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Metathesis and homonymy in Biblical Hebrew/ Metathese et homonymie en hebreu biblique/ Metateza i homonimija u biblijskom hebrejskom.

Dans cet article, nous discuterons quelques-unes des <<consequences>> directes de l'application de la theorie des matrices, des etymons et des radicaux (1) (dorenavant MER) qui reprend sur de nouvelles bases le lexique des langues semitiques, en etayant notre reflexion a travers des donnees fournies par le lexique hebraique de la Bible. Nous nous y attarderons notamment sur les solutions apportees a la comprehension des phenomenes tels l'homonymie et la metathese.

1. Preliminaires

Avant de regarder de pres ces aspects, quelques observations s'imposent afin de mieux comprendre la portee d'ensemble de cette nouvelle theorie lexicologique, toute empirique en son principe, emplie de materiel observe et facile a verifier. C'est en realite l'element qui la differencie des autres theories <<lexicales>>, fondees sur des donnees parfois lacunaires ou sur des ebauches theoriques qui proposent des suggestions, des reflexions generales, jamais appliquees d'une maniere systematique. Son <<cheminement>> se fonde sur une demarche qui applique le developpement inductif a une base de donnees importante. Aspect theorique et exemples observables y sont dialectiquement lies, l'analyse et l'interpretation des <<lois>> qui en decoulent etant precedees par un depouillement aussi exhaustif que possible du lexique concerne (2). La theorie se donne pour but, entre autres, de reconstituer un modele d'organisation lexicale, a partir de nombreuses formes attestees, ce qui permet d'en degager un <<systeme>> capable de prendre en charge des regularites semantiques, phonetiques et morphologiques existant entre les mots.

Le point de depart dans l'elaboration de cette theorie, comme l'a bien montre G. Bohas (2000: 10-11), a ete le fait que <<[...] des le XIXe siecle, on s'est apercu qu'une organisation qui prend la racine triconsonantique pour primitif ne permet pas de rendre compte de ces relations et, de surcroit, les masque tout simplement. [...] Dans la premiere moitie du vingtieme siecle, des auteurs comme Brockelmann (1908, 1910), M. Cohen (1947), Fleisch (1947) ont, au contraire, nie l'interet de cette conception binaire et prone une organisation fondee sur la racine triconsonantique, organisation qui s'est imposee comme une doxa dans les differentes branches de la reflexion sur les langues semitiques. Nous allons reprendre le probleme, montrer que la racine triconsonantique ne permet pas de rendre compte des relations phonetiques et semantiques entre les mots, qu'elle ne permet meme pas de les observer. Nous montrerons qu'une organisation fondee sur des combinaisons binaires de matrices de traits phonetiques doit lui etre preferee.>> Comme cela a ete souligne a maintes reprises les conclusions que l'on peut tirer de cette etude semblent etre de trois ordres: pour l'etude de la langue arabe, pour le comparatisme chamitosemitique et pour la theorie linguistique en general (3).

Pour ce qui est des etudes semitiques, il est manifeste que les modeles traditionnels sont incapables de rendre compte des regularites phonetico-semantiques que le lexique du semitique presente (polysemie, homonymie, enantiosemie, etc.). En consequence, le comparatisme dans le domaine afro-asiatique tirerait plus de profit, nous semble-t-il, si l'on operait au niveau des etymons (bases biconsonantiques) et des matrices (combinaisons binaires de traits phonetiques). Quant a la theorie linguistique en general, quelques-uns de ses aspects basiques, fondamentaux, se doivent d'etre revus a la lumiere de ce que MER predit et demontre.

Le modele propose relance le debat sur quelques positions linguistiques qui se sont imposees, a travers le temps, comme des doxas, tels la nature triconsonantique de la racine en semitique ou l'arbitraire absolu de la relation signe linguistique--referent ou encore sa linearite. Ces derniers, en tant que concepts les plus connus de l'heritage saussurien, sont remis en question par la reversibilite des etymons et la charge mimophonique des matrices, generatrices de materiel lexical. Les consequences directes de l'application de MER sont donc multiples: il ne s'agit pas seulement de proposer une nouvelle organisation lexicale, mais d'apporter des solutions a des problemes difficiles a deceler dans le cadre des theories anterieures.

A en juger par les etudes menees dans le cadre de MER, la racine triconsonantique n'est qu'une <<[...]abstraction operee par le grammairien. On n'observe pas de racines triconsonantiques dans les representations phonetiques des langues semitiques. Tout ce qu'on observe, c'est des mots et l'analyste en extrait des racines pour faire tourner sa grammaire ou pour organiser son lexique.>> (Bohas, 2000: 13). Qu'il s'agisse d'une pure abstraction qui releve de la methode d'analyse linguistique, apparait comme une chose indeniable. Par consequent, vu egalement l'insuffisance du concept de racine triconsonantique, il nous semble tout a fait legitime d'adopter et de travailler avec des concepts qui expliquent mieux certains faits de langue, autrement non reperables. L'etymon en est un, car sa force explicative depasse celle de la racine trilitere; l'organisation lexicale qui en decoule est plus logique, permettant ainsi d'autres explorations plus subtiles encore.

Les points essentiels de la portee theorique de MER peuvent etre synthetises de la sorte:

--MER montre que la majorite des racines triconsonantiques (sauf les cas rendus ambigus, qui pourraient s'expliquer par des <<obscurcissements>> diachroniques successifs) peut etre analysee comme developpements d'etymons biliteres (4). Cette demonstration est fondee, a part certaines exigences methodologiques ou, plutot, epistemologiques, sur des donnees internes au lexique des langues semitiques. La racine triconsonantique ne permet de rendre compte ni des regularites ni de nombre d' <<irregularites>> phonetico-semantiques ou lexicales observees dans ce lexique, ce dont est parfaitement capable l'etymon--le veritable primitif lexical.

La demarche de MER reoriente et reorganise, pratiquement, la plupart des theories precedentes portant sur le biconsonantisme: ainsi, la theorie radicale de Philippi et de Meinhof se retrouve dans l'operation du croisement des etymons; la theorie grammaticale suggeree initialement par Lagarde sous-entend l'elargissement de l'etymon par prefixation et/ou incrementation d'elements grammaticaux, verbaux, nominaux; la theorie phonetique adoptee par Delitzsch et Lambert se traduit dans l'idee du developpement des etymons en tant que principale source de l'extension lexicale: les bases primitives elargies sont censees apporter quelques nuances d'ordre semantique, bien que leur modulation semantique ne puisse etre, pour l'instant, reduite a une formule invariable5. Mais, quelle que soit la preference methodologique initiale, la question appelle une decision theorique. Celle-ci ne peut reposer que sur une comparaison portant sur l'efficacite (le pouvoir explicatif) des modeles en concurrence. MER reussit a mettre en accord toute une serie de solutions proposees pour l'explication de l'historicite des formes biconsonantiques, solutions toujours soutenues d'une facon independante, avec un certain parti pris.

