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Mouvements paysans dans l'altermondialisation: le cas de l'agriculture durable en France.

RESUME

Dans la societe capitaliste de la seconde modernite, la notion de frontiere est brisee par le processus de mondialisation. Ce dernier a donne naissance a son antidote : le mouvement altermondialiste. Parmi les couches sociales qui s'inscrivent dans ce mouvement, les paysans occupent une place importante. Or ces derniers, du fait de leur situation de producteurs et de transformateurs de la nature, sont forcement d'un pays, d'une region, d'un lieu, c'est-a-dire ancres territorialement. En ce sens, la paysannerie contemporaine constitue, par sa position eminente de mediatrice du metabolisme entre les societes et la biosphere, un element de contre-pouvoir de la mondialisation en cours. Cet article analyse comment des paysans situes a l'interieur de l'espace europeen participent, en s'inscrivant dans le mouvement altermondialiste, a l'invention d'une nouvelle culture. Cette derniere s'appuie sur des initiatives reliant le particulier et l'universel et, en ce sens, elle reinterroge la notion de frontiere sur le terrain de l'anthropologie.

Mots-cles : Deleage, paysan contemporain, altermondialisation, frontiere, agriculture durable

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Partant d'une critique de la derniere phase de la mondialisation, le mouvement altermondialiste actuel propose d'en construire une autre, plus solidaire (solidarite inter- et intra-generationnelle) et plus << amicale >> envers l'environnement.

En France, de nombreux paysans sont engages dans ce mouvement. Nous proposons ici d'analyser la composante paysanne de ce dernier dans une perspective socio-anthropologique. Autrement dit, afin de saisir la complexite de cette composante, la demarche conceptuelle adoptee consiste a depasser les oppositions classiques entre tradition et modernite ; il s'agit donc d'inscrire la reflexion sociologique dans une anthropologie qui nous permet de ressaisir l'humanite des paysans concernes ou encore d'analyser le mouvement paysan altermondialiste comme un fait social total.

Pratiquement, apres avoir explicite les etapes de la constitution d'une societemonde planetaire et l'emergence coextensive d'un mouvement qui se definit luimeme comme altermondialiste, nous evoquerons les specificites des liens entre agriculture et mondialisation. Finalement, nous presenterons les caracteristiques de l'action d'un reseau de paysans engage dans ce champ de l'altermondialisation, le Reseau agriculture durable (Rad) de l'Ouest de la France.

Mondialisation, altermondialisation?

Le phenomene de mondialisation n'est pas inedit. Ainsi que le souligne a juste titre l'economiste Jean-Louis Mucchielli (2004 : 672) : << L'histoire en denombre deja trois du meme ordre : le "big bang" de 1492 avec la decouverte de l'Amerique par Christophe Colomb, le developpement du commerce mondial (multiplie par six entre 1860 et 1914) au XIXe siecle, et la phase de mondialisation actuelle >>. Au-dela de cette definition strictement economique du phenomene de mondialisation, on peut suivre le geographe Denis Retaille lorsqu'il ecrit que le << processus [de mondialisation] marque la liberte gagnee par le regne humain sur son support physique ; il l'y ramene par la conscience d'une unite problematique a la fois ecologique et civilisationnelle >> (2004 : 674). Le processus de mondialisation, trop souvent ramene a sa seule dimension economique, se traduit en effet par l'emergence d'une societemonde qui implique a la fois : un changement d'echelle dans le fonctionnement des societes, une nouvelle repartition des lieux (de vie, de pouvoir, etc.) et une mise en commun--ou une tentative pour y parvenir--de differents mondes qui tend a l'universalite. Dans sa phase actuelle, il est domine par l'accroissement des echanges, en particulier marchands, et par le developpement de firmes transnationales. C'est que la dynamique circulatoire s'accelere au gre de l'evolution des societes dites << de la vitesse >> (voir par exemple Baier 1991 et 2002). Ce mouvement puise dans les nouvelles technologies de l'information et de la communication qui favorisent l'emergence d'un capitalisme de l'immateriel ou de la connaissance (Gorz 2003). Ce capitalisme, qui supplante le capitalisme industriel, se caracterise par le developpement de flux immateriels et par la mobilisation totale de la personnalite et de la connaissance des << travailleurs de l'immateriel >>. Les statistiques de l'economie americaine sont tres claires sur ce sujet : plus de la moitie de la masse totale des profits et plus de la moitie de la valeur ajoutee sont creees par moins de 20 % de la population active, les knowledge workers. Cette situation a pour consequence la diminution de l'offre de travail salarie. C'est en ce sens que l'economie de l'immateriel limite la mise en commun des connaissances, notamment par la privatisation et la concentration des competences admises a fonctionner comme du << capital cognitif >>, sur une couche sociale tres mince (ibid. : 81). Ainsi, les dernieres metamorphoses du capitalisme vont de pair avec l'augmentation des inegalites entre les riches et les pauvres, entre le Nord et le Sud, c'est-a-dire avec l'augmentation du chomage.

Cette analyse rejoint d'une certaine maniere celle des historiens de la longue duree, Fernand Braudel (1988) et Immanuel Wallerstein (1980) qui ont notamment introduit une distinction decisive entre les << economies-mondes >> et l'economie mondialisee actuelle, indissociable d'un nouvel apogee du capitalisme. Braudel precise que si le capitalisme << pour le moins [...] tend vers le monde entier >> (1988 : 115), il n'est pas pour autant universel. Pour lui, les << economies-mondes >> ont un centre, generalement un Etat-ville (Venise, Lisbonne, Amsterdam, etc.) situe au debouche maritime d'un hinterland et a l'interieur d'un espace geographique d'echange. Les frontieres de cet espace s'etendent tout en se modifiant lors du passage d'une economie-monde a une autre. Selon Angus Maddison (2001), trois facteurs marquent toutes les << economies-mondes >> : annexion de territoires, echanges de capitaux, enfin et surtout, innovations technologiques et institutionnelles. Si ces facteurs sont primordiaux, ils ne suffisent pas a expliquer une difference radicale entre les << economies-mondes >> du passe et l'actuelle mondialisation.

