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Mort, autopsie et funerailles chez les dii de l'Adamaoua (Nord-Cameroun).

RESUME

Cet article decrit les changements apportes aux rites de deces, autopsies et deuils chez les Dii depuis que nous avons sur eux des documents ecrits qui datent maintenant d'un peu plus de cent ans. Malgre des modifications importantes, une caracteristique cruciale s'est--en regle generale--maintenue malgre la differenciation religieuse entre traditionalistes, chretiens et musulmans: le regime communautaire des cimetieres.

Mots cles: Muller, mort, autopsie, funerailles, obseques, Dii, Adamaoua

ABSTRACT

This article describes the changes which occurred in the practices relating to death, autopsy and funeral among the Dii since we have on them a written documentation dating from around one hundred years. In spite of important modifications and in spite of religious differentiation between traditionalists, Christians and Muslims, a major characteristic has generally persisted : all the dead of a village community share the same cemetery.

Keywords: Muller, Death, Autopsy, Funeral, Obsequies, Dii, Adamawa

RESUMEN

Este articulo describe los cambios aportados a los ritos de deceso, autopsia y luto entre los Dii, a partir del momento en que tuvimos sobre ellos documentos escritos que databan de hace unos cien anos. A pesar de importantes modificaciones, una caracteristica crucial ha sido mantenida--en general--a pesar de la diferenciacion religiosa entre tradicionalistas, cristianos y musulmanes: el funcionamiento comunitario de los cementerios.

Palabras clave: Muller, muerte, autopsia, funerales, exequias, Dii, Adamaoua

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Death, Autopsy and Funeral Ceremonies among the Dii of Adamawa (North Cameroon)

Muerte, autopsia y funerales entre los Dii de Adamaoua (Norte de Camerun)

Nous mettons en evidence dans cet article (1) les differentes facons de traiter les defunts dans les diverses composantes de l'ethnie dii, composantes qui s'expriment d'abord sur le plan linguistique, chaque sous-groupe se caracterisant tant au point de vue linguistique que sociopolitique par un nom qui designe a la fois un dialecte particulier et leur propre sous-groupe social.

Les Dii, une population d'environ 50000 personnes, vivent dans l'Adamaoua et sont aujourd'hui en majorite masses le long des routes: celles de Gouna--le long de la route Garoua-N'Gaoundere incluant les contreforts du massif de Poli jusqu'au pied de la falaise de N'Gaoundere; le long de la route Guidjiba-Tchollire, de celles de Tchollire au sud de Mbe, de Mbe a Sassa-Mbersi et de N'Gaoundere a Ganha. Ils regroupent plus d'une centaine de chefferies, qui constituent chacune un village, chefferies composees de plusieurs lignages ou dans: celui du chef, celui du circonciseur--qui est aussi le pretre le plus important -, et un ou plusieurs lignages appeles << autochtones >>, qui, avec celui du circonciseur, sont censes avoir accueilli le lignage du chef--souvent un etranger qu'ils ont elu chef a cause de ses largesses--, ainsi que celui d'un forgeron faisant aussi office de circonciseur chez les locuteurs du dialecte guum (Muller 1999).

Les Dii parlent plusieurs dialectes differents: le saan, le naan, le paan et le huun, minoritaires, qui sont parles au nord-ouest; le guum au sud-ouest; le mam be' dans le centre-est; et le mam na'a au sud-est et sur le plateau, oo il est quelquefois designe comme un sous-dialecte mam na'a appele mgbang. L'invasion peule du XIXe siecle a occasionne plusieurs deplacements de villages huun, mam be' et mam na'a dans des zones linguistiques differentes: les Huun (linguistiquement tres proches des mam be') chez les Naan et nombre de Mare be' et Mam na'a chez les Guum du sud-ouest. La reference linguistique << historique >> reste toujours importante, meme s'il peut arriver que les deplaces parlent aujourd'hui le dialecte de ceux chez qui ils ont jadis immigre.

La conquete peule debuta vers 1820 chez les Dii proches de Rey-Bouba. Certains villages se soumirent, mais la plupart se retirerent un peu plus au sud pour echapper aux charges imposees par le lamido (sultan) de Rey-Bouba. Les Dii paan, saan, naan et huun--ces derniers replies a l'ouest parmi les premiers--, furent soumis a la tutelle du lamido de Yola. Ceux qui avaient fui les pressions de Rey-Bouba pour s'etablir sur le plateau--oo ils rencontrerent d'abord les Mboum--furent soumis au lamido de N'Gaoundere et les Dii du sud-ouest, autochtones et refugies de Rey-Bouba, ne furent jamais vaincus militairement, bien qu'a la fin du XIXe siecle, ils soient devenus plus ou moins volontairement vassaux du meme lamido. L'arrivee des Allemands en 1901 ne modifia en rien cette situation, a part qu'elle rattacha les sujets de Yola au lamido de Rey-Bouba. Il n'etait pas question de les laisser sous la gouverne d'un lamido qui dependait maintenant du Nigeria, parallelement colonise par les Anglais. Les Allemands se contenterent d'administrer indirectement les Dii par l'entremise des lamibes (pluriel de lamido) peuls. Les Francais continuerent cette politique d'administration indirecte mais l'arrivee des missionnaires protestants norvegiens en 1934 contribua a une prise de conscience des Dii du sud-ouest, oo etait basee la mission, sur l'ambiguite de leur situation. Aides des missionnaires et de quelques administrateurs francais, les Dii de ce secteur arguerent qu'ils n'avaient jamais ete vaincus militairement et, par consequent, demanderent a etre administres directement par les Francais comme canton autonome, ce qui leur fut accorde en 1938. Retarde par la guerre, ce changement entra effectivement en vigueur dix ans plus tard, les autres Dii restant sous la coupe de leurs lamibes respectifs. C'est encore la situation administrative actuelle. Cependant, l'introduction de l'islam et du christianisme a amene quelques modifications sur les points qui nous interessent ici.