--MER etablit que le lexique hebraique et arabe, semitique en general, s'organise sur des composes binaires (de vecteurs) de traits, non ordonnes--les matrices de traits, structures denominatives invariantes dotees d'une valeur semantico-notionnelle, commune a des ensembles de lexemes et liees aux proprietes associees a la production phonatoire ou a la perception

auditive de la realite acoustique.

2. L'organisation lexicale selon MER

Soit le paradigme suivant de formes verbales hebraiques (6): gadad: <<couper>> gazaz: <<partager, tondre>> kasam: <<partager>> qasam: <<diviser>> daqaq: <<piler, ecraser, daka': <<piler, ecraser>> qara': <<dechirer, fondre, couper>> qasab: <<couper>> 'aqod: <<marquete, raye aux pieds, aux parties du corps par ou on attache>>

Aucune difficulte pour les tenants de la theorie triliteraliste d'analyser ces donnees en assignant une racine triconsonantique differente a chacune des formes citees--gdd, gzz, ksm, qsm, dqq, dk', qr', qsb, et, respectivement, 'qd. Mais cette analyse traditionnelle ne peut rien reveler de ce que ces mots ont en commun, au plan semantique (on peut constater que tous ces mots ont quelque chose a avoir avec l'idee de <<couper>>) et phonetique (bien que ces racines soient differentes, MER les reduit, apres un processus d'extraction de la base biconsonantique--gd, gz, ks, dq, qr, qs et qd, a un invariant formel phonetique commun: toutes ces bases biliteres partagent la meme combinaison de traits phonetique [coronal] + [dorsal]). L'analyse du vocabulaire nous montre effectivement que cette combinaison a comme charge semantique l'invariant notionnel de <<couper, coupure>>, qui constitue l'hyperonyme d'un ensemble de formes lexicales. Cette analyse formelle et semantique des bases consonantiques permet une restructuration du lexique hebraique.

Rappelons brievement les trois niveaux d'organisation lexicale qui constituent l'architecture du lexique hebraique, semitique en general:

1. la matrice (7) ([micro]): combinaison, non ordonnee lineairement, de traits phonetiques, liee a une signification commune primordiale, (8) ce qui constitue l'invariant formel et notionnel commun a de larges champs lexicaux/notionnels.

Voici les matrices degagees en hebreu biblique:

1. [micro] {[+labial], [+coronal]} Concepts generiques: <<battre>>, <<porter un coup>>, <<frapper>>.

2. [micro] {[+coronal], [+dorsal]} Concepts generiques: <<briser>>, <<couper>>, <<ecraser>>.

3. [micro] {[consonantique], [+pharyngal] / [-dorsal]} Concepts generiques: <<bruit>>, <<cri>>, <<gemissement>>.

4. [micro] {[consonantique], [+continu]} Concepts generiques: <<souffle>>, <<respiration>>.

5. [micro] {[+labial], [+pharyngal]} Concepts generiques: <<serrer>>, <<lier>>, <<etrangler>>.

6. [micro] {[+labial], [+dorsal]} Concepts generiques: <<courbure>>, <<rotondite>>.

Tous les ensembles lexicaux lies a une matrice de traits donnee regroupent les formes lexicales selon une double identite: formelle (autour d'un invariant formel) et notionnelle (autour d'un invariant notionnel). Toutes les formes engendrees/recouvertes par une matrice constituent une <<famille>>; leurs sens, entres dans les impulsions semantiques qui ont cree le mot et l'ont propage, evoquent un <<air de famille>>; c'est bien ce <<protosemantisme>> qui rassemble les donnees dans un meme champ notionnel. L'ensemble du champ lexical se greffe autour d'un concept prototypique (<<porter un coup>>, <<couper>>, <<souffle>>, etc.) qui est <<le point de depart>> de toutes les chaines de developpement semantique a l'interieur de cette constellation lexematique qui constitue le champ. Precisons que c'est l'invariant formel (a savoir la combinaison binaire de traits) qui constitue l'element qui explique la raison pour laquelle la difference des phonemes, actualises dans un paradigme donne de lexies, ne proscrit pas d'emblee la possibilite d'un sens commun dans des bases lexicales distinctes.

2. l'etymon ([member of]): combinaison, non ordonnee lineairement, de phonemes comportant ces traits matriciels et developpant cette signification commune primordiale liee a une matrice de traits donnee. Eu egard aux faits deja recenses dans le cadre du programme de recherche Matrice et Etymons, la conclusion penche en faveur d'un biconsonantisme primitif (9) en semitique. L'etymon ainsi concu indique l'insuffisance du concept de <<racine triconsonantique>>, du concept--pierre angulaire du structuralisme en semitique (10), sa non-adequation a l'organisation et au fonctionnement du lexique.

En synthetisant les observations sur les donnees portant sur les bases biconsonantiques en hebreu, on peut dire que toute base triconsonantique traditionnellement appelee <<racine trilitere>> comportant:

--Une obstruante ou une sonante ou une gutturale et une obstruante redoublee (ex.: qbb, mii, htt);

--Une obstruante et une sonante ou une gutturale redoublee (ex.: dmm, qi

--Deux obstruantes et une sonante ou une gutturale (ex. gzl, gZ);

--Deux obstruantes et un glide (ex. gwd);

--Une obstruante, un glide et une sonante ou une gutturale (ex. rwd, gwh);

--Une obstruante et deux gutturales (ex. 'hb);

--Une sonante, une gutturale et un glide (ex. Wr);

--Deux sonantes et une obstruante ou une sonante ou une gutturale (ex. nzl, nml, nlr).

est la manifestation d'une base biconsonantique composee de:

--Deux obstruantes (ex. /b, s/ dans bus, basas <<fouler aux pieds, ecraser>>);

--D'une obstruante et une gutturale ou une sonante (ex. /z, '/ dans zu' <<se remuer, bouger, trembler>>; /z, r/ dans zur <<se detourner, s'eloigner>>);

--Deux sonantes (ex. /l, n/ dans lun, lin <<passer la nuit, rester, demeurer>>);

--Une sonante et une gutturale (ex. /h, m/ dans hamam <<etre chaud, se chauffer>>).

Tous ces cas correspondent au materiau consonantique susceptible de constituer l'etymon.

3. le radical (R): etymon developpe par diffusion de la derniere consonne, prefixation ou incrementation (11) (a l'initiale, a l'interne ou a la finale) et comportant au moins une voyelle, et developpant la signification commune primordiale. Chaque etymon est donc la base derivationnnelle d'une <<famille de radicaux>>, au titre de signe simple, de morpheme lexical. Dans cette perspective, les extenseurs sont soit des elements morphogrammaticaux (dans le cas des affixes), soit des elements additionnels <<neutres>>, que l'on pourrait appeler <<epilexicogeniques>> (12), i. e. ne faisant pas intervenir des modifications de contenu importantes.

