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Nathalie Poirier, L'enjeu spirituel des enfants non baptises. La protection des enfants a naitre et des nouveau-nes dans le gouvernement de Montreal, 1693-1760.

Nathalie Poirier, L'enjeu spirituel des enfants non baptises. La protection des enfants a naitre et des nouveau-nes dans le gouvernement de Montreal, 1693-1760, Quebec, Septentrion, 2010, 296 p.

Ce livre, qui resulte d'un memoire de maitrise de l'Universite d'Ottawa, se situe au croisement de l'histoire religieuse, judiciaire et de la famille. Se concentrant sur une epoque oU l'Eglise catholique enseignait que le bapteme etait indispensable pour entrer au ciel, l'auteure a voulu voir de quelle facon, dans le gouvernement de Montreal sous le Regime francais, le systeme judiciaire traitait les cas impliquant des enfants a naitre et des nouveau-nes. Ceci dans le but de determiner si la possibilite d'etre baptise constituait un enjeu particulier aux yeux de la justice d'Ancien Regime (p. 19 et 22).

Pour atteindre cet objectif, l'auteure a utilise quelques documents religieux, a savoir les ecrits des eveques relatifs a la necessite du bapteme, mais surtout des archives judiciaires. Celles-ci comprennent les proces concernant principalement les femmes devenues enceintes <<par voie illicite>> et celles qui ont subi des violences mettant en danger la vie du foetus. Leur analyse amene l'auteure a conclure que le salut spirituel importait davantage que la vie de ces enfants qui, tout compte fait, semblait en soi peu preoccuper les membres de la communaute (p. 262).

L' auteure s'inspire d' une bibliographie abondante et a jour. On ne

peut evidemment lui reprocher de n'avoir pas pris connaissance d'un article paru en decembre 2009, qui demontre que l'hypothese des limbes des enfants n'a commence a se repandre au Quebec qu'au XIXe siecle. Sous le Regime francais, ce que la population redoutait pour les enfants non baptises, ce n'etait donc pas l'errance dans les limbes (comme on peut le lire aux pages 35 et 254), mais la perspective de l'inconnu, encore plus inquietante (Cliche, RHAF, 2009).

Les livres les plus reputes peuvent egalement contenir des erreurs. Mireille Laget en commet une, reprise dans le present ouvrage (p. 43), en ecrivant que <<l'ondoiement a la maison n'etait pas considere par l'Eglise comme un sacrement>>. En realite, l'ondoiement constituait la partie essentielle du sacrement de bapteme. Les eveques ordonnaient d'apporter ensuite ces enfants a l'eglise uniquement pour completer la ceremonie baptismale (comprenant des onctions et du sel sur la langue). Le pretre rebaptisait l'enfant sous condition seulement lorsqu'il croyait que l'ondoiement avait ete mal fait. Monseigneur de Saint-Vallier explique tout cela clairement dans son Catechisme et son Rituel.

Un instrument de recherche numerique destine a reperer les proces intentes devant le tribunal royal de Montreal entre 1693 et 1760 a permis a l'auteure de trouver en tout 49 crimes et delits (p. 75), meme si la liste figurant en annexe en enumere seulement 46. Parmi ces derniers, quatorze cas concernent la violence contre des femmes enceintes et 32 des grossesses et naissances hors mariage. Le depouillement manuel des memes sources, incluant les registres des audiences, nous avait permis d'en denicher une bonne vingtaine de plus, relatifs a la seconde categorie (Cliche, Histoire sociale, 1988). L'auteure ne les ignore pas completement puisqu'elle cite quatre d'entre eux. De meme, bien qu'elle commence son etude en 1693, elle mentionne trois autres cas pertinents parmi les six qui se sont deroules entre 1671 et 1692.