Le pretexte officiel de la conquete peule fut la guerre sainte (jihad) a livrer contre les paiens. En fait, elle se resuma a une vaste entreprise de pillage, d'exaction de corvees et de tributs des populations conquises et de chasses aux esclaves--avec l'appui de volontaires de ces memes populations--dans des regions eloignees, hors de la zone d'influence des lamibes. L'islam ne fut jamais impose aux Dii. Les conversions, hormis celles des chefs de village conquis qui etaient nominalement exigees, furent meme interdites dans le lamidat de ReyBouba alors qu'elles furent simplement admises dans celui de N'Gaoundere. Bien qu'exploiteurs, les Peuls jouissaient d'un grand prestige et on trouve des prenoms peuls chez les Dii au moins des le dernier quart du XIXe siecle. Les Peuls introduisirent les vetements tisses, objets de prestige destines d'abord exclusivement aux chefs de village, qui en recevaient un lors de leur nomination officielle, mais les vetements tisses se repandirent rapidement avec la diffusion des tissus manufactures. Il y eut bien quelques propagandistes de l'islam un peu apres 1900: des portiers dii--des volontaires travaillant au palais du lamido de N'Gaoundere--rentrerent chez eux apres la conquete allemande et expliquerent l'islam a leurs populations, mais sans grand succes. Quelques chefs de village tenterent aussi de le promouvoir, avec le meme resultat, sauf sur le plateau a cause de la proximite de N'Gaoundere, ville en majorite peule a l'epoque. C'est surtout dans les annees 1910-1930 que l'islam se propagea dans une certaine couche de la population. Les Dii etaient situes en majorite le long de la route des caravanes qui allait de Garoua a N'Gaoundere et, de la, vers le sud, en pays tikar et bamileke. La paix coloniale permit a quelques commercants dii d'affreter eux-memes leurs caravanes, engageant des porteurs dii pour transporter des tissus achetes au port de Garoua jusqu'en pays bamileke d'oo ils revenaient lestes de noix de kola. Ces commercants et leurs porteurs travaillant en contexte musulman dans les gites d'etape, ils embrasserent cette religion pour ne pas en etre exclus, pour eviter la honte d'etre consideres au mieux comme des intrus ou, au pire, comme des etres de second ordre. D'autres devinrent aussi musulmans a mesure qu'ils constataient que cette religion n'etait pas une qualite identitaire essentiellement peule. C'est en effet ce que le comportement des Peuls vis-a-vis des paiens leur avait laisse croire, a tort ou a raison. Toujours est-il que lors de l'arrivee relativement tardive des missionnaires protestants norvegiens en 1934, il n'y avait que peu de musulmans chez les Dii. Les missionnaires ouvrirent des ecoles primaires qui accelererent les conversions chretiennes. Podlewski (1971:35) donne des chiffres pour les annees 1965-1966: le plateau comporterait alors 84 % de musulmans, 7 % de protestants, 2 % de catholiques et 7 % de traditionnalistes, alors que la plaine des environs de Mbe comprendrait 46 % de musulmans, 46 % de protestants (en forte croissance), 4,5 % de catholiques et 3,5 % de traditionalistes. Fait important qui subsiste encore aujourd'hui: la majorite des groupes domestiques de la plaine de Mbe (70 %) abritent des representants d'au moins deux religions, chretiens et musulmans. Les uns et les autres cohabitaient et cohabitent toujours sans heurts.

Cette cohabitation a entraine des changements qui ont resulte en une modification des coutumes traditionnelles: seuls les aspects qui n'allaient pas a l'encontre des enseignements des deux religions en expansion ont ete gardes, tandis que de nouvelles pratiques, un peu differentes pour chretiens et musulmans, mais non conflictuelles entre elles (Muller 2000), etaient integrees.

Le premier changement radical fut la disparition de l'autopsie des cadavres, [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII] (<< examiner le cadavre >>). Les Dii les plus ages m'ont declare que tous les corps etaient auparavant autopsies pour detecter si le deces etait naturel ou du a la sorcellerie. Les seuls defunts exemptes de cette operation etaient ceux decedes a la suite de blessures recues a la guerre ou lors de bagarres--pour lesquels la sorcellerie n'entrait pas en ligne de compte--, ainsi que les petits enfants en-dessous de l'age d'environ six ans. Par contre, les corps pour des deces resultant de la foudre, d'une noyade ou d'un accident de chasse etaient autopsies, la cause du deces etant le plus souvent spontanement attribuee a la sorcellerie. Aucun de mes interlocuteurs n'avait cependant vecu cette epoque, et ils n'en parlaient que par oui-dire. Ces autopsies systematiques auraient cesse au tournant du XXe siecle, et meme avant, chez les Mam be', les Mam na'a et les Guum, pour faire place a des autopsies facultatives dans les cas oo on pouvait penser a la sorcellerie--a fortiori si la personne decedee avait revele, juste avant son deces, le nom de celui ou celle qu'elle soupconnait etre l'auteur de sa mort. Cependant, les autopsies sont restees systematiques chez les Paan, les Naan et les Saan jusque dans les annees 1950.