Les niveaux de representation lexicale de MER nous aident a comprendre la raison de plusieurs phenomenes linguistiques:

--L'homonymie (et son cas particulier, Venantiosemie l'enantiosemie) s'explique a travers les analyses matricielles qui mettent en lumiere, tout particulierement, deux aspects:

a)--Des significations apparemment differentes (qui selon une logique lexicographique sont considerees comme homonymiques) peuvent etre associees par une demarche logique d'implication (qu'il s'agisse d'un rapport causal ou de comprehension, etc.) dans le cadre du scenario de l'expansion conceptuelle caracterisant une structure matricielle donnee13;

b)--Les significations veritablement homonymiques d'une lexie sont dues soit a l'appartenance de son etymon a plusieurs matrices a la fois, porteuses de differents invariants notionnels, soit a l'attraction paronymique entre bases primitives ou derivees, applicables a plusieurs paradigmes matriciels.

- La metathese ne constitue pas un simple processus de surface: elle est la consequence d'un mecanisme plus profond dont la raison se trouve dans le caractere reversible des elements constituant une matrice de traits. En d'autres termes, la metathese est l'actualisation dans la langue du principe du non-ordonnancement du signe semitique, selon lequel le sens est independant de l'ordre du sequencement de son image acoustique.

Passons maintenant a la discussion de ces points en etudiant quelques exemples concrets de l'hebreu biblique14.

3. Solution de l'homonymie: etude de cas

3.1. Homonymie au niveau des mots

Considerons le verbe sabah. Dans Sander & Trenel, son entree lexicale correspond a deux significations:

1. <<S'assembler pour combattre>>.

2. <<S'enfler>>.

Les deux concepts qui lui sont assignes se trouvent sur le plan des signifies dans un rapport homonymique manifeste: rien ne permet de les relier par une quelconque chaine metaphorique, metonymique ou autre, aucun champ conceptuel ne saurait les comprendre a la fois.

Dans l'organisation lexicale de l'hebreu (dans le cadre de MER), l'explication s'offre d'elle-meme. Le he est une mater lectionis, element adventice donc, ce qui nous permet, sans recourir a un contexte plus large de formes lexicales, de poser comme base primitive l'etymon g {c, b} (15). Cet etymon comporte bien une pharyngale /c/ et une labiale /b/, qui, eu egard au jeu des combinaisons de vecteurs de traits possibles, est la realisation de la structure matricielle:

[micro] {[pharyngal], [labial]} /S/ /b/

dont l'invariant semique generique correle est <<lier>>16. On est donc en presence d'une extension conceptuelle, par transfert metaphorique: le concept de <<lier>> (des objets), par transfert metaphorique, finit par designer <<lier des individus>>, qui n'est que la paraphrase de <<assembler des individus>>. La premiere signification de Sabah, vraisemblablement contextuelle, apporte une charge de reflexivite et la specification <<pour combattre>>.

D'autre part, le /s/, emphatique, comporte egalement le trait [dorsal]: l'etymon g {s, b} peut etre en egale mesure l'actualisation du jeu phonologique correspondant a la matrice

[micro] [{labial}, {dorsal}]

/b/ /s/

qui, renvoyant a la forme [intersection], developpe la notion generique de <<courbure>>. Or, il a ete montre que, dans la description de cette matrice (17), le concept de <<enfler>> est une extension conceptuelle possible de celui de <<forme concave>>. Le transfert conceptuel par metaphore y est rendu licite par la communaute de sens existant entre les deux notions: <<s'enfler>> c'est <<prendre la forme [intersection>>, l'acte en question etant nomme a partir de la forme concave, perceptible visuellement.

L'explication de cette stratification semantique, homosemique, devient maintenant claire: l'etymon [member of] {s, b}, et par voie de consequence la lexie sabah, etant la realisation effective de deux matrices de traits, manifestent les invariants semiques des champs conceptuels qu'elles recouvrent.

3.2. Homonymie et polysemie au niveau des etymons

C'est toujours le niveau lexical des matrices qui explique le riche semantisme des bases primitives, porteuses de plusieurs invariants notionnels. Ceci n'a rien d'etonnant: le systeme phonetique de l'hebreu etant relativement reduit, il va de soi qu'un mecanisme de denomination qui met en jeu une combinaison binaire de traits genere au niveau de la deuxieme articulation des segments communs a plusieurs structures matricielles.

Soit, par exemple, l'etymon g {b, s} qui porte plusieurs charges semantiques --<<souffle>>, <<detruire>>, <<limiter>>. Il apparait dans les realisations suivantes: [paradigme 1]

ba'as: <<sentir mauvais, corrompre>>. ba'as Niph. (18): (metaph.) <<se mettre en mauvaise odeur, se faire hair, se rendre odieux; deshonorer>>.

ba'as Hiph.: 1. <<gater l'odeur, faire sentir mauvais; rendre odieux>> 2. <<sentir mauvais, se corrompre, etre hai, etre odieux>>. bd's: <<mauvaise odeur, infection>>. nasab: <<souffler>>. nasab Hiph.: 1. <<faire souffler>>. 2. <<faire voler, chasser>>. yabes: 1. <<etre ou devenir sec, aride>>. Pi. <<rendre sec, dessecher>>. 2. <<avoir honte>>. yabes: <<sec, aride>>. yabbasah: <<le sec, la Terre>>.

Nous avons etudie la matrice m {[+consonantique], [+continu]}19 et montre qu'elle developpe un champ conceptuel dont la notion prototypique est <<souffle/souffler>> et dont l'extension semantique recouvre les concepts designant des objets nommes en vertu du mouvement de l'air qui les caracterisent/accompagnent, ainsi que leurs consequences directes/indirectes: odeurs (bonnes, mauvaises), secheresse, etc.

