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Montaigne, juste lipse et l'art du voyage.

Le chapitre "De la vanite" des Essais (III, 9) de Montaigne a ete considere a juste titre comme "l'un des exemples les plus frappants de ce desordre au moyen duquel Montaigne aime a etonner et a derouter son lecteur" (1). Ce desordre ne tient pas seulement a un manque delibere de dispositio, il est aussi cause par une inventio debordante : le grand nombre de sujets entames et a peine ebauches empechent le lecteur d'avoir prise sur ce chapitre. Parmi ces multiples sujets, celui du voyage est sans doute l'un des plus importants. Le voyage est traite sous des aspects divers : considerations tant generales que personnelles sur le plaisir et l'utilite du voyage, ainsi que sur son caractere de vanite. L'embleme de cette vanite du voyage (et celle du voyageur) est la bulle de bourgeoisie romaine que Montaigne a recue lors de son sejour a Rome, et dont le texte latin est cite in extenso a la fin du chapitre. Mary McKinley a justement souligne que Montaigne joue sur l'ambiguite du mot bulle : document officiel et scelle et bulle de savon, symbole iconographique de la vanite humaine (2). De plus, le theme du voyage est utilise comme metaphore pour signifier, de facon tout a fait traditionnelle, la vie humaine ("le voyage de mavie", p. 955) (3) ou, moins traditionnellement, l'ecriture, comme l'annonce avec insistance la troisieme phrase du chapitre : "Qui ne voit que j'ay pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j'iray autant qu'il y aura d'ancre et de papier au monde?" (p. 922) (4).

Depuis Pierre Villey (5), on a interprete la thematique du voyage elaboree dans le "De la vanite" comme une reponse au celebre De constantia de Juste Lipse, dialogue publie en 1584. Recemment, cette interpretation a ete reprise et elaboree par Michel Magnien (6) et par Jean Ceard et son equipe dans les notes de leur edition recente des Essais de 1595 (7). Ce sont ces interpretations qui serviront de base aux reflexions qui vont suivre.

Regardons, pour commencer, le texte de Lipse. Le De constantia est un dialogue (sans doute imaginaire) entre le jeune Lipse (age de 23 ans) et le vieux Carolus Langius, chanoine a Louvain, mort en 1573. Le dialogue a lieu en juin 1571, et se compose de deux parties : la premiere partie se tient dans la maison de Langius, la seconde dans son jardin. Le debut de la premiere partie presente Lipse sur le point de partir en voyage afin de fuir les troubles de son pays natal. Langius l'en dissuade dans un discours impregne de stoicisme senequien critiquant les voyageurs,--discours qui prelude au reste du traite, qui est en fait une apologie de la constance.

Avant de proceder a l'etude de la thematique du voyage dans le De constantia et dans "De la vanite", il conviendrait de rappeler les rapports d'estime reciproque qui lient Lipse et Montaigne. L'estime de Lipse pour Montaigne s'explicite progressivement dans sa correspondance. Dans une lettre a Theodore van Leeuwen (2 avril 1583), Lipse mentionne Montaigne pour la premiere fois en le qualifiant de "sage Francais" (de sapiente Gallo). Dans une lettre au meme Van Leeuwen (25 mai 1583), il precise : "ce grand Thales francais" (de Tbalete illo Gallico) ; la note marginale a cette lettre, publiee en 1586 dans Epistolarum selectarum Centuria prima explique : "C'est ainsi que je mentionnai le livre francais de Michel de Montaigne intitule Gouts (Gustuum) : livre honnete, sage, et fort a mon gout (gustum)" (8). Il semblerait que Montaigne ait lu ce recueil de lettres, puisque Lipse s'y refere dans une lettre a Montaigne (15 avril 1588) : "Pas de flatterie entre nous. Pour ma part, je fais de vous l'estime que j'ai definie publiquement en un seul mot. C'est entre ces sept Sages que je vous placerais, a moins qu'il y ait quelque chose de plus sage que ces sept-la" (Non blandiamur inter nos. Ego te talem censeo, qualem publice descripsi uno verbo. Inter septem ilos te referam, aut si quid sapientius illis septem). Dans sa lettre a Montaigne du 30 aout 1588, Lipse ecrit : "je n'ai pas trouve en Europe de personne qui s'accorde mieux intellectuellement avec moi en telles matieres" (9). L'admiration de Lipse pour Montaigne se traduit par les nombreux emprunts qu'il fait aux Essais de 1580. Il est probable que le passage qu'il dit avoir effectue de la philologie vers la philosophie, et dont le De constantia porte temoignage (10), a ete inspire par Montaigne. On a meme vu, dans certaines phrases du Prologue du De constantia, "un hommage implicite" a Montaigne, a la nouveaute scripturale des Essais et a leur fin "domestique et privee" (11).

Comme l'a bien demontre Michel Magnien (12), l'estime de Montaige pour Lipse semble moins inconditionnelle : "A la difference de Lipse, Montaigne n'a jamais loue la sagesse de son correspondant, tout au plus en a-t-il salue le savoir ; et la distance est grande, aux yeux de l'auteur du chapitre "Du pedantisme", entre le sage et le savant". En effet, si Montaigne nomme Lipse "le plus scavant homme qui nous reste [... ] vrayement germain a mon Turnebus", c'est pour dire qu'il est capable d'"amasser en un registre, selon leurs divisions et leurs classes, sincerement et curieusement, autant que nous y pouvons voir, les opinions de l'ancienne philosophie sur le subject de noste estre et de nos moeurs [ ... ]". Magnien note justement : "Par cette commande, Montaigne ravale donc l'humaniste flamand au niveau d'un "faiseur de livres", ce que Montaigne affirme ne pas etre, puisque dans le chapitre 20 du livre I, il se refuse justement a composer le meme type d'ouvrage, "un registre" : "Si j'estoy faiseur de livres, je feroy un registre commente des morts diverses" (I, 20)".

