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Noctiuca Scintillans/ installation photoluminescente des Marswalkers Mois Multi 2017 (Quebec).

Le duo d'artistes Marswalkers (2) cree depuis plus de 15 ans des oeuvres qui mettent en abyme le processus meme de fabrication des images. Que ce soit par des installations video, des photographies, voire des serigraphies, ils mettent en jeu, en doute, en exploration, le medium meme. Avec Noctiluca Scintillans, c'est a la fois le processus de fabrication des images, mais surtout celui de sa reception, de sa gestion, puis de son oubli qui est explore dans une proposition qui convoque pele-mele les ombres, la photographie, la projection video, la gravure et les interfaces numeriques (via MaxMSP) : dans un raccourci a la fois saisissant et contemplatif, Marwalkers nous confronte a l'archaisme de l'image tout en s'appuyant sur un dispositif de video numerique. L'empreinte rencontre le pixel, l'ombre se telescope avec le programme informatique.

En penetrant dans l'espace plonge dans l'obscurite, nous ne voyons d'abord presque rien, si ce n'est un carre lumineux a l'extremite d'une forme en bois oblongue, comme en levitation et a peine eclairee; elle le sera un bref instant toutes les cinq minutes, avant que le programme ne se relance.

Aux deux extremites de cette structure, un ecran carre : de dimension reduite d'un cote (environ 40 cm), il est a taille d'homme a l'autre extremite (pres de 2 metres). Sur le petit carre, des images surgissent tres rapidement, comme dans un flash. On saisit a peine la forme projetee (un motif, un bras, souvent des details de motifs geometriques). Sur le grand carre, on a plus de temps et de recul pour voir les superpositions de formes qui s'evanouissent. Il s'agit d'un ecran recouvert de peinture phosphorescente et sur lequel sont projetees des images video (les ecrans en plexiglas sont peints cote interieur : on voit par transparence les ombres inscrites sur la surface phosphorescente).

Le dispositif nous reserve des surprises : on ne devine rien du grand ecran quand on se tient devant le petit, ou lorsqu'on longe la structure. Cette structure qui surgit et qui se perd dans les tenebres evoque a la fois un vieil appareil photo avec sa chambre qui se deploie, une camera obscura (refletant le monde par un processus optique), une habitation-cabane. Elle evoque aussi, plus prosaiquement, le cone meme du faisceau de projection video. Ces parois materialisent les cones de projection de deux projecteurs situes a l'interieur de la structure, chacun tourne vers l'une des extremites. D'apres les createurs, cette forme, outre les symboliques que nous evoquons, repond a un besoin technique de projection sans pollution lumineuse, pour preserver l'obscurite et la persistance phosphorescente (d'oo l'installation meme a l'interieur de la boite de shutter devant chaque projecteur, afin de provoquer un vrai << noir (3) >>). Les images projetees sont de divers types : des motifs geometriques tres graphiques, de gros plans de cellules biologiques en noir et blanc, des formes minerales qui scintillent, le corps d'une personne habillee en blanc (un danseur (4)) et sur laquelle les premiers motifs sont projetes morcelant son corps sur fond d'obscurite ou de blancheur. Le visage est dissimule dans des formes geometriques molles. Il y a de belles variations entre la couleur et les motifs en noir et blanc ou les motifs projetes seuls, et ceux projete sur le danseur, qui apparait aussi parfois en transparence sous de grands draps blancs. Il se degage de ces images une ambiance tres annees 20, qui fait penser aux avant-gardes russes, aux futuristes, aux surrealistes, a certains tableaux de Leger, toutes ces experiences qui ont rapproche le corps et la machine, le motif geometrique et la vitesse; mais l'on pense aussi a certaines experiences choregraphiques de Loie Fuller (disparaissant dans une forme lumiere aux allures vegetales). Une creature humaine hybride apparait, faite de toutes les superpositions d'images, jeux de collages improbables entre une forme minerale et le danseur (mi-homme mi-roche). Le corps est metisse avec des motifs geometriques ou avec d'autres images de lui-meme, creature hybride a plusieurs membres. Le danseur reste immobile et avant que l'image ne disparaisse, un mouvement est esquisse--qui nous indique qu'il ne s'agit pas juste d'une photographie; tres belle intuition de travail que de prendre des fichiers video et de les figer pour donner a croire a une photo, qui s'anime un instant. Deja l'image disparait, mais elle reste << imprimee >> en ombre.

Ces images n'apparaissent que quelques secondes, voire une demi-seconde : apparition si fugace qu'on n'a souvent pas le temps de saisir l'image qui a ete projetee et qu'on ne peut que contempler (<< impuissant >> ?), la trace qui en subsiste avant qu'elle ne s'efface. Le systeme MaxMsp gere differents scenarios d'apparition ou de disparition de l'image, de meme que ces images sont choisies par le systeme de maniere aleatoire dans la banque de motifs possibles; ce qui fait que la boucle n'est jamais la meme, les superpositions d'images et d'ombres ne sont jamais identiques, ne serait-ce que dans la duree d'exposition et d'evanouissement, ce qui permet une contemplation active.