L'etymon [member of] {s, b}, reversible, comporte bien une consonne continue /s/ (invariant-noyau) et une consonne (support), ce qui nous autorise a le considerer comme etymon matriciel issu de:

[micro] {[consonantique], [continu]} /b/ /s/

ce qui justifie les significations des formes du paradigme 1 (20). L'etymon [member of] {b, s} constitue egalement la base etymoniale d'autres formes telles:

[paradigme 2]

sabar: 1. <<rompre, briser, dechirer, detruire>>. 2. <<poser une limite>> (21). sabar Niph.: <<ctre brise, casse, detruit; se briser>>. seber/seber: <<action de briser (d'un mur, vase), fracture (d'un membre), blessure; douleur; destruction, ruine, malheur>>. sibbaran: <<fracture, dechirure, destruction>>. swbet et sebet: 1. <<baton (pour battre le cumin), verge>>. 2. <<sceptre>>. 3. <<pointe, plume>>. 4. <<dard>>.

dont les significations (en italique), polysemiques, nous suggerent une certaine ressemblance de famille avec la notion generique de <<battre porter des coups>>, liee phonetiquement a la combinaison {[labial], [coronal]} (22). Or, le compose /b-s/ comporte deux consonnes qui, a part les traits [+consonantique] et [+continu], sont caracterisees par les traits [+labial] et, respectivement, [+coronal]. Nous pouvons donc considerer que l'etymon e {b, s} est en egale mesure analysable en tant qu'etymon de la matrice

[micro] {[labial], [coronal]} /b/ /s/

La charge semantique de l'etymon dans le paradigme 2 n'est, conceptuellement parlant, que la consequence directe de l'acte de <<porter des coups>> (23).

La forme sabar comporte une deuxieme signification qui ne saurait etre rattachee a ce noyau semique: <<poser une limite; limiter>>. Conceptuellement, ce concept s'applique a la notion de <<lien>> qui, par transfert metaphorique, est susceptible de designer tout concept ayant a faire a l'idee de <<piege>>, <<empechement>>, <<restriction>>. <<Restreindre>>, <<poser une restriction>> par rapport a un objet-espace (<<lier>> une etendue, un espace, etc.) est synonyme de <<poser une limite>>. Nous rencontrons ce type d'extension conceptuelle dans le cadre de la matrice [micro] {[labial], [pharyngal]} (24). L'etymon [member of] {s, b} comporte bien une labiale, mais pas de pharyngale.

L'etude detaillee des matrices nous revele bien des exemples ou un etymon matriciel peut se trouver dans le lexique sous la forme des etymons allophones25. L'enquete portant sur la matrice [micro] {[labial], [pharyngal] nous fournit la forme sabar (etymon [member of] (s, b}) dont la signification <<amasser le ble; entasser la terre>> est une caracterisation du concept de <<lier>>--<<mettre ensemble>>--<<ramasser>>. Sur ce point, on peut se demander si sabar ne serait egalement la forme affaiblie de sabar, auquel cas le deuxieme sens de <<poser une limite>> trouverait une explication quant a cette homosemie: la base /s, b/ serait l'etymon allophone de l'etymon matriciel [member of] (s, b}, issu de la matrice sous-tendant l'invariant semantique de <<lier>> (26).

Pour illustrer notre propos, etudions quelques autres exemples:

Prenons l'etymon [member of] {g, b}. Si nous voulons l'assigner, a priori, a l'une des matrices de traits deja etudiees, cet etymon peut etre, formellement, la realisation de deux matrices:

(a) [micro] {[labial], [pharyngal]} (27)

/b/ /g/ --qui developpe le concept generique <<lier>>;

(b) [micro] {[labial], [dorsal]}

/b/ /g/ --matrice liee au concept de <<courbure>>.

De fait, lors du depouillement systematique du lexique hebraique et de l'operation d'extraction des bases biliteres, on constate que l'etymon [member of] {b, g} constitue la base des formes suivantes:

gabal: <<limiter, former une frontiere, fixer une limite>>. gdbelah: <<une masse serree, entassee>>.

L'etymon [member of] {b, g} est alors la realisation phonetique de la matrice (a) qui developpe conceptuellement tout ce qui renvoie, directement ou indirectement, a l'idee de <<lier>>.

Par ailleurs, le meme etymon constitue, du point de vue de la forme signifiante et signifiee, la base etymoniale du paradigme des formes:

gab: 1. <<dos>>. 2. <<hauteur, haut lieu; monument>>. 3. <<jante (d'une roue)>>. 4. <<sourcils>>. geb: <<citerne, puits>>. gebe': <<puits, fosse>>. misgab: <<elevation, lieu eleve; forteresse>>. gabs': 1. <<coupe (de vin)>>. 2. <<ornement en forme de coupe>>. gib'ah: <<colline>>. gabah: 1. <<etre haut, eleve, grand>>. 2. <<etre fier, s'enorgueillir>>. gobah: 1. <<hauteur>>. 2. <<fierte, insolence>>. regeb: <<motte de terre>>.

Dans ce cas, l'hyperonyme, l'unite federatrice de signification de ces radicaux, est le concept de <<courbure>>, developpe par la matrice (b).

Il apparait evident qu'a ce niveau d'explication, c'est le niveau matriciel qui nous eclaire sur la complexite des relations semantiques a l'interieur d'un radical ou existant autour d'un etymon, commun a un ensemble de radicaux, ce dont la racine triconsonantique n'est pas capable. La polysemie et l'homonymie des radicaux et des etymons ne sont explicables que dans le cadre de l'organisation proposee par MER. Bien des formes lexicales se trouvent a la frontiere entre la polysemie et l'homonymie, surtout lorsque les sens des termes consideres ne sont ni vraiment eloignes ni vraiment proches. Dans la pratique, il est quasiment impossible de disposer de criteres rigoureux qui permettent de separer nettement les deux cas. Etant donne que la semantique de l'hebreu est souvent conjecturale (28), les significations des vocables connaissent des developpements polysemiques surprenants: l'hebreu biblique semble atteint de polysemie galopante, tant au niveau du vocable qu'a celui de l'etymon meme. Lorsque le clivage se grave dans la carte d'identite du mot et s'institutionnalise, l'unite semique au sein de la stratification semantique d'une meme forme devient souvent imperceptible, au point d'etre repertoriee en tant qu'homonymique. Neanmoins, le niveau matriciel apporte des solutions a ce probleme, car le lien entre les quatre sens du mot gab (paradigme 1), par exemple, est assure par l'invariant notionnel de la matrice [micro] {[labial], [dorsal]}, la <<courbure>>.

3.3. Autre type d'homonymie

L'etude du lexique de l'hebreu biblique met en relief un autre type d'homonymie qui porte sur le semantisme d'un etymon (mettons, [member of] (a, b}) lorsque les deux ordonnancements possibles impliquent des segments etymoniaux dont les significations sont homosemiques: a+b correspond a un sens 1 et b+a a un sens 2. Formellement, il s'agit de l'etymon [member of] (a, b}, par definition reversible. Comme il a ete deja signale (29), rien n'oblige (a part quelques cas d'incompatibilites--au niveau du principe du contour obligatoire, de l'echelle de sonorite, etc.) a ce qu'un etymon matriciel ait les deux realisations potentielles.

