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Mettre en scene l'alterite : strategies, enjeux et contraintes. Le point de vue des <> en milieu urbain.

CES VINGT-CINQ DERNIERES ANNEES, de nombreux travaux relevant de disciplines differentes (sociologie, anthropologie, geographie, histoire) et travaillant sur des objets divers (migrations, tourisme, economie informelle, entrepreneurs etrangers) ont mis en exergue la dimension ethnique comme ressource et vecteur d'identification dans les pratiques de consommation et le quotidien des rapports entre groupes sociaux. Le gout affirme des clienteles de toutes origines pour les biens des cultures autres, la formation de centralites commerciales et minoritaires (2) comme la banalisation de differentes expressions consacrees <<tourisme ethnique>>, <<produits ethniques>>, <<mode ethnique>> en temoignent. L'anthropologue Anne Raulin ne s'y trompait pas lorsqu'elle affirmait en 2000 que <<l'ethnique est devenu quotidien>> (3).

Reconnaitre que <<nous consommons tous ethnique>> presente toutefois un risque methodologique : celui de nous faire oublier que ces pratiques de consommation s'appuient en amont sur des fabriques d'identites qui se realisent en situation et dans la relation a l'autre. Comment se realisent un decor, une apparence, un style ethnique dans la ville? Quelles ressources symboliques sont mobilisees a cet effet? Dans quels contextes et situations relationnelles ces interpretations et realisations prennent-elles place? En quoi ces pratiques preparent-elles la rencontre sociale? Enfin, quels roles jouent les commercants etrangers dans ce theatre de la ville-monde?

Cet article interroge les pratiques de presentation de soi dans le cadre de l'activite commerciale, du point de vue des interactions entre des commercants (4) originaires de l'Afrique subsaharienne et des acheteurs francais. Repartir des situations de copresence et de ce qui s'y joue oblige le chercheur a se departir de la question de la generalisation de l'ethnique au profit des usages que les acteurs sociaux font des categories d'identification en situation.

Pour mener a bien cet objectif, nous avons conduit une enquete contextualisee a l'echelle regionale dans des villes moyennes francaises, et mobilise une ethnographie multisituationnelle (5). L'approche ainsi definie visait a explorer les mondes marchands africains regionaux, c'est-a-dire la maniere dont les commercants africains travaillent ensemble dans des espaces-temps situes, definissent un territoire de vente, entrent et sortent de ces mondes (6).

Pour eclairer ces pratiques, nous prendrons appui sur une description ethnographique de trois situations urbaines et interactionnelles : marche forain, marche associatif, marche de festivals (7). Le choix de ces situations n'est pas arbitraire, mais eclaire les jeux qui s'operent entre maintien et fluidite des frontieres identitaires, permanence des stereotypes et bricolage culturel, marges de manceuvre et contraintes. Nous pensons en effet que les marches sont des observatoires pertinents du travail de construction de l'identite et de l'alterite en milieu urbain, car ils se presentent a la fois comme des situations de copresence ou l'egalite sociale est mise en scene, comme des occasions sociales a partir desquelles les acteurs sociaux manipulent des categories ethniques et des stereotypes culturels pour communiquer. Avant d'approcher la description ethnographique, nous presenterons brievement le cadre d'analyse des phenomenes etudies, ses donnees historiques et territoriales.

Pour une posture ethnographique de l'alterite

Aborder la question de l'ethnique par la problematique generale des commerces dans la ville n'est pas en soi une perspective nouvelle. Le commerce ethnique devient un objet de recherche dans les annees 1970 et 1980. Diverses etudes sont tout d'abord menees dans les pays anglo-saxons sous le terme d'ethnie business (Light 1972; Portes 1999) puis dans les pays europeens sous les termes d'entrepreneuriat (8) et de commerce ethniques (9). A partir de la fin des annees 1990, les recherches consacrees a cette thematique, aux prises avec un contexte de circulation migratoire, connaissent un tournant. Le commerce ethnique acquiert dans ce meme temps une forte visibilite et recouvre des realites sociales diverses. Dans ce cadre, un nouveau cycle de recherches interdisciplinaires se developpe, reorganisant les reflexions sous l'angle des reseaux socioeconomiques et des transformations sociospatiales. Outre leur position critique a l'egard des approches culturalistes, les recherches francaises ont en commun de souligner le role decisif des petits commercants et entrepreneurs etrangers dans les dynamiques urbaines et identitaires (Hassoun 2005; Ma Mung 2006). A ces fins, elles abordent l'histoire sociale et personnelle des commercants etrangers (Zalc et Bruno 2004), la production spatiale de centralites commercantes (Raulin 2000; Battegay 2003), le developpement de <<nouveaux cosmopolitismes>> (Tarrius 2000), de nouvelles mobilites et activites commerciales (Peraldi 2002). Pourtant, peu de travaux (Ma Mung 1994, 2006) s'attardent aujourd'hui encore sur les procedures interpretatives des commercants etrangers, les enjeux et les effets de la mobilisation de l'ethnique dans les processus de categorisation et d'acquisition de la reconnaissance. Cette perspective de recherche qui implique d'interroger la dimension operatoire du referent ethnique dans le quotidien de l'activite commerciale suppose de ne plus envisager l'ethnique comme une appartenance symbolique donnee prealablement a l'interaction, mais de considerer au contraire l'ethnique comme une realisation situationnelle et un account (10), c'est-a-dire une ressource interpretative, une competence reflexive et un registre d'action. Autrement dit, comment et dans quelles situations les vendeurs africains jouent a etre ou ne pas etre des acteurs ethniques?

Ce changement de perspective, appuye sur une activite de decentrement des regards--propre a la demarche ethnographique--est la condition, nous semble-t-il, de toute etude sur le travail de construction de l'identite et de l'alterite. Car elle amene, d'une part, le chercheur a evacuer la question des identites primordiales pour s'attacher a la maniere dont les acteurs sociaux accomplissent une representation, se reapproprient des signifiants culturels et cooperent. Car elle permet, d'autre part, d'acceder a ce qui se passe en situation entre les participants de l'echange et qui demeure bien souvent masque par la quotidiennete des pratiques de consommation. En somme, la demarche ethnographique invite simultanement a retourner au quotidien, a rompre avec les logiques sociales ordinaires de la naturalisation du metier et de la consommation ethnique. C'est en ce sens que nous affirmons que la posture ethnographique est une posture inversee.

