour changer la perception des communautes francophones hors
 Quebec au sein de l'opinion publique quebecoise, laquelle influence
 a son tour le milieu politique, il faut d'abord temer de jeter des
 ponts au sein meme de la societe civile. Les medias ont un role a
 jouer dans ce sens, mais il appartient aussi aux intellectuels de
 montrer que la vie franrcaise hors Quebec n' est pas uniquement
 synonyme de penes demographiques et de lunes scolaires sans fins,
 mais qu'il existe des communautes francophones qui ont la capacite
 de se penser par leurs elites intellectuelles, de creer par leurs
 ecrivains et leurs artistes et aussi, dans une certaine mesure, de
 produire par leurs cooperatives et leurs gens d'affaires.


Tout cela suppose a la fois de la bonne volonte et une ouverture d'esprit. Malheureusement, ceux qui caressent des illusions les preferent souvent a la realite, d'ou la difficulte de les dissiper. Dans ce sens, la situation des minorites francophones nest pas sans rappeler l'histoire d'un accident de voiture qui a coute la vie a plusieurs deputes albertains, dans une region tres isolee de la province. Un fermier qui se trouvait peu apres sur la scene de la tragedie, a decide d'enterrer les corps dans son champ. Le lendemain, un policier qui faisait enquete sur l' accident a demande si toutes les victimes avaient ete tuees sur le coup. D'ou la reponse du fermier: << Some said that they were still alive, but you know how politicians lie >>.

[FIGURE 1 OMITTED]

[FIGURE 2 OMITTED]

[FIGURE 3 OMITTED]

(1) E. A. Aunger, << Dispersed Minorities and Segmental Autonomy: French- language School Boards in Canada >> (1996) 2 Nationalism and Ethnic Politics 191.

(2) E. A. Aunger, " Les communautes francophones de l'Ouest: la survivance dune minorite dispersee " dans J. Yvon Theriault, dir., Francophonies minoritaires au Canada: l'etat des lieux, Mondos, Editions d'Acadie, 1999, 285 [ci-apres Communautes francophones].

(3) L. Marmen et J.-P. Corbeil, Les langues au Canada: Recensement de 1996, Ottawa, Ministre des Travaux publiques et Services gouvernementaux Canada, 1999 a la p. 19 [ci-apres Langues au Canada].

(4) M. Chaput, Pourquoi je suis separatiste, Montreal, Editions du Jour, 1961 a la p. 116.

(5) R. Levesque, Option Quebec, Montreal, Editions de l'homme, 1968 a la p. 158.

(6) adressant aux Franco-Manitobains, Levesque les exhortan: << Continuez, maudit!!! paree que quand viendra le moment, pis rya peut prendre encore quelques annees, ou on sera prets j'espere qu'il restes des candidats pour notre immigration qui seront encore conscients d'etre Canadiens franrcais. Batissez-nous en maudit >>. P. Perrault et al., Un pays sans bon sens, Montreal, Editions Lidec, 1972 a la p. 157.

(7) Beauchemin, << Comment mon ame canadienne est monte >> (aout 1992) L'actualite a la p. 77.

(8) D. Creighton, Towards the Discovery of Canada, Toronto, Macmillan of Canada, 1972 a la p. 241.

(9) R. Joy, Languages in Conflict, Toronto, McClelland and Stewart, 1972 a la p. 21 [ci-apres Languages in Conflict]. Une premiere edition de ce livre est parue en 1967 a compte d'auteur.

(10) C. Castonguay et J. Marion, << L'anglicisation du Canada! >> (1974) 63 L'Action nationale a la p. 746.

(11) C. Castonguay, << Getting the facts straight on French: Reflections following the 1996 Census >> (1999) 8 Inroads 57 [ci-apres Getting the facts straight].

(12) R. Joy, Les minorites des langues officielles au Canada, Montreal, Institut de recherches C.D. Howe, 1978 [ci-apres Minorites des langues officielles]. Voir aussi R. Joy, Canada's Official Languages: The Progress of Bilingualism, Toronto, University of Toronto Press, 1992.

(13) Minorites des langues officielles, ibid. a la p. 6.

(14) Languages in conflict, supra note 9 a la p. 4.

(15) S. Reid, Lament for a Notion: The Life and Death of Canada's Bilingual Dream, Vancouver, Arsenal Pulp Press, 1993 a la p. 101 [ci-apres Lament for a Notion].