L'inventaire des etymons en hebreu biblique revele bien des cas de ce type (30). Pour exemplifier, prenons l'etymon [member of] {b, h} qui porte deux charges semantiques: celle de <<aboyer>> (pour l'ordre /b-h/) et celle de <<lier>> (pour l'ordre /h-b/). Dans un dictionnaire constitue sur des criteres biliteres, cette equivoque est resolue par le recours aux matrices de traits: cet etymon, dans l'ordonnancement b-h, appartient, formellement et semantiquement, a la matrice [micro] {[consonantique], [+continu]} liee au concept generique de <<souffle>> (31), tandis que dans l'ordonnancement h-b se rattache, formellement et conceptuellement, a la matrice m {[labial], [pharyngal]} dont le champ conceptuel s'organise autour des concepts prototypiques tels <<lier>>, <<fixer>>.

L'etymon [member of] {g, m} presente le meme phenomene:

--l'ordre /g-m/ signifie <<plier; fosse>>, ce qui le range dans le paradigme ety monial de la matrice [micro] {[labial], [dorsal]} (concept generique <<courbu re>>);

--l'ordre /m-g/ renvoie a <<ce qui renferme>>: ce qui nous autorise a le consi derer comme etymon matriciel de la structure [micro] {[labial], [pharyngal]} (concepts generiques <<lien>>, <<lier>>).

3.4. Enantiosemie (32) au niveau des etymons

Considerons les formes lexicales suivantes:

geb: <<citerne, puits>>. gebe': <<puits, fosse>>. misgab: <<elevation, lieu eleve; forteresse>>. gib'ah: <<colline>>. gabah: <<etre haut, eleve, grand>>. gobah: <<hauteur>>. regeb: <<motte de terre>>.

La base biconsonantique de ces radicaux est l'etymon [member of] {g, b} dont la charge semantique peut etre resumee en:

1. <<hauteur, colline>>. 2. <<fosse, coupe>>.

On constate qu'il s'agit de deux sens contraires (l'un qui denote la hauteur et l'autre--la profondeur) ce qui s'explique dans le cadre de MER par le biais du niveau matriciel. Le segment /g-b/ appartient au paradigme etymonial de la matrice {[labial}, [dorsal]}, liee a la notion de <<courbure>>. Suivant ce raisonnement, on voit que le sens 1 correspond a une forme [intersection] et que le sens 2 a une forme [union], les deux constituant, en effet, deux manieres distinctes d'envisager la <<courbure>>: courbure descendante vs. courbure ascendante. Dans tous ces cas, il s'agit d'une enantiosemie de type polysemique (33), i. e. entre les deux significations il y a un lien--le concept generique developpe par la matrice {[labial], [dorsal]}--<<la courbure>>.

Un autre exemple appartenant a la meme matrice mais qui differe du precedent en ce que la relation enantiosemique semble etre marquee par l'ordre des phonemes est l'etymon [member of] {q, m}, qui, reversible, se realise dans les deux ordres, chacun etant lie a une charge semantique propre. Le sequencement /qm/ (dans qomah <<taille, stature, hauteur>>) vehicule le seme <<hauteur>>, alors que le sequencement inverse /m-q/ (dans iamaq <<etre profond>> et iqmeq <<vallee>>) est porteur du seme <<profondeur>>. Dans ce cas, d'un point de vue conceptuel, les deux semes renvoient a l'invariant notionnel de <<courbure>>, sous ces formes possibles: n i. e. >> hauteur>>, u i. e. <<profondeur>>.

Des exemples similaires sont fournis par la structure {[labial], [pharyngal]}, matrice qui developpe un champ associatif dont l'element prototypique est le concept de <<lier / lien>>. Soit l'etymon [member of] {p, h} qui constitue la base bilitere des radicaux suivants:

pah: <<filet, piege>>. sapah: <<associer, attacher>>. hapas: <<etre affranchi, libre; delivrer>>.

Les deux premieres formes comportent bien l'etymon [member of] {p, h} qui, dans le sequencement /p-h/, s'associe au seme <<lier>>; dans la troisieme, le meme etymon se realise dans l'ordre /h-p/ et porte le sens contraire <<de-lier>>.

De meme pour l'etymon [member of] {p, s}: --pour l'ordre /s-p/ (dans sapad <<etre attache>>), le sens est <<lier>>; --pour l'ordre inverse /p-s/ (dans pasa' 1. <<ouvrir la bouche>>; 2. <<ouvrir les chaines, delivrer>>) le sens est <<de-lier>> (34).

Dans les cas cites ci-dessus, les sens contraires s'expliquent par le noyau semique (auquel se rattache la combinaison binaire de traits phonetiques), envisageable de differentes manieres, en fonction de <<l'angle du regard>>: un referent/acte donne et son contraire.

4. Metathtise ou non-ordonnancement des bases biconsonantiquesc

Il a ete montre a plusieurs reprises le caractere reversible, non ordonne, des etymons (35) en arabe. Le sens qui lui est rattache est actualise par la presence d'une combinaison de deux consonnes quel que soit leur ordre sur l'axe syntagmatique. Reprenons l'exemple arabe presente dans Bohas (1997). Soit l'etymon [member of] {b, t} qui vehicule le sens de <<couper>>. Sa reversibilite se manifeste dans les sequences /b-t/ et /t-b/:

/b-t/ batta: 1. <<couper, retrancher en coupant ou enlever en arrachant>>. 2. <<etre coupe, retranche, arrache>>. par rapport a: /t-b/ tabba: <<couper, retrancher en coupant>>.

Une meme matiere signifiante se manifeste dans les deux ordres, la charge semantique etant conservee. Dans le lexique de l'arabe, on a pu relever 135 paires consonantiques reversibles (sur 325 paires theoriquement possibles) presentant une liaison semantique forte entre les deux ordres de realisation. Cette propriete n'est pas pour autant une propriete intrinseque des etymons, elle se situe au niveau de la possibilite et en aucun cas on ne saurait statuer sur son caractere general: certaines paires peuvent ne pas se manifester que dans un ordre et d'autres ne pas etre attestees (pour des raisons que nous pouvons expliquer ou non) (36).

Le meme phenomene existe en hebreu, comme en temoignent les exemples suivants:
[member of] {b, q}
/b-q/ baqaq:           <<vider, faire le vide; depeupler, piller>>.
/q-b/ qabab:           <<creuser, vouter>>.

[member of] {k, p}
/k-p/ kapap:           <<plier, courber>>.
kap:                   1. <<le creux, la paume de la main>>.
                       2. <<la concavite de la hanche>>, etc.
kapal:                 <<replier, doubler>>.
/p-k/ pelek:           1. <<cercle, district, quartier>>.
                       2. <<fuseau (de sa forme ronde)>>.

[member of] {g, r}
/g-r/ garar Pou.:      <<etre scie>>.
gara':                 <<oter, diminuer; retrancher,
                       couper; retirer>>
ga'ar:                 <<troubler, fendre, briser>>.
/r-g/  raga:           <<agiter, troubler, gronder,
                       fendre, briser; dompter>>.