Dans la maison du defunt, le cadavre etait ouvert sur le cote droit ou gauche pour en examiner les visceres, foie, poumons et coeur (2). Dans le cas d'une femme mariee dans un autre village que le sien, des representants de sa famille etaient mandes et on ne commencait pas l'autopsie avant leur arrivee. Ce sont les anciens et les forgerons qui etablissaient le diagnostic pour identifier quelle sorte de sorcellerie etait eventuellement responsable du deces. Si tout paraissait normal, rien ne se passait. On enterrait les visceres a part derriere la maison; on remplissait le corps de feuilles de l'arbre gub et on le recousait avec des fibres d'une sorte de chanvre, be hag. Dans le cas d'une femme mariee, on renvoyait le cadavre dans son village d'origine. Ce choix de lieu de sepulture changea peu a peu et, depuis les annees 1930, les femmes mariees sont de plus en plus souvent enterrees dans le village oo elles sont decedees. Les hommes morts ailleurs que chez eux etaient aussi renvoyes dans leur village de residence. Aujourd'hui, l'enterrement se fait sur le lieu du deces, mais la famille peut aussi faire rapatrier le corps si elle en a les moyens.

Si l'autopsie revelait un << coeur blanc >> (vide de sang), on en concluait que la mort etait due a la sorcellerie de type sey (en dialecte guum, naan, saan, paan et huun) ou ndun (en mam be' et en mam na'a), c'est-a-dire a l'action d'un seul sorcier qui a vole le coeur du decede et l'a rapporte chez lui. Si l'estomac recele du sang, il s'agit de sorcellerie [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII], generalement causee par un groupe qui partage des repas faits d'un mort que tuent l'un apres l'autre chacun des membres du groupe. Si les intestins sont pourris ou presentent des traces noires, l'agent mortifere est un yuun, un terme traduit par << un chat >>, un felin familier qui est le double d'un homme ou d'une femme. Ne avec son ou sa proprietaire, il est utilise par celui-ci ou celle-ci pour faire du mal a ses voisins ou ennemis. Si le sang remplit les intestins, la mort est alors attribuee a un autre type de sorcier, plus general et moins bien defini, un mbogo. Enfin, si le sang est coagule ou qu'il y a de la bave, il s'agit d'un empoisonnement intentionnel, gam gb[??]ii, << medecine recouvrir (d'une) >>. Si les symptomes revelaient qu'il y avait eu sorcellerie, on cherchait a savoir si la personne decedee avait soupconne la chose et mentionne un ou des noms de sorciers suspectes. Les autopsies dont j'ai entendu parler et qui se seraient deroulees a Mbe, entre les annees 1910 et 1954, auraient toutes ete entreprises apres que les proches des defunts aient declare que ceux-ci soupconnaient une attaque de sorcellerie.

Ces autopsies cesserent d'elles elles-memes au milieu des annees cinquante, semble-t-il, et sans intervention administrative. Cependant, dans certains villages, on procede encore a une autopsie substitutive appelee << poulet appuye >>, [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII]. Cette operation est, a l'origine, un diagnostic medical employe lorsqu'une maladie ne guerit pas malgre les sejours a l'hopital ou au dispensaire, et qu'on veut vraiment savoir ce qui ne va pas. On place un poulet sur le torse du malade; on le tue, et ses visceres sont censees reproduire la configuration des organes internes du patient. Une cure s'ensuit. Dans le cas d'une autopsie substitutive, si le poulet montre des organes presentant les symptomes anormaux cites plus haut, c'est que le defunt est mort du type de sorcellerie qui y correspond. Les Dii scolarises disent, ironiquement, que c'est une sorte de radiographie, << la radiographie du poulet >>, que leurs grands-peres ont eux-memes inventee parallelement a celle des Occidentaux. Un diagnostic de sorcellerie entrainait autrefois un proces. Aujourd'hui, des proces sont encore quelquefois demandes a la cour de justice de Mbe, ce qui embarrassait beaucoup le lamido (decede en 2000) qui refusait de s'occuper de telles affaires et les laissait s'embourber. Il reste que la famille du defunt a toujours, comme dernier recours, un moyen de se venger du sorcier presume : celui de le faire mourir en executant << la magie du cadavre >>, [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII]. La famille prend des rognures d'ongles, des cheveux ou un morceau des hardes du defunt pour en faire une medecine qu'elle incante et dirige contre le sorcier, connu ou inconnu, qui ne manquera pas de mourir.

Un deces etait annonce par des cris chez les groupes linguistiques du nordouest et par une sonnerie de la double-cloche, mbow, frappee par le circonciseur et pretre de la chefferie chez les Mam be' et les Mam na'a (lesquels constituent la grande majorite des Dii). Il fallait que cet instrument fut sonne pour chasser l'esprit du ou de la decedee, yoob, avant que ne soient autorises les pleurs. Ceux-ci auraient incite l'esprit a tourmenter un ou des habitants du village s'il n'en avait pas auparavant ete expulse. Le circonciseur allait dans la maison des deuilleurs auxquels il distribuait des graines de concombre, des grains de mil et des arachides grillees preparees par la famille du decede. Il demandait a Dieu, tayii, de garder l'esprit du mort et aux esprits des morts en general de ne pas revenir ennuyer les vivants. Jusqu'en 1975 environ, les enfants du village etaient retenus a la maison pendant deux ou trois jours, de crainte que l'esprit du mort ne se soit pas encore eloigne et puisse leur faire du mal. En general, une fois partis, les morts ne reviennent plus mais une divination peut occasionnellement reveler qu'un mort recent--et non un ancetre--a pu envoyer une maladie du fait qu'il n'avait pas ete assez honore lors de ses funerailles (3).

Le cadavre etait d'abord lave par les hommes pour un homme et par les femmes pour une femme, puis apporte et depose sur une plateforme a la place du village oo les membres des differents lignages du village venaient les uns apres les autres le << pleurer >> (n[??]m kan), ou le << saluer >> (n[??]m va"i). Un personnage important, comme un chef, ou un chef de lignage avec office--incluant le lignage forgeron associe a la chefferie (Muller 2001)--, pouvait etre expose plusieurs jours. Un foyer etait alors alimente d'herbes odoriferantes (gan), et maintenu sous la plateforme (waa), pour dissimuler les odeurs; deux femmes etaient chargees d'eloigner les mouches. Les bebes constituent une exception car si la parente pleure trop, surtout la mere, celle-ci risque de ne plus jamais donner le jour. Une femme enceinte doit aussi pleurer le moins possible, sous peine de faire une fausse-couche. Un bebe n'est pas non plus enterre en brousse mais derriere la concession, comme auparavant, et le deuil est minimal.