Afin de voir plus clair dans les rapports intertextuels entre les Essais et le De constantia, citons, au sujet meme de la sagesse, un passage interessant du chapitre "Du pedantisme"(I, 20) :
   Nous nous enquerons volontiers : 'Scait-il du Grec ou du Latin ?
   escrit-il en vers ou en prose ?' Mais s'il est devenu meilleur ou
   plus advise, c'estoit le principal, et c'est ce qui demeure
   derriere. Il falloit s'enquerir qui est mieux scavant, non qui est
   plus scavant. [...] Mais, qui pis est, leurs escholiers et leurs
   petits ne s'en [= la science] nourrissent et alimentent non plus ;
   ains elle passe de main en main, pour cette seule fin d'en faire
   parade, d'en entretenir autruy, et d'en faire des contes, comme
   une vaine monnoye inutile a tout autre usage et emploite qu'a
   compter et jetter. (pp. 135-136)


Dans son De constantia, Lipse semble s'inspirer de ce passage. Non sans un brin de pedantisme, il a, en outre, soin de bien preciser la source dont Montaigne a tire l'image de la monnaie :
   Pulchra haec laudatio, O virum doctum ! sed illa melior, O virum
   sapientem ! et ista optima, O virum bonum ! Has sectemus: et per
   tot labores non Scire tantum velimus, sed Sapere et Facere [...]
   Linguas discunt? sed linguas tantum. Graecos Latinosque scriptores
   intellegunt? sed intellegunt tantum. Et quod Anacharsis scite
   olim de Atheniensibus dixit, Nummis eos uti dumtaxat ad numerandum:
   sic isti scientia, ad sciendum. Vitae factorumque adeo
   nulla cura est. (pp. 87-88) (13)

   C'est une belle louange, O le docte homme ! meilleure, O le sage
   homme tresbonne, O l'homme de bien. Suivons donc celles cy, et
   par tant de labeurs ne veuillons seullement sauoir, mais estre
   sage, et faire. Ils aprennent les langues ; mais les langues
   seullement. Ilz entendent les autres Grecs et Latins; mais ilz les
   entendent seullement. Et comme dit tresbien Anacharsis des
   Atheniens, qu'ils usoient seullement des deniers pour conter;
   pareillement ceux ci de la science, pour sauoir. Ilz ont [...] peu
   soing de la vie et des actions. (pp. 109-110) (14)


Apres avoir lu ce passage dans le De constantia, Montaigne a ajoute apres 1588 : "Criez d'un passant a nostre peuple : 'O le scavant homme !' Et d'un autre : 'O le bon homme !' Il ne faudrait pas de tourner les yeux et le respect vers le premier. Il y faudroit un tiers crieur : 'O les lourdes testes !'"

"De la vanite" et De constantia

C'est dans cette perspective intertextuelle de reactions et de contre-reactions subsequentes que doit etre lue la thematique du voyage, presente dans les deux ouvrages. Les deux textes se ressemblent par la forme dialogique : dans "De la vanite", Montaigne fait intervenir un ou plusieurs interlocuteurs hypothetiques qui ressemblent fortement a Langius, et qui lui lancent nombre de questions et d'objections au sujet du voyage. Ces questions qui servent de repoussoir a l'argumentation du chapitre se resument en une seule:
   (b) Je respons ordinairement a ceux qui me demandent raison de
   mes voyages : que je scay bien ce que je fuis, mais non pas ce que
   je cerche. Si on me dict que parmy les estrangers il y peut avoir
   aussi peu de sante, et que leurs meurs ne valent pas mieux que les
   nostres, je respons : premierement, qu'il est mal-ayse, Tare multae
   scelerum facies ! Secondement, que c'est tousjours gain de changer
   un mauvais estat a un estat incertain, et que les maulx d'autruy ne
   nous doivent pas poindre comme les nostres. (pp. 949-950)


En effet, plusieurs remarques de Montaigne semblent etre des reactions directes ou indirectes au De constantia. Ainsi, lorsqu'il dit que "c'est la disconvenance aux meurs presentes de nostre estat" (p. 933) qui le pousse en voyage, il semble contredire Langius (15), qui dit au jeune Lipse de ne pas fuir les troubles de son pays. Selon Langius (qui en cela ne fait que suivre Seneque) il convient de ne pas voyager pour guerir son esprit malade; le voyage n'apporte qu'un remede leger et de courte duree, et a la longue, le voyage est meme nuisible a la sante spirituelle. Montaigne, par contre, souligne le pouvoir therapeutique du voyage, tant pour l'esprit que pour le corps. Langius conseille : "Restez chez vous et exercez votre constance". Montaigne, par contre, affirme qu'il n'est pas ne pour l'endurance stoicienne :
   Quand a moy, j'ay cette autre pire coustume, que si j'ay un
   escarpin de travers, je laisse encores de travers et ma chemise et
   ma cappe : je desdaigne de m'amender a demy. Quand je suis en
   mauvais estat, je m'acharne au mal ; je m'abandonne par desespoir
   et me laisse aller vers la cheute (c) et jette, comme on dict, le
   manche apres la coignee ; (b) je m'obstine a l'empirement et ne
   m'estime plus digne de mon soing : ou tout bien, ou tout mal.
   (p. 924)


Nombreuses, en effet, sont les ironies lancees contre le stoicisme dans le chapitre "De la vanite" :
   (c) Je ne suis pas philosophe (p. 927); Ce n'est pas un mespris
   philosophique des choses transitoires ; je n'ay pas le goust si
   espure [...] (p. 931); je me desplais de l'inculcation, voire aux
   choses utiles, comme en Seneque, (c) et l'usage de son escole
   Stoique me desplait, de redire sur chasque matiere tout au long et
   au large les principes et presuppositions qui servent en general
   [...] (p. 939); Je ne suis point arrive a cette vigueur desdaigneuse
   qui se fortifie en soy-mesme, que rien n'ayde, ny ne trouble; je
   suis d'un point plus bas. (p. 956)


Ces affirmations se lisent comme autant de reactions contre Lipse qui, dans ses ecrits, a injustement range l'auteur des Essais dans le camp des neostoiciens. Non sans ironie, Montaigne enumere plusieurs philosophes de l'ecole stoicienne qui ont voyage comme lui pour leur seul plaisir :
   J'ay veu [...] assez de lieux esloignez, ou j'eusse desire qu'on
   m'eust arreste. Pourquoy non, si Chrysippus, Cleanthes, Diogenes,
   Zenon, Antipater, tant d'hommes sages de la secte plus refroignee,
   abandonnerent bien leur pays, sans aucune occasion de s'en plaindre,
   et seulement pour la jouissance d'un autre air? (p. 955) (16)


Langius disserte longuement sur l'amour de la patrie, qui semble etre si commun a tout le monde. Selon lui, cet amour n'est pas inne mais est en fait base sur la coutume. Montaigne reagit en deux temps : il affirme qu'il hait la France (ce qui contredit la nature pretendument commune de l'amour de la patrie); puis il souligne son amour pour Rome, en precisant que cet amour-ci a precede celui de sa patrie: "[...] j'ay eu connoissance des affaires de Romme, long temps avant que je l'aye eue de ceux de ma maison : je scavois le Capitole et son plant avant que je sceusse le Louvre, et le Tibre avant la Seine [...]" (p. 975).

