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Note speciale: les cultures regionales du sud et leurs mutations dans la musique americaine au 20e siecle : Blind Willie Johnson, Robert Crumb, Bob Dylan, et John Fogerty.

Heros du blues, du jazz et de la country, par Robert Crumb. Paris, Editions de La Martiniere, 2008. 240 pp. 19,95 [euro] (couverture rigide).

Revelation Blind Willie Johnson The Biography: The Man, The Words, The Music, by D. N. Blakey. Raleigh, Caroline du Nord, Lulu Press, 2007. 322 pp. $25,22 EU (poche).

Dylan par Dylan: Interviews 1962-2004, par Bob Dylan, Jonathan Cott, et Denis Griesmar. Paris, Bartillat, 2007. 560 pp. 30,00 [euro] (poche).

Bad Moon Rising: The Unauthorized History of Creedence Clearwater Revival, by Hank Bordowitz. Chicago, Illinois, Chicago Review Press, 2007. 400 pp. $16,95 EU (poche).

L'histoire de la musique populaire americaine semble avoir connu au moins deux points tournants majeurs : d'abord sur le plan creatif, les differents genres musicaux consideres comme etant fondateurs (blues, jazz, country) furent a leur apogee durant les annees 1920; et du point de vue de la diffusion des oeuvres, la synthese de tous ces courants musicaux--popularisee entre autres par l'omnipresence de la radio AM au cours des annees 1960--a permis a une nouvelle generation d'artistes de se reapproprier une partie de ces musiques fondamentales pour les actualiser aupres d'un public a la fois plus jeune et plus large : celui des << baby-boomers >>. Cette reactualisation d'un patrimoine musical souvent associe a la culture afro-americaine s'est operee en Angleterre, mais egalement aux Etats-Unis, bien que dans une moindre mesure. Les deux premiers livres presentes ici illustrent a la fois la richesse de cet << age d'or >> musical et notre meconnaissance de cette periode; les deux demiers titres portent sur deux artistes dont les chansons se sont inspirees directement des racines musicales des annees 1920.

I. Une initiation aux fondements de la musique americaine

Ce livre sur les << Heros du blues, du jazz et de la country >> est la traduction francaise d'un ouvrage paru anterieurement aux Etats-Unis et consacre a plusieurs fondateurs de la musique populaire americaine. Organise comme une presentation des musiciens nes au toumant du 20e siecle et qui sont pour la plupart oublies de nos jours, ceux-ci n'en demeurent pas moins influents, pour ne pas dire des pionniers de la musique du Sud : parmi ceux-ci, on compte des bluesmen comme Charlie Patton, Blind Lemon Jefferson, Blind Blake, Blind Willie McTell, mais aussi des jazzmen tels que Louis Armstrong, Bix Beiderbecke, Earl Hines, Fats Waller. La troisieme section consacree au country presente egalement des musiciens de bluegrass et des formations comme la << Carter Family >>, qui enregistra des centaines de ballades traditionnelles au cours des annees 1930. Deux particularites rendent ce livre exceptionnel : les illustrations realisees vers 1980 par le dessinateur Robert Crumb s'apparentent aux anciennes cartes de hockey ou de baseball que les enfants collectionnaient durant les annees 1950; en outre, un magnifique CD de 21 chansons choisies par Robert Crumb et datant de 1927 a 1931 servent de complement parfait. Puisqu'il s'agit d'enregistrements d'epoque, il va sans dire que l'authenticite (et l'intensite) des interpretations compensent pour la qualite sonore limitee. En fait, ce livre-CD constitue une excellente initiation a l'age d'or de la musique americaine. Les auteurs precisent pour chaque artiste la region ou il a evolue, du Texas au Mississipi; on comprend en filigrane a quel point la musique populaire des Etats-Unis pouvait a l'origine etre identifiable a une region precise, avant de devenir internationale.