L'absence de certains dossiers, dans un corpus par ailleurs peu abondant, entraine cependant des interpretations quelque peu discutables. Par exemple, l'auteure ecrit qu '<<aucune des femmes victimes de seduction ou de viol ne porta plainte s'il n'y avait pas d'enfant en cause, preferant sans doute ne pas etaler leur honte publiquement>> (p. 106). En fait, meme si la jeune fille n'etait pas enceinte, des peres reclamerent des dedommagements pour un deshonneur qui eclaboussait toute la famille (Truchon en 1749 et Barthe en 1752), car c'est le caractere public de l'aventure sexuelle qui la rendait deshonorante. Cela, l'auteure l'a bien compris. Plus loin, on lit que <<dans les cas de seduction, l'accuse s'en tirait toujours a bon compte>> (p. 232). Il est vrai que tous ces hommes echapperent a la peine de mort, mais pas aux dedommagements civils qui pouvaient atteindre mille livres, somme considerable pour l'epoque. Comme le juge leur laissait parfois le choix d'epouser la jeune fille, certains opterent pour cette solution, notamment Pierre de Saint-Ours qui, lors de son proces, en 1705, avait pourtant depeint Helene Celoron de Blainville comme une fille de moeurs legeres, et Francois Bosne qui avait declare en 1711 n'avoir aucune amitie pour Marie-Anne Lalande. L'honneur des familles s'en trouvait repare, mais peut-on dire que le prix paye par ces hommes (et par les femmes, donc !) etait leger?

Le livre se divise en quatre chapitres: le premier presente le cadre socioreligieux, le deuxieme, les crimes commis contre les enfants a naitre et les nouveau-nes, le troisieme, les lois et procedures judiciaires, et le quatrieme, les sanctions et moyens de prevention. Ce plan presente deux inconvenients. D'abord, exposer des crimes avant d'avoir explique ce que la societe du Regime francais considerait comme tels, a l'exception d'une breve mention en introduction. Ensuite, de nombreuses repetitions. Ainsi, le cas de Madeleine Gibault et celui d'Elisabeth Campeau reviennent respectivement dix-sept et dix-neuf fois, et une ordonnance de 1722 est exposee a trois reprises, ce qui oblige l'auteure a scander son texte avec la formule <<ainsi qu'il a deja ete mentionne>> (p. 19, 46, 136, 206). Sans doute, la demonstration exige parfois de revenir sur un meme cas, mais etait-il vraiment necessaire de rappeler au lecteur trois fois de suite (p. 78, 87 et 96) que Madeleine Gibault exercait le metier de lingere, et de repeter presque mot a mot, dans deux pages voisines (206 et 207), la sentence imposee a Francoise Duverger?

N'aurait-il pas ete plus efficace d'opter pour un plan classique en trois points qui aurait permis de rassembler des informations eparses? Le premier chapitre, exposant le contexte socioreligieux, est deja en place. Il aurait suffi d'y ajouter les sections concernant le mariage des soldats et la prise en charge par l'Etat des enfants abandonnes. Le deuxieme aurait pu presenter les actes que le systeme judiciaire de l'epoque considerait comme criminels, pour des raisons religieuses et sociales, et qu'il sanctionnait par des lois dont l'objectif etait a la fois la repression et la prevention. Il s'agit bien sur de l'avortement, du recel de grossesse suivi de la mort du nouveau-ne et du rapt. Les lois civiles concernant les frais de gesine, la reconnaissance de paternite et le dedommagement pour seduction ont egalement leur place ici, mais uniquement dans la mesure oU ils visent a prevenir la mise a mort d'un nouveau-ne non baptise. Le troisieme chapitre, enfin, aurait pu etre consacre aux proces relatifs a ces .causes avec les sanctions imposees, en soulignant l'obligation non seulement de faire baptiser l'enfant des sa naissance, mais aussi de veiller a son education religieuse dans le but d'assurer son salut eternel. Ainsi pourvu d'une structure logique, allege de toute redite et serrant plus etroitement son sujet, le livre serait devenu d'une lecture plus agreable.

Malgre ces reserves, cet ouvrage ne manque pas d'interet, car il a le merite de rappeler qu'autrefois, l'interet envers l'enfant se manifestait non seulement par le souci d'assurer son bien-etre sur terre, mais aussi, et meme plus, comme le demontre l'auteure, par la volonte de lui procurer un bonheur eternel dans le ciel.

Marie-Aimee Cliche

Departement d'histoire

UQAM
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Article Details
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Author:Cliche, Marie-Aimee
Publication:Historical Studies
Article Type:Book review
Date:Jan 1, 2011
Words:1216
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