Dans la suite des << economies-mondes >>, le pole imperial est aujourd'hui aux Etats-Unis et les poles nouveaux seront peut-etre demain en Asie. L'encadrement du marche, que l'on pourra sans doute alors qualifier de planetaire, sera-t-il pour autant universel? Il s'agit la d'un qualificatif improbable. A la suite de Jean-Jacques Salomon, emettons l'hypothese suivant laquelle << le marche qu'on dit mondial ou mondialise ne renvoie pas encore a un schema universel. En revanche, sur la longue duree et a l'echelle de la planete, c'est la nature des risques que l'humanite doit affronter qui a le plus change >> (2003 : 226). Les risques technologiques effacent les risques naturels, et cette rupture, qui est au cur de la mondialisation, se manifeste sous divers modes historiques et anthropologiques : mode catastrophique (Hiroshima, Tchernobyl) ou epidemique (sida, pollutions diffuses), ou encore combinaison des deux (changement climatique). Quel que soit le mode d'explosion ou de diffusion du risque et du malheur, le monde se partage structurellement et toujours plus entre deux entites humaines : celle, privilegiee et minoritaire, des maitres et des nantis, et celle, immense, de l'ocean des pauvres et des demunis. Qu'il s'agisse de l'economie, de l'ecologie ou de la societe, cette rupture sans precedent historique cristallise les elements d'une crise anthropologique globale, renforcant l'image d'une societe totale, comme l'ecrit non sans eclat Ulrich Beck : << On observe une tendance a la globalisation qui touche la production et la reproduction, et transcende les frontieres des Etats-nations. On voit donc apparaitre des menaces globales trans-nationales [...] qui s'accompagnent d'une dynamique sociale et politique nouvelle >> (2001 [1986]:26-27).

C'est contre ce processus de mondialisation que s'est construit le mouvement altermondiaiiste actuel auquel appartient en particulier toute une partie de la paysannerie contemporaine. C'est en effet d'abord contre les nouvelles formes d'exclusion et de precarite produites par l'extension et les transformations du capitalisme dans le monde que s'est mis en place ce mouvement. Ainsi, depuis dix ans, alors que le taux de chomage se maintient a un niveau eleve dans de nombreux pays du Nord, le nombre de pauvres ne cesse de croitre dans la plupart des pays du Sud : en Argentine, 54 % de la population est passee sous le seuil de la pauvrete. L'Indonesie comme le Pakistan sont dans une situation tout aussi alarmante. En Afrique subsaharienne, la classe moyenne a pratiquement disparu et le niveau de vie a baisse d'un tiers. Au total, aujourd'hui, pres de deux milliards de personnes vivent avec moins de deux euros par jour (Le Monde 2004). L'exclusion et la precarite augmentent en meme temps que les problemes environnementaux a l'echelle de la Planete. Rechauffement climatique, diminution de la biodiversite, reduction des ressources en eau potable sont devenus des problemes majeurs en ce debut de XXIe siecle.

Par ailleurs, les transformations qui affectent les Etats-nations et la perte correlative de leur maitrise de l'economie constitueraient un second facteur explicatif de l'emergence de ce mouvement qui s'appuie sur l'apparition d'une << societe civile mondiale >> (Agrikoliansky, Fillieule et Mayer 2005 : 22). En France en particulier, cette societe civile mondiale constitue un nouvel acteur social pouvant assurer la relegitimation du primat du politique sur l'economique. Nouvel acteur qui est directement oppose a toutes les nouvelles menaces planetaires, qu'elles soient ecologiques ou sociales. Il est ainsi l'heritier de trois series d'evolutions :</p> <pre> [L]a constitution d'un pole intellectuel et militant centre sur la solidarite avec le tiers-monde, [les] recompositions partisanes et syndicales qui affectent l'espace politique francais des annees 1980 et 1990, [...] la dynamique des evenements protestataires-- contre-sommets, forums sociaux, campagnes mondiales--qui vont servir de catalyseur. Agrikoliansky, Fillieule et Mayer 2005 : 27 </pre> <p>Cette societe civile mondiale est en particulier le fait de << nouvelles "minorites actives" dans un contexte marque a la fois par la profonde transformation du capitalisme [...] et l'affirmation d'un modele d'engagement novateur >> (Sommier 2003 : 32). C'est ainsi que parmi les couches sociales qui emergent dans ce mouvement, on trouve une partie de la paysannerie contemporaine c'est-a-dire la frange critique d'un modele professionnel agro-industriel (de Seattle a Canc6n). En effet, de tres nombreux paysans font partie des << laisses-pour-compte >> de la mondialisation et plus globalement du processus d'occidentalisation du monde. Cela explique entre autres que ces derniers, massivement marginalises en ce debut de XXIe siecle, fassent donc partie de cette nouvelle societe civile mondiale et plus encore, participent a l'emergence d'une << citoyennete terrienne >> (Morin 1999). En effet, les paysans sont, de par leur situation de transformateurs de la nature, forcement d'un pays, d'une region, d'un lieu, c'est-a-dire << attaches >> a une terre et a la Terre. En ce sens, ils constituent, par leur position eminente de mediateurs du metabolisme entre les societes et la biosphere, des acteurs de contre-pouvoir de la mondialisation en cours, des acteurs de proue et << cosmopolitiques >>, citoyens du cosmos et de la polis : << Le cosmopolite, dans la vision du monde qui est la sienne [...] est et citoyen du cosmos citoyen du monde) et citoyen de la polis (citoyen de la cite, de l'Etat) >> (Beck 2003 : 89).