II. Un musicien a redecouvrir

Un livre entierement consacre au chanteur texan Blind Willie Johnson peut constituer un evenement exceptionnel pour les amateurs de musique gospel et de blues; quand on pense qu'au moment de sa << redecouverte >> durant les annees 1970, on connaissait a peine les annees de sa naissance et de son deces. Pour ajouter au mystere entourant sa legende, il n'existe qu'une seule photographie connue de lui. En fait, Blind Willie Johnson (1897-1945) n'aurait enregistre qu'entre 1927 et 1930 ; sa discographie en tant que chanteur ne totalise qu'une trentaine de titres si l'on exclut sa production comme accompagnateur avec les << Guitar Evangelists >>. Un coffret quadruple sur CD edite en Grande-Bretagne par la compagnie JSP Records regroupe ses 98 pieces enregistrees sous differents noms. Bien que son style s'apparente au blues par sa voix eraillee (pour ne pas dire << dechiree >>) et son jeu de guitare << slide >> qu'il obtenait en faisant glisser un canif sur les cordes de son instrument, on classerait davantage sa musique du cote du gospel ou des spirituals, en raison de ses themes religieux faisant directement reference a la Bible. Les titres de la plupart de ses chansons affichent d'emblee des references bibliques : << I Know His Blood Can Make Me Whole >>, << Jesus Make Up My Dying Bed >>, <<God Don't Never Change >>.

Cette premiere monographie consacree a Blind Willie Johnson est incroyablement riche : on y decouvre les paroles de toutes les chansons qu'il a endisquees, avec une analyse de chacune de ses pieces, et de nombreux temoignages de temoins ayant connu cet artiste des rues, considere comme le plus grand guitariste de style << bottleneck >> de tous les temps (voir la preface). Le cineaste allemand Wim Wenders s'etait librement inspire de son personnage pour un film, << The Soul Of A Man >>. L'auteur Douglas Blakey a reussi un travail admirable d'archiviste, fouillant dans les journaux d'epoque pour reproduire des extraits de publicites tirees des journaux d'epoque annoncant le plus recent 78 tours de l'artiste. Ses transcriptions des textes des chansons compensent pour une diction deficiente et un accent parfois difficile a saisir, meme pour les Anglophones vivant au Texas. En somme, Revelation Blind Willie Johnson The Biography est un livre rare et precieux; il constitue en soi une sorte d'archive sur un pionnier meconnu de la musique.

III. Une legende aux multiples visages : Bob Dylan

Lorsque le jeune Robert Zimmerman choisit un jour le pseudonyme de Bob Dylan, il ne se doutait pas qu'il inventait non seulement un personnage, mais aussi une legende de la musique americaine. Puisant simultanement dans le folklore, le blues et le country, il renouvelle le << folk song >> avant de se reconvertir au rock, des 1965, au grand desarroi de son public de la premiere heure qui a eu l'impression d'etre trahi. Pourtant, l'admiration de Dylan envers le chanteur de folk Woody Guthrie est bien connue, mais sa dette envers les bluesmen de la premiere heure est aussi immense : il reprend un classique de Blind Lemon Jefferson (<< Sec That My Grave Is Kept Clean >>) sur son premier disque et composera en 1990 une chanson intitulee << Blind Willie McTell >>, en hommage a un autre fondateur du genre. Dans un entretien date de 1963, Dylan declare qu'il considere le bluesman Big Joe Williams comme << un ami >> (p. 26). Legende vivante des ses debuts, Dylan etonne autant par la beaute de ses melodies, la richesse inegalee de ses textes, mais aussi par ses propos parfois deroutants--d'ou l'interet des transcriptions de ses 31 entretiens reunis dans le livre Dylan par Dylan, qui couvre presque un demi-siecle (de 1962 a 2004).

IV. Le groupe d'un seul homme Le cas de Creedence Clearwater Revival est emblematique : cette formation fut certainement la plus populaire aux Etats-Unis entre 1968 et 1971; tout comme les Beatles, plusieurs de leurs 45 tours etaient des succes sur les deux faces, ce qui etait alors exceptionnel. Leurs disques touchaient tous les auditoires et se vendaient par millions. Un critique musical de l'epoque ecrivait que les ehansons du groupe comme << Proud Mary >> << definissaient litteralement le rock and roll en tant que forme musicale >> (p. 3). Leur immense succes reposait en fait sur un seul membre, le chanteur John Fogerty, qui ecrivait toutes les chansons du groupe (sauf les reprises), en plus de jouer la guitare et de produire tous les disques. Les trois autres membres etaient certes des musiciens talentueux et photogeniques, mais sans posseder le genie de leur leader. Malheureusement, la destinee du genial John Fogerty a ete contrariee par une multitude de conflits : d'abord par la jalousie des trois autres membres du groupe qui se sentaient percus comme etant non-indispensables, mais aussi par les nombreux proces intentes contre Fogerty, qui durant presque trente ans entraverent sa creation.

