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Mens, Numero thematique << L'histoire du livre au Quebec de la Nouvelle-France au XXe siecle >>.

Mens, Numero thematique << L'histoire du livre au Quebec de la Nouvelle-France au XXe siecle >>, Vol. V, no 2, printemps 2005, 591 p.

Documentation et bibliotheques, << Les metiers du livre au Quebec >>, vol. 51, no 2, avril-juin 2005, 157 p.

Il faut se rendre a l'evidence: l'histoire du livre et de l'imprime au Quebec suscite beaucoup d'int,ret. On connait les travaux du Groupe de recherche sur l'edition litteraire (GRELQ) qui ont mene a la publication chez Fides des deux volumes de l'Histoire de l'edition litteraire au Quebec au XXe siecle (1999 et 2004). A ces travaux et a ceux des pionniers comme Claude Galarneau, Gilles Gallichan, Yvan Lamonde et Jean de Bonville se sont ajoutes recemment plusieurs articles et monographies ainsi que les deux premiers volumes de l'Histoire du livre et de l'imprime au Canada (2004 et 2005).

Autre signe de l'interet de ce champ de recherche, deux revues ont recemment consacre un numero entier a ce sujet. Dans les deux cas, le resultat est fort interessant et temoigne de la richesse des travaux actuels en histoire du livre. Documentation et Bibliotheques propose un dossier sur << Les metiers du livre au Quebec >>. On s'interroge sur le role social des divers agents du monde du livre afin de << comprendre la finalite, la raison d'etre de ces metiers et [de] mesurer en quoi les changements qui affectent chacune de ces professions sont lies a l'evolution des autres, avec qui elles collaborent mais parfois aussi entrent en concurrence >>.

Mais observons en premier lieu la revue Mens qui presente son numero thematique comme un element essentiel a la comprehension << des structures materielles et institutionnelles mises sur pied pour faciliter la diffusion des idees, des opinions et des ideologies >> (p. 211). La revue aborde differents aspects de l'histoire du livre de la Nouvelle-France, du Regime anglais et des XIXe et XXe siecles.

Pour debuter, Cecile Facal signe un article methodologique, << Litterature personnelle et histoire de la lecture: de la theorie a la pratique >>. Les recherches sur le livre s'etirant forcement jusqu' a la lecture, la reflexion de Facal portant sur les difficultes a retracer les signes de lecture individuelle s'avere tres pertinente. Apres avoir presente et evalue les differentes sources offertes au chercheur pour retrouver ces << traces >> (journal personnel, correspondance, recits autobiographiques, references litteraires dans les textes personnels), elle souligne leur valeur inegale pour favoriser une meilleure comprehension des habitudes de lecture. Elle developpe alors le concept de << communaute litteraire >> comme outil de recherche parce qu'il permettrait de rassembler plusieurs sources. Le texte de Facal est precieux: peu nombreux sont les articles qui font a la fois une serieuse critique de sources et ouvrent des pistes operatoires pour la recherche. Trop souvent ces pages demeurent cachees dans un memoire de maitrise ou une these de doctorat.

Deux articles abordent ensuite l'histoire du livre en Nouvelle-France, le livre religieux et heterodoxe d'une part et le livre juridique d'autre part. Sebastien Drouin s'interesse a << l'Enfer >> du seminaire de Quebec et il examine les livres interdits de cette collection, plus particulierement les ouvrages de theologie protestants ou jansenistes. Il veut demontrer que la mise a l'Index >> de ces livres est un exemple de censure de l'Eglise dirigee contre ses propres membres. Il precise aussi que l'etude de ces fascicules permet un dialogue avec << une memoire erudite en partie oubliee >>. L'article de Drouin montre en effet la diversit, de la collection, mais si la presence de ces livres est incontestable, il serait neanmoins pertinent de se questionner sur le degre d'appropriation de ces textes par les usagers de la bibliotheque.

Francois Melancon evoque la constitution de la premiere bibliotheque de collectivite laique connue. En plus de la reconstitution du catalogue de cette bibliotheque, ou on retrouve surtout des ouvrages juridiques et de reference, l'auteur desire << mettre en lumiere le role joue par le circuit institutionnel gouvernemental dans la diffusion du livre et de la culture imprimee en Nouvelle-France >>.