Formation d'un marche ethnique en France

L'emergence en France d'un marche de la consommation des produits ethniques marque la reconnaissance tardive du role des minorites dans la ville en tant que consommateur et producteur. il se rapporte d'une part a une multitude de facteurs internes et externes qui decouvrent les changements qui ont cours a partir des annees 1980 dans la diversification des formes d'insertion socioeconomique des immigres (11). il se rapporte d'autre part a un changement dans la place qu'occupe l'Afrique en tant que representation et <<fournisseur de signifiants>> (Sylvanus 2002 : 128) dans l'imaginaire planetaire. La culture devient un creneau economique porteur dans le contexte de la globalisation et les migrants africains de nouveaux acteurs dans le developpement de cette niche professionnelle.

Histoire des dynamiques commerciales africaines en Europe et en Amerique du Nord

Cet eclairage porte sur les initiatives africaines contemporaines masque toutefois l'anciennete de leur ancrage et les formes inedites de leurs configurations spatiales. Ces initiatives sont en effet signalees en France dans la ville de Marseille a la fin des annees 1940 avec les reconversions professionnelles des anciens marins ressortissants de l'Afrique occidentale francaise devenus cafetiers, restaurateurs, hoteliers (Bertoncello et Bredeloup 2004). Elles se developperont ensuite a la fin des annees 1960 avec la venue des premiers colporteurs senegalais qui initient dans les rues des grandes agglomerations urbaines (Paris, Marseille, Strasbourg par exemple) un commerce d'art et d'artisanat africains. Pendant vingt ans, les commercants senegalais vont en effet detenir le monopole du commerce africain en France. A partir des annees 1980, ils vont etre rejoints par des femmes, des etudiants, des refugies issus de differentes origines nationales (Togo, Cote d'ivoire, Cameroun, Ghana, etc.) qui vont investir de nouveaux secteurs (commerce de la culture, des soins de l'apparence, de la gastronomie exotique, de la contrefacon, etc.) et de nouveaux espaces urbains (marches, boutiques, places marchandes transfrontalieres, etc.) (Hily et Rinaudo 2003; Sengel 2000). A la fin des annees 1980, ces initiatives participent non seulement a l'internationalisation des villes, en s'ouvrant a des clienteles et a des marchandises diverses, mais contribuent egalement au developpement d'un commerce international. De sorte que ces initiatives n'ont plus grand-chose a voir avec les commerces ethniques de proximite. Alors que le sociologue francais Gerard Salem (1981) observe le deploiement de ces initiatives sur l'ensemble du territoire national, l'anthropologue americaine victoria Ebin (1993) decouvre de son cote le developpement de nouvelles strategies d'implantations commerciales appuyees sur des reseaux sociaux internationaux : de Dakar a New York en passant par Hong Kong et Dubai.

Aujourd'hui, les recherches menees sur les commercants et entrepreneurs d'Afrique subsaharienne poursuivent ces mises a jour. La France n'est plus une destination privilegiee pour ces migrants. Les Etats-Unis d'Amerique, l'italie, le Maroc occupent desormais une place importante tant dans les trajectoires migratoires que dans les perceptions sociospatiales des migrants. La ville de New York devient un haut lieu de l'approvisionnement en produits electroniques et cosmetiques (Ebin et Lake 1992; Stoller 1996) tandis que les places marchandes de Casablanca, Naples et Manhattan rivalisent desormais avec celles de Marseille et de Paris. Ces modifications dans les strategies d'implantation commerciale s'accompagnent de changements dans les profils sociaux et les pratiques. Les commercants senegalais investissent tous les creneaux de l'economie formelle et informelle : de la vente a la sauvette au colportage, en passant par le commerce sedentaire et l'import-export. Les femmes s'engagent dans les creneaux de la restauration exotique, des produits cosmetiques, de la maroquinerie, de l'or plaque et du textile (Bava 2000; Sengel 2000). Quant aux jeunes, ils tentent leur chance dans le commerce des bricoles et de la contrefacon. Les recherches anglo-saxonnes et francaises (Pian 2005; Bouly de Lesdain 1999) menees sur les commercants africains dans des contextes urbains varies (New York, Dakar, Marseille,

Paris, Vintimille, etc.) illustrent ces glissements d'une reserve a une appropriation symbolique de l'espace urbain, d'une economie de proximite a une economie internationale, d'un commerce specialise a un commerce a multiples facettes. Ces changements dans la nature et le creneau des activites deployees laissent toutefois penser que tous les migrants africains peuvent s'engager dans le commerce et que tous les produits se valent, <<money has no smell>> pour reprendre l'expression de Paul Stoller (2002). Dans notre situation ethnographique, ce n'est pas le cas. Le capital relationnel, les competences de circulation, les capacites d'adaptation et d'anticipation, l'experience de l'alterite, le sexe, les roles tenus dans les autres situations sociales ainsi que la dimension symbolique delimitent les conditions et les orientations possibles de l'activite commerciale.

Des quartiers d'immigration aux situations regionales : presentation de la situation de terrain

Dans la region Poitou-Charentes, nous retrouvons ces initiatives africaines a la difference pres qu'elles demeurent majoritairement invisibles : absence de quartiers labellises et de centralite commerciale, infrastructure commerciale maigre (12) ainsi que presence migratoire numeriquement faible (13), intermittente et dispersee. Travailler a l'echelle d'une region a forte dominance rurale, en marge des carrefours migratoires, dotee de surcroit d'une faible proportion d'immigres n'est pas exempt de certaines difficultes. Cela presente neanmoins l'avantage d'interroger les outils methodologiques dont nous disposons pour observer les presences et les initiatives etrangeres dans la ville. Etudier des initiatives migrantes moins visibles en repartant des espaces frequentes et des situations urbaines de copresence permet de considerer la question de l'heterogeneite sociale et culturelle.

Des profils, des pratiques et des engagements varies

Originaires de differentes societes d'Afrique subsaharienne (Togo, Senegal, Burkina Faso, Cote d'Ivoire, Cameroun, Ghana), les commercants rencontres presentent des profils varies en regard de leur age (25-55 ans), de leur presence dans l'espace regional (2 a 15 ans), de leur statut et de leur situation matrimoniale (marie, celibataire, en couple mixte). Si les femmes sont peu nombreuses dans la vente ambulante par rapport a la presence masculine, durant l'ete ces distinctions entre les roles se brouillent, celles-ci quittant leur domicile et leur boutique pour investir les marches festivaliers et associatifs.