Au sujet de l'amour de la patrie, Lipse mentionne Socrate : Egregie olim Socrates interroganti, "ciuitatem se ferret? Mundanum", respondit (I, 9) ["I'adis Socrate interrogue de quel pais il se disoit, respondist qu'il estoit du monde", trad. 1584, p. 35]. Montaigne detourne malicieusement cette reference :
   Non parce que Socrates l'a dict, mais parce qu'en verite c'est mon
   humeur, et a l'avanture non sans quelque excez, j'estime tous les
   hommes mes compatriotes, et embrasse un Polonois comme un
   Francois, postposant cette lyaison nationale a l'universelle et
   commune. (p. 950)


Et lorsque Montaigne affirme ne pas aimer "ny les jardins, ny ces autres plaisirs de la vie retiree" (p. 928) et se desinteresser des affaires de l'agriculture et du jardinage (p. 929), il semble prendre position contre Lipse qui ouvre la seconde partie du De constantia par un long eloge du jardin, qui ne couvre pas moins de trois chapitres entiers (II, 1-3).

Cependant, ce n'est pas le seul De constantia qui explique toutes les reflexions et tous les partis-pris de Montaigne vis-a-vis du voyage. "De la vanite" semble aussi etre une reaction critique a, au moins, deux autres textes, ou plutot categories de textes : 1. la lettre de Lipse a Philippe de Lannoy ; 2. les traites de voyage de signature ramiste, ecrits dans les annees 1570 en pays germanique (17).

"De la vanite" et la lettre a Philippe de Lannoy

La lettre de Lipse a Philippe de Lannoy a ete ecrite en 1578 pour conseiller le jeune homme au sujet du Grand Tour vers l'Italie qu'il etait sur le point d'entreprendre. Cette lettre a ete publiee dans la premiere collection des lettres de Lipse, parue en 1586 chez Plantin (18). Il est possible que Montaigne ait connu ce recueil de lettres, surtout parce que, comme nous l'avons note, il y est mentionne explicitement, et parce que Lipse s'y refere dans une lettre ulterieure, adressee a Montaigne.

Sa lettre breve et dense a De Lannoy est ecrite dans un latin concis a l'exemple senequien, et truffee de references litteraires. Lipse donne ses conseils selon une structure argumentative compliquee mais tres claire, que l'auteur tient a souligner et a rappeler sans pour autant la visualiser comme le faisaient certains traites de voyage ramistes contemporains. Les indications argumentatives permettent cependant de visualiser la structure de l'argumentation, exercice interessant, qui donne un schema qui n'est pas sans faire penser aux tableaux ramistes :

[ILLUSTRATION OMITTED]

Cette visualisation montre bien l'ambivalence de Lipse par rapport a ses devanciers dans l'art du voyage : il les suit dans la systematisation des donnees, mais il est trop styliste pour alourdir l'appareil epistemologique ou, comme le fait Theodor Zwinger, visualiser l'argumentation suivie par des tableaux impressionnants. Ce travail consciencieux de styliste apparait nettement lorsqu'on compare la version imprimee de cette lettre a son brouillon (19).

Dans le cadre restreint de cet article, il n'est pas question de faire l'analye precise de cette lettre, ni de passer en revue tous les conseils que Lipse prodigue au jeune destinataire. Je me limite aux ressemblances et dissemblances les plus importantes entre cette lettre et le chapitre "De la vanite", que j'etudierai selon l'ordre de la lettre.

D'apres Lipse, voyager pour le seul plaisir (cure voluptate solum) est condemnable :
   Sed ista hic cautio : ut id fiat non cure voluptate solum, sed cure
   fructu. Vagari, lustrare, discurrere quivis potest : pauci indagare,
   discere ; id est, vere peregrinari. (p. 54)

   Mais fais attention a ce que [le voyage] se fasse non seulement
   pour le plaisir, mais aussi pour son utilite. Tout un chacun peut
   vagabonder et errer, mais il n'y a que peu de gens qui sachent
   chercher et apprendre, c'est-a-dire vraiment voyager.


En cela, il suit les arts du voyage. Turler, par exemple, ecrit :
   Distinximus [...] inter eos qui cure fructu pereginantur, et alios
   qui voluptatis causa tantum laborern bunc suscipiunt, si tamen
   labor, voluptas appellandus est.

   Nous distinguons entre ceux qui voyagent avec fruit, et d'autres
   qui acceptent a porter tant de labeur pour le plaisir, si du moins
   ce plaisir peut etre nomme labeur.


Cette unanimite dans la condamnation du plaisir comme seul motif legitime du voyage fait ressortir la position exceptionnelle de Montaigne, qui repete a plusieurs reprises que, lui, il voyage principalement pour son plaisir. Ce plaisir s'assimile a la notion de curiositas, definie comme innee depuis Aristote (20), et condamnee comme concupiscentia oculorum depuis Augustin (21). Voici quelques passages dans "De la vanite" qui temoignent de cette idee du plaisir liee a celles de la curiosite et du voyage :
   (b) Parmy les conditions humaines, cette cy est assez commune : de
   nous plaire plus des choses estrangeres que des nostres et d'aymer
   le remuement et le changement [...] Cette humeur avide des choses
   nouvelles et inconnues ayde bien a nourrir en moy le desir de
   voyager [...] (p. 925); (b) j'entreprens seulement de me branler,
   pendant que le branle me plaist. (c) Et me proumeine pour me
   proumener.(p. 955) ; (b) Moy, qui le plus souvant voyage pour mon
   plaisir (p. 963); (b) ce plaisir de voyager (p. 966); (b) cet
   amusement (p. 967); (b) Certes le plus grand desplaisir de mes
   peregrinations, c'est que je n'y puisse apporter cette resolution
   d'establir ma demeure ou je me plairroy, et qu'il me faille
   tousjours proposer de revenir, pour m'accommoder aux humeurs
   communes. (pp. 955-956)


La derniere citation prouve que c'est surtout la liberte, l'absence de contrainte, que Montaigne cherche dans le voyage, mais qu'il n'est pas toujours aise de trouver.

Le deuxieme aspect important du "bon" voyage selon Lipse, c'est d'avoir un but precis :
   Ut tu id possis, finem verum fructumque ante omnia mihi propone,
   quem is petitum. Ut enim ii qui iaculum mittunt, non in vanum
   dirigunt, sed scopum praespeculantur ad quem collineent ; sic tu
   praefini, quid peregrinatione istac quaeras. (p. 54)

   Pour que tu fasses cela, montre-moi avant tout que ce que tu
   cherches, a un but et un fruit veritables. Car comme les lanceurs
   de javelot ne jettent leur javelot sans premeditation, mais se
   fixent le but qu'ils visent, ainsi tu determineras a l'avance ce
   que tu cherches en entreprenant tel voyage.