Agriculture et mondialisation

Les paysans ont commence a contester une certaine forme de mondialisation a partir du moment oo se sont internationalises les echanges, surtout ceux de produits agricoles ou de produits necessaires a ce type de production (engrais, pesticides, machinisme, etc.).

Au milieu du XIXe siecle, la majorite des paysans du monde pratiquaient une agriculture manuelle avec une productivite du travail moyenne de 10 quintaux de cereales par actif. En Europe cependant, les systemes de culture attelee lourde sans jachere etaient deja largement presents. A partir de la fin du XIXe siecle, la premiere revolution industrielle entraina la mecanisation et l'utilisation de la machine a vapeur. Ce n'est qu'au XXe siecle que la motorisation, la grande mecanisation et la chimisation dans les pays developpes modifierent radicalement les systemes de production et la productivite du travail (Mazoyer et Roudart 1997).

Ainsi, l'esprit du capitalisme et le developpement industriel ont, en Europe en particulier, sous l'impulsion des Etats modernes, progressivement fait eclater la logique de fonctionnement des societes paysannes en transformant le paysan en agriculteur et l'agriculture paysanne en agriculture intensive. Mais ce n'est qu'a partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale que ce processus de rationalisation de l'agriculture a definitivement condamne une societe et une agriculture paysannes millenaires. En France par exemple, apres la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de dependance alimentaire, la modernisation de l'agriculture << devait >> s'accomplir sans detour. Il s'agissait donc de faire definitivement sortir le paysan d'une societe traditionnelle en utilisant le progres technique comme outil d'emancipation humaine (Alphandery, Bitoun et Dupont 1989). Progressivement, l'interventionnisme etatique mis en uvre sous les IVe et Ve Republiques prit le pas sur l'humanisme chretien des jeunes agriculteurs formes a la Jeunesse agricole catholique (Jac) dont le projet se resumait alors a la formule tres chargee de sens : << La charite doit se faire technicienne >>. Cet engouement pour l'utilisation de la technique dans l'agriculture permit de l'intensifier. C'est ainsi que tous ces choix politiques de modernisation ont irremediablement remis en cause une agriculture traditionnelle qui ne pouvait desormais appartenir qu'au passe.

Le deploiement de la modernite a ainsi accompagne celui des societes technoscientifiques au sein desquelles l'agriculture est devenue une industrie. Dans les pays developpes, et plus recemment dans les pays en developpement, les marchandises et les hommes subissent une mobilite croissante. Ainsi, ce modele de developpement technoscientifique qui elimine les paysans concerne aujourd'hui l'ensemble de la planete. A l'aube du XXIe siecle, les deux tiers de ceux qui souffrent de la faim dans les pays du Sud sont des paysans. C'est la raison pour laquelle ces derniers sont souvent contraints d'aller vendre leur force de travail en ville ou sont ballottes entre la ville et la campagne, et appartiennent ainsi a ce que l'on appelle en Chine la << population flottante >>. Ces dizaines de millions de paysans sont donc a la recherche de ce qui permettra a leur famille de survivre. Population flottante dans les pays du Sud mais egalement dans les pays du Nord. On assiste donc bien a une << mondialisation des errances >> pour reprendre le titre provocateur d'un dossier consacre a ce sujet par le mensuel de la Confederation paysanne, Campagnes Solidaires. C'est en effet ainsi que l'emploi saisonnier agricole en France y est decrit :</p> <pre> Nous avons donc invite chez nous ces machines humaines : elles ne se syndiquent pas, ne rechignent pas aux heures supplementaires, hesitent a declarer leurs accidents de travail. Il n'est pas necessaire de les amortir, celles qui se detraquent et s'usent sont remplacees sans autre forme de proces. Point n'est besoin de loisirs, de culture pour ces robots. Leur vie est Ailleurs ... En France, on a cree les << contrats OMI [Office des migrations internationales] >>, procedure administrative qui permet de mettre des ouvriers soumis a disposition des employeurs. Cela fonctionne dans les Bouches-du-Rhone depuis trente ans et ce modele commence a contaminer d'autres departements. Gerber 2004 : I </pre> <p>On percoit ici tres bien la maniere dont la question sociale se pose dans son ensemble : precarisation et instrumentalisation des salaries dont les conditions de travail et de vie sont desastreuses. Cette << mondialisation des errances >> s'inscrit dans le registre du dessaisissement et de l'abandon subis par un certain nombre d'individus, individus pour lesquels la mobilite et la mobilisation totales par la societe sont les symptomes d'une forme de delitement social. La fin des paysans annoncee dans les pays occidentaux depuis plus de trente ans n'est donc qu'une des manifestations d'une crise anthropologique plus generale. Cette crise pose la question des limites du faisable, du pensable et donc des limites a l'interieur desquelles il est encore possible de construire un monde commun. Il semble de plus en plus difficile de mettre en uvre un monde commun dans des societes caracterisees par la frenesie du progres, c'est-a-dire de l'illimitation :</p> <pre>