[member of] {q, S}
/q-SS/ qasa?:          <<couper, briser>>.
qaras :                <<arracher>>.
/S-q/ yasaq:           37 <<verser, repandre>> .

[member of] {k, t}
/k-t/ katat:           <<briser, casser>>.
karat Niph.:           <<etre coupe, expulse, extermine; perir>>.
/t-k/ natak:           <<couler, se repandre>>.

[member of] {{, d}
/s-d/ sadad:           <<exercer de la violence, desoler,
                       saccager, detruire>>.
sadad Pi.:             <<ruiner, desoler>>.
/d-s/ dws:             <<ecraser, fouler, briser, battre le ble>>.

[member of] {p, s}
/p-s/ napas:           <<reprendre haleine, respirer; se reposer>>.
/s-p/ sa'ap:           <<aspirer, humer; soupirer apres qqch.>>.
nasap:                 <<souffler>>.


Dans le lexique de la Bible, la reversibilite est, quantitativement, moins bien representee qu'en arabe classique, etant donne le stock relativement reduit des formes du corpus lexical. Sur ce point, on doit se tenir a l'ecart de toute etude visant des analyses quantitatives et statistiques entre l'arabe et l'hebreu. Cela ne nie pas pour autant l'existence de ce phenomene en hebreu. De sur croit, les etymons n'etant que la materialisation d'une matrice de traits (38), le non-ordonnancement n'est pas une propriete intrinseque: il caracterise la combinaison de traits phonetiques meme.

La reversibilite des etymons n'en est que la consequence directe, n'etant, quantitativement, qu'un ensemble de formes dues a un <<pseudo hasard>>, dans ce sens que si la langue engendre une paire d'etymons non-ordonnes lies a un meme sens, cela est do au jeu phonetique des combinaisons possibles. Autrement dit, le fait que la base /b-t/ ait sa variante reversible /t-b/ releve d'une probabilite combinatoire ou d'une coincidence articulatoire, car sa reversibilite est soutenue non au niveau des phonemes mais au niveau des traits phonetiques (actualises en phonemes): on peut trouver aussi bien /t-b/ que /t-p/ ou /d-m/, etc., ce qui porte sur la reversibilite de la matrice d'ou ces etymons sont issus, en l'occurrence [micro] {[+labial], [+coronal]}. Les deux consonnes qui composent l'etymon sont substituables, des variantes libres, a l'interieur de la classe des labiales et, respectivement, des coronales, qui constituent cette matrice. De ce fait, nous percevons ce phenomene en tant que propriete inherente aux matrices.

Il en resulte que la reversibilite est une particularite qui vient demonter le principe de la linearite du signe linguistique, car chacun des elements peut permuter librement sans que la charge semantique en soit atteinte.

Soulignons ici, au risque de detruire la coherence du texte, que la linearite du signe linguistique concerne deux aspects: le premier oppose linearite a plurilinearite. Sur ce point, Saussure, tres attache a l'idee de linearite du signifiant, pensait que le phoneme etait la plus petite unite distinctive. Or, comme le faisait remarquer Jakobson39, le phoneme se definit comme un cumul de qualites distinctives, se specifiant non seulement sur l'axe syntagmatique mais aussi sur l'axe paradigmatique. Cela met en cause le principe saussurien du caractere lineaire du signifiant puisqu'en un point de la chaine peuvent etre percus simultanement un faisceau de traits distinctifs.

Le deuxieme aspect regarde le caractere lineaire oppose au caractere discontinu des unites minimales sur l'axe des successivites, la possibilite de substitution de ces unites sans que la signification du lexeme soit detruite. C'est, en effet, ce deuxieme aspect du principe saussurien qui est remis en cause par MER du fait du non-ordonnancement des composants matriciels et des etymons portant des charges semantiques qui se rangent sous un meme hyperonyme.

Cela exprimerait une caracteristique du lexique semitique selon laquelle la signification n'est pas dependante de la ligne spatiale des signes auditifs et/ou graphiques, puisqu'elle se fonde sur les elements constitutifs du signifiant en depit de leur ordonnancement (a savoir, le sens de l'ordre a+b est synonymique ou presente un <<air de famille>> avec le sens de l'ordre b+a) ou de leur discontinuite (l'incrementation d'autres elements, dans n'importe quelle position de la chaine, ne detruit pas l'unite du sens general).

Au niveau des mots, la reversibilite au sein du segment bilitere engendre la metathese (40), concue comme <<un phenomene normal>>41 des langues semitiques. En realite, si <<metathese>> existe c'est parce que le primitif lexical, l'etymon, <<transgresse>> la linearite du signe. Ce concept revet plusieurs realites:

--Premierement, il s'agit d'une fausse metathese, due a l'existence, prouvee, d'elements adventices, mobiles, qui formellement (et parfois fonctionnellement) se comportent comme des affixes. Ils peuvent occuper n'importe quelle position:

X_a_b (42) vs. a_X_b vs. a_b_X (ou X est un element adventice ou affixe)

Cela cree seulement l'impression de metathese, sans qu'il y en ait une: le phoneme qui se deplace a l'interieur du lexeme est la consonne additionnelle (simple element crementiel ou affixe), comme dans les formes:

garar Pou.: <<etre scie>>. gara': <<oter, diminuer; retrancher, couper; retirer>>. ga'ar: <<fendre, briser>>.

qui constituent les developpements de l'etymon [member of] {g, r}, ou la gutturale ' est l'element extenseur, incrementee en position finale et, respectivement, mediane.

--Deuxiemement, le phenomene de metathese est souvent synonyme de reversibilite etymoniale: dans une unite lexicale, la metathese concerne le changement qui peut avoir lieu entre les elements consonantiques de l'etymon: X_/a_b/ : X_/b_a/ (ou X est l'element crementiel et a, b sont les constituants de l'etymon reversible [member of] {a, b}).

Tel est le cas dans:

napas: <<reprendre haleine, respirer; se reposer>>--sequencement /p-s/ et nasap: <<souffler>>. sa'ap: <<aspirer, humer>>.--sequencement /s-p/

L'etymon non ordonnance [member of] {p, s} se realise dans les deux ordres sans que son caractere discontinu ou son elargissement (par la sonante n et, respectivement, la gutturale') affecte l'unite de sens de ces realisations radicales.

Nous preferons toutefois a la notion de metathese celle de reversibilite, beaucoup plus flexible, qui, a titre de propriete, n'oblige ni a poser une forme de depart (celle qui aura subi la metathese) ni a se referer aux cooccurrences phonetiques de ses realisations (43). Il serait impossible d'argumenter en faveur d'une forme premiere entre gara' et raga', par exemple. De plus, il n'est pas ininteressant de souligner que dans le cas de metatheses connues dans les langues indo-europeennes, il n'arrive que tres rarement que les deux formes coexistent dans la langue: souvent, la forme <<brouillee>> s'impose aux depens de la forme initiale (44).