Arrives en France a la fin des annees 1980 et 1990 dans des conditions et pour des raisons diverses (mariage, etude, reseaux relationnels), ces hommes et ces femmes font le choix a un moment donne de leur cycle de vie de s'engager dans une carriere commerciale. Nous pensons a la suite des travaux d'Axel Honneth (2004) que ces engagements ne visent pas seulement l'acquisition d'un emploi, d'un statut et d'un revenu. Ils visent aussi l'acquisition d'une reconnaissance sociale. L'attention portee aux justifications sociales des migrants montre en effet que l'engagement dans une carriere commerciale revet des significations plurielles. Nous pouvons distinguer trois profils de vendeurs : ceux qui s'engagent dans le commerce pour lutter contre l'absence d'emploi et refuser le travail precaire; ceux qui choisissent de travailler dans le commerce par souci d'independance economique; ceux enfin qui cherchent par le biais du commerce a s'affirmer et se realiser. L'engagement dans une carriere commerciale se revele des lors plus complexe qu'il n'y parait : il ne se reduit ni a un choix par defaut, ni a une opportunite accessible en raison des ressources culturelles dont sont porteurs les acteurs sociaux.

En outre, ces hommes et ces femmes diversement qualifies et engages cumulent differemment les activites professionnelles : les uns concoivent le commerce comme leur activite principale, les autres comme une activite transitoire. Les uns s'investissent exclusivement dans la vente ambulante, les autres enchainent les activites economiques (interimaires l'hiver et commercants l'ete), les statuts (vendeur et grossiste, commercant et artiste). Les uns frequentent principalement les marches forains dans un secteur geographique circonscrit a la ville de residence, les autres investissent les marches festivaliers et associatifs disperses dans l'espace regional, national et europeen. Enfin, les uns se specialisent dans la vente ambulante de <<bricoles>>, qui propose sur les marches forains des produits de consommation ordinaire (maroquinerie, accessoires et bijoux) a une clientele locale, pendant que d'autres se reorientent vers le commerce de <<bazar>> (biens de consommation de l'imaginaire reggae par exemple) et le commerce de la culture africaine (tissus, artisanat, instruments de musique, mobilier, jeux, cuisine, danse) qui proposent dans des lieux marchands diversifies (marches de festivals, marches associatifs, boutiques) des produits de consommation fabriques en Chine, en Italie et/ou importes de pays africains a destination d'une clientele touristique, jeune et multiculturelle.

La comprehension des specialisations commerciales ne se reduit toutefois pas a la simple prise en compte des elements de competition de l'espace, de complementarite commerciale ou de hierarchisation professionnelle interne. Ce qui laisserait penser, si nous prenons l'exemple des commercants senegalais, qu'au dernier venu est attribuee la place de vendeur de <<bricoles>> sur les marches forains. Ce qui laisserait egalement penser que devenir commercant suppose un parcours lineaire qui evoluerait de la vente informelle a la vente formelle sur les marches ou en boutique. Cela n'est pas faux mais cela omet de considerer les marges de manceuvre des migrants, leurs projets personnels et ce qui se joue dans les coulisses des scenes urbaines. Il en va de meme pour les espaces de vente. Nous ne pouvons correctement apprehender les formes de spatialisation des initiatives commerciales sans considerer conjointement l'histoire des places marchandes investies et la signification que les migrants donnent a la mobilite spatiale. L'etude des itineraires marchands montre que travailler dans l'espace regional permet aux migrants africains de passage de combler les vides sur un agenda saisonnier charge et de marquer une pause sur la route des marches festivaliers. Tandis que cela permet pour d'autres, les migrants africains residents par exemple, de construire provisoirement leur place dans la societe locale et d'experimenter (pour les mieux dotes) une nouvelle temporalite de vie entre ici et la-bas. <<Bouger>>, <<ne plus brader sa culture>>, <<ne pas vendre n'importe quoi, n'importe comment, n'importe ou>>, <<savoir etre la>>, ces expressions issues de nos conversations avec les commercants africains sont aussi des valeurs distinctives a considerer pour eclairer leurs frequentations des espaces marchands et leurs styles commerciaux.

Cette heterogeneite des profils, des pratiques et des engagements rappelle, somme toute, l'histoire plurielle de l'immigration africaine en France ainsi que les changements en cours dans les orientations professionnelles et les projets personnels (Barou 2002; Quiminal et Timera 2002). Elle decouvre egalement que ce que ces commercants d'un jour ou de longue date ont en commun ce n'est pas tant <<leur apparente appartenance>> que leurs competences a s'adapter a une demande, a endosser leur role de vendeur, a investir l'espace public, a prendre place dans la ville.

Etude des strategies de presentation de soi dans trois aires situationnelles

Pour eclairer ces competences, nous pouvons considerer la maniere dont les acteurs interpretent leurs roles en fonction des situations marchandes dans lesquelles ils se trouvent. Pour commercer, les vendeurs doivent tout d'abord s'engager dans la situation urbaine d'un point de vue physique, relationnel et dramaturgique. Leur travail consiste a veiller au bon deroulement de la transaction marchande, laquelle necessite de la distance civile, une maitrise des impressions, du sens commun partage, la mise en ceuvre d'une communication. En d'autres termes, s'engager dans une situation urbaine et commerciale suppose de s'exposer, de se mettre en scene, de s'allier, parfois de ceder de soi, bref d'accepter d'etre autre (Goffman 1973). Seulement, on ne se met pas en scene n'importe comment dans l'espace public marchand. Les situations etudiees ont ceci de particulier qu'elles sont marquees par une invisibilite-visibilite ethnique actualisee par l'espace public, la transaction marchande et les presentations de soi. Pour elaborer une representation de soi qui demeure accessible aux autres, les commercants africains selectionnent des traits d'identification, assimilent les attentes des acheteurs et puisent dans des ressources symboliques disponibles a tous les niveaux, du global au local. Le <<decor>> (les elements sceniques perceptibles du dehors, l'etalage, l'exposition des marchandises par exemple) et

la <<facade personnelle>> (les signes distinctifs, l'apparence vestimentaire, les attitudes corporelles et verbales mais encore l'age, le sexe, l'origine geographique et culturelle, etc.) forment le dispositif symbolique de la transaction marchande, qui fixe la definition de la situation. L'observation de ce dispositif symbolique decouvre deux postures identitaires principales : une posture de dissimulation qui vise a contourner les stereotypes culturels par une mise en conformite de l'apparence et une posture d'affirmation de la difference qui vise a revaloriser la culture et a essentialiser l'ethnicite en renouvelant les stereotypes.