La demesure etait le signe du progres. Celui qui avait trois cents

poulets dans les annees 1950 en avait trente mille dans les annees

1980. Grace a de meilleures techniques d'alimentation et d'elevage,

la production de lait grimpait a des hauteurs inouies. Il y eut des lacs de lait, des montagnes de beurre. Si dans les annees 1960 une vache produisait en moyenne trois mille cinq cents litres de lait par an, a la fin du siecle huit a dix mille litres n'avaient rien d'anormal, et la vache la plus productive, Julia 16 de Sint

Nicolaasga, agee de onze ans, atteignit meme les seize mille litres

en 1995. [...] Avec les porcs et les poulets, les cycles etaient

rapides, de trois a cinq fois par an, et l'argent etait rapidement

et facilement gagne. Les enfants des eleveurs de porcs ecrasaient

ceux des eleveurs de betes laitieres par leur train de vie : ils se rendaient a l'ecole d'agriculture en Mercedes, pas les autres. Mais personne n'aimait les cochons ni les poulets. Mak 2005 [1996] : 83 </pre> <p>Cette question de l'illimitation rejoint celle de notre rapport a la terre et a la Terre, donc a la nature. Et ainsi que l'ecrit precisement Pierre Rousset (2005 : 118) : << Des campagnes videes par l'agro-industrie de leurs paysans perdent leur humanite tout autant que leur nature >>. L'emergence d'une crise ecologique d'origine anthropique constitue donc le second avatar de l'acceleration de la mise en modernite de l'agriculture dans le cadre de la liberalisation des echanges : inondations et tempetes destructrices, pollutions de l'eau par les engrais et les pesticides, epuisement des ressources en eau a cause d'une irrigation intempestive, erosion des sols et plus globalement uniformisation des paysages.</p> <pre> Dans les annees 1960, [...] les couleurs du village commencerent a changer. Les meules de foin jaunes des petits paysans disparurent. Insensiblement, le tableau colore des charrettes de foin et des familles de faneurs fut relegue dans le passe. Apparurent des machines extremement pratiques pour faucher, secouer et transporter l'herbe, des faiseuses de vacarme rouge et vert, et les silos de plastique noir se multiplierent aux alentours des fermes, car avec l'herbe presechee et hachee du silo on etait moins dependant des caprices du temps. Mak 2005 [1996] : 82 </pre> <p>Cette crise ecologique s'est doublee d'une crise sanitaire avec le developpement des cancers lies a l'utilisation de pesticides chez certains agriculteurs par exemple comme le montrent entre autres les ouvrages recents de Dominique Belpomme (2004), Genevieve Barbier et Armand Farrachi (2004).

Cette situation critique a la fois sur le plan social et sur le plan ecologique--situation liee a l'internationalisation des echanges--est remise en cause par nombre de paysans. Les pays du Nord imposent la liberalisation des echanges aux pays du Sud par le biais d'institutions internationales comme l'Organisation mondiale du commerce. Or, on sait que les pays du Nord protegent par ailleurs massivement leur agriculture intensive! Le systeme conduit donc finalement a affamer les paysans du Sud tout en marginalisant ceux du Nord (Berthelot 2001). Et tout cela grace au maintien d'un ecart de productivite de 1 a 500 entre une agriculture manuelle non chimisee pratiquee par pres d'un milliard de paysans du Sud et une agriculture lourdement motorisee et chimisee que pratiquent une minorite d'agriculteurs dans les pays du Nord. Cet ecart traduit clairement les inegalites au sein du monde agricole et paysan.

La contestation de cette situation d'inegalites est deja relativement ancienne entre les agriculteurs du Nord et les paysans du Sud, mais egalement entre les agriculteurs du Nord eux-memes : en France par exemple, 80 % des aides publiques sont attribuees aux 20 % des agriculteurs les plus intensifs. Mediatisee par la Confederation paysanne depuis le demontage du McDonald de Millau en 1999, cette contestation provient des pays du Nord (et plus recemment des pays du Sud). En Europe et en France en particulier, elle debute des les annees 1960. Aujourd'hui, un certain nombre de mouvements en sont directement issus. Il s'agit par exemple du Reseau agriculture durable (Rad) cree officiellement en 1997 (Deleage 2004), mais dont les elements originaires et l'insertion dans ce qui donnera naissance au mouvement altermondialiste actuel sont beaucoup plus anciens.

L'agriculture durable : pour une autre mondialisation?

En depit de leur diversite a l'echelle de la planete, les modes de production paysans ont des points communs : lien avec le sol, association de la culture et de l'elevage. C'est justement cette articulation du particulier et de l'universel qui fait la specificite du mouvement paysan contemporain. Le projet altermondialiste de millions de paysans dans le monde affiche aussi des traits communs. En ce sens, l'exemple du Reseau agriculture durable, qui est l'objet de cette troisieme partie, ne constitue pas un cas particulier pour lui-meme. Au contraire, l'etude de ce cas permet de tirer quelques elements de conclusion pour l'ensemble du mouvement altermondialiste paysan contemporain (1) (Deleage 2005). En effet, le Rad est un reseau de reseaux (voir schema ci-dessous) de la meme facon que le mouvement altermondialiste contemporain peut etre considere comme un << mouvement de mouvements >> (Sommier 2003 : 30). En ce sens, sa faible representativite statistique stricto sensu (2000 eleveurs situes majoritairement dans l'Ouest de la France) par rapport a l'ensemble des agriculteurs francais est tres en deca de sa representativite effective et symbolique. En effet, sa specificite est son insertion a l'interieur d'autres mouvements, comme celle du mouvement altermondialiste contemporain, lui donne une visibilite reelle bien plus importante meme si, parce qu'il est faiblement institutionnalise, la quantification precise de cette visibilite s'avere particulierement difficile.

