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Mise en tourisme des produits du terroir, evenements festifs et mutations du patrimoine ethnologique en provence (France).

Cet article s'interesse au passage de la reconnaissance d'un patrimoine ethnologique a sa mise en tourisme. L'exemple de l'oleiculture est privilegie ici en raison de l'engouement contemporain mondial pour les produits lies a l'olivier (Olea europaea l.). Des evenements festifs mettant en scene les produits oleicoles a l'intention de nouveaux publics essentiellement touristiques et urbains sont d'abord observes et decrits. Il s'agit ensuite d'etudier les processus de requalification qui accompagnent le passage de la mise en patrimoine a la mise en tourisme, sur un plan a la fois spatial, social, symbolique et sensoriel.

This article deals with the shift from the building up of cultural heritage to the building up of tourism. The example of olives and olive oil has been selected because of the contemporary worldwide craze for olive tree products (Olea europaea l.). Festive events enhancing olive by-products for new urban audiences and tourists are described first. Then the article focuses on the processes that accompany the shift from cultural heritage to tourism. It shows how the products' status varies according to the spatial, social, symbolical, and sensorial level.

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Afin de mieux comprendre les modalites de construction des cultures touristiques et les reflexes developpes face au tourisme par les societes d'accueil, le present travail consiste a essayer de mesurer les consequences sur le tourisme des operations recurrentes de mise en valeur du patrimoine (1) que connait notre epoque, en examinant un ensemble de problemes concrets qui se posent en aval des operations de patrimonialisation d'elements du patrimoine ethnologique. Notre travail est base sur l'exemple de l'oleiculture et des produits lies a l'olivier (Olea europaea l.), en raison de l'engouement que ces derniers suscitent dans un contexte ou les questions liees a l'environnement, au patrimoine rural et a la qualite de l'alimentation gagnent en importance.

La revitalisation et la patrimonialisation recentes de l'olivier et des produits oleicoles sont des phenomenes qui s'inscrivent dans un vaste ensemble de pratiques de relance culturelle et de redecouverte des traditions. A la difference d'un grand nombre d'operations culturelles, centrees sur une dimension locale, la vocation de l'olivier est le plus souvent consideree comme universelle : l'olivier est un arbre et a ce titre fait partie de la nature, il est charge de symboles, et les produits qui en derivent sont mondialement consommes. Des lors, la question n'est pas tant de renouveler le constat de la patrimonialisation de l'oleiculture par un ensemble d'acteurs locaux, que d'en cerner precisement les consequences et les effets multiples, sur un plan plus general. De meme, il ne s'agit pas de nous situer par rapport aux debats qui opposent, au sein des etudes consacrees au tourisme, les partisans du point de vue individuel et ceux du point de vue collectif, ou les psychosociologues et les socio-economistes, mais plutot de comprendre comment s'articulent et interagissent mise en patrimoine et mise en tourisme. A un premier niveau, notre problematique est la suivante: quelles sont les consequences culturelles, sociales, economiques de la valorisation patrimoniale de l'oleiculture? A un second niveau, il s'agira de montrer que la patrimonialisation est largement determinee par l'ouverture au tourisme des societes considerees, en l'occurrence celles du pourtour mediterraneen.

Dans un premier temps, selon une logique inductive generalement admise au sein des sciences sociales, nous presenterons un ensemble de faits et de donnees empiriques concernant des evenements festifs ou culturels qui mettent en scene les produits oleicoles a l'intention de nouveaux publics essentiellement touristiques et urbains, c'est-a-dire exterieurs au monde d'origine local et rural de ces produits. La comparaison des processus de valorisation a l'echelle d'un territoire, la vallee des Baux-de-Provence, et a l'echelle d'un equipement culturel prestigieux, la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, Centre national des ecritures du spectacle, temoignera du mouvement de fond qui a conduit les produits oleicoles du statut de production agricole traditionnelle a celui de << symbole alimentaire mondialise >> (2), et qui les a rendus disponibles pour les touristes quelle que soit leur origine.

L'expose des faits conduira, dans une perspective plus analytique ou theorique, a une discussion sur les dynamiques a l'oeuvre dans les processus de patrimonialisation en contexte touristique. En critiquant l'hypothese de la << musealisation >> ou de la << petrification patrimoniale >> (Jeudy 1999 : 171), selon laquelle le patrimoine serait pour l'essentiel une construction artificielle, et en privilegiant une approche en termes d'economie symbolique (Godelier 1996 ; La Pradelle 1996) pour comprendre quelle est la nature de la relation qui unit patrimoine et valeur, nous serons amenes a insister sur la notion de requalification. Dynamique, cette notion sera consideree dans sa triple acception spatiale (Micoud 1991 ; Davallon 1991), sociale et symbolique (Bromberger et Chevallier 1999; Rautenberg et al. 2000), et sensorielle (Albert 1989 ; Candau 2000). Elle constitue un outil heuristique important pour comprendre ce qui advient lorsque l'image et le sens d'un produit ou d'un groupe de produits sont confrontes au changement social. Le tourisme, en important des references nouvelles, modifie le sens des references existantes et deplace le centre de gravite semantique des objets culturels. C'est ainsi que l'univers de reference des produits oleicoles passe en Provence de l'agriculture a l'art et a la haute culture, du rural a l'urbain, du populaire a l'elite, du vivrier au gastronomique, du travail des champs au loisir cultive, du local au global. De telles mutations eclairent les recompositions inevitables des societes receptrices de touristes et leurs systemes de references culturelles. Elles montrent comment le patrimoine ethnologique rejoint la mise en tourisme et sert de lieu de mediation entre les identites locales et les regards exterieurs des touristes qui de plus en plus les traversent et inevitablement les bouleversent.

Etudes de cas : evenements festifs, produits du terroir et mise en tourisme de la culture locale

Ce travail vise en premier lieu a rendre compre d'une serie d'enquetes ethnologiques menees en Provence, dans le departement des Bouchesdu-Rhone et dans le Gard, depuis 2002. Ces enquetes, qui se sont concentrees sur des operations de patrimonialisation liees aux produits oleicoles, interrogent aussi bien le champ du tourisme et du patrimoine culturel que celui des etudes de la communication des institutions culturelles. Elles montrent ainsi comment la mise en patrimoine se conjugue avec la mise en tourisme et conduit a modifier le regard porte sur certains elements cles de l'environnement local.

Le premier terrain de recherche correspond a un territoire, celui de la vallee des Baux-de-Provence (Bouches-du-Rhone). La valorisation patrimoniale et touristique de l'oleiculture y est engagee depuis plus de trente ans, notamment autour de la creation de fetes liees aux produits oleicoles et grace a l'action des filieres professionnelles qui ont progressivement mis en oeuvre des strategies pour obtenir un certain nombre de labels de qualite. Plus recemment, le caractere remarquable de l'oleiculture a servi de pretexte a une collecte museographique menee dans le cadre de la prefiguration du Musee des civilisations de l'Europe et de la Mediterranee (antenne marseillaise du Musee national des Arts et Traditions populaires), qui s'inscrit elle-meme dans l'ensemble des procedes de valorisation developpes sur ce territoire.

Une deuxieme etude de cas concerne les Oleades, un evenement concu en 2000 par la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, Centre national des ecritures du spectacle, monument historique labellise << Centre culturel de rencontre >> par le ministere de la Culture. Autour d'expositions et d'animations dont nous analyserons le contenu, une structure totalement exterieure au monde des professionnels de l'olivier a voulu mettre en place ici une operation de mise en valeur patrimoniale qui s'adresse a un large public dans une optique averee de developpement touristique.

La valorisation patrimoniale de l'oleiculture dans la vallee des Baux

Dans la vallee des Baux, les enquetes ethnologiques ont permis une analyse precise des relances festives liees a l'oleiculture, a partir de laquelle des etapes de valorisation patrimoniale et culturelle peuvent etre decrites. Des le XIXe siecle, l'ecrivain et folkloriste Frederic Mistral fait de l'olivier un symbole provencal, a travers son oeuvre poetique, lexicographique, journalistique et museographique. Le travail de l'olivier et sa place dans la culture regionale sont integres aux collections du Museon arlaten, le musee d'ethnographie provencale d'Arles, des son ouverture en 1896. Un peintre comme Van Gogh, lorsqu'il sejourne en Provence, s'interesse a la lumiere particuliere que l'olivier condense. Apres la Liberation, en 1947, une Confrerie des oliverons, aux Baux-de-Provence, rassemble felibres, artistes, et notables. Des gravures y sont realisees par le typographe Louis Jou, qui travaille avec Fernand Benoit et Pierre-Louis Duchartre (3). En 1956, le gel massif des oliviers provencaux inspire des textes et de nouvelles actions. En particulier, un concours de sculptures realisees par des artistes dans les troncs des arbres geles est organise, dans le champ d'interet du ministere de l'Agriculture. Mais c'est surtout a partir des annees 1970 que l'oleiculture est relancee, revitalisee, dans un cadre local mais aussi europeen : une serie d'initiatives tres diverses voit le jour, corabinant programmes economiques, projets touristiques et culturels.

Depuis les annees 1980 et la remise en production des arbres recepes apres le gel de 1956, la valorisation patrimoniale de l'oleiculture passe chez les professionnels par la recherche de labels de qualite et pour l'ensemble des acteurs locaux par des projets thematiques d'animation ou de developpement touristique et culturel. Dans ce contexte sont creees des fetes thematiques locales consacrees a l'oleiculture, qui n'avaient pas d'equivalent dans la societe agro-pastorale traditionnelle. Selon plusieurs interlocuteurs rencontres dans le village de Mouries, ou sont organisees la fete des olives vertes (celebree en septembre depuis 1968) et la fete de l'huile nouvelle (celebree en decembre depuis 1991), ces evenements sont plus un pretexte pour faire vivre le village que pour faire vivre l'olive, qui n'a pas besoin de ces fetes. De maniere significative, dans l'organigramme de la municipalite de Mouries, le comite des fetes qui a cree ces evenements qui contribuent a la mise en valeur patrimoniale de l'oleiculture se confond avec l'office du tourisme local. Le ressort de ces activites de mise en valeur, ainsi, serait plus symbolique qu'economique. L'olive fetee tiendrait son statut patrimonial de son role dans la construction de l'identite locale plus que de son rendement economique. Elle aurait un impact mediatique propre a attirer les touristes, et pas seulement un statut de produit agricole. A travers les fetes qui la mettent en patrimoine, l'olive ne serait donc pas seulement une ressource agricole, mais induirait aussi un developpement de l'economie touristique locale.

Ce type de discours a l'avantage de placer les phenomenes de patrimonialisation dans la logique du symbolique, et cautionne l'idee selon laquelle l'olive ne vaut qu'en raison de sa place emblematique parmi les symboles de l'identite provencale. A ce compte, l'olive est patrimoniale parce qu'elle represente l'identite locale, elle se reflete dans un ensemble de discours qui ont construit cette identite, elle est un indice de choix pour aller a sa decouverte, et elle est bonne a consommer par les touristes. Et de fait, les utilisations des produits oleicoles dans les fetes sont tres variees et s'adressent a des publics heterogenes, depuis la consommation entre gens du village du traditionnel aioli (le repas populaire de la fete votive) jusqu'au concours derisoire de cassage d'olive, aux visites d'oliveraies et de moulins ou aux foires-expositions de produits du terroir dirigees vers un public extra-local et principalement touristique (Fournier 2005).

Malgre ce lien privilegie avec la construction de l'identite locale et sa mediatisation devant un public exterieur, bien mis en evidence par la mention recurrente des fetes de l'olive dans les agendas culturels edites par le comite departemental du tourisme des Bouches-du-Rhone, les aspects economiques ne sont pas absents du dossier. Les projets d'animation et de developpement culturel sont relayes par les preoccupations des acteurs des filieres professionnelles. Mouliniers, confiseurs et oleiculteurs sont rassembles autour du syndicat interprofessionnel oleicole de la vallee des Baux, qui se bat pour l'obtention de labels de qualite permettant une production rentable.