<< Les entreprises d'imprimerie et d'edition en Amerique du Nord britannique, 1751-1840 >> est un des derniers textes du regrette John Hare. Avec Jean-Pierre Wallot, ils presentent le developpement des imprimeries, de l'edition et de la librairie en Amerique du Nord britannique. Ils evoquent leur emergence difficile dans un << paysage intellectuel etroit et terre-a-terre >> et ils brossent un portrait rapide des principales entreprises canadiennes. Cet article a le grand merite de depasser les frontieres du Quebec et de situer l'evolution de ce secteur d'activites economiques dans le contexte plus large du monde occidental.

Leon Debien aborde le XIXe siecle non par la voie du livre mais par le biais des journaux de college. Son etude originale permet d'etablir les assises du journalisme etudiant. Ces journaux sont, selon lui, un outil tres utile pour cerner le developpement d'un sentiment d'appartenance a un groupe et ainsi retracer l'histoire de la jeunesse. Meme si la description du contenu de ces publications occupe une part importante de l'article, l'auteur reflechit aussi de maniere tres interessante sur leurs conditions de production et leurs relations avec l'Eglise, des elements essentiels a une bonne comprehension d'un appareil de presse.

Stephanie Danaux aborde le XXe siecle en s'interessant aux transferts culturels dans le domaine de l'illustration de livres. Elle desire analyser les traces de l'influence francaise dans les pratiques des illustrateurs du Quebec. Sa conclusion souligne une adaptation des emprunts aux besoins et a la sensibilite de lecteurs de la province, mais aussi une volont, des illustrateurs de se demarquer des traditions academiques et des tendances conservatrices.

Simone Vannucci cherche, pour sa part, a cerner l'influence de la Societe de Jesus sur la lecture et le livre. Les chroniques portant sur le sujet dans quatre revues publiees par l'Imprimerie du Messager font l'objet d'une analyse qui permet a l'auteure de conclure, sans surprise, sur la volonte des jesuites d'inculquer a leurs lecteurs la mefiance a l'endroit des livres et de leur apprendre a << s'autocensurer >>. En meme temps, les jesuites utilisent leurs publications pour faire la promotion d'une saine lecture, adaptee aux besoins des differentes couches de la population. L'analyse de la chronique << Le courrier des lecteurs >> de la revue Ma Paroisse montre que meme les bulletins paroissiaux sont mis a contribution. Une question merite cependant d'etre soulevee : ces lettres sont-elles reelles ou ont-elles ete << inventees >> pour creer un effet de dialogue entre le public et la revue? Ce moyen ne ferait-il pas partie de cette strategie developpee pour rejoindre une population peu sensibilisee aux problemes de la lecture? Fictives ou non, ces lettres s'inscrivent dans la panoplie de moyens utilisee par les jesuites qui preferent utiliser << l'arme non violente de la persuasion >> que l'interdit afin de mieux informer et eduquer leurs lecteurs.

L'article de Elsa Pepin, << Isolement et rencontres chez quatre lectrices quebecoises d'avant 1960 >>, complete bien ce numero special puisque son analyse est un bon exemple des preoccupations methodologiques soulevees par Cecile Facal. Elle a releve les indications de lecture personnelle dans quatre autobiographies de femmes du XXe siecle en placant la censure au centre de la discussion. Ayant toujours a l'esprit que l'autobiographie est une representation de soi a laquelle est souvent attachee une volonte de projeter une image positive, Pepin montre comment contrainte et repression ont faconne ces lectrices de maniere significative et comment cette analyse << renseigne autant sur l'etat des lieux que sur l'histoire du combat pour une liberte de penser, pour un droit a l'independance d'esprit >>. Elle souligne meme que le livre aurait ete une arme dans l'histoire de l'emancipation des femmes. Cette hypothese est interessante malgre qu'elle ait ete elaboree a partir de seulement quatre autobiographies; elle ouvre des pistes de recherche tres prometteuses.

La recension de ce numero special ne serait complete sans une mention a l'excellente bibliographie sur l'histoire du livre au Quebec preparee par Eric Leroux. Plusieurs outils sont deja disponibles pour les chercheurs, mais cette synthese s'avere plus que pertinente et montre surtout que malgre l'interet pour ce champ d'etude, il reste encore beaucoup a faire.