La mise en scene d'une apparence <<locale>>

Sur les marches forains regionaux (14), les commercants senegalais sont peu nombreux, une dizaine tout au plus. Presents depuis une dizaine d'annees dans les villes regionales, ils proposent principalement des <<bricoles>>, c'est-a-dire de la marchandise ordinaire. Vetus de jeans, de baskets et de casquettes, les commercants senegalais se tiennent derriere leurs etals a mi-distance des clients, attendant que ces derniers s'engagent dans l'interaction. Cette posture corporelle et identitaire leur permet de construire un autre rapport a l'autre et plus encore une autre representation de soi, qui refuse les stereotypes culturels et affiche la reussite de l'integration. Ces postures ne sont pas libres, mais contraintes par les codes de conduite en vigueur sur les marches forains et les representations de l'alterite. Sur les marches, le consommateur est en effet libre de fouiller, de toucher et de regarder les marchandises sans acheter. Ce qui justifie la position d'attente du vendeur. Cette position peut egalement s'expliquer au regard des representations sociales accolees aux commercants africains. Ces derniers sont generalement percus comme des vendeurs <<roublards>>, <<accrocheurs>> <<baratineurs>> dont il faut apprendre a se mefier.

Denommes variablement dans les discours ordinaires par les termes de <<goulou-goulou>>, <<bana bana>>, <<doudou>>, les vendeurs africains apparaissent unanimement comme des experts du marchandage, des <<rois de la vente>> qui gagnent toutes les parties de l'echange marchand pour peu que l'on s'y engage. Les strategies d'evitement sont alors de mise du cote des acheteurs. En se tenant a distance, en <<laissant faire le client>> pour reprendre leurs termes, les commercants senegalais contredisent ces images globales et locales que nous avons de l'autre, et tentent par la meme occasion de se faire respecter. De sorte que la figure du commercant senegalais <<reserve>> et <<integre>> supplante desormais celle du commercant senegalais <<roublard>>. Il en est de meme lorsqu'ils refusent de rendre la familiarite et de pratiquer le marchandage. Ainsi, en privilegiant la posture de la dissimulation, les commercants senegalais demontrent leur maitrise des usages republicains de l'espace public marchand, leur capacite a anticiper les effets induits par l'ethnicisation des rapports sociaux, leur volonte de riposter aux impositions symboliques des roles ainsi que leurs valeurs (respect de la liberte de l'acheteur). Nous comprenons des lors que les migrants ne sont pas des protagonistes mineurs dans la production d'une image de ce qu'ils sont et de ce qu'ils ne sont pas. Pris sous le regard des autres, les vendeurs se retrouvent a affirmer ce qu'ils ne sont pas, en l'occurrence des vendeurs ethniques, pour affirmer ce qu'ils sont, des semblables. De la sorte, ils participent a la definition de la situation.

Conscient des attentes et des stereotypes culturels portes par les individus, acheteurs-touristes potentiels, le vendeur refuse ici de faire intervenir l'appartenance ethnique dans la relation sociale au risque d'interrompre la transaction marchande. La ou le vendeur desarme quelque peu l'acheteur, c'est qu'il lui demontre--par ses postures corporelles et identitaires et par son attitude commerciale--qu'il vend de la marchandise ordinaire, selon des techniques de vente ordinaires (a savoir que sur un marche forain, les prix sont affiches et non negociables) mais a des prix avantageux. Le vendeur ne cherche donc pas a depayser l'acheteur, mais a le positionner dans un ordre marchand. La relation de marche a ceci de specifique, selon Michele de La Pradelle (1996), qu'elle repose sur la neutralisation des identites. De sorte que l'etrangete ne rime plus ici avec <<authenticite>> mais avec <<bas prix>>. Seulement, cette strategie commerciale n'est qu'une strategie parmi d'autres en ce sens qu'elle ne recoit pas l'adhesion de tous les vendeurs et qu'elle se transforme sous l'effet des situations et des marchandises vendues. Il en va de meme pour les rapports sociaux etablis. Ils ne valent que dans certaines situations donnees. La situation etudiee amene plus largement a se demander ce qui se joue en amont et en aval de l'interaction; sachant que dans la transaction marchande comme dans la transaction touristique la rencontre sociale repose--au depart du moins--sur une attribution reciproque des identites et des roles sociaux, une mise en spectacle ainsi qu'une mise en scene du respect conventionnel (Auge 1994; MacCannell 1976; Brown 1999; Ma Mung 2006).

La mise en scene d'un style ethnique

Sur les marches africains, a la difference des marches forains, les commercants africains mettent en scene un style ethnique adapte a la situation dans laquelle ils se trouvent. Ces marches associatifs labellises a partir des marchandises commercialisees et des appartenances nationales des vendeurs copresents se tiennent une fois par an dans des communes rurales definies et regroupent en moyenne une trentaine de commercants qui sont aussi, le reste de l'annee, etudiants, grossistes, importateurs, interimaires, restaurateurs et artistes. Dans ces lieux deterritorialises ou l'on se retrouve pour consommer la culture de l'autre (sur les marches africains, on ne trouve que de l'artisanat africain), certains font le choix scenographique de revetir l'habit traditionnel. Dans cette situation commerciale, l'apparence vestimentaire est une ressource symbolique dans laquelle les vendeurs puisent pour produire une correspondance entre l'imaginaire folklorique et la marchandise commercialisee. <<Pour que le produit vendu soit typique, le vendeur doit l'etre aussi. Selon la logique des apparences propre a la rhetorique publicitaire, l'habit du moine fait toute la qualite du fromage>> (de La Pradelle 1996 : 195). Transpose a la situation etudiee, l'habit traditionnel contribue a construire la credibilite du vendeur et a garantir <<l'authenticite>> du produit vendu. Ce choix scenographique souligne la capacite des acteurs a manipuler les codes culturels de l'apparence selon les situations urbaines et revele une rupture de representation dans l'espace regional. Le commercant africain n'est plus un commercant <<reserve>> mais un animateur, un <<accrocheur>>. Toutefois, la figure publique du commercant etranger que les acteurs contribuent a produire dans cette situation demeure tout aussi <<normalisante >> que la premiere. D'une part, parce qu'elle couple difference culturelle et folklore et, d'autre part, parce qu'elle repond aux politiques locales qui operent a partir des festivals, l'importation <<chez soi>> de la culture de l'autre. La contrepartie de ce jeu creatif apparait des lors plus problematique. En revetant le <<boubou>>, les commercants africains contribuent a la fois a la valorisation de la culture et au maintien des stereotypes culturels. Comme le souligne Jacqueline Costa-Lascoux (2001), la revalorisation de la culture qui semble operer a travers la mise en scene de la difference n'est qu'un masque qui contribue a actualiser une definition ethnicisante des rapports sociaux. Mais l'auteure ne nous dit pas comment, en manipulant les referents de l'africanite, ils se reapproprient un pouvoir symbolique. Aussi, en jouant la carte de l'exotisme oculaire et en s'accommodant des representations occidentales de la culture africaine, les vendeurs contribuent effectivement a actualiser les categories de l'alterite, mais ils contribuent egalement a deplacer les frontieres symboliques.