Cette presence des acteurs economiques dans la definition du patrimoine n'est sans doute pas etrangere a la diversification des formes culturelles et des representations liees a l'oleiculture. Par exemple, l'obtention dans les Alpilles du label << Site remarquable du gout >> (4) a contribue a rapprocher l'oleiculture de la gastronomie ; les labels << Paysage de reconquete >> (5) et << Route de l'olivier >> (6) ont revele le role des oliviers dans la construction de sites patrimoniaux et d'itineraires culturels ; l'obtention du label << Appellation d'origine controlee >> (7) a permis enfin de rapprocher les univers de reference de l'oleiculture et de l'oenologie.

Les produits oleicoles forment ainsi un champ complexe regi par des forces de nature tres differente. C'est sans doute ce qui explique que les fetes consacrees a ces produits, a la difference des fetes anciennes dont le programme etait reconduit immuablement chaque annee, sont des constructions mouvantes qui s'etoffent avec des elements nouveaux. Ainsi, au fur et a mesure que l'oleiculture gagne en legitimite patrimoniale, le programme des fetes se diversifie en integrant des activites qui n'ont plus rien a voir avec l'oleiculture (defile de voitures anciennes, concours de chiens, etc.), et parallelement, l'oleiculture diversifie ses moyens de mise en valeur et se fait representer comme patrimoine a travers des actions de plus en plus nombreuses.

L'obtention de labels de qualite est un de ces moyens, mais il en existe d'autres, tres souvent lies entre eux, et parmi lesquels nous citerons pele-mele la creation d'une Confrerie des mouliniers, qui intronise annuellement des membres influents de la societe locale sur le modele des confreries vineuses, le rachat par la municipalite de Mouries d'un moulin abandonne pour abriter l'office du tourisme local et heberger un centre culturel et un centre d'affaires, le projet d'un ecomusee consacre a l'oleiculture, les reflexions relatives a la place du theme de l'oleiculture dans la mise en place de la charte du futur parc naturel regional des Alpilles, ou encore la malle pedagogique concue par une association locale de sauvegarde du patrimoine et presentee aux touristes de passage lors des fetes.

Ainsi, il existe un vaste ensemble de procedes de valorisation patrimoniale qui ouvre l'oleiculture au domaine du tourisme et qui temoigne de la variete des enjeux convoques ainsi que des possibilites nombreuses de transposition a d'autres pratiques culturelles. Pour demontrer l'impact touristique et les consequences de cette longue valorisation patrimoniale de l'oleiculture, l'exemple d'une collecte museographique est tres significatif.

Collectes museographiques et ouverture au tourisme

Une campagne d'acquisition internationale lancee par la Reunion des musees nationaux en 2002 a ete dirigee par deux conservateurs au Musee national des Arts et Traditions populaires, Jean-Francois Chamier et Liliane Kleber (8). Le centre de cette operation de collecte, lancee simultanement en Provence, en Grece, en Tunisie et au Maroc, se trouve en Provence, sur le territoire de la vallee des Baux, en raison notamment de l'obtention des labels A.O.C., de la presence de la commune oleicole la plus importante de France en termes de surface plantee (Mouries), de l'implantation de la cooperative la plus importante de France (Maussane) et de la diversite des structures et des initiatives locales. La zone de la vallee des Baux est definie comme << un echantillon relativement representatif de la situation de l'oleiculture sur le paysage francais >> (9).

La problematique generale des enquetes vise a rendre compte du passage, dans un contexte d'engouement generalise pour les produits oleicoles et les oliviers, d'une economie agricole traditionnelle a une nouvelle economie marchande fondee sur le tourisme, avec tout ce que ces transformations impliquent de representations nouvelles et d'innovations techniques. Les sites de production sont etudies en tant qu' << unites ecologiques >>, tandis que les consommateurs sont abordes par des enquetes sous la forme de << portraits ,,. Des acquisitions sont prevues concernant les systemes techniques lies a la production, les temoins significatifs du contexte social et culturel et des implications symboliques de la pratique (biens domestiques lies a l'olive, representations artistiques, etc.), le materiel utilise pour la consommation et la promotion des huiles.

Cet exemple de campagne museale d'acquisitions, basee sur une grille classique propre a rendre compte de la circulation sociale du produit depuis sa production jusqu'a sa consommation, nous est particulierement precieux pour juger des consequences de la mise en patrimoine de l'oleiculture. Ici, les museographes interviennent apres la phase de mise en patrimoine. Que vont-ils retenir de ce qui a ete mis en valeur sur le terrain ? Comment vont-ils a leur tour transformer le sens des pratiques en choisissant de mettre en avant tel ou tel aspect ? Une analyse sommaire du contenu de leur travail permet d'acquerir une meilleure connaissance des consequences et des resultats de la patrimonialisation, d'envisager comment les museographes proposent une image specifique de l'oleiculture a un public exterieur, et finalement de comprendre le lien entre mise en patrimoine et mise en tourisme.

La base principale de la recherche, qui avait pour but de selectionner des objets representatifs pour l'exposition de reference du futur Musee des civilisations de l'Europe et de la Mediterranee a Marseille, a consiste en des enquetes de terrain et des entretiens. Pour la zone de la vallee des Baux, des enquetes ont ete menees de maniere a rencontrer les principaux acteurs locaux impliques dans la valorisation et le developpement de l'oleiculture. Des mouliniers, des oleicuheurs, des proprietaires de grandes exploitations, des responsables municipaux, des degustateurs ont fourni des donnees sur les differentes orientations de la production oleicole, Ils ont temoigne de la complementarite des acteurs locaux et neo-locaux dans la construction patrimoniale de l'oleiculture et ont souligne par exemple les specificites de la culture biologique, de la recherche de qualite ou encore de la passion qui les lie a l'olivier. A travers ces discours ont ete evoques aussi les types de producteurs, les moyens de conditionnement des produits, les transformations liees a la mise en oeuvre de l'A.O.C., les strategies commerciales, la reception du produit, les roles ecologiques de l'olivier, les techniques culturales, les etapes de l'extraction de l'huile, les choix techniques lies a la production ou a la commercialisation des produits pour les touristes de passage.

Les discours collectes forment une trame semantique qui influence la collecte d'objets, et qui correspond plus ou moins a la problematique generale qui a elle-meme influence les entretiens. La patrimonialisation, a ce compte, est une affaire de reglage des attentes et des desirs mutuels des acteurs locaux, des museographes et des visiteurs exterieurs qu'elle implique. Parmi les objets acquis en Provence pour le musee, on compte principalement des objets fabriques dans des materiaux modernes (plastique, metal), ce qui contraste avec les acquisitions faites en Tunisie et au Maroc, ou les materiaux anciens (terre cuite, corne) continuent d'etre utilises. L'accent est porte sur les operations techniques et les differents types de contenants, selon une approche qui rappelle la technologie culturelle d'Andre Leroi-Gourhan, et les acquisitions privilegient des objets du quotidien, comme le prevoient les normes habituelles de collecte dans le champ des arts et traditions populaires.

Le bilan que proposent les museographes de cette premiere serie d'enquetes permet de clarifier le contexte historique, depuis le gel de 1956, de la relance patrimoniale de l'oleiculture (10) Il permet de mettre en relation le developpement de l'oleiculture et celui du tourisme, meme s'il montre que l'interet economique reside davantage dans la hausse fantastique du prix du litre d'huile que dans un eventuel developpement economique regional. La valeur du produit, ainsi, est davantage symbolique que reellement economique, dans la mesure ou tres peu de personnes vivent de l'oleiculture. Cependant, cette valeur symbolique est importante car elle peut etre directement mise a disposition de ceux qui, comme les touristes, decouvrent la region et cherchent a s'en approprier les symboles. De ce point de vue, la mise en tourisme peut se resumer par la mise a disposition des touristes d'elements emblematiques du patrimoine local.

Les etapes successives de la patrimonialisation

L'observation des operations successives qui, sur un territoire donne, consacrent la patrimonialisation de produits du terroir comme l'huile d'olive et l'olive de table, conduit a s'interroger sur les consequences de toute operation de mise en patrimoine : comment la patrimonialisation permet-elle d'accroitre la valeur d'une pratique sociale donnee ? Qu'est-ce qui se trouve requalifie dans cette operation ? u'est-ce qui est expose ? Dans quel bur et pour quels destinataires ?

Dans le cas que nous venons de decrire, plusieurs phases de patrimonialisation sont etroitement imbriquees et s'appuient les unes sur les autres pour former une chaine de requalifications successives. Ici, il semble que la premiere phase de patrimonialisation en entraine d'autres: de proche en proche, des objets de plus en plus banals et quotidiens sont en mesure d'etre requalifies. A cet effet, les objets collectes sont documentes par des entretiens qui revelent leurs potentialites sociales et symboliques et permettent de leur reconnaitre, parce qu'ils deviennent objets de discours, une valeur d'echange symbolique.

En considerant diachroniquement les differentes etapes de la mise en patrimoine de l'oleiculture, il est frappant de remarquer qu'une premiere patrimonialisation a d'abord eu lieu sous la forme d'une relance (11). Cette relance a permis, depuis une trentaine d'annees, le developpement de formes variees d'exposition du patrimoine oleicole. Ce demier a servi de pretexte a des visites guidees, a des fetes, a des jeux et a des ceremonies, d'embleme a des groupes folkloriques, d'enjeu a des concours. Il a ete represente lors de foires et d'expositions-ventes. Ces utilisations successives ont associe le patrimoine oleicole a une certaine image--localiste et traditionnelle--de l'identite provencale. Les outils traditionnels en bois et en vannerie (chevalets, scourtins), ainsi que l'image d'une industrie basee sur des savoir-faire ancestraux, ont ete privilegies au detriment des innovations et des evolutions reelles que connaissait le secteur de production des produits oleicoles.

Maintenant que de nouveaux operateurs veulent mettre l'oleiculture au musee, ils entrent en concurrence avec les operateurs de la premiere phase de patrimonialisation et doivent trouver le moyen de s'en distancier. Apres que la premiere phase a requalifie les outils traditionnels tombes en desuetude, la seconde phase va alors se saisir des objets qui ont accompagne la premiere phase mais que cette derniere avait ignores. Cette fois, ce sont des objets banals, quotidiens, utilitaires, faits de materiaux peu valorises, qui vont etre requalifies a leur tour. Aussi, un facteur important de la patrimonialisation reste l'eloignement historique, qui permet seul de prendre conscience des selections implicites auxquelles les acteurs de la valorisation procedent et de remodeler ces selections par la production d'un discours nouveau.

La patrimonialisation fonctionne grace a la mise en place d'une interaction entre les objets et les discours qui les prennent en charge, entre les choses et les mots. Ce qui est des lors au centre des logiques de mise en patrimoine, c'est la relation avec le monde d'origine des objets patrimonialises. Cette relation est fonction de ce que l'operateur patrimonial connait de ce monde d'origine et de ce qu'il en entend. Ainsi, il ne peut y avoir d'origine que relative : les operateurs de la premiere phase se sont situes par rapport aux techniques traditionnelles disparues ; les museographes de la collecte que nous avons evoquee se sont situes par rapport au monde deja patrimonialise qu'ils ont trouve sur le terrain.