Dans le cas d'un chef, d'un prince ou d'une princesse du lignage cheffal, au contraire, les membres du lignage dansaient << la danse des princes >> (nab gbang waa). Les residents executaient aussi une nab tuu, une danse de triomphe dans le cas d'un chef, pour celebrer son regne. On tuait un mouton si on en avait les moyens pour regaler les proches et connaissances qui venaient aux veillees. Ce n'etait pas un sacrifice oblige, mais il etait recommande car les fossoyeurs et ceux ou celles qui avaient lave le cadavre se << refroidissaient >> en s'enduisant de crottes du mouton. Le deces d'un chef de village et d'un chef de lignage portant un titre officiel exigeait la circoncision d'un enfant le plus vite possible (Muller 2002: 30-32).

Les visiteurs qui venaient prendre part au deuil et saluer la famille le faisaient--et le font toujours--en apportant avec eux quelque chose pour preparer la nourriture et les boissons offertes durant les premiers jours. Aujourd'hui, le cafe, le the, le sucre et les noix de kola sont des cadeaux tres communs, mais on continue a apporter du mil et/ou de la viande. Ces cadeaux s'appellent << envelopper le cadavre >> ([TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII]). Les allies (ag), en particulier les beaux-fils, doivent se rendre au plus vite avec les plus gros cadeaux a la demeure d'un beau-pere mais surtout d'une belle-mere defunts, ou de tout decede parent proche de ces derniers. Un beau-fils nanti peut meme apporter une piece de tissu ou une gandoura comme linceul. Tous les gendres doivent aller faire le deuil pour n'importe quelle epouse d'un beau-pere, comme si c'etait leur vraie belle-mere. Si le gendre ne peut pas se rendre aussitot la nouvelle recue, il envoie d'urgence une de ses soeurs, qui doit aussi faire acte de presence, mais pas necessairement aussi rapidement. Outre les parents et allies, les compagnons et les compagnes de circoncision d'un homme et d'une femme viennent aussi participer au deuil.

Les morts etaient enterres (n[??]m donne' ou dod n[??]m) dans une tombe collective destinee aux habitants du village entier ou, dans les plus grands, dans une tombe collective a destination lignagere (von Briesen 1982: 145-146). Les villages qui conservaient la tete de leurs chefs les inhumaient assis dans un tombeau individuel surmonte d'une poterie pour pouvoir decoller le crane apres quelques mois. Les personnages importants--chefs de villages et chefs de lignages titres--etaient enterres de nuit, hors de la presence des femmes mais avec la participation des masques et, de retour au village, les hommes faisaient hen gene, une sorte de desordre sonore avec chants, cris speciaux et vrombissement de rhombes pendant environ vingt minutes. Ces personnages importants, ainsi que les chasseurs qui avaient tue un leopard, etaient aussi ornes du ba", un morceau d'ecorce battue et etiree en resille de l'arbre baa, ainsi qu'on le fait lors des rites de changement de statut. Ce morceau d'ecorce etait lie comme un bracelet au poignet droit. On mettait des feuilles de l'arbre sagab sur la tombe apres l'ensevelissement d'un de ces personnages importants.

Les morts ordinaires etaient ensevelis de jour, et hommes et femmes se rendaient au cimetiere. Aujourd'hui, les femmes musulmanes ne vont pas au cimetiere accompagner les morts musulmans, mais certaines se rendent aux ensevelissements des chretiens ou chretiennes. Le corps de tous les morts etait enroule dans des peaux d'animaux ou des pieces de tissus blanc (gudee) souvent importes de chez les Dowayo voisins qui tissaient beaucoup plus que les Dii. Avec la diffusion des vetements, les hommes furent, si possible, enterres dans des gandouras blanches (logo hee), signes de richesse et de prosperite. Quelques vieillards conservent encore de ces costumes qui serviront a leur enterrement. Le blanc etait autrefois la couleur du deuil. Avec l'introduction des vetements par les Peuls, le deuil se faisait avec des vetements blancs retournes, un usage que les vieux Dii attribuent aux Peuls qui le nient aujourd'hui car, disent les memes Dii, ils ne le font plus et ne veulent pas qu'on les credite de la presqu'extinction d'une coutume. Si aujourd'hui, les tombes collectives ont disparu, il n'y a en general toujours qu'un cimetiere par village oo tous sont enterres. Les tombes individuelles sont creusees par les jeunes gens du voisinage et du lignage du decede. Le corps des chretiens y est quelquefois mis dans un cercueil--depuis en fait qu'un menuisier en fabrique a Mbe--, et on recouvre la fosse avec des branches soutenant des nattes. Le but est d'empecher que la terre ne touche le cadavre une fois la tombe recouverte. Celle-ci est plus profonde pour les chretiens que pour les musulmans. A Mbe, qui est le village le plus populeux et le chef-lieu de l'arrondissement du meme nom, et egalement le siege de la mission norvegienne, il arrive que des chretiens coulent une dalle de beton par la suite, alors que d'autres y sement des fleurs obtenues des plates-bandes de la mission. Au bout de quelques annees, plus rien ne distingue une tombe chretienne d'une tombe musulmane, mais il y a des villages oo l'on enterre les musulmans dans une partie, et les chretiens dans l'autre. Tous les parents, allies et amis du mort, hommes et femmes, assistent a l'ensevelissement. Mbe a aujourd'hui trois cimetieres oo l'on enterre indifferemment les rares traditionnalistes qui se declarent encore tels, ainsi que les chretiens et les musulmans, sur la base de leur localisation, le mort allant au cimetiere le plus proche. La presence d'un imam (ou malloum) ou d'un pasteur (ou catechiste ou evangeliste) depend en grande partie de l'assiduite du pratiquant decede a l'eglise ou a la mosquee. Les enterrements dans le jardin de la concession, une coutume peule, sont tres rares et assez mal vus des voisins. Il faut, selon la loi camerounaise, avoir un certificat de propriete pour le faire; ce n'est cependant pas l'absence de ce titre qui explique le peu d'empressement a garder les morts pres de soi. On fait plutot tout pour s'en debarrasser et les eloigner.