(16) Getting the facts straight, supra note 11 a la p. 12. Voir aussi C. Castonguay, << French is on the ropes. why won't Ottawa admit it? >> (Octobre 1999) 20 Policy Options 39.

(17) Getting the facts straight, ibid. a la p. 59.

(18) Ibid. a la p. 61.

(19) Voir par ex. C. Castonguay, " Evolution de l'assimilation linguistique au Quebec et au Canada entre 1971 et 1991 " (1997) 38 Recherches sociographiques 469.

(20) Les donnees utilisees pour ce schema proviennent des divers recensements du Canada et de ses provinces et territoires. Notons, toutefois, certaines lacunes dans ces recensements. La population d'origine franrcaise ou francophone n'a pas ete recensee a l'I1e-du- PrinceEdouard, au Manitoba, en Colombie-Britannique et aux Territoires du Nord-Quest avant 1881, ni en Terre-Neuve avant 1945. Nous aeons donc estime ces donnees pour le Manitoba en 1871, nous inspirant de << Abstract statement of the census for the Province of Manitoba, enumerated during the Month of November, 1870 >> dans House of Commons Sessional Papers (1870) vol. 20 a la p. 92; et pour les Territoires du Nord-Quest en 1871 a partir de D.N. Sprague, B. Kaye et D. W. Moodie, << Dispersion des Metis du Manitoba et Rebellion du Nord-Quest, 1870-1885 >> dans R. L. Gentilcore, dir., L'Atlas historique du Canada, t. 2: La transformation du territoire 1800-1891, Montreal, Presses de l'Universite de Montreal, 1993, 35.

(21) Voir par ex. R. Lachapelle et J. Henripin, La situation demolinguistique au Canada, Montreal, Institut de recherches politiques, 1980 a la p. 189.

(22) C. Castonguay, " Le declin des populations francophones de l'Ouest canadien " (1993) 5 Cahiers franco-canadiens de l'Ouest 147.

(23) Communautes francophones, supra note 2 a la p. 286.

(24) Largues au Canada, supra note 3 aux pp. 19 et 73.

(25) N. W iseman, " The questionable relevance of the Constitution in advancing minority cultural rights in Manitoba " (1992) 25 Can. J. Pol. Sci. 697 a la p. 701.

(26) Ibid. a la p. 702. Voir K. McRoberts, " Making Canada bilingual: Illusions and delusions of federal language policy " dans D. P. Shugarman et R. Whitaker, dir., Federalism and political community, Peterborough, Ontario, Broadview Press, 1989, 141 a la p. 155.

(27) Lament for a Notion, supra note 15 a la p. 100.

(28) Ibid. a la p. 116.

(29) Ibid. a la p. 99.

(30) Ibid. a la p. 101.

(31) C. Castonguay, " La position des minorites francophones en 1976 " (1980) 69 L'Action nationale 825 a la p. 829.

(32) Reform Party of Canada, << What is the Reform Party's position on official languages? >> Caucus Issue Statement (November 20, 1991) n[degrees] 16, Ottawa, Reform Party of Canada.

(33) D. Proulx, << L'enchassement des droits linguistiques: Un leurre pour les francophones hors-Quebec>> (17 octobre 1980) Le Devoir 10.

(34) p. Fournier, Autopsie du Lac Meech: La souverainete est-elle inevitable?, Outremont (Qc.), VLB Editeur, 1990 a la p. 27.

(35) M. D. Behiels, Recension de A Meech Lake Post-Mortem: Is Quebec Sovereignty Inevitable? de Pierre Fournier (1992) 25 Can. J. Pol. Sci. 156 a la p. 157.

(36) Voir a ce sujet, R. Lachapelle, << Evolution des groupes linguistiques et situation des largues officielles au Canada >> dans Tendances demolinguistiques et evolution des institutions canadiennes, Montreal, Association d'etudes canadiennes, 1990, 11.

(37) E. A. Aunger, << The decline of a French-speaking enclave: A case study of social contact and language shift in Alberta >> (1993) 25 Canadian Ethnic Studies 65.

(38) Ibid. a la p. 81.

(39) E. A. Aunger, " Language Legislation and Official Bilingualism: The Uneasy Coexistence of Canada's Language Communities " CD-ROM: Canada: Confederation to Present, Edmonton, Chinook Multimedia, 2001.

(40) Ces donnees pour la periode 1984 a 1998 proviennent de la Federation des parents francophones de l'Alberta (FPFA).