Dans ces conditions, il est interessant d'observer la maniere dont la patrimonialisation de l'oleiculture est recyclee par le musee de societe. Le champ de reflexion des arts et traditions populaires, organise autour d'une integration de l'alterite esthetique figuree par une tension constitutive entre << art >> et << populaire >>, prend pour univers de reference une oleiculture deja patrimonialisee et axe surtout son discours sur la reception du label A.O.C. et sur les innovations techniques qui y sont liees. Cependant, il est a craindre que pour la plupart des visiteurs, les objets collectes ne depassent pas la valeur documentaire, dans la mesure ou ils sont directement issus du monde contemporain et ou ils renvoient a un ensemble de constructions discursives sans lesquelles ils ne sont rien. Selon nous, la patrimonialite et la representativite de ces objets n'est alors perceptible que par des acteurs exterieurs a la premiere phase de patrimonialisation, en particulier les touristes. A l'inverse, les acteurs de la premiere phase sont bien souvent critiques face a ces nouveaux objets. Dans la campagne d'acquisition que nous avons presentee, le travail de requalification s'effectue a partir d'un univers de reference deja patrimonialise dans une phase anterieure. Cette situation nous invite a tenter une comparaison avec d'autres situations ou l'oleiculture est mise en patrimoine, pour parvenir a une meilleure comprehension des modalites memes de reception touristique de la mise en patrimoine.

Les Oleades: le patrimoine oleicole expose aux touristes

Les Oleades sont un evenement qui a ete lance en 2000 et qui a ete organise durant quelques annees, de part et d'autre du Rhone, sur le site classe de la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon et au Palais des Papes d'Avignon. Le contenu de cette manifestation, et notamment celui des expositions qui la composent, montre qu'il s'agit ici d'une structure exterieure au monde des professionnels de l'olivier qui met en place une operation de mise en valeur patrimoniale a l'intention d'un large public, principalement touristique.

Manifestation annuelle creee conjointement en 2000 par la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, le Centre national des ecritures du spectacle, le Centre culturel de rencontres, et la Societe d'economie mixte RMG, une societe qui assure la gestion du Palais des Papes d'Avignon et qui tient a ce titre un role moteur dans l'economie touristique locale, les Oleades sont soutenues principalement par Monum, Centre des monuments nationaux, et par des organismes professionnels du monde de l'olivier. Le programme officiel de l'edition 2003, par exemple, nous renseigne sur le contenu general de cet evenement organise a la mi-fevrier et qui rassemble sur un week-end un ensemble d'activites diversifiees. Des conferences sur des aspects therapeutiques, historiques, symboliques, ou plus simplement techniques de l'oleiculture sont organisees. La premiere annee, l'evenement avait ete lance par un colloque consacre a l'oleiculture (Les Oleades 2001). Chaque annee, des professionnels proposent une initiation a la taille des oliviers, des visites guidees thematiques sont mises en place, une exposition-vente de produits du terroir investit le Palais des Papes, des degustations gastronomiques et des demonstrations culinaires sont encadrees par des restaurateurs et des dieteticiens, et un banquet prestigieux a base de produits oleicoles rassemble les participants dans la salle de la Grande Audience du Palais des Papes.

De cet ensemble se detachent chaque annee les expositions commandees par la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, qui prolongent pendant quelques semaines l'evenement des Oleades, toujours sur la thematique de l'oleiculture. Les annees precedentes, ces expositions ont principalement montre des photographies d'art. Une autre fois, des diapositives ont ete projetees ainsi que des enluminures evocatrices de l'olivier. A partir de 2002, une partie de l'exposition a ete confiee a une association, Artesens, qui regroupe des architectes, des decorateurs, des sculpteurs, des comediens, et cree sur le theme de l'environnement des parcours sensibles et tactiles particulierement adaptes aux enfants et aux personnes atteintes de deficiences visuelles. En 2003, cette partie de l'exposition, appelee << L'olivier, balade des sens >>, s'est etoffee de nouveaux artefacts et a ete completee par une exposition de photographies intitulee << L'olivier, arbre de l'unite >>, appartenant a la chaine de magasins Oliviers & Co, specialisee dans la vente d'huiles du monde entier (12).

Si la seconde exposition, qui presente dans l'ensemble de la Chartreuse le travail de vingt photographes mediterraneens sur le theme de l'olivier, est relativement conventionnelle avec les cliches des paysages mediterraneens et les textes laudateurs qui les accompagnent (13), la partie organisee par Artesens nous semble meriter une description plus fine en ce qu'elle revele l'importance des relations qui existent, autour de l'olivier, entre mise en patrimoine et mise en tourisme. Par exemple, l'exposition << L'olivier, balade des sens. Parcours ludique et tactile >> (14 fevrier--27 avril 2003) s'appuyait sur des manipulations sensorielles et ludiques pour explorer toute la richesse de l'arbre et sa place en Mediterranee. L'exposition etait organisee autour de six modules intitules << La carte puzzle de la Mediterranee >>, << Paysages de la Mediterranee ,,, << Les trois religions de la Mediterranee >>, << Le petit laboratoire >>, << L'olivier conteur >>, << La caverne de l'olivier >> et elle s'adressait de maniere privilegiee a un public touristique, totalement exterieur au monde de l'oleiculture. Le propos de l'exposition etait d' << apprendre en amusant >>, en appuyant cet apprentissage sur l'exercice des sens. Les visiteurs etaient invites a suivre les six modules et a participer a l'exposition de maniere interactive, successivement en faisant le puzzle, en decouvrant des paysages qui presentent les emblemes touristiques des regions oleicoles dans des boites optiques et tactiles, en se livrant a un jeu d'associations d'images concernant les references religieuses de l'olivier, en experimentant les proprietes physiques des produits oleicoles (densite, emulsion, viscosite, conservation), en ecoutant des contes au pied d'un olivier en contreplaque, en essayant de deviner dans la penombre des formes sculptees dans un tronc d'olivier.

Avant d'analyser plus en detail ce que mobilise ce type de mise en patrimoine, nous allons presenter une sequence supplementaire qui est importante pour comprendre la nature des Oleades et en preciser le contexte. Une conference donnee a la Chartreuse par un degustateur permet en effet de mesurer l'ecart qui existe entre les modes de valorisation patrimoniale que nous avons recenses dans la vallee des Baux et ceux qui sont proposes dans le cadre prestigieux des monuments historiques. Eric Verdier est un specialiste du gout et de l'analyse sensorielle comparative des produits alimentaires, il a travaille longtemps pour la chaine de magasins Oliviers & Co. La conference qu'il donne a l'occasion des Oleades sur le theme << Analyse sociale et sensorielle de l'huile d'olive de l'Antiquite a nos jours >> est volontiers lyrique. Concue comme un << hommage a l'arbre supreme >>, elle est basee sur l'hypothese que l'huile d'olive a permis a l'humanite de survivre et de se developper dans un environnement prehistorique dangereux. Le pouvoir astringent de l'olive aurait permis aux hominides de developper gout et odorat pour analyser les poisons. A travers un ensemble de references hellenistiques et latines qui combinent philosophie et botanique, Eric Verdier veut demontrer que l'huile d'olive fut une base indispensable a la vie. Il explique que chaque olive est differente, a l'image des hommes, et il nourrit son argumentation de considerations chimiques et organiques. Selon lui, nous sommes seulement au debut d'une vraie comprehension des produits oleicoles et nous devons aller vers la fabrication de << premiers crus >> d'huile d'olive.

Apres ce discours qui occulte largement les conditions sociales et culturelles de la production pour ne retenir que des aspects environnementaux, therapeutiques, gastronomiques, ou metaphysiques, le public compose d'une trentaine de personnes pose des questions de tous ordres qui replacent le sujet dans un cadre concret. Les preoccupations du public concernent la taille et les techniques culturales, le gout des huiles, la maturite des olives a la cueillette, les techniques d'extraction de l'huile, les vertus medicinales de l'huile, la resistance a la cuisson, les ecarts de prix, la culture intensive, la duree de conservation ou encore les alliances gustatives avec l'ail, le vinaigre ou le vin. Les reponses s'efforcent d'insister sur la specificite des huiles qui correspondent a des terroirs, sur la necessite de promouvoir une oleiculture de qualite pour eviter d'entrer en concurrence avec les autres pays producteurs, sur les liens entre la qualite du produit et le soin apporte a l'arbre, sur la simplicite et la grandeur de l'huile, sur la notion de millesime et les progres a faire pour << tirer la qualite vers le haut >>, ou sur les phenomenes d'oxydation de l'huile.

Nous sommes donc ici aux prises avec un ensemble de discours et d'objets qui mettent en valeur l'olivier et les produits oleicoles sur un mode tout a fait specifique, detache de l'action des filieres professionnelles comme des initiatives qui lient oleiculture et identite locale. Au contraire, l'oleiculture est ici associee a l'universalite des representations esthetiques, sensorielles et perceptivo-cognitives. Elle est ainsi a meme de toucher n'importe qui independamment de son origine geographique et a fortiori les personnes qui ne sont la que pour le temps court d'un sejour touristique.

Projets de communication et mise en tourisme des sites culturels

Des enquetes complementaires menees aupres des organisateurs des Oleades montrent que l'evenement a ete concu en relation avec l'office du tourisme d'Avignon << pour animer une periode creuse >>. Le projet articule donc etroitement mise en patrimoine et mise en tourisme. Le theme de l'olivier aurait ete choisi en raison de son universalite, de son caractere mediterraneen et du riche contenu qu'il offre aux personnes exterieures a la region. Par rapport aux autres activites de la Chartreuse, les Oleades se donnent pour mission d'animer le monument a l'intention du grand public et des touristes de passage. Elles s'appuient sur l'environnement mediterraneen de la Chartreuse, qui comprend un moulin a huile et une oliveraie, mais n'ont pas de lien direct avec l'autre pole d'activite de la Chartreuse, soit l'accueil d'artistes en residence. Concu par le personnel du centre, l'evenement a un lien ambigu avec la filiere oleicole qui est ici jugee << frileuse >>. Le projet, porte par la Chartreuse, de fait, n'attire pas forcement les producteurs ni les professionnels de la region. Cette absence de dynamisme decoit les organisateurs, mais le sujet plait et les Oleades sont considerees comme une bonne equation entre le calendrier, le monument, le public local et le public touristique. Au sein des Oleades, les expositions constituent une partie culturelle non preponderante et les deux mois au cours desquels elles sont presentees s'opposent structurellement aux deux jours de lancement qui attirent un public plus nombreux au Palais des Papes. D'une maniere generale, le projet apparait comme etant ordonne autour des notions de terroir et de qualite d'une part, par la volonte d'animer le patrimoine et de le faire decouvrir aux touristes d'autre part. Il s'inscrit ainsi dans une dialectique entre la valeur propre du lieu patrimonial et la valeur ajoutee par l'animation touristique ; il propose un evenement a contre-courant de la saisonnalite pour operer un reequilibrage calendaire des flux.

Le public des expositions a pu etre etudie a partir du planning de reservation des groupes. Parmi ceux qui ont visite les expositions des Oleades, les groupes scolaires et les etrangers sont les plus nombreux. Par exemple, plusieurs classes sont venues en bus d'halie dans le cadre de sejours touristiques scolaires, dans le cadre de programmes thematiques sur le patrimoine ; pour les eleves impliques, le developpement de l'offre patrimoniale a entraine une plus-value qui a justifie l'organisation d'un sejour touristique et culturel. Cette situation a ete favorisee localement par l'existence d'une convention entre la Chartreuse et la mairie de Villeneuve-les-Avignon, prevoyant un tarif preferentiel pour les groupes scolaires. En dehors de ces groupes, quelques associations ont visite les expositions (centres aeres, commissions culturelles municipales, clubs de troisieme age, etc.). Mais dans sa grande majorite, ce public ne semblait pas avoir de liens particuliers avec le monde de l'oleiculture. Pour depasser ce constar un peu sommaire, nous avons privilegie une approche du dispositif de l'exposition lui-meme, a partir de l'observation de ses differents modules. Le fait de visiter plusieurs fois l'exposition et de discuter avec le guide, en particulier, a nourri notre analyse des processus de mediation qui sont a l'oeuvre. Sans avoir de formation specifique concernant la pedagogie ou le travail avec les enfants, ce guide explique que l'exposition s'adresse plutot a un public << enfantin ou touristique >>. Aussi, il conseille aux visiteurs adultes de redevenir momentanement des enfants. Selon lui, ce qui fonctionne le mieux est ce qui calme les enfants ou ce qui eveille leur curiosite en etant insolite. Le guide essaie donc de favoriser ces situations en invitant les visiteurs a faire travailler leur imagination par l'intermediaire des sens et il explique au besoin les modules qui ne sont pas immediatement compris. En ce qu'elle permet une ouverture vers l'universel, la mise en patrimoine participe ici de la mise en tourisme puisqu'elle s'adresse a tous, sans prejuger de leurs origines culturelles ou geographiques.