Dans Documentation et Bibliotheques, les responsables du numero sur << Les metiers du livre au Quebec >> ont opte pour une organisation thematique qui offre aux lecteurs une perspective plus centree sur les differentes etapes de production et de diffusion du livre que sur son evolution historique. Les textes ont ete regroupes autour de trois moments forts de la vie d'un livre: sa creation (A l'origine du texte et de l'image), sa production materielle (Pour que le livre soit) et sa diffusion (De la diffusion A la lecture).

A l'origine du texte et de l'image, il y a un auteur et un editeur et Marie-Pier Luneau pose d'entree de jeu la question de la dynamique entre les deux: << Quel impact la consolidation de la fonction editoriale a-t-elle eu sur la figure mythique de l'auteur? >>. Elle montre comment l'apparition de la figure de l'editeur a suscite une redefinition de celle de l'auteur qui a ainsi transforme son discours sur sa propre pratique. Trois exemples appuient sa demonstration: Lionel Groulx, Alfred DesRochers et Gabrielle Roy ont tous eu des relations tres differentes avec leur editeur. Dans tous les cas l'auteur endosse l'habit du createur plus ou moins desinteress, tandis que l'editeur accepte le role de bouc emissaire, de marchand qui s'efface devant l'auteur. L'interet de cet article reside dans la reconnaissance de cette relation complexe entre auteur, editeur et lecteur, complexite a laquelle Luneau donne un nouveau sens en y introduisant la notion de figure mythique de l'auteur.

Francoise Lepage s'interesse au statut professionnel des illustrateurs pour la jeunesse et propose un survol de l'etablissement de cette profession. Le defi est cependant de taille: le sujet est peu documente, les illustrations ont fait l'objet de peu de commentaires des critiques litteraires et les sources sont disseminees dans plusieurs fonds. Sa conclusion porte sur la necessit, d'une meilleure reconnaissance des artisans du livre pour la jeunesse alors qu'une reflexion sur des pistes de recherche a developper pour mieux connaitre cet acteur aurait peut-etre ete plus souhaitable dans le contexte de ce numero special.

La traduction est aussi un facteur important du circuit du livre et Patricia Godbout propose un texte tres eclairant sur la theorie de la traduction litteraire en faisant ressortir les principaux elements des discours quebecois et canadien sur le sujet. Ces etudes montrent que la traduction ne se contente pas de rendre le sens d'un texte, elle peut aussi etre creatrice de sens. Il y a cependant un ecart entre la theorie et la realite et l'auteure conclut sur la perception plutot negative de l'oeuvre du traducteur litteraire qui est << loin d'etre toujours percu comme l'auteur d'une transfiguration de l'oeuvre originale >> mais qui continue << d'etre le plus souvent considere comme celui par qui la defiguration de l'oeuvre arrive >>.

La section << Pour que le livre soit >> s'ouvre sur un texte de Jacques Michon centre sur le parcours de Jacques Hebert dans le monde de l'edition. Ce dernier << se situe dans le droit fil de cette tradition ou l'editeur se concoit comme un accoucheur d'idees, un animateur culturel, un etre de convictions qui fait bouger les choses et n'hesite pas a s'engager dans des combats ideologiques, au point parfois de compromettre sa liberte personnelle >>. Michon montre a quel point les projets editoriaux des Editions de l'Homme (1959-1961) et des Editions du Jour (1961-1968), notamment les livres a un dollar, ont ete originaux et sont l'illustration de la rencontre d'une forme editoriale et d'un projet intellectuel, celui de participer au developpement culturel de la societe quebecoise. Pour Hebert, l'edition n'etait pas seulement un acte commercial, elle relevait d'un engagement social et devait secouer l'opinion publique.

Une synthese de l'evolution du metier d'imprimeur au Quebec entre 1764 et 1960 est par la suite presentee par Eric Leroux. Ce texte offre en quelques pages un survol rapide et efficace de cette histoire d'une profession qui se transmet souvent de generation en generation. Il montre comment les transformations techniques et financieres qui ont marque le metier durant ces 200 ans ainsi que la professionnalisation des metiers d'editeur et de libraire ont force l'imprimeur a tout faire du XIXe siecle a laisser peu a peu sa place a l'imprimeur specialise et a l'imprimeur commercial du XXe siecle.