Plus precisement maintenant, la presentation de ce reseau s' appuie sur la realisation, entre 1999 et 2003, d'enquetes de terrain a caractere socio-anthropologique, aupres de cinquante-six << tetes de pont >> du reseau (agriculteurs et animateurs des differents groupes). Notre travail d'enquete visait donc a comprendre les pratiques des eleveurs et les representations qu'ils s'en font a partir de leur engagement dans la dynamique de constitution du Rad. Le guide d'entretien s'articulait autour de cinq points : trajectoire biographique, parcours individuel et vision de l'evolution du contexte agricole, definitions et representations de l'agriculture durable, perception du rapport de l'agriculture durable a la technoscience, au marche et a l'Etat, representations des relations avec la societe englobante a partir du prisme des questions liees au risque et a la vulnerabilite. La methode d'enquete utilisee s'inscrit par consequent dans une perspective qui consiste a analyser le Reseau agriculture durable comme un fait social total.</p> <pre> [Pour] comprendre convenablement un fait social, il faut l'apprehender totalement, c'est-a-dire du dehors comme une chose, mais comme une chose dont fait cependant partie integrante l'apprehension subjective [...] que nous en prendrions si, ineluctablement hommes, nous vivions le fait comme indigene au lieu de l'observer comme ethnographe.

Levi-Strauss 1960 [1950] : xxviii </pre> <p>Le Reseau agriculture durable, du local au global L'origine de ce reseau remonte aux annees 1980. Au depart, l'idee etait de mettre en contact des eleveurs du grand Ouest de la France et des acteurs travaillant dans la perspective d'un developpement durable. L'objectif etait de faciliter l'acces a la connaissance et le partage d'experiences dans le domaine du developpement. Il s'agissait de se federer en un reseau interdepartemental pour mettre en place une agriculture definie, selon les propres termes des agriculteurs-paysans (2) concernes, comme etant << economiquement performante, socialement equitable et ecologiquement saine >> ou encore << plus autonome, plus econome et liee au sol >>. Autrement dit, le principe qui federe aujourd'hui ce reseau releve d'une approche qui tente d'integrer des preoccupations sociales, ethiques, ecologiques et economiques. En ce sens, la nouvelle voie proposee est pluridimensionnelle, contrairement a d'autres formes d'agricultures non productivistes qui se qualifient elles-memes prioritairement par des choix techniques.

Plus concretement, les premiers groupes de ce reseau ont ete crees sous l'impulsion de quelques agriculteurs-paysans preoccupes par la mise en oeuvre d'un autre developpement agricole au Nord comme au Sud. Ces derniers se sont regroupes pour constituer des associations de developpement agricole. Il s'agit en particulier du entre d'etude pour un developpement agricole plus autonome (Cedapa), cree en 1982 dans le departement (3) des Cotes d'Armor, et de l'Action locale pour un developpement international solidaire (Aldis) creee en 1984 dans le departement de la Mayenne. Le Cedapa, ne dans le contexte de l'accession de la gauche au pouvoir en France en 1981, avait pour objectif initial de produire autrement en depensant moins, c'est-a-dire de produire en diminuant les couts de production, en respectant l'environnement et en favorisant les installations de nouvelles fermes. Quant au projet de l'Aldis, il consistait a instaurer des systemes de production qui s'inscrivent dans le respect des solidarites Nord-Sud, surtout en ce qui concerne la dependance proteique des elevages des pays du Nord. Cette dependance se caracterisait par une importation de soja a bas prix provenant des pays du Sud. Il s'agissait donc, pour l'Aldis, d'inventer des systemes de production qui permettraient de respecter l'environnement ecologique et social des pays du Nord mais aussi des pays du Sud.

On trouve donc des l'origine parmi ces groupes (qui deviendront par la suite le Reseau agriculture durable) une preoccupation majeure, celle de mettre en oeuvre un autre type de developpement agricole au Nord et au Sud, le projet des agricultures du Nord etant lie a celui des agricultures du Sud. Cet engagement tiers-mondiste prend sa source dans la double tradition a laquelle appartiennent les eleveurs des premiers groupes du Rad. Une tradition chretienne d'abord, puisque la plupart d'entre eux ont connu directement ou par leurs parents la Jeunesse agricole catholique (Jac) et sont engages aujourd'hui dans des organisations chretiennes comme Chretiens dans le monde rural (CMR), le Mouvement rural de la jeunesse chretienne (MRJC) ou le Comite catholique contre la faim et pour le developpement (CCFD). Une tradition marxiste ensuite, heritee du mouvement des Paysans-travailleurs, lequel a tente d'enrichir la pensee marxiste sur la question paysanne et qui a contribue a la creation de la Confederation paysanne en 1987. Ces deux heritages ideologiques ont permis de forger une sensibilite internationale--voire internationaliste--chez les agriculteurs-paysans des premiers groupes du Rad. A cela s'ajoute un refus du corporatisme qui caracterise le syndicalisme agricole modernisateur (la Federation nationale des syndicats d'exploitants agricoles (4) [FNSEA], par exemple). Il s'agit ainsi, pour ces agriculteurs-paysans qui critiquent le modele de developpement intensif, d'inscrire ce nouveau projet de developpement agricole a l'interieur d'un projet global de societe. C'est la raison pour laquelle ils ont lance des passerelles vers d'autres familles professionnelles et en particulier vers les associations environnementalistes dans l'Ouest de la France (l'association Eau et rivieres de Bretagne, par exemple, creee en 1969 pour proteger les ressources en eau ou encore le reseau Coherence qui regroupe paysans, consommateurs, medecins et environnementalistes).