Trois jours apres le deces d'un homme, et quatre jours apres celui d'une femme (chiffres symboliques respectifs des deux sexes) se tenait une ceremonie appelee [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII] waa, suivie de la ceremonie de la levee du deuil apres un mois et dix jours pour les veufs et les veuves chretiens, et apres quatre mois et dix jours pour les veuves musulmanes. Aujourd'hui, pour se conformer aux usages musulmans locaux, deux [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII] sont effectues : tout d'abord le [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII] waa (<<[TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII] petit >>), apres trois jours pour les hommes et quatre pour les femmes (on tend cependant de plus en plus a le faire pour elles trois jours apres egalement, surtout dans le cas d'une defunte musulmane). La ceremonie consiste en un balayage complet de la maison du decede, balayage appele kee yee, << balayer le lieu, l'endroit >>. Toutes les affaires du mort sont mises en ordre, mais on garde tout. La levee du deuil, [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII] gboo (<< grand [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII] >>) se fait en second lieu, sous l'influence de l'islam, sept jours apres le deces, alors qu'il se faisait auparavant a la fin du deuil. On fait venir tous les parents proches et ceux qui ont aide lors de l'ensevelissement pour effectuer le partage des biens du mort. Si c'est un homme, sa veuve et ses enfants heritent. S'il avait plusieurs femmes, le contenu du grenier est partage selon le nombre d'epouses. Mais tout depend de l'age des enfants qui, s'ils sont adultes, heritent de plein droit et se partagent l'heritage, l'aine des garcons recevant la plus grosse part. Lors de ce partage, la veuve etait soumise a un choix: si elle etait encore feconde, on lui presentait la houe avec laquelle elle avait l'habitude de travailler. Si elle la prenait, elle declarait alors qu'elle resterait et serait eventuellement heritee par un des freres cadets du mort. Si elle ne la prenait pas, elle rentrait dans sa famille et un remboursement partiel de la dot pouvait alors etre envisage, mais n'etait pas demande par certains lignages. Meme si cette presentation de la houe ne se fait plus, l'heritage reste toujours possible. Il etait aussi possible que la veuve soit revendiquee par un neveu uterin de son defunt mari, mais cet usage a disparu (Muller 2003). Enfin, la famille s'enquiert publiquement au sujet des dettes que le decede aurait contractees et, si c'est le cas, la famille cotise et fixe une date au preteur pour le remboursement. Depuis que les Dii construisent des maisons en dur avec toits de tole, on a vu apparaitre quelques litiges au sujet de la possession de la maison, revendiquee par la veuve ou les freres du decede.

Au deces d'une femme, une de ses soeurs ou cousine est nommee comme repartitrice des biens laisses: ustensiles de cuisine, vetements, couvertures, contenu des greniers. La repartitrice prend charge du contenu de ceux-ci et en garde assez pour les enfants dans le cas oo ils sont encore petits. On distribue le reste aux autres soeurs et cousines, ainsi qu'aux freres, oncles et cousins du cote aussi bien paternel que maternel, et aux soeurs du mari de la femme. Si la parente est vaste et les biens peu nombreux, la repartitrice explique pourquoi elle n'a rien pu donner. Elle nomme alors celles qui ne peuvent rien recevoir et en explique la raison apres avoir fait la liste des biens distribues. La famille de la decedee pouvait donner une femme de remplacement au veuf en remerciement pour ses bons traitements. On en trouve encore quelques exemples. A N'Gaoundere, en 2002, une soeur cadette venue s'occuper des enfants de sa soeur ainee decedee epousa ainsi son beau-frere.

Le grand [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII], en fait, ne levait pas le deuil, qui s'averait variable selon la saison en systeme traditionnel, et pouvait s'etendre sur quatre mois pour une veuve, ou sur un a trois mois pour un veuf, un pere, une mere, un frere, une soeur, un fils ou une fille. Pendant les premiers jours de deuil, les proches mangeaient avec des brindilles dans des calebasses non graphitees ni preparees, calebasses dites << sauvages >> ou << blanches >> (lag zag ou lag hee), qui indiquent un changement de statut. Les deuilleurs devaient se vetir de vetements blancs retournes, comme nous l'avons dit, ou, aujourd'hui, de vetements modestes de couleur neutre, sans tons vifs. Les deuilleurs parlent a voix basse, presque en chuchotant, et ils s'astreignent a sortir le moins possible. Les musulmanes qui sont forcees d'aller travailler aux champs demandent une dispense--une amulette--que leur fabrique l'imam et qui coute 3000 CFA. Cette periode est appelee << jeuner, s'abstenir deuilleur >> (kee yed). Les deuilleurs restent avec la << salete du deuilleur >> (dii yed); il ne faut ni se raser ni se coiffer, ni marcher nu-pieds ni, surtout, avoir de relations sexuelles. Un usage musulman veut maintenant que les deuilleurs gardent leurs vetements pendant les sept premiers jours et qu'ils soient remplaces par des vetements neufs de couleur terne le jour du [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII] gboo. Pour des raisons economiques toutefois, les nouveaux vetements peuvent attendre jusqu'a la levee finale du deuil.