Outre ces observations menees sur le site meme des expositions, nous avons tire profit d'un travail anterieur concernant la Chartreuse, qui presente une analyse institutionnelle et s'interesse au projet de rehabilitation d'une oliveraie sur le site de la Chartreuse. L'analyse institutionnelle revele qu'il existe une fracture entre le projet culturel du Centre national des ecritures du spectacle (residences d'artistes) et la mise en valeur du patrimoine monumental de la Chartreuse. La distinction est nette aussi bien sur le plan des publics, des budgets, des publications, des manifestations organisees, que sur le plan du personnel. Un espace de conflit potentiel est ainsi cree entre un volet plus culturel et un volet d'animation touristique du site, qui permet de mesurer l'importance d'un style de management << horizontal >> (Le Falher 2002 : 89-90).

Selon certains acteurs de la Chartreuse, le projet de rehabilitation de l'oliveraie abandonnee qui est inscrite sur le perimetre classe permettrait dans une certaine mesure de conjurer ces risques de conflit en mettant en oeuvre un projet culturel en coherence avec l'identite du lieu et les imperatifs de valorisation touristique du site. Les oliviers, situes dans une zone intermediaire, permettraient de favoriser un systeme de renvois entre interieur et exterieur du site et de constituer un pont entre le patrimoine et son utilisation historique (par les chartreux) ou comme support de creation (par les artistes en residence). Des lors, le projet a ete formalise et une note interne a prevu les etapes successives de cette operation de valorisation du patrimoine oleicole. Les donnees topographiques, historiques et institutionnelles concernant le site font apparaitre des contraintes liees a la protection qui plaident pour une intervention minimale. Cependant, l'interet de l'operation semble evident a plusieurs titres : pour la Chartreuse, la rehabilitation de l'oliveraie vient appuyer la thematique des Oleades et constitue un outil d'integration au territoire et un facteur de coherence ; pour la municipalite de Villeneuve, le projet s'inscrit dans une politique plus generale d'amenagement des espaces verts ; pour le public il constitue un facteur supplementaire de frequentation du site. Des lors, une reflexion a ete impulsee pour choisir un porteur de projet capable d'obtenir les financements necessaires.

Nous avons compris ici, a partir de ces approches successives, que la valorisation patrimoniale de l'oleiculture, des lors qu'elle est mise en oeuvre au sein d'une institution culturelle prestigieuse, ne suit pas les memes voies qu'a l'accoutumee. L'oleiculture est dans ce cas un moyen beaucoup plus qu'une fin. Les operations de sa mise en patrimoine mobilisent en consequence des procedes communicationnels tres differents de ceux que nous avions observes a l'echelle de la vallee des Baux. Par leur ambition et leur generalite, ces procedes communicationnels participent alors a la mise en tourisme des sites.

L'oleiculture sous le regard d'une institution culturelle

L'observation des Oleades temoigne finalement d'un mode specifique de valorisation patrimoniale de l'oleiculture par une institution culturelle prestigieuse, qui ouvre l'espace de l'oleiculture a un public touristique largement exterieur au monde de la production oleicole.

Une premiere specificite de la valorisation patrimoniale de l'oleiculture dans le cadre des Oleades est qu'elle se construit en rupture avec le projet culturel global de la Chartreuse et avec le monde des oleiculteurs. La manifestation et les expositions qui l'accompagnent ne sont, aux yeux de leurs concepteurs, qu'une facon parmi d'autres d'animer les monuments historiques dans une periode creuse et de reequilibrer les flux de frequentation. Ainsi, l'oleiculture est ici un simple pretexte, choisi pour son potentiel pedagogique, ludique et symbolique et pas vraiment pour sa valeur documentaire ou emblematique d'une identite. Le propos est clairement affiche : apprendre en s'amusant. Le discours sur l'oleiculture, largement stereotype dans ce cas, n'est qu'une base pour conduire a des experiences sensorielles visant a seduire les touristes parce qu'elles se veulent universelles. Il s'agit la d'un type de requalification bien particulier, qui a trouve avec l'oleiculture un sujet porteur et qui tente d'en exploiter les potentialites dans une perspective de creativite et de developpement touristique. Le discours ambiant sur l'oleiculture, constitue par l'ensemble des operations de patrimonialisation, sert de toile de fond sur laquelle un public majoritairement touristique est invite a construire du sens et a mieux connaitre ses sens.

Cette situation permet de comprendre la faible implication des oleiculteurs et des acteurs des filieres professionnelles dans l'evenement. Les seuls professionnels qui interviennent sont des specialistes de la gastronomie, qui proposent, encore une fois, des mediations d'ordre sensoriel. Le theme de l'oleiculture se libere ainsi de son substrat technique et agricole pour rejoindre d'autres univers de reference. Signe de ce glissement, les expositions, par leur nature comme par les objets qu'elles presentent, ont peu de rapport avec les projets que nous avons evoques a propos de la vallee des Baux. Ici, le contrat communicationnel n'est pas base sur la presentation d'un savoir objectif et synthetique concernant l'oleiculture ou les changements qui affectent les pratiques sociales. Dans le cas de l'exposition << L'olivier, ballade des sens >>, les objets presentes ne sont ni des outils de travail anciens, ni des panneaux explicatifs, mais des machines interactives construites pour l'occasion et qui permettent au public de participer a l'exposition. Le propos n'est donc pas vraiment d'acquerir des connaissances sur l'oleiculture, mais de mettre en jeu son ingeniosite et ses capacites inventives et imaginatives dans un cadre concu par des artistes. Dans le cas de l'exposition photographique, de meme, les cliches sont presentes d'abord comme des oeuvres avant d'etre des documents. Leur valeur reside plus dans leur grain ou la lumiere qu'ils ont su capter que dans le caractere representatif de la culture de l'olivier.

Ainsi, les expositions des Oleades s'inscrivent dans l'espace thematique du musee d'art plutot que dans celui du musee de societe. Le rapport au monde d'origine--celui de l'oleiculture--est mediatise par une recherche de creativite qui s'exprime a plusieurs niveaux : dans l'integration du projet des Oleades au projet general de la Chartreuse (par exemple a travers la rehabilitation de l'oliveraie comme facteur de coherence entre projet artistique et environnement), dans la conception et la fabrication des expots par une association reunissant des artistes et des createurs, dans l'ambition pedagogique qui invite a la decouverte et a l'experimentation sensorielles, et dans le fait de s'adresser a n'importe qui independamment de son ancrage local ou regional. Ici, la valeur n'est pas creee par un simple exhaussement d'objets de << trouvaille >> (Davallon 2002 : 76) qui seraient requalifies en etant simplement extraits de leur contexte, selectionnes pour leur representativite et mis au musee, elle releve du travail des artistes qui impose un double filtre a la realite representee et modifie ainsi considerablement la relation de l'oleiculture a son monde d'origine et la relation du public a l'oleiculture.

Cet etat de fait, dans ce type d'exposition, entraine le regime symbolique de la referenciation a fonctionner sur un mode particulier, a la limite des regles constitutives de l'exposition (Davallon 1999 : 30-32). En effet, la distinction entre objets exposes et objets qui servent a les presenter n'est pas nette ici. Meme si les relations des objets a leur monde de reference sont garanties par un discours plausible, on peut difficilement dite ici que les objets sont authentiques et appartiennent au monde qu'ils representent. Bien au contraire, ils ont ete fabriques pour l'occasion et sont donc pour la plupart des oeuvres. Des lors, ces expositions s'emancipent de la chaine des patrimonialisations successives et opposent la creation a la conservation. Nous touchons donc avec cet exemple a une consequence importante de la mise en patrimoine : la requalification sociale et symbolique des objets patrimoniaux est un prealable qui encourage un travail peripherique de mise en valeur artistique de ces memes objets par des institutions culturelles specialisees (14). Cette mise en valeur artistique et culturelle pourrait bien etre l'etape ultime de la patrimonialisation, l'etape ou le discours se suffit a lui-meme, oh le monde d'origine n'existe plus que comme representation abstraite. Dans ces conditions, les publics ideaux sont les publics qui ne connaissent rien du monde d'origine qui a ete mis en patrimoine, c'est-a-dire les publics constitues de personnes exterieures et de touristes. De cette maniere, meme si elle apparait souvent comme un facteur secondaire au regard de l'economie des infrastructures ou des equipements touristiques par exemple, la mise en patrimoine aboutit logiquement a la mise en tourisme, car elle construit un rapport d'exteriorite avec l'univers de reference des objets patrimonialises, rapport d'exteriorite qui permet aux touristes de s'approprier individuellement un patrimoine regional donne.

Consequences theoriques : le tourisme comme agent de requalification patrimoniale

Les observations qui precedent s'inscrivent dans le cadre des debats qui ont accompagne en France, depuis une vingtaine d'annees, l'emergence du terme de patrimoine et son extension a des donnees de plus en plus diverses et heterogenes. Sans aller jusqu'a retracer l'ensemble du processus d'apparition et d'extension du patrimoine, il s'agira ici de cerner les limites des constats critiques reiteres de << petrification >> ou de << museification >>, formules par un certain nombre d'auteurs qui se sont interesses a la patrimonialisation.

En effet, notre propos consiste a essayer de depasser ces limites, en vue de comprendre precisement ce que les operations de mise en valeur du patrimoine engagent face aux processus plus generaux de mise en tourisme. Leurs consequences, a notre avis, ne se limitent pas a petrifier une culture vivante autour de quelques signes stereotypes, mais comprennent au contraire une part active et positive de creation de configurations de valeurs nouvelles en vue de toucher des publics nouveaux. Ainsi, notre travail ne s'inscrit pas seulement dans la logique binaire de la denonciation d'une reification possible de la culture par le patrimoine, mais vise a comprendre par quels processus complexes la culture mise en patrimoine peut faire apparaitre un surcroit de valeur, sur un plan economique aussi bien qu'axiologique, et contribuer ainsi au processus de mise en tourisme. Dans ce contexte, nous nous interesserons d'abord aux theories de la patrimonialisation, puis aux processus de production de valeur et a la distinction qui peut etre faite entre valeur economique et valeurs symboliques, avant de focaliser notre attention sur la notion complexe de requalification. L'ensemble de ces donnees permettra de montrer que, de meme que les operations de mise en patrimoine mettent des ressources locales a la portee des touristes, la mise en tourisme participe d'un processus de requalification patrimoniale qui renforce les potentialites locales de developpement economique.

Les limites de la patrimonialisation

Dans le contexte des etudes concernant l'economie touristique et le developpement territorial, parler de << mise en patrimoine >> ou de << patrimonialisation >> a ete d'abord un progres par rapport aux analyses classiques concernant le patrimoine. Ce glissement des problematiques de recherche a suivi le mouvement d'extension du patrimoine qui, centre d'abord autour des monuments historiques et des chefs d'oeuvres artistiques, a englobe par la suite des savoir-faire, des traditions populaires, des pratiques sociales, des croyances, des tournures langagieres, des elements de l'environnement, etc.