Dans les annees 1990, l'internationalisation des questions environnementales legitime et accentue les preoccupations en termes de solidarite Nord-Sud de ces eleveurs de l'Ouest. C'est ainsi que de nouveaux groupes se creent. Sous l'impulsion de la conference internationale de Rio et de la premiere reforme de la Politique agricole commune (Pac) en 1992, ces groupes se constituent en reseau associatif informel en 1994, reseau institue officiellement en 1997 sous le nom de Reseau agriculture durable.

Agriculture durable et altermondialisation

L'agriculture mise en oeuvre par les agriculteurs-paysans du Reseau agriculture durable peut etre qualifiee d'ecologique en ce sens que la structure de production est consideree comme faisant partie integrante de ecosysteme. Cette agriculture privilegie ainsi l'integration et la complementarite des productions animales et vegetales. Cette complementarite permet aux agriculteurs-paysans concernes d'etre a la fois autonomes (autonomie fourragere, autonomie relativement aux apports d'intrants, etc.) et economes (economie d'intrants et de materiel). En outre, elle permet de reduire les effets negatifs de l'agriculture intensive sur l'environnement, et en particulier ceux de la culture du mais dans l'Ouest de la France.

Dans cette region, le symbole de cette agriculture econome et durable est la << prairie Pochon >>. Inventee par Andre Pochon (1998), leader et cofondateur du Cedapa et du Reseau agriculture durable, cette prairie est basee sur une association floristique qui permet d'eviter l'apport massif d'engrais et d' apporter aux bovins tout ce dont ils ont besoin. Dans les systemes d'elevage, la prairie constitue ainsi le socle de l'agriculture durable parce qu'elle permet aux agriculteurs-paysans d'etre a la fois plus economes et plus autonomes.

C'est pour cela que ces eleveurs ont fait de l'agriculture durable un art de vivre en inventant des systemes de production moins couteux en intrants, createurs d'emplois et permettant de nouer des rapports non instrumentaux au temps, a l'espace, au travail et a l'Autre. Plus concretement, c'est a partir de l'echange de pratiques qu'ils partagent leur experience et perfectionnent leur savoir-faire. Ces echanges constituent des plates-formes d'apprentissage au sein desquelles les transferts de connaissances se font de maniere horizontale (co-construction d'un savoir hybride issu d'un savoir savant et d'un savoir profane). Cela contraste avec la verticalite de la diffusion des connaissances au sein de la plupart des structures conventionnelles de developpement agricole en France. Le partage d'experiences semble egalement essentiel pour le maintien d'une vie sociale en milieu rural, en particulier en Bretagne oo l'augmentation de la productivite a ete et est encore aujourd'hui synonyme d'effacement de la sociabilite. Il traduit enfin une volonte de decloisonner l'agriculture du reste de la societe et du monde puisque cette construction de savoirs techniques transcende les frontieres. C'est au cours de voyages et d'echanges avec de nombreux paysans et agriculteurs du monde (et aussi avec des chercheurs par exemple) que les agriculteurs-paysans du Rad construisent leurs systemes de production. Ces echanges se materialisent dans des voyages d'etudes realises par certains groupes, en France, en Europe et au-dela. Le Cedapa en particulier organise un voyage d'etude annuel vers des destinations tres variees : Auvergne, Suisse, Nouvelle Zelande, etc. C'est un moyen de conforter les pratiques et de les faire evoluer dans le cadre d'echanges solidaires avec d'autres regions et d'autres pays. Ces echanges se materialisent aussi par la mise en reseau du Rad avec d'autres mouvements associatifs, avec des ONG et des centres de recherche : le Reseau-echanges-developpement durable (Redd) en Suisse, East Anglia Food Link en Angleterre et le Centre d'etudes rurales et d'agriculture internationale (Cerai) en Espagne. Il s'agit donc, pour ces agriculteurs-paysans, de tenter de construire des systemes de production differents du modele intensif dominant a partir de l'articulation d'une connaissance de leur activite et d'un apprentissage de methodes de production eprouvees ailleurs, dans une perspective de construction d'echanges solidaires et equitables entre le Nord et le Sud.

Au-dela des echanges de pratiques, les eleveurs du Rad travaillent a la mise au point de filieres de production et d'echange qui s'inserent dans ce que l'on nomme aujourd'hui le commerce equitable ; ils inscrivent ainsi directement leur projet dans celui du mouvement altermondialiste contemporain. Il s'agit par exemple de la mise en oeuvre de filieres d'importation de soja non transgenique dans le cadre de possibles partenariats entre la region Bretagne et certains Etats bresiliens (Etats du Rio Grande do Sul et du Parana) qui produisent et exportent du soja non modifie genetiquement. Ces partenariats ont pour objectif de promouvoir des systemes de production sans OGM -systemes de production consideres par le Reseau agriculture durable comme << non durables >> au Nord comme au Sud--et egalement de soutenir l'agriculture familiale en Amerique Latine.