Ce finis verus de Lipse est un autre lieu commun dans les arts du voyage : Turler parle d'un finis certus. En revanche, Montaigne, on l'a vu, affirme qu'il n'a pas de but precis : "[...] je scay bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cerche" (p. 949); "Mon dessein est divisible par tout; il n'est pas fonde en grandes esperances" (p. 955). Lipse dit qu'il ne va pas disserter sur le plaisir du voyage (voluptas), donne par la nature, et, de par la, universeUement connu. Ce qui lui importe plus c'est de traiter les trois aspects indispensables au bon voyageur, qui ne sont pas automatiquement procures par la nature : prudentia, scientia, mores. Ici les rapports avec le texte de Montaigne s'averent beaucoup moins evidents. Signalons, au sujet de la scientia a doctoris, les trois exemples que Lipse mentionne pour indiquer la necessite de rendre visite aux grands savants : Turnebe, Sigonius et Muret. On se demande pourquoi, dans le contexte de la lettre au jeune De Lannoy, Lipse parle de Turnebe, mort depuis 1565. Il n'est peut-etre pas insignifiant de noter que Turnebe et Muret sont les maitres de Montaigne. Pendant son propre voyage a Rome, Montaigne rend visite a Muret, et, comme nous l'avons note, il compare Lipse a Turnebe ("mon Turnebus") dans le contexte quelque peu ambigu de son chapitre "Du pedantisme".

Au sujet de la scientia ab oculis, Lipse parle des ruines de l'Italie dont l'aspect reactive la memoire du voyageur au sujet du passe grandiose de l'Empire romain, suivant ainsi une longue tradition humaniste inauguree par Petrarque lorsque celui-ci relate ses promenades a Rome22. Voici le texte de Lipse :
   In ea non vestigium usquam pones, non oculum flectes ; quin
   rnonumenturn aliquod premas, aut mernoriarn usurpes, ritus sire
   historiae priscae.[...] Quanti et quam arcani gaudii ista visio?
   Cum non animo solum, sed paene oculis sese inferunt manes illi
   magni, et sola premimus pressa toties ipsis. Iam coloniae illae
   veteres, iam templa, theatra, arcus, sepulcra, lapides, quem non et
   doceant mirifice et delectent? Doceant dico, quia revera notata aut
   exscripta haec talia, rnirum quanta luce mentem perfundant,
   trepidantem per veterum scripta ; idque experti dicimus ipsi. Ut
   omittam etiam illud comrnodum, quod nescio quomodo attolatur et
   grandior sese fiat animus, adspectu tot sublimium et grandium
   rerum. Cupidinem verae virtutis et gloriae ingenerat, visa toties
   aliena gloria et virtus. (pp. 57-58)

   La tu ne fais aucun pas, la tu ne jettes aucun regard sans que tu
   marches sur tel monument, sans que tu exerces ta memoire au sujet
   des coutumes et de l'histoire anciennes. [...] Que grande et
   grandement secrete est la joie que procure cette vision, parce que
   ces grandes ames ne se presentent pas seulement a notre esprit,
   mais presque aussi devant nos yeux, et parce que nous marchons sur
   le sol sur lequel ils ont mis leurs pieds. Qui donc ne sera
   instruit et charme de facon extraordinaire par ces vieilles
   colonnes, ces rempies, theatres, arcs de triomphe, tombeaux et
   pierres? Je dis "instruit", parce que, en effet, la notation et la
   transcription de telles choses impregnent l'esprit par tant de
   lumiere, qui trepigne d'im patience a travers les ecrits des
   Anciens et c'est ce que nous affirmons de notre propre
   experience. Afin que je n'oublie pas cette chose utile qui se
   produit lorsque de facon inexplicable l'ame se leve et devient
   plus grande en contemplant tant de choses plus sublimes et plus
   grandes. La contemplation frequente de la gloire et de la vertu des
   autres fait naitre le desir d'une veritable vertu et gloire.


Il s'agit ici evidemment de lieux communs humanistes. Impossible donc d'y voir avec certitude une "source" precise de Montaigne. Reste qu'un tel passage est a rapprocher du developpement a la fin du chapitre "De la vanite", qui porte sur la Rome antique, dont la "ruyne mesme est glorieuse et enflee" (p. 997):
   [...] je ne scauroy revoir si souvent l'assiette de leurs rues et de
   leurs maisons, et ces ruynes profondes jusques aux Antipodes, que
   je ne m'y amuse. [...] Ce seroit ingratitude de mespriser les
   reliques e! images de tant d'honnestes hommes et si valeureux, que
   j'ay veu vivre et mourir, et qui nous donnent tant de bonnes
   instructions par leur exemple, si nous les scavions suivre. (pp.
   975-976)


Et apres 1588, il ajoute la reflexion suivante, qui semble faire echo au quod nescio de Lipse :
   Est-ce par nature ou par erreur de fantasie que la veue des places
   que nous scavons avoir este hantees et babitees par personnes
   desquelles la memoire est en recommandation, nous esmeut aucunement
   plus qu'ouir le recit de leur faicts ou lire leurs escrits?


Dans la partie que Lipse consacre aux mores, il refere brievement a la typologie traditionnelle des peuples, d'origine hippocratique:
   Quis enim neget? ut hominibus singulis, sic populis suae laudes,
   suae labes. Galliam ecce cogitas? levitatem et vanitatem etiam, quae
   in pleraque ea (omni, falso dicam) genre. Italiam? proterviam in ea
   et libidinem. Hispanias ? typhum quemdam, et Africanum fastum.
   Germaniam? comessationes et ebrietatem. (p. 960)

   Car on ne peut nier que chaque peuple, ainsi que chaque personne
   individuelle, a ses bonnes qualites et ses defauts. Si l'on pense a
   la France, on verra legerete et meme vanite qui caracterise la
   majorite du peuple, pour ne pas dire le peuple entier. L'Italie
   c'est l'insolence et la luxure. L'Espagne, c'est un certain orgueil
   et l'exuberance africaine. L'Allemagne, c'est la goinfrerie et
   l'ivresse.


Il est notable que Montaigne n'utilise jamais cette typologie generale, ni dans "De la vanite" ni dans son Journal de voyage en Italie. Ce qu'il affirme dans la phrase conclusive du chapitre "De l'art de conferer", qui precede celui "De la vanite", vaut egalement ici : "Tous jugemens en gros sont lfiches et imparfaicts" (p. 922). S'il arrive a des generalisations, celles-ci sont toujours basees sur sa propre experience (il se mefie des opinions des autres dans ce domaine), elles sont le plus souvent d'ordre pratique et elles n'impliquent aucun jugement (23). Et cela, contrairement a ses compatriotes, qui se croient superieurs :
   Ou qu'ils aillent, ils se tiennent a leurs facons et abominent les
   estrangeres. Retrouvent ils un compatriote en Hongrie, ils festoyent
   cette avanture : les voyla a se ralier et a se recoudre ensemble, a
   condamner tant de meurs barbares qu'ils voient. Pourquoy non
   barbares, puisqu'elles ne sont francoises? (p. 964)


Lipse conseille au jeune destinataire de suivre les bonnes moeurs, tout en soulignant qu'il est souvent difficile de distinguer les bonnes moeurs des mauvaises. Ce disant, Lipse utilise une image interessante :
   Ut pictor, levi manu et volante penicillo, rugas, verrucas, naevos
   in facie exprimit, haud tam facile ipsam : sic probitatem laboriose
   imitatur, nullo negotio maculas illas animorum. (p. 60)

   Tout comme le peintre, d'une main levee et d'un pinceau volant,
   peint les rides, les verrues et les taches d'un visage, mais moins
   facilement le visage lui-meme, ainsi nous imitons, avec beaucoup
   de difficulte, ces taches de l'ame.