--Une derniere remarque a meme d'appuyer notre choix terminologique porte sur les modifications semantiques: le lexeme <<reconstruit>> par metathese est synonyme du lexeme modifie, auquel cas la metathese est pratiquement un simple <<jeu de mots>>, realise a bon escient ou non (45). En revanche, comme les evidences internes des lexiques hebraique et arabe le montrent, la reversibilite suppose generalement, pour les deux formes, une difference de sens bien marquee: il ne s'agit que rarement de deux formes parfaitement synonymiques, comme le montrent les doublets:

baqaq: <<vider, faire le vide; depeupler, piller>>. qabab: <<creuser, vouter>>. napas: <<reprendre haleine, respirer; se reposer>>. nasap: <<souffler>>.

5. Remarques finales

Dans le cadre de MER, dans bien des etudes anterieures, il a ete montre que la racine trilitere ne permet pas de rendre compte des relations entre les mots et que les lexies comportent, explicitement ou implicitement, une base biconsonantique qui peut, a son tour, etre ramenee a une structure, formelle et notionnelle, invariante--la matrice de traits. Il s'agit la non seulement d'un probleme passionnant pour le linguiste, mais d'une clef absolument indispensable pour comprendre les principes qui definissent le fonctionnement et l'organisation du lexique semitique en general.

La theorie des matrices et des etymons traduit un modele virtuel. Par consequent, les concepts qu'elle vehicule, de matrice et d'etymon, sont des abstractions logiques au meme titre que la <<racine triconsonantique>>. La difference reside dans leur capacite a rendre mieux compte de l'organisation lexicale, de ses regularites phonetico-semantiques.

En depit de leur force explicative, nous ne postulons pas une realite <<consciente>>, <<sentie>> de la matrice et de l'etymon. Tels qu'ils sont definis dans le cadre theorique de MER, ils correspondent a deux niveaux abstraits qui soustendent un biconsonantisme fondamental et fonctionnel, a meme d'expliquer certains phenomenes linguistiques d'une maniere plus coherente que le concept traditionnel de <<racine>>--niveau de representation tout aussi abstrait.

Les principes de la methode de MER ne se presentent nullement de maniere dogmatique. A ceux qui en contestent le bien-fonde, nous pouvons repondre, avant tout, que ce n'est pas la <<verite>> d'une theorie qui importe, mais son efficacite et qu'une theorie se doit d'etre essentiellement jugee en vertu de ce critere, tout en sachant que plus l'hypothese avancee explique des faits et est etayee par des observations independantes, plus elle est probable, donc vraie. Neanmoins, en depit des resultats encourageants obtenus jusque-la, et dont nous avons donne ici un apercu sommaire, en essayant de faire face aux implications epistemologiques de MER avec un regard critique constant porte sur ce modele, ce n'est qu'apres une etude d'ensemble sur les langues du domaine chamito-semitique qu'il sera possible de preciser ce que la perspective d'une telle direction de recherche recouvre reellement.

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(1) Voir Bohas (1997, 2000) et Dat (2002).

(2) On ne manquera de reconnaitre ici la methode de Pierre Guiraud (1967, 1979) qui n'a pas reussi a imposer, stricto sensu, ses conceptions sur ce que l'etymologie devrait etre.

(3) Cf. Bohas (2000: 155).

(4) Pour la fonctionnalite de la base bilitere en hebreu, voir Weil (1979).

(5) Pour une synthese de ces approches theoriques, se rapporter avec profit a l'article de Moscati (1947).

(6) Dans le cadre de MER, nous avons choisi de ne pas marquer en hebreu la spirantisation des occlusives en position intervocalique, ce qui rendrait moins evidente la nature exacte des phonemes qui nous interessent ici d'un point de vue articulatoire. Precisons egalement que nous ne retenons pas pour chaque forme lexicale tous les sens, homonymiques ou polysemiques, retenus dans les dictionnaires.

(7) Dans Dat (2002), six matrices de denomination ont ete analysees en hebreu biblique, qui, par rapport aux structures matricielles de l'arabe, presentent quelques differences portant sur la substance phonique. Mais ce ne sont, en fait, que de legers ecarts, dus principalement aux dissimilitudes qui caracterisent l'inventaire et la distribution des phonemes dans les deux langues: les structures sont essentiellement les memes.

(8) Nous reprenons l'expression de Brokelmann (1910).

(9) Pour une etude plus approfondie des bases biconsonantiques en hebreu biblique, voir Dat (1998, 2002).

(10) Voir, entre autres, Cantineau (1950).

(11) L'incrementation est un cas particulier de developpement etymonial, le plus imprevisible, puisqu'il s'applique librement; sa reconnaissance formelle n'est pas differente de celle de l'infixation des elements de scheme entre les consonnes radicales. Aucune regle d'addition n'existe dans ce procede: un meme extenseur peut etre insere dans l'etymon en position clitique, enclitique ou mediane.

(12) Le terme est calque sur celui d'<<epigenetique>>, a savoir <<ce qui ne fait pas intervenir de modification du materiel genetique>> propose par J.-P. Changeux (1983: 276) pour le domaine des sciences neuronales.

(13) Pour la methode utilisee dans la collecte des donnees et pour la constitution et la description des champs notionnels recouverts par les matrices de traits, voir Dat (2002).

(14) Les donnees lexicales exemplifiees dans cet article sont tirees de BROWN, F.--DRIVER, S. R.--BRIGGS, C. A. (1975) et SANDER, N. Ph.--TRENEL, I., (1859, edition 1982).

(15) Dans tous les exemples cites, nous marquerons la base biconsonantique (i. e. l'etymon) en gras.

(16) Voir Dat (2002: 333-341).

(17) Voir Dat (2002: 342-354).

(18) Pour indiquer les formes verbales hebraiques qui apparaissent dans cet article, nous utilisons les abreviations suivantes: Hiph.. (hiphil), Niph., (niphal), Pi. (piel), Pou. (poual).

(19) Voir Dat (2002: 325-332).

(20) Les concepts de ce paradigme constituent un bon exemple de la maniere dont MER resout les cas de polysemie ou d'homonymie apparente au niveau des etymons: la structure et l'organisation semantique des champs associatifs lies a une matrice de traits sont a meme de refaire/completer la chaine du developpement semantique d'un concept generique donne, en l'occurrence celui de <<souffle>>, sur un critere a la fois semantique et formel.

(21) Ce sens est donne comme hapax dans Sander & Trenel.

(22) Voir Dat (2002: 280-295).