Enfin, dans un registre politique stricto sensu, le Reseau agriculture durable s'insere dans differents reseaux associatifs dont l'objectif est de promouvoir une autre politique agricole en Europe et au niveau international, en particulier dans le cadre de I'OMC. Il s'agit plus precisement de l'insertion dans deux reseaux, l'un national, l'autre international. Le reseau national Inpact (Initiatives pour une agriculture citoyenne et territoriale) regroupe sept associations agricoles et rurales regionales et nationales qui veulent faire reconnaitre ou developper l'agriculture et le developpement rural durables. Cree en juin 2001, il rassemble differentes structures associatives dont l'objectif est de partager leurs experiences afin de << donner davantage de garantie aux consommateurs sur la qualite gustative et sanitaire des produits >>, de << maintenir les actifs agricoles et les emplois en milieu rural >>, de << preserver les ressources naturelles et faconner les paysages pour que la campagne soit vivante et accueillante >> et enfin de << maitriser les volumes et limiter le recours aux subventions pour etre solidaires des paysans des autres regions >> (Afip 2005). L'autre reseau, de portee internationale cette fois, a ete cree en decembre 2003. C'est une << plate-forme pour des agricultures durables et solidaires (ADS) dans le monde >> qui reunit des organisations de paysans et de ruraux, des organisations de solidarite internationale comme le CCFD ou le Groupe de recherche et d'echanges technologiques (Gret), des organisations de protection de l'environnement et de developpement durable comme Les Amis de la Terre et enfin des organisations de consommateurs. Cette plate-forme est issue d'une initiative prise a la fin de l'annee 2002 par un certain nombre d'organisations associatives et professionnelles pour reorienter la Politique agricole commune. A la suite de la reforme de la Politique agricole commune en juin 2003, ces organisations ont cree cette plate-forme pour perenniser leur initiative qui consiste a garantir et encourager << le droit a la souverainete alimentaire et le respect des agricultures paysannes >>, << des prix remunerateurs et des emplois pour les paysans >>, << une nourriture saine et accessible a tous >> et << la preservation de l'environnement, des ressources et du milieu naturel >> (Plateforme ADS 2005). L'insertion du Rad au sein de cette plate-forme traduit explicitement la volonte des agriculteurs-paysans du Rad de poursuivre et d' amplifier ce qui les a en partie conduits a la creation de leurs reseaux (voir par exemple le travail pionnier de l'Aldis dans le cadre d'echanges avec des paysans bresiliens des les annees 1980). Ils participent ainsi a la mondialisation de la contestation paysanne, laquelle s'est amplifiee dans les annees 1980 avec la constitution de la Coordination paysanne europeenne--qui regroupe aujourd'hui dix-huit organisations paysannes et rurales--puis, dans les annees 1990, avec la naissance d'une internationale paysanne, la Via Campesina (Martin 2005).

Pour une societe-monde particulariste et universaliste

L'agriculture autonome et econome mise en oeuvre par le Reseau agriculture durable correspond finalement a une volonte de maitriser sa propre activite au sein de son exploitation. Il s'agit donc de pouvoir fixer les regles de fonctionnement de son exploitation a l'interieur de regles collectives elaborees a differentes echelles (du local a l'international). L'agriculture durable se caracterise donc par son approche pluridimensionnelle. Ainsi, le Reseau agriculture durable contribue a la creation d'une nouvelle culture dans laquelle l'ecologique, l'economique et le social convergent.

En ce sens, on peut affirmer que l'agriculture durable qui se soucie a la fois de la Terre et des humains est mise en oeuvre par des agriculteurs-paysans citoyens du cosmos et de la polis. Les agriculteurs-paysans reinterrogent la tradition (le souci de la Terre) sans pour autant renoncer a la modernite (la science et la technique) et leur projet constitue donc un depassement du projet moderne en se situant bien au-dela de la tradition et de la modernite. Ils prouvent en effet, par leurs pratiques et leurs modes d'action, qu'il est possible et souhaitable de concilier un heritage positif de la modernite politique et scientifique tout en renouant avec le sens des limites porte par la construction d'une ethique pour les societes technoscientifiques.

Les agriculteurs-paysans du Reseau agriculture durable participent ainsi a la constitution d'une errance positive qui correspond a un mouvement d'exil de la modernite devoyee (Lemarchand 2001). Ce mouvement s'inscrit dans un projet nostalgique-utopique pour reprendre la belle formule de Michael Lowy (1993). En effet, ainsi que l'ecrit precisement Jacqueline Mengin :</p> <pre> [si les paysans] recherchent leur passe, c'est pour y retrouver l'histoire de leur groupe et ainsi se donner un avenir. A l'aide de cette recherche sur leur culture passee (modes de production, organisation de la vie sociale), ils reperent des permanences et peuvent adapter a leurs problemes d'aujourd'hui des modes de penser et d'exister d'autrefois. Cette demarche n'est pas archeologique, ne se ramene pas a la conservation du patrimoine

culturel ; elle est dynamique, liee a l'histoire du groupe et a

sa survie. Elle leur permet de refuser le modele d'agriculture

qui leur est impose. [...] En ce sens, ce souvenir peut etre une

voie pour stimuler l'imagination. Mengin 1983 : 135-136 </pre> <p>C'est donc bien d'une nostalgie de la diversite contre l'uniformisation du monde qu'il s'agit, comme l'exprime Alain Finkielkraut :</p> <pre>

[...] J'ai la nostalgie du temps oo l'agriculture n'etait pas une

agro-industrie. J'ai la nostalgie du bocage. J'ai la nostalgie de

l'infinie variete des paysages europeens. J'ai la nostalgie des

villes qui ne parquaient pas les pietons dans des rues pietonnieres.