Tout se passe comme si Montaigne se souvenait de cette image, lorsqu'il declare son amour pour Paris : "Je l'ayme par elle mesme, et plus en son estre seul que rechargee de pompe estrangiere. Je l'ayme tendrement, jusques a ses verrues et a ses taches" (p. 950), a cette grande difference que les verrues pour Lipse signifient la laideur exterieure (opposee a la beaute interieure) alors que pour Montaigne les verrues appartiennent au visage nu, qui n'a pas besoin de se cacher derriere un masque de maquillage.

Lipse conseille au voyageur une prudence tres pragmatique de dissimulation: le voyageur ne doit rien montrer de son for interieur, tout en feignant une franchise exterieure : il doit avoir frons aperta, lingua parca, mens clausa (24). Afin de defendre son utilisation de cette forme de mensonge, Lipse a recours a l'image medicale :
   Nec viam tibi tamen ad fraudes praeeo, absit, sed ut medici, venena
   quaedem venenis pello, in salutem tuam non in noxam. (pp. 61-62)

   Je ne vous conseille pas le chemin qui mene vers la tromperie, loin
   de la. Mais, tout comme les medecins, je fais disparaitre le poison
   par le meme poison pour te guerir, non pas pour te nuire.


Rien de tel chez Montaigne (25). Il ridiculise la xenophobie des voyageurs francais, en utilisant la meme image de la maladie contagieuse :
   (b) J'ay honte de voir noz hommes enyvrez de cette sotte humeur,
   de s'effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble
   estre hors de leur element quand ils sont hors de leur vilage [...]
   Ils voyagent couverts et resserrez d'une prudence taciturne et
   incommunicable, se defendans de la contagion d'un air incogneu.
   (p. 964)


On l'a vu, l'attitude de Montaigne se caracterise par une ouverture aux moeurs des autres, par la volonte de s'adapter,--attitude non seulement preconisee dans les Essais, mais aussi mise en pratique pendant ses propres voyages, ce dont temoigne son Journal de voyage en Italie.

La seconde partie de la lettre de Lipse est de nature plus pratique : elle passe en revue, de facon tres breve, les principales villes de l'Italie. Voici ce qu'il dit sur Rome :
   Et meo quidem sensu [...] prima tibi vel adfectus caussa, imo cultus,
   adeunda Roma est; adeunda tamen, non habitanda. Confusio enim tibi
   et [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII], aeris et morum haud pura
   puritas : et quod verissime a Varrone dictum, turba turbulenta.
   (pp. 63-64)

   Et a mon avis [...] la premiere chose, voire le premier soin, qui te
   preoccupera, c'est d'aller a Rome ; je dis seulement y aller, et non
   pas y habiter. Car la, il y a beaucoup de confusion et la purete des
   airs et des moeurs y est presque totalement absente, et Varron a
   raison de dire turba turbulenta.


Et ensuite Lipse loue les autres villes et regions italiennes : Naples, Toscane, Bologne, Padoue, Venise, Milan. Or, dans "De la vanite" Montaigne parle uniquement de Rome, comme si c'etait la seule ville italienne qu'il ait visitee. Sous la plume de Montaigne la confusio et la turba turbulenta romaines deviennent "la seule ville commune et universelle", "la ville metropolitaine de toutes les nations Chretiennes", et son Journal de voyage nous apprend qu'il a trouve l'air romain "tres plesant et sein" (p. 1234).

Si chaque rapport precite entre la lettre de Lipse et "De la vanite", considere a part, est peu probant et imputable au hasard ou a une topique generalement connue, l'ensemble des occurrences nous semble convaincant.

Le texte de Lipse a connu une popularite enorme. La premiere traduction, ou plutot adaptation anglaise date de 1592. On reimprime le texte, on l'insere dans des recueils apodemiques, dont le plus connu est celui, publie en 1631, qui rassemble la lettre de Lipse et le De Peregrinatione Gallica de Thomas Erpenius (26). Ici je me permets une breve digression afin de rendre plus claire la dissemblance de mentalite entre Lipse et Montaigne en matiere de voyage. Le texte d'Erpenius, orientaliste a l'Universite de Leyde, est complementaire au texte de Lipse : d'abord parce qu'il s'agit de la France, alors que Lipse traite principalement le voyage en Italie ; puis parce que le texte d'Erpenius est beaucoup plus pratique que celui de Lipse. Le traite d'Erpenius preconise une bonne connaissance de la langue, des moeurs, de l'histoire etc. du pays qu'on visite, il donne des listes fort instructives des livres que le voyageur devrait consulter en preparant son voyage: des grammaires pour apprendre le francais, certains ouvrages litteraires (comme La Semaine de Du Bartas) pour perfectionner la langue, des ouvrages historiques et guides de voyage, et ainsi de suite. Tout bien considere, le texte d'Erpenius fait ressortir une critique implicite a l'adresse de Lipse : bien que le style de Lipse soit exemplairement elegant, et que sa dispositio soit bien concue, le contenu de sa lettre reste trop peu pratique, trop abstrait, trop eloigne de la realite journaliere du voyageur potentiel, qui est en fait beaucoup plus interesse par les choses elementaires : la nourriture, l'hebergement, les moyens de transports, les questions financieres, les choses a voir, et ainsi de suite. Contrairement a Lipse, Erpenius conseille non seulement la lecture des livres qui renseignent les voyageurs au sujet de ces questions materielles du voyage, mais aussi la pratique active de la langue avec des francophones, le choix d'un compagnon fiable, egalement francophone, les conversations avec les "guides ideals" que sont, selon lui, les juristes et les theologiens tant catholiques que protestants, et l'art et la necessite de tenir un journal de voyage. Or, en parcourant le Journal de voyage de Montaigne, on constate que Erpenius et Montaigne sont tres proches dans leur vision sur le voyage : on se rappelle le regret de Montaigne de pas avoir apporte son "Munster ou quelque autre [guide]" (27) En Allemagne et en Suisse, il parle avec les theologiens de toute confession. En Italie il prefere ne pas parler francais; il ecrit meme son journal en italien. ARome, il etudie d'abord la ville, "aide de diverses cartes et livres [...] si que en peu de jours, il eust ayseemant reguide son guide" (p. 1212). Et en general, Montaigne cherche le contact personnel avec les gens qu'il rencontre, tout comme Erpenius, et contrairement a Lipse. Une telle parente de mentalite entre Montaigne et Erpenius fait supposer que Montaigne, tout comme le fera Erpenius, se distancie tacitement des conseils de voyage que prodigue la lettre de Lipse.