Quelque chose se joue entre la memoire de ce qu'on a vu, la traduction de notre cerveau, la persistance retinienne et la persistance d'ombre. Des superpositions se mettent donc en marche, chaque strate etant plus ou moins longtemps visible selon la duree de l'exposition initiale. Image precise puis floue, au fur et a mesure qu'elle disparait, qu'elle s'efface. Il y a surement quelque chose a voir aussi avec l'obsolescence, l'impossibilite de gestion des flux d'images trop nombreux et la gestion des souvenirs. Car au fond, ce foisonnement d'instantanes photographiques et de bribes de video n'est-il pas une image de notre memoire, pleine de flashs, de resurgences plus ou moins precises d'images arretees, de sequences en mouvement, d'odeurs, etc., qui ressurgissent souvent pele-mele et sur lequelles nous n'avons que peu de controle ? Le systeme Max ne ferait alors que mettre en abyme notre gestion mnesique, le logiciel mettant en jeu l'appareil psychique.

L'image projetee subsiste a sa projection, elle a donc une existence autonome, non durable, mais tout de meme assez longue pour que l'on puisse en apprecier la duree et le delitement. Ce qui a quelque chose a a voir avec la disparition, l'effacement, donc symboliquement l'oubli, l'evanouissement de la memoire (tous ces details que l'on n'a pas le temps de saisir et qu'on oublie, en meme temps que l'image d'ombre se dissout inexorablement), mais cela renvoie surtout a une hantise propre a l'image : l'empreinte, le contact premier. Quelque chose a rencontre cette surface, qui en porte la trace, un contact de lumiere qui laisse une brulure d'ombre, mais une brulure ephemere dont la trace ne durera pas plus qu'une minute ou deux.

C'est bien ce qui est en jeu d'un point de vue fantasmatique depuis l'origine de la peinture decrite par Pline dans son Histoire Naturelle (une silhouette d'ombre tracee, avant le depart de l'amant, saisie par une jeune fille decouvrant l'ombre portee de son fiance), et c'est ce qui sera realise de maniere radicale et tragique dans les ombres foudroyees d'Hiroshima, photogramme ultime : des doubles de proximites qui survivent a leur sujet (pour reprendre la terminologie de Clement Rosset (5)). Les sujets se sont volatilises en quelques secondes alors que leurs ombres (les corps, voire des echelles posees sur des murs) sont restees petrifiees sur les murs (6). Ici, les corps, les motifs sont tout a la fois projetes, fixes, en mouvement, mus par leur delitement, fixes mais de maniere ephemere.

L'ecran conserve toutes ces traces mais sans les figer vraiment, il tente de tout retenir et il est fait de cette tentative meme, de meme que le son que l'on entend est forme de matieres sonores traquees sur des sources vides (un disque vinyle ou une cassette audio vierge) qui laissent tout de meme entendre une matiere. Les ombres deviennent blanches, s'estompent, revelent le contact, l'empreinte, l'eblouissement initial, nous le font experimenter et nous laissent captifs, fascines (mais pas dans le sens romain de la fascination petrifiante devant l'angoisse), sideres mais paisibles, contemplant sans crainte le delitement des choses et leur imbrications inexorables. Une lecon de sagesse ?

(1) Creation en primeur pour le Mois Multi, festival international d'arts multidisciplinaires et electroniques, du 2 au 4 fevrier 2017, a Quebec.

(2) << Duo d'artistes pluridisciplinaires, les Marswalkers collaborent depuis 2000, apres s'etre rencontres dans une ecole des beaux-arts en France. Ils ont developpe principalement leur travail a l'etranger. Chaque creation est fortement liee aux environnements dans lesquels ils travaillent. Ils ont collabore avec des centres comme CIANT a Prague, The Public a Birmingham ainsi que Wimbledon School of Art a Londres. Leur travail a ete presente notamment lors de la 6e manifestation internationale video et art electronique de Montreal, au Rockport Center for Contemporary Art aux Etats-Unis, au centre d'art l'OEil de Poisson a Quebec, au centre d'art TUPAC a Lima au Perou, et au centre BANG a Chicoutimi >> (dossier de presentation du Mois Multi).

(3) En effet, lorsque l'on projette du noir avec un projecteur video, il reste toujours une lumi nosite qui est due a la projection meme.

(4) Fabien Piche, developpant toujours une gestuelle tres precise, est souvent associe a des projets choregraphiques qui interrogent la technologie, l'image et les rencontres disciplinaires (Thetre Rude Ingenierie, Allan Lake, etc.).

(5) Clement Rosset, Impressions fugitives/l'ombre, le reflet, l'echo, Editions de Minuit, Paris, 2004.

(6) Au musee de la paix d'Hiroshima, j'ai ainsi vu l'ombre petrifiee d'un homme assis sur une margelle de pierre, toujours visible 70 ans apres !

Legende: Duo Marswalkers, Noctiluca Scintillons, 2017.

Legende: Duo Marswalkers, Noctiluca Scintillans, 2017.

Legende: Duo Marswalkers, Noctiluca Scintillans, 2017.

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Title Annotation:EVENEMENTS/EVENTS
Author:Fouquet, Ludovic
Publication:ETC Media
Date:Jun 15, 2017
Words:1759
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