Cette biographie non-autorisee du groupe rappelle les moments importants de la carriere de ce quatuor, qui sort de l'anonymat en 1967, a l'ere du psychedelisme, avec une reprise, la chanson << Suzie Q. >> de Dale Hawkins. Le style de leurs chansons puisait autant dans le hillbilly (<< Poor Boy Shuffle >>), le country (<< Don't Look Now >>), le blues (<< Keep On Chooglin' >>), la musique de la Nouvelle-Orleans (<< Born On The Bayou >>), et le rock traditionnel (<< Travelin' Band >>). En ce sens, cette formation aura reactualise la musique americaine des origines pour lui redonner un son propre aux annees 1960. Professeur a l'Universite de Columbia, Albert Goldman resumait simplement leur style : << purete, et non parodie >> (p. 2).

On apprend beaucoup dans ce livre bien documente et riche en citations, non seulement sur les annees fastes du groupe, mais aussi sur la periode qui a suivi leur separation, en 1972. Les autres musiciens du groupe resterent amers, si on excepte une audition sans lendemain du bassiste Stu Cook pour remplacer Bill Wyman, qui venait de quitter les Rolling Stones (p. 264). Pour Fogerty, ce fut l'occasion de produire plusieurs disques extraordinaires mais restes meconnus : d'abord Blue Ridge Rangers (1973) et John Fogerty (1975). Sur ces deux disques, Fogerty joue de tous les instruments (y compris le violon, le banjo, et la << steel-guitar >>) en recreant des standards de la musique populaire americaine : dans le premier cas, il choisit des pieces anciennes, souvent proches du country (<< Jambalaya >>), du gospel (<< Working on a Building >>), pour les enregistrer dans des arrangements rythmes et modernises qui s'apparentent au country-rock le plus energique. Mais le resultat a l'epoque est mitige; plusieurs critiques restent perplexes devant le repertoire choisi et la compagnie Fantasy ne fait pas beaucoup d'efforts quant a la promotion (p. 155). Le deuxieme disque de Fogerty sera tout aussi excellent, mais la nouvelle compagnie de disques (Electra) ne semble pas plus efficace que la precedente dans la diffusion.

Mais le veritable cauchemar de Fogerty debute avec une longue suite de proces intentes par les anciens membres de son groupe pour des raisons financieres et aussi par son ancienne compagnie de disques, qui l'accusa de se plagier lui-meme en reprenant dans ses nouvelles chansons des motifs musicaux (<< riffs >>) deja presents dans ses premieres chansons. Normal, diront la plupart des musiciens et auteurs de chansons; mais les anciens amis voudraient aussi toucher une partie des droits d'auteurs de ces nouvelles compositions qui ressemblent parfois a des pieces plus anciennes composees par le meme John Fogerty, mais enregistrees initialement par les anciens musiciens pour l'ancienne compagnie de disques. En 1988, Fogerty devra se rendre en cour avec sa guitare et justifier son processus creatif, avant qu'un jury convienne en substance, au terme d'un proces couteux, qu'un artiste avait le droit de se copier lui-meme sans contrevenir au droit d'auteur (p. 237). Enfin, apres plusieurs annees de contrarietes, Fogerty pourra reprendre la route et interpreter de nouveau ses chansons sur scene; en 2006, un changement de proprietaire a la compagnie Fantasy mettra fin aux conflits et permettra a Fogerty de mieux controler son catalogue de chansons, y compris celles de ses debuts (p. 311). Mais cette eclipse forcee de plusieurs annees a sans doute exclu John Fogerty d'une bonne partie de son auditoire; les mots de la conclusion resonnent presque comme une sentence : << cet homme meritait la carriere d'un Bruce Springsteen >> (p. 312).

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Title Annotation:Revelation Blind Willie Johnson The Biography: The Man, The Words, The Music; Dylan par Dylan: Interviews 1962-2004; Bad Moon Rising: The Unauthorized History of Creedence Clearwater Revival
Author:Laberge, Yves
Publication:Canadian Journal of History
Article Type:Book review
Date:Sep 22, 2010
Words:1886
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