"De la vanite" et les traites de voyage

Pour les aspects plutot pratiques du voyage, il convient de prendre en consideration les traites de voyage d'origine ramiste. Dans ses etudes sur l'ars apodemica, Justin Stagl etudie la naissance des traites de voyage, dont les premiers ont ete ecrits en latin dans les pays germaniques. Ce sont le De peregrinatione de Hieronymus Turlerus (1574) que nous avons deja rencontre, le Comrnentariolus De Arte Apodemica seu vera peregrinandi ratione de Hilarius Pyrckmair (1577) et la Methodus Apodemica de Theodor Zwinger (1577). Comme le note Stagl, "Schon die Folge der drei Titel--De Peregrinatione-Ars Apodemica--Methodus Apodemica--weist auf eine Fortentwicklung in der schulmassigen Behandlung des Reisens hin" (28). En effet, le cadre pedagogique de ces traites est celui du ramisme : les trois auteurs sont plus ou moins influences par Ramus, et Zwinger, qui cite d'ailleurs Turler et Pyrckmair, a connu Ramus personnellement. Malgre les rapports evidents et les ressemblances thematiques et stylistiques incontestables entre de tels traites, on aurait tort d'affirmer que si l'on a vu l'un on connait les autres (29). En comparant ces trois traites a notre chapitre "De la vanite", on constate que celui de Pyrckmair contient des ressemblances fort interessantes avec certains passages-cle du chapitre de Montaigne,-ressemblances qui sont absentes dans les traites de Turler et de Zwinger. Regardons de plus pres le De arte apodemica, redige par Pyrckmair, medecin allemand, catholique et (combinaison rare) ramiste. A la page deux du traite on trouve la phrase suivante : in hoc mundo quasi vitae humanae Theatro. Cette metaphore traditionnelle du theatre pour indiquer la vie terrestre a confere au chapitre "De la vanite" sa celebre phrase conclusive, qui qualifie l'homme du "badin de la farce". A la page quatre de son traite, Pyrckmair cite la ville de Rome comme exemple typique des vicissitudes de l'Histoire, causees par dame Fortune (Roma exemplum fortunae). Cette phrase a son equivalent dans le chapitre "De la vanite": "Les astres ont fatalement destine l'estat de Romme pour exemplaire de ce qu'ils peuvent en ce genre" (p. 937),-phrase importante, parce qu'elle annonce la thematique romaine de sa conclusion. A la page 6 du traite, en parlant d'eventuels dangers du voyage, Pyrckmair utilise une figure rhetorique efficace, celle de la refutatio. L'indication marginale precise que c'est une refutatio laboris et periculorum, quae peregrinantibus obijciuntur (30). Cette figure se presente sous forme d'une serie de reponses donnees aux questions, posees par les parents inquiets au sujet de leur fils voyageur.
   At, inquiiunt, filius meus, quem unicum habeo, si occumbat, omne
   tune mihi sublatum est in hac vita solarium. Quid? si tibi mors
   etiam dotal, quae totum terrarum orbem perlustrare solet, eum
   auserat? Quis tibi eum deinceps restituet? [...] Cogitandum igitur
   est, mortem generi humano communem, nihilque perpetuum
   esse in bac vita miseriae et calamitatis plena.

   Et, disent-ils, mon fils unique, s'il meurt, je perdrai toute ma
   consolation dans cette vie. Comment? Si la mort, qui a la coutume de
   voyager dans tous les pays du monde, ravit ton fils chez toi? Qui
   donc va te le rendre? [...] Il faut donc savoir que la mort est
   inherente a l'espece humaine, et qu'il n'y a rien d'eternel dans
   cette vie pleine de misere et de calamites.


Notons que la perte d'un enfant est un theme qui est traite brievement a la fin de "De la vanite", ou Montaigne semble s'inscrire contre l'opinion commune:
   (b) et n'ay jamais estime qu'estre sans enfans fut un defaut qui
   deut rendre la vie moins complete et moins contente. La vacation
   sterile a bien aussi ses commoditez. Les enfans sont du nombre des
   choses qui n'ont pas fort dequoy estre desirees, notamment a cette
   heure qu'il seroit si difficile de les rendre bons. [...] et si,
   ont justement dequoy estre regrettees a qui les perd apres les avoir
   acquises. (p. 977) (31)


Le passage de Pyrckmair est surtout interessant parce que l'argumentation par refutation et contre-refutation fait fortement penser au procede que Montaigne utilise pour prouver la meme chose, a savoir qu'il importe peu de tomber malade ou de mourir,-aussi peu en voyageant qu'en restant a la maison. Ce faisant, Montaigne rapporte donc l'exemple de la mort du fils unique, allegue par Pyrckmair, a son propre cas :
   (b)Mais en tel aage, vous ne reviendrez jamais d'un si long
   chemin?--Que m'en chaut-il ! (p. 955).

   (b) Si je craingnois de mourir en autre lieu que celuy de ma
   naissance, si je pensois mourir moins a mon aise esloingne des
   miens, a peine sortiroy-je hors de France [...] Je sens la mort qui
   me pince continuellement la gorge ou les reins. Mais je suis
   autrement faict : elle m'est une partout. Si toutesfois j'avois a
   choisir, ce seroit, ce croy-je, plustost a cheval que dans un lict,
   hors de ma maison et esloigne des miens. (p. 956)

   (b) Pour revenir a mon conte, il n'y a donc pas beaucoup de mal
   de mourir loing et a part. (p. 959)


Ces reflexions servent de base a toute une digression au sujet de la mort, digression qui couvre plusieurs pages.

La page neuf de l'art du voyage de Pyrckmair traite une question importante : Qui sint apti ad peregrinandum (32) :
   Qui sint apti ad peregrinandurn. [...] Ut igitur Aristoteles
   idoneurn auditorem ad doctrinam Etbicarn percipiendam requerit : ita
   sane ad peregrinandurn admittendi non videntur infantes et senes. Hi
   enim, quibus corporis labores minuendi sunt, propter aetatis
   inuriam ; illi vero corporis, iudicij et intellectus
   imbecillitatem ad hanc rem suscipiendam omnino ineptos esse,
   cuilibet perspicuum est, ideoquem multis argumentis comprobari non
   debet.