(41) A. Martel, << L'Article 23 de la Charte canadienne et les effectifs scolaires des minorites francophones 1982-1995 >> (1995) 24 Revista de Llengua i Dret 165.

(42) Statistique Canada enregistre les effectifs dans les differents programmes de langue, sans distinguer entre les ecoles homogenes et les autres. Voir par ex. la revue Education au Canada. Pour cene raison, Angeline Martel (ci-dessus) a du compiler ses donnees a partir d'informations provenant des differents ministeres de l'education.

(43) R. Landry et R. Allard, << Langue de scolarisation et developpement bilingue: le cas des acadiens et francophones de la Nouvelle-Ecosse, Canada >> (2000) 5 DiversCite Langues 1. Disponible a www.teluq.uquebec.ca/diverscite.

(44) D. Moulun-Pasek, La vitalite ethnique des 11e et des 12e annees des ecoles homogenes en Alberta, these de maitrise en education, Faculte Saint-Jean, University of Alberta, 2001 [non publiee].

(45) Languages in conflict, supra note 9 a la p. 36.

(46) Lord Durham, Lord Durham's Report, G.M. Craig, dir., An abridgement of "Report on the Affairs of British North America" Toronto, McClelland and Stewart, 1963 a la p. 150.

(47) P. Sing, " Une solitude du troisieme type: l'ecriture d'expression franrcaise dans le Far-Quest canadien ", Colloque sur la troisieme solitude: l'ecriture minoritaire canadiense, Montreal, Universite de Montreal, mars 1998 a la p. 3.

(48) G. Morcos, Dictionnaire des artistes et des auteurs francophones de l'Ouest canadien, Sainte-Foy (Qc.), Presses de l'Universite Laval et Edmonton, Faculte Saint-Jean, 1998. Voir J. de Finney, Recension du Dictionnaire des artistes et des auteurs francophones de l'Ouest canadien de G. Morcos (1999) 9 Francophonies d'Amerique 157.

(49) D. Lonergan, << La culture au quotidien: un pent portrait des arts dans l'Acadie d'aujourd'hui >> dans J. Y. Theriaut, dir., Francophonies minoritaires au Canada: L'etat des lieux, Moncton, Editions d'Acadie, 1999 aux pp. 516 et 519.

(50) Communautes francophones de l'Ouest, supra note 2 a la p. 302.

(51) D. J. Bercuson et B. Cooper, Deconfederation: Canada without Quebec, Toronto, Key Porter Books, 1991.

(52) P. Reznick, Toward a Canada-Quebec Union, Montreal, McGill-Queen's University Press, 1991 a lap.42. VoiregalementP. Reznick, Recession de Deconfederation: Canada without Quebec de D. J. Bercuson et B. Cooper (1992) 25 Can. J. Pol. Sci. 155.

(53) Ibid. a la p. 107.

(54) Voir par ex. R. Leblanc, << Les migrations acadiennes >> dans D. Louder et E. Waddell, dir., Du continent perdu a l'archipel retrouve: Le Quebec et l'Amerique francaise, Quebec, Presses de l'Universite Laval, 1983, 137.

(55) R. Gibbins, << Speculations on a Canada without Quebec >> dans K. McRoberts et P. Monahan, dir., The Charlottetown Accord, the Referendum and the Future of Canada, Toronto, University of Toronto Press, 1993, 264 a la p. 271.

(56) L. Cardinal, << Les minorites nationales ou linguistiques dans un nouveau rapport Quebec-Canada >> dans J. Trent, R. Young et G. Lachapelle, dir., Quebec-Canada: What is the path ahead?, Ottawa, University of Ottawa Press, 1996, 235 a la p. 239.

(57) Voir J. Laponce, Langue et territoire, Quebec, Presses de l'Universite Laval, 1984.

(58) F. Harvey, << Le Quebec et le Canada franrcais: histoire dune dechirure >> dans S. Langlois, dir., Identite etcultures nationales: L'Amerique francaise en mutation, Sainte- Foy, Quebec, Presses de l'Universite Laval, 1995, 49 a la p. 62.

Edmund A. Aunger *

* Faculte Saint-Jean, University of Alberta. L'auteur bent a remercier Donald Ipperciel pour ses commentaires et suggestions.
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Author:Aunger, Edmund A.
Publication:Review of Constitutional Studies
Date:Jan 1, 2002
Words:8055
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