Les associations professionnelles sont au cour de l'article de Josee Vincent qui considere que << faire l'histoire des associations, c'est aussi faire l'histoire de la professionnalisation des metiers du livre >>. Son etude sur l'evolution des associations professionnelles des auteurs, des editeurs et des libraires ouvre la porte sur une nouvelle vision de l'histoire du livre axee sur les actions de ces intervenants. Les associations professionnelles ont profite d'un contexte favorable a des transformations majeures dans le milieu du livre pour emerger et ont par la suite cherche a faire valoir leurs positions dans un marche en profonde mutation. Meme si des progres ont ete effectues a partir des annees 1920, ce n'est que dans les annees 1960 qu'on assiste a une veritable professionnalisation des metiers du livre.

Les deux derniers articles s'interessent a la diffusion et a la lecture par la librairie et la bibliotheque. Parce que le libraire selectionne les livres et attire un certain public, il se construit une certaine image, une << figure >> qu'il partage avec d'autres libraires. Frederic Brisson veut elargir le debat entourant les vrais et les faux libraires et distingue plusieurs figures: le grossiste, l'independant, le specialise, la librairie de livres anciens et la chaine de librairies. Il passe en revue ces categories en les illustrant d'un cas-type (la chaine Renaud-Bray, la librairie specialisee L'Androgyne ...). Il met l'accent sur les enjeux qui ont caracterise le metier de libraire a la fin du XXe siecle et il souligne le fait que la << multiplicite des figures de libraires renforce l'univers du livre >> en repondant aux besoins des differents publics, mais surtout en en creant de nouveaux.

Plutot que d'evoquer le developpement des bibliotheques au Quebec, ce qu'il a tres bien fait en d'autres lieux, Marcel Lajeunesse a choisi de presenter le parcours des individus qui ont accompagne cette emergence. De l'homme de lettres au professionnel, le bibliothecaire a toujours ete une << figure >> de la vie culturelle quebecolse. Contre vents et marees (l'Etat et l'Eglise), il a reussi a se mettre au service de la culture puis de l'information. Marcel Lajeunesse brosse ici un portrait tres interessant de la professionnalisation de cette activite qui n'etait a ses debuts que le fait d'amants des lettres pour devenir a la fin des annees 1960 une veritable carriere bien encadree par une corporation professionnelle.

Manifestement la recherche en histoire du livre se porte tres bien et ces quelques pages rendent a peine justice au contenu tres riche que l'on retrouve dans ces deux numeros thematiques. Le projet de Documentation et Bibliotheques est particulierement bien structure : l'organisation autour de trois grands themes met en lumiere ces << figures symboliques >> qui participent toutes d'une maniere ou d'une autre au circuit du livre. La lecture en continu des articles montre aussi a quel point ces metiers sont inter relies: l'evolution de l'un etant toujours en partie redevable et en partie responsable de l'evolution d'un autre. Les responsables du dossier souhaitaient encourager la recherche en histoire du livre; je ne sais si ce numero special suscitera des vocations, mais une chose est certaine, sa qualite montre l'importance de ce champ de recherche autant dans la variete que dans la complexite des questions qu'il souleve.

Mens s'etait justement donne le mandat de souligner le dynamisme de la recherche dans ce secteur. Le choix d'offrir aux lecteurs un eventail de sujets et d'approches repond tres bien a cette volonte. Le tout n'offre peut-etre pas la meme coherence que dans Documentation et Bibliotheques, mais l'etendue chronologique, de la Nouvelle-France au XXe siecle, et surtout la diversite des approches (litterature, histoire, histoire de l'art sont mises a contribution) sont peut-etre un meilleur reflet de ce qu'est en realite l'histoire du livre: un modele exemplaire de multidisciplinarite. Il ne reste maintenant qu'a souhaiter que la recherche dans ce champ poursuive sa lancee et que d'autres projets comme ceux-ci permettent une diffusion reguliere des nouvelles connaissances.

DOMINIQUE MARQUIS

Universite du Quebec a Montreal
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Title Annotation:history of books and printing in Canada
Author:Marquis, Dominique
Publication:Papers of the Bibliographical Society of Canada
Geographic Code:1CANA
Date:Sep 22, 2006
Words:2663
Previous Article:Nicole Howard. The Book: The Life Story of a Technology.
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