   C'est ce que Aristote exige donc du bon auditeur qui comprend sa
   doctrine ethique : il semble, en effet, qu'il n'est pas permis aux
   enfants ni aux vieillards de voyager. Les vieillards, dont les
   forces corporelles sont affaiblies a cause de l'injure de l'age. Et
   les enfants sont faibles de corps, de jugement et d'intelligence,
   et tout a fait incapables de se lever a la hauteur de la chose ;
   en effet, on n'a pas besoin de beaucoup d'arguments pour prouver
   cela.


Ce theme est repris par Montaigne, qui, bien sur, n'est pas du tout d'accord avec l'opinion d'Aristote, alleguee par Pyrckmair. A cette opinion, Montaigne semble reagir directement, en citant l'autorite de Platon:
   (b) Quant a la vieillesse qu'on m'allegue, au rebours c'est a la
   jeunesse a s'asservir aux opinions communes et se contraindre pour
   autruy [...] A mesure que les commoditez naturelles nous faillent,
   soustenons nous par les artificielles. C'est injustice d'excuser la
   jeunesse de suyvre ses plaisirs, et deffendre a la vieillesse d'en
   cercher. [...] (c) Si, prohibitent les loix Platoniques de
   peregriner avant quarante ans ou cinquante, pour rendre la
   peregrination plus utile et instructive ; je consantirois plus
   volontiers a cet autre second article des mesmes loix, qui
   l'interdit apres les soixante. (p. 955)


A la page quatorze du traite de Pyrckmair, on trouve une demiere thematique qu'il a en commun avec le texte de Montaigne : le role que joue l'argent. Si Pyrckmair parle en termes plutot generaux des couts d'une bonne education (et plus particulierement des hauts salaires a payer aux bons precepteurs), Montaigne centre la discussion sur les frais du voyage proprement dit, et sur sa propre facon de traiter les questions financieres. (33)

On constate donc que le texte de Pyrckmair explique la presence de nombreux themes dans le chapitre "De la vanite". Est-ce que nous avons affaire a une veritable source de Montaigne? Ce n'est pas impossible, mais on ne saurait le dire avec certitude, parce que le livre est peut-etre passe inapercu aupres des lecteurs francais, son auteur etant relativement peu connu.

Cela ne vaut pas pour le troisieme traite de voyage, celui de Theodor Zwinger. Zwinger est un auteur repute a l'epoque. Montaigne le connait personnellement ; lors de son sejour a Bale il rend visite a "celui qui a faict le Theatrum" (34). Il est probable qu'a l'occasion de cette visite, Montaigne lui-meme en voyage a parle du traite de voyage le plus connu a cette epoque (35).

Cependant, si l'on compare le texte de Zwinger et le chapitre "De la vanite", on constate des dissemblances frappantes et multiples entre les deux textes. Les deux esprits sont loin d'etre "parents" (36). Contrairement a Montaigne, Zwinger se montre un esprit tres "methodique", au sens fort du terme. Ces livres ont ete construits selon une classification rigide, visualisee par d'impressionnants tableaux. Ces tableaux montrent bien l'influence de la "methode" de Petrus Ramus. A ce titre il est significatif que Zwinger ait qualifie son traite de voyage de "methode". Ce mot signifie, selon l'acception ramiste, "le droit chemin vers la verite". Or, c'est justement ce a quoi Montaigne ne croit pas. Son raisonnement n'a rien de la rigueur des ramistes (37). Il est meme a supposer que par sa structure et par sa thematique, le chapitre s'inscrive contre l'esprit methodique des ramistes. Cela explique sa structure plus chaotique que de coutume. Ce desordre argumentatif de "De la vanite", emblematise par l'image du voyage erratique, qui "ne trace aucune ligne certaine, ny droicte ny courbe" (p. 963), serait donc une reaction contre cette methode du droit chemin.

Conclusion

Notre analyse du chapitre "De la vanite" a cherche a expliquer un trait caracteristique de l'ecriture montaignienne: son caractere "paradoxal" (au sens etymologique du mot). Souvent, cette ecriture est en fait une mise en compte d'autres textes, qui souvent ne sont pas explicitement mentionnes, qui forment une doxa a laquelle Montaigne s'attaque. On pense aux textes doxiques de Bodin, sa Demonomanie des sorciers, par exemple, qui est implicitement attaquee dans le chapitre "Des boiteux", ou cette autre "methode" : sa Methode pour bien connaitre l'histoire, attaquee, de facon plus ouverte, par Montaigne dans sa "Defence de Seneque et de Plutarque" (38). Dans ce sens, le chapitre "De la vanite" est aussi paradoxal: il remet en question plusieurs textes : le De constantia de Lipse et sa Lettre a De Lannoy, peut-etre le traite de voyage de Pyrckmair, et probablement aussi la Metbodus apodemica de Zwinger. C'est en confrontant ces textes avec le chapitre "De la vanite" que l'on commence a comprendre sa structure chaotique et sa thematique debordante.

Universite de Leyde

(1.) Montaigne, Les Essais, ed. P. Villey et V.-L. Saulnier, Paris, 1978 (3e ed.), p. 944.

(2.) Mary B. McKinley, Les Terrains vagues des Essais: Itineraires et intertextes, Paris, 1996, pp. 105-126.

(3.) Edition de reference : Montaigne, (Euvres completes, ed. Albert Thibaudet et Maurice Rat, Paris (Bibliotheque de la Pleiade), 1962.

(4.) Cf. aussi : "il faut que j'aille de la plume comme des pieds" (p. 991).

(5.) Montaigne, Essais, ed. Villey et Saulnier, p. 945.

(6.) Michel Magnien, "Aut sapiens, aut peregrinator : Montaigne vs. Lipse", in Marc Laureys (ed.), Tbe World of Justus Lipsius : A Contribution towards his Intellectual Biograpby, Bruxelles, etc., 1998, pp. 209-232. Voir aussi, du meme auteur, "Montaigne et Juste Lipse : une double meprise?", in Ch. Mouchel (ed.), Juste Lipse (1547-1606) en son temps, Paris, 1996, pp. 423-452.

(7.) Montaigne, Les Essais, ed. Jean Ceard e.a., Paris (La Pochotheque), 2001, pp. 1476 s.q.

(8.) Selon Jean Jehasse, Lipse, en composant ce recueil et en ecrivant sa preface, se serait souvenu de ses lectures de Montaigne (La Renaissance de la critique, Saint-Etienne 1976, pp. 271-272).

(9.) Sauf indication contraire, toutes les citations et les traductions de la correspondance de Lipse au sujet de Montaigne sont prises dans Olivier Millet, La premiere reception des Essais de Montaigne (1580-1640), Paris, 1995.