Fabriquer de l'authenticite

Si <<depayser la culture pour la montrer>> est un moyen pour ruser avec les contraintes de la mondialisation qui ne contrarie pas toujours les regards ethnocentriques contenus dans les regards ordinaires, il ne faut pas omettre que pour montrer de la culture authentique, les <<depayses travaillent sur la sortie de leurs habitudes>> (Clement 2005 : 195). Sur les marches africains et de festivals, nous observons que certains commercants portent de larges vestes en bogolan au-dessus de leur jean, troquant ainsi l'habit traditionnel contre le vetement hybride. De leur cote, les acheteurs se parent de pantalon en tissus-pagnes, portent des tresses mechees, s'ornent de colliers en cauris et se soignent au karite. De ce point de vue, l'apparence vestimentaire marque l'appropriation d'elements culturels partages et bricoles. Habituellement objet de prestige et/ou habit principal, le tissu africain obeit ici a une autre logique de qualification, en devenant le symbole populaire d'une identite culturelle africaine sous et par le regard de l'autre. Aussi, dans cette situation, l'apparence vestimentaire eclaire bien plus les frontieres symboliques entre les commercants africains qu'entre les commercants africains et les acheteurs, c'est-a-dire entre ceux qui partagent avec les marchandises vendues une proximite imaginee et ceux qui ne la partagent pas. En jouant avec les modes de representation des apparences sur les scenes publiques marchandes, les vendeurs africains rehabilitent la variation des presentations de soi et du meme coup la diversite des figures de l'etranger dans la ville; tandis que les pratiques des acheteurs marquent le retour du corps dans l'imaginaire social de la culture.

Produire une communaute culturelle de circonstance

Si la difference culturelle est affaire d'interaction, il reste encore a se demander comment les commercants africains gerent cette difference dans les situations de copresence. Pour que le marche en tant qu'espace social puisse exister, il importe en effet qu'une cohesion sociale s'etablisse (Becker 1988; Hassoun 2005). A ces fins, les vendeurs actualisent une definition culturelle de la communaute qui leur permet de dialoguer avec tous ceux qui se trouvent impliques dans la situation, vendeurs, acheteurs et placiers. Cette actualisation se donne a voir dans les discours des vendeurs et les pratiques de sociabilite. Sur les marches africains, les migrants utilisent la categorie ethnicoraciale d'<<Africains>> pour se reconnaitre et se faire reconnaitre. Produite de l'exterieur avant d'etre reprise de l'interieur, la categorie << Africains>> marque dans cette situation la revalorisation en cours d'une identite africaine generique en puisant dans la logique du branchement, c'est- a-dire dans une logique de l'interconnexion et une operation de croisement des cultures. <<C'est en se pensant ou en se reflechissant dans les autres que l'on conforte le mieux sa propre identite>> (Amselle 2001 : 10). En se reappropriant les signes de l'africanite, les acteurs contribuent a produire localement une alterite qui repose moins sur le partage des traits culturels que sur une norme de conduite. L'Afrique est un concept <<a geometrie variable >> <<qui appartient a tous ceux qui veulent s'en emparer, se brancher sur elle >> (ibid. : 15). Cette alterite que l'on peut qualifier de <<mediatrice>> selon les termes de Marc Auge (1994) a pour fonction de pacifier les relations sociales et de mettre en suspens, le temps du marche, les differences sociales entre les vendeurs et les acheteurs. Ce qui rend l'alterite mediatrice performante c'est le contexte rituel dans lequel elle s'inscrit et le traitement qu'elle engendre des identites sociales. L'activite rituelle (ici les salutations qui prennent place en amont de la transaction marchande) introduit de la mediation et contribue a vehiculer une alterite relative a l'evenement marchand, fondee sur la mise en scene d'une identite africaine partagee. Seulement personne n'est dupe. Cette mise en scene d'une communaute africaine ouverte, solidaire et <<totale >> n'est qu'une parade destinee aux acheteurs en quete d'exotisme. Elle est avant tout affaire de competences, d'interaction et donc de situation. En ce sens, c'est une tactique collective de mise en scene de soi, un moyen de participer a ce que Jean-Loup Amselle (2001) denomme le forum international des identites. Cette pratique institutionnelle de la duperie est indispensable au bon deroulement du marche africain.

Se lier en se nourrissant

Sur les marches de festivals (15),, les commercants ne s'autodesignent plus comme <<Africains>> mais comme <<Senegalais>>. L'usage de la categorie << Senegalais>> seconde ici les diversites regionales au profit de la solidarite ethnique. Les salutations appuyees sur le marqueur de la langue (le wolof) et plus encore l'echange de nourriture marque par la consommation d'une alimentation traditionnelle (riz au gras, poulet yassa et thieboudienne) ont pour fonction d'ouvrir et d'entretenir les relations sociales entre les commercants senegalais copresents, d'egaliser fictivement leur position (tous les vendeurs consomment la meme nourriture dans un meme espace-temps) et de contourner les logiques de concurrence. Durant l'annee, les pratiques commerciales des Senegalais residents dans l'espace regional sont autoregulees par une logique territoriale qui requiert de se separer pour commercer et qui se traduit par les expressions suivantes : <<a chacun son marche>>, <<a chacun son secteur>>. Sur les marches de festivals, cette logique territoriale ne fonctionne plus, car les possibilites de commercer sont ouvertes a tous ceux qui savent ruser avec les conditions administratives et les relations sociales. De sorte que sur les marches de festivals, les commercants senegalais residents se retrouvent a travailler avec des commercants saisonniers d'autres villes francaises, qu'ils ne connaissent pas. Par consequent, ces pratiques de sociabilites sont adaptees a la situation urbaine. La solidarite ethnique dont il est ici question n'est pas une solidarite inherente aux vendeurs senegalais, elle n'est pas non plus improvisee mais contextualisee, c'est-a-dire une ressource symbolique disponible du fait du nombre de commercants senegalais presents dans la situation et exploitee pour faire face aux contraintes de la situation et a la hierarchisation des rapports sociaux. Les marches de festivals ont en effet ceci de specifique qu'ils s'etalent sur plusieurs jours et s'organisent en deux territoires distincts, un territoire <<in>> reserve aux commercants francais et aux <<grands>> commercants senegalais; un territoire <<off>> declasse et negocie par les <<petits>> commercants senegalais avec l'accord des placiers. Dans ce contexte, la mobilisation d'une identite senegalaise de reference mise en scene pour soi et non plus pour les autres, et activee par les pratiques de consommation alimentaire, permet aux commercants de riposter a la situation d'inegalite, en negociant leur visibilite et en se solidarisant. Cette mise en scene d'une identite collective releve moins d'une strategie que d'un savoir re-localiser un temps de la vie communautaire dans une situation de passage ou les relations sociales quotidiennes sont provisoires. Mais la encore, ces pratiques qui affichent une forte solidarite interne masquent l'ambiguite des relations internes, notamment entre les jeunes et les anciens.