En meme temps que le patrimoine s'est etendu a des realites immaterielles ou symboliques, il a ete de moins en moins definissable en termes de corpus d'objets concrets, il est devenu de plus en plus un objet d'interpretation. Les recherches se sont progressivement concentrees sur les modalites et les ressorts des phenomenes de mise en valeur patrimoniale plutot que sur la nature des objets hisses au rang de patrimoine, afin de comprendre les mecanismes et les representations symboliques qui sont a l'oeuvre chaque fois que des objets--materiels ou non--sont reconnus comme patrimoine par un collectif. La patrimonialisation, dans cette perspective, renvoie a la fois a l'histoire de la reconnaissance d'elements culturels comme patrimoine et a la tendance actuelle a mettre en patrimoine un ensemble de plus en plus vaste d'elements culturels.

Ainsi, la notion de patrimonialisation a permis d'envisager la notion de patrimoine dans une perspective plus dynamique, en permettant d'evoquer les processus de sa mise en valeur plutot que les objets qu'il vise. Le patrimoine est alors devenu une ressource a part entiere pour les communautes qui le mobilisent et a pu etre mis progressivement en rapport avec des formes specifiques de representation collective de la memoire et du passe. Pourtant, il semble que la perspective d'une insistance sur les mecanismes de la patrimonialisation arrive a son tour a saturation, comme etait arrivee a saturation la vision taxinomique et cumulative classique du patrimoine. En effet, les mecanismes de la patrimonialisation ont ete decrits a de nombreuses reprises et peuvent desormais etre reduits a quelques lois generales bien connues : la patrimonialisation servirait au developpement des territoires, au tourisme, a la gestion culturelle.

Ce type d'analyse nous semble pourtant laisser de cote une partie de la realite, en postulant que le patrimoine est un instrument, un outil de developpement, mais en refusant de voir en quoi il peut etre creatif. Interroger, comme nous le faisons, les consequences culturelles, sociales ou economiques de la patrimonialisation, c'est donc plaider pour une reconnaissance plus objective et positive des changements induits par la notion de patrimoine sur les representations que nos contemporains, autochtones ou touristes, se font du monde dans lequel ils vivent.

Dans ces conditions, nous sommes amenes a relativiser les approches critiques des sociologues qui voient dans la mise en patrimoine une facon d'asphyxier la creation artistique ou culturelle. Par exemple, les travaux du sociologue Henri-Pierre Jeudy (1999) et ceux qui suivent son point de vue nous semblent devoir etre discutes ici. Selon cet auteur, la << musealisation >> des cultures, leur << museification >> revient a une forme de reification. L'exposition patrimoniale est concue comme une << reduction >> qui assimile forcement une culture a un ensemble d'objets (Jeudy 1999 : 7 sq.). Plus encore :<< L'art et la culture font l'objet d'une veritable entreprise de gestion, fondee sur la separation des liens entre la vie et la culture >> (Jeudy 1999: 7).

La culture serait alors separee de la vie et entrerait dans l'ordre de l'utilitarisme reflexif, elle ne serait qu'un dispositif moral permettant de proteger les hommes de la nature et de reglementer leurs relations (15). Mais si ce type d'analyse, qui voit dans le principe de conservation un risque d'aller vers une << culture petrifiee >> (Jeudy 1999 : 171), est extremement important en ce qu'il permet une approche lucide des fonctions politiques et sociales de l'art contemporain, et si la pensee de Henri-Pierre Jeudy peut stimuler nos propres travaux en insistant sur le caractere eminemment dialectique de tout processus de patrimonialisation de la nature (16), il nous semble necessaire d'attirer l'attention sur le fait que nature et culture ne peuvent si uniment etre renvoyes dos a dos.

Ainsi, l'exemple de la mise en valeur patrimoniale des produits naturels--et en particulier de l'oleiculture--nous semble prouver que << l'hysterie collective de l'esthetisation >> (Jeudy 1999 : 177) est loin d'etre le seul motif des operations de patrimonialisation et que celles-ci generent par elles-memes des formes sociales nouvelles et dignes d'interet. Si la patrimonialisation generalisee pousse l'anthropologie de l'art a etre soucieuse quant a l'evaluation et a l'indetermination des formes esthetiques contemporaines, il nous semble qu'elle pourrait au contraire permettre aux anthropologues de comprendre comment l'homme traite la nature a une epoque oh tout l'en detache. Notre hypothese est ici que les processus de mise en patrimoine mettent une culture donnee a la portee des touristes, parce qu'en cristallisant les desirs de communautes specifiques, ils s'efforcent de produire socialement de la valeur et ils incarnent en meme temps un certain nombre de valeurs qui ouvrent sur l'universel. En acceptant d'abandonner le point de vue esthetique qui presidait classiquement a la mise en patrimoine, il devient evident que la reconnaissance des produits du terroir au titre de patrimoine ne peut pas relever entierement d'une logique de << petrification >>. L'interet de la recherche consiste alors a definir les effets de la mise en patrimoine et nous pousse a nous interroger sur ce que le patrimoine produit. Ainsi, les operations de mise en patrimoine ne se limitent pas a petrifier une culture vivante autour de quelques signes stereotypes, mais engagent un ensemble complexe d'elements concernant l'ouverture a l'Autre et la formation de valeur(s). C'est donc ce dernier terme que nous allons interroger dans sa polyvalence.

Valeur(s) du patrimoine : entre logique economique et logique symbolique

C'est presque sans y songer que nous employons l'expression << mise en valeur du patrimoine >>. Est-elle pour autant anodine ? Nous ne le croyons pas et nous allons nous efforcer ici de montrer que toute mise en patrimoine est une experience positive qui peut etre comprise a la fois sur un plan economique et sur un plan axiologique. Ainsi, la mise en patrimoine renvoie autant a la valeur economique, qu'aux valeurs morales. C'est cette dimension creative du patrimoine qui lui permet de s'adresser efficacement aux etrangers et aux touristes. Pour mettre cela en evidence, nous avancerons des arguments theoriques de plusieurs ordres. Nous verrons d'abord quel type de valeur economique est au fondement du patrimoine et des phenomenes de patrimonialisation. Ensuite, nous traiterons plus largement de la question des valeurs morales creees ou deplacees par la mise en patrimoine, cela sera l'occasion de revenir precisement sur la notion de requalification.

Dans son acception la plus ancienne, la notion de patrimoine renvoie a celle de transmission des biens. Plus recemment, sous la Revolution francaise, elle fut assimilee a celle de << bien commun >>. C'est dire que rien ne la rapproche a priori des notions de conservation ou de selection sur lesquelles sont fondees un grand nombre de ses analyses critiques actuelles. A maints egards, elle s'eloigne meme de ces deux dernieres notions, en recouvrant les idees d'usufruit ou de ressource. Le fait de considerer que les biens patrimoniaux peuvent constituer une ressource ou se preter a une gestion usufruitiere, pourtant, n'est apparu que recemment dans les analyses concernant le patrimoine (17). Ce point de vue revient a insister sur l'usage fait par les groupes sociaux d'un patrimoine et nous renvoie a la distinction classique qu'etablissent les economistes entre valeur d'usage et valeur d'echange (18). Pour comprendre les enjeux de cette reflexion sur le patrimoine entermes d'economie et, de cette facon, comprendre le patrimoine comme une ressource touristique au plein sens du terme, nous presenterons ici des travaux d'anthropologie economique qui tentent d'eclaircir les rapports complexes que peuvent nouer les notions de patrimoine et d'echange. D'une certaine maniere, ce type d'approche rejoint les analyses de la museologie contemporaine, qui nous indiquent que des objets meme triviaux et << sans valeur >> peuvent prendre une valeur de ressource pour un groupe social donne. Cet apparent paradoxe nous invite a nous interroger sur le fonctionnement specifique de la notion de valeur.

Par exemple, l'approche que propose Maurice Godelier du fait economique dans L'enigme du don (1996) est issue des recherches que cet auteur a consacrees depuis une trentaine d'annees a l'economie et a la culture materielle chez les Baruya de Nouvelle-Guinee, ainsi que de ses lectures classiques d'anthropologue. Son hypothese est que les postulats classiques de l'anthropologie structuralo-fonctionnaliste, selon lesquels la vie sociale est exclusivement fondee sur les echanges, doivent etre completes. Il explique que les societes, pour fonctionner, retranchent toujours certaines realites aux echanges, que ces derniers soient ceremoniels ou marchands. Il discute les theories de Marcel Mauss (1950 [1923-1924]) et de Claude Levi-Strauss (1950) selon lesquelles l'echange de biens (pour Mauss), de femmes ou de messages (pour LeviStrauss) est au fondement de la societe. Il opere une distinction entre les choses qu'on donne, les choses qu'on vend, et les choses qu'on garde mais qu'il ne faut ni donner ni vendre.

En fait, il revisite de maniere extremement meticuleuse et convaincante le legs intellectuel de Marcel Mauss a partir d'une lecture de son Essai sur le don (1950 [1923-1924]) et du commentaire qu'en fait Claude Levi-Strauss (1950) et il estime que la lecture levistraussienne de Marcel Mauss a occulte les reflexions de ce dernier sur l'inalienabilite de certains elements culturels. Ainsi, la societe est bien fondee sur le don, mais elle accorde aussi de l'importance au fait de garder des richesses et de les soustraire au circuit triangulaire maussien du don (donner--recevoir--rendre). Meme dans une economie du don, dit Maurice Godelier, il faut que des objets du meme type que ceux qui sont donnes, mais plus beaux, soient exclus des dons (Godelier 1996 : 49-50) (19). Le social ne se resume donc pas a la somme des formes d'echanges, aux contrats, au symbolique comme Claude Levi-Strauss semble le croire, mais englobe aussi tout ce que les humains s'imaginent devoir soustraire a l'echange (Godelier 1996: 52-53). La sphere des echanges et des contrats est ainsi completee par une sphere ou les objets sont transmis et ou leur usage n'est pas contractuel mais imaginaire, pour fonder la societe sur cette double base. Parmi les objets reputes avoir une ame (20), il y en a donc certains qui circulent et d'autres qui ne circulent pas : les echanges n'epuisent pas le fonctionnement d'une societe (Godelier 1996 : 95-96). Dans ces conditions, il faut etre attentif aux differents types de propriete qu'il est possible d'exercer sur les objets, de maniere a bien distinguer droit de propriete et droit de possession ou d'usage (Godelier 1996: 126). Les objets precieux et les objets de don << se retrouvent donc entre deux principes, entre l'inalienabilite des objets sacres et l'alienabilite des objets marchands >> (Godelier 1996 : 132). Ils peuvent etre alors compris comme des substituts des objets sacres d'une part, et donc des dieux, et des objets marchands d'autre part, et donc des personnes.

Cette situation invite a examiner, a cote de ce qui est donne ou echange, ce qui est garde et les raisons pour lesquelles ce qui est garde est sacre. En introduisant l'exemple des objets sacres Baruya appeles kwaimatnie, sortes de paquets oblongs entoures d'ecorce et dont nul ne doit voir ce qui est a l'interieur (Godelier 1996 : 149 sqq.), Maurice Godelier montre que l'imaginaire associe a ces objets transmis est plus important que les relations symboliques qu'ils introduisent. L'imaginaire, ici, precede le symbolique et participe de la construction du reel social et de la production des rapports sociaux de classe et de genre. Plus generalement, les realites soustraites au don et a l'echange semblent alors constituer le fondement des rapports de pouvoir, ce qui confirme sur notre propre terrain le bien-fonde d'une etude des consequences de la patrimonialisation, et conduit Maurice Godelier a etudier, a travers l'exemple des societes a potlatch, les notions d'objet precieux et de monnaie (Godelier 1996 : 202 sqq.). Or ces objets precieux et ces monnaies semblent avoir pour caractere commun de revetir les attributs des personnes qui les utilisent ou des ancetres. Ils sont employes pour reactiver un rapport imaginaire et symbolique a l'origine, puisque :

Pour qu'une monnaie circule comme moyen de paiement ou comme richesse, il faut qu'elle soit en quelque sorte autorisee a le faire par ses liens avec une realite qui, elle, ne circule pas, est tenue hors de la sphere des echanges et se presente comme la source de toute valeur d'echange (Godelier 1996: 226-227).