[...] J'ai la nostalgie de l'epoque oo l'on avait droit au silence

pour remplir l'attente telephonique et non a la Marche turque ou

aux Concertos brandebourgeois. Finkielkraut 1993 : 107-108 </pre> <p>Cette errance positive, choisie, montre de quelle maniere une partie de la paysannerie contemporaine invente un imaginaire social-historique oo s'articulent des elements appartenant a la tradition (preservation de la terre, du lien social, du monde commun) et a la modernite (la science et la technique, le marche, etc.). C'est en ce sens que le projet altermondialiste auquel participe cette paysannerie se detache du processus de mondialisation qu'elle conteste. Fondamentalement, c'est l'universalisme << absolu >> de la mondialisation qu'elle remet en cause. Car, ainsi que l'ecrit avec finesse le sociologue italien Franco Cassano :</p> <pre> L'universalisme reve d'un monde sans frontieres, mais la confiance qu'il place dans ses bonnes raisons l'amene a creer de nouvelles frontieres, differentes et plus fortes que celles qui ont ete abolies. Le reve communiste voyait un monde sans frontieres, mais ce monde devait se cuirasser a Berlin avec un mur de six metres de haut et, a l'interieur, avec le fil de fer barbele des goulags. Cassano 1998 : 67-68 </pre> <p>C'est donc la recherche et la construction d'une societe et d'un monde particularistes et universalistes qui sous-tendent le projet d'une partie de la paysannerie contemporaine. Il s'agit dans un monde fini, la Biosphere, d'apprendre a partager avec l'Autre, avec les autres, des ressources elles-memes limitees et donc de lutter contre la demesure, en particulier economique (la << fameuse >> croissance economique). Dans ce projet, les agriculteurs-paysans pensent donc la frontiere comme un objet ambivalent qui separe, certes, mais qui unit en meme temps. Pour eux, vouloir s'en abstraire completement, c'est donc en creer d'autres, car << la dilatation infinie de l'univers mercantile nous expose a une contingence elle aussi theoriquement infinie >> (ibid. : 70).

Finalement, les agriculteurs-paysans du Reseau agriculture durable et d'autres mouvements similaires en France (la Confederation paysanne), en Europe et au-dela (Via Campesina) tentent de depasser ce que l'on a souvent tendance a opposer : la tradition et la modernite, le local et le global, le particulier et l'universel. Ils entendent ainsi participer a la construction d'une autre mondialisation, c'est-a-dire d'un autre monde, plus solidaire. Pour ce faire, ils proposent de penser notre relation a l'Autre et aux autres, a la terre et a la Terre, dans un rapport dialectique, car, comme Jean-Jacques Rousseau l'ecrivait deja dans son Essai sur l'origine des langues : << Quand on veut etudier les hommes, il faut regarder pres de soi ; mais pour etudier l'homme, il faut apprendre a porter sa vue au loin ; il faut d'abord observer les differences, pour decouvrir les proprietes >> (1821 [1781] : 171).

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Estelle Deleage

GREGUM UMR 6590 ESO du CNRS

Faculte des lettres, langues et sciences humaines

Universite du Maine

Avenue Olivier Messiaen

72085 Le Mans cedex 9

France

estelle.deleage@wanadoo.fr

(1.) La tenue recente (avril-juillet 2005) d'un forum electronique sur l'avenir de l'alimentation et des petits producteurs dans le monde (forum organise par differentes ONG de portee internationale dont l'Institut international pour l'environnement et le developpement [IIED] a Londres) confirme l'existence de traits communs forts entre les paysans du monde dans la contestation d'une certaine forme de mondialisation, contestation qui depasse donc la diversite des modes de production paysans.

(2.) Terme utilise pour designer ces << nouveaux paysans >> que sont les agriculteurs du Reseau agriculture durable et tous ceux qui appartiennent a des mouvements similaires.

(3.) En France, le departement est un decoupage administratif et territorial herite de la Revolution francaise.

(4.) Syndicat cree apres la Seconde Guerre mondiale et ayant largement participe a la mise en oevre du productivisme dans l'agriculture.

ABSTRACT

Peasants Movements in Alterglobalization. The Case of Sustainable Agriculture in France

In the capitalist society of the second modernity, the notion of boundary is undermined by the process of globalisation. Yet this process has created its own antidote : alterglobalization (the << other >> globalization). Amongst the different social strata partaking in this movement, the contemporary peasantry plays a crucial role. Yet, through their position as producers and transformers of nature, peasants necessarily belong to a country, to a region, to a place; they are anchored in a given territory. Thus, the contemporary peasantry, due toits essential position within the society/nature << metabolism >>, is an important counter-power to the present globalization. This paper analyses how some European peasants contribute to the invention of a new culture, via their participation in the alter-globalization movement, a culture based on initiatives linking the particular and the universal. In so doing, it re-examines the notion of boundary from an anthropological perspective.

Key words : Deleage, contemporary peasant, alterglobalization, boundary, sustainable agriculture

RESUMEN

Movimientos campesinos en la altermundializaci6n. El caso de la agricultura sostenible en Francia

En la sociedad capitalista de la segunda modernidad, la nocion de frontera ha sido fracturada por el proceso de mundializacion. Dicho proceso ha provocado el surgimiento de su antidoto: el movimiento altermundialista. Entre los estratos sociales que se inscriben en ese movimiento, los campesinos ocupan un lugar importante. Gracias a su situacion de productores y de transformadores de la naturaleza, los campesinos provienen necesariamente de un pais, de una region, de un lugar, es decir, estan territorialmente enraizados. En este sentido, el campesinado contemporaneo constituye, por su posicion eminente de medidor del metabolismo entre las sociedades y la biosfera, un elemento de contrapoder a la mundializaci6n actual. Este articulo analiza como los campesinos situados al interior del espacio europeo participan, inscribiendose en el movimiento altermundialista, en la invenci6n de una nueva cultura. Esta dltima, se apoya en iniciativas que ligan lo particular y lo universal y, en ese sentido, re-examina la noci6n de frontera en el campo de la antropologia.

Palabras clave : Deleage, campesinado contemporaneo, altermundializaci6n, frontera, agricultura sostenible
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Article Details
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Author:Deleage, Estelle
Publication:Anthropologie et Societes
Geographic Code:4EUFR
Date:Sep 1, 2005
Words:8004
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