Dans les coulisses des scenes urbaines

Il serait aise mais neanmoins hasardeux d'en conclure qu'en reprenant les conceptions normees de l'alterite, les migrants africains acceptent de se plier aux assignations sociales qui leur sont faites au risque de confondre interpretation et revendication. Dans les coulisses des mises en scene, des sentiments differentiels de reconnaissance sociale se decouvrent. L'etude des usages des categorisations permet de rappeler que les categories de l'alterite ne varient pas seulement avec les situations et les contextes urbains, mais aussi a l'interieur des groupes sociaux et culturels. Dans les situations etudiees, l'alterite ne renvoie pas seulement a une figure d'identification generique de type <<Nous autres les Africains>> ou bien encore <<Nous autres les Senegalais >>. Dans ces situations de copresence, la rencontre de l'autre introduit egalement une differenciation de type <<Nous autres les Africains, nous ne sommes pas que des Senegalais>>, <<Nous autres les saisonniers nous ne sommes pas des routiniers>>, <<Nous autres les commercants occasionnels nous ne sommes pas des hommes d'affaires>>. Ces differenciations socioeconomiques remodelees dans les situations d'immigration s'expriment dans les styles vestimentaires (jean contre boubou), les techniques de vente (informer contre marchander), le choix des marchandises commercialisees (artisanat de qualite contre artisanat touristique) et des espaces urbains (marche de festivals contre marche forain). Ces differenciations montrent par ailleurs que si l'opposition classique entre <<Nous>> (Africains) et <<Eux >> (Europeens) perdure dans certaines transactions marchandes, elle ne permet pas de saisir les relations sociales entre les vendeurs copresents (Lamont et Bail 2005). La conversation informelle qui s'instaure entre une commercante d'origine togolaise et une commercante d'origine senegalaise sur le marche africain de Cozes, le 1er avril 2002, illustre les tensions identitaires produites par les formes urbaines de la copresence, une copresence qui prend place sous le regard des autres et qui demande aux participants de prendre position dans le jeu de l'alterite interne et externe :

--vendeuse 1 : <<En fait, tu n'as pas grossi, mais c'est ton boubou qui ne te va pas. Le jean te va beaucoup mieux.>>

--vendeuse 2 : <<Moi, je ne suis pas complexee par mes origines, on reste ce que l'on est alors je ne vois pas pourquoi je devrais porter le jean plus que le boubou.>>

Cette conversation demontre que les mises en scene des apparences ne sont pas seulement destinees aux autres (l'autre vendeur, l'autre acheteur). Elles visent aussi l'affirmation de soi. Dans les coulisses de ces situations marchandes se logent des tensions identitaires entre ceux qui font le choix de s'exposer et par-la meme d'exposer une definition patrimonialisee et globalisee de la culture africaine et ceux qui refusent cette mise en exposition de soi et de la culture. Revetir le vetement traditionnel comme vendre sur un marche de festivals ou un marche associatif sont des marqueurs d'appartenance a un groupe de reference.

Les propos d'un jeune vendeur senegalais age d'une trentaine d'annees recueillis en juillet 2002 sur le marche des Francofolies de la Rochelle eclaire encore autrement les enjeux de ces mises en scene a partir des categories spatiales :

<<Moi, je ne fais pas les marches forains, c'est la galere. La pour le festival, j'ai fait un depot de 457 euros et il faut que je fasse 3000 euros dans la semaine. Bon, je ne m'inquiete pas trop non plus car si je ne les fais pas ici, je les ferai sur un autre festival.>>

La confrontation de ce premier discours avec celui d'un autre jeune vendeur senegalais travaillant sur les marches forains environnants la ville de Poitiers permet de restituer les changements en cours dans les pratiques et les modeles de reference :

<<L'ete, c'est calme. Il n'y a personne sur les marches [forains]. Les gens sont tous partis en vacances. C'est comme cela, il faut etre patient. Le commerce ce n'est pas facile, il faut etre patient car tu ne sais jamais combien tu vas gagner>> (Pape, Marche forain de Poitiers, juillet 2002).

En privilegiant les lieux touristiques, c'est-a-dire en jouant la carte de la mobilite spatiale, les vendeurs saisonniers cherchent a se distinguer de la pratique des vendeurs senegalais des marches forains, vus comme des << routiniers>>, des <<petits vendeurs de bricoles>> et tentent du meme coup de regagner du prestige social. Les marches de festivals par leur localisation et leur forte attractivite sont en effet des lieux marchands valorises et valorisants pour les vendeurs saisonniers. De leurs cotes, ceux qui s'engagent dans un commerce de la culture africaine et qui privilegient par consequent les marches associatifs et de festivals, cherchent a construire temporairement leur place dans un marche longtemps domine par les entrepreneurs europeens et a imposer leur style commercial, un style <<alternatif>>. Ce qui importe pour ces vendeurs occasionnels de la culture africaine ce n'est pas tant d'acceder a un espace marchand attractif qu'a une marchandise <<reputee>> comme moyen de reconstruire de l'estime de soi. Cette orientation expose indirectement que c'est en rehabilitant les objets que le migrant africain peut aussi rehabiliter l'image de soi.

Dans l'usage de ces categorisations (categories d'autrui, categories spatiales) se dessinent en creux une hierarchie interne de prestige, qui signale les difficultes de chacun a se positionner et a se reconnaitre dans les categories identitaires fixes de l'immigre travailleur africain et du colporteur senegalais. L'etude sommaire de ces categorisations invite a prendre au serieux la transformation en cours des identifications collectives dans les situations d'immigration (Bieri et Tshiala 2005).