Ce faisant, ces objets precieux se rapprochent singulierement de la notion de sacre, qui represente toujours << un certain type de rapport aux origines >> (Godelier 1996:236 sqq.). Dans cette perspective, les hommes reels sont << agis >> par des doubles imaginaires qu'ils placent a l'origine d'eux-memes ; ils ne vivent pas seulement << en societe >> mais produisent << de la societe >> pour vivre. Ces hommes imaginaires des origines sont la pour redonner aux hommes leurs propres coutumes sacralisees, transmutees en bien commun (Godelier 1996 : 242-243). Les objets sacres qui les representent, en consequence, sont gorges de sens, ce qui s'oppose a la perspective classique de Claude Levi-Strauss selon laquelle le sens est plutot a chercher dans les echanges. Ainsi :

Il ne saurait y avoir de societe humaine sans deux domaines, celui des echanges [...] et celui ou les individus et les groupes conservent precieusement pour eux-memes, puis les transmettent a leurs descendants ou a ceux qui partagent la meme foi, des choses, des recits, des noms, des formes de pensee (Godelier 1996: 281).

Ce sont ces points d'ancrage qui ramenent les individus face a leurs origines et permettent de construire les identites des societes et des individus dans le temps. Ces points fixes peuvent etre compris comme des dons que les societes se font a elles-memes.

Ainsi resumee, la pensee de Maurice Godelier s'ouvre sur les notions de sacre et de patrimoine et nous est utile pour apprehender precisement le statut des biens patrimoniaux auxquels nous sommes confrontes sur le terrain. Avec le cas de la mise en patrimoine de l'oleiculture, des objets sont retranches des echanges marchands et sacralises : ils permettent de faire entrer en communication autochtones et touristes sur des bases qui ne sont pas uniquement marchandes mais aussi symboliques. Ainsi, a travers l'analyse que fait Maurice Godelier de la formation de la valeur, nous comprenons que sous la dimension economique de la mise en patrimoine est toujours logee une dimension axiologique et mythique, celle-la meme qui permet d'interesser les touristes ou plus generalement d'entrer en communication avec autrui. Son ouvrage est donc deja un point de depart pour passer d'une problematique de la patrimonialisation a une problematique de la requalification.

Enfin, a ce stade de l'expose, il convient de rapprocher les analyses de Maurice Godelier des pensees des semiologues (Davallon 2002) sur la fabrication du patrimoine. Pour qu'il y ait patrimonialisation, six etapes seraient necessaires : la decouverte de l'objet comme trouvaille, la certification de l'origine de l'objet, l'etablissement de l'existence du monde d'origine, la representation du monde d'origine par l'objet, la celebration de la trouvaille de l'objet par son exposition et l'obligation de transmettre aux generations futures. La patrimonialisation, a ce compte, est bien une maniere de produire de la croyance en renvoyant les objets a une origine imaginee et en les donnant a voir aux personnes venues de l'exterieur. Transpose aux societes touristiques, le processus consiste alors a extraire les objets patrimoniaux de leur contexte d'origine pour les donner a consommer aux touristes.

Nature sociale de la valeur produite par le patrimoine

Mais alors, quelle est la nature de la valeur produite par le patrimoine ? Si de la valeur peut etre socialement produite a partir de la culture, il ne semble pas qu'elle soit uniquement d'ordre economique. Avant de completer ce qui a ete dit par une approche plus large des valeurs au pluriel, nous allons faire reference ici a un autre travail d'anthropologie economique qui s'est efforce lui aussi de saisir dialectiquement la question des echanges marchands. Il s'agit de la these que Michele de La Pradelle (1996) a consacree au marche forain, au marche de la truffe et au marche-gare de Carpentras (Vaucluse).

Le grand merite de ce travail, selon nous, est d'eviter de renvoyer dos a dos ce qui releverait de l'economique d'une part, du culturel d'autre part. Le but poursuivi par l'auteure est de vaincre le prejuge selon lequel la ou les enjeux economiques sont importants, les rapports sociaux se diluent et inversement. Il s'agit ainsi de lutter contre un certain << economisme >>, qui voudrait que la fonction actuelle des marches ne soit plus economique, mais liee a des imperatifs d'animation et au besoin de fournir un << supplement d'ame >> dans une societe par ailleurs resolument marchande. Cet << economisme >> empecherait de :

Considerer que l'echange marchand est lui-meme en tant que tel un rapport social [ou] dans un laps de temps donne [...] les acteurs se reconnaissent simplement comme des partenaires equivalents, si inegaux que soient par ailleurs leur pouvoir ou leur statut (La Pradelle 1996 : 15).

Cette situation entraine dans les marches la mise en place d'un espace social specifique qui permet de definir l'echange marchand comme un rapport social inscrit dans la modernite mais situe en marge de la vie sociale ordinaire et des inegalites qui la regissent. Les marches, en somme, mettent en scene selon des modalites variables (rituelles ou spectaculaires, ludiques ou serieuses) un meme principe d'egalite.

Ce dernier exemple donne un coup fatal a l'opposition artificielle qui est trop souvent postulee entre economie et culture et nous conduit a relativiser la distinction que nous avions faite dans un premier temps entre valeur et valeurs. Les rapports dialectiques qui se nouent entre patrimoine et echange revelent que les rapports entre patrimoine et valeur ne se reduisent jamais a des questions purement economiques. Le patrimoine, en effet, ne se limite pas a creer de la valeur, il semble surtout produire des valeurs ou deplacer ces dernieres. Notre approche des consequences de la patrimonialisation sur le tourisme, des lors, interroge un ensemble de requalifications symboliques provoquees par la mise en patrimoine. A cette condition, les changements de statut des objets patrimonialises peuvent etre reconnus comme des changements d'ordre axiologique plutot qu'economique. La patrimonialisation des produits oleicoles cree du lien social, des occasions de rencontre et d'echange avec des touristes ou tout simplement avec des personnes venues de l'exterieur, tout autant qu'une plus-value economique.

Requalification spatiale et hauts lieux touristiques

Pour mieux comprendre ce qui se passe lorsqu'un patrimoine est invente comme ressource touristique, nous allons desormais aborder la question des valeurs creees ou deplacees par la mise en patrimoine, en nous appuyant principalement sur la notion de requalification. Cette notion, heritee de l'urbanisme et de l'architecture, comprend un processus de production de lien social et de culture qui interesse le tourisme. Des lors, le propos de notre travail n'est pas tellement de constater une fois de plus la realite et le devenir de la patrimonialisation, mais plutot d'insister sur la maniere singuliere par laquelle la reconnaissance d'un ensemble de realites comme patrimoine induit un changement d'univers de references et une requalification des contenus consideres, ce qui permet d'interesser des personnes exterieures a la culture du territoire considere.

Pour envisager d'abord ce qui releve sur notre terrain d'une requalification spatiale, nous allons essayer de transposer le concept de << haut lieu >> tel qu'il a ete avance dans des textes reunis par Andre Micoud dans l'ouvrage Des hauts lieux. La construction sociale de l'exemplarite (1991). Les << hauts lieux >> ont fait l'objet de nombreux debats et notamment d'un seminaire au ministere de l'Equipement en 1989. Ils s'inscrivent donc dans un ensemble de reflexions qui n'est ni passeiste, ni historique, mais qui s'efforce au contraire de comprendre comment les societes apprehendent le changement et la tradition en manipulant symboliquement leur espace. C'est la production symbolique des lieux exemplaires qui est placee ici au centre de la reflexion, et l'enjeu est d'etudier comment les lieux qui veulent signifier quelque chose de grand ou d'essentiel ont ete choisis, transformes, ou au contraire oublies.

Ces lieux sont des lieux << exemplaires >> qui ont valeur de paradigme, de specimen, et de modele inimitable. Ainsi, ils laissent penser que d'autres espaces sociaux sont possibles et ouvrent une dimension utopique dans laquelle leur production signifie la possibilite d'un avenir different. Leur creation suit des logiques specifiques qui renvoient a la gestion de la memoire collective et sont appuyees sur des collectivites initiatrices selon une periodisation specifique. Dans ce cadre, l'analyse des lieux du pouvoir et de leur construction est particulierement eclairante.

L'etude de cas concrets permet de reconnaitre le critere de frequentation touristique comme la cause ou comme l'effet de la production d'un haut lieu. Pour qu'un site touristique soit reconnu comme haut lieu, Jean Davallon (1991) expose les conditions qui doivent etre reunies. Le lieu doit d'abord etre porteur de sens, soit parce que son interpretation apporte un savoir sur son usage passe, soit pour sa valeur esthetique, soit pour sa signification transcendante. La mise en valeur du lieu passe ensuite par une mise en exposition qui est de l'ordre du rituel : la logique de l'exemplarite est presentee au visiteur par une double coupure qui forme systeme, entre passe et present, entre ici et ailleurs. Le haut lieu fonctionne alors comme un indice, qui permet le contact et en meme temps renvoie a un ordre de realites plus general. La production d'un haut lieu, ainsi, utilise au mieux le capital symbolique d'un site en vue de creer un accord entre site naturel, histoire et objets. Pour ce faire, les operations de production des hauts lieux portent sur plusieurs plans : elles jouent sur la facon dont le site apparait, elles presentent un savoir de maniere plus ou moins discrete, elles reglent les pratiques de visite, elles prevoient des strategies qui permettront aux visiteurs de comprendre le site ou le monument comme un indice. Ainsi, elles suivent la logique de la production du patrimoine, basee sur une triple operation de mise en communication, de mise en exposition et de mise en exploitation. En fin de compte, la production des hauts lieux est definie par le paradoxe qui existe << entre une pratique de production repondant a un modele economique gestionnaire et une pratique de reception repondant a un modele symbolique d'adhesion a une oeuvre >> (Davallon 1991 : 102).

Les hauts lieux nous fournissent un modele heuristique interessant pour penser la mise en valeur du patrimoine rural et ses consequences sur le tourisme, lis nous montrent qu'un espace quelconque, a condition d'etre convenablement << produit >> dans le cadre d'un dispositif collectif approprie, peut etre requalifie et pretendre a une valeur << exemplaire >> d'indice d'une realite plus generale. Dans le cadre de tels processus, l'exemple du paysage oleicole merite d'etre developpe. Une oliveraie abandonnee, pour peu qu'elle s'integre a un site reconnu, vaudra d'etre rehabilitee et cette operation suscitera debats et discours. (21)

Mais les notions de << haut lieu >> et de << paysage >>, quoique basees sur la materialite des territoires, evoquent deja les dimensions du social et du symbolique, dans la mesure ou le paysage est un << donne construit par une perception, elle-meme informee par des schemes conceptuels >> (Gerard Lenclud, cite par Dubost et Lizet 1995 : 227). Autrement dit, le paysage englobe a la fois une realite, l'image de cette realite et les references culturelles a partir desquelles cette image se forme (Dubost et Lizet 1995). Ainsi, pour comprendre les liens qui unissent mise en patrimoine et mise en tourisme, faut-il desormais prendre en compte les dimensions sociales et symboliques des processus de requalification que nous nous proposons d'etudier.