(10.) "I was the first, or the only one, of my time to turn my scholarship to Wisdom; out of Philology I made Philosophy. See my Constancy, it will say this; see my Politics, they will say the same; and each of these works will last perhaps as long as Latin literature itself", Epistolarum Selectarum Centuriae Miscellanae, t. IV, 84, 3 novembre 1603, cite, traduit et commente par Mark Morford, Stoics and Neostoics. Rubens and tbe circle of Lipsius, Princeton, 1991, p. 137. A remarquer la difference avec Montaigne, qui dans "De la vanite", ecrit: "J'ecris mon livre a peu d'hommes et a peu d'annees. Si c'eust este une matiere de duree, il l'eust fallu commettre a un langage plus ferme. Selon la variation continuelle qui a suivy le nostre jusques a cette heure, qui peut esperer que sa forme presente soit en usage, d'icy a cinquante ans?" (pp. 960-961).

(11.) Magnien, 1998, art. cit., p. 221.

(12.) Magnien, 1998, art. cit., p. 211.

(13.) Nous nous referons a la toute premiere edition : Iusti Lipsi De Constantia libri duo [...], Leyde (Plantin), 1584.

(14.) Nous nous referons a la premiere traduction francaise: Deux Livres de la Constance de Juste Lipsius, Mis en Francois par de Nuysement, Leyde (Plantin), 1584.

(15.) La phrase suivante de Montaigne, "Je me consolerois ayseement de cette corruption pour le regard de l'interest public, [...] mais pour le mien non", est une autre reaction, affirmative cette fois, a Langius qui dit que le malheur que ressent l'individu en voyant les troubles de son pays natal est en realite cause par la situation perilleuse ou il craint de tomber en tant qu'individu.

(16.) Montaigne semble se souvenir ici de quelques textes anti-stoiciens de Plutarque (cf. Essais, ed. Ceard, p. 1525, n. 9-10).

(17.) Dans le paragraphe qui suit nous avons beaucoup beneficie de l'edition amplement commentee que Frans Blom a faite de cette lettre (memoire fin d'etudes non publie, Universite de Leyde, Departement de Langues et Litteratures classiques, 1992).

(18.) Nos references renvoient a la premiere edition: Iusti Lipsi Epistolarum selectarum Centuria prima, Leyde (Plantin), 1586, Epist. XXII, p. 53-65.

(19.) Je tiens a remercier Jeanine De Landtsheer d'avoir attire mon attention sur ce brouillon difficilement lisible, qui est conserve a la Bibliotheque universitaire de Leyde (Cote ms. Lips. 16, f. 2-2v).

(20.) Voir aussi l'ouverture du dernier chapitre des Essais, "De l'experience" : "Il n'est desir plus naturel que le desir de connoissance" (p. 1041).

(21.) Voir notre Voyage et ecriture. Etude sur le Quart Livre de Rabelais, Geneve, 1987, pp. 50-54.

(22.) Voir, entre autres, Thomas M. Greene, Tbe Light in Troy. Imitation and Discovery in Renaissance Poetry, New Haven et Londres, 1982, pp. 88-91.

(23.) "[...] il me semble que je n'ay rencontre guere de manieres qui ne vaillent les nostres" (p. 964).

(24.) Phrase devenue celebre. Blom cite l'exemple de Hamlet (I, 3) : te pere Polonius conseille a son fils qui va partir pour Paris : "Give thy thoughts no tongue [...] Give every man thy ear, but few thy voice; / Take each man's censure, but reserve thy judgment".

(25.) Cependant, dans un autre contexte, Montaigne utilise la meme image du poison therapeutique : "comme les venins a la conservation de nostre sante" (III, 1).

(26.) Voir Anna Frank-Van Westrienen, De Groote Tour. Tekening van de educatiereis derNederlanders in de zeventiende eeuw, Amsterdam, 1983, p. 136-140.

(27.) Montaigne, Journal de voyage, p. 1146.

(28.) Justin Stagl, "Die Apodemik oder 'Reisekunst' als Methodik der Sozialforschung vom Humanismus bis zur Aufkliirung", in Mohammed Rassem et Justin Stagl (eds.), Statistik und Staatsbeschreibung in der Neuzeit [...], Paderborn, etc, 1980, pp. 131-202.

(29.) Contra Frank-van Westrienen, De Groote Tour, p. 73.

(30.) Turler (I, 8) a aussi un chapitre intitule De his peregrinantibus obijci soient, et eorundem refutatio (p. 51). Les ressemblances entre le texte de Montaigne et celui de Turler semblent superficielles et fortuites. Il n'y a que le troisieme argument cite par Turler qui est a rapprocher du chapitre "De la vanite" : Tertio clamant [les adversaires] peregrinantes in parentes et amicos, aut in uxores vel liberos, iniurios ese, dura se ultrio quodammode ab his separant. Cependant, contrairement a Turler, la perspective adoptee par Montaigne est toujours la sienne, non pas celle des autres.

(31.) La derniere phrase montre que Montaigne comprend l'inquietude des parents, evoquee dans la refutatio de Pyrckmair.

(32.) Meme titre chez Turler (I, 2).

(33.) Cette question de finances n'est que rarement abordee dans les traites de voyage. Elle est plus amplement traitee dans les guides de voyage.

(34.) Montaigne, Journal de voyage, p. 1128.

(35.) Voir, entre autres, Wolfgang Neuber, Fremde Welt im europiiischen Horizont. Zur Topik der deutschen Amerika-Reiseberichte der Friihen Neuzeit, Berlin, 1991, pp. 67-75, et Francine-Dominique Liechtenhahn, "L'art de voyager utilement: methode et realisation du voyage au [XVI.sup.e] et [XVII.sup.e] siecles", Studi francesi 35 (1991), pp. 474 487.

(36.) Fausta Garavini, "Montaigne rencontre Theodor Zwinger a Bfile: deux esprits parents", Montaigne Studies 5 (1993).

(37.) A remarquer que Lipse n'aime pas non plus le ramisme: Numquam ille magnus erit, cui Ramus est magnus (Celui qui croit que Ramus est grand, ne sera jamais grand), cite par Robert-Jan van den Hoorn, "On Course for Quality: Justus Lipsius and Leiden University", dans Karl Enenkel et Chris Heesakkers (eds.), Lipsius in Leiden. Studles in tbe Lire and Works of a great Humanist on tbe occasion of bis 450rb anniversary, Voorthuizen, 1997, pp. 73-92 (p. 78).

(38.) Voir mon "Montaigne, Plutarch and History", in K. Enenkel, J.L. de Jong, J. De Landtsheer (eds.), Recreating Ancient History. Episodes from tbe Greek and Roman Past in tbe Arts and Literatures of tbe Early Modern Period, Leyde, 2001, pp. 167-186.
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Author:Smith, Paul J.
Publication:The Romanic Review
Date:Jan 1, 2003
Words:8079
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