(23) L'etymon e {s b} <<rompre>>, rattachee a la matrice no 1 <<battre, porter un coup>>, s'apparenterait, pour le sens, bien plus a la matrice no 2 <<couper, briser>>, bien qu'elle ne contienne pas de dorsale (ce qui prouverait, pour certains, les limites de la theorie MER). Notre reponse en serait que le rattachement a telle ou telle matrice de traits se fait selon un double critere -semantique (sens) et formel (combinaison de traits identiques). On connait dans une comme le francais la difficulte de constituer des champs notionnels, avec des concepts et parties du meme champ qui entrent dans l'organisation d'autres champs, en se chevauchant: une notion peut appartenir a plusieurs champs conceptuels. En ce qui concerne les champs notionnels qui s'organisent autour d'une matrice de trait, en hebreu, grace au double critere applique, nous somme a meme d'assigner aux mots de nouvelles nuances semantiques (il ne faut pas oublier que des langues telles l'hebreu et l'arabe classiques ne disposent pas d'un dictionnaire etymologique ou l'evolution du sens des mots soient attestee). La proposition que l'on peut faire a partir des travaux menes dans le cadre de la MER serait, dans ce cas precis, que la notion de <<rompre>> portee par le radical <<<<abar>>, est, de par la combinaison de traits phonetiques, un hyponyme de la notion de <<battre>>: bien que les dictionnaires ne l'indiquent pas, selon nous, il s'agit de <<rompre>> en tant que consequence de <<porter un coup>> (matrice no 1) et non pas <<rompre>> en tant que consequence de <<couper>> (voir matrice no 2, ou l'on inclut d'autres mots hebraiques signifiant <<rompre>> tels nataq, garas, etc. et dont la combinaison de traits correspond formellement a cette matrice).

(24) Voir Dat (2002: 333-341).

(25) Nous avons defini les etymons allophones comme etant des etymons dont l'articulation a ete affaiblie, relachee au cours de la communication verbale et qui ont fini par etre recuperes et incorpores dans le lexique. Il s'agit de variantes phonetiques libres--historiques et/ou dialectales, des innovations reussies qui coexistent ou non avec les formes-source. (V. Dat, 2002: 258 et suiv.).

(26) Une deuxieme explication que nous pouvons donner serait que la signification de <<poser une limite>> de la base /s-b/ est due a une attraction paronymique entre les radicaux cabar et sabar.

(27) Bien que le phoneme /g/ soit considere comme une velaire ou dorsale, il a ete montre (v. notamment Bohas 1997) que, a l'origine, en (proto)semitique, le /g/ serait une pharyngale, un son emphatise, d'ou notre choix de le placer parmi les autres pharyngales de l'hebreu biblique. L'analyse en matrices revele par ailleurs ce caractere pharyngalise, perceptible dans la structure de profondeur du lexique. (Voir a ce sujet Bohas, 1997: 143-152).

(29) Voir Bohas (1997: 64).

(30) Voir Dat (1998, 2002).

(31) Cet etymon, de par son contenu semantique, pourrait etre rapprochee, evidemment, de la matrice no 3 <<crier>>. Cependant, gardons a l'esprit qu'une chose peut etre denommee a partir de plusieurs angles, a partir de l'un de ses multiples et possibles attributs: en l'occurrence, l'aboiement d'un chien peut etre <<traduit>>, en formes sonores, soit a partir du bruit emis, tel quel, soit par rapport au fait que l'aboiement est soutenu par un mouvement de <<souffle>>, d' <<expulsion d'air>> (qui sont les invariants notionnels vehicules par la matrice no 4). Un exemple concret de denomination multiple d'un meme objet: le francais, l'espagnol et le portugais sont des langues latines, cependant, les Espagnols considerant que les fenetres donnent passage aux vents, ils les appellent <<ventana>>, de <<ventus>>. Les Portugais ayant <<regarde>> les fenetres comme de petites portes, ils les appellent <<janella>>, de <<janua>>. Autrefois, les fenetres etaient partagees en quatre parties avec des croix de pierres d'ou le nom de <<croisees>> (de <<crux>>) utilise a une certaine epoque par les Francais. Les Latins, quant a eux, avaient considere que la propriete saillante de la fenetre etait de recevoir la lumiere (le mot <<fenestra>> vient du grec <<phainein>> qui signifie <<reluire>>). Voici tout autant de manieres de designer un meme objet, generalement par metonymie, a partir d'une caracteristique intrinseque.

(32) Appelee egalement <<ambiguite linguistique>> par Cohen (1961), l'enantiosemie (addad en arabe), rappelons-le, designe la propriete de certains lexemes de pouvoir signifier un sens et son contraire. V. Bohas, 2000: 149.

(33) Cf. Bohas (2000: 149).

(34) A regarder de pres ces deux derniers exemples, on peut noter que le sens de <<lier>> est rattache a la sequence [dorsal] + [labial], alors que son contraire se realise dans l'ordre [labial] + [dorsal]. Sans developper davantage ce sujet, il semblerait que, a la lumiere de ces faits, l'ordonnancement ait dans certains cas une valeur iconique: l'expression du contraire par l'ordre inverse des unites signifiantes.

(35) Voir Bohas--Dardouf (1993), Bohas (1997).

(36) Cf. Bohas (1997: 64).

(37) Le lien semantique entre <<briser>> et <<verser>> nous semble pertinent dans la mesure ou les parties d'un objet brise se repandent, se dispersent, se <<versent>>.

(38) Voir Dat (2002: 239 et suiv.).

(39) 1976: 90.

(40) <<Metathesis or transposition of sounds in a word occurs in all the Semitic languages. It is related to the phenomenon aptly expressed by the phrase 'his tongue tripped'.>> Lipinski (1997: 192).

(41) Voir M. Cohen (1939) in M. Cohen (1955: 207).

(42) Le tiret sur ligne marque la presence possible d'une voyelle radicale.

(43) <<In general, there are not enough examples of metathesis in the same languages to warrant a definite statement on the phonetic conditions in which metathesis occurs.>> Lipinski (1997: 193).

(44) En francais, par exemple, <<brebis>> est la metathese (attestee au XIIIe siecle) de <<brebis>>, du latin populaire <<berbicem>>, forme encore en usage au Xle siecle (source Le Petit Robert).

(45) La metathese, dans son acception traditionnelle, se manifeste au niveau de la parole, se presente comme <<momentanee>>, <<ponctuelle>>: elle releve alors de l'accident linguistique, du aux competences du locuteur, auquel cas elle ne sera pas automatiquement integree dans le lexique, car non reconnue (non acceptee) par les <<convenances>> sociales.

Florin-Mihai Dat

Universite de Bourgogne

datmihai@yahoo.com
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Title Annotation:Znanstveni radovi
Author:Dat, Florin-Mihai
Publication:Suvremena Lingvistika
Date:Jan 1, 2009
Words:7920
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