Production du patrimoine et requalification sociale et symbolique

Pour ce faire, nous allons ici transposer a notre terrain des protocoles de recherche qui ont ete mis en ceuvre par les sciences humaines depuis quelques annees a propos des objets materiels ou a propos de certains produits du terroir (Bromberger et Chevallier 1999; Rautenberg, Micoud, Berard et Marchenay 2000). Si la question de la requalification sociale et symbolique des objets techniques est ici importante, en interrogeant par exemple le statut des objets agricoles lies a l'oleiculture et recemment patrimonialises, il faut etre attentif aussi a la question des procedures de labellisation, et tout particulierement celle d'Appellation d'origine controlee, qui pose des questions relatives a la patrimonialisation du vivant. Sur un plan plus general, ces donnees supplementaires nous permettront d'insister sur les differentes conceptions qui s'affrontent dans le champ du patrimoine rural et sur les meilleures manieres de les rassembler.

La perspective developpee par Christian Bromberger et Denis Chevallier (1999) ouvre une premiere voie d'acces aux requalifications sociales et symboliques des objets et des activites techniques, lis montrent comment les objets techniques s'inscrivent dans des reseaux qui englobent leur production et les echanges dont ils sont le support. Plusieurs exemples mettent en scene des objets bricoles ou adaptes, dans le champ de l'artisanat, de l'agriculture ou de l'industrie. Les circuits que parcourent les objets les voient changer de fonction et investir des espaces sociaux et symboliques nouveaux. Au cours de leurs << carrieres >>, les objets techniques sont reinventes par leurs utilisateurs. Lorsqu'ils sont presentes comme authentiques, cela n'empeche jamais que des mutations ou des innovations se manifestent. Cette approche permet de depasser les postulats theoriques classiques de la technologie qui se concentraient soit sur l'articulation entre systemes techniques et organisation sociale et symbolique, soit sur l'etude des chaines operatoires, des matieres, des outils, des gestes et des processus de production technique. Ici, l'analyse vise les modalites d'appropriation, de domestication, d'interpretation des artefacts standardises et s'interesse aux usages, aux adaptations, aux bricolages. Il s'agit de rendre compte de la vie sociale d'objets qui << rendent visibles les categories de la culture >> (Mary Douglas, citee par Bromberger et Chevallier 1999). Des lors, l'etude des relances, des revitalisations et des requalifications prend une importance accrue, pour analyser la reproduction d'objets emblematiques selon des techniques singulieres et observer ainsi les nouveaux rapports qui apparaissent entre tradition et innovation technique en contexte touristique. Ainsi, chaque fois que nous avons affaire a des objets techniques lies a l'oleiculture et pris en charge par des operations de mise en valeur du patrimoine, il est utile de nous referer a ce type d'approche. Mais cerre perspective est insuffisante pour l'analyse des consequences sociales, economiques et culturelles de la patrimonialisation de l'oleiculture. En particulier, elle nous oblige a diviser notre objet de recherche a partir du scheme general de la production. Pour eviter cet ecueil, il nous semble possible d'apprehender les produits oleicoles dans leur ensemble, en faisant reference a un autre travail collectif.

Les recherches rassemblees par Michel Rautenberg, Andre Micoud, Laurence Berard et Philippe Marchenay dans l'ouvrage Campagnes de tous nos d&irs. Patrimoines et nouveaux usages sociaux (2000) permettent en effet d'aller plus loin dans notre reflexion et d'englober, en plus des objets techniques propres au secteur considere, l'ensemble des realites liees aux phenomenes de patrimonialisation du vivant. Cet ouvrage et les debats qu'il a suscites et qu'il suscite encore permettent de mieux comprendre la nature des processus de requalification engages par les differentes operations de mise en patrimoine.

Dans l'avant-propos de cet ouvrage, Denis Chevallier montre que la valorisation et la marchandisation du patrimoine sont devenues des leviers essentiels pour l'amenagement et le developpement des territoires (Sadorge, Chevallier et Morvan 1996). Cette nouvelle << economie du patrimoine >>, qui implique les chercheurs dans les domaines de l'amenagement et du developpement, invite selon lui a une recherche << pluridisciplinaire, ouverte sur l'horizon europeen, soucieuse de ses applications >> (Chevallier 2000 : xiii) dont l'enjeu principal serait de pouvoir << definir l'objet patrimoine a travers les categories elaborees par les acteurs eux-meraes >> (Chevallier 2000: x). L'objectif general du travail est alors d'operer une << lecture critique des pratiques des institutions confrontees a cet engouement de nos contemporains pour le patrimoine >> (Chevallier 2000 : xi). Et plus generalement de << mettre a jour les processus par lesquels une societe comme la notre recycle en permanence ses productions symboliques dans de nouveaux objets et de nouvelles valeurs >> (Chevallier 2000: xiv).

Parce que le patrimoine est devenu desormais dans nos campagnes un objet culturel, un produit de consommation et un element du cadre de vie, les auteurs estiment d'abord qu'il devrait entrainer une reevaluation des notions de nature, de sauvage ou de territoire. Le but est alors de comprendre comment les campagnes construisent la patrimonialisation. Dans cette perspective, les themes du territoire, des produits, ou de la relation a l'urbain semblent pouvoir insister sur les nouvelles formes de dialogues qui se creent entre acteurs et institutions, sur l'articulation entre biens economiques et valeurs culturelles, sur les manieres dont tiennent ensemble des espaces et des groupes sociaux heterogenes et sur les implications des nombreux acteurs sociaux engages dans la patrimonialisation (Rautenberg, Micoud, Berard et Marchenay 2000: 1-2). Une premiere distinction essentielle apparait alors entre patrimoine alimentaire et patrimoine bati, entre des produits du terroir qui voyagent et des fermes rurales beaucoup plus liees a leur terroir.

Des lors, les auteurs proposent de suivre trois directions complementaires pour analyser la patrimonialisation. Une premiere voie est tracee par la question des territoires et des enjeux politiques lies a leur definition. Un deuxieme mode d'analyse vise a recentrer la reflexion sur l'exemple des produits du terroir, qui se situent a mi-chemin entre le culturel et l'economique. Une troisieme voie de reflexion traite de la recomposition des rapports entre ville et campagne et sur la fin de leur opposition. La proximite de ces travaux et de la question des consequences de la patrimonialisation de l'oleiculture est aisement perceptible. Les actions de requalifier, d'instituer, de nommer, de revitaliser, et le fait qu'elles concernent des produits du terroir, apparaissent en particulier importants (22).

Avant de montrer comment la notion de requalification se prolonge aussi dans le registre du sensoriel, nous voudrions envisager les enjeux de l'approche que nous venons de presenter, en renvoyant a un debat recent qui a mis en cause le point de vue adopte par les auteurs de l'ouvrage Campagnes de tous nos desirs. Patrimoines et nouveaux usages sociaux (2000). Ce debat nous eclairera sur les limites de la perspective theorique adoptee ici.

Dans un article recent, les sociologues Gilles Laferte et Nicolas Renahy (2003a) estiment que l'ouvrage concerne, inspire d'une analyse constructiviste de la tradition, developpe une analyse constructiviste du patrimoine rural qui contribue a elle seule a produire du patrimoine rural. La perspective developpee par Michel Rautenberg, Andre Micoud, Philippe Berard, Laurence Marchenay et leurs collaborateurs releverait alors d'un << volontarisme scientifique de construction patrimoniale >> (Laferte et Renahy 2003a : 227) et risquerait de donner a croire a une capacite d'auto-patrimonialisation des lieux.

En reponse a cette analyse, Michel Rautenberg, Andre Micoud, Philippe Berard et Laurence Marchenay (2003) expliquent que les conditions de production de leur recherche sont suffisarament mises a jour par l'ouvrage. Le debat introduit par Gilles Laferte et Nicolas Renahy (2003a) equivaut selon eux a questionner la legitimite de leur parole, lis rappellent que l'analyse du patrimoine, fut-elle constructiviste, n'est pas la meme chose que la production du patrimoine, et que la neutralite est impossible dans la mesure ou le patrimoine releve toujours des politiques publiques qui l'instrumentalisent. En reponse a cette reponse, et pour clore le debat, Gilles Laferte et Nicolas Renahy (2003b) definissent le patrimoine comme un langage commun cree par la reconfiguration dynamique des mondes scientifique, politique et economique. Selon eux, la politique nationale institutionnalisee, dont relevent les appels d'offres de la Mission du patrimoine ethnologique, fait le lien entre les differents articles de l'ouvrage coordonne par Michel Rautenberg, Andre Micoud, Philippe Berard et Laurence Marchenay (2000).

De cerre controverse, il ressort d'abord que nous devons etre attentifs au contexte de la recherche comme a celui des acteurs. Ainsi, dans les questions patrimoniales, l'ethnologie apparait autant comme un point de vue que comme une discipline. Les conclusions que ce debat convoque restent revelatrices d'une situation de concurrence dans la definition du patrimoine et des valeurs qu'il recouvre. Des arguments economiques, politiques, scientifiques, sociaux, culturels, esthetiques, concourent a la definition du patrimoine et a sa valorisation. Ces discours permettent de requalifier spatialement, socialement et symboliquement des elements culturels, de reconnaitre a ces derniers une valeur nouvelle. Mais ces discours seraient-ils suivis d'effets si les processus de requalification ainsi definis ne s'appuyaient pas sur l'experience empirique des personnes qui les prennent en charge? Puisqu'il est question ici de produits du terroir, de tourisme et d'ouverture a l'Autre, nous allons considerer desormais les manieres dont la requalification et la transformation du sens s'appuient sur le registre sensoriel.

Requalification sensorielle et mise en tourisme

Nous avons vu comment des elements culturels peuvent etre requalifies et revalorises sur des bases spatiales, sociales ou symboliques, ce qui permet de les reconnaitre comme patrimoine et d'en faire des receptacles d'une valeur que la societe est susceptible de deplacer en fonction de ses gouts, en particulier lorsqu'elle est confrontee aux gouts des touristes. L'exemple des produits oleicoles, que nous avons choisi d'etudier, nous invite a considerer aussi bien le sens metaphorique que le sens reel du terme de gout, afin de voir precisement comment les processus de requalification lies a la patrimonialisation sont legitimes

par leur inscription dans le registre sensoriel. Nous ferons reference ici a un exemple de recherche menee sur ces questions, puis nous le mettrons en perspective de maniere plus generale.

Dans un article consacre a << La nouvelle culture du vin >>, l'anthropologue Jean-Pierre Albert (1989) montre comment peut etre legitimee une experience esthetique du vin, fondee notamment sur le rituel de la degustation. Avec l'exemple de l'exposition << La vigne et le vin >>, presentee en 1989 dans le cadre moderniste de la Cite des Sciences et Techniques de La Villette, il tente d'interroger le present d'une culture du vin, malgre la consonance souvent traditionnelle du produit. Cette culture serait determinee a la fois par une recherche d'enracinement et de traditionalite, par les innovations liees a l'entree des chimistes dans les caves et par l'evolution des gouts et des modes. Notant l'entree massive du vin dans notre culture, Jean-Pierre Albert insiste sur les strategies de legitimation qui lui sont associees. La pratique de la degustation nourrit son questionnement :

Le sens du gout, dont le langage (et aussi la philosophie) avait fait le symbole d'un discernement esthetique incapable de definir ses principes, serait-il donc aujourd'hui dote de la plus grande objectivite ? (Albert 1989: 120).

Ici, l'esthete cautionne le chimiste et le chimiste cautionne l'esthete pour aller vers une definition quantitative des qualites et des defauts du vin. Mais si la degustation est un art,

lequel des Beaux-Arts pourrait-il se vanter d'une maitrise technique aussi poussee des relations entre parametres objectifs et effets sur la subjectivite? (Albert 1989 : 120).