La sortie du deuil s'appelle yed vunni, << deuil revenir, sortir de >>; elle est tres discrete pour les hommes qui se rasent, se lavent et etrennent de nouveaux vetements. Dans certaines familles nombreuses, pour une mere et un pere, seul un des fils, soit l'aine soit le cadet, fait le deuil complet. La sortie du deuil est plus elaboree dans le cas d'une veuve car elle est precedee d'une veillee oo se fait yed gene. Les vieilles femmes de la famille en deuil, la veuve et ses soeurs, tantes maternelles, paternelles et cousines se reunissent dans une chambre oo elles s'enferment. Les jeunes femmes, mariees ou non, en sont exclues. Les femmes recluses ne doivent pas dormir et font du desordre, hen gene, mais, a l'inverse des hen gene faits par les hommes, elles les font sans chants obscenes et sans le vrombissement des rhombes, instruments dont elles ne doivent pas connaitre la nature. Le lendemain matin, les femmes vont se laver au marigot et la veuve est habillee de neuf.

Cela clot le deuil chez les Mare be', Mam na'a, Guum et Huun. Les Naan, Paan et Saan ont des coutumes similaires mais aussi des << secondes funerailles >> qui se tiennent en annee alternative. Les annees << masculines >> sont celles pendant lesquelles peuvent se tenir les circoncisions et les annees << feminines >> celles oo peuvent avoir lieu des secondes funerailles, une annee suivant l'autre. Bien que ces annees masculines et feminines soient aussi connues des autres Dii, elles n'y jouent aucun role. La principale difference chez les Dii du nord-ouest reside dans le role crucial du betail dans les prestations funeraires. Les beaux-fils doivent, autant que possible, offrir un boeuf au deces d'un beau-pere mais, surtout, d'une belle-mere. S'ils ne le pouvaient pas, ils apportaient une peau de boeuf prealablement acquise. Si la belle-mere decedait chez un autre mari que le pere de sa femme, c'est chez ce mari, toutefois, que se faisait le deuil. Ces Dii, etablis sur ou au pied du massif de Poli, elevaient davantage de taurins que les autres mais ils les ont abandonnes lors de leur descente en plaine. Cependant, en prevision d'un deces ou de secondes funerailles, ils pouvaient facilement se procurer des boeufs peuls aupres de bergers de cette ethnie dont certains venaient specialement dans les villages dii en vendre dans ce but. Ils vendaient ou echangeaient aussi des peaux que les acheteurs conservaient chez eux pour un futur deuil. La diminution ou meme l'extinction des taurins n'a donc pas eu d'effets negatifs sur la coutume. Elle a meme contribue a l'accroissement, au moins pour un temps, du nombre de peaux donnees a la belle-famille lors du deces puisqu'il etait facile de se procurer des peaux sechees aux abattoirs de N'Gaoundere (4). Pour un homme d'importance, on pouvait mettre de trois a sept peaux et pour une femme ainsi que pour les enfants de pius de dix a quinze ans, de une a trois peaux. Si le decede ou la decedee n'avait pas de gendre, c'est leur famille qui apportait les peaux. On enveloppait le tout dans un linceul blanc qui etait le seul attribut du cadavre chez les pauvres, hommes ou femmes. Dans les annees 1950 deja, on a cesse d'envelopper les morts dans des peaux cellesci etant vendues aux Dowayo ou Duupa, et l'usage du betail a encore diminue aujourd'hui, du fait du ralentissement economique qui affecte tout le Cameroun.

Lors du deces d'un beau-pere, mais surtout d'une belle-mere, un gendre amenait le boeuf qui etait tue lors du second [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII]. Le ou les beaux-fils etaient aides par leurs compagnons de circoncision. La viande etait distribuee par les recipiendaires et la peau pouvait etre utilisee pour envelopper le cadavre, l'enterrement se deroulant trois ou quatre jours apres le deces ou coincidant avec le second [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII], sept jours apres. Sinon, elle etait gardee par la famille paternelle de la femme du gendre. Sechee, elle servait a d'autres prestations funeraires ulterieures. Mais, dans la plupart des cas, un gendre se contentait d'apporter une peau de bovin sechee qu'il trempait dans l'eau pour l'assouplir pendant un jour ou deux aussitot le deces annonce. La peau servait alors a envelopper le cadavre avec d'autres peaux provenant de la famille du ou de la decedee. Les fils d'un homme riche devaient aussi se procurer un boeuf. Les gendres pouvaient egalement donner un logo, des gudee ou de la biere. Le mort etait entoure d'un linceul fait de gudee et, plus tard, eventuellement d'une gandoura pour les hommes, avant d'etre enveloppe dans la ou les peaux.