Retour sur les strategies identitaires et commerciales

En centrant notre description sur les mises en scene commerciales de l'alterite et sur ce qui s'accomplit dans les situations urbaines et commerciales, nous pouvons nous demander ce que nous apprennent ces convocations de l'ethnique a compte d'auteurs (Bordreuil 2002). L'analyse interactionnelle et situationnelle a ceci de pertinent qu'elle evacue la question des identites authentiques au profit de la coproduction d'identifications publiques qui doivent faire <<vraies>>. Nous observons en effet que si les marches en tant qu'espaces publics marchands sont des occasions sociales propices a la mise en scene des identites et a la fabrication de modes d'identification, les possibilites de theatraliser une image de soi et de l'autre sont en realite largement conditionnees par la nature et l'organisation institutionnelle des marches, les besoins des villes et des consommateurs, les rapports de la societe francaise a l'immigration, rapports actualises dans les situations marchandes. De ce point de vue, tous les contextes et toutes les situations n'offrent pas les memes choix possibles d'identites. C'est lorsque la difference culturelle et ethnique prend de l'importance dans une situation commerciale et un contexte urbain qu'elle devient une technique de communication et une strategie collective d'interaction. Les mises en scene decrites sur les marches africains et les marches de festivals en sont un bon exemple. Dans cette optique, il devient d'autant plus important de prendre au serieux la fiction active des marches, que celle-ci differe d'un marche a un autre et qu'elle se renouvelle dans le temps.

La categorisation d'autrui est une activite ordinaire qui implique des savoirs, des savoir-faire marchands mais aussi et surtout des dispositions pragmatiques. Ces vendeurs sont donc moins des strateges que des hommes et des femmes habiles qui coproduisent avec les autres une definition de la situation. Seulement, ces hommes et ces femmes ne partent pas de rien pour produire de l'intelligibilite commune. Les parcours professionnels, les histoires personnelles, les experiences socialisantes, les representations sociales de l'autre ainsi que les ressources disponibles dans la situation sont autant de dimensions qui interviennent dans les strategies de presentation de soi. Savoir maitriser les impressions, savoir tenir une posture adaptee aux situations et savoir gerer l'interethnicite dans une situation de copresence donnee sont des enjeux d'autant plus importants dans les situations de contacts mixtes etudiees ici que les conflits d'interpretation, les rapports de concurrence et les malentendus ne sont pas absents. Les reprises d'identification qui prennent place dans ces contextes pratiques n'ont toutefois pas pour visee de classifier mais de socialiser. La vulnerabilite des espaces publics marchands et plus largement de la relation marchande reside dans la possibilite de perdre la face.

Enfin, les coulisses des espaces sceniques decouvrent des tensions dans les definitions de soi qui demontrent que si les commercants africains se cotoient et travaillent ensemble sur les marches, ils ne se confondent pas. Les relations sociales presentees sont en premier lieu des relations obligees (obligation de deference et de tenue) qui deviennent provisoirement des rapports affectes par des appartenances culturelles et/ou ethniques en fonction de la situation et du contexte urbain. Nous rejoignons en ce sens les analyses de Mitchell (1996 [1956]). Les categories <<Africains>> ou <<Senegalais>> sont des categories d'interactions qui determinent les comportements et organisent les relations sociales entre des personnes qui ne se connaissent pas dans des situations de changement. Parce qu'elles gelent temporairement les differenciations sociales, ces categories d'interaction participent a la definition de la situation, c'est-a-dire qu'elles permettent que chacun <<adopte un comportement approprie a l'egard des autres>> (Mitchell 1996 [1956] : 236) ce qui explique aussi le caractere incertain et provisoire de ces relations sociales. En dehors des scenes publiques, ces relations solidaires peuvent se transformer en relations de distance et inversement. La reside une des limites de notre perspective de depart. Porter son regard sur les identites sociales produites en situation, c'est-a-dire sur les identites en representation, ne permet pas de savoir si elles se prolongent dans l'espace urbain ni comment. Cela ne nous permet pas non plus de saisir le sens social des identites (co)produites. Les representations de soi et de l'autre que les vendeurs elaborent en situation et dans l'interaction n'evoquent rien de plus que ce qui est montre. Aussi, ce reglage n'acquiert veritablement de pertinence que si nous le resituons dans une perspective plurielle qui articule les points de vue, les sources de savoir et les echelles d'analyse.

L'analyse des mises en scene de l'alterite necessite d'etudier en amont les representations croisees des relations interethniques pour interroger les ecarts et les circulations entre ce qui se dit de l'autre, se met en scene et se fait avec l'autre. Interroger ces ecarts et ces circulations permet d'aborder la question de la multiplicite des savoirs produits sur l'autre. Dans cette optique, le risque d'incompatibilite des points de vue entre l'anthropologue et les informateurs n'est pas absent (Pecoud 2004). Alors que le sociologue et l'anthropologue cherchent a rompre avec les logiques de naturalisation du metier ethnique et des cultures commerciales, les discours et les activites pratiques des acteurs sociaux peuvent tendre a reaffirmer ces logiques. Pour autant, le chercheur ne peut conclure ni a l'existence d'entites ethniques objectives ni a l'existence de groupes identitaires. Il peut seulement en deduire que les acteurs sociaux agissent <<comme si ces representations constituaient des realites>>, des evidences sociales (Traimond 2004 : 38). Dans les situations etudiees, la culture et l'ethnique sont des accounts, qui permettent aux acteurs sociaux de rendre compte de leurs pratiques et de rendre leurs pratiques interpretables. Cependant, si nous cherchons a pousser plus loin l'apprehension des transformations en cours des identifications et des categories de l'alterite, il devient alors necessaire d'articuler l'etude des mises en scene a un cadre analytique plus large qui prenne en compte le point de vue ethique, les significations sociales donnees aux differences et l'observation des pratiques et des discours dans d'autres situations et d'autres contextes. Pour l'heure, cette approche microsociale des activites pratiques dans les situations de copresence ouvre de nouvelles interrogations : en quoi les marches sont-ils des contextes d'enonciation des identites africaines contemporaines? Comment les vendeurs africains passent-ils d'un role a l'autre? Qui sont ceux qui cherchent a travailler les assignations de place qui leur sont faites?

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Notes

(1) Je remercie les membres de la revue Diversite urbaine pour leurs remarques sur une premiere version de ce texte.