En fait, l'objectivation du gout dont temoigne l'experience de la degustation est basee sur un ensemble de formules de legitimation qui sont autant de figures de transfert et qui mettent en place un jeu social autour du vin: le livre devient livre d'art quand il parle du vin, des expositions associent vin et architectures d'exception, des etiquettes de bouteilles de vin sont realisees par des peintres celebres, etc. Dans ce jeu social qui se met en place, la degustation est une pratique qui releve autant de l'hedonisme que de la technique ou du snobisme, et les notions de gout physiologique et de bon gout sont etroitement intriquees. La competence du degustateur, ainsi, est basee non seulement sur le fait d'apprecier et de connaitre le vin, mais aussi sur le fait de savoir en parler et d'enrichir son vocabulaire. Le vocabulaire de la degustation mele donc evaluation objective et valorisation, et pose la question des limites d'une objectivation des categories esthetiques. En consequence, l'experience esthetique du vin comprend une large part de discours et de valorisation sociale, ce qui incite a relativiser le plaisir des sens dans l'experience esthetique.

Cet exemple, semble-t-il, permet de comprendre un peu mieux comment s'articulent experience individuelle et exigences collectives dans l'elaboration d'un produit ou d'un gout. La requalification sensorielle des produits passe par l'elaboration d'une langue specifique, d'une esthetique et d'un ensemble de discours de valorisation, qui viennent appuyer des savoir-faire et des qualifications specifiques (gouter, sentir). Dans ce processus, une culture est fabriquee a partir d'une experience partagee qui est basee sur les actions de qualifier, d'instituer et de nommer. Cela semble correspondre aux caracteres generaux de toute experience sensorielle : sentir, percevoir, nommer, memoriser, categoriser, transmettre (Candau 2000 : 6). Ces actions sont fondees sur des transferts de sens et imposent des changements d'univers de reference aux produits concernes. Elles imposent notamment la creation d'un langage adapte aux valeurs creees par la nouvelle culture (23). Pour le cas des produits oleicoles, la requalification symbolique passe par le decalque d'un modele oenologique. La mise en patrimoine induit bien le basculement d'un univers de reference a un autre. Les produits oleicoles passent d'un registre culinaire a un registre gastronomique, en meme temps que la langue de l'cenologie les contamine et en fait des realites de plus en plus complexes et de plus en plus << sensibles >> (24). La recherche porte alors sur la maniere dont les sens viennent au secours du sens pour aider a la production des valeurs.

L'exemple du vin est facilement transposable aux produits oleicoles. Dans le cas de l'apprentissage de la degustation de l'huile, les descripteurs appris par les sujets sont des acquisitions qui necessitent l'elaboration d'un vocabulaire specifique partage par un certain nombre d'individus. Les processus cognitifs qui mettent en place ce vocabulaire permettent au degustateur d'objectiver sa perception grace a des mots que d'autres degustateurs lui ont appris et/ou avec qui il les partage. Le souvenir et l'analyse des gouts sont etroitement dependants de ce processus. Ainsi, sans vocabulaire et sans concertation avec autrui le sujet ne peut progresser dans l'identification des gouts et dans leur classement (arbitraire et social). D'autre part, le degustateur etablit un lien entre les gouts de l'huile et les activites de l'oleiculteur. Ce lien permet d'identifier et de classer mentalement les saveurs, par exemple en designant comme << fruite noir >> le gout d'une huile elaboree avec des olives cueillies tardivement et stockees quelques temps avant la pression, et comme << fruite vert >> le gout d'une huile faite avec des olives cueillies tot dans la saison et rapidement pressees.

En partant de l'expression << mise en valeur du patrimoine >>, nous avons donc essaye de montrer que toute mise en patrimoine est une experience positive qui engage sur un plan economique la creation de valeur et sur un plan axiologique celle de valeurs. Pour ce faire, nous avons vu d'abord quel type de valeur est au fondement du patrimoine et quelle forme de valeur est creee par les phenomenes de patrimonialisation. Ensuite, nous nous sommes concentres sur la question des valeurs creees ou deplacees par la mise en patrimoine, a partir de la notion de requalification que nous avons declinee suivant les registres du spatial, de social, du symbolique et du sensoriel. Nos resultats tendent a prouver que la patrimonialisation est une forme d'institution de la culture basee sur la figure du transfert, sur un changement d'univers de reference des objets consideres et sur une valorisation de type linguistique. C'est ce transfert qui devient efficace dans un contexte de changement social et culturel, lorsque les regards exterieurs des touristes entrainent les references locales a se recomposer.

Conclusion

Les pages qui precedent, tant du point de vue des faits etudies que des analyses produites, donnent des elements pour comprendre ce qui se advient dans des societes ou les interactions avec les touristes vont en s'intensifiant. En Provence, les elements emblematiques du patrimoine ethnologique regional que constituent les produits oleicoles sont progressivement transformes en ressources culturelles et donnes a consommer aux regards touristiques. Coupes de leur univers de reference habituel, ces elements sont exhausses en patrimoine par les agents du patrimoine comme par les promoteurs du tourisme; ils changent de sens pour toucher un public touristique exterieur independamment de ses origines geographiques et culturelles. A la premiere etape de la patrimonialisation, qui consiste en une prise de conscience locale et en une tentative de sauvegarde des elements juges menaces, succedent les phases de la critique, durant laquelle les objets valorises dans la phase precedente sont juges stereotypes, puis une phase ultime ou le caractere patrimonial des objets est recherche en dehors de leur monde d'origine.

Les deux premieres phases de reconstruction ont permis d'elargir l'univers de reference, au point que la patrimonialisation peut etre basee desormais sur la notion de transfert. Dans le cas de l'oleiculture, cette phase apparait par exemple lorsque des comparaisons sont etablies entre le monde de l'olivier et celui du vin. Ces connexions nouvelles deplacent la patrimonialisation des objets eux-memes vers leur appreciation esthetique, selon un registre plus general et propre a etre compris par les personnes exterieures et notamment par les touristes. Ainsi, a la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, l'olive devient un simple pretexte pour parler du gout ou des sens en general. Les references au monde d'origine de l'oleiculture sont mediatisees par un systeme de references presente par des machines ludiques et interactives dans une ambition pedagogique. Des lors, le type de referenciation change et il n'y a plus de lien explicite entre les objets presentes dans le dispositif de patrimonialisation et le monde de l'oleiculture. L'objet patrimonialise entre dans un nouveau systeme de reference qui le rend disponible aupres d'un public elargi.

Ainsi, l'ouverture d'un horizon culturel donne au tourisme s'accompagne inevitablement d'une requalification des elements preexistants de la culture locale. Ces elements prennent des sens de plus en plus varies, tout en suivant des modes de valorisation unifies mise en fete et mise en exposition, principalement--pour toucher le plus grand nombre. Le processus de requalification ainsi decrit eclaire le phenomene de la mise en tourisme en ce qu'il conjugue mise en patrimoine et mise en tourisme ; il transforme certains elements cles du patrimoine regional en ressources touristiques, permet aux touristes de se les approprier, et accompagne ainsi, sur le plan des representations, les transformations des infrastructures, des equipements et de l'offre touristique en general.

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Laurent Sebastien Fournier

Universite de Nantes

(1.) Malgre la distinction operee par Davallon (1991 : 97), nous utiliserons le plus souvent comme synonymes les expressions << mise en valeur >> et << valorisation >>. Par ailleurs, nous accorderons un sens identique aux expressions << mise en patrimoine >> et << patrimonialisation >>.

(2.) Voir le rapport d'enquetes et de collectes (non publie) intitule L'huile d'olive : de la culture traditionnelle au symbole alimentaire mondialise (2002).

(3.) Respectivement rattaches au Museon arlaten et au Musee national des Arts et Traditions populaires.

(4.) Label du Conseil national des arts culinaires (1994).

(5.) Label du ministere de l'Environnement (1993).

(6.) Label cree par le Centre economique agricole de l'olivier avec l'appui de la C.E.E. (DG VI, Developpement rural).

(7.) En 1997, la vallee des Baux obtient cinq labels A.O.C. : vin rose, vin rouge, huile d'olive, olives vertes << cassees >> et olives noires << piquees >>.

(8.) Voir le rapport d'enquetes et de collectes (non publie) intitule L'huile d'olive : de la culture traditionnelle au symbole alimentaire mondialise (2002).

(9.) Id.

(10.) Voir le rapport L'huile d'olive [...] (2002).

(11.) Sur les caracteristiques des phenomenes de relance, voir Dupre (2000: 398-401). Elle en distingue trois traits recurrents : s'appuyer sur des reseaux d'acteurs dont la stabilite et l'efficacite depend parfois du succes de la relance ellememe ; reorganiser les differentes phases de la filiere pour s'emanciper de certaines contraintes ; ouvrir un registre de demonstration et de revendication propre a toucher un public elargi sur la base de references domestiques, civiques ou liees a l'opinion. Elle la concoit comine une riposte a differentes dominations (d'ordre socio-technique, economique ou classificatoire) et estime qu'elle correspond au refus d'une identite prescrite.

(12.) Ces expositions sont presentees dans La lettre de la Charereuse, no 53 (janvier-juin 2003).

(13.) Voir L'olivier, le don de la Mediterranee (1999).

(14.) C'est dans un sens similaire que Dupre (2000 : 498) considere les processus de relance et de requalification comme des manieres d'ouvrir les objets requalifies a un sens nouveau : la relance permet alors a ces objets de toucher un public elargi.

(15.) Jeudy (1999: 8) reprend cette perspective de Sigmund Freud.

(16.) A partir de l'exemple du land-art, Jeudy (1999 : 136) va jusqu'a considerer le paysage comme un ready-made utilisable par l'art contemporain. Il cite le philosophe italien Georgio Agamben : << L'art est devenu nature, et la nature est devenue art >>, et se refere a Nietzsche : << Apres la mort de l'art, la vie est une oeuvre permanente >> (Jeudy 1999: 177).

(17.) Malgre le precedent notable que represente Quatremere de Quincy lorsqu'il estime en 1796 que la conservation, en privant les objets de leur environnement et de leurs usages sociaux habituels, revient de fait a une destruction.

(18.) Cette distinction, fondatrice chez Karl Marx, avait ete introduite au XVIIIe siecle par Adam Smith et a alimente la plupart des etudes classiques en sciences economiques.

(19.) L'auteur renvoie ici a Mauss (1950 [1924] : 224) qui releve chez les Kwakiutl l'existence d'objets de cuivre qui ne sortent pas des familles et dont les objets de cuivre echanges lors des potlatch ne seraient que les satellites.

(20.) Maurice Godelier fait ici reference a la notion de hau, ou << esprit de la chose donnee >> chez les Maoris. C'est cette meme notion de hau qui fonde l'analyse des echanges chez Mauss (1950 [1924]).

(21.) Voir supra notre etude de cas de la rehabilitation d'une oliveraie a Villeneuveles-Avignon. Voir aussi, sur le cas d'une oliveraie rehabilitee a Manosque (Sadorge, Chevallier et Morvan 1996 : 16).

(22.) Dans cerre perspective, il serait interessant de comparer le dossier de l'oleiculture avec ce qui a ete dit d'autres produits valorises socialement et symboliquement, comme le champagne (Brochot 2000) ou le foie gras (Coquart et Pilleboue 2000).

(23.) Voir les exemples de classification des odeurs donnes par Candau (2000 : 143-147).

(24.) Denommer une realite linguistiquement, c'est l'identifier. La langue peut donc etre consideree comme le premier operateur patrimonial.
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Author:Sebastien Fournier, Laurent
Publication:Ethnologies
Date:Sep 22, 2010
Words:15742
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