Les secondes funerailles, n[??]m kan ou n[??]m kane, << pleurer le mort >>, se faisaient l'annee feminine suivant le deces. Elles etaient organisees par un des fils du defunt qui invitait ses propres compagnons et compagnes de circoncision, dag don, et ceux de son pere. Les beaux-fils qui n'ont rien ou peu donne a l'enterrement apportent alors un boeuf ou du tissu local; ceux qui ont deja rempli leurs obligations prennent du grain, en transforment une partie en biere chez eux et envoient l'autre partie avec leur femme pour qu'elle brasse de la biere chez celui de ses freres qui organise la ceremonie et brasse aussi beaucoup de biere et cuit de la nourriture. Il invite ses compagnons de circoncision et ses amis, ses beaux-freres et leurs epouses. Tous les participants invites a la ceremonie se reunissent l'apres-midi sur la place du village et commencent a effectuer de petites danses, chacun avec son groupe. Vers cinq heures, un defile se forme avec tambour, double-cloches ainsi que les gudee et les logo donnes par les beaux-fils, brandis en tete du cortege et tendus entre deux perches. Ceux-ci suivent, accompagnes de leurs soeurs cadettes, qui doivent toutes etre mariees, parees d'atours neufs que leur ont procures leurs maris ou ceux de leurs soeurs plus fortunes. La foule des spectateurs ferme la marche. Tous se rendent chez l'organisateur de la fete qui a fixe un morceau de bois sur le toit de sa maison et auquel est attache, en signe de victoire, une resille d'ecorce battue de ba". Les participants entonnent au long du chemin une chanson qui invite toutes les jeunes filles en age d'etre mariees (mais qui ne le sont pas encore) a le faire au plus vite pour eviter a leur pere et mere la honte de ne pas recevoir de boeuf a leur mort. Les groupes de beaux-fils et de compagnons de circoncision repondent a des discours de bienvenue de la part de l'organisateur. Suit une collecte demandee par l'entremise d'un crieur devant la foule assemblee. Le crieur declame le nom de la soeur cadette d'un beau-fils et les parents et amis de ce dernier ainsi que ses compagnons de circoncision remettent en son nom les sommes d'argent de 500, 1 000 ou 2 000 francs CFA que le crieur exhibe en remerciant nommement le donateur. Chaque beau-fils a une soeur cadette qui recoit les dons des amis et des proches de la famille du beau-fils. Ces dons sont remis a sa soeur ainee qui les transmet a son mari. Celui-ci peut a l'occasion rentrer dans ses fonds et meme, dans de rares cas, faire un benefice. Le crieur public fait ensuite une autre collecte destinee a l'organisateur de la ceremonie. Un peu apres six heures, tout le monde se rend derriere la chefferie pour une derniere danse.

Le lendemain, une ceremonie de cloture, les << pleurs des compagnons de circoncision >> (kan dag don), a le double propos de reajuster le groupe des compagnons de circoncision du defunt et de neutraliser definitivement l'esprit ([TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII]) du ou de la defunte. Le premier point vise a integrer les enfants--garcons et filles--du defunt au groupe de circoncision de leur pere, sans pour autant qu'ils quittent le leur. La ceremonie se tient chez un des fils du defunt oo sont rassembles les compagnons d'age de ce dernier, les vrais s'il en reste encore et ceux de substitution deja integres au groupe lors d'autres deuils. Il y a d'abord des danses entreprises par les jeunes gens du quartier puis une assez longue danse menee par les compagnons de circoncision du defunt. Il s'agit de la << danse des chasseurs >> (nab ta kpaa), une sorte de pantomime et d'imitation des gestes et des attitudes d'un chasseur attendant le gibier, le poursuivant, se cachant, s'approchant en rampant ou en se mettant a couvert, etc. Toutes les tactiques d'un chasseur sont imitees de maniere fort theatrale. Les spectateurs se regalent du spectacle et les compagnons de circoncision originaux ont la place d'honneur. Apres cette danse, le fils du decede leur donne une chevre qui etait attachee pres d'eux. Ils vont la tuer a l'ecart et en recoivent chacun une part puis reviennent, entrainant les nouveaux substituts, quelquefois de tres jeunes garcons, cependant circoncis, avec des attitudes de deuil (yeux baisses et main droite cachant leur visage) pour tourner trois fois autour de la piste de danse. Cela complete leur integration au groupe de circoncision du defunt.

Les filles d'une defunte dansent egalement, mais pas la danse des chasseurs. Elles rejoignent le groupe des compagnes de circoncision de leur mere. Aussitot apres cette danse, le batteur frappe un signal sur son tambour afin que les spectateurs se tiennent tranquilles et a distance. Un morceau de vieille natte recouverte d'un ancien bouclier est sorti de la maison. Selon certains, cette natte represente le decede et en constitue une sorte d'effigie appelee simplement n[??]m (cadavre); selon d'autres, elle est la quintessence materielle du mort car elle est constituee de quelques objets qui lui ont appartenu et lui ont servi longtemps, mais le mort lui-meme est la resille en l'ecorce de ba" qui enveloppe le tout, finalement attachee avec une branche. Ces objets intimes sont dans la natte et le bouclier empeche les femmes de les voir sous peine de declencher une menorragie sans fin. Il s'agit de sa houe et de sa faucille et d'une ceinture de coton, saam pag--qui, elle, n'a pas necessairement servi. Si le defunt etait un grand chasseur, une de ses fleches y est ajoutee. L'effigie est placee au centre de la place du village et les compagnons de circoncision entonnent un chant funebre reserve a cette occasion. Les compagnons de circoncision et les fils du defunt prennent alors l'effigie et vont un peu a l'exterieur du village poser la natte par terre et la recouvrir de touffes d'herbes. L'un d'eux fait baggi, une priere demandant a l'esprit du mort de ne plus revenir. Les fils du decede enjambent l'effigie trois fois et rentrent en courant au village. Les compagnons de circoncision les suivent avec le bouclier et la foule se disperse pour aller boire dans les maisons qui ont fait de la biere.

On pratique un peu differemment pour une femme. Le soir de n[??]m kan, on confectionne aussi un paquet de quelques-uns de ses ustensiles de cuisine usages, sa faucille et sa petite houe, qui est mis a l'exterieur du village, a la croisee des chemins. On ne m'a pas mentionne l'usage du ba" pour les femmes.