(2) Sur les notions de centralite minoritaire, de centralite immigree et de centralite commerciale nous renvoyons aux travaux francais de J-C. Toubon et K. Messamah (1990), d'A. Raulin (2000) et d'A. Battegay (2003). Ces notions esignent un espace urbain frequente par des clienteles de toutes origines sur le double mode de la familiarite et du tourisme. Si la centralite minoritaire presente une specificite culturelle liee a un groupe social particulier, elle ne s'y reduit pas. C'est la dimension symbolique qui est determinante.

(3) Par cette formule, l'auteure souligne les glissements qui s'operent de l'exotique a la quotidiennete et de l'exotique a l'ethnique, c'est-a-dire que la consommation des produits et des signes de l'ailleurs s'est democratisee et banalisee. Elle n'est plus l'apanage des couches moyennes et superieures residant dans les quartiers populaires et pluriethniques des grandes agglomerations urbaines.

(4) Sous le terme de commercants, nous englobons une diversite de profils et d'activites : commercants sedentaires, vendeurs ambulants, importateurs-exportateurs, etudiants, grossistes, etc.

(5) Notre demarche ethnographique est multisituationnelle c'est-a-dire qu'elle porte sur une pluralite de sites et de situations. Sur la question des transformations des dispositifs de l 'enquete, nous faisons reference de maniere non exhaustive aux reflexions d'U. Hannerz (1983), de G. Marcus (2002), d'A. Appadurai (2001), de C. Bromberger (1997) et de D. Cefai (2003).

(6) Cet article s'appuie sur un travail de recherche commence en 1999 pour un DEA et poursuivi dans le cadre d'un doctorat en sociologie soutenu en juin 2006 a l'Universite de Poitiers (Garnier 2006). Cette recherche repose sur une enquete ethnographique, menee de 2000 a 2003, aupres de migrants africains impliques a differents niveaux dans l'activite commerciale et l'espace regional. Les resultats s'appuient sur differents corpus : analyse de sources documentaires (publicites commerciales, donnees chiffrees et bibliographiques), activite d'observation (observationin situ des dispositifs marchands et des transactions), activite d'ecoute (entretiens ethnographiques et entretiens informels aupres de quarante- deux vendeurs africains, d'une dizaine de placiers, de directeurs de festivals interculturels et d'acheteurs), activite d'accompagnement d'une dizaine de vendeurs africains qui a donne lieu a des recits de pratiques.

(7) Pour Michel Agier, <<la situation resulte de l'operation consistant a isoler intellectuellement un evenement ou un ensemble d'evenements afin d'enfaciliter une analyse coherente>> (1996 : 45).

(8) Le terme d'entrepreneuriat ethnique repose sur une definition plus large que le terme de <<commerce ethnique>> qui designe <<la distribution par un commercant de produits specifiques a des membres de la communaute dont il est issu>> (Ma Mung 1996 : 215).

(9) <<Le commerce dit ethnique combine a un degre ou un autre des elements d'origine etrangere (le commercant lui-meme, eventuellement ses employes, ses capitaux, la marchandise, sa clientele ...) a exploiter dans un contexte commercial urbain qui lui est allogene>> (Raulin 2000 : 56).

(10) Dans l'approche ethnomethodologique, la notion d'accountability designe la capacite des acteurs a rendre compte de leurs actions en fonction des attentes normatives. Lesaccounts sont des ressources disponibles et produites en situation qui permettent aux acteurs de se rendre accessibles aux autres en rendant leurs actions et leurs comportements intelligibles, descriptibles. Se reporter aux travaux d'A. Coulon (1996) et de C. Poiret (2005).

(11) Pour Emmanuel Ma Mung (1994) l'apparition en France d'uneclasse d'entrepreneurs issus de l'immigration dans les annees 1980 est liee aux modifications intervenues dans le marche et la legislation du travail, les modes de consommation et les gouts des autochtones, les ressources dont disposent les entrepreneurs et leurs strategies de mobilite sociale.

(12) Concernant les entreprises etrangeres, il n'existe pas de donnees territoriales chiffrees. Pour identifier les initiatives et les petits entrepreneurs africains, nous avons mobilise differentes sources documentaires et methodes qualitatives : annuaires telephoniques, donnees des Chambres de commerce et de l'industrie, deambulations urbaines et experimentation directe. Il en ressort une estimation minimale du commerce africain a l'echelle regionale qui recense une vingtaine d'unites commerciales gerees par des commercants originaires d'Afrique subsaharienne et denombre la presence de quatre-vingts commercants ambulants residents. Toutefois, cette estimation ne prend pas en compte tous ceux qui commercent autrement, c'est-a-dire ceux qui exercent une activite de maniere saisonniere et informelle. A titre d'exemple, nousavons recense la presence de soixante commercants africains sur le marche festivalier des Francofolies de La Rochelle, les 13 juillet 2002 et 2003.

(13) Dans la region Poitou-Charentes, la proportion d'immigres est faible, de l'ordre de 2,1% en 1990 et de 2,4% en 1999 selon les sources de 'Institut national de la statistique et des etudes economiques (INSEE). Cette faible presence migratoire s'explique en partie par un environnement eminemment rural, situe entre deux grands systemes urbains (Pays de la Loire, Aquitaine). Cependant, ces donnees masquent la diversite des origines nationales des migrants africains presents dans l'espace regional. L'analyse des donnees produites par les prefectures decouvre la presence de plus de vingt nationalites dont les plus representees sont les Senegalais, les Camerounais, les Ivoiriens, les Togolais, les Gabonais, les Guineens et les Burkinabes (Service des etrangers des prefectures du departement de la Vienne et de la Charente, recensement des ressortissants residents et possedant un titre de sejour au 31 decembre 1999).

(14) Les marches forains se tiennent plusieurs fois par semaine dans les villes regionales. Ils comprennent entre deux cent cinquante et trois cent cinquante commercants non sedentaires.

(15) Il s'agit de marches saisonniers qui s'etalent sur plusieurs jours dans les villes touristiques. Ils comprennent entre cent et deux cent cinquante commercants.

Note bibliographique

Julie Garnier

Docteure en sociologie, habilitee en anthropologie, elle est attachee temporaire d'enseignement et de recherche a l'Universite du Havre (Unite de formation et de recherche [UFR] Lettres et sciences humaines) et membre du Laboratoire migrations internationales, espaces et societes (Migrinter, Universite de Poitiers, CNRS). Ses travaux portent sur les migrations, territoires et mondes marchands et plus recemment sur les rapports entre memoires, immigrations et reconnaissance patrimoniale.
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Author:Garnier, Julie
Publication:Diversite urbaine
Geographic Code:60AFR
Date:Mar 22, 2008
Words:9113
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