L'explication dii de cette ceremonie est la suivante : la priere demande au defunt de s'abstenir de revenir au village mais, s'il n'obtempere pas, la translation hors du village d'objets qui lui sont intimement relies sert a pieger l'esprit de ce dernier, son [TEXTE NON REPRODUCIBLE EN ASCII]. S'il tente de retourner au village, il en fera d'abord le tour et ne manquera pas de sentir ses propres objets personnels et s'y arretera pour y rester car il se croira chez lui, dans sa maison (lig). Il n'ira pas plus loin car cette effigie agira aussi comme une barriere (ndii), ou un enclos ou une haie (bee), qui le retiendra.

En guise de conclusion

Cette description ajoute quelques exemples a ceux compiles et analyses par Louis-Vincent Thomas (1982) dans La mort africaine. Ideologie funeraire en Afrique noire. Mais ce qu'il faut voir aussi, c'est en quoi les coutumes de petites ethnies ou de parties de celles-ci sont proches ou differentes de celles des voisins avec lesquels ils ont des frontieres communes. Rappelons que les Dii paan, saan et naan qui, au contraire des autres Dii, pratiquent les secondes funerailles, sont des voisins assez proches des Duupa pour lesquels nous avons des donnees fiables que nous n'avons pas sur les autres ethnies voisines. Nous nous limitons donc aux Duupa. Ceux-ci pratiquent aussi les secondes funerailles mais ils ont une maniere radicalement differente, voire opposee, de traiter les morts apres leur ensevelissement (De Garine et al. 2005 : 199-201). Alors que chez ces Dii de l'extreme nord-ouest, on expulse une effigie du cadavre afin que son esprit ne revienne pas au village tourmenter les vivants, les Duupa le rappellent peu apres l'enterrement en le sifflant de l'endroit oo il reside, la peripherie du village oo les Dii chassent definitivement les leurs, pour les ramener au village et les materialiser << par une jarre, souvent gardee sous les greniers, dans laquelle sont mises les offrandes qu'on lui adresse nominalement >> (ibid.). Les defunts sont rememores pendant plusieurs generations. On en fait par la suite des ancetres collectifs qui ne sont plus pries individuellement. Les Dii font ici le contraire des Duupa sous deux aspects: les seconds reinstallent l'esprit du decede parmi les vivants et ils connaissent << l'endroit precis oo l'on doit les honorer (tombe ou jarre), l'endroit oo ils habitent en quelque sorte, a la maniere des vivants >> (ibid.), alors que les premiers expulsent l'esprit du decede et remplacent celuici dans son groupe de circoncision en y incorporant une ou plusieurs personnes vivantes de la generation inferieure. Les Duupa rappellent leurs morts et les gardent parmi les vivants pendant quelques generations pendant lesquelles ils sont nominalement invoques avant d'etre places, apres une grande ceremonie, dans la categorie des morts indifferencies qui ne seront plus que collectivement invoques. Les Dii du nord-ouest envoient immediatement leurs defunts dans cette categorie des morts indifferencies et les empechent activement de revenir et ils ne les invoquent jamais que collectivement tout en remplacant le defunt par un vivant plus jeune. On ne saurait etre plus systematique dans les oppositions ...

References

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Jean-Claude Muller

Departement d'anthropologie

Universite de Montreal

C.P. 6128, succursale centre-ville

Montreal (Quebec) H3C 3J7

Canada

jean.claude.muller@umontreal.ca

(1) Le travail de terrain dont decoule cet article s'est deroule sur une periode de 27 mois. Commence lors d'une visite de reconnaissance financee par l'Universite de Montreal pendant l'ete 1990, il se poursuivit de septembre 1991 a janvier 1992 et pendant les etes 1992, 1993, 1994, 1995 et 1996 grace a une bourse du CRSH (Canada), et a l'ete 1998 et au printemps 1999 avec une bourse du FCAR (Quebec) et de l'Universite de Montreal, cette derniere me permettant encore de passer l'ete 2003 chez les Dii. Au Cameroun, j'ai beneficie de l'aide de l'Institut des sciences humaines de Garoua pour les deux premiers sejours et de l'aide materielle et secretariale du Projet N'Gaoundere-Anthropos, administre conjointement par les Universites de N'Gaoundere et de Tromso (Norvege) pour les autres.

(2.) Leiris (1934: 178) raconte la frayeur d'un de ses interpretes qui etait entre dans une maison << paienne >> a Rey-Bouba et y avait vu des hommes en train << de depecer un homme >>: il s'agissait probablement d'une maison dii oo se pratiquait une autopsie.

(3.) L'expulsion des esprits des morts n'empechait cependant pas les Dii de les invoquer a l'occasion, lors de certaines festivites, en particulier juste avant la circoncision oo ils sont conjointement invoques avec Dieu (Tayii) sans l'etre nominalement mais en disant << esprit de mon pere, de mes grands-peres, de mes aieux >> (Muller 2000: 19-23). A l'entree de la chefferie se trouvait un faisceau de poteaux comprenant des branches des especes gub et woob ou w[??]b: la premiere sorte a la propriete de joindre rapidement les esprits des morts alors que la seconde << convoque >>. selon l'expression francaise dii, Dieu et les esprits des morts lors des invocations. En outre, certains villages dii--mais pas tous--gardaient le crane de leurs chefs. Seul celui du dernier chef decede etait manipule lors d'une ceremonie annuelle au cours de laquelle il etait lave et peint pour aider a la prosperite generale. On le sortait aussi pour faire tomber la pluie lorsqu'elle tardait. Tous les villages se contentent aujourd'hui de balayer les tombes des chefs deux fois par annee, ce qui, pour ceux qui y croient encore, aurait le meme resultat.

(4.) Pour une situation semblable chez les Duupa voisins, voir De Garine (1988: 169-70).
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Title Annotation:Hors-theme
Author:Muller, Jean-Claude
Publication:Anthropologie et Societes
Article Type:Report
Geographic Code:6CAME
Date:Jan 1, 